L'esprit de la révolution de 1789
Chapitre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Comment la révolution s’est opérée dans les idées et dans les moeurs.—Elle est le produit de l’accroissement des richesses et de l’accroissement des lumières.—Développement.
Le gouvernement féodal avait donné aux seigneurs le territoire, et avait imposé au peuple le travail.
Les seigneurs se rendirent redoutables aux rois. Les rois, toujours moins patiens que les peuples, opposèrent des communes aux seigneurs.
Les communes établies, les rois dépouillèrent les seigneurs des prérogatives qui faisaient ombrage au pouvoir monarchique.
La puissance seigneuriale ayant été affaiblie et par cela même adoucie, les communes s’évertuèrent. Par le travail et l’industrie, elles augmentèrent leurs capitaux. A côté de la propriété foncière s’éleva la propriété des capitaux mobiliers.
La valeur de ces capitaux surpassa bientôt celle des terres. S’accroissant chaque jour par l’industrie et le travail, comme l’industrie et le travail par les capitaux, bientôt ils refluèrent des villes dans les campagnes, des ateliers des arts et des entreprises du négoce, dans les exploitations rurales, et donnèrent un immense développement à la production territoriale. La seigneurie n’est point ouvrière: les seigneurs ravageaient quelquefois les terres; ils ne les cultivaient point. Le travail, l’industrie, les capitaux étant le patrimoine du bourgeois, du vilain, les bourgeois, les vilains acquirent des terres, en prirent à bail, à cens. Ils se chargèrent ainsi de la fructification d’une grande partie du territoire. Défrichemens, dessèchement, arrosemens, amendemens, grande culture, ils firent tout ce qui peut donner un plein essor à la force productive de la terre.
Ainsi la propriété mobilière se répandit partout, s’associa à tout; fit fleurir les arts, le négoce, la propriété foncière. Bientôt elle marcha de pair avec celle-ci; les biens-fonds s’échangèrent avec les fonds d’industrie, comme leurs produits s’échangeaient au marché. Les capitaux devinrent l’unité à laquelle se mesurèrent tous les genres de biens. Ce qu’on appela la valeur des terres fut désigné par le capital qui en était le prix en cas de vente. La rente ou l’intérêt des capitaux se balança dans tous les genres de placemens.
Alors, les bourgeois, premiers possesseurs des capitaux, comme les seigneurs avaient été les premiers possesseurs des terres, eurent en leur puissance la plus grande masse de la richesse nationale. Seuls propriétaires de tous les genres d’industrie, ils se placèrent aussi dans les rangs des propriétaires territoriaux. Alors les fortunes plébéiennes se classèrent comme celles des seigneurs, en petites fortunes, en fortunes médiocres, en grandes, en immenses fortunes. La richesse, l’opulence, le luxe, l’ostentation, les commodités de la vie devinrent communes à la roture et à la noblesse; hôtels, châteaux, ameublemens, voitures, chevaux, valets, vêtemens, tout ce qui annonce la richesse, devint une jouissance des simples particuliers comme des grands de l’État. Des seigneurs devinrent vassaux, sujets même de plébéiens enrichis. C’est ainsi que le travail, après avoir délivré de la servitude, donna même la domination et la seigneurie à la classe des prétendus serfs, sur une foule d’anciens seigneurs.
La découverte de l’Amérique et la navigation ajoutèrent un immense développement à la prospérité du tiers-état dans le seizième siècle.
Pendant que les fortunes plébéiennes se multipliaient, s’élevaient et commençaient à rivaliser avec les fortunes féodales, la puissance des seigneurs se détruisait, et leur fortune n’augmentait pas. Ils perdaient le droit de lever des troupes, le droit de juger leurs vassaux sans appel, le droit de n’être eux-mêmes jugés par personne. Attirés près du prince, ils devenaient courtisans et n’avaient plus de cour.
L’indolence nobiliaire succédant aux occupations féodales, le mépris du travail, des arts, de l’économie demeurant à la noblesse comme seules marques de grandeur, tandis que l’activité du commun état portait la fécondité dans toutes les entreprises rurales, manufacturières et commerciales, et que son économie accumulait de continuelles épargnes, il fallut que la grandeur seigneuriale s’abaissât à mesure que la roture s’élevait autour d’elle; et que leur condition s’approchât du niveau. Telle était à la fin du seizième siècle leur situation respective. C’était le résultat de l’accroissement des richesses.
Observons maintenant la marche des lumières depuis le onzième siècle.
Ce que la richesse donne de plus précieux aux hommes, c’est du temps, c’est du loisir. Si ce qu’on appelle la vie est le développement et l’exercice de nos facultés, l’homme que sort aisance exempte des soins journaliers de sa subsistance et de son bien-être physique a cent fois plus de temps à vivre que l’homme dénué de toute propriété.
Le développement des qualités intellectuelles fut très inégal entre les classes privilégiées et celles du commun état. Les opérations que le commerce et les arts exigent, sont déjà un exercice pour l’esprit; les voyages qu’ils supposent font passer sous les yeux une foule d’objets d’utile comparaison. Enfin la richesse étant le produit de l’industrie, la conserver, l’accroître, en faire un sage emploi, pourvoir à toutes les jouissances dont elle avait fait naître le besoin, inventer, perfectionner, produire, tout cela devint le partage de la partie industrieuse du tiers-état. Les seigneurs adonnés dans leur jeunesse aux exercices du corps, étrangers à toute société autre que celle des châteaux, jetés plus tard dans les sujétions de la cour, dans ses dissipations, ou dans les emportemens de la guerre, n’eurent jamais que des raisons de mépriser la culture de leur esprit et craignirent par-dessus tout de le charger de savoir. Le tiers-état fut donc le premier et presque seul appelé à l’instruction.
Après avoir atteint à la hauteur du patriciat par l’accroissement des fortunes, il le surpassa bientôt par le développement des esprits.
Le développement des esprits et l’accroissement des capitaux dans une partie du tiers-état, lui procurèrent une grande importance. Il fut seul capable de pourvoir à tous les besoins de la société; de lui faire connaître et goûter de nobles plaisirs. Seul il put serrer le lien social par les communications de l’esprit et par la force morale d’une opinion publique qui s’étendît à toutes les actions et à toutes les personnes.
Le culte, la justice, l’administration, l’instruction publique, la direction des affaires particulières et celle des intérêts domestiques, enfin les secours que demande la conservation individuelle, dans les maladies, dans les infirmités, aux âges extrêmes de la vie, en un mot tous les services publics et privés trouvèrent dans le commun état exclusivement des hommes propres à les remplir.
Créer et répandre des plaisirs nouveaux ne fut pas moins le mérite du commun état que celui de satisfaire à tous les besoins. Entre les jouissances dont les loisirs de la richesse rendent avide, il faut placer en première ligne les plaisirs de l’esprit et de l’imagination. Il n’en est pas de plus variés, de plus doux, de plus nobles, qui se renouvellent plus souvent, qui laissent moins de regrets, nui portent des fruits plus utiles, plus agréables. Les beaux-arts, la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, tous les genres de littérature et particulièrement le théâtre, charmèrent et captivèrent tous les esprits capables de quelque élévation et de quelque délicatesse: ce fut dans le tiers-état que se trouvèrent les hommes à qui la nation eut l’obligation de les connaître; ce furent des hommes du tiers-état qui acquirent les droits que donnaient les beaux-arts, à l’admiration et à la reconnaissance générales. L’imprimerie inventée dans le quinzième siècle[4] faisait partie du patrimoine du tiers-état: dans le seizième siècle, elle fit sortir de la poussière des vieilles archives, les trésors de la littérature ancienne, et elle publia les nouvelles oeuvres qui devaient composer la littérature moderne. Aucun âge, aucun pays ne vit une littérature aussi complète, aussi brillante, aussi aimable, ajoutons aussi imposante et aussi forte que le fut en France celle du dix-septième siècle; aucun âge, aucun peuple, ne réunit les jouissances de l’esprit et de l’imagination au même degré, ne les vit répandues aussi généralement, mêlées au même point à toutes les communications sociales, mariées, comme chez nous, à toutes les conversations, à toutes les fêtes: aussi ne vit-on jamais autant de reconnaissance et d’admiration soumettre un si grand nombre d’hommes à l’empire des talens.
[4] En 1442.
Les développemens de l’esprit, dans le dix-septième siècle, en amenèrent de nouveaux dans le siècle suivant. Au règne de la littérature succéda ou plutôt s’associa celui de la philosophie et des sciences. Dans le dix-huitième siècle, l’observation, le raisonnement, l’imagination, toutes les facultés de l’esprit se fortifièrent, se fécondèrent l’une par l’autre. Les sciences exactes, les sciences morales et politiques, l’art de parler et d’écrire, s’unirent, s’embrassèrent et s’étendirent par leur union. Les savans, les philosophes, les poètes, les grands écrivains formèrent une classe à part dans la société; le dix-huitième siècle vit tout-à-coup s’élever du sein du commun état, et à côté de l’ancienne noblesse de France, une noblesse nouvelle, qu’on pourrait appeler la noblesse du genre humain. Ceux qui la composaient se montrèrent aussi avec la dignité d’un antique patriciat, entés sur d’anciennes et d’illustres souches; ayant poux aïeux la longue suite des hommes de génie qui s’étaient succédé pendant des siècles dans un des nombreux domaines de l’esprit. Chacun d’eux s’était approprié ce que tous ses prédécesseurs y avaient successivement ajouté de leur savoir et de leur propre fonds; s’y était établi comme par droit de primogéniture, en produisant pour titres les oeuvres de son propre génie, qui avait agrandi et devait agrandir encore le domaine dont il avait pris possession[5]. Ces hommes firent, si on peut le dire, une classe nouvelle de grands seigneurs, avec laquelle tous les autres, même des têtes couronnées, s’honorèrent d’entrer en relation[6]. Ainsi les savans illustres, les grands écrivains contribuèrent à l’élévation du tiers-état, non seulement par de continuelles effusions de lumières et de sentimens, mais encore par le rang qu’ils prirent dans la société, par le nouveau genre de distinction qu’ils imprimèrent aux hommes de cour qui entrèrent en communication avec eux, par l’appui qu’ils donnèrent contre la puissance arbitraire, aux conditions inférieures de la société.
[5] On pourrait faire la généalogie de presque tous les grands esprits qui ont acquis de la célébrité, comme on fait celle de tous les personnages de grand nom. Il n’y a pas un homme illustre depuis deux siècles dans les sciences ou dans les lettres, dont les ouvrages ne procèdent du talent ou du savoir d’un prédécesseur et dont on ne puisse faire la filiation, soit d’après ses aveux, soit d’après les rapprochemens de ses ouvrages avec ceux du même genre qui ont été publiés avant lui. Boileau descend d’Horace, Racine de Virgile, Molière de Plaute d’un côté, de Térence de l’autre; La Fontaine d’un côté de l’Arioste et de Bocace, de l’autre de Phèdre qui descend d’Ésope; La Grange et La Place descendent d’Euler, de Newton; Condillac descend de Locke, Locke de Bacon, Bacon d’Aristote.
[6] L’impératrice de Russie, le grand Frédéric, furent en correspondance suivie avec Voltaire, d’Alembert, Diderot et autres.
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Les lettres créèrent l’autorité de l’opinion publique, en recueillant, en conférant, en épurant les opinions particulières, en les éclairant de leurs propres clartés, en fortifiant, en autorisant par la force du raisonnement et la beauté des tours et de l’expression celles qui avaient pour elles l’assentiment le plus général.
L’opinion publique établie, elle marqua les personnes et les choses de son approbation, ou de son blâme et de son mépris. Par elles, les grands hommes furent célèbres, les hommes méprisables honteusement fameux. Elle dit: Je veux que la gloire soit, et elle fut; qu’elle rayonne, et elle rayonna. Je veux que l’infamie reçoive une évidente et éternelle flétrissure, et l’opprobre exista. Les âmes et les esprits vulgaires continuèrent à se perdre dans le néant.
Dès que la gloire eut jeté ses premiers rayons, les rois tombèrent dans la dépendance de l’opinion. Ils se trouvèrent entre les facilités que donne la gloire pour gouverner et les obstacles qu’oppose le mépris public à l’exercice du pouvoir. La gloire du prince partout présente, toujours agissante sur les esprits, le dispense de dureté dans le commandement, et lui assure l’obéissance sans contrainte. Dans le mépris au contraire, il n’obtient par la violence, moyen toujours critique, qu’une obéissance toujours menaçante.
A la renaissance de la poésie en France, nos rois s’empressèrent de provoquer, de solliciter, d’acheter ses hommages. Ce que Théocrite avait dit[7], ce qu’Horace avait répété[8] sur le pouvoir des poètes, Charles IX daigna le dire à Ronsard[9], et Louis XIV se plut à l’entendre redire par Boileau[10]. Nos princes, croyant la louange des poètes plus facile à obtenir que l’estime des peuples, se laissèrent aller à une déplorable méprise. Parce que dans les temps anciens, les chants poétiques avaient eu seuls le pouvoir de perpétuer la mémoire des héros, les princes en conclurent que c’était une propriété des vers de traduire en héros, jusqu’à la dernière postérité, des personnages indignes de ses regards. Ils se persuadèrent que la louange pompeuse et cadencée suffisait pour assurer une gloire immortelle à celui qui en était l’objet. L’opinion publique les eut bientôt détrompés. Ils apprirent d’elle que les éloges qu’elle désavoue ne peuvent servir qu’à ajouter le déshonneur du poète à l’indignité du héros. Les poètes eux-mêmes reconnurent les limites de leur pouvoir et la suprême autorité de l’opinion.
[7] En vain d’Anthiocus le luxe asiatique… (_Seizième édile. Traduction de Firmin Didot._)
[8] Vixêre fortes ante Agamemnona. (_Ode 9, liv. 4._)
[9] Tous deux également nous portons des couronnes; Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
[10] Sans le secours soigneux d’une muse fidèle, Pour t’immortaliser tu fais de vains efforts… (_Épître première._)
Boileau chanta Louis XIV dans sa gloire, et la voix publique répéta des chants qu’elle avait provoqués. La vieillesse du monarque ternit l’éclat de sa jeunesse et la gloire de sa maturité; alors la nation se tut, Boileau cessa d’écrire, et le monarque put apprendre par le silence du peuple et par celui du poète qu’il avait perdu tout ensemble le respect et l’affection des Français.
Dans les heureux commencemens du règne de Louis XV, la poésie et l’éloquence lui offrirent leurs tributs; mais la philosophie naissante pesa avec sévérité les droits du prince à la louange. Bientôt la critique fut mêlée à l’éloge. Plus tard, on se fit un honneur de la présenter nue; plus tard encore, la louange devint honteuse, et la censure devint l’habitude générale. La chaire, le barreau, le théâtre, les parlemens s’y livrèrent à peu près sans retenue. Partout où il y avait une souffrance, elle jetait les hauts cris: la presse portait les plaintes d’une extrémité de la France à l’autre, et rapportait aussitôt la promesse de la vengeance. Elle recueillait et registrait ces plaintes et ces promesses; elle rappelait aussi les griefs des temps les plus reculés, et par elle la voix des siècles passés semblait recommander leur injure au temps présent déjà trop disposé à venger la sienne.
Le gouvernement de Louis XV, à force d’impôts, avait fait réfléchir sur la propriété, sur les priviléges, sur la reproduction des richesses, sur les causes qui la contrariaient. A force d’emprunts et de banqueroutes, le pouvoir avait fait réfléchir sur la foi publique et sur les garanties que la foi publique demandait contre l’arbitraire. Alors l’esprit philosophique embrassa la cause nationale; elle devint l’occupation des écrivains; l’économie sociale, l’économie publique, en un mot, le publicisme, si l’on peut se servir de ce mot, tourna en passion générale. Le tiers-état avait commencé par se racheter de l’oppression; bientôt il était parvenu à se faire considérer par ses services; enfin par ses écrits il se fit craindre et respecter.
La royauté et le gouvernement s’étonnèrent en vain de voir la morale, la justice, l’humanité, aidées de l’éloquence, s’ingérer dans le domaine du pouvoir avec la prétention d’y tout régler. Il fallut se résoudre à les entendre.
La religion avait prêché dans tous les temps, mais en général et vaguement, contre la dureté des grands et des riches, et elle leur recommandait la charité. La morale publique fit mieux, elle attaqua de front, et en bataille rangée, les ennemis du pauvre, le fisc, les privilégiés; les saisit corps à corps, châtia leur insolence et leur avarice. L’éloquence aidait la morale et lui donnait un irrésistible ascendant. La morale, aidée de l’éloquence, ne se borna pas à protéger la pauvreté; elle la releva de son abaissement, elle fit valoir ses vertus, elle ennoblit ses souffrances en en montrant le principe dans l’existence des priviléges, elle intéressa à ses maux en en montrant l’étendue. Les vérités qui étaient confuses, elle les démêla; obscures, elle les éclaircit; celles qui étaient claires, elle les rendit évidentes, pathétiques, effrayantes. Chacun alors put défendre les intérêts du peuple; il devint facile autant qu’honorable aux talens du second ordre de se vouer à cette protection. Dans toute l’étendue de la France, chacun put se défendre soi-même. L’éloquence avait mis dans toutes les mains les armes que lui avait fournies la justice; elle les avait trempées et aiguisées pour en armer le malheur. Dans l’essor oratoire que prenait l’esprit national vers le milieu du dix-huitième siècle, dans l’émulation patriotique dont il était échauffé, toutes les abstractions de la politique et de la morale s’animèrent. D’un côté, la liberté, la propriété, l’égalité; de l’autre, l’arbitraire, l’oppression, le despotisme, la tyrannie. Tout fut personnifié, tout prit un corps, une attitude; tout fut armé, se mit en présence, en action. Une nouvelle mythologie, de nouvelles divinités s’élevèrent, les unes malfaisantes, les autres tutélaires. Le parti populaire reconnut un nouveau culte, une nouvelle religion, qui eut à la suite, comme les autres, son égarement, son fanatisme et ses fureurs.
Tel était l’état des esprits vers la fin du dix-huitième siècle, plusieurs années avant 89. L’enthousiasme national gagna jusque dans les premiers rangs de la cour: des grands s’honorèrent de le partager; d’autres jugèrent prudent de le feindre. L’égalité, la familiarité s’établirent dans les relations habituelles de société, entre la ville et une grande partie de la cour; entre les grands, les gens du monde, les magistrats, les publicistes. L’égalité passa des opinions dans les moeurs, dans les habitudes générales. Des grands faisaient leur cour à Paris plus assidûment qu’à Versailles. Ils venaient semer parmi les magistrats et les écrivains politiques, parmi les gens du monde et les femmes même, des griefs contre les ministres, contre les princes, contre la reine, et recueillaient des scandales, des épigrammes, des satires, des remontrances qu’ils allaient ensuite distribuer à Versailles. On peut dire qu’alors la révolution était faite dans les esprits et dans les moeurs. L’égalité était si bien établie dans les moeurs, et les jouissances d’amour-propre sont si vives pour les Français, que peut-être on eût encore souffert long-temps le poids des charges publiques, si leur aggravation n’eût fait ressortir les priviléges qui en exemptaient; et l’on se fût peut-être dissimulé l’exclusion d’une multitude d’emplois publics prononcée contre la roture, si l’indigence du trésor n’eût obligé la cour à convoquer des états-généraux où les inégalités allaient être marquées de nouveau avec une grande solennité. Il semblait avant cela que les classes élevées du tiers-état craignissent, en demandant l’égalité, de faire remarquer qu’elle n’existait pas pour elles.
CHAPITRE III.
De la révolution politique.—Ses caractères.—Sa marche.
Nous venons de voir comment la révolution s’est opérée dans l’ordre moral. Voyons rapidement comment elle a eu lieu dans le système politique.
La révolution a commencé dans le onzième siècle, au premier coup de tocsin qui fut sonné dans les villes et bourgs, par les hommes libres, lorsqu’ils se soulevèrent contre les vexations des seigneurs; ils s’armèrent alors, se confédérèrent tumultuairement, se jurèrent une assistance mutuelle contre la tyrannie, déclarèrent leurs franchises, leurs droits et leurs obligations sous le titre et la forme de coutumes, s’élirent des magistrats garans de leurs conventions, se donnèrent une maison commune pour se réunir, une cloche pour se convoquer, un beffroi pour renfermer leur cloche et leurs armes; ils élevèrent des murailles autour de la cité, y bâtirent des forts et se résolurent à soutenir désormais leurs droits par les armes[11]. Tel est le premier acte de la révolution qui a rétabli dans la plénitude de ses droits la partie la plus considérable de la nation.
[11] Bréquigny, Préface des ordonnances du Louvre.
Ce ne sont pas des esclaves asservis par la conquête, ni des serfs échappés des chaînes de la féodalité, qui ont commencé cette révolution. Ce sont, je le répète, des hommes libres et propriétaires, ce sont les bourgeois des villes et bourgs, fatigués des vexations des nobles et des seigneurs, mais non chargés de leurs chaînes. Boulainvilliers et Montesquieu se sont également trompés lorsqu’ils ont avancé, l’un que les Francs avaient réduit en servitude tous les habitans des Gaules, l’autre que le gouvernement féodal y avait ployé Francs et Gaulois, vainqueurs et vaincus. Jamais, non jamais la nation française n’a été entièrement partagée en deux classes, les maîtres et les esclaves: toujours et partout où elle a existé, une classe d’hommes parfaitement libres en a constitué la partie la plus nombreuse et la plus considérable. Cette classe a existé, non seulement dans l’aggrégation des nations diverses qui la composent aujourd’hui, mais aussi dans chacune des nations aggrégées. Ni les Gaulois, soit avant, soit après l’invasion des Romains, soit après celle des Francs; ni les Francs, soit en Germanie, soit après leur invasion dans les Gaules; ni les Romains en-deçà, ni au-delà des Alpes; ni les Français depuis la réunion des Gaulois, des Francs et des Romains en une seule nation, n’ont cessé un moment d’être des nations fortes d’hommes libres et propriétaires. La révolution n’est partie ni d’aussi loin ni d’aussi bas que quelques écrivains se sont plu à le dire. Elle a été une vengeance de la liberté offensée, une précaution de la liberté menacée, une extension de la liberté à un plus grand nombre de personnes, un progrès de la liberté vers une liberté plus parfaite et mieux garantie: ce n’a point été le passage de la servitude à la liberté.
Long-temps flagrante après cette première manifestation, la révolution s’est étendue à une multitude de communes dans le treizième siècle, sous les règnes de Louis-le-Gros et de ses successeurs immédiats, qui reconnurent les confédérations, sanctionnèrent les coutumes, affranchirent les serfs des villes devenus moins patiens depuis l’insurrection des bourgeois, et enfin affranchirent, du moins dans les domaines du roi, les serfs des campagnes[12].
[12] Sous Louis X.
Toutefois cette période fut marquée moins par l’aveu que la royauté donna à la révolution, que par le zèle que mit la révolution à la délivrance de la royauté. Dès que la couronne eut favorisé l’essor des hommes libres, les hommes libres l’aidèrent à se dégager de la féodalité. La royauté et le commun état s’allièrent, et par cette alliance la seigneurie suzeraine des capétiens commença à prendre le caractère de royauté monarchique. Le tiers-état offrit à Philippe-le-Long des milices communales. Saint Louis fit asseoir avec lui sur son tribunal, avec les pairs et barons, un grand nombre de légistes du commun état; la cour d’assises du seigneur suzerain prit une forme régulière et stable; elle fut composée de magistrats instruits et permanens. Plus tard le parlement devint sédentaire[13].
[13] En 1305, sous Philippe-le-Bel.
La révolution fit plus: durant le règne de saint Louis et de Philippe IV, elle ouvrit aux députés de commun état l’entrée des assemblées nationales.
Telle fut la seconde période de la révolution, qui comprend le treizième siècle et le commencement du quatorzième.
Dans la période suivante, le commun état ayant essuyé de nouvelles injures de la part des seigneurs, elle éprouva l’ingratitude de la royauté: alors la révolution s’emporta, de grands excès la signalèrent. Le quatorzième siècle vit presqu’en même temps en Flandre et en Angleterre le peuple se soulever comme en France; dans les trois pays, la liberté renaissante était aux prises avec la féodalité à son déclin, qui se défendait d’une fin prochaine; les Jacques en France, les Tuiliers en Angleterre, les Poissonniers en Flandre, firent une guerre à outrance aux seigneurs et aux châteaux. Les violences ne s’apaisèrent que par des institutions garantes des droits du peuple: à Londres, par des chartes en faveur des communes; en Flandre, par des concessions aux villes; en France, par la reconnaissance du droit de ne payer que des impôts consentis[14].
[14] Les Bourguignons et les Armagnacs paraissent avoir tout conduit, tout animé de leur esprit, tout passionné pour leurs intérêts; ils ont été les agens, intéressés sans doute, mais souvent passifs, des intérêts d’autrui. S’il n’avait pas existé d’intérêts populaires, les ducs de Bourgogne auraient été bien peu de chose.
Le quinzième siècle nous offre une quatrième période où la dignité du commun état se montre avec sa force. La royauté et la nation se réconcilient, paraissent même s’affectionner. Dans le commun état semble résider la France tout entière: toutes les autorités civiles, judiciaires, administratives et municipales sont exercées par lui; il est seul la force publique. Après le règne du roi Jean, ses députés seuls composent quelque temps les assemblées nationales. Sous Louis XI, sous Charles VIII, sous Louis XII, on y revoit le clergé et la noblesse, toutefois mêlés et confondus avec les hommes du commun état. Les nobles, les ecclésiastiques, les plébéiens, tous, sous le titre de bourgeois, élisent en commun des députés communs. Tous ces députés, ecclésiastiques, nobles, plébéiens, prennent place confusément aux états, y apportent un mandat pareil, y opinent par tête indistinctement, forment une seule chambre en tout homogène, une véritable chambre des communes: tandis que d’un autre côté une chambre uniquement composée des plus grands seigneurs du royaume, de pairs et de hauts barons, tous nommés par le roi, forment une chambre haute qui prononce sur les propositions que les députés des communes soumettent à sa décision. Tels furent les états de 1467 sous Louis XI, ceux de 1484 sous Charles VIII, ceux de 1506 sous Louis XII.
Cette période, qui finit avec Louis XII, est la dernière de la révolution; alors elle était consommée; un roi généreux s’était chargé de son triomphe. Le commencement du seizième siècle vit le bonheur du monarque, le bonheur du peuple, opérés l’un par l’autre, se manifester des deux côtés par des expressions touchantes qui ne s’effaceront jamais de la mémoire des Français.
La révolution opérée en France à l’époque où régna Louis XII est précisément celle dont on a fait honneur à l’année 1789, époque où le tiers-état a seulement regagné le terrain qu’il avait perdu depuis la mort du Père du peuple[15].
[15] Mémoire sur Louis XII, page 44.
Louis XII fit pour la cimenter tout ce qui était possible au pouvoir royal; mais il régna trop peu de temps pour affermir son ouvrage, pour lui acquérir la sanction de l’expérience, et pour la faire passer dans les habitudes nationales.
François 1er vint, et renversa tout. Prince voluptueux, ou plutôt débauché jusqu’à la crapule, il fit d’une cour corrompue une cour corruptrice; par elle il s’assura de la corruption de ses successeurs, et opéra celle d’une partie de la nation. Il fit de l’incontinence et de la vanité les vices dominans de la jeunesse française. Il conçut l’espérance de régner par ces vices mêmes; il se flatta de gouverner sa cour par le plaisir, la nation par la cour. Un système d’influences graduelles faisait descendre, et pour ainsi dire couler ensemble, du centre aux extrémités, du faîte des grandeurs aux plus basses conditions, les vices de la cour et l’esprit de soumission. Là où les séductions jouaient sans succès, s’exerçait un ascendant invincible. Les femmes propageaient les influences par la galanterie, la jeunesse en était infectée. L’obéissance prévenait le commandement; une servilité obséquieuse faisait, si on peut le dire, aspirer les volontés d’un supérieur pour s’y conformer; on se donnait tout entier pour obtenir des jouissances de vanité ou des succès de galanterie.
Cependant la partie laborieuse de la nation qui demeurait étrangère à ces bassesses, et c’était la plus nombreuse, voyait la cour avec indignation. Elle se révoltait à l’aspect du faste qui y régnait, des profusions qui comblaient l’insatiable avidité des maîtresses, des favoris, des simples courtisans. Elle frémissait en considérant le trésor public, qui, confondu avec celui du prince, s’écoulait tout entier au gré de ses fantaisies. Aux plaintes, aux murmures, aux soulèvemens, le monarque opposa le despotisme et une tyrannie violente. La quenouille dans une main, un sceptre de fer dans l’autre, tel fut l’appareil dans lequel il se montra. Il fit des emprunts, il leva et prorogea des impôts, sans demander le consentement des états-généraux; il opprima les parlemens comme corps politiques et comme corps judiciaires.
Les quatre règnes qui succédèrent à celui de François Ier, je parle de ceux de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, furent une continuation du sien, de ses moeurs, de ses principes, de ses traditions; ils amenèrent même le développement de ses plus pernicieuses lois.
Des ambitions de cour profitèrent du soulèvement des esprits contre les abus, et de l’irritation des protestans toujours persécutés, pour faire la guerre au prince pendant quarante années. Ce ne fut ni une guerre civile, ni une guerre religieuse, mais seulement une guerre de gens de cour, dont les armées, fort peu considérables, n’étaient composées que de leurs créatures et d’étrangers. La nation en souffrit sans doute: les petites armées qui se combattaient, dévastaient les pays par où elles passaient; mais le roi et les princes qui lui étaient opposés comblaient à l’envi les cités de faveurs et de priviléges pour se les concilier. Et ce ne fut pas là le seul avantage que procurèrent aux villes les dissensions politiques: elles donnèrent la mesure des grands à la multitude; les manifestes de chaque parti dévoilèrent les turpitudes de l’autre; les prestiges de la grandeur se dissipèrent; le peuple apprit à s’estimer; la liberté, la propriété, furent mises en honneur; le travail, l’industrie, le commerce, s’évertuèrent; les principes de l’ordre social se développèrent et s’établirent dans les esprits; ce fut le temps des grands jurisconsultes, et l’époque des plus belles lois de la monarchie.
Le règne de Henri IV mit fin à l’ambition des grands dont les aveugles faveurs de François Ier avaient été le principe, mais non à la contagion des moeurs qui continua ses ravages. Elle avait gagné la cour de Henri-le-Grand. La nouvelle existence des femmes dans la vie sociale contribuait puissamment à la propager; l’incontinence, la vanité, l’intrigue, régnaient dans la jeunesse des classes aisées du commun état, comme dans les classes nobiliaires.
François Ier, dans la composition de sa maison, avait jeté une amorce au tiers-état, en attachant à des offices subalternes le privilége d’anoblir. Il avait ensuite imaginé de qualifier d’écuyers tous les bourgeois qu’il faisait nobles; c’était affilier les anoblis à sa maison et à la chevalerie. Sous les derniers Valois, les anoblissemens furent innombrables; les écuyers pullulèrent. On vit la France semée d’hommes nouveaux qui sortaient du commun état comme pour adorer de loin la cour, observer de près la roture, exciter la vanité et l’ambition de quelques bourgeois, et faire le désespoir du grand nombre.
Le règne de Louis XIV, celui de Louis XV, enchérirent sur les scandales des Valois. Comme les descendans de François Ier et à l’exemple de François Ier lui-même, ils fatiguèrent la nation de leur faste, de leurs profusions, de leurs favoris, de leurs maîtresses. Comme François Ier, ils abusèrent du trésor public devenu le leur, ils écrasèrent la nation par des emprunts, ils la spolièrent par l’impôt arbitraire, et violèrent la liberté des magistrats qui se portaient pour défenseurs de la propriété; et pendant qu’ils en redoublaient les charges, ils augmentaient sans mesure les anoblissemens qui soulageaient les anoblis d’une partie de leur poids, ils multipliaient les privilégiés qui en aggravaient le fardeau pour le commun état; on avait trouvé l’art d’ajouter l’humiliation à la souffrance, et de réunir ensemble les moyens de nuire et ceux d’irriter.
Il n’était pas donné à Louis XVI de faire cesser les désordres qui existaient à son avènement: heureux si, malgré les plus louables intentions, il n’eût pas été incapable d’en arrêter les progrès et le débordement. Mais durant ce règne, les concessions de la cour aux vanités nobiliaires s’augmentèrent encore et prirent un nouveau caractère. Une ordonnance malheureuse[16] apprit aux jeunes Français du tiers-état qu’il leur était interdit d’entrer au service militaire par le grade d’officier; que cet honneur était réservé aux nobles de quatre générations. Aussitôt la haute magistrature se fit un point d’honneur d’exiger les mêmes preuves pour entrer dans son sein. L’église même fut atteinte de cette vanité; on vit une foule de chapitres érigés presqu’en même temps en chapitres nobles, et il fallut aussi quatre degrés de noblesse pour s’asseoir dans les stalles d’une cathédrale. On faisait ainsi une troisième classe dans la noblesse, entre la noblesse de cour et les familles récemment anoblies. Et cependant les anoblissemens continuaient toujours et se multipliaient par lettres et par charges, pour la plupart sans fonctions.
[16] Sous le ministère du maréchal de Ségur.
Pendant qu’on affligeait la nouvelle noblesse par des exclusions humiliantes, et le tiers-état tout entier par les nouveaux priviléges accordés à la noblesse et par la multiplicité des anoblissemens, les profusions de la cour continuaient. Le gouffre des dépenses s’élargissait; bientôt les revenus annuels ne furent plus suffisans. Enfin le jour vint où il fallut déclarer la nécessité d’un nouvel impôt: jour de châtiment pour la cour et de vengeance pour la nation. Il fallut, en pleine paix, demander un accroissement d’impôts de 60 millions, à cette nation dont l’élite était profondément blessée par son exclusion des emplois publics, par les gradations de naissance multipliées devant elle, pour la séparer des honneurs et des dignités auxquels elle avait eu jusque là le droit de parvenir. Alors éclata de nouveau la colère nationale, provoquée par les hautes classes du tiers-état. Tous les intérêts furent appelés à combattre tous les priviléges, et tous répondirent; on regarda ce que la liberté avait perdu depuis deux siècles; on eut honte de l’avoir laissée rétrograder, on voulut la rasseoir sur d’inébranlables fondemens, et ne plus rien laisser de douteux dans son existence. Voilà la révolution de 89.
CHAPITRE IV.
A quelle occasion la révolution opérée depuis long-temps dans les idées et dans les moeurs s’est déclarée en 1789 et s’est établie dans les relations civiles et politiques.—_Déficit_ des finances.—Liaison de ce déficit avec l’intérêt de l’égalité.—Notables convoqués sur le déficit.—États-généraux convoqués.—Mode de représentation.—Égalité du tiers-état.—Cahiers.—Voeu général de la France.—Déclaration des droits.—Constitution anglaise.
Le déficit des finances, c’est-à-dire 56 millions qui manquaient annuellement aux recettes de l’État pour couvrir ses dépenses, ou, si l’on veut, 56 millions formant l’excédant annuel de la dépense sur les recettes, furent l’occasion de cet éclat.
Que fallait-il pour faire disparaître le déficit? De trois choses l’une: ou élever le revenu du trésor public; ou diminuer sa dépense, dans la proportion du déficit; ou élever le revenu et diminuer la dépense, de la somme nécessaire pour les mettre de niveau.
De ces trois partis, le plus convenable, le seul juste, était le second: celui de diminuer la dépense de tout le montant du déficit; c’était aussi le moins difficile et le moins périlleux. Il ne s’agissait que de retrancher quelques dépenses inutiles, quelques jouissances frivoles, de supprimer les abus attachés aux méthodes de dépenses établies, et surtout à la comptabilité des recettes de l’État, ce qui en aurait sensiblement augmenté le produit net. Ces opérations faisaient sans doute quelques malheureux parmi les gens de finance, et retranchaient quelque chose au bien-être de quelques gens de cour. Mais c’était un sacrifice fait à l’ordre, c’était l’accomplissement d’un devoir imposé au gouvernement, celui de l’économie; d’ailleurs le mal particulier se faisait sans bruit et sans contradicteur. Il se trouvait quelques gens à plaindre, mais du moins personne à redouter; et à la suite, le gouvernement pouvait dédommager ceux qu’il était obligé de priver actuellement de leur revenu.
Le parti le plus injuste, le plus difficile à faire réussir, le plus périlleux pour la cour, était celui d’élever les revenus au niveau des dépenses: le plus injuste, parce qu’il faisait supporter au peuple une aggravation de charges, pour subvenir à des dépenses abusives; le plus difficile, parce qu’il exposait à la contradiction des parlemens et des états de provinces; le plus périlleux, parce que les clameurs parlementaires étaient devenues un tocsin auquel répondait toute la nation.
La cour préféra le parti injuste et périlleux au parti juste et sûr. Elle trouva convenable de se procurer de nouveaux moyens de dépense, plutôt que de s’imposer l’économie; de grever le peuple, plutôt que de rien retrancher aux gens de cour et aux gens de finance; et d’avoir affaire à la nation, au lieu de faire sans contradiction des réformes dans l’intérieur de la maison royale et de l’administration.
On voulut donc un accroissement d’impôts de 60 millions.
Toutes les classes étant menacées d’une surcharge, car les priviléges n’allaient pas jusqu’à exempter de toute espèce d’impôt, toutes s’agitèrent. Les privilégiés crièrent contre les abus qui avaient amené le besoin de nouvelles taxes. Le tiers-état, sur qui elles tombaient plus rudement que sur les privilégiés, cria contre l’impôt, contre les abus et contre les priviléges.
Plus les clameurs du peuple s’élevaient contre les privilégiés, et plus les privilégiés s’emportaient contre les abus. La cour se lassa de leurs emportemens: elle exila, elle emprisonna des magistrats, des nobles des états de Bretagne. Alors les clameurs eurent un objet de plus: elles s’élevèrent contre les exils et les emprisonnemens, contre le pouvoir arbitraire, contre le pouvoir absolu, contre la tyrannie.
La souffrance et l’irritation parvenues à ce point, toute la France se réunit en un seul voeu qui renfermait tous les autres; le privilégié, pour la réformation des abus et la conservation de ses priviléges; le tiers-état, pour l’abolition des priviléges et des abus, le créancier de l’État, pour la réformation des abus et la sûreté de ses rentes; tous, pour la garantie de la propriété et de la liberté, contre l’impôt, contre la banqueroute, contre les emprisonnemens arbitraires, tous, dis-je, demandèrent unanimement des états-généraux. Mais par ces mots les privilégiés demandaient des états-généraux où les ordres privilégiés auraient l’avantage de la majorité sur le tiers; et le tiers demandait des états où les ordres privilégiés n’auraient pas ce privilége qui était la garantie de tous les autres.
La noblesse et les parlemens exprimaient leur intention en trois mots: trois ordres, trois chambres, trois voix. Ce qui voulait dire: Il faut que nos priviléges aient pour leur sûreté deux voix contre une. Le tiers-état n’attaqua point de front ce système, mais il le mina en demandant que la chambre du tiers fût égale en nombre aux deux autres réunies, sauf à voir ensuite si les lois seraient délibérées à la majorité des votans dans les trois chambres réunies, ou à la majorité de deux chambres dans des discussions séparées.
Cette demande fut portée à une assemblée de notables, divisée en six bureaux; cinq rejetèrent la proposition de donner au tiers une représentation égale à celle des deux autres ordres. Le sixième bureau, présidé par Monsieur, était composé de vingt-cinq votans. Douze furent pour la représentation égale, douze contre: c’était Monsieur qui allait faire la décision de son bureau; Monsieur prononça pour l’égalité. Ce vote influa sur le sort du tiers-état, et concourut puissamment à la détermination du roi pour la représentation égale du tiers-état.
Ce fut par cette résolution que la France put opposer dans la suite à cet adage aristocratique: trois ordres, trois chambres, trois voix, adage qui en 89 était devenu un cri de guerre, ce cri de joie et de réunion: LA NATION, LA LOI, $1.
Quand il fut établi en principe que le tiers aurait une représentation égale, on ne vit plus dans les états-généraux que le moyen d’avoir une constitution.
Quand il fut établi qu’on allait avoir une constitution, l’opinion publique la voulut complète et parfaite. On fit l’appel de tous les principes reconnus par les publicistes, consacrés par des constitutions anciennes et modernes. On proposa des déclarations de droits. On fit comparaître tous les abus du gouvernement et de l’administration, on les marqua d’un sceau de réprobation; on prétendit que la constitution n’en épargnât aucun, qu’aucun autre n’y pût entrer. On s’appliqua surtout au moyen d’empêcher les abus du pouvoir; on indiqua contre le pouvoir toutes les précautions qui, dans d’autres temps, l’avaient fait instituer contre l’anarchie. Des déclamations applaudies recommandèrent de se défier plus des grands que des prolétaires, des prêtres que des hommes sans foi et sans loi, de la police que des filous, de la gendarmerie que des assassins, des juges que des criminels.
Entrons dans les détails des droits qu’on voulut garantir et des institutions destinées à cet effet.
On avait commencé par vouloir l’égalité; on vit bientôt que l’égalité était inséparable de la propriété et de la liberté, et l’on rangea tous les droits et tous les intérêts sous ces trois-là.
Après avoir rapporté à chacun de ces droits ce qui paraissait lui appartenir comme conséquences ou comme accessoires, on voulut pour chacun des garanties particulières; on en voulut ensuite de communes à tous les intérêts ou des garanties générales.
Voici comment doivent se classer toutes ces choses.
I. Liberté.
On regarda comme conditions de la liberté:
1º L’affranchissement de toute servitude personnelle, domestique, rurale, féodale ou militaire.
2º La faculté de s’établir où l’on veut, de changer de domicile, de voyager sans obstacle.
3º De correspondre sous le sceau du secret par la voie de la poste ou par des communications directes.
4º D’appliquer son industrie à toute espèce de travail et de négoce qui ne portent point atteinte aux droits d’autrui.
5º De professer sa religion.
6º De publier sa pensée par l’impression.
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On regarda comme garanties propres de la liberté:
1º L’établissement de peines graves contre les auteurs d’emprisonnemens ou d’exils arbitraires.
2º L’établissement d’un juré pour l’accusation et le jugement du fait en matière criminelle.
II. Propriété.
On regarda comme conditions de la propriété:
1º L’exemption des dîmes et autres charges ecclésiastiques.
2º Celle des droits féodaux et seigneuriaux.
Ces deux premières conditions s’exprimèrent en un seul mot: Liberté des biens.
3º La répartition proportionnelle des contributions entre tous les propriétaires de l’État.
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On regarda comme garanties spéciales de la propriété:
1º Des magistratures chargées de la répartition de l’impôt;
2º Des magistratures chargées de juger les réclamations au sujet de l’impôt;
3º Une magistrature chargée d’examiner la comptabilité des deniers publics.
III. Égalité.
On regarda comme conditions de l’égalité:
1º La faculté de parvenir à tous les emplois et à toutes les dignités en concurrence avec tous les citoyens, ou l’abolition du privilége qui réservait aux seuls nobles de quatre générations l’entrée au service militaire par le grade d’officier, l’entrée dans les chapitres et dans la haute magistrature;
2º Celle d’acquérir et de posséder toute espèce de biens, sans distinction de biens nobles et de biens de roture;
3º L’abolition du privilége qui exemptait tous les nobles indistinctement du tirage de la milice, c’est-à-dire du service forcé comme soldat, ce qui rejetait sur la roture le poids du service militaire, dont les avantages étaient réservés à la noblesse;
4º L’abolition du privilége qu’avait la noblesse et le clergé, de ne point loger les gens de guerre, ce qui aggravait, pour la roture, l’obligation de les loger;
5º L’abolition des justices seigneuriales;
6º L’abolition du privilége attribué à la noblesse et au clergé d’être jugés, en matière criminelle, par des juges eux-mêmes privilégiés;
7º L’abolition de la différence des peines pour les mêmes crimes;
8º L’abolition du tribunal du point d’honneur, pour juger les querelles entre gentilshommes, comme si eux seuls eussent pu avoir des querelles où l’honneur fut intéressé;
9º Le port d’armes pour tous les citoyens;
10º L’abolition des maisons fondées et entretenues aux dépens du tiers-état, pour l’éducation de la pauvre noblesse, etc.;
11º L’abolition de l’usage de dégrader le noble condamné à une peine infamante, de le rendre au tiers-état avant l’exécution, comme si les lois pénales avaient été nécessitées par le tiers-état seul, et n’avaient été faites que contre lui[17].
[17] Que diriez-vous, disait à ce sujet M. Siéyès, si le législateur, avant de punir un scélérat du tiers-état, avait l’attention d’en purger son ordre en lui donnant des lettres de noblesse?
Beaucoup d’autres usages lésaient les droits et offensaient la fierté du haut tiers; mais aucune loi ne les autorisait; c’étaient des abus de l’abus même: on se persuada qu’ils seraient entraînés par la force du principe de l’égalité. Telles étaient les vexations de la police et de la justice même contre le roturier seulement soupçonné d’une faute, et leurs égards pour le privilégié pris en flagrant délit; les suspensions des rigueurs de la justice contre les nobles qui n’avaient blessé que les droits des roturiers; les évocations des procès civils et criminels des nobles pour les soumettre à des juges partiaux; les sursis aux jugemens dont ils pouvaient craindre les dispositions; les lettres de grâce qui suivaient immédiatement les condamnations qu’il avait été impossible d’éviter; les arrêts de surséances contre les créanciers les plus légitimes et les plus malheureux; la persécution du fisc contre le plébéien, son respect pour la noblesse, etc.
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On regarda comme garanties spéciales de l’égalité:
L’abolition des titres, qualifications, signes, décorations d’apparence nobiliaire ou féodale et propres à rappeler aux personnes titrées et décorées leur ancienne domination, à leurs inférieurs leur ancienne infériorité.