Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
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- Philippe, parlons clair, dit-elle. Croyez-vous que l'héritière, la petite Jeanne de Navarre, soit de lui ou du galant de Marguerite? Philippe de Poitiers se frotta un instant le menton. - Mon oncle Charles de Valois affirme qu'elle est bâtarde, répondit-il, et Louis lui-même, par la façon qu'il a d'éloigner cette enfant, semble le confirmer D'autres, comme mon oncle d'Evreux ou, bien sûr, le duc de Bourgogne, la tiennent pour légitime.
- S'il arnvait malheur à Louis, qui n'est pas bien fort de santé, vous êtes dans le moment le second en ligne de succession. Mais si la petite Jeanne est déclarée bâtarde, comme nous pouvons penser qu'elle l'est, alors vous devenez le premier, et c'est à vous d'être roi. Vous êtes fait pour régner, Philrppe.
- La nouvelle épouse qui lui arrive de Naples fournira peut-être à mon frère un héritier. - S'il est capable de procréer. Ou si Dieu lui en laisse le temps..., dit Mahaut en appuyant bien sur ces derniers mots.
A ce moment, Béatrice d'Hirson entra, portant un plateau chargé d'une aiguière ciselée, de gobelets de vermeil et d'une coupe emplie de dragées. Mahaut eut un mouvement d'impatience. L'interruption était vraiment peu opportune' Mais sans se troubler, ni se hâter, la demoiselle de parage emplit les gobelets, et présenta au comte de Poitiers hypocras et dragées. Mahaut étendit machinalement la main vers un gobelet Béatrice la regarda de telle façon qu'elle se reprit, disant. - Non, je suis trop malade, tout me tourne sur le cour.
Poitiers réfléchissait. Il n'avait pas manqué lui-même durant les mois récents, de penser à l'éventualité de la succession. En clair, Mahaut lui proposait alliance et soutien, pour le cas où Louis X viendrait à disparaître.
Béatrice d'Hirson était ressortie
- Ah ' Philippe, sauvez ma fille Jeanne de la mort, je vous en conjure, s'écria soudain Mahaut, pathétique Elle n'a point mérité tel sort.
- Mais qui donc la menace9 demanda Poitiers.
- Robert, toujours lui' répondit-elle. J'ai appris qu'il était de connivence avec votre sour Isabelle pour machiner la perte de mes filles et de Marguerite Et j'ai vu ce grand gueux, à la place où vous êtes, venir m'annoncer lui-même mon malheur, la mine tout apitoyée. Et moi je l'ai cru sincère II se pourléchait, le putois ' Mais cela ne lui portera pas bonheur, comme cela n'a pas porté bonheur à Isabelle Son mari a reperdu l'Ecosse, et continue de se vautrer dans le vice avec des portefaix Elle s'arrêta un instant, parce que Poitiers approchait le gobelet de ses yeux myopes pour en examiner la ciselure. Puis elle enchaîna
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- Mais mon Satan de Robert a fait mieux depuis. Savez-vous que le jour où Marguerite fut trouvée morte, Robert était entré à Château-Gaillard au petit matin?
- Vraiment? dit Poitiers sans montrer une surprise extrême. Il avait, lui aussi, ses informations. Il but une gorgée et parut apprécier le breuvage.
- Blanche, enfermée dans la même tour, a tout entendu. La pauvre enfant, depuis, est comme folle. Elle m'a fait parvenir l'autre jour un message... Entendez-moi, Philippe, il va les tuer l'une après l'autre. Son jeu est clair. Robert à présent peut agir à sa guise et tout obtenir du roi ; ils sont complices du même meurtre. Il suffit que Robert parle pour que Louis approuve. Maintenant, il va s'attaquer à ma descendance. Je suis seule, veuve, avec un fils trop jeune encore pour qu'il me puisse fournir appui, et pour la vie duquel je tremble autant que pour la vie de mes fillesll. Tant de douleurs et de craintes ne peuvent-elles pas faire mourir une femme avant l'âge? A nouveau, elle toucha sa relique pectorale.
- Dieu m'est témoin que je ne voudrais pas trépasser en laissant mes enfants livrés à ce chacal. De grâce, reprenez votre épouse auprès de vous pour la protéger, et montrez du même coup que je ne suis point sans allié. Car, s'il arrivait que Jeanne fût enlevée à la vie, ou bien restât recluse, et que l'Artois me fût ôté comme si fort on s'y emploie, alors je serais obligée de demander retour, pour mon fils, du palatinat de Bourgogne, qui était la dot de Jeanne. Poitiers ne put qu'admirer l'adresse avec laquelle sa belle-mère avait planté sa dernière lance. Ainsi le marché était nettement proposé : " Ou bien vous reprenez Jeanne, et je vous pousse au trône s'il devient vacant, afin que ma fille soit reine de France; ou bien vous refusez la réconciliation conjugale, mais alors je renverse mes positions et négocie la reprise du comté de Bourgogne contre l'abandon de l'Artois. "
Or la Bourgogne-comté constituait non seulement une immense possession, mais aussi, par sa situation de palatinat, un possible accès à la couronne élective de l'empire d'Allemagne. Poitiers contempla un instant Mahaut, monumentale sous les grandes courtines de brocart drapées autour de son lit.
" Elle est fourbe comme le renard, obstinée comme le sanglier ; elle a sans doute du sang sur les mains, mais je ne pourrai jamais me défendre d'avoir pour elle de l'amitié... Dans sa violence comme dans son mensonge, il y a toujours une pointe de naïveté... " Pour cacher le sourire qui lui venait aux lèvres, il but au gobelet de vermeil. Il ne promit rien, ne conclut rien, car il était de nature réfléchie, et ne considérait pas qu'il y eût urgence à décider. Mais, à tout le moins,
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il voyait déjà le moyen de contrebalancer au Conseil des pairs l'influence de Valois, qu'il tenait pour funeste. Il but une dernière gorgée et dit :
- Nous parlerons de tout ceci au sacre, où nous allons nous revoir promptement, ma mère. Et par ce " ma mère " qu'il employait pour la première fois depuis quinze mois, Mahaut comprit qu'elle avait gagné.
Aussitôt après le départ de Philippe, Béatrice entra et examina le gobelet. - Il l'a vidé presque jusqu'au fond, dit-elle avec satisfaction. Vous verrez, Madame... que Monseigneur de Poitiers va bientôt aller à Dourdan.
- Je vois surtout, répondit Mahaut, qu'il nous ferait un fort bon roi... si nous perdions le nôtre. VIII UN MARIAGE DE CAMPAGNE
Le mardi 13 août 1315, à l'aube crevant, les habitants du petit bourg de Saint-Lyé en Champagne furent éveillés par des cavalcades venant et du nord et du sud, par les routes de Sézanne et de Troyes.
D'abord les maîtres de l'hôtel du roi arrivèrent au galop et s'engouffrèrent, avec toute une escorte d'écuyers, de sommeliers et de valets, sous les voûtes du château. Puis apparut un grand charroi de meubles et de vaisselle, sous la conduite des majordomes, argentiers et tapissiers; enfin s'avança, monté sur mules et chantant des cantiques, tout le clergé de Troyes, suivi de près par les marchands italiens qui desservaient habituellement les foires de Champagne. La cloche de l'église se mit à sonner à la volée ; le roi allait tout à l'heure se marier à Saint-Lyé. Alors, les paysans crièrent "Noël", et les femmes coururent aux champs cueillir des fleurs afin de faire des jonchées, comme pour le passage du saint sacrement, tandis que les officiers de bouche se répandaient aux alentours, raflant oufs, viandes, volaille et poissons de vivier en aussi grandes quantités qu'ils en pouvaient trouver.
Par chance, il avait cessé de pleuvoir depuis la veille ; mais le temps retait lourd et gris; la chaleur du soleil, à défaut de ses rayons, perçait les nuages. Les gens du roi s'essuyaient le front, et les villageois, regardant le ciel, annonçaient que l'orage éclaterait avant la vesprée. Au château, on entendait taper les menuisiers; les cheminées des cuisines fumaient, et l'on déchargeait de hautes charretées de paille qu'on épandait dans les salles pour y servir de couche aux escortes. Saint-Lyé n'avait pas connu pareille effervescence depuis le jour où Philippe Auguste, au début du siècle précédent, était venu confirmer solennellement la donation de ce château fort aux évêques de Troyes. Un événement tous les cent ans12.
Vers la tierce heure de la matinée, le roi, entouré de ses deux frères, LES POISONS DE LA COURONNE
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de ses deux oncles, de ses cousins Philippe de Valois et Robert d'Artois, traversa le village au galop, sans répondre aux acclamations et en ravageant les jonchées de fleurs qu'il fallut replacer après son passage.
Il fit encore une demi-lieue, et soudain il aperçut, venant en sens inverse, le cortège de Clémence de Hongrie.
Ce cortège, conduit par l'évêque de Troyes, Jean d'Auxois, cheminait lentement, d'un train de procession.
- Le roi, Madame, voici le roi ! dit Bouville qui chevauchait auprès de la litière de la princesse. Clémence, se penchant pour regarder, lui demanda lequel, d'entre ces cavaliers qui avançaient de front, était son futur mari. Bouville s'expliqua mal, ou bien elle entendit mal la réponse, et elle prit pour son fiancé le comte de Poitiers, parce qu'il se tenait en selle avec une naturelle noblesse et il lui parut, dans sa haute minceur, le plus séduisant. Or ce fut le cavalier de moins bonne tournure qui mit pied à terre le premier et s'approcha de la litière. Bouville, déjà descendu de sa propre monture, lui saisit la main pour y poser ses lèvres, et, ployant le genou, dit: - Sire, voici Madame de Hongrie.
Alors la belle princesse angevine vit le jeune homme aux gros yeux pâles et au teint brouillé, dont les décrets du sort et les intrigues des cours l'envoyaient partager le destin, le lit et le pouvoir. Louis X de son côté la contemplait sans rien dire, l'air stupéfait, au point que dans le premier moment Clémence crut qu'elle ne lui plaisait pas.
Ce fut elle qui se décida à rompre le silence.
- Sire Louis, dit-elle, je suis à jamais votre servante. Cette parole parut délier la langue du Hutin. - Je craignais, ma cousine, que le portrait en peinture qu'on m'avait envoyé de vous ne fût trompeur et flatté ; mais je vous vois plus de grâce et de beauté que l'image n'en montrait. Et il se retourna vers sa suite, comme pour faire apprécier sa chance. Puis on procéda aux présentations des membres de la famille. Un seigneur de forte corpulence, habillé d'or comme s'il fût allé en tournoi, embrassa Clémence en l'appelant "ma nièce", et l'assura qu'il l'avait vue enfant à Naples ; Clémence comprit que c'était là Charles de Valois, le principal artisan de son mariage. Puis elle sut que l'élégant cavalier, qui s'inclinait en lui disant "ma sour", était l'aîné de ses nouveaux beaux-frères.
Soudain, les mules qui portaient la litière firent un écart; une colossale masse humaine, vêtue de rouge, et dont Clémence ne parvint pas à apercevoir la tête, masqua un instant la lumière; la princesse entendit prononcer :
- Votre cousin, messire Robert d'Artois.
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On se remit très vite en marche, et le roi pria l'évêque de prendre les devants, afin que tout fût prêt en l'église.
Clémence s'attendait à ce que la rencontre se déroulât différemment. Elle avait imaginé qu'il y aurait des tentes dressées en un lieu décidé à l'avance, que les hérauts d'armes sonneraient de la trompette de part et d'autre, et qu'il lui serait offert un léger repas, pendant lequel elle commencerait de faire connaissance avec son fiancé. Elle pensait aussi que le mariage ne se célébrerait qu'après quelques jours et serait le prélude à deux semaines de fêtes, avec joutes, jongleurs et ménestrels, selon l'usage des noces pnncières.
La brusquerie de cet accueil en forêt, sur une petite route, et l'absence d'apparat la surprirent un peu. On eût cru avoir simplement croisé, par hasard, une partie de chasse. Elle fut encore plus déroutée en apprenant qu'elle allait être mariée, sur l'heure, dans un château voisin où l'on passerait la nuit, pour repartir le lendemain vers Reims
- Mon doux Sire, demanda-t-elle au roi qui maintenant chevauchait à côté d'elle, retournerez-vous à la guerre9
- Certes, Madame, je vais y retourner... l'an prochain Si je n'ai point poursuivi plus loin les Flamands cette année, et les ai laissés sur leur peur, c'est que je ne voulais différer de vous accueillir et de conclure nos accordailles
Le compliment était si gros que Clémence en demeura perplexe. Elle allait de surprise en surprise Ce roi, si impatient de la rejoindre qu'il licenciait son armée, lui offrait une noce de village. En dépit des jonchées de fleurs et de l'enthousiasme des paysans, le château de Samt-Lyé, petite forteresse aux murs épais encrassés par trois siècles d'humidité, parut sinistre à la princesse napolitaine. Celle-ci eut à peine une heure pour changer de vêtements et se recueillir avant la cérémonie, si l'on peut appeler recueillement une station dans une chambre où les tapissiers n'avaient pas achevé d'accrocher les tentures brodées et où Monseigneur de Valois vint aussitôt bourdonner comme un gros frelon doré, prétendant instruire sa nièce, en si peu d'instants, de tout ce qu'elle avait à savoir sur la cour de France et particulièrement de la place essentielle que lui, Charles de Valois, y occupait.
Ainsi Clémence devait apprendre que Louis X, s'il possédait toutes les qualités souhaitables chez un époux, n'avait pas que des vertus, surtout en politique II était sensible aux influences et se défendait mal des mauvais conseilleurs Dans cette affaire de Flandre, par exemple, Valois estimait que Louis ne l'avait pas assez écouté, tandis qu'il ouvrait trop l'oreille aux conseils du connétable et du comte de Poitiers Quant à l'élection du pape.. Clémence était passée par Avignon 7 Qui avait-elle vu? Le cardinal Duèze7 Mais bien sûr ; il fallait faire élire Duèze Clémence devait comprendre pourquoi Valois avait tant insisté et si bien manouvre pour qu'elle devînt reine de France,
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il comptait fort sur sa bonne présence, sa grâce et sa sagesse pour l'aider à bien gouverner le roi. Que Clémence n'hésitât pas à s'ouvrir à lui, en confiance, sur toutes choses. Dès à présent, il leur fallait conclure une alliance étroite. N'était-il à la cour le plus proche parent de Clémence, par son premier mariage avec Marguerite d'Anjou, et ne tenait-il pas lieu de père au jeune souverain?... En venté, Clémence commençait à se sentir ivre de ce flot de paroles, de tous ces noms prononcés pêle-mêle, et de l'agitation de ce personnage brodé d'or qui virait autour d'elle. Trop d'impressions neuves, de visages entraperçus, se brouillaient dans sa tête. Et puis, enfin, elle allait se marier dans un moment. Elle était convaincue du bon vouloir de chacun, et touchée de la sollicitude que lui montrait le comte de Valois. Mais elle aurait bien souhaité pouvoir se préparer l'âme. Était-ce donc cela un mariage de reine?
Elle eut le courage de demander pourquoi l'on mettait tant de hâte à la cérémonie. - Parce que Louis doit être sacré dimanche à Reims, et qu'il a voulu que votre union se fit auparavant, afin que vous puissiez être au sacre avec lui, répondit Valois. Ce qu'il ne dit pas, c'est que les dépenses du mariage incombaient à la couronne, tandis que les frais du sacre étaient à la charge des échevins de Reims. Or, la cassette royale, après l'échec de l'ost boueux, était plus démunie que jamais. D'où ces noces bâclées, sans le moindre faste ; les réjouissances seraient offertes par les Rémois.
Clémence de Hongrie n'obtint un peu de paix qu'en réclamant son confesseur. Elle s'était déjà confessée le matin, mais elle voulait être bien sûre d'arriver sans péché à l'autel. N'avait-elle pas commis quelque faute vénielle, dans ces dernières heures, manqué d'humilité en s'étonnant du peu de pompe avec laquelle on la recevait, manqué de chanté aussi envers Monseigneur de Valois?
Tandis que s'accomplissaient les derniers préparatifs, Hugues de Bouville fut abordé dans la cour du château par messer Spinello Tolomei. Le capitaine général des Lombards, toujours aussi alerte malgré ses soixante ans et sa bonne bedaine, se rendait lui aussi à Reims car il s'était assuré de grosses fournitures pour le sacre. Il put donner à Bouville des nouvelles de Guccio toujours hospitalisé à Marseille.
- Qu'avait-il besoin de s'aller jeter à l'eau, gémit Tolomei Ah ' il me manque bien ces jours-ci ' C'est lui qui devrait courir les routes.
- Et à moi, croyez-vous qu'il n'a pas manqué, tout le long du chemin? répondit Bouville. L'escorte a dépensé le double de ce qu'aurait coûté le voyage, si Guccio en avait tenu les comptes Tolomei était soucieux L'oil gauche fermé, la lippe un peu pendante, il se plaignait des événements, des taxes sur les ventes, du
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contrôle des marchés et des dernières mesures touchant les Lombards. Cela ressemblait fort aux ordonnances du roi Philippe.
- Pourquoi nous avoir assuré que tout allait changer...
Bouville se sépara de Tolomei pour rejoindre le cortège nuptial. Ce fut Charles de Valois qui conduisit la fiancée à l'autel. Quant à Louis X, il eut à marcher seul. Aucune femme de la famille n'était auprès de lui pour figurer l'accompagnement maternel. Sa grand-tante Agnès de France, fille de Saint Louis et duchesse douairière de Bourgogne, avait refusé de venir, et l'on comprenait assez pourquoi : elle était la mère de Marguerite. La comtesse Mahaut avait prétexté un empêchement de dernière heure causé par l'agitation en Artois ; elle rejoindrait Reims directement, pour le sacre où ses fonctions de pair lui faisaient obligation de paraître. Les comtesses de Valois et d'Évreux qui, elles, étaient attendues, n'arrivèrent pas; on apprendrait qu'une erreur d'itinéraire les avait déroutées vers une chapelle Saint-Lyé, distante d'une dizaine de lieues et située dans les parages de Reims... Monseigneur Jean d'Auxois, mitre en tête, officiait. Tout le temps que dura la messe, Clémence se reprocha de ne pas parvenir à se recueillir autant qu'elle l'eût souhaité. Elle s'efforçait d'élever sa pensée vers le ciel, suppliant Dieu de lui accorder, en toutes les heures de la vie, les vertus d'épouse, les qualités de souveraine, et les bénédictions de la maternité; mais ses yeux, malgré elle, s'abaissaient sur l'homme qu'elle entendait respirer à son côté, dont elle connaissait à peine les traits, et dont le soir même elle allait partager le lit.
Il avait, chaque fois qu'il s'agenouillait, une toux brève qui semblait un tic; la ride profonde qui cernait son menton trop court surprenait, chez un être encore si jeune. La bouche était mince, abaissée aux coins, les cheveux longs et plats, d'une couleur imprécise. Et lorsque cet homme se tournait vers elle, elle se sentait gênée par le regard de ses gros yeux pâles. Elle s'étonnait de ne pas retrouver l'état de bonheur sans mesure et sans mélange qui l'habitait au départ de Naples. " Mon Dieu, empêchez-moi d'être ingrate aux bienfaits dont vous me chargez. " Mais l'on ne commande pas en tout instant à son esprit ; et Clémence se surprit à penser que si on lui avait donné à choisir entre les trois princes de France, elle eût préféré le comte de Poitiers. Un grand effroi la saisit et elle faillit s'écrier: "Non, je ne veux pas, je ne suis pas digne !" A ce moment, elle s'entendit répondre : " Oui ", d'une voix qui ne lui parut pas la sienne, à l'évêque qui lui demandait si elle voulait prendre Louis, roi de France et de Navarre, pour époux. Le premier coup de tonnerre de l'orage prévu éclata comme on passait au doigt de Clémence un anneau trop large; les assistants s'entre-regardèrent et plus d'un se signa. Quand le cortège sortit, les paysans attendaient, groupés devant LES POISONS DE LA COURONNE
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l'église, en chemise de toile et les jambes entourées de chiffons. Clémence murmura: - Ne va-t-on pas leur faire l'aumône?
Elle avait pensé tout haut, et l'on remarqua que sa première parole de reine avait été une parole de bonté.
Pour lui complaire, Louis X ordonna à son chambellan de lancer quelques poignées de monnaie. Les paysans aussitôt se jetèrent au sol, et le spectacle offert à la nouvelle mariée fut celui d'une bataille sauvage sur les fleurs de la jonchée. On entendait des déchirures d'étoffe, des grognements sourds comme en poussent les truies, et des chocs de crânes. Les barons s'amusaient fort à contempler cette mêlée. L'un des vilains, plus large et plus lourd que les autres, écrasait de son pied les mains qui avaient attrapé une piécette et les forçait à s'ouvrir. - Voilà un goujat qui me paraît savoir y faire, dit Robert d'Artois en riant. A qui est-il? Je l'achète volontiers.
Et Clémence vit avec déplaisir que Louis, lui aussi, riait.
" Ce n'est pas ainsi qu'on donne, pensa-t-elle, je lui apprendrai. " La pluie se mit à tomber.
Les tables avaient été dressées dans la plus grande salle du château. Le repas dura cinq heures. " Et voilà, je suis reine de France ", se disait Clémence. Elle ne s'habituait pas à cette idée. Elle ne s'habituait d'ailleurs à rien. La gloutonnerie des seigneurs français la stupéfiait. A mesure que circulait le vin, le ton des voix montait. Seule femme à ce banquet d'hommes de guerre, Clémence voyait tous les regards converger sur elle, et devinait qu'au bout de la salle les propos prenaient un tour assez gras.
De temps à autre, l'un des convives s'absentait. Mathieu de Trye, le grand chambellan, cria: - Le roi notre Sire défend qu'on pisse dans l'escalier par lequel il passera. Comme on était au quatrième service de six plats chacun, dont un cochon entier présenté sur sa broche et un paon avec sa roue reconstituée autour du croupion, deux écuyers s'avancèrent portant un pâté monumental qu'ils déposèrent devant le couple royal. On fendit la croûte et un renard vivant surgit du pâté, aux exclamations de l'assistance. Faute d'avoir pu préparer des pièces montées et des châteaux en sucrerie qui eussent réclamé plusieurs jours de fabrication, les cuisiniers s'étaient distingués de cette manière.
Le renard affolé avait sauté dans la salle où il tournoyait, la queue rousse et touffue au ras des dalles, et ses beaux yeux brillants, un peu laiteux, tout apeurés. - Au goupil ! Au goupil ! hurlèrent les seigneurs en bondissant de leurs sièges. Une chasse s'improvisa, autour des tables. Ce fut Robert d'Artois r
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qui attrapa l'animal. On vit le géant plonger vers le sol, et se relever tenant à bout de bras le renard qui couinait, découvrant des crocs minces sous ses babines noires. Puis Robert referma lentement les doigts; les vertèbres craquèrent; les yeux du renard devinrent vitreux, et Robert étendit l'animal mort sur la table, devant la nouvelle reine, comme un hommage.
Clémence qui maintenait du pouce son anneau trop grand, demanda si c'était la coutume en France que les femmes de la parenté n'assistassent point aux mariages. Elle reçut de Louis quelques explications embarrassées.
- Mais de toute façon, ma sour, vous n'auriez pas eu l'occasion de voir mon épouse, dit le comte de Poitiers.
- Et pourquoi donc... mon frère? demanda Clémence qui éprouvait à la fois de l'intérêt à tout ce qu'il disait et de la gêne à lui répondre.
- Parce qu'elle est encore enfermée au château de Dourdan, dit Philippe de Poitiers. Puis se tournant vers le roi :
- Sire mon frère, en ce jour de bonheur pour vous, je vous requiers de lever la peine qui fut infligée à Jeanne mon épouse. Ses erreurs n'étaient point crimes, et elle s'en est repentie. Le Hutin, pris de court, ne savait que décider. Devait-il, devant Clémence, faire montre de mansuétude ou au contraire de fermeté, deux qualités également royales? Il chercha des yeux, pour lui demander conseil, Charles de Valois, mais celui-ci était allé prendre l'air. Et Robert d'Artois, à l'autre bout de la salle, enseignait à son cousin Philippe de Valois la manière de saisir un renard sans se faire mordre.
- Sire mon époux, dit Clémence, pour l'amour de moi, accordez à votre frère la grâce qu'il sollicite de vous. Ce jourd'hui est un jour d'accordailles, et je voudrais que toutes les femmes de votre royaume en eussent partage de joie.
Elle prenait l'affaire à cour, avec une chaleur soudaine; elle se sentait comme soulagée d'entendre Philippe de Poitiers parler de sa femme et exprimer le désir qu'elle rentrât au foyer. Louis avait fortement dîné, et vidé sa coupe un peu plus souvent qu'il n'eût convenu. L'instant approchait où il allait étreindre ce beau corps calme dont il était désormais le maître. Il n'avait pas l'esprit à peser les conséquences politiques de ce qu'on lui demandait. - Il n'est rien, ma mie, que je ne veuille faire pour vous plaire, répondit-il. Mon frère, vous pouvez reprendre Madame Jeanne et la ramener parmi nous quand il vous plaira. Charles de la Marche, qui avait suivi avec attention le dialogue, dit alors : - Et pour Blanche, Sire mon frère, que décidez-vous? M'autoriserez-vous... - Pour Blanche, jamais ! coupa le roi.
- Seulement d'aller la visiter à Château-Gaillard, et la faire mettre en un couvent où elle aura un traitement moins dur...
- Jamais, répéta le Hutin d'un ton qui interdisait toute insistance. Si les ressentiments de Louis à l'égard de Jeanne de Bourgogne, pour la part qu'elle avait eue dans ses infortunes conjugales, se trouvaient assez atténués par le fait même du remariage, en revanche grande était sa terreur que Blanche, sortie de forteresse et de l'isolement absolu, pût divulguer les circonstances de la mort de Marguerite. Cette crainte inspira au Hutin, pour une fois, une décision rapide et sans appel.
Clémence, jugeant sage de s'en tenir à sa première victoire, n'osa pas intervenir. - N'aurai-je donc plus jamais le droit d'avoir épouse? reprit Charles. - Laissez faire le sort, mon frère, répondit Louis. Le beau visage, mais assez mou, de Charles de la Marche, prit une expression boudeuse et butée.
- Il semble que le sort favorise plus Philippe que moi.
Et dès cet instant, Charles de la Marche conçut du ressentiment non contre son frère le roi, mais contre son frère Poitiers.
A l'issue de cette journée épuisante, la jeune reine était si lasse que les événements de la nuit se déroulèrent pour elle comme dans une autre vie. Elle n'éprouva ni effroi, ni souffrance excessive, ni particulière félicité. Elle fut simplement soumise, admettant que les choses devaient se passer ainsi. Elle entendit, avant de sombrer dans le sommeil, des mots balbutiés qui lui laissèrent espérer que son époux l'appréciait. Si elle avait été moins novice en ce domaine, elle eût compris qu'elle disposait, pour un temps au moins, d'un grand pouvoir sur Louis X.
Celui-ci, en effet, s'était émerveillé de rencontrer chez cette fille de roi une passivité consentante qu'il n'avait jusqu'alors connue que chez des servantes. L'angoisse des défaillances qui le saisissaient dans le lit de Marguerite avait disparu. Peut-être, après tout, n'était-il pas fait pour les brunes. A plusieurs reprises, il se trouva triomphant de ce beau corps qui luisait faiblement, comme nacré sous la petite lampe à huile pendue au ciel de lit, et dont son désir pouvait disposer tout à son gré. Jamais il n'avait accompli pareil exploit.
Quand il sortit de la chambre, tard dans la matinée, la tête lui tournait un peu, mais il la portait haut, et plus fièrement que s'il eût vaincu les Flamands; sa nuit de noces avait effacé ses déboires militaires.
Pour la première fois, Louis Hutin fut capable d'affronter sans gêne 476
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les plaisanteries gaillardes de son cousin d'Artois qui passait pour le mâle le mieux pourvu et le plus endurant de la cour.
Puis, environ midi, on se remit en route vers le nord. Clémence se retourna pour emporter une dernière image de ce château où elle était devenue femme et reine, et dont elle ne parviendrait jamais à se rappeler les dimensions exactes.
Deux jours plus tard, on arrivait à Reims. Les habitants n'avaient pas vu de sacre depuis trente ans, c'est-à-dire que pour la moitié au moins de la population, le spectacle était neuf. Des officiers royaux, affairés, couraient en compagnie des échevins de la Maison de Ville à l'archevêché. Sur les places s'étaient installées toutes sortes de marchands, jongleurs et montreurs de bêtes, comme pour une foire. De grands barons, de hauts prélats, arrivés des quatre coins de France, passaient avec leurs escortes, à la recherche de leur logis. Paysans, bourgeois et petits seigneurs affluaient de la contrée avoisinante, grossissant une foule que les sergents tâchaient à contenir sur l'itinéraire pavoisé du cortège royal.
Les Rémois ne pouvaient pas imaginer qu'ils auraient l'occasion de contempler à nouveau cette grande cavalcade, et d'en payer les frais, plusieurs fois encore, dans un proche avenir. Le roi qui ce jour-là franchissait le portail de la cathédrale de Reims était accompagné des trois successeurs que lui donnerait l'Histoire. En effet, derrière Louis X chevauchaient ses frères Philippe et Charles, ainsi que son cousin Philippe de Valois. Avant quatorze ans, la couronne se serait posée sur leurs trois têtes.
DEUXIÈME PARTIE
APRÈS LA FLANDRE, L'ARTOIS.
I
LES ALLIÉS
De toutes les fonctions humaines, celle qui consiste à gouverner ses semblables, encore que la plus enviée, est la plus décevante, car elle n'a jamais de fin, et ne permet à l'esprit aucun repos. Le boulanger qui a sorti sa fournée, le bûcheron devant son chêne abattu, le juge qui vient de rendre un arrêt, l'architecte qui voit poser le faîte d'un édifice, le peintre une fois terminé son tableau, peuvent, pour un soir au moins, connaître cet apaisement relatif que procure un effort mené à son terme. L'homme de gouvernement, jamais. A peine une difficulté politique paraît-elle aplanie qu'une autre, qui se formait justement pendant qu'on réglait la première, exige une attention immédiate. Le général vainqueur profite longuement des honneurs de sa victoire; mais le ministre doit affronter les nouvelles situations nées de cette victoire même. Aucun problème ne tolère de rester longtemps irrésolu, car tel qui semble aujourd'hui secondaire demain prendra une importance tragique.
L'exercice du pouvoir n'est guère comparable qu'à celui de la médecine, qui connaît également cet enchaînement sans trêve, cette primauté des urgences, cette constante surveillance de troubles bénins parce qu'ils peuvent être symptômes de lésions graves, enfin ce perpétuel engagement de la responsabilité en des domaines où la sanction dépend de circonstances futures. L'équilibre des sociétés, comme la santé des individus, n'a jamais un caractère définitif, et ne peut représenter un labeur achevé.
Le métier de roi, au temps où les rois gouvernaient eux-mêmes, comportait ces servitudes ininterrompues.
A peine Louis X était-il parvenu à mettre en sommeil les affaires de Flandre, se résignant à les laisser pourrir puisqu'il ne pouvait les résoudre, à peine avait-il couru à Reims se faire revêtir du prestige mystique que le sacre conférait au souverain, fût-il le moins aimable 480
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et le moins compétent des monarques, qu'aussitôt de nouveaux troubles éclatèrent dans le nord de la France.
Les barons d'Artois, ainsi qu'ils l'avaient promis à Robert, n'avaient pas désarmé en rentrant de Vost boueux. Ils parcouraient le pays avec leurs bannières, tâchant de gagner les populations à leur cause. Toute la noblesse leur était acquise et, par là, les campagnes. La bourgeoisie des villes était partagée. Arras, Boulogne, Thérouanne faisaient cause commune avec les ligueurs. Calais, Avesnes, Bapaume, Aire, Lens, Saint-Omer demeuraient fidèles à la comtesse Mahaut. Le comté montrait une agitation fort proche de l'insurrection.
La haute noblesse était représentée dans la ligue par Jean de Fiennes, beau-frère du comte de Flandre, ce qui rendait le mouvement de révolte particulièrement inquiétant. Pour la procédure, les conjurés disposaient d'un des leurs, Gérard Kiérez, homme fort habile à formuler les doléances, rédiger les pétitions et conduire les actions juridiques devant le Parlement et le Conseil du roi.
Les sires de Souastre et de Caumont dirigeaient les rassemblements militaires. Tous travaillaient pour le compte et sous l'inspiration de Robert d'Artois. Leurs revendications étaient de deux sortes. D'une part, ils requéraient l'application immédiate et intégrale de la charte dont ils avaient obtenu l'octroi récemment, et qui restaurait les " coutumes " du temps de Saint Louis ; d'autre part, ils réclamaient des changements de personnes dans l'administration du comté, et avant tout le renvoi du chancelier de Mahaut, Thierry d'Hirson, leur bête noire. Leurs exigences, si elles avaient été satisfaites, eussent conduit la comtesse Mahaut à être privée de toute autorité dans son apanage, ce qu'espérait fermement Robert. Mais Mahaut n'était pas femme à se laisser dépouiller. Rusant, discutant, promettant sans tenir, feignant de céder un jour pour tout remettre en question le lendemain, elle cherchait à gagner du temps par n'importe quel moyen. Les coutumes? Certes, on allait appliquer les coutumes. Mais il fallait auparavant mener enquête, afin qu'on connût bien précisément quelles étaient les coutumes d'autrefois en chaque seigneurie. Les prévôts, les officiers, le chancelier lui-même? S'ils avaient failli, ou abusé de leurs fonctions, elle les châtierait sans pitié. Pour cela aussi elle était résolue à faire enquêter... Et puis l'on portait le débat devant le roi, qui n'y comprenait rien et songeait à ses autres soucis. La comtesse Mahaut écoutait les doléances de maître Gérard Kiérez; elle témoignait une évidente bonne volonté. Afin de s'accorder sur tout, on aurait une entrevue prochaine à Bapaume... Pourquoi Bapaume? Parce que Bapaume était à elle, qu'elle y entretenait une garnison... Elle insistait sur Bapaume. Et puis, le jour convenu, elle ne LES POISONS DE LA COURONNE
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venait pas à Bapaume, car elle avait dû se rendre à Reims pour le sacre... Le sacre passé, elle oubliait l'entrevue promise. Mais elle viendrait bientôt en Artois ; qu'on prît patience ; les enquêtes suivaient leur cours... c'est-à-dire que des sergents s'employaient à récolter, sous menace de bâton ou de prison, des témoignages favorables à l'administration du chancelier Thierry d'Hirson. Le sang monta bientôt à la tête des barons ; ils entrèrent en rébellion ouverte et firent défense à Thierry de reparaître en Artois, le donnant pour mort s'il s'y montrait. Puis, ils mandèrent devant eux un autre Hirson, Denis, le trésorier, qui eut la sottise de se rendre à leur convocation ;'lui mettant une épée sur la gorge, ils l'obligèrent à renier son frère par sermentl3.
Les choses prenaient si dangereuse tournure que Louis X résolut d'aller lui-même à Arras pour rétablir l'ordre. Il y vint, mais sans résultat. Que pouvait-il, alors qu'ayant dissous son armée la seule bannière restée sur pied était justement celle qui se révoltait? Le 19 septembre, les gens de Mahaut crurent bon d'arrêter par surprise les sires de Souastre et de Caumont, qu'on désignait comme les meneurs, et de les jeter en prison. Robert d'Artois aussitôt courut plaider leur cause auprès du roi.
- Sire mon cousin, dit-il, je ne suis point concerné par cette affaire ; elle regarde ma tante Mahaut, puisque c'est elle qui gouverne le comté, et avec le beau résultat que l'on voit. Mais si l'on maintient en geôle Souastre et Caumont, je vous dis que ce sera demain la guerre en Artois. Je ne vous donne cet avis que pour le bien du royaume.
Le comte de Poitiers tirait de l'autre côté.
- Il est peut-être malhabile d'avoir arrêté ces deux seigneurs, mais ce serait maladresse plus grave que de les faire relâcher à présent. Vous allez encourager par là toute rébellion dans le royaume ; c'est votre autorité, mon frère, que vous laissez atteindre.
Charles de Valois s'emporta.
- C'est assez, mon neveu, s'écria-t-il en s'adressant à Philippe de Poitiers, que de vous avoir rendu votre femme qui justement sort de Dourdan ces jours-ci. N'allez pas déjà plaider la cause de sa mère ! Il ne faut point demander au roi d'ouvrir les prisons pour qui vous plaît, et de les fermer sur qui vous déplaît.
- Je ne vois point de semblance, mon oncle, répondit Philippe. - Moi, je la vois ; et l'on croirait tout juste que la comtesse Mahaut dirige vos démarches. Finalement, le Hutin prescrivit à Mahaut de faire libérer les deux seigneurs. Dans le clan de la comtesse, un mauvais jeu de mots commença de circuler: "Notre Sire Louis pour l'heure est tout à la clémence. "
Souastre et Caumont, deux gaillards qui se complétaient à merveille, 482
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l'un étant fort en gueule et l'autre rude aux coups, sortirent de leur semaine de détention avec l'auréole du martyre. Le 26 septembre, ils rassemblaient à Saint-Pol tous leurs partisans, qui s'intitulaient maintenant "les alliés". Souastre parla d'abondance, et la grossièreté de son langage autant que la violence de ses propositions emportèrent l'approbation de l'auditoire. Il fallait refuser de payer les impôts, et pendre tous les prévôts, receveurs, sergents ou représentants de la comtesse.
Le roi avait dépêché deux conseillers, Guillaume Flotte et Guillaume Paumier, pour prêcher l'apaisement et négocier une nouvelle entrevue, à Compiègne cette fois. Les alliés acceptèrent le principe de l'entrevue, mais à peine les deux Guillaume avaient-ils quitté la séance qu'un émissaire de Robert d'Artois arriva, tout suant et essoufflé d'avoir trop longtemps galopé. Il portait aux barons un simple renseignement: la comtesse Mahaut, entourant son déplacement de beaucoup de secret, arrivait elle-même en Artois ; elle serait le lendemain au manoir de Vitz, chez Denis d'Hirson.
Quand Jean de Fiennes eut rendu publique cette nouvelle, Souastre s'écria : - Nous savons désormais, mes sires, ce que nous avons à faire. Les routes d'Artois résonnèrent, cette nuit-là, d'un bruit de chevauchées et de cliquetis d'armes. II
JEANNE, COMTESSE DE POITIERS
Le grand char de voyage, tout sculpté, peint et doré, glissait entre les arbres. Il était si long qu'il fallait parfois s'y prendre en deux temps pour lui faire franchir les tournants, et les hommes d'escorte mettaient pied à terre afin de le pousser dans les raidillons. Bien que l'énorme caisse de chêne fût posée à même les essieux, on ne sentait pas trop à l'intérieur les cahots du chemin, tant il y avait de coussins et de tapis accumulés. Six femmes y .étaient installées un peu comme dans une chambre, bavardant, jouant aux osselets ou aux devinettes. On entendait bruisser les basses branches contre le cuir du toit.
Jeanne de Poitiers écarta le rideau peint des fleurs de lis et des trois châteaux d'or d'Artois. - Où sommes-nous? demanda-t-elle.
- Nous longeons l'Authie, Madame... répondit Béatrice d'Hirson. Nous venons de traverser Auxi-le-Château. Avant une heure, nous serons à Vitz, chez mon oncle Denis... Il va être bien aise de vous revoir. Et peut-être Madame Mahaut y sera-t-elle déjà, avec Monseigneur votre époux. Jeanne de Poitiers regardait le paysage, les arbres encore verts, les prés où les paysans fauchaient un regain rare, sous un ciel ensoleillé. Comme il arrive souvent après les étés mouillés, le temps, en cette fin de septembre, s'était mis au beau.
- Madame Jeanne, je vous en prie... ne vous penchez pas ainsi à tout moment, reprit Béatrice. Madame Mahaut a recommandé que vous preniez bien garde à ne point vous montrer... lorsque nous serions en Artois.
Mais Jeanne ne pouvait pas se contenir. Regarder ! Elle ne faisait rien d'autre depuis huit jours qu'elle était libérée. Comme un affamé se gorge de nourriture sans croire qu'il pourra jamais se rassasier, elle
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reprenait par le regard possession de l'univers. Les feuilles aux arbres, les nuages légers, un clocher qui se dessinait dans le lointain, le vol d'un oiseau, l'herbe des talus, tout lui paraissait d'une exaltante splendeur. Lorsque les portes du château de Dourdan s'étaient ouvertes devant elle, et que le capitaine de la forteresse, s'inclinant fort bas, lui avait offert ses voux de bonne route en lui exprimant combien il s'était senti honoré de l'avoir eue pour hôte, Jeanne avait été prise d'une sorte de vertige.
"Me réhabituerai-je jamais à la liberté?" se demanda-t-elle. A Paris, une déception l'attendait. Sa mère avait dû partir précipitamment pour l'Artois. Mais elle lui avait laissé son char de voyage, ainsi que plusieurs dames de parage et de nombreuses servantes. Tandis que tailleurs, couturières et brodeuses se hâtaient de lui reconstituer une garde-robe, Jeanne avait profité de cet arrêt de quelques jours pour parcourir, en compagnie de Béatrice, la capitale. Elle s'y sentait comme une étrangère, venue de l'autre bout du monde, et émerveillée par tout ce qu'elle voyait. Les rues ! Elle ne se lassait pas du spectacle des rues. Les étalages de la Galerie mercière, les boutiques du quai des Orfèvres !... Elle avait envie de tout palper, de tout acheter. Encore qu'elle gardât ce maintien distant, contrôlé, qui avait toujours été le sien, ses yeux brillaient, son corps s'animait d'une joie sensuelle au toucher des brocarts, des perles, des bijoux. Et pourtant, elle ne pouvait chasser le souvenir d'être venue, en ces mêmes boutiques, avec Marguerite de Bourgogne, Blanche, les frères d'Aunay...
"Je m'étais assez promis, en ma prison, si jamais j'en sortais, se disait-elle, de ne plus accorder mon temps aux choses frivoles. D'ailleurs, je ne m'y complaisais pas tellement naguère ! D'où me vient cette fringale que je ne puis réprimer?"
Elle observait les toilettes des femmes, notait des détails nouveaux sur les coiffes, les robes et les surcots. Elle cherchait à lire dans les yeux des hommes l'impression qu'elle produisait. Les compliments muets qu'elle recevait, la manière dont les jeunes gens tournaient la tête pour suivre son passage, pouvaient la rassurer pleinement. A sa coquetterie, elle trouvait une excuse hypocrite. " J'ai besoin de savoir si je possède encore des charmes, pour mon époux. " A vrai dire, ses seize mois de détention l'avaient peu marquée. Le régime de Dourdan n'était en rien comparable à celui de Château-Gaillard. Jeanne y disposait d'un logis décent, d'une servante ; elle était autorisée à lire, à broder, et même à se promener dans le verger du château. Elle s'était ennuyée, intolérablement, plus qu'elle n'avait souffert.
Sous de fausses nattes roulées autour des oreilles, son cou mince soutenait toujours avec la même grâce sa tête petite, aux pommettes hautes, aux yeux dorés et allongés vers les tempes, ces yeux qui faisaient
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songer, comme sa démarche, comme toute sa personne, aux blonds lévriers de Barbarie. Jeanne ressemblait bien peu à sa mère, sinon par la robustesse de la santé, et tenait plutôt, pour l'apparence, du côté du feu comte palatin qui avait été un seigneur plein d'élégance. Maintenant qu'elle approchait du but de son voyage, Jeanne sentait croître son impatience ; ces dernières heures lui semblaient plus longues que tous les mois écoulés. Les chevaux n'avaient-ils pas diminué leur train? Ne pouvait-on pas presser les palefreniers? - Ah ! à moi aussi, Madame, il tarde d'être à la halte, mais non pour les mêmes motifs que vous, disait une des dames de parage, à l'autre bout du char.
Cette personne, la dame de Beaumont, était enceinte de six mois. La route commençait à lui être pénible ; parfois, elle abaissait les yeux vers son ventre en poussant un si gros soupir que les autres femmes ne pouvaient s'empêcher d'en rire.
Jeanne de Poitiers dit à mi-voix à Béatrice :
- Es-tu bien sûre que mon époux n'a pas pris d'autre attachement pendant tout ce temps? Ne m'as-tu pas menti?
- Mais non, Madame, je vous l'assure... Et d'ailleurs, Monseigneur de Poitiers aurait-il tourné les yeux vers d'autres femmes qu'il ne pourrait plus y penser maintenant... après avoir bu ce philtre qui va vous le rendre tout entier. Voyez; c'est lui qui a demandé au roi votre retour... " Et même s'il a une maîtresse, qu'importé, je m'en accommoderai. Un homme, même partagé, vaut mieux que la prison ", pensait Jeanne. De nouveau, elle écarta le rideau comme si cela devait activer l'allure.
- De grâce, Madame, dit Béatrice, ne vous montrez point tant... On ne nous aime guère en ce moment par ici.
- Pourtant les gens semblent bien affables. Ces manants qui nous saluent n'ont-ils pas une mine avenante? répondit Jeanne.
Elle laissa retomber le rideau. Elle ne vit pas qu'aussitôt le char passé, trois paysans, qui venaient de la saluer bien bas, rentraient en courant dans le sous-bois pour y détacher des chevaux et partir au galop.
Un moment après, le char pénétra dans la cour du manoir de Vitz; l'impatience de la comtesse de Poitiers eut à subir là une nouvelle épreuve. Denis d'Hirson, en l'accueillant, lui apprit que ni la comtesse d'Artois ni le comte de Poitiers n'étaient venus, et qu'ils l'attendaient au château d'Hesdin, à dix lieues plus au nord. Jeanne pâlit.
- Que signifie ceci? demanda-t-elle en aparté à Béatrice. Ne dirait-on pas une dérobade pour ne point me voir?
Et une brusque angoisse lui vint. Tout ce voyage, et la pinte de sang tirée de son bras, le philtre, les civilités du gardien de Dourdan, n'étaient-ils pas les éléments d'une comédie montée où Béatrice jouait
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la mauvaise larronne? Jeanne, après tout, n'avait aucune preuve que son mari l'eût vraiment réclamée. N'était-on pas en train simplement de la conduire d'une prison dans une autre, tout en entourant ce transfert, pour de mystérieuses raisons, des apparences de la liberté? A moins, à moins... et Jeanne frémissait d'envisager le pire... qu'on n'eût pris la précaution de la montrer, à Paris, libre et graciée, pour ensuite la faire impunément disparaître. Béatrice ne lui avait pas caché que Marguerite était morte dans des conditions fort suspectes. Jeanne se demandait si elle n'allait pas subir un sort semblable.
Elle apprécia peu le repas que Denis d'Hirson lui offrit. L'état de bonheur qu'elle connaissait depuis huit jours avait fait place brusquement à une atroce anxiété, et elle cherchait à lire son destin sur les visages qui l'entouraient. Béatrice, la voix traînante et toujours vaguement ironique, était impénétrable. Son oncle le trésorier, lui, parlait à peine, répondait de travers aux questions et montrait tous les signes de la préoccupation. Il y avait là deux seigneurs, les sires de Licques et de Nédonchel, qui avaient été présentés à Jeanne comme ses escorteurs jusqu'à Hesdin. Elle leur trouvait la mine peu avenante. N'étaient-ils pas chargés d'une sinistre besogne à quelque tournant de route?
Nul, s'adressant à Jeanne, ne faisait allusion à sa détention ; tout le monde affectait d'ignorer qu'elle eût jamais été en prison, et cela même ne la rassurait guère. Les conversations, auxquelles elle ne comprenait rien, roulaient uniquement sur la situation en Artois, sur les coutumes, sur l'entrevue de Compiègne proposée par les envoyés du roi, sur les troubles. - N'avez-vous point remarqué, Madame, d'agitation sur votre chemin, ni de rassemblement d'hommes en armes? demanda Denis d'Hirson à Jeanne.
- Je n'ai rien vu de tel, messire Denis, répondit-elle, et les campagnes m'ont paru fort calmes. - On m'a pourtant signalé des mouvements ; deux de nos prévôts ont été attaqués ce matin. Jeanne inclinait de plus en plus à croire que toutes ces paroles n'avaient d'autre objet que d'endormir sa méfiance. Il lui semblait qu'un filet invisible se resserrait. Elle se sentait seule, abominablement seule...
La dame enceinte mangeait avec une extraordinaire gloutonnerie et continuait à pousser de gros soupirs en regardant son ventre.
Le sire de Nédonchel, homme aux longues dents, au visage jaune et aux épaules voûtées, disait: - La comtesse Mahaut, je vous assure, messire Denis, sera forcée de céder. Usez de votre empire sur elle. Qu'elle cède, au moins en partie. Qu'elle renonce à votre frère, si dur qu'il nous soit de vous le dire, ou
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qu'elle feigne d'y renoncer, car jamais les alliés ne voudront traiter tant qu'il sera chancelier. Le sire de Licques et moi-même risquons gros à demeurer fidèles à la comtesse, tout en faisant mine d'agir avec les autres barons. Plus elle attend, plus son neveu Robert gagne sur les esprits. A ce moment, un sergent, nu-tête et hors d'haleine, pénétra dans la salle du repas. - Qu'y a-t-il, Cornillot? demanda Denis d'Hirson.
Le sergent Cornillot chuchota quelques phrases hachées à l'oreille de Denis d'Hirson. Celui-ci devint blême, rabattit la nappe qui lui couvrait les genoux, sauta de son banc. - Un moment, mes seigneurs, il me faut aller voir...
Et il s'enfuit à toutes jambes par une des petites portes de la salle, suivi de Cornillot qui lui collait aux chausses. Leurs pas précipités décrurent dans un escalier. L'instant d'après, alors que les convives n'étaient pas encore revenus de leur surprise, une grande clameur monta de la cour. On eût dit qu'une armée entière venait d'y entrer au galop. Un chien, qui avait dû recevoir un coup de sabot, hurlait à la mort. Licques et Nédonchel coururent aux fenêtres, tandis que les femmes d'escorte de la comtesse de Poitiers se tassaient dans un coin de la pièce comme un troupeau de pintades. Auprès de Jeanne, seules étaient restées Béatrice et la dame enceinte dont le visage avait pris une mauvaise couleur.
Béatrice joignit les mains ; elle tremblait. Jeanne comprit qu'elle n'était certainement pas de connivence avec les assaillants. Mais cela ne rendait pas la situation plus gaie et, de toute manière, le temps manquait pour penser.
La porte vola plutôt qu'elle ne s'ouvrit, et une vingtaine de barons, conduit par Souastre et Caumont, entrèrent l'épée au poing, en hurlant :
- Où est le traître, où est le traître? Où se cache-t-il?