Lettre Au Père
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Aujourd'hui, je ne peux évidemment pas décrire de façon immédiate tes méthodes d'éducation au cours des toutes pre-mières années, mais je peux assez bien les imaginer en les dé-duisant de ce qu'elles ont été plus tard, ainsi que de la façon dont tu traites Félix.
À quoi il convient d'ajouter cette circonstance aggravante que tu étais, à l'époque, plus jeune, donc plus alerte, plus vio-lent, plus spontané, encore plus insouciant qu'aujourd'hui ; que tu étais, en outre, totalement pris par ton commerce et que, te montrant à peine une fois par jour, tu faisais sur moi une im-pression d'autant plus profonde qu'elle était rare et que l'habi-tude ne risquait guère de l'affaiblir.
De mes premières années, je ne me rappelle qu'un incident. Peut-être t'en souvient-il aussi. Une nuit, je ne cessai de pleur-nicher en réclamant de l'eau, non pas assurément parce que j'avais soif, mais en partie pour vous irriter, en partie pour me distraire. De violentes menaces répétées plusieurs fois étant res-
tées sans effet, tu me sortis du lit, me portas sur la 1 pawlatsche
et m'y laissas un moment seul en chemise, debout devant la porte fermée. Je ne prétends pas que ce fût une erreur. Peut-être t'était-il impossible alors d'assurer le repos de tes nuits par un autre moyen ; je veux simplement, en le rappelant, caractéri-ser tes méthodes d'éducation et leur effet sur moi. Il est proba-ble que cela a suffi à me rendre obéissant par la suite, mais inté-rieurement, cela m'a causé un préjudice. Conformément à ma nature, je n'ai jamais pu établir de relation exacte entre le fait,
1 Le balcon qui fait le tour de la cour intérieure dans les maisons d'Europe Centrale.
– 6 – tout naturel pour moi, de demander de l'eau sans raison et celui, particulièrement terrible, d'être porté dehors. Bien des années après, je souffrais encore à la pensée douloureuse que cet homme gigantesque, mon père, l'ultime instance, pouvait pres-que sans motif me sortir du lit la nuit pour me porter sur la pa-wlatsche, prouvant par là à quel point j'étais nul à ses yeux.
À cette époque, ce n'était qu'un modeste début, mais ce sen-timent de nullité qui s'empare si souvent de moi (sentiment qui peut être aussi noble et fécond sous d'autres rapports, il est vrai) tient pour beaucoup à ton influence. Il m'aurait fallu un peu d'encouragement, un peu de gentillesse, j'aurais eu besoin qu'on dégageât un peu mon chemin, au lieu de quoi tu me le bouches, dans l'intention louable, certes, de m'en faire prendre un autre. Mais à cet égard, je n'étais bon à rien. Tu m'encourageais, par exemple, quand je marchais au pas et saluais bien, mais je n'étais pas un futur soldat ; ou bien tu m'encourageais quand je parvenais à manger copieusement ou même à boire de la bière, quand je répétais des chansons que je ne comprenais pas ou rabâchais tes phrases favorites, mais rien de tout cela n'appar-tenait à mon avenir. Et il est significatif qu'aujourd'hui encore, tu ne m'encourages que dans les choses qui te touchent person-nellement, quand ton sentiment de ta valeur est en cause, soit que je le blesse (par exemple, par mon projet de mariage), soit qu'il se trouve blessé à travers moi (par exemple quand Pepa m'insulte). C'est alors que tu m'encourages, que tu me rappelles ma valeur et les partis auxquels je serais en droit de prétendre, que tu condamnes entièrement Pepa. Mais sans parler du fait que mon âge actuel me rend déjà presque inaccessible à l'encou-ragement, à quoi pourrait-il me servir s'il n'apparaît que là où il ne s'agit pas de moi en premier lieu.
Autrefois, j'aurais eu besoin d'encouragement en toutes cir-constances. Car j'étais déjà écrasé par la simple existence de ton
– 7 – corps. Il me souvient, par exemple, que nous nous déshabillions souvent ensemble dans une cabine. Moi, maigre, chétif, étroit ; toi, fort grand, large. Déjà dans la cabine je me trouvais lamen-table, et non seulement en face de toi, mais en face du monde entier, car tu étais pour moi la mesure de toutes choses. Mais quand nous sortions de la cabine et nous trouvions devant les gens, moi te tenant la main, petite carcasse pieds nus vacillant sur les planches, ayant peur de l'eau, incapable de répéter les mouvements de natation que, dans une bonne intention, certes, mais à ma grande honte, tu ne cessais littéralement pas de me montrer, j'étais très désespéré et, à de tels moments, mes tristes expériences dans tous les domaines s'accordaient de façon grandiose. Là où j'étais encore le plus à l'aise, c'est quand il t'ar-rivait de te déshabiller le premier et que je pouvais rester seul dans la cabine pour retarder la honte de mon apparition publi-que, jusqu'au moment où tu venais voir ce que je devenais et où tu me poussais dehors. Je t'étais reconnaissant de ce que tu ne semblais pas remarquer ma détresse, et, d'autre part, j'étais fier du corps de mon père. Il subsiste d'ailleurs aujourd'hui encore une différence de ce genre entre nous.
À ceci répondit par la suite ta souveraineté spirituelle. Grâce à ton énergie, tu étais parvenu tout seul à une si haute position que tu avais une confiance sans bornes dans ta propre opinion. Ce n'était pas même aussi évident dans mon enfance que cela le fut plus tard pour l'adolescent. De ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Ton opinion était juste, toute autre était folle, extrava-gante, meschugge, anormale. Et avec cela, ta confiance en toi-même était si grande que tu n'avais pas besoin de rester consé-quent pour continuer à avoir raison. Il pouvait aussi arriver que tu n'eusses pas d'opinion du tout, et il s'ensuivait nécessaire-ment que toutes les opinions possibles en l'occurrence étaient fausses, sans exception. Tu étais capable, par exemple, de pester contre les Tchèques, puis contre les Allemands, puis contre les Juifs, et ceci non seulement à propos de points de détail, mais à
– 8 – propos de tout, et, pour finir, il ne restait plus rien en dehors de toi. Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu'ont les ty-rans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, ruais sur leur propre personne. C'est du moins ce qu'il me semblait.
Au vrai, tu avais si souvent raison contre moi que c'en était surprenant ; rien de plus naturel quand cela se passait en paro-les, car nous allions rarement jusqu'à la conversation, mais tu avais raison même dans les faits. Cependant, il n'y avait, là non plus, rien de spécialement incompréhensible : j’étais lourde-ment comprimé par toi en tout ce qui concernait ma pensée, même et surtout là où elle ne s'accordait pas avec la tienne. Ton jugement négatif pesait dès le début sur toutes mes idées indé-pendantes de toi en apparence ; il était presque impossible de supporter cela jusqu'à l'accomplissement total et durable de l'idée. Ici, je ne parle pas de je ne sais quelles idées supérieures, mais de n'importe quelle petite affaire d'enfant. Il suffisait sim-plement d'être heureux à propos d'une chose quelconque, d'en être empli, de rentrer à la maison et de le dire, et l'on recevait en guise de réponse un sourire ironique, un hochement de tête, un tapotement de doigts sur la table : « J'ai déjà vu mieux », ou bien : « Viens me dire ça à moi », ou bien : « Je n'ai pas la tête aussi reposée que toi », ou bien : « ça te fait une belle jambe ! », ou bien encore : « En voilà un événement ! » Il va sans dire qu'on ne pouvait pas te demander de l'enthousiasme pour cha-cune de nos bagatelles d'enfants, alors que tu étais plongé dans les soucis et les peines. D'ailleurs, il ne s'agissait pas de cela. L'important, c'est plutôt qu'en vertu de ta nature opposée à la mienne et par principe, tu étais toujours poussé à préparer des déceptions de ce genre à l'enfant, que l'opposition s'aggravait constamment grâce à l'accumulation du matériel, qu'elle se ma-nifestait par habitude, même quand tu étais par hasard de mon avis et que, puisque aussi bien il s'agissait de ta personne et que ta personne faisait autorité en tout, les déceptions de l'enfant n'étaient pas des déceptions de la vie courante, mais touchaient
– 9 – droit au cœur. Le courage, l'esprit de décision, l'assurance, la joie de faire telle ou telle chose ne pouvaient pas tenir jusqu'au bout quand tu t'y opposais ou même quand on pouvait te sup-poser hostile ; et cette supposition, on pouvait la faire à propos de presque tout ce que j'entreprenais.
Cela s'appliquait aussi bien aux idées qu'aux personnes. Il te suffisait que quelqu'un m'inspirât un peu d'intérêt ― étant don-né ma nature, cela ne se produisait pas souvent ― pour interve-nir brutalement par l'injure, la calomnie, les propos avilissants, sans le moindre égard pour mon affection et sans respect pour mon jugement. Des êtres innocents et enfantins durent en pâtir. Ce fut le cas de l'acteur yiddish Löwy, par exemple. Sans le connaître, tu le comparais à de la vermine, en t'exprimant d'une façon terrible que j'ai maintenant oubliée, et tu avais automati-quement recours au proverbe des puces et des chiens, comme tu le faisais si souvent au sujet des gens que j'aimais. Je me rap-pelle particulièrement bien l'acteur, parce qu'à cette époque, j'ai écrit ce qui suit sur ta manière de parler de lui. « C'est ainsi que mon père parle de mon ami (qu'il ne connaît pas du tout), uni-quement parce qu'il est mon ami. C'est quelque chose que je pourrai toujours lui opposer quand il me reprochera mon man-que de gratitude et d'amour filial. » Je n'ai jamais pu compren-dre que tu fusses aussi totalement insensible à la souffrance et à la honte que tu pouvais m'infliger par tes propos et tes juge-ments. Moi aussi, je t'ai sûrement blessé plus d'une fois en paro-les, mais je savais toujours que je te blessais, cela me faisait mal, je ne pouvais pas me maîtriser assez pour retenir le mot, j'étais encore en train de le prononcer que je le regrettais déjà. Tandis que toi, tu attaquais sans te soucier de rien, personne ne te fai-sait pitié, ni sur le moment, ni après, on était absolument sans défense devant toi.
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Cependant, tu procédais de la sorte dans toute ta manière d'élever un enfant. Je crois que tu as un certain talent d'éduca-teur ; ton éducation aurait certainement pu être utile à un être fait de la même pâte que toi ; il aurait aperçu le bon sens de ce que tu disais, n'aurait point eu d'autres soucis et aurait tranquil-lement accompli les choses de cette façon ; mais pour l'enfant que j'étais, tout ce que tu me criais était positivement un com-mandement du ciel, je ne l'oubliais jamais, cela restait pour moi le moyen le plus important dont je disposais pour juger le monde, avant tout pour te juger toi-même, et, sur ce point, tu faisais complètement faillite. Étant enfant, je te voyais surtout aux repas et la plus grande partie de ton enseignement consis-tait à m'instruire dans la manière de se conduire convenable-ment à table. Il fallait manger de tout ce qui était servi, s'abste-nir de parler de la qualité des plats ― mais il t'arrivait souvent de trouver le repas immangeable, tu traitais les mets de « bous-tifaille », ils avaient été gâtés par cette « idiote » (la cuisinière). Comme tu avais un puissant appétit et une propension particu-lière à manger tout très chaud, rapidement et à grandes bou-chées, il fallait que l'enfant se dépêchât ; il régnait à table un silence lugubre entrecoupe de remontrances : « Mange d'abord, tu parleras après », ou bien : « Plus vite, plus vite, plus vite », ou bien : « Tu vois, j'ai fini depuis longtemps. » On n'avait pas le droit de ronger les os, toi, tu l'avais. On n'avait pas le droit de laper le vinaigre, toi, tu l'avais. L'essentiel était de couper le pain droit, mais il était indifférent que tu le fisses avec un couteau dégouttant de sauce. Il fallait veiller à ce qu'aucune miette ne tombât à terre, c'était finalement sous ta place qu'il y en avait le plus. À table, on ne devait s'occuper que de manger, mais toi, tu te curais les ongles, tu te les coupais, tu taillais des crayons, tu te nettoyais les oreilles avec un cure-dent. Je t'en prie, père, com-prends-moi bien, toutes ces choses étaient des détails sans im-portance, elles ne devenaient accablantes pour moi que dans la mesure où toi, qui faisais si prodigieusement autorité à mes yeux, tu ne respectais pas les ordres que tu m'imposais. Il s'en-
– 11 – suivit que le monde se trouva partagé en trois parties : l'une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n'avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi ; une autre, qui m'était infiniment lointaine, dans laquelle tu vi-vais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t'irriter parce qu'ils n'étaient pas suivis ; une troisième, enfin, où le reste des gens vivait heureux, exempt d'ordres et d'obéissance. J'étais constamment plongé dans la honte, car, ou bien j'obéissais à tes ordres et c'était honteux puisqu'ils n'étaient valables que pour moi ; ou bien je te défiais et c'était encore honteux, car comment pouvais-je me permettre de te défier ! Ou bien je ne pouvais pas obéir parce que je ne possédais ni ta force, ni ton appétit, ni ton adresse et c'était là en vérité la pire des hontes. C'est ainsi que se mouvaient, non pas les réflexions, mais les sentiments de l'en-fant.
Ma situation d'alors paraîtra plus claire si je la compare à celle de Félix. Lui aussi, tu le traites d'une manière analogue, tu vas même jusqu'à employer à son égard un moyen d'éducation particulièrement pénible, puisque, lorsqu'il commet ce que tu juges une inconvenance à table, tu ne te contentes pas de lui dire comme tu me le disais jadis : « Tu es un gros cochon », mais ajoutes : « Un vrai Hermann » ou « Tout comme ton père. », Or, il est possible ― on ne peut pas dire plus que « pos-sible » ― que cela ne nuise pas à Félix de façon essentielle, car tu n'es pour lui qu'un grand-père ― un grand-père doué d'une importance particulière, il est vrai ― tu n'es pas tout, comme tu l'étais pour moi ; en outre, Félix est un caractère calme, déjà viril, en quelque sorte, et tu peux le décontenancer par ta voix de tonnerre, mais non le marquer de façon durable, d'autant qu'il est relativement peu avec toi et se trouve soumis à d'autres influences ; tu es plutôt pour lui quelque chose de cher et de curieux, où il peut choisir ce qui lui plaît. Pour moi, tu n'étais
– 12 – pas une curiosité, je ne pouvais pas choisir, il me fallait tout prendre.
Et ceci sans pouvoir faire d'objection, car il t'est impossible, de prime abord, de parler calmement d'une chose avec laquelle tu n'es pas d'accord ou qui, simplement, ne part pas de toi. Ces dernières années, tu expliques cela par ta susceptibilité cardia-que, mais tu n'as jamais été différent, que je sache ; ta suscepti-bilité cardiaque te fournit tout au plus un moyen d'exercer ta domination plus sévèrement, puisque le seul fait d'y penser étouffe l'ultime objection chez les autres. Ce n'est naturellement pas un reproche, mais la constatation d'un fait. Pour ce qui est d'Ottla, par exemple, tu dis souvent : « Mais c'est qu'on ne peut pas lui parler, elle vous saute aussitôt au visage », le fait est pourtant que ce n'est pas du tout elle qui saute ; tu confonds la chose avec la personne ; la chose te saute au visage et tu la juges sur-le-champ, sans entendre la personne ; les arguments qu'on avance ensuite ne peuvent que t'irriter davantage, jamais te convaincre. Tu ne parles plus que pour ajouter : « Fais ce que tu veux ; s'il ne tient qu'à moi, tu es libre ; tu es majeur, je n'ai pas de conseils à te donner », et tout cela avec cette voix basse, en-rouée et effrayante, qui exprime la colère et la condamnation totale et qui me fait moins trembler aujourd'hui que dans mon enfance, parce que le sentiment de culpabilité exclusif ressenti par l'enfant est remplacé en partie par une certaine connais-sance de notre détresse à tous deux.
L'impossibilité d'avoir des relations pacifiques avec toi eut encore une autre conséquence, bien naturelle en vérité : je per-dis l'usage de la parole. Sans doute n'aurais-je jamais été un grand orateur, même dans d'autres circonstances, mais j'aurais tout de même parlé couramment le langage humain ordinaire. Très tôt, cependant, tu m'as interdit de prendre la parole : « Pas de réplique ! », cette menace et la main levée qui la soulignait
– 13 – m'ont de tout temps accompagné. Devant toi dès qu'il s'agissait de tes propres affaires, tu l'étais un excellent orateur, je pris une manière de parler saccadée et bégayante, mais ce fut encore trop pour ton goût et je finis par me taire, d'abord par défi peut-être, puis parce que je ne pouvais plus ni penser ni parler en ta présence. Et comme tu étais mon véritable éducateur, les effets s'en sont fait sentir partout dans ma vie. D'une manière géné-rale, tu commets une singulière erreur en croyant que je ne me suis jamais soumis à ta volonté. Je puis dire que le principe de ma conduite à ton égard n'a pas l'été « Toujours contre tout », ainsi que tu le crois et me le reproches. Au contraire : si je t'avais moins bien obéi, tu serais sûrement beaucoup plus satis-fait de moi. Contrairement à ce que tu penses, ton système pé-dagogique a touché juste ; je n'ai échappé à aucune prise ; tel que je suis, je suis (abstraction faite, bien entendu, des données fondamentales de la vie et de son influence) le résultat de ton éducation et de mon obéissance. Si ce résultat t'est néanmoins pénible, si même tu te refuses inconsciemment à le reconnaître pour le produit de ton éducation, cela tient précisément à ce que ta main et mon matériel ont été si étrangers l'un à l'autre. Tu disais : « Pas de réplique ! » voulant amener par là à se taire en moi les forces qui t'étaient désagréables, mais l'effet produit était trop fort, j'étais trop obéissant, je devins tout à fait muet, je baissai pavillon devant toi et n'osai plus bouger que quand j'étais assez loin pour que ton pouvoir ne pût plus m'atteindre, au moins directement. Mais tu restais là et tout te semblait une fois de plus être « contre », alors qu'il s'agissait simplement d'une conséquence naturelle de ta force et de ma faiblesse.
Tes moyens les plus efficaces d'éducation orale, ceux du moins qui ne manquaient jamais leur effet sur moi, étaient les injures, les menaces, l'ironie, un rire méchant et chose remar-quable tes lamentations sur toi-même.
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Je ne me rappelle pas que tu m'aies jamais injurié de façon directe ou avec de vrais gros mots. Ce n'était d'ailleurs pas né-cessaire, tu avais tant d'autres moyens à ta disposition et, au surplus, les injures pleuvaient si fort sur les autres personnes de mon entourage tant à la maison qu'au magasin, surtout au ma-gasin que, petit garçon, j'en étais parfois étourdi ; je ne voyais pas pourquoi elles ne m'auraient pas été destinées, les gens que tu injuriais n'étant assurément pas pires que moi et ne te don-nant sûrement pas plus de mécontentement. Là encore, je re-trouvais ta mystérieuse innocence, le mystérieux pouvoir qui te rendait inattaquable, tu injuriais les gens sans t'en faire le moindre scrupule ; qui plus est, tu condamnais les injures chez les autres, auxquels tu les interdisais.
Tu renforçais les injures par des menaces qui, elles, me concernaient bel et bien. Terrible était, par exemple, bien que je ne fusse pas sans savoir que rien de grave ne s'ensuivrait (il est vrai qu'étant petit, je ne le savais pas) ce « Je te déchirerai comme un poisson », mais que tu en fusses capable se serait presque accordé à l'image que j'avais de ton pouvoir. Terribles aussi étaient ces moments où tu courais en criant autour de la table pour nous attraper, tu n'en avais pas du tout l'intention, mais tu faisais semblant, et où maman, pour finir, avait l'air de nous sauver. Une fois de plus, telle était l'impression de l'enfant, on avait conservé la vie par l'effet de ta grâce et on continuait à la porter comme un Présent immérité. À ce même ordre de cho-ses appartiennent tes menaces concernant les suites de la déso-béissance. Quand j'entretenais quelque chose qui te déplaisait et que tu me menaçais d'un échec, mon respect de ton opinion était si grand que l'échec était inéluctable, même s'il ne devait se produire que plus tard. Je perdis toute confiance dans mes pro-pres actes. Je devins instable, indécis. Plus je vieillissais, plus grossissait le matériel que tu pouvais m'opposer comme preuve de mon peu de valeur ; peu à peu, les faits te donnèrent raison à certains égards. Encore une fois, je me garde bien d'affirmer que
– 15 – tu es seul responsable de ce que je suis devenu, tu n'as fait qu'aggraver ce qui était, mais tu l'as beaucoup aggravé, préci-sément parce que tu avais un grand ascendant sur moi et que tu usais de tout ton pouvoir.
Tu avais une confiance spéciale dans l'éducation par l'ironie, elle s'accordait d'ailleurs au mieux avec ta supériorité sur moi. Dans ta bouche, une réprimande prenait généralement cette forme : « Tu ne peux pas faire cela de telle ou telle manière ? C'est déjà trop te demander, je suppose ? Naturellement, tu n'as pas le temps ? » et ainsi de suite. Chacune de ces questions s'ac-compagnait d'un rire et d'un visage courroucés. On se trouvait en quelque sorte déjà puni avant de savoir qu'on avait fait quel-que chose de mal. Exaspérantes étaient aussi ces remontrances où l'on était traité en tiers, comme si l'on n'était pas même di-gne de tes paroles méchantes ; où tu parlais pour la forme à maman, alors qu'en fait tu t'adressais à moi, puisque j'étais pré-sent : « Bien entendu, on ne peut pas obtenir cela de Monsieur mon fils » et autres choses du même genre (la contrepartie de ceci, c'est que j'en vins à ne plus oser t'interroger directement quand maman était là ; plus tard, l'habitude m'empêcha de pen-ser à le faire. Il était beaucoup moins dangereux pour l'enfant de questionner sa mère assise à côté de toi, on lui demandait : « Comment va ton père ? » et ainsi, on se protégeait des surpri-ses). Il y avait naturellement des cas où l'on approuvait fort l'ironie, notamment quand elle touchait quelqu'un d'autre, Elli, par exemple, avec laquelle j'ai été brouillé pendant des années. C'était pour moi une vraie fête de la méchanceté et de la joie maligne que de t'entendre lui dire presque à chaque repas quel-que chose comme : « Il faut qu'elle se tienne à dix mètres de la table, cette faiseuse d'embarras » et de te voir, plein de colère dans ton fauteuil, essayer d'imiter sans la plus légère trace de gentillesse ou de bonne humeur, en ennemi acharné, la manière excessivement repoussante pour ton goût dont elle se tenait à table. Que de fois ces scènes et d'autres semblables se sont répé-
– 16 – tés, quel piètre résultat elles ont donné, en fait ! Cela tient, je crois, à ce que ton déploiement de colère et d'irritation ne pa-raissait pas se trouver dans un rapport juste avec la chose elle-même ; on n'avait pas le sentiment que ta colère avait été pro-voquée par cette circonstance insignifiante qu'on était trop loin de la table, mais qu'elle avait été là d'emblée dans toute son am-pleur, et que c'était par hasard si elle avait saisi juste cette occa-sion d'éclater. Comme on était persuadé qu'une occasion se trouverait de toute manière, on ne se surveillait pas spéciale-ment et par surcroît, la sensibilité s'émoussait sous les menaces perpétuelles ; peu à peu, on acquérait presque la certitude qu'on ne serait pas battu. On se transformait en enfant maussade, inattentif, désobéissant, ne songeant jamais qu'à un moyen de fuite, de fuite intérieure le plus souvent. C'est ainsi que tu as souffert, que nous avons souffert. De ton point de vue, tu avais bien raison de dire en usant de ta formule habituelle (comme tu l'as fait récemment encore au sujet d'une lettre reçue de Cons-tantinople), les dents serrées et riant de ce rire guttural qui, le premier, avait suggéré à l'enfant une représentation de l’enfer : « En voilà une bande !»
Il semblait absolument incompatible avec cette position à l'égard de tes enfants que tu pusses te plaindre en public, ce qui t'arrivait pourtant très souvent. Étant enfant, j'avoue que je n'y étais nullement sensible (je le devins plus tard) et que je ne comprenais pas comment tu pouvais t'attendre à trouver de la sympathie. Tu étais si gigantesque à tous égards : quelle impor-tance pouvais-tu attacher à notre pitié, voire à notre aide ? Tu aurais dû, en fait, les mépriser, comme tu nous méprisais si souvent nous-mêmes. En conséquence, je ne croyais pas à tes lamentations et cherchais derrière elles je ne sais quelle inten-tion secrète. Je n'ai compris que plus tard que tes enfants te fai-saient réellement souffrir mais, à cette époque où tes plaintes auraient pu rencontrer encore une sensibilité enfantine ouverte sans réticences et prête à donner toute son aide, elles ne repré-
– 17 – sentaient une fois de plus qu'un moyen pas trop évident d'édu-cation et d'humiliation, moyen sans grande force en soi, mais qui entraînait une conséquence secondaire nuisible, à savoir que l'enfant s'habituait à ne pas prendre au sérieux les choses dont, précisément, il aurait dû ressentir la gravité.
Par bonheur, il y avait tout de même des exceptions ; elles se produisaient quand tu souffrais sans rien dire, quand l'amour et la bonté appliquaient leur force à triompher de tout ce qui leur était contraire et à le saisir immédiatement. Certes, cela arrivait rarement, mais c'était merveilleux. C'était, par exemple, quand il faisait chaud l'été et que je te voyais somnoler au ma-gasin après le déjeuner, l'air las, le coude appuyé sur le comp-toir ; ou bien le dimanche, quand tu venais, éreinté, nous re-joindre à la campagne ; ou bien lors d'une grave maladie de maman, quand tu te tenais à la bibliothèque, tout secoué de sanglots ; ou bien pendant ma dernière maladie, quand tu en-trais doucement dans la chambre d'Ottla pour me voir, que tu restais sur le seuil, tendais le cou pour m'apercevoir au lit et te bornais à me saluer de la main, par égard pour ma fatigue. À de tels moments, l'on se couchait et l'on pleurait de bonheur, et je pleure maintenant encore en l'écrivant.
Tu as aussi une façon particulièrement belle de sourire, si-lencieuse, paisible, bienveillante, un sourire qu'on rencontre rarement et qui pouvait vous rendre très heureux s'il vous était destiné. Je ne me rappelle pas que tu me l'aies expressément accordé dans mon enfance, mais cela a bien dû se produire, pourquoi me l'aurais-tu refusé en ce temps-là, puisque tu me jugeais encore innocent et que j'étais ton grand espoir. À la lon-gue, d'ailleurs, ces impressions agréables n'ont pas eu d'autre résultat que d'accroître mon sentiment de culpabilité et de me rendre le monde encore plus incompréhensible.
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Je préférais m'en tenir à ce qui était durable et fondé sur les faits. Pour m'affirmer un peu en face de toi, en partie aussi pour exercer une espèce de vengeance, je ne tardai pas à observer, à recueillir, à exagérer les petits ridicules que je découvrais en toi. Comment, par exemple, tu te laissais éblouir par des personnes qui n'étaient généralement haut placées qu'en apparence et dont tu ne te lassais pas de parler, que ce fût un conseiller d'Empire ou quelque autre personnage (d'autre part, j'avais mal à la pensée que tu croyais, toi, mon père, avoir besoin de ces confirmations dérisoires de ta valeur et que tu en tirais vanité). Ou bien j'observais ta prédilection pour les expressions indécen-tes, proférées autant que possible d'une voix forte, et dont tu riais comme si tu avais dit quelque chose de particulièrement réussi, alors que ce n'était, justement, qu'une vulgaire petite inconvenance (mais j'y voyais en même temps une manifesta-tion de ta vitalité, humiliante pour moi). Bien entendu, ces di-verses observations existaient en foule ; elles faisaient mon bonheur, elles me fournissaient l'occasion de chuchotements et de moqueries, tu t'en apercevais parfois, tu t'en fâchais, tu les considérais comme de la méchanceté, de l'impertinence ; mais, crois-moi, ce n'était rien d'autre pour moi qu'un moyen d'ail-leurs inefficace de me maintenir, c'étaient des plaisanteries comme celles qu'on répand sur le compte des dieux et des rois, plaisanteries qui non seulement peuvent s'allier au plus profond respect, mais encore en font partie.
D'ailleurs, en accord avec la situation analogue que tu avais à mon égard, tu as tenté, toi aussi, une espèce de contre-attaque. Tu aimais à rappeler à quel point exagéré ma vie était agréable, à quel point j'ai été bien traité. C'est exact, mais je ne crois pas, les circonstances ayant été ce qu'elles étaient, que cela m'ait servi à grand-chose.
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Ma mère était infiniment bonne pour moi, c'est vrai, mais ce n'était que relativement à toi, c'est-à-dire, pour moi, dans un mauvais rapport. Sans le savoir, elle jouait le rôle du rabatteur à la chasse. Pour le cas bien improbable où, en engendrant le défi, la répulsion, voire la haine, ton éducation aurait pu me permet-tre de marcher tout seul, ma mère de son côté compensait ce risque par sa bonté et ses paroles raisonnables (dans le gâchis de mon enfance, elle était l'idéal même de la raison), par son intercession, et j'étais encore une fois rejeté dans ton cercle d'où, sans cela, je me serais peut-être échappé pour notre bien commun. Ou encore les choses étaient telles que nous n'en ve-nions pas à une vraie réconciliation, ma mère se contentait de me protéger en secret contre toi, me donnait, me permettait quelque chose en secret, et j'étais de nouveau la créature sour-noise, le tricheur qui se sentait coupable et qui, du fait de sa nul-lité, était incapable d'obtenir autrement que par des chemins détournés même les choses auxquelles il pensait avoir droit. Plus tard, bien sûr, je m'habituai à prendre également ces che-mins pour rechercher ce qui ne me revenait nullement de droit, même à mes propres yeux. La conscience de ma culpabilité s'en trouva encore aggravée.
Il est encore vrai que tu ne m'as pour ainsi dire jamais vrai-ment battu. Mais tes cris, la rougeur de ton visage, ta manière hâtive de détacher tes bretelles et de les disposer sur le dossier d'une chaise, tout cela était presque pire que les coups. Il en va de même pour un homme qui est sur le point d'être pendu. Si on le pend vraiment, il meurt et tout est fini. Mais qu'on l'oblige à assister à tous les préparatifs de la pendaison, qu'on ne lui communique la nouvelle de sa grâce que lorsque le nœud lui pend déjà sur la poitrine, et il se peut qu'il ait à en souffrir toute sa vie. Pour comble, l'accumulation de tous ces moments où, selon l'opinion que tu manifestais clairement, j'aurais mérité des coups et n'y avais échappé de justesse que par l'effet de ta miséricorde, faisait naître en moi, une fois de plus, une grande
– 20 – conscience de ma culpabilité. Je tombais sous ta coupe de tous les côtés à la fois.
Tu m'as depuis toujours fait un reproche (en tête à tête ou devant d'autres personnes, tu n'étais nullement sensible à ce que ce dernier procédé avait d'humiliant pour moi, les affaires de tes enfants étaient toujours des affaires publiques) d'avoir vécu grâce à ton travail dans la tranquillité, le confort, l'abon-dance. Ici, je pense à certaines remarques qui auraient positi-vement dû me creuser des rides dans le cerveau, telles que : « Dès l'âge de sept ans, je circulais de village en village avec ma carriole… Nous étions obligés de dormir tous dans une seule pièce… Nous étions heureux quand nous avions des pommes de terre à manger… J'étais si mal vêtu en hiver que j'ai eu des plaies ouvertes aux jambes pendant des années… Tout petit gar-çon, il me fallait déjà aller à Pisek pour travailler au magasin… Chez moi, on ne me donnait rien ; même, quand j'ai été soldat, c'est encore moi qui envoyais de l'argent à la maison… Mais tout de même, tout de même, pour moi mon père était toujours mon père. Qui donc sait cela aujourd’hui ? Qu'en savent donc les en-fants ? Est-ce qu'un enfant d'aujourd'hui peut le comprendre ? » En d'autres circonstances, de tels récits auraient pu constituer un excellent moyen pédagogique, ils auraient pu fortifier l'en-fant et l'encourager à surmonter des souffrances et des priva-tions analogues à celles que le père avait endurées. Mais ce n'est pas là ce que tu voulais. Grâce aux résultats de tes efforts, préci-sément, la situation était plus la même, rien ne fournissait plus l'occasion de se distinguer de la manière dont tu l'avais fait. Cette occasion, il aurait fallu, pour commencer, la créer par la force et l'action subversive (à supposer que nous eussions eu l'esprit de décision et la force nécessaires pour cela, à supposer aussi que maman, de son côté, n'eût pas tenté de nous en empê-cher par ses propres moyens). Mais tout cela, tu étais bien loin de le vouloir, c'était même ce que tu appelais ingratitude, extra-vagance, désobéissance, trahison, folie. Ainsi, tandis que d'un
– 21 – côté tu nous y poussais par ton exemple, par des récits qui nous accablaient de honte, tu nous l'interdisais de l'autre avec la der-nière sévérité. S'il en avait été autrement, tu aurais dû, abstrac-tion faite des circonstances secondaires, être réellement ravi de l'aventure d'Ottla à Zürau. Elle voulait vivre dans le pays d'où tu étais venu, elle voulait connaître le travail et les privations que tu avais connus et, de même que tu avais été indépendant de ton père, elle refusait de jouir des fruits de ton travail. Étaient-ce là des intentions si terribles ? Si éloignées de ton exemple et de ton enseignement ? Il est vrai, les desseins d'Ottla se sont finale-ment soldés par un échec, ils ont été réalisés de façon un peu ridicule peut-être, avec trop de tapage, sans assez d'égards pour ses parents. Mais en était-elle seule responsable, la faute n'en était-elle pas aussi aux circonstances et, surtout, à l'éloignement que tu éprouvais pour elle ? Cet éloignement était-il moins grand au magasin (ainsi que tu as essayé de t'en persuader toi-même plus tard) qu'il ne le fut par la suite à Zürau ? Et n'est-il pas absolument certain que tu avais le pouvoir de transformer cette aventure et de la rendre excellente (à supposer que tu eus-ses été à même de te vaincre à ce point) en lui accordant tes en-couragements, tes conseils, ton contrôle, ou même, en te bor-nant simplement à la tolérer ?
À l'occasion de ces sortes d'expériences, tu avais coutume de dire sur un ton de plaisanterie amère que nous avions la vie trop belle. En un sens pourtant, cette plaisanterie n'en est pas une. Ce que tu avais acquis en luttant, nous le recevions de ta main, mais ce combat pour la vie extérieure qui t'avait été immédia-tement accessible et qui, bien entendu, ne nous était pas plus épargné qu'à toi, il nous fallait le gagner sur le tard, à l'âge adulte, avec des forces qui étaient demeurées celles d'un enfant. Je ne prétends pas qu'à cause de cela notre situation soit force-ment plus défavorable que ne l'était la tienne, il est bien proba-ble au contraire que toutes deux se valent (ce qui n'implique d'ailleurs aucune comparaison des aptitudes fondamentales),
– 22 – nous sommes simplement désavantagés par le fait que nous ne pouvons pas nous vanter de notre détresse, ni nous en servir pour humilier les autres, ainsi que tu le faisais. Je ne nie pas non plus qu'il m'eut été possible de tirer un profit normal des fruits de ton travail si largement couronné de succès, de les met-tre en valeur et de travailler à ton bonheur en continuant à les exploiter, mais précisément, notre éloignement mutuel s'y op-posait. Je pouvais jouir de ce que tu me donnais, mais seule-ment dans l'humiliation, dans la fatigue et la faiblesse, dans la conscience de ma culpabilité. C'est pourquoi je ne pouvais te montrer de reconnaissance qu'à la manière d'un mendiant, et non par mes actes.
Au-dehors, toute cette éducation produisit un premier ef-fet : je me mis à fuir tout ce qui, même de loin, pouvait me faire penser à toi. Et d'abord le magasin. En soi cependant, j'aurais dû y prendre grand plaisir, surtout quand j'étais enfant et tant que ce fut une simple boutique : il était si animé, si bien éclairé le soir, on y voyait, on y entendait tant de choses ; on pouvait aussi s'y rendre utile par-ci par-là, s'y distinguer, et surtout t'admirer dans le déploiement de tes extraordinaires dons de commerçant, admirer ton art de vendre, de traiter les gens, de faire des plaisanteries, d'être infatigable, de prendre une déci-sion immédiate dans les cas douteux, etc. Rien que ta façon de faire un paquet ou d'ouvrir une caisse était un spectacle digne d'être vu, et toutes ces choses, l'une dans l'autre, n'étaient certes pas la pire des écoles pour un enfant. Mais comme la frayeur que tu m'inspirais m'envahissait peu à peu de tous côtés, le ma-gasin lui-même finit par me causer un malaise. Les événements qui s'y passaient et qui d'abord m'avaient semblé aller de soi, maintenant me faisaient souffrir et m'accablaient de honte, ici je pense en particulier à ta manière de traiter le personnel. Je ne sais pas, il se peut qu'elle ait été la même dans toutes les mai-sons de commerce (à l'époque ou j'étais à l'Assecurazioni Gene-rali, elle ressemblait vraiment beaucoup à la tienne et je motivai