L'esprit de la révolution de 1789

P.-L. (Pierre-Louis) Roederer · Chapitre 4 sur 7 · partie 4/5

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L'esprit de la révolution de 1789

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Les poursuites exercées contre les prêtres insermentés, la défense de porter l’habit ecclésiastique, la menace de les déporter en cas de troubles, leur bannissement, ont été des actes de guerre exercés par des autorités inquiètes et troublées, contre les prêtres mécontens et malheureux, qui répandaient au dehors l’agitation de leur âme et l’amertume de leurs griefs. Il faut croire aujourd’hui que la nation divisée pendant plusieurs années à leur occasion, l’a été pour eux et non par eux: l’a été par l’intérêt que les âmes douces portent au malheur, et non par des semences de haine jetées dans les coeurs par la vengeance sacerdotale. Quoi qu’il en soit, le concordat a mis un terme à la division.

Je ne parlerai pas des massacres de septembre qui sont le crime de quelques scélérats en horreur à tous les partis.

Passons aux actes qui concernent les nobles et les émigrés.

Nous remarquons:

Durant l’assemblée constituante:

L’abolition des droits seigneuriaux qui n’étaient pas compris dans l’abolition des droits féodaux prononcée le 4 août[84];

Le remplacement des corvées par des contributions uniformes[85];

L’abolition de la noblesse, des armoiries, des titres, des livrées, des noms féodaux; le brûlement des titres conservés dans les dépôts publics[86];

L’abolition des ordres, corporations, décorations, signes extérieurs qui supposent des distinctions de naissance[87].

[84] 26 février 1790.

[85] 23 mars 1790.

[86] 20 juin 1790.

[87] 30 juillet 1791.

Durant le corps législatif:

Les émigrés déclarés suspects de conjuration contre l’État, réputés coupables s’ils restent rassemblés passé le 1er janvier 1792, et punis de mort; le revenu des contumaces acquis à l’État; les princes déclarés coupables et punissables de la peine de mort, s’ils ne sont rentrés au 1er janvier: en attendant, leurs revenus saisis et leurs traitemens arrêtés[88];

Le séquestre des biens des émigrés[89];

L’affectation de ces biens à l’indemnité de la nation pour les frais de la guerre[90];

La radiation des émigrés sur les états de rentes dues par le trésor public[91];

Le brûlement des titres de noblesse gardés dans les dépôts publics des départemens[92];

La désignation des femmes et enfans des émigrés pour otages[93];

Les massacres des 2, 3, 4 septembre 1792[94].

[88] 9 novembre 1791.

[89] 7 février 1792.

[90] Décret du 30 mars 1792.

[91] 12 septembre 1792.

[92] 20 juin 1792.

[93] 25 août 1792.

[94] septembre 1792.

Durant la convention:

La mise en vente du mobilier des émigrés[95];

Enfin le bannissement des émigrés à perpétuité, et la peine de mort en cas d’infraction de leur ban[96];

Décret qui règle les formalités à suivre pour le séquestre des biens meubles et immeubles des émigrés[97];

Décret qui suspend la vente de l’immobilier des émigrés, jusqu’à ce que le mode de la vente ait été décrété[98].

[95] 23 octobre 1792.

[96] 28 octobre 1792.

[97] 3 octobre 1791.

[98] 11 novembre 1792.

Les deux premiers actes qui concernent la noblesse, savoir: l’abolition des droits seigneuriaux et l’abolition des corvées, ne sont que les accessoires et les conséquences des abolitions prononcées le 4 août; et même l’abolition des corvées et leur représentation en argent n’est qu’une conséquence de l’égale répartition des charges publiques votées par les cahiers de la noblesse et décrétées le 4 août. Ces actes étaient donc conformes à l’intérêt et à l’esprit national; ils subsisteront et seront hors d’atteinte tant que la volonté nationale sera comptée pour quelque chose.

Le 20 juin 1790, quand l’assemblée nationale abolit la noblesse, les armoiries, les titres, les livrées, les noms féodaux, l’existence politique des nobles était finie par l’abolition des états de province, par la confusion des ordres dans l’assemblée nationale: leurs priviléges s’étaient évanouis dans la nuit du 4 août, où ils s’étaient soumis à l’égale répartition des charges publiques; toutes les carrières précédemment réservées à la noblesse étaient ouvertes au tiers-état; les justices seigneuriales étaient supprimées; en un mot, la noblesse n’était plus, dans le système civil et politique, qu’une distinction idéale qui ne pouvait faire sentir sa présence nulle part, ni obliger personne à la reconnaître. Si la force de l’habitude lui avait conservé encore quelque valeur dans le système moral, c’est-à-dire dans les relations de société privée, cet avantage ne consistait que dans le privilége d’y faire remarquer une politesse soignée, et un ton d’égalité, qu’on ne remarquait pas dans les autres; mais bientôt ce privilége même devait s’évanouir, parce qu’il tenait uniquement à la nouveauté du changement.

Pour une partie des nobles, l’abolition de la noblesse était une perte; pour une autre, elle était un avantage.

Elle était une perte, 1º pour les familles anciennes, mais sans illustrations; 2º pour les familles nouvelles, quelque respectable que fût leur litre; 3º pour celles dont la noblesse acquise à prix d’argent et née ignoble, ne pouvait jamais, comme tant d’autres, obtenir le reproche d’être dégénérée. En d’autres mots, pour tous les nobles dont le nom ne rappelait pas quelque grand souvenir, l’abolition des titres, des livrées, de tout ce qui annonce la noblesse, était l’anéantissement de la noblesse.

Pour les noms illustres, pour les noms historiques qui s’attachent à quelque époque chère à la patrie, à quelque évènement glorieux pour la nation, qui s’apprennent dans tous les pays à l’enfance et ne s’oublient jamais, qui ajoutent à la considération de la France au dehors, sans diminuer sa force au dedans, pour ces noms supérieurs à tous les titres, l’abolition des titres n’était que l’affranchissement d’attributs dépréciés par le partage avec des noms sans gloire.

La noblesse avait été mère ou du moins compagne des priviléges; il était naturel qu’elle eût le même sort. Elle avait aussi formé un corps garant et conservateur des priviléges, dans les assemblées politiques; on avait à craindre qu’elle ne vînt à renaître et à s’y remontrer encore.

Enfin, à ne considérer le titre de noble, à l’époque de 1789, que comme une distinction dans les vanités de la société privée, on peut dire que maintenir le titre ou la qualité de noble, quand la nouvelle constitution réprouvait les anoblissemens, c’eût été donner à cette qualité un nouveau lustre, élever les nobles existans bien plus haut qu’ils n’étaient par-dessus les plébéiens, séparer les familles des premiers de celles du commun état, par une distance plus grande que le temps aurait toujours augmentée: de sorte qu’on eût abaissé comparativement le tiers-état fort au-dessous du rang où il se trouvait en 89, puisque après un siècle il n’aurait plus existé que des nobles de cent années et des bourgeois à perpétuité; au lieu qu’en 89 les nouveaux anoblis étaient à peu près confondus par l’opinion avec la bourgeoisie qui vivait noblement, et pouvait, quand elle le voulait, acquérir la noblesse. En un mot, l’abolition de l’anoblissement eût été évidemment un rehaussement de la noblesse.

Depuis 1792, la nation a bien prouvé qu’elle n’avait pas été déterminée alors par une aversion absolue pour toute distinction nobiliaire, pour les titres, les armoiries et les livrées; mais par la haine de la noblesse privilégiée qui avait existé, parce qu’elle avait été exclusive, offensante pour le mérite, parce que le commun état en avait été humilié, et avait besoin d’être vengé. Et si depuis elle a adopté une nouvelle noblesse avec les mêmes attributs honorifiques, mais sans hérédité, ce n’a été ni une inconséquence, ni un repentir, ni un retour vers l’ancien ordre de choses. Ç’a été tout au contraire pour le faire mieux oublier, pour en tirer une vengeance plus sûre, pour se mettre avec tout l’éclat possible en possession de l’égalité de droits qu’elle avait conquise. Un simple villageois était plus sûr de l’abolition de la noblesse ancienne quand il voyait l’enfant de la commune prendre le pas sur l’ancien seigneur de la paroisse, que quand celui-ci se tenait simplement à l’écart. Il était plus sûr de son fait en voyant l’avancement du mérite sans naissance, qu’en voyant seulement la retraite et l’obscurité de la naissance sans mérite. L’anéantissement de la noblesse privilégiée lui était aussi mieux démontrée par la création d’une noblesse sans privilége et sans hérédité. Enfin l’argument contre les distinctions de naissance était plus complet, à son sens, quand il pouvait dire à l’ancien noble: Vous ne l’êtes plus, et je le serai au premier jour de bataille, que quand il était borné à dire: Vous ne l’êtes plus.

Voilà ce qui fit accueillir cette noblesse qui aurait été une simple notabilité si, par abus, on n’y eût introduit à la suite un commencement d’hérédité. Mais, telle qu’elle fut dans son principe, elle prouva par l’accueil qu’elle obtint de l’opinion, à quel point était conforme aux voeux de la nation l’abolition de l’autre.

Les ordres, corporations, décorations, signes extérieurs qui supposaient des distinctions de naissance, auraient pu être conservés, sous la seule condition de ne plus exiger de preuves de noblesse et d’admettre le mérite; mais tout ce qui appartenait à la noblesse privilégiée, tout ce qui rappelait son existence devait suivre son sort. Ainsi le voulait l’opinion publique dans un temps de défiance révolutionnaire, qui lui faisait craindre le retour de son ancienne faiblesse durant des temps calmes où toutes les séductions agissent, et où personne ne se défend. J’ajoute que les hommes les plus distingués de la noblesse elle-même avouaient toutes ces réformes comme des conséquences des principes de la révolution: telle était particulièrement l’opinion de cette honorable minorité de la noblesse, qui la première eut le mérite de se réunir en 1789 à la chambre des communes, et dont l’exemple en toute occasion aurait épargné bien des maux s’il eût été suivi.

Tous les décrets que nous venons de voir émanèrent de l’assemblée constituante. C’est avec l’assemblée législative que commencèrent les mesures violentes. La première de ces assemblées n’avait attaqué que les priviléges de la noblesse et ses dépendances; la seconde attaqua les propriétés des nobles et leurs personnes.

Le séquestre de leurs biens, l’affectation de ces biens à l’indemnité de la nation pour les frais de la guerre, la résolution annoncée de les mettre en vente lorsque le mode de vente serait décrété, la vente actuelle de leur mobilier, enfin leur bannissement à perpétuité: voilà les actes que présente la période que nous parcourons. Je laisse de côté celui qui déclare otages les femmes et enfans d’émigrés: ce décret injuste et violent n’eut aucune exécution. Les autres ont été l’objet de vives discussions, et les esprits modérés de la révolution se sont long-temps refusés à les approuver. Les émigrés étaient des hommes égarés, mais des Français; leurs familles étaient restées en France: comment voir sans intérêt la ruine des familles et la proscription des chefs? Les jurisconsultes opposaient d’ailleurs à la confiscation des biens et au bannissement les principes de la législation civile, et ces règles d’éternelle justice qui interdisent de punir les innocens pour les coupables; ils réclamaient pour les émigrés le droit commun à tous les citoyens de sortir de leur pays, même de le quitter; ils alléguaient l’impossibilité de distinguer ceux qui étaient sortis sans desseins hostiles de ceux qui portaient les armes.

Mais le bon sens populaire repoussait toute application du droit civil à une masse d’hommes émigrés en même temps pour s’armer contre la France, et qui marchaient contre elle en corps d’armée, avec des armées étrangères. Émigrer est-il, ou n’est-il pas un crime, est il possible de constater l’émigration, de distinguer l’émigration hostile de celle qui ne l’est pas? A toutes ces questions l’instinct populaire répondait: Qu’importe! Les émigrés nous font la guerre, ils se sont établis contre nous dans le droit de la guerre; nous l’avons donc contre eux. Comme, en guerre, on prend à l’étranger des villes, des provinces, des châteaux, des terres: de même, disait-on, on peut prendre à l’émigré qui s’est fait étranger et marche avec les étrangers, ses terres et ses maisons. De quel droit prendra-t-on après la victoire une province à la Prusse, si on ne peut prendre, des maisons aux émigrés qui marchent avec les armées prussiennes? Les scrupules se levaient d’eux-mêmes devant cette idée: que le droit de la guerre était le seul à consulter. C’était aux émigrés qui n’avaient pas voulu prendre les armes à prouver par leur retour qu’ils ne les avaient pas prises, et n’avaient pas voulu rester parmi ceux qui les avaient prises; ils avaient été avertis de rentrer dans un délai déterminé. Seuls, ils étaient coupables de la ruine de leurs familles; c’était eux qui les sacrifiaient, et non la France qu’ils ruinaient elle-même.

Tel était le sentiment du peuple pendant les nombreuses et longues séances où l’on faisait des lois contre les émigrés. L’assemblée prononça la confiscation des biens et le bannissement des personnes à perpétuité, et se fonda sur de prétendus principes de droit civil.

Le système populaire était plus favorable aux émigrés que celui du corps législatif; car la confiscation et le bannissement prononcés par la loi, devaient de leur nature être définitifs: au lieu que les invasions faites par la conquête peuvent être restituées à la paix; et les prohibitions opposées pendant la guerre à l’entrée de toute personne de l’armée ennemie, peuvent être levées quand il n’y a plus d’ennemi. De plus la loi contre l’émigration condamnait à mort l’émigré qui serait fait prisonnier, tandis que le droit de la guerre oblige de respecter la vie de l’ennemi que l’on peut faire prisonnier.

Mais la suite a prouvé que le bannissement des émigrés de quelque manière qu’il eût été prononcé, ne pouvait être éternel: sous le consulat il a été révoqué. La France ne tient jamais les promesses faites à sa colère; la révocation aurait eu lieu plus tôt, si l’on n’eût craint que la vente des biens confisqués n’en fût interrompue; et cette vente elle-même n’aurait jamais été consommée, si elle n’eût été commencée dans la légitime irritation de la guerre, et si les circonstances trop peu remarquées qui forçaient le gouvernement à vendre, n’eussent aussi forcé les particuliers d’acheter. Ces circonstances étaient la ruine des finances et le défaut d’argent. Pour satisfaire aux dépenses qu’entraînait la guerre, le gouvernement n’avait d’autre monnaie que les assignats, et ces assignats après quelque temps n’avaient plus d’autres gages que les biens des auteurs de la guerre. Ces assignats étant devenus la seule monnaie de la France, et s’étant dépréciés, presque tous les débiteurs en écrasèrent leurs créanciers; et ceux-ci pour sauver une partie de leurs capitaux, furent obligés de les employer en acquisitions de domaines confisqués. C’étaient les émigrés qui faisaient la guerre; c’était la guerre qui avait nécessité les assignats, c’étaient les assignats qui ruinaient les capitalistes; ceux-ci trouvaient donc juste de chercher l’indemnité d’une partie de leurs pertes dans les biens de ceux qui les avaient mis si près de leur ruine. Les spéculateurs avides se sont ensuite mêlés aux pères de famille malheureux, mais ces derniers ont été le grand nombre des acquéreurs. Au reste les doubles et triples reventes, les successions, les échanges ont placé tant d’intermédiaires entre les spéculateurs originaires et les possesseurs actuels, et les prix se sont tellement élevés par les mutations, qu’il serait impossible aujourd’hui de revenir sur ceux-ci et de retrouver les autres.

Cette vente de biens confisqués, comme celle des biens du clergé, forme aujourd’hui un intérêt nouveau dans la révolution: il importe de ne pas le méconnaître. La sûreté des acquisitions de ces biens intéresse peut-être quinze millions de personnes, parce qu’il faut compter toutes les mains par lesquelles ils ont passé, avec celles où ils sont maintenant, et qu’en cas d’atteinte il y aurait lieu à recours de celles-ci contre les premières.

 

*

 

Viennent maintenant les actes qui concernent le roi et la cour.

Durant l’assemblée constituante:

1º Violation du château de Versailles et translation du roi à Paris, les 5 et 6 octobre 1789;

2º Obstacle au départ du roi pour Saint-Cloud, le 17 avril 1790;

3º Arrestation du roi à Varennes, le 22 juin 1791;

4º Rassemblemens du Champ-de-Mars pour demander la déchéance du roi, le 17 juillet 1791;

5º Constitution du 3 septembre 1791, acceptée le 13.

Durant le corps législatif:

6º Violation du château des Tuileries, le 20 juin 1792;

7º Siége du château des Tuileries, refuge du roi dans la salle du corps législatif, suspension de la royauté, réclusion du roi au temple, à l’époque du 10 août et jours suivans.

Durant la convention:

8º Abolition de la royauté, proclamation de la république, le 21 septembre 1792;

9º Mise en jugement du roi, ordonnée le 3 décembre 1792; jugement prononcé le 17 janvier 1793; exécution le 21.

La violation du château de Versailles aux 5 et 6 octobre, est le fait du peuple de Paris. Le peuple de Paris n’est pas la nation. Mais la nation avait déjà sanctionné le renversement de la Bastille, le 14 juillet. La révolte de ce jour, en s’étendant à toute la France, avait reçu le nom d’insurrection. L’insurrection était réputée le plus saint des devoirs: le renversement de la Bastille était appelé l’initiative de l’insurrection; c’était bien la nation qui avait consacré ces mots jusqu’alors inusités, et les idées qu’ils expriment. Dans les évènemens des 5 et 6 octobre, la nation ne voulut voir que le résultat: c’était le séjour du roi à Paris, c’était la garantie que sa résidence paraissait donner à la révolution; et elle y applaudit.

Pendant tout le mois d’octobre, les communes et les corps constitués firent des adresses pour en féliciter l’assemblée nationale, s’abstenant néanmoins, par une réserve remarquable, de parler des évènement et des journées des 5 et 6 octobre. L’armée renouvelle aussi dans le même mois des protestations de fidélité aux décrets de l’assemblée; les différens corps de la garnison de Strasbourg réclament[99] contre un journal qui assurait que les mécontens trouveraient protection dans une armée de cent cinquante mille hommes, commandée par le général de Broglie, qui se croyait assuré des garnisons de Metz et de Strasbourg. La garnison de Strasbourg déclare que cette assurance est injurieuse pour elle. Elle obéira, dit-elle, au roi pour faire exécuter les lois et déployer ses forces, contre les ennemis de la nation. Mais, continue-t-elle, nous regarderions comme traîtres à la patrie ceux qui seraient assez lâches pour enfreindre le serment que vous avez dicté.

[99] 16 octobre 1789.

L’assentiment donné aux résultats des 5 et 6 octobre, était la preuve la plus forte que la nation pût donner de l’intérêt qu’elle mettait au décret qui avait anéanti les priviléges. Quelle que soit l’opinion que les ennemis intérieurs de la France ont donnée, du fond de la nation française, aux étrangers, il est certain qu’elle est celle à qui les violences coûtent le plus, à qui elles sont le moins ordinaires, qui est le plus habituellement contenue par le sentiment du respect, qui même connaît le mieux le frein des bienséances. Ses emportemens dans la révolution ne prouvent autre chose que l’importance qu’elle a constamment attachée à son succès.

C’est d’après cette vérité qu’il faut encore juger les faits du 17 avril et du 22 juin 1790.

Lorsqu’un rassemblement mit obstacle au départ du roi pour Saint-Cloud[100], ce n’étaient que deux ou trois mille personnes. Le lendemain le directoire de département fit voter dans les quarante-huit sections sur ces questions: Paris désire-t-il que le roi puisse aller à Saint-Cloud, ou que le roi veuille bien ne pas inquiéter Paris par son absence? La majorité des sections exprima l’appréhension de l’absence; et l’on a vu comment le directoire de département a fait entendre au roi qu’il partageait l’inquiétude générale.

[100] 17 avril 1790.

L’arrestation du roi à Varennes[101] est, à la vérité, le fait des habitans de Varennes, d’une petite ville de Champagne: mais qui leur en a inspiré l’audace? ou plutôt comment s’y sont-ils crus obligés; comment ont-ils été amenés à la crainte d’être criminels en laissant passer le roi? On ne peut méconnaître dans leur conduite la puissante influence de l’esprit national. Et par qui ont-ils été désavoués, inculpés, poursuivis? Quels bras se sont levés ou appesantis sur eux? Un million de Français sont accourus sur le passage du roi à son retour, des relais de garde nationale ont escorté sa voiture de Varennes à Paris: s’est-il fait le plus léger mouvement pour le délivrer? A-t-il entendu un autre cri que celui de vive la nation? Plus de cent mille personnes étaient aux Champs-Élysées quand il est entré à Paris: il n’y en eut pas une qui ne témoignât du ressentiment par son silence, son attitude et ses regards. C’est ainsi que les habitans de Varennes furent absous de leur témérité.

[101] 22 juin 1791.

Voici ce que M. Barnave, l’un des commissaires de l’assemblée nationale envoyés à la rencontre du roi, et qui est revenu dans sa voiture, a rapporté, le jour de son arrivée[102], à la société des Jacobins: «S’il pouvait vous rester un seul doute sur la grande question de savoir si la France sera libre, le problème est maintenant résolu. Plus de six cent mille Français ont manifesté leur voeu à cet égard, avec une énergie dont les personnes qui étaient dans les voitures ont paru profondément frappées.

[102] 25 juin 1791.

»A l’entrée de Paris, les citoyens avaient sans doute résolu de garder le plus profond silence, partout ailleurs, nous n’avons été interrompus que par les cris de vive la nation!»

M. de Montesquiou rapporte à ce sujet le fait suivant, dans l’ouvrage intitulé: Coup d’oeil sur la révolution[103]. «Au retour de Varennes le roi avoua qu’il avait été fort surpris de l’unanimité des voeux de la France pour la constitution nouvelle. On lui avait toujours dit le contraire; et il ne cacha point alors que c’était ce qu’il avait vu qui le décidait à accepter la constitution[104].»

[103] Page 64.

[104] Constitution du 3 novembre 1791, acceptée le 13.

Je le répète, ce que la nation approuvait dans les actes exercés envers le roi, ce n’étaient point les violences, mais le mouvement qu’elles donnaient à la révolution, et le renversement des obstacles opposés à sa marche.

A la vérité, plus on avançait, plus le peuple devenait irritable; moins il était contenu par le respect, moins les violences lui coûtaient: c’étaient ses coups d’État. La majesté royale n’imposait plus. Le roi était à son départ prisonnier depuis dix-neuf mois; son caractère personnel semblait dégradé par la sincérité qu’il avait feinte pendant ce temps, et que sa fuite avait démentie; son arrestation à Varennes avait achevé de lui enlever toute considération.

Le rassemblement populaire du Champ-de-Mars[105] pour demander le jugement et la déchéance du roi, à l’occasion du décret du 15, qui le déclare inviolable; l’opiniâtreté de la résistance opposée par le peuple à la municipalité, qui avait proclamé la loi martiale; les victimes mêmes qu’entraîna cette résistance, ces faits étaient les avant-coureurs du 20 juin, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793. Tout présageait la double catastrophe de la chute du trône, et de la fin du monarque[106].

[105] 17 juillet 1791.

[106] Voyez l’extrait imprimé du registre des délibérations du corps municipal, du 17 juillet 1791.

La violation du château des Tuileries[107], qui eut lieu le 10 août, la réclusion du roi au Temple, la suspension, ensuite l’abolition du pouvoir royal, la proclamation de la république, la mise en jugement de Louis, sa condamnation, son exécution, tous ces faits se réduisent à deux principaux dont les autres ne sont que les circonstances: la mort du roi, la chute du trône. Le jugement et la condamnation du roi à mort est un de ces actes qui dans une monarchie étonnent toujours, et que l’étonnement empêche de juger; la postérité n’a pas plus la faculté de l’apprécier que les contemporains. On dirait même que plus l’évènement s’éloigne, plus il se grossit. L’imagination est trop vivement frappée de la grandeur de la catastrophe pour que la raison en pèse les motifs. La victime tombe de si haut que la chute paraît toujours sans proportion avec la faute; le culte qu’on rend si naturellement au pouvoir, et la religion de l’inviolabilité, contribuent plus que la loi à mettre le prince, dans l’opinion, au-dessus d’une condamnation. L’idée de sacrilége se place toujours entre la justice et l’objet consacré. La grandeur, la puissance, les vertus, la gloire des rois qui ont succédé à la victime, pèsent de tout leur poids sur la raison et l’imagination. L’autorité du roi régnant impose comme s’il s’agissait de lui-même; le respect, l’attachement que lui portent les contemporains au milieu desquels on est placé semblent accuser la témérité des juges et du peuple qui ont fait périr son prédécesseur. C’est ainsi qu’en Angleterre l’esprit est encore dominé à la lecture du procès de Charles Ier, indépendamment des motifs qui peuvent faire croire à l’innocence ou à la criminalité de ce prince.

[107] 20 juin.

Il n’est pas sans utilité de s’affranchir un moment de ces illusions, afin de reconnaître la véritable situation des esprits à l’époque où un peuple peut voir tomber sans effroi la tête de son roi sur l’échafaud, et par quelle chaîne d’évènemens peut s’affaiblir graduellement ce respect, qui est la principale sûreté du pouvoir. Les faits dont se compose l’histoire de Louis XVI depuis le 14 juillet 1789 jusqu’au mois de janvier 1793, nous montrent comment le peuple fut amené à ne plus voir, à cette dernière époque, dans le monarque, qu’un homme ordinaire. Je ne cherche point d’excuse au peuple, ni aux juges. Je recueille une leçon qui s’offre aux princes de tous les temps, et de tous les pays.

A l’ouverture des états-généraux, Louis XVI était aimé et respecté, non qu’on le crût un grand roi, ni peut-être un bon roi pour les circonstances, mais parce qu’il était bien intentionné et honnête homme.

Les circonstances exigeaient davantage. Ce n’aurait pas été trop alors d’un esprit supérieur et d’un grand caractère.

Louis XVI était d’une complexion apathique. Il avait l’esprit droit, mais borné par l’impuissance de s’appliquer, par le défaut d’activité et de mouvement, par la passion et l’habitude immodérée de la chasse, par l’asservissement aux préjugés du rang et de la puissance, et surtout aux préjugés religieux.

Il avait le coeur ouvert aux affections douces. Ses moeurs étaient régulières. Il avait de la bonté. Mais la douceur de ses affections, la régularité de ses moeurs, sa bonté, l’avaient mis dans la dépendance de la reine. Il croyait n’être qu’époux fidèle et tendre, il était un roi asservi.

Son caractère était faible. La crainte le gagnait aisément et le gouvernait dès qu’elle l’avait atteint. Son calme dans le danger n’était que patience, son courage dans le malheur n’était que résignation. Il était timide, et c’est une autre faiblesse dont l’effet ordinaire est de faire accuser de dissimulation. Il était réservé, méfiant, comme tous les caractères faibles; et, comme eux, à la fois méfiant et dupe de ceux qui l’aidaient à se défier.

Faute d’application à l’étude, il n’avait point appris ce qu’il aurait fallu savoir pour gouverner; faute d’application aux affaires, l’expérience et l’observation ne suppléèrent point à l’étude; faute de mouvement et d’essor, il ne découvrait point ce qu’il aurait dû apprendre.

Élevé dans la malheureuse idée qu’il tenait son pouvoir de Dieu et de ses pères, que tout devait être soumis à ses volontés, que les peuples n’avaient aucun droit sur lui, qu’il ne devait compte qu’à Dieu de leur destinée, il ne voyait dans ses royales obligations que les commandemens de la religion, dans ses fautes, que des péchés; et, ne pouvant se figurer le moindre danger pour sa couronne, il n’en voyait que pour sa conscience.

Il avait été facile aux prêtres de s’emparer d’un prince ainsi prévenu. Leurs intérêts alors si compromis leur rendaient plus importante que jamais la captation du monarque. Le clergé ne pouvant espérer son salut que du pouvoir absolu, les prêtres firent au roi une affaire de conscience du maintien de ce pouvoir, de la conservation du clergé une affaire de conscience, de la haine de la constitution, encore une affaire de conscience. Ils étaient d’accord avec la reine, dont la fierté imposait au roi les mêmes obligations, comme des devoirs d’honneur dont l’infraction le rendrait indigne de sa tendresse.

Ces préjugés, ces influences, non seulement resserraient l’esprit du roi dans des bornes plus étroites, mais encore lui donnaient de fausses directions.

Sa conscience était toute remplie des scrupules que l’intérêt du clergé y avait jetés; sa raison, son esprit, épuisaient leur peu de forces à discuter ces scrupules avec sa conscience. Le roi ne voyait rien au-delà de son clergé, de la reine, peut-être de sa famille et de la cour. Il entrevoyait ce grand peuple qui était au loin derrière l’enceinte que sa cour formait autour de lui; il lui voulait du bien, mais il ne savait comment lui en faire, ni ce qui pouvait empêcher que le bien ne se fît de lui-même. Il ne concevait pas plus une oppression qu’une révolte, tant il croyait que ses seules intentions devaient suffire pour en préserver. Sa bonté naturelle l’intéressait aux souffrances qui sautent aux yeux, aux souffrances physiques de la pauvreté, du dénuement; mais cette bonté ne put jamais lui inspirer plus que de bonnes intentions pour son peuple. C’était cette vertu toute chrétienne à qui la religion a donné le doux et respectable nom de charité. C’est à cette bonté qu’il faut rapporter plusieurs actes du règne de Louis XVI qui lui ont mérité de la reconnaissance: l’abolition de la torture, l’assainissement des prisons, une meilleure administration des hôpitaux. Mais cette souveraine bonté des rois qui embrasse les droits et les intérêts de toutes les parties d’un grand peuple, ceux des palais, ceux des chaumières, qui veille sur tous, contient les uns, encourage les autres, protége le travail, patrimoine du pauvre, la justice, refuge du faible, qui s’occupe du présent et de l’avenir, et s’étend aux plus grandes distances de temps et de lieux, cette bonté, par laquelle les rois sont l’image de la Providence, paraît avoir manqué à Louis XVI. Point d’étendue dans les vues, jamais d’élan, jamais d’action, jamais en avant. Tout arrêtait, tout empêchait un bon mouvement: la pesanteur organique, le défaut de lumières, l’inquiétude de la conscience. Tout empêchait une bonne résolution: la faiblesse du caractère, la crainte des contrariétés dans son intérieur, une invincible répugnance à tenir de la confiance du peuple ce pouvoir qu’on lui disait tous les jours être un don de Dieu. Toujours sans volonté; n’ordonnant rien, accordant tout ce qui n’était pas contraire à ses opinions religieuses; permettant beaucoup, n’osant rien interdire; permettant moins peut-être qu’il ne tolérait; s’engageant à ceux qui lui promettaient le pouvoir constitutionnel, en laissant faire ceux qui lui promettaient le pouvoir de Louis XIV.

Après la séance royale du 21 juin 1789, le peuple le crut malveillant pour lui, et décidé à protéger les privilégiés: on cessa de l’aimer; l’amour se retira subitement et complètement de lui, parce que cette préférence qui paraissait accordée aux privilégiés contrariait, dans sa première ferveur, la passion naissante du peuple: l’amour de l’égalité et de la liberté.

Vers le milieu du mois de juillet, l’armée, rassemblée entre Paris et Versailles, tomba en défection et fraternisa avec les patriotes de la capitale: l’on vit alors la faiblesse du pouvoir. Le 15 ou 17 juillet, le roi vint à Paris, à l’Hôtel-de-Ville, et fit tout ce qu’on lui avait demandé: alors on vit la faiblesse de la personne, et le peuple lui retira son respect.

La fête des gardes-du-corps du 2 octobre affermit l’opinion qu’on avait de la malveillance du roi, et trahit les apparences de sincérité qu’il montrait: là commença le mépris avec le ressentiment. Le mouvement populaire des 5 et 6 octobre acheva de dissiper la crainte des forces royales, et donna au peuple la mesure des siennes. Le peuple apprit ces jours-là qu’il pouvait tout vouloir et tout oser. Il osa vouloir que le roi fût prisonnier à Paris, et il l’emmena.

L’audace du peuple était alors excitée par une souffrance qui l’a dans tous les temps porté à quelques excès: c’était la faim, ou le pressentiment de la faim, causé par la rareté des subsistances. Malheureusement cette cause ordinaire d’écarts passagers, et qui en était aussi l’excuse, se trouvait cette fois unie à une cause de renversement; elle faisait oser autre chose qu’une révolte: c’était une révolution.

On amena le roi à Paris tout à la fois comme un aristocrate reconnu et comme un munitionnaire suspect[108]. Il ne restait plus rien dans le peuple de l’esprit de sujets du roi; le peuple était le souverain mécontent d’un fonctionnaire.

[108] Le peuple criait: voilà le Boulanger et la Boulangère.

Le roi emmené à Paris, résidant à Paris, y était-il détenu, ou prisonnier sur parole, ou roi en liberté? Pendant l’hiver la question resta indécise; au commencement d’avril, le roi voulut la résoudre à sa convenance, il ne put qu’éclaircir qu’elle était résolue au mépris de sa personne et de sa dignité. Il annonça un voyage à Saint-Cloud: un rassemblement l’empêcha de sortir de son palais. Il fut manifeste qu’il était prisonnier.

Le 20 juin le roi s’évade et fuit vers la frontière où les émigrés étaient armés. On l’arrête à Varennes; on le ramène, on le replace aux Tuileries. Au mois d’avril c’était un prisonnier au moins considérable; au retour de Varennes, on voit en lui un prisonnier criminel: on avait la famine, disait-on, il a voulu donner en outre la guerre. C’est de plus un prisonnier maladroit, un prisonnier rattrapé, un prisonnier qui a été en butte à l’indignation et aux insultes d’un million de Français sur une route de cinquante lieues. Le peuple de Paris n’a plus même un souvenir de respect, ni un sentiment d’égards. Ce n’est plus du roi, ce n’est plus de Louis XVI qu’il s’agit dans les discours; c’est du traître Louis, c’est du transfuge Louis, c’est de l’ennemi déclaré de la France: on ne le nomme plus autrement.

On veut son jugement, on veut la déchéance.

Le 26 juillet la loi martiale est publiée et exécutée au Champ-de-Mars contre un rassemblement qui demande la déchéance. Ainsi, dit-on, c’est pour l’impunité du traître qu’on massacre les citoyens! On se tait un moment, mais l’on impute au traître supposé un crime de plus.

L’année suivante, l’étranger, les émigrés réunis s’avancent vers les frontières. On s’écrie: C’est le traître qui l’a appelé. La guerre s’annonce par des revers, c’est le traître qui les a ménagés. Les cris se renouvellent pour la déchéance.

La déchéance se fait attendre, on veut l’abdication.

Le 20 juin le peuple force le palais. Louis se laisse voir et ne sait pas se montrer. Soixante mille personnes l’approchent, le pressent successivement et lui parlent, les uns avec une familiarité insolente, les autres avec mépris, les autres avec menace. Il ne s’émeut point. «Celui qui a la conscience pure, dit-il, ne craint rien; mettez la main sur mon coeur, et voyez s’il bat plus fort qu’à l’ordinaire, s’il a la moindre frayeur.» Certes, il eût été beau de ne pas s’émouvoir, si à l’indifférence pour le danger, le malheureux monarque avait ajouté le sentiment profond de la majesté outragée, s’il l’avait marquée par la fierté de son maintien, par l’éloquence de ses paroles, s’il avait su, comme un Mathieu Molé, réprimer, ou éclairer, ou émouvoir cette multitude: mais le peuple le vit monté sur une banquette, coiffé d’un bonnet rouge, boire dans une bouteille, criant vive la nation. Se faire un mérite du calme de sa conscience, devant un peuple en révolte, n’était-ce pas ajouter à un abaissement que le peuple ne voyait que trop? On était entré, voulant l’abdication; on oublia en voyant le roi qu’on l’avait jugée nécessaire.

L’ennemi entré en France, la fureur un moment apaisée se rallume. Elle produit le massacre du 10 août qui produit un redoublement de fureur.

De ce moment, la capitale ne cesse de retentir de ce cri: la mort du tyran. L’ennemi s’approche de la capitale. On pressent tous les désastres qu’y entraînera la victoire, et les vengeances qu’exerceront le roi, les prêtres, les nobles: les nobles cent fois plus redoutés que le vainqueur. La peur se joint au ressentiment, et le rend plus cruel. On redouble les cris d’alarme et de fureur: le trône est renversé, la république proclamée. Depuis long-temps on ne voyait plus un roi de France dans Louis, plus même un homme considérable; alors on en vient à ne plus voir en lui qu’un danger pour la république à laquelle chacun attache désormais la sûreté de sa propre existence, et chacun veut la mort de Louis, comme assurance de sa propre vie. La commune et la Montagne rejettent sur le malheureux prince les diverses accusations, les soupçons multipliés qu’inspirait au peuple la rareté des subsistances.

Telle fut la marche des sentimens populaires qui, depuis le 14 juillet 1789, jusqu’à la fin de l’année 1792, ont amené l’accusation et le jugement de Louis.

Quelles circonstances pour ce jugement! La république est à peine élevée sur la monarchie renversée, que déjà triomphante elle asseoit sur les fautes et les crimes de quelques rois, la condamnation de la royauté, la traîne à son char dans la poussière, et tire ensuite de la condamnation de la royauté, celle de tous les rois! Quelles circonstances que celles où l’on met en principe qu’il n’y a point de roi innocent, et qu’avoir été roi c’est être criminel aux yeux de la république!

Cependant l’inviolabilité du roi était toujours subsistante aux yeux de la loi; et si l’on décidait qu’au mépris de son inviolabilité il serait mis en jugement, du moins ses moyens de défense au fond lui restaient. On sait quel fut le sort de cette double garantie. Il ne s’agit point ici de discuter le jugement, mais seulement de voir quelle impression il fit sur l’opinion nationale.

D’abord elle regardait Louis XVI comme coupable, non pas en détail de chacun des faits portés dans l’acte d’accusation, mais de la guerre, et du double dessein d’anéantir la révolution et d’en poursuivre les auteurs. Quand le roi fut jugé, la nation détourna ses regards d’une condamnation qu’elle trouva trop rigoureuse, et qu’elle n’aurait point prononcée; mais elle se familiarisa ensuite avec l’idée d’un évènement sans remède, qui n’était pas tombé sur une parfaite innocence, et qui, dans l’intérêt de la révolution, se présentait avec des idées confuses d’utilité. C’était à cet intérêt de la révolution que les esprits rapportaient alors tout en France. On n’était ni plus féroce, ni peut-être moins ami de la justice que dans les temps antérieurs; mais on mettait tous les sentimens de bonté et de justice à assurer cette révolution, qu’on regardait comme la justice et la bonté étendues à de nombreux millions d’hommes, au lieu que la justice assise sur les tribunaux ne regarde que les individus qui l’invoquent.

Et sur quoi jugeait-on le roi coupable de la guerre? Ce n’était, certes, pas sur les analyses, les dissertations, les déclamations, les griefs spéciaux des orateurs de la convention; ce n’était pas sur les écrits trouvés après le 10 août dans l’armoire de fer du château des Tuileries; ce n’était ni sur le traité de Pilnitz qui faisait connaître les sollicitations des princes et supposait le voeu du roi, ni sur les états de paiement des gardes du corps à Coblentz; c’était sur un ensemble de circonstances notoires, sur un enchaînement de faits indubitables qui avaient saisi tous les esprits, sur un corps de preuves morales, de celles qui portent la conviction avec elles sans le secours du raisonnement, et qu’aussi le raisonnement ne peut affaiblir.

Les émigrés s’étaient armés aux frontières, en 1791, contre la révolution. Lorsque le roi partit pour Varennes, c’était pour se mettre à portée d’eux: il voulait donc diriger la guerre contre la révolution.

Monsieur est parti en même temps que lui: donc leur marche était combinée. Monsieur a bientôt été reconnu chef de l’émigration armée: donc le roi était d’accord avec l’armée des émigrés.

Bientôt on parle d’armées étrangères qui embrassent la même cause que les émigrés: donc elles sont provoquées par les chefs de l’émigration, par Monsieur; donc elles sont autorisées par le roi qui était parti avec Monsieur.

Les armées étrangères s’avancent avec les émigrés, ainsi la liaison de l’étranger et de l’émigration se vérifie par le fait: donc le roi parti avec son frère, chef de l’émigration, est d’accord avec l’étranger.

L’empereur d’Autriche est frère de la reine, la reine est ennemie déclarée de la révolution: donc l’empereur d’Autriche, provoqué par Monsieur, est aussi pressé par la reine. La reine gouverne l’esprit du roi: donc le roi est d’accord avec l’empereur d’Autriche.

Le roi rappelle ses frères par des écrits solennels, et ils ne rentrent pas: ce ne peut être que parce qu’il dément en secret les écrits qu’il publie.

Il refuse la sanction d’une loi qui les bannit, et la refuse pour constater sa liberté, donner plus de poids au rappel qu’il leur adresse: s’il n’écoutent point, ce ne peut être que parce qu’il leur fait savoir que son intention n’est pas plus changée que son sort.

L’émigration et la guerre attirent la malveillance du peuple sur sa tête, et ses frères n’en sont pas plus décidés à rentrer: quelle apparence que ses frères eussent voulu l’exposer aux dangers d’une révolte, si Louis n’eût été résolu à les braver? Lui seul pouvait disposer ainsi de sa sûreté. La tendresse fraternelle n’eût osé prendre sur elle les évènemens qui s’annonçaient. La mort du roi était sans doute un crime inutile à l’établissement de la république, puisqu’il avait un successeur; mais cette considération ne suffisait pas pour rassurer la tendresse de deux frères contre un peuple furieux jusqu’à la frénésie.

Les puissances, conjurées avec les émigrés, font précéder leurs troupes de déclarations et de manifestes où elles parlent le langage des émigrés, où elles annoncent l’intention de délivrer le roi de la dépendance où il est retenu; et leurs manifestes sont au fond la même chose que la déclaration laissée par le roi à son départ pour Varennes l’année précédente: donc les étrangers répondent au voeu du roi, à ses sollicitations secrètes, à celles de son frère avouées par lui.

Enfin, et ceci était sans contredit une forte présomption, la condition actuelle du roi était la détention; il était donc naturel qu’il désirât d’en sortir. Le sort que la constitution nouvelle lui promettait pour l’avenir était loin de valoir sa condition passée; donc il devait être bien aise d’y revenir. Voilà des armées d’étrangers et d’émigrés qui prétendent l’y ramener; donc c’est lui qui a invoqué leurs secours, donc il a appelé la guerre. Pour la multitude, la preuve la plus certaine de la vérité d’une accusation est de sentir en soi-même qu’à la place de l’accusé on aurait fait ce qui lui est imputé; et ce qu’il y a de remarquable, c’est que ce sentiment qui devrait porter à l’indulgence est ce qui détermine le plus sûrement à condamner.

Le peuple ne mettait pas en doute que l’appel des étrangers ne fût un crime; la constitution avait déclaré que le commandement d’une armée dirigée contre la nation, était une abdication de la royauté, et elle ne supposait pas même le commandement d’une armée étrangère. L’intérêt national s’expliquait bien plus haut et plus clairement que la constitution. L’avocat de Louis XVI déclara dans son plaidoyer pour le roi, «Que se mettre à la tête d’une armée et en diriger les forces contre la nation, était un grave délit. Certainement, dit-il, il ne peut pas en exister de plus grave; celui-là les embrasse tous. Il suppose, dans les combinaisons qui le préparent, toutes les perfidies, toutes les machinations, toutes les trames qu’une telle entreprise exige nécessairement. Il suppose dans ses effets toutes les horreurs, tous les fléaux, toutes les calamités qu’une guerre sanglante et intestine entraîne avec elle.»

Telle était l’opinion publique sur la question de droit; M. de Sèze n’a fait que l’exprimer. Sur les questions de fait, l’opinion générale n’était peut-être pas exempte d’erreurs; mais elle n’en renferme pas non plus d’assez palpables pour que l’égarement général fût absolument sans excuse. Répétons au reste qu’il ne s’agit pas ici de juger l’opinion, mais seulement de reconnaître quelles furent ses décisions.

S’il y avait lieu à prononcer aujourd’hui sur le jugement de la multitude, il faudrait examiner d’abord si les intentions du roi, à l’époque du départ de Monsieur et de l’arrestation de Varennes, n’avaient pas changé depuis, soit parce que le roi avait reconnu, comme il l’a dit, le voeu national qui lui avait été manifesté sur toute la routé de Varennes à Paris, et par les amendemens que le comité de révision avait faits à l’acte constitutionnel, pour rendre au pouvoir royal plus de force et de dignité que n’en avaient donné les premières rédactions.

Il faudrait vérifier ensuite par tous les moyens possibles, si les princes et les émigrés, ne se sont pas cru permis alors de servir la cause du roi, contre les défenses expresses consignées dans ses écrits patens, bien que sa correspondance secrète les eût confirmées ou ne les eût point démenties; et s’ils n’ont pas agi sur ce principe: que la volonté intime du roi, quelle que soit sa position, doit toujours être présumée conforme à ce qu’on regarde comme les droits et les intérêts de la couronne, sans égard à ses déclarations officielles et patentes. En un mot, il faudrait savoir si la guerre n’était pas hasardée officieusement par leur dévouement et leur fidélité, au lieu d’être entreprise par ses ordres.

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