Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 4 sur 11 · partie 2/8

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

La formation de l'ost obéissait à une articulation essentiellement territoriale. Le chevalier, et même l'écuyer, n'allaient jamais seuls en guerre; ils étaient accompagnés de valets d'armes, de sommeliers, de gens à pied. Possesseurs de leurs chevaux, de leur armement et de celui de leurs hommes, ils devaient constituer leur troupe avec les vassaux, sujets ou serfs de leur fief. L'octroi de la chevalerie correspondait à une nomination dans un grade assorti d'obligations militaires fort précises. Le simple chevalier, une fois son monde équipé et rassemblé, rejoignait le chevalier de grade supérieur, généralement un chevalier à pennon, son suzerain immédiat. Les chevaliers à pennon ralliaient les chevaliers à bannière, ou bannereîs, lesquels eux-mêmes étaient placés sous les ordres des chevaliers à double bannière, chefs des grandes unités tactiques levées sur la juridiction de leur baronnie ou de leur comté.

La bannière du comte de Poitiers, frère du roi, se présentait à elle seule comme un corps d'armée de proportions imposantes, puisqu'elle rassemblait à la fois les troupes du Poitou et celles du comté de

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Bourgogne; de plus, dix bannerets y étaient administrativement rattachés, parmi lesquels le comte d'Évreux, Anseau de Joinville, fils du grand Joinville, et le connétable Gaucher de Châtillon lui-même, pour les troupes qui venaient de son comté de Porcien.

Ce n'était certainement pas sans raison que Philippe le Bel avait confié à son second fils, avant même que celui-ci eût vingt-deux ans, un commandement de telle importance; la bannière de Poitiers faisait équilibre en quelque sorte à la bannière de Valois sous laquelle marchaient à la fois les recrues du Valois, de l'Anjou et du Maine.

Une autre grande unité était, bien sûr, celle levée sur le domaine royal proprement dît. A cette dernière appartenait Robert d'Artois, pour sa châtellenie de Conches-en-Ouche et pour son comté de Beaumont-le-Roger toujours promis, jamais remis.

Les villes n'étaient pas obligées à moindre contribution que les campagnes. Pour l'ost de Flandre, Paris eut à fournir quatre cents hommes de cheval et deux mille hommes de pied. Les soldes en seraient assurées par les bourgeois marchands de la Cité, de quinzaine en quinzaine. Les chevaux et chariots nécessaires au train furent réquisitionnés dans les monastères. Le 24 juillet 1315, après quelque retard, comme il s'en produisait toujours, Louis X prit à Saint-Denis, des mains de l'abbé Egidius de Chambly qui en était gardien, l'oriflamme de France, longue bande de soie rouge, brodée des flammes d'or auxquelles elle devait son nom premier: l'or-y-flambe, et fixée sur une hampe couverte de cuivre doré.

De part et d'autre de l'oriflamme, portée comme une relique, flottaient les deux bannières du roi, à droite la bleue fleurdelisée, à gauche celle à croix blanche.

Et l'armée se mit en marche, comprenant tous les contingents arrivés de l'Ouest, du Sud et du Sud-Est, les chevaliers languedociens, les troupes de Normandie et de Bretagne. Les bannières de Bourgogne-duché, de Champagne, d'Artois et de Picardie rejoindraient en route, vers Saint-Quentin.

Ce jour-là fut un des rares ensoleillés dans un été pourri. La lumière étincelait sur les milliers de lances, les camails d'acier, les cottes de mailles, les écus de combat peints de couleurs vives. Les chevaliers se montraient les derniers perfectionnements d'armure, une nouvelle forme de cervelière qui assurait mieux le casque sur la tête, une fente de heaume qui permettait un meilleur champ de vue, ou encore quelque ailette plus enveloppante qui protégeait l'épaule des coups de masse ou faisait dévier le tranchant des épées.

Sur plusieurs lieues, à la suite des hommes d'armes, s'étirait le train des chariots à quatre roues transportant les vivres, les forges, les approvisionnements ; après quoi venaient les équipages des marchands

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autorisés à accompagner l'armée, et les filles follieuses par bonnes charretées sous la conduite des patrons de "bordeaux".

Le lendemain, la pluie recommença de tomber, pénétrante, amollissant les routes, ouvrant des ornières, ruisselant sur les chapeaux de fer, coulant sous les cuirasses, plaquant le poil des chevaux. Chaque homme pesait dix livres de plus.

Et les jours suivants, la pluie, toujours la pluie...

L'ost de Flandre n'atteignit jamais Courtrai. Il s'arrêta à Bondues, près de Lille, devant la Lys gonflée qui barrait tout passage, débordait sur les champs, effaçait les chemins, détrempait la terre argileuse. Comme on ne pouvait plus avancer, le camp fut établi à cet endroit, sous le déluge. VI L'OST BOUEUX

A l'intérieur du tref royal, vaste tente toute brodée de fleurs de lis mais où l'on pataugeait comme ailleurs, Louis X, entouré de son plus jeune frère, Charles, nouvellement fait comte de la Marche, de son oncle le comte de Valois, de son chancelier Étienne de Mornay, écoutait le connétable Gaucher de Châtillon exposer la situation. Le rapport ne présentait rien d'encourageant. Châtillon, comte de Porcien et sire de Crèvecour, était connétable depuis 1284, c'est-à-dire le tout début du règne de Philippe le Bel. Il avait vu le désastre de Courtrai, la victoire de Mons-en-Pévèle, et bien d'autres batailles sur cette frontière du nord, toujours menacée, où il se trouvait pour la sixième fois de sa vie. Il avait alors soixante-cinq ans. C'était un homme de moyenne taille, bien charpenté, que les années ni la fatigue n'amoindrissaient. Son cou plissé sortant de la cuirasse, ses paupières mi-closes, et la manière qu'il avait de tourner la tête, lentement, de droite à gauche, le faisaient ressembler à une tortue. Il paraissait pesant parce qu'il était réfléchi. Sa force physique, son courage au combat imposaient le respect autant que ses compétences stratégiques. Il avait trop connu la guerre pour l'aimer encore, et ne la considérait plus que comme une nécessité politique; il ne mâchait pas ses mots ni ne s'embarrassait de vaine gloriole. - Sire, dit-il, les viandes et les vivres ne parviennent plus à l'ost, les chariots sont embourbés dans des fondrières à six lieues d'ici, et l'on casse les traits d'attelage à les vouloir sortir. Les hommes commencent à gronder de faim et de colère ; les bannières qui ont encore à manger doivent défendre leurs réserves contre les voisins; les archers de Champagne et ceux du Perche en sont venus aux mains tout à l'heure, et ce serait beau voir que vos soldats se livrent bataille entre eux avant même que d'avoir affronté l'ennemi. Je vais être forcé de faire pendre, ce que je n'aime guère. Mais les gibets dressés ne remplissent pas les

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ventres. Nous comptons déjà plus de malades que n'en peuvent soigner les barbiers-chirurgiens ; ce sont les aumôniers, bientôt, qui auront gros travail. Voici quatre jours que cela dure et qu'on ne voit point d'amélioration à l'intempérie. Encore deux jours, la famine est déclarée, et personne ne pourra empêcher les hommes de déserter pour aller quérir pitance. Tout est moisi, tout est pourri, tout est rouillé...

En matière de preuve, il secoua le camail d'acier, dégouttant d'eau, qu'il avait ôté de ses épaules en entrant.

Le roi marchait en rond, nerveux, anxieux, agité. On entendait, dehors, des vociférations et des claquements de fouets.

- Qu'on cesse ce tumulte, cria le Hutin ; on ne s'entend plus ! Un écuyer souleva la portière du tref. La pluie continuait de tomber, torrentielle et formant devant l'entrée de la tente comme un autre rideau. Trente chevaux, enfonçant dans la boue jusque par-dessus les boulets, étaient attelés à un énorme tonneau qu'ils ne parvenaient pas à mouvoir. - Où portez-vous ce vin? demanda le roi aux charretiers qui barbotaient dans l'argile. - A Monseigneur d'Artois, Sire, répondit l'un deux. Le Hutin les regarda un moment de ses gros yeux globuleux, hocha la tête et se détourna sans rien ajouter. - Que vous disais-je, Sire? reprit Gaucher. Nous aurons peut-être à boire ce jour, mais demain, n'y comptez plus... Ah ! j'aurais dû vous prier plus nettement de vous en remettre à mon conseil. J'étais d'avis qu'on s'arrêtât plus tôt, en s'affermissant sur quelque hauteur, au lieu de plonger dans ce bourbier. Monseigneur de Valois et vous-même insistiez pour qu'on allât de l'avant. J'ai craint qu'on ne me prît pour couard et qu'on accusât mon âge, si j'empêchais l'ost de progresser. J'ai eu tort.

Charles de Valois s'apprêtait à répliquer, lorsque le roi demanda : - Et les Flamands?

- Ils sont en face, de l'autre côté de la rivière, en aussi grand nombre que nous et guère plus heureux, je pense, mais plus près de leur ravitaillement, et soutenus par le peuple de leurs bourgs. Si même l'eau vient à baisser demain, ils seront mieux préparés à nous attaquer que nous à les assaillir.

Charles de Valois haussa les épaules.

- Allons, Gaucher, la pluie vous assombrit l'humeur, dit-il. A qui ferez-vous croire qu'une bonne chevauchée chargeante ne pourrait avoir raison de cette piétaille de tisserands? Aussitôt que nous progresserons, avec notre mur de cuirasses et notre forêt de lances, ils vont s'égailler comme moineaux.

Le comte était superbe, malgré la boue qui le couvrait, dans sa cotte de soie brodée d'or passée par-dessus son vêtement de mailles ; et certes

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449 il paraissait plus roi que le roi lui-même. Cousin de tout le monde, il l'était aussi du connétable, ayant en troisièmes noces épousé une Châtillon.

- Vous montrez assez, Charles, répliqua Gaucher, que vous ne vous trouviez pas à Courtrai voici treize ans. Vous étiez alors à guerroyer en Italie, pour le pape. Moi, j'ai vu cette piétaille de tisserands, comme vous l'appelez, mettre à mal nos chevaliers qui s'étaient trop hâtés, les renverser de leurs montures et les découper au couteau, dans leurs armures, sans daigner faire de prisonniers.

- Il faut croire alors que je manquais, dit Valois avec une suffisance qui n'était qu'à lui. Cette fois, je suis là.

Le chancelier Mornay chuchota à l'oreille du jeune comte de la Marche : - Entre votre oncle et le connétable, il ne sera pas long que l'étincelle jaillisse ; dès qu'ils sont de front, la colère les prend seulement de se voir.

- La pluie, la pluie! disait Louis X avec rage. Aurais-je donc toujours toutes choses contre moi? Une santé incertaine, un père dont l'autorité glaciale l'avait pendant vingt-cinq ans écrasé, une épouse infidèle et scandaleuse, des ministres hostiles, un Trésor vide, des vassaux révoltés, une disette l'hiver même où commençait son règne, une tempête qui manquait d'emporter sa nouvelle femme... Sous quelle effroyable discorde de planètes, que les astrologues n'avaient pas osé lui révéler, fallait-il qu'il fût né, pour rencontrer l'adversité en chaque décision, en chaque entreprise, et finir par être vaincu, non pas même en bataille, noblement, mais par l'eau, par la boue où il venait d'enliser son armée !

A ce moment, on lui annonça une délégation des barons de Champagne, conduits par le chevalier Étienne de Saint-Phalle, et qui demandaient une révision de la charte qu'on leur avait octroyée au mois de mai. Les Champenois menaçaient de quitter l'ost s'ils n'obtenaient pas satisfaction immédiate.

- Ils choisissent bien leur jour! s'écria le roi.

- Quand on commence à lâcher du fil, dit Gaucher en balançant sa tête de tortue, il faut s'attendre à ce que toute la pelote y passe...

Chaque bannière de l'ost présentait une physionomie particulière qui tenait autant aux caractères de sa province d'origine qu'à la personnalité de son chef. Dans celle du comte de Poitiers régnait une discipline sévère; les alignements de tentes y étaient rigoureux, les allées dégagées et remblayées autant qu'il se pouvait, les sentinelles régulièrement espacées; et l'on n'y manquait pas de vivres, ou pas encore. Lorsque les chariots avaient commencé de s'embourber, Poitiers avait ordonné de répartir les denrées de subsistance et d'en charger les hommes de pied. Ceux-ci avaient d'abord maugréé;

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aujourd'hui, ils bénissaient Monseigneur Philippe. De même qu'il appréciait l'ordre, Poitiers appréciait le confort. Cent valets d'armes avaient été employés à creuser des fossés d'écoulement, avant de planter son tref sur un sol de rondins où l'on pouvait vivre à peu près au sec. Presque aussi nche et spacieuse que celle du roi, cette tente comprenait plusieurs appartements séparés par des tapisseries.

A cette heure où son frère s'emportait contre la députation champenoise, Philippe de Poitiers assis sur son fauteuil de campagne, son épée, son écu et son heaume posés à portée de la main, conversait tranquillement avec ses pnncipaux bannerets.

S'adressant à l'un des bacheliers de sa suite, il lui demanda : - Héron, avez-vous lu, comme je vous en ai prié, le livre de ce Florentin. . - Dante dei Ahghien ..

- ... C'est cela même. . qui traite si mal ma famille, m'a-t-on dit. Il était fort protégé de Charles-Martel de Hongrie, le père de cette pnncesse Clémence qui bientôt nous arrive pour reine. J'aimerais savoir ce que conte son ouvrage - Je l'ai lu, Monseigneur, je l'ai lu, répondit Adam Héron Ce messer Dante imagine, pour commencement de sa comédie, qu'en la trente-cinquième année de son âge il se perd dans une forêt sombre où le chemin lui est barré par des animaux effrayants, à quoi messer Dante reconnaît qu'il s'est égaré du monde des vivants...

Les barons qui entouraient le comte de Poitiers se regardèrent avec surprise. Le frère du roi n'aurait jamais fini de les étonner. Voilà qu'au milieu d'un camp de guerre, et dans le désarroi où l'on était, il n'avait soudain d'autre souci que de s'entretenir de poésie, comme s'il s'était trouvé au coin du feu, en son hôtel de Pans Seul le comte d'Évreux, qui connaissait bien son neveu et l'appréciait chaque jour davantage depuis qu'il servait sous ses ordres, avait deviné l'intention " Philippe cherche à distraire ses chevaliers de cette mauvaise inaction, et, plutôt que de les laisser s'échauffer la cervelle, il les mène à rêver en attendant de les mener se battre. " Car déjà Anseau de Jomville, Goyon de Bourçay, Jean de Beau-mont, Pierre de Garancière, Jean de Clermont, s'étant assis sur des coffres, écoutaient, l'oil brillant, le récit du bachelier Héron, d'après le Dante Ces rudes hommes, brutaux souvent dans leur façon de vivre, étaient épris de mystérieux et de surnaturel, et toujours prêts à accueillir le merveilleux Les légendes les séduisaient Le spectacle n'était pas sans étrangete que celui de cette assistance vêtue de fer qui suivait avec passion les allégories savantes du poète italien, s'interrogeait sur la beauté de cette dame Béatrice aimée d'un si grand amour, frémissait au souvenir de Francesca di Rimim et de Paolo Malatesta, et soudain s'esclaffait parce que Boniface VIII, en compagnie de LES POISONS DE LA COURONNE

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quelques autres papes, rôtissait au dix-huitième cercle de l'enfer, dans la fosse des trompeurs et des simoniaques.

- C'est une bonne manière qu'a inventée ce clerc pour se venger de ses ennemis et soulager ses griefs, dit Philippe de Poitiers en riant. Et où donc a-t-il placé ma parenté? - En purgatoire, Monseigneur, répondit le bachelier qui était allé, à la demande de tous, quérir le volume copié sur gros parchemin.

- Alors, lisez-nous ce qu'il en écrit, ou plutôt traduisez, pour ceux d'entre nous qui n'entendent pas la langue d'Italie.

- Je n'ose, Monseigneur...

- Mais si, ne craignez pas. Il importe de savoir ce que pensent de nous ceux qui ne nous aiment pas.

- Messer Dante invente qu'il rencontre une ombre qui gémit bien fort II interroge cette ombre sur la cause de sa douleur et voici la réponse qu'il obtient :

Je fus la racine de cette plante funeste

Qui projette tellement son ombre sur la terre chrétienne

Que les bons fruits n'y peuvent mûrir que rarement.

Si Douai, Gand, Lille et Bruges le pouvaient,

Une éclatante vengeance en serait tirée;

Je la demande, cette vengeance, au souverain juge.

- Eh' voilà qui semble prophétique et s'accorde tout à fait au moment où nous sommes, dit le comte de Poitiers. Ce poète-là connaît bien nos ennuis de Flandre. Poursuivez... Je fus appelé Hugues Capet,

De moi sont issus les Louis et les Philippe

Qui régnent récemment sur la France.

fêtais fils d'un boucher de Paris,

Lorsque les anciens rois vinrent tous à manquer

Hormis un seulement, un moine en robe grise.

- Ceci est faux du tout, interrompit le comte de Poitiers en décroisant ses longues jambes C'est une mauvaise légende qu'on a fait courir ces temps-ci pour nous nuire Hugues était duc de France7

Tout le temps que dura la lecture, il ne cessa de commenter avec calme, parfois avec ironie, les attaques que le poète italien, déjà illustre en son pays, portait contre la maison royale. Dante accusait Charles d'Anjou, frère de Saint Louis, non seulement d'avoir assassiné l'héritier légitime du trône de Naples, mais encore d'avoir fait empoisonner saint Thomas d'Aquin. 452

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- Voici nos cousins d'Anjou bien assaisonnés eux aussi, dit à mi-voix le comte de Poitiers. Mais le prince français à qui Dante s'en prenait avec le plus de violence, celui auquel il réservait ses pires malédictions, c'était un autre Charles, venu ravager Florence et la percer au ventre " de la lance avec laquelle combattit Judas".

- Eh ! mais c'est de mon oncle Valois qu'il s'agit ici, et de sa grande croisade toscane, quand il était vicaire-général de la Chrétienté ! Voilà donc la raison de si forte vindicte. Il semble que Monseigneur Charles nous ait acquis de bons amis en Italie8. Les assistants se regardaient, ne sachant quelle attitude prendre. Mais ils virent que Philippe de Poitiers souriait, en se frottant le visage de sa longue main pâle. Alors ils osèrent rire. On n'appréciait guère Monseigneur de Valois dans l'entourage du comte de Poitiers... Or le poète Dante n'était pas seul à détester les princes de France. Ceux-ci avaient d'autres ennemis, tout aussi tenaces, et jusque dans les rangs de l'armée. A deux cents pas du tref du comte de Poitiers, sous une tente du camp des chevaliers de Bourgogne-comté, le sire de Longwy, homme de petite taille, au visage sec et sévère, conférait avec un personnage bizarrement vêtu, moitié moine et moitié soldat. - Les nouvelles que vous me portez d'Espagne sont bonnes, frère Evrard, disait Jean de Longwy, et j'aime entendre que nos frères de Castille et d'Aragon ont repris leurs commanderies. Ils sont plus heureux que nous, qui devons continuer d'agir dans le silence. Jean de Longwy était le neveu du grand-maître des Templiers, Jacques de Molay, dont il se considérait l'héritier et le successeur. Il avait juré de venger le sang de son oncle et d'en réhabiliter la mémoire. La mort prématurée de Philippe le Bel, accomplissant la triple et fameuse malédiction, n'avait pas désarmé sa haine; il la reportait sur les héritiers du Roi de fer, sur Louis X, sur Philippe de Poitiers, sur Charles de la Marche. Longwy suscitait à la couronne tous les ennuis qu'il pouvait; il militait dans les ligues baronniales; en même temps, il s'efforçait de reconstituer secrètement l'ordre des Templiers, gardant liaison avec des frères rescapés par lesquels il s'était fait reconnaître grand-maître9.

- Je souhaite fort la défaite du roi de France, reprit-il, et je ne suis venu à cet ost qu'avec l'espoir de le voir navré d'un bon coup d'épée, ainsi que ses frères.

Maigre, les yeux noirs et rapprochés, et boiteux par l'effet des tortures, l'ancien Templier Evrard répondit:

- Que vos prières soient exaucées, maître Jean, par Dieu s'il se peut, et sinon par le diable. - Ne m'appelez point maître, pas ici, dit Longwy.

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II souleva brusquement la portière pour s'assurer qu'on ne les épiait pas, et expédia vers quelque corvée deux valets d'écurie qui ne faisaient d'autre mal que s'abriter de la pluie sous l'auvent de la tente. Puis, revenant à Evrard :

- Nous n'avons rien à attendre de la couronne de France. Mais il dépendra du nouveau pape de rétablir l'Ordre, et de nous rendre nos commanderies d'ici et d'outre-mer. Ah ! le beau jour que ce sera là, frère Evrard !

La chute de l'Ordre ne remontait qu'à huit ans, sa condamnation à moins encore, et il n'y avait guère plus de seize mois que Jacques de Molay était mort sur le bûcher. Tous les souvenirs étaient frais, les espérances vivaces. Longwy et Evrard pouvaient encore rêver. - Donc, frère Evrard, reprit Longwy, vous allez maintenant vous rendre à Bar-sur-Aube, où l'aumônier du comte de Bar, qui est un peu des nôtres, vous donnera une place de clerc afin de n'avoir plus à vous cacher. Puis vous partirez pour Avignon, d'où l'on m'instruit que le cardinal Duèze, qui est une créature de Clément V, a repris de grandes chances d'être élu, ce que nous devons éviter à tout prix. Trouvez le cardinal Caëtani qui est résolu, lui aussi, à venger son oncle le pape Boniface.

- Je gage qu'il m'accueillera bien, lorsqu'il saura que j'ai déjà aidé à envoyer Nogaret les pieds outre. C'est la ligue des neveux que vous allez faire !

- Tout juste, Evrard, tout juste. Voyez donc Caëtani et dites-lui que nos frères d'Espagne et d'Angleterre, et tous ceux cachés en France, le souhaitent et le choisissent en leur cour pour pape. Ils se tiennent prêts à le soutenir, non seulement de prières, mais par tous moyens. Je parle en leur nom. Vous vous mettrez à l'obéissance du cardinal pour ce qu'il vous demandera... Là-bas, voyez aussi le frère Jean du Pré qui pourra vous être de grand secours. Et ne manquez pas en chemin de connaître si certains de nos frères ne sont pas dans les parages. Tâchez à les réunir en petites compagnies, à leur faire répéter leurs serments, comme vous le savez. Allez, mon frère ; ce sauf-conduit, qui vous donne pour frère-aumônier de ma bannière, vous aidera à sortir du camp sans que questions vous soient posées.

Il tendit un papier que l'ancien Templier glissa sous le gambison de cuir qui recouvrait jusqu'aux hanches son froc de bure.

- Sans doute manquez-vous de deniers? dit encore Longwy. - Oui, maître.

Longwy tira deux pièces d'argent de sa bougette. Evrard lui baisa la main, et partit en boitant, sous la pluie.

Comme il traversait la bannière de France, il entendit dans une allée des cris et des rires. Une femme, largement dépoitraillée et abritant ses cheveux rouges sous sa jupe retroussée, courait entre deux tentes,

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poursuivie par des soldats goguenards. Sur l'arrière d'un chariot bâché, une autre ribaude aguichait la pratique. Evrard s'arrêta, la hanche de travers, et demeura immobile un moment, attentif à son propre émoi. Les occasions de sacrifier aux désirs de la chair étaient rares. Ce qui le faisait hésiter, c'était moins d'employer à pareilles fins l'obole de maître Jean que le peu de temps écoulé entre le don et l'usage. Bah ! il mendierait pour poursuivre sa route. Le pain s'obtient de la charité plus fréquemment que le plaisir. Il se dirigea vers le chariot aux ribaudes... Tout auprès se dressait une haute tente rouge brodée des trois châteaux d'Artois, mais sur laquelle flottait la bannière de Conches.

Le campement de Robert d'Artois ne ressemblait en rien à celui du comte de Poitiers. De ce côté-là, en dépit de la pluie, ce n'était que mouvement, agitation, rumeur, allées et venues dans un désordre si général qu'il paraissait voulu. Le lieu donnait l'image d'un marché en plein vent plus que d'une place de guerre. Des relents de cuir mouillé, de vin suri, de purin, d'excréments offensaient un peu le nez.

D'Artois avait loué aux marchands qui accompagnaient l'armée une partie des champs affectés à sa bannière. Qui souhaitait acheter un baudrier neuf, remplacer la boucle de son heaume, se procurer des protège-coudes en fer ou simplement lamper un gobelet de cervoise ou de piquette, devait venir là. Le désouvrement, chez le soldat, favorise la dépense. On tenait foire devant la portière de messire Robert, qui s'était arrangé pour attirer également dans son coin les filles follieuses, si bien qu'il en pouvait faire libéralité à ses amis.

Quant aux archers, arbalétriers, palefreniers, valets d'armes et goujats, ils avaient été repoussés et s'abritaient sous des feuillées qu'ils avaient construites, ou bien sous les chariots. A l'intérieur de la tente rouge, on ne parlait guère poésie. Un tonneau de vin y était constamment en perce, les cruches circulaient au milieu du vacarme, les dés roulaient sur le couvercle des coffres ; l'argent se jouait sur parole, et plus d'un chevalier avait déjà perdu ce que lui aurait coûté sa rançon en bataille.

Alors que Robert ne commandait qu'aux troupes de Conches et de Beaumont-le-Roger, un grand nombre de chevaliers d'Artois, qui dépendaient de la bannière de la comtesse Mahaut, se trouvaient en permanence chez lui, où ils n'avaient, militairement parlant, rien à faire. Adossé au mât central, Robert d'Artois dominait de sa taille colossale toute cette turbulence. Le nez bref, les joues plus larges que le front, et ses cheveux de lion rejetés en arrière sur sa cotte écarlate, il jonglait négligemment avec une masse d'armes. Pourtant, il y avait une fêlure dans l'âme du géant, et ce n'était pas sans motif qu'il désirait s'étourdir de boisson et de bruit. LES POISONS DE LA COURONNE

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- Aux miens, les batailles de Flandre ne valent guère, confiait-il aux seigneurs qui l'entouraient. Mon père, le comte Philippe, que beaucoup de vous ont bien connu et fidèlement servi... - Oui, nous l'avons connu !... C'était un preux homme, un vaillant ! répondaient les barons d'Artois.

- ... mon père fut blessé à mort au combat de Fûmes. C'est dans son tref que nous sommes, disait Robert accompagnant ces mots d'un large geste circulaire. Et mon grand-père, le comte Robert... - Ah! le brave... le bon suzerain que c'était!... respectant nos bonnes coutumes!... Jamais en vain on ne lui demandait justice...

- ... quatre années après, le voilà raide navré à Courtrai. Jamais les deux ne s'en vont sans le troisième. Demain, peut-être, mes seigneurs, vous me porterez en terre. Il est deux sortes de superstitieux : ceux qui n'évoquent jamais le malheur de peur de l'attirer, et ceux qui espèrent le détourner en lui accordant un tribut de paroles. Robert d'Artois était de la seconde espèce.

- Caumont, verse-moi un autre gobelet, et buvons à mon dernier jour! cria-t-il. - Nous ne voulons point! Nous vous ferons rempart de notre corps, répondirent les chevaliers artésiens. Qui donc, hormis vous, défend nos droits?

Ils le considéraient comme leur suzerain naturel, et l'idolâtraient un peu pour sa taille, sa force, son appétit, ses largesses. Tous rêvaient de lui ressembler; tous s'appliquaient à l'imiter. - Or voyez, mes bons seigneurs, comme on est récompensé de tant de sang versé pour le royaume, reprit-il. Parce que mon grand-père est mort après mon père... oui, pour cela... le roi Philippe en a pris occasion de me faire tort de mon héritage et de donner l'Artois à ma tante Mahaut qui vous traite si bien, avec l'aide de tous ses Hirson, le chancelier, le trésorier et tous les autres, qui vous écrasent de redevances et vous refusent vos droits.

- Si nous allons demain en bataille, et qu'un Hirson se trouve à portée de ma lance, je lui promets quelque coup qui ne viendra pas forcément des Flamands, déclara un gaillard aux gros sourcils roux qui s'appelait le sire de Souastre.

Robert d'Artois, en dépit de ce qu'il buvait, gardait la tête claire. Tout ce vin distribué, les filles offertes, et tant d'argent dépensé avaient leur raison ; le géant travaillait à avancer ses affaires. - Mes nobles sires, mes nobles sires, dit-il, d'abord la guerre du roi, dont nous sommes les loyaux sujets et qui, pour l'heure, je vous l'assure, est tout acquis à vos justes doléances. Mais une fois la guerre achevée, alors, mes seigneurs, je vous donne conseil de ne point vous désarmer. C'est une bonne occasion que vous avez là d'être en troupe,

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avec vos gens réunis. Rentrez ainsi en Artois, et parcourez le pays pour chasser les agents de Mahaut et les fesser au cul sur la place des bourgs. Et moi je vous appuierai à la Chambre du roi, et reprendrai s'il le faut mon procès en appel du jugement qui m'a lésé; et je m'engage à restaurer vos coutumes, comme elles étaient au temps de mes pères.

- Ainsi ferons-nous, messire Robert, ainsi ferons-nous ! Souastre ouvrit les bras. - Jurons, s'écria-t-il, de ne point nous séparer avant qu'il n'ait été fait droit à nos requêtes, et que notre bon sire Robert ne nous ait été rendu pour être notre comte. - Nous le jurons! répondirent les barons.

Il y eut force embrassades et encore de grandes rasades versées ; et l'on alluma les flambeaux parce que le jour baissait. Robert se réjouissait de voir la ligue d'Artois, qu'il avait fomentée, si bien prête

à l'action. C'eût été sottise, vraiment, que de mourir le lendemain... A ce moment, un écuyer pénétra dans la tente en disant :

- Monseigneur Robert, les chefs de bannière sont requis au tref du roi! Quand d'Artois entra, sans hâte, chez le roi, la plupart des grands seigneurs déjà s'y trouvaient, assis en cercle pour ouïr le connétable.

Beaucoup ne s'étaient lavés ni rasés depuis six jours. Ordinairement, ils n'auraient jamais passé temps si long sans aller aux étuves. Mais la crasse faisait partie de la guerre. Lassé de devoir répéter les mêmes évidences, Gaucher de Châtillon fut bref, et presque impertinent à l'égard du souverain. Ce roitelet décidément ne lui convenait guère, qui tranchait seul sur les sujets qui eussent mérité Conseil et tenait assemblée lorsqu'il eût dû ordonner. Gaucher avait été habitué à d'autres méthodes, où le commandement des troupes ne constituait pas matière à délibérer.

Étalant sa cotte de soie bleue sur ses genoux, Valois commença de pérorer. - Il est vrai, Sire mon neveu, comme Gaucher vient de le confirmer, qu'on ne peut davantage rester en ce lieu où tout s'abîme à la fois, l'âme des hommes et le poil des chevaux. L'inaction nous gâche autant que la pluie...

Il s'interrompit parce que le roi s'était retourné et parlait à Mathieu de Trye, son chambellan. Le Hutin réclamait seulement qu'on lui passât son drageoir ; les difficultés lui inspiraient le besoin de sucer ou de croquer quelque sucrerie..

- Poursuivez, mon oncle, je vous prie, dit-il.

- Il faut déloger demain tôt le matin, reprit Valois, trouver un passage à la rivière, en amont, et courir sus aux Flamands pour les culbuter avant le soir.

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- Avec des hommes sans vivres, des montures sans fourrage? dit le connétable. - La victoire leur remplira le ventre. Ils peuvent tenir encore une journée ; c'est le jour d'après qu'il sera trop tard.

- Et moi, je vous réponds que vous allez vous faire tailler ou vous faire noyer. Il faut, si vous m'en croyez, retirer l'armée sur une hauteur vers Tournai ou Saint-Amand, laisser les viandes nous parvenir, les eaux s'écouler...

- On voit bien, cousin, dit Valois, que vous touchez cent livres la journée quand le roi chevauche avec l'ost, et que vous vous souciez peu de voir finir la guerre. Le ton voulait être celui de la boutade ; mais le connétable, blessé au vif, répliqua : - Je suis au devoir de vous rappeler, cousin, que même le roi ne peut marcher sus à l'ennemi sans que le connétable en ait donné l'ordre. Et cet ordre, en l'état présent, je ne le donnerai point. Ce faisant, le roi peut toujours changer de connétable.

Un pénible silence s'ensuivit. L'affaire prenait un mauvais tour. Pour complaire à Valois, Louis X allait-il révoquer le chef des armées, comme il avait destitué Marigny et tous les légistes de Philippe le Bel?

Le comte de Poitiers immédiatement intervint.

- Mon frère, je partage entièrement le conseil de Gaucher. Nos troupes ne sont point en mesure de combattre sans s'être restaurées une bonne semaine.

- C'est aussi mon avis, dit le comte Louis d'Évreux.

- Alors, on ne châtiera donc jamais ces Flamands ! s'écria Charles de la Marche qui se plaisait à copier Valois.

Le connétable eut pour le plus jeune frère du roi un regard de mépris. "L'oison", comme l'appelait sa propre mère la reine Jeanne, avait parlé.

Sur quoi le comte de Champagne annonça qu'il s'en irait si on ne livrait pas bataille le lendemain ; ses chevaliers s'agitaient trop, et, de toute manière, il ne les avait levés que pour deux semaines. Valois écarta ses mains chargées de bagues, comme pour dire : " Vous voyez ! " Mais il semblait déjà moins convaincu, et seul l'amour-propre l'empêchait de revenir sur ses opinions belliqueuses. - Retraite ou défaite, Sire, voilà le choix, dit Gaucher.

Le roi ne donnait toujours pas signe de savoir à quel parti se résoudre. Toute cette équipée ne faisait de sens pour lui que rapidement menée. Prendre la décision de la sagesse, se regrouper ailleurs, attendre, c'était repousser d'autant l'heure de son mariage, et obérer un peu plus ses finances. Quant à prétendre franchir une rivière en crue et charger au galop dans la boue... Au vrai, il avait pensé qu'il ne serait pas obligé de charger, et que 458

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les Flamands céderaient devant le seul déploiement d'un ost si formidable. Robert d'Artois, qui se tenait assis derrière Valois, se pencha vers celui-ci et lui murmura quelques mots. Valois approuva de la tête, d'un air indifférent. Qu'on fît ce qu'on voudrait ; il se retirait du débat.

Robert alors se leva et, s'avançant de trois pas pour mieux dominer l'assemblée : - Sire mon cousin, dit-il, je devine votre souci. Vous n'avez point assez de moyens d'argent pour maintenir ce grand ost à ne rien faire. En outre, votre nouvelle épouse vous attend, que nous avons tous hâte à voir reine, comme nous avons hâte à vous voir sacré. Mon conseil est qu'il ne faut point s'obstiner. Ce n'est pas l'ennemi qui nous oblige à rebrousser; c'est cette pluie où je vois la volonté de Dieu devant laquelle tout un chacun, si puissant qu'il soit, doit s'incliner. Notre Seigneur sans doute vous signifie ainsi de ne pas combattre avant d'avoir été oint des Saintes Huiles. Vous tirerez autant de gloire, mon cousin, d'un beau sacre que d'une bataille aventureuse. Renoncez donc pour le moment à châtier ces mauvais Flamands, et, si la peur que vous leur avez inspirée ne suffit point, revenons en même nombre au prochain printemps. Dans l'embarras où l'on piétinait, cette solution radicale, celle du renoncement, proposée par un homme dont on ne pouvait suspecter le courage aux armes, reçut l'assentiment d'une grande partie des barons, et tout d'abord celui du roi. Montrant une fois de plus son manque de pondération, Louis X se rua avec empressement et reconnaissance dans l'échappée que d'Artois lui découvrait.

- Mon cousin, vous avez parlé sagement, déclara-t-il. Le ciel nous manifeste son avertissement. Que l'armée reparte donc, puisqu'elle ne peut poursuivre.

Puis, enflant la voix pour se donner de la majesté, il ajouta:

- Mais je jure Dieu que si je suis encore en vie l'an prochain, j'irai envahir les Flamands et n'aurai avec eux nulle accordance qu'ils ne s'abandonnent en tout à ma volonté. Il n'eut plus alors d'autre souci que de déloger. Il fallut au connétable et à Philippe de Poitiers beaucoup d'insistance pour le convaincre de mesures indispensables, comme de maintenir au moins quelques garnisons le long de la frontière de Flandre; il ne les entendait plus; il était déjà parti.

Dans cette dispersion, Valois trouvait son compte. Il avait maintenu à peu de frais sa réputation héroïque. D'Artois y trouvait le sien mieux encore; la guerre manquée profitait à sa ligue. Telle était la hâte du roi qu'elle se fit contagieuse et que le lendemain matin, faute de charrois et de pouvoir extraire de la boue tout le

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matériel, on mit le feu aux tentes, aux meubles, à l'équipement. L'appétit de destruction se soulageait ainsi.

Laissant derrière elle, sur de. vastes espaces, des embrasements fumeux qui luttaient contre l'éternelle pluie, l'armée, fourbue et affamée, se présenta au soir devant Tournai; les habitants effrayés fermèrent les portes de la ville ; on n'exigea pas qu'ils les ouvrissent. Le roi alla demander asile dans un monastère.

Le surlendemain 7 août, il était à Soissons, d'où il signa les ordonnances qui mettaient fin à la campagne. Il chargea Valois des préparatifs du sacre, et envoya Philippe de Poitiers à Saint-Denis afin d'y rendre l'oriflamme et d'y prendre l'épée et la couronne. Les princes se retrouveraient entre Reims et Troyes pour se porter au-devant de Clémence de Hongrie. Quatorze jours avaient suffi à Louis Hutin, pour déposer dans la corbeille de ses secondes noces l'inoubliable ridicule de l'expédition par lui conduite et qu'on ne désignait déjà plus que sous le nom d'ost boueux.

VII LE PHILTRE

Une litière légère, portée par deux mules à la tête desquelles couraient des valets, pénétra dans la grande cour de l'hôtel d'Artois, rue Mauconseil. Béatrice d'Hirson, nièce du chancelier d'Artois et demoiselle de parage de la comtesse Mahaut, en descendit. Nul n'aurait pu penser que cette belle fille brune venait de parcourir près de quarante lieues en deux jours. Sa robe était à peine fripée ; son visage était lisse et frais comme au sortir du sommeil. D'ailleurs, elle avait dormi une partie de la route sous de bonnes couvertures, au balancement de la litière. La poitrine haute, la jambe longue, avançant d'un pas qui paraissait lent parce qu'il était allongé et toujours égal, elle se rendit directement auprès de sa maîtresse. La comtesse était attablée devant son second repas, qu'elle prenait vers tierce.

- C'est fait, Madame, dit Béatrice en tendant à la comtesse une minuscule boîte de corne. - Comment va ma fille Jeanne?

D'une voix traînante, nasale, et toujours vaguement ironique, même quand il n'y avait aucun motif à ironiser, la demoiselle de parage répondit, marquant des pauses inattendues: - La comtesse de Poitiers va bien, Madame... aussi bien qu'il se peut. Le séjour de Dourdan ne lui est point trop pénible... elle a mis de son côté les gardiens. Elle a le teint clair et n'a que peu maigri ; elle est soutenue par l'espérance... et le soin que vous prenez d'elle. - Ses cheveux? demanda la comtesse.

- Ce sont des cheveux d'un an, Madame... pas aussi longs encore que des cheveux d'homme ; mais ils semblent pousser plus drus qu'ils n'étaient avant.

- Enfin, est-elle présentable?

- Avec une guimpe autour du visage, assurément... Et puis, elle peut s'orner de fausses nattes. LES POISONS DE LA COURONNE

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- Les faux cheveux ne se gardent pas au lit, dit Mahaut.

Elle avala, par grandes cuillerées, la fin d'un potage aux pois et au lard et, pour s'alléger le palais, but un gobelet de vin d'Arbois. Puis elle ouvrit la boîte de corne, considéra la poudre grise qui en formait le contenu.

- Combien cela me coûte-t-il?

- Vingt-deux livres.

- Peste, les magiciennes font bien payer leur science.

- Elles risquent gros.

- Combien, là-dessus, as-tu gardé pour toi?

- Presque rien, Madame... Juste de quoi m'acheter cette robe d'écarlate que vous m'aviez promise... et que vous ne m'avez point donnée.

La comtesse Mahaut ne put s'empêcher de sourire ; cette fille savait comment la prendre. - Tu dois avoir le ventre creux ; goûte un peu à ce pâté de canard, dit-elle en se servant à elle-même une épaisse tranche. Puis, revenant à la boîte de corne, elle ajouta: - Je crois à la vertu des poisons pour se débarrasser d'un ennemi, mais guère aux philtres pour se gagner un adversaire. Ce sont tes idées, pas les miennes.

- Et pourtant, je vous assure, Madame, qu'il faut y croire, répondit Béatrice. Celui-ci est fort bon ; il n'est pas fait à la cervelle de mouton... mais seulement aux herbes, et préparé devant moi. Je suis donc allée à Dourdan, et j'ai tiré un peu de sang du bras droit de Madame Jeanne. Puis, j'ai porté ce sang à la personne que je vous ai dit, Isabelle de Fériennes... qui l'a mélangé avec de la verveine, de l'amourette et de la livèche ; et cette Fériennes a prononcé la formule de conjuration; elle a déposé le mélange sur une brique neuve, et l'a brûlé avec du bois de frêne pour obtenir la poudre que je vous apporte. Il n'est plus maintenant qu'à mettre cette poudre dans une boisson, la faire avaler au comte de Poitiers, et avant peu vous le verrez repris d'amour pour son épouse... avec une force que rien ne pourrait entraver. Doit-il toujours venir vous visiter ce matin? - Je l'attends. Il est rentré de l'ost hier soir, et je l'ai prié de passer me voir. - Alors, je vais aussitôt mêler le philtre à de l'hypocras... que vous lui offrirez à boire. L'hypocras, qui est chargé en épices et sombre de couleur, dissimulera bien la poudre. Mais je vous conseille, Madame... de vous remettre au lit et de feindre d'être malade, pour avoir prétexte à ne pas boire vous-même; car il ne faudrait pas que vous alliez absorber ce breuvage... et vous trouver prise d'amour pour Madame votre fille.

- C'est en tout cas une bonne idée que de le recevoir couchée, r

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répondit la comtesse d'Artois, et de me prétendre en mauvais point On peut dire les choses plus droitement

Elle fit enlever la table, demanda une robe de nuit et se remit au ht Puis elle appela auprès d'elle son chancelier Thierry d'Hirson, ainsi que son cousin germain Henri de Sully, qui logeait chez elle, et elle travailla en leur compagnie aux affaires de son comté Un peu plus tard, on annonça le comte de Poitiers II entra, vêtu de sombre comme à l'ordinaire, ses jambes de héron chaussées de bottes souples, et la tête, sous le chaperon à crête, un peu penchée au bout de son long corps

- Ah' mon beau fils' s'écna Mahaut comme si elle avait vu apparaître le Sauveur Que je suis aise de votre venue Savez-vous à quoi je m'occupais7 Je me faisais lire l'état de mes biens pour dicter mes volontés dernières J'ai souffert la plus mauvaise nuit du monde, toute torturée aux entrailles par l'angoisse de la mort, et j'avais grand-crainte de passer outre sans vous avoir ouvert ma pensée, pour ce que je vous aime, en dépit de tout, d'un cour de mère Afin de conjurer les mensonges qu'elle venait de proférer, elle tira le petit reliquaire en forme de médaillon qu'elle portait sur la poitrine, au bout d'une chaîne d'or, et le baisa dévotement - Que saint Druon me protège10, dit-elle en reghssant le médaillon dans son vaste corsage Bien installée parmi ses coussins de brocart, les joues rebondies et colorées, l'épaule large, le bras charnu, Mahaut offrait les signes d'une robuste santé Tout au plus aurait-elle eu besoin, peut-être, de se faire tirer une ou deux pintes de sang

" Allons, elle va me donner la comédie, pensa Philippe de Poitiers De nature comme d'apparence, elle ressemble trait pour trait a Robert Ils se haïssent d'être trop pareils Je gagerais qu'elle va me parler de lui "

II ne se trompait pas Mahaut se mit aussitôt à vitupérer ce mauvais neveu, ses manouvres, ses intrigues, et la ligue qu'il animait contre elle Pour Mahaut comme pour Robert, toutes les affaires du monde passaient par le comte d'Artois qu'ils se disputaient depuis treize ans Leurs pensées, leurs démarches, leurs amitiés, leurs alliances, leurs amours même, se rattachaient toujours de quelque façon a cette lutte, l'un n'entrait dans un clan que parce que l'autre appartenait au clan adverse, Robert ne soutenait une ordonnance royale que parce que Mahaut la desapprouvait, Mahaut était d'avance hostile a Clémence de Hongrie parce que Robert avait donne appui au mariage Cette haine qui excluait tout accord, toute transaction, dépassait son objet, et l'on pouvait se demander s'il n'y avait pas entre la géante et le géant une sorte de passion a rebours, inconnue d'eux-mêmes, et qui se fût mieux apaisée dans l'inceste que dans la guerre - Toutes ses méchancetés avancent mon trépas, dit Mahaut J'ai su que mes vassaux, assemblés par Robert, ont prononcé serment contre moi C'est cela qui m'a remué les humeurs et mise dans l'état où je suis

- Ils ont juré ma mort, Monseigneur, dit Thierry d'Hirson Philippe de Poitiers se tourna vers le chanoine-chancelier et vit que c'était lui, et non Mahaut, qui était malade, de peur - J'allais monter à l'ost, pour remettre de l'ordre dans ma bannière, repnt Mahaut, j'avais fait sortir, comme vous voyez, mes atours de guerre

Elle désigna, vers un coin de la pièce, un imposant mannequin revêtu d'une longue robe en mailles d'acier et d'une cotte de soie brodée aux armes d'Artois, à côté étaient préparés le heaume et les gantelets

Mahaut soupira Elle regrettait l'occasion perdue Elle aimait bien se vêtir en chevalier, comme un homme

- Et puis j'ai appris la fin de cette glorieuse chevauchée qui coûte au royaume l'argent et l'honneur Ah ' l'on peut dire que votre pauvre frère n'est guère fortuné, et que tout ce qu'il entreprend va à la traverse En venté, je vous le dis comme je le croîs, vous auriez fait un bien meilleur roi que lui, et c'est grande pitié pour tous, mon beau fils, que vous soyez né le second Votre père, que Dieu l'ait en grâce, en soupirait souvent

Depuis le scandale de la tour de Nesle et la détention de Jeanne a Dourdan, le comte de Poitiers n'avait revu sa belle-mère que dans les cérémonies publiques, lors des funérailles de Philippe le Bel par exemple, ou bien aux séances de la Chambre des pairs, mais jamais en privé Ils se marquaient de la froideur Pour une reprise de contact, l'ouverture était grosse, Mahaut, dans le compliment, ne prenait pas la petite mesure Elle invita son gendre a s'asseoir plus près de son lit Hirson et Sully se retirèrent vers la porte

- Mais non, mes bons amis, vous n'êtes point de trop, vous savez bien que je n'ai pas de secrets pour vous, leur dit-elle

En même temps, elle leur faisait signe, d'un mouvement de doigts, de sortir de la pièce Or il était peu habituel, chez les grands seigneurs, de recevoir un visiteur tête a tête Leurs appartements étaient constamment occupes ou traverses par des parents, des familiers, des vassaux, des serviteurs Les entretiens se déroulaient généralement au vu de tous, ou, au moins, en présence d'un gentilhomme de la chambre ou d'une dame de parage D'où la nécessite de l'allusion, du demi-mot Lorsque les deux interlocuteurs principaux se retiraient dans une embrasure de fenêtre pour converser a voix basse, ks gens de leur suite affectaient le détachement, mais se sentaient facilement ou vexes ou inquiets Tout entretien a portes closes prenait une allure de complot Et c'était bien

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l'allure que Mahaut voulait donner à son entretien avec le comte de Poitiers, ne fût-ce que pour le compromettre un peu et le faire mieux entrer dans son jeu.

Aussitôt qu'ils furent seuls, elle lui demanda:

- Quels sont vos sentiments pour ma fille Jeanne?

Comme il hésitait à répondre, elle entama sa plaidoirie. Certes, Jeanne de Bourgogne avait eu des torts, de grands torts même, en n'avertissant pas son mari des intrigues d'alcôve qui déshonoraient la maison royale, et en se faisant complice... volontairement, involontairement, qui pouvait le dire?... du scandale. Mais elle-même n'avait point péché de corps, ni trahi le mariage; tout le monde le reconnaissait; et le roi Philippe, lui-même, pourtant si courroucé, en était convenu, puisqu'il avait assigné à Jeanne une résidence particulière^ sans jamais signifier que cette réclusion fût à vie...

- Je sais, j'étais au conseil de Maubuisson, dit le comte de Poitiers qui souhaitait couper à ces souvenirs amers.

- Et comment Jeanne aurait-elle pu vous trahir, Philippe? Elle vous aime. Elle n'aime que vous. Qu'il vous suffise de vous rappeler ses cris, lorsqu'on l'emmena dans son chariot noir : " Dites à Monseigneur Philippe que je suis innocente ! " J'en ai encore le cour fendu, moi, sa mère, d'avoir dû assister à cela. Et depuis quinze mois que la voilà à Dourdan, je le sais par son confesseur, jamais un mot contre vous, rien que paroles d'amour, et des prières à Dieu pour regagner votre cour. Je vous assure que vous avez là une femme plus fidèle, plus dévouée que beaucoup, et qui a été durement châtiée.

Elle rejetait toutes les fautes, toutes les culpabilités sur Marguerite de Bourgogne, et cela avec d'autant plus de tranquillité que Marguerite, premièrement, n'appartenait pas à sa proche famille et, secondement, n'existait plus. C'était Marguerite la pécheresse, la dévergondée, la catin ; c'était Marguerite qui avait entraîné Blanche, pauvre enfant inconsciente, qui avait abusé l'amitié de Jeanne... D'ailleurs, à Marguerite elle-même ne devait-on pas concéder quelques excuses? L'espoir d'être reine de Navarre ne suffit pas à tout, et quelle femme ne se fût attristée du mari qu'on lui avait donné ! En définitive, Mahaut tenait le Hutm pour le premier responsable de son infortune. - 11 paraît que votre frère n'est pas très bien membre...

- On m'a toujours assuré, au contraire, qu'il était normal de ce côté-là, encore qu'un peu effarouché ou violent sur la chose .. mais nullement empêché, répondit le comte de Poitiers - Vous n'avez point, comme moi, les confidences des femmes, répliqua Mahaut Elle se redressa, massive, sur ses oreillers, regarda son gendre droit dans les yeux LES POISONS DE LA COURONNE

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