Lettre Au Père

Frank Kafka · Chapitre 2 sur 2 · partie 3/3

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Lettre Au Père

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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à avoir ce logement, c'est uniquement parce que je le croyais nécessaire à mon travail littéraire. Tout cela n'a donc pas été provoqué par un excès de travail, ainsi que tu te l'es toujours imaginé. Il y a eu des années où, en pleine santé, j'ai passé plus de temps à traîner sur le canapé que tu ne l'as jamais fait dans ta vie entière, en comptant toutes tes maladies. Quand je te quittais en courant, l'air excessivement affairé, c'était générale-ment pour aller me coucher dans ma chambre. La somme totale de travail que j'ai produite tant à la maison qu'au bureau (où, certes, la paresse n'attire guère l'attention, et la mienne était tenue en lisière par mon caractère timoré) est infime. Si tu en avais un aperçu, tu serais épouvanté. Il est probable que la pa-resse n'était pas dans ma nature, mais je n'avais rien à faire. Là où je vivais, j'étais rejeté, condamné, écrasé, et quoique je fisse vraiment les efforts les plus désespérés pour trouver un refuge ailleurs, ce n'était pas là un travail, il s'agissait d'une tâche im-possible qui, à quelques petites exceptions près, n'était pas à la mesure de mes forces.

C'est donc dans cet état que je fus laissé libre de choisir une profession. Mais avais-je encore l'usage d'une pareille liberté ? Avais-je donc encore assez de confiance en moi pour accéder à une profession véritable ? Mon appréciation de moi-même était beaucoup plus dépendante de toi que de n'importe quoi d'autre, d'un succès extérieur par exemple. Le succès n'était que le ré-confort d'un instant, rien de plus, mais de l'autre côté, ton poids m'entraînait de plus en plus lourdement. Jamais, pensais-je, je ne passerais l'examen de première classe à l'école communale, mais je le passais, j'avais même un prix ; dans ce cas, je serais certainement refuse à l'examen d'entrée du lycée, mais j'étais reçu ; maintenant, j'étais sûr d'échouer en première du lycée, mais je n'échouais pas et je continuais à monter de classe. Ce-pendant, je n'en tirais aucune raison d'espoir, au contraire, j'étais toujours convaincu ― et le désaveu que je lisais sur ton visage m'en fournissait bel et bien la preuve ― que plus j'avais

 

– 41 – de succès, et plus l'issue serait finalement désastreuse. Je voyais souvent en pensée la terrible assemblée des professeurs (le lycée n'est ici que l'exemple le plus conforme à l'ensemble, mais tout se passait de façon analogue autour de moi) qui, lorsque j'aurais passé avec succès l'examen de première, puis de seconde, se ré-unirait en seconde, puis en troisième, etc., pour examiner ce cas unique et révoltant et découvrir comment j'avais pu, moi, le plus incapable et en tout cas le plus ignorant de tous, arriver sour-noisement jusqu'à une pareille hauteur, jusqu'à cette classe qui, maintenant que l'attention générale était attirée sur moi, allait naturellement me vomir aussitôt, au milieu de l'allégresse de tous les justes délivrés de ce cauchemar. Il n'est pas facile pour un enfant de vivre avec de pareilles idées. Dans ces conditions, que m'importait l’enseignement ? L'enseignement et non seu-lement l'enseignement, mais tout ce qu'il y avait autour de moi à cet âge décisif ― m'intéressait à peu près autant que les petites transactions courantes qu'il a encore à effectuer en qualité d'employé de banque peuvent intéresser un fraudeur qui est encore en place et tremble d'être découvert. Tout était si petit, si lointain à côté de l'essentiel. Cela continua jusqu'à l'examen de maturité que, cette fois, je passai vraiment en partie par fraude, puis ce fut la fin ; maintenant, j'étais libre. Si, en dépit de la contrainte du lycée, je ne m'étais jamais soucié que de moi, qu'allait-ce être maintenant que j'étais libre ! Il ne pouvait donc y avoir aucune liberté véritable pour moi dans le choix d'une profession, je me disais : en face de l'essentiel, tout me sera aus-si indifférent que les matières étudiées au lycée, il s'agit donc de trouver la profession qui, sans blesser par trop mon amour-propre, autorisera le mieux mon indifférence. Ainsi, les études de droit allaient de soi. De petits essais contraires, suggérés par la vanité et un espoir absurde, tels que des études de chimie qui ont duré quinze jours et des études d'allemand qui ont duré six mois, ne firent que me fortifier dans ma conviction de principe. Je fis donc des études de droit. C'est-à-dire que, m'épuisant sé-rieusement les nerfs pendant les quelques mois qui précédaient

 

– 42 – les examens, je me suis nourri spirituellement d'une sciure de bois que, pour comble, des milliers de bouches avaient déjà mâ-chée pour moi. Mais en un sens, c'était justement cela qui était de mon goût, comme auparavant au lycée et plus tard au bu-reau, car tout cela était parfaitement conforme à ma situation. Sur ce point, en tout cas, j'ai montré une étonnante faculté de prévision : dès l'enfance, j'ai eu des pressentiments assez clairs touchant mes études et ma profession. Je n'attendais pas le sa-lut de ce côté-là, j'avais renoncé depuis longtemps à le trouver par cette voie.

En revanche, je n'ai montré aucune espèce de clairvoyance en ce qui concerne le mariage, son importance et sa possibilité pour moi. Ce qui est jusqu'ici le plus grand effroi de ma vie s'est emparé de moi presque à l'improviste. L'enfant avait eu un dé-veloppement si lent, qu'au-dehors, il resta tout à fait à l'écart de ces sortes de préoccupations ; de temps à autre, la nécessité d'y penser s'imposait, mais rien ne pouvait laisser prévoir qu'elles lui préparaient une épreuve constante et décisive, la plus inexo-rable de toutes. En fait pourtant, mes tentatives de mariage ont donné naissance à la plus grandiose, à la plus prometteuse des tentatives de libération ; il est vrai qu'ensuite, le grandiose de l'échec a été à la mesure de l'effort.

Comme j'échoue dans tout ce qui touche à ce domaine, je crains de ne pas réussir non plus à t'expliquer mes tentatives de mariage. Et pourtant, le succès de cette lettre tout entière en dépend, car, d'une part, c'est dans ces tentatives que se trouve réuni tout ce dont je disposais en fait de forces positives, et, d'autre part, toutes les forces négatives que j'ai décrites comme le résultat de ton éducation, c'est-à-dire la faiblesse, le manque de confiance en soi, le sentiment de culpabilité, s'y sont rassem-blées avec furie et ont établi un véritable cordon de troupes en-tre le mariage et moi. De plus, il me sera difficile de m'expli-

 

– 43 – quer, parce qu'à force d'avoir pensé à ce problème, à force de l'avoir retourné en tous sens pendant tant de jours et tant de nuits, le seul fait de l'avoir sous les yeux me trouble déjà. L'ex-plication ne me sera facilitée que par ton incompréhension du problème qui, selon moi, est totale ; rectifier quelque peu une incompréhension aussi absolue ne me parait pas exagérément difficile.

D'abord, tu fais entrer l'échec de mes mariages dans la série de mes autres insuccès ; en soi, je n'aurais rien contre cette fa-çon de voir, à condition que tu voulusses bien admettre les rai-sons que j'ai fournies jusqu'ici pour expliquer mes échecs. Il en-tre vraiment dans la même série, mais tu sous-estimes son im-portance, tu la sous-estimes à tel point que lorsque nous en par-lons ensemble, c'est en vérité de choses entièrement différentes que nous parlons. J'ose affirmer qu'il ne t'est rien arrivé dans toute ta vie qui ait eu pour toi une importance comparable à celle que mes tentatives pour me marier ont eue pour moi. Et je ne veux pas dire par là que tu n'as rien connu d'aussi important en soi, au contraire, ta vie a été beaucoup plus riche en événe-ments et en soucis, beaucoup plus tumultueuse que la mienne, mais c'est justement pour cela qu'il ne t'est rien arrivé de tel. C'est comme pour quelqu'un qui a cinq marches basses à mon-ter, tandis qu'un deuxième n'en a qu'une, mais une qui, du moins pour lui, est aussi haute que les cinq autres réunies ; le premier ne se contentera pas de venir à bout de ses cinq mar-ches, il en montera des centaines, des milliers d'autres, il aura même une vie pleine et fatigante, mais aucune des marches qu'il a gravies n'aura eu pour lui autant d'importance que n'en a pour le second cette unique marche, la plus haute, celle qu'il ne pour-rait pas monter quand il y mettrait toutes ses forces, celle qu'il ne peut pas atteindre et que, bien entendu, il ne peut pas non plus dépasser.

 

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Se marier, fonder une famille, accepter tous les enfants qui naissent, les faire vivre dans ce monde incertain et même, si possible, les guider un peu, c'est là, j'en suis persuadé, l'extrême degré de ce qu'un homme peut atteindre. Que tant de gens y parviennent si facilement en apparence n'est pas une preuve du contraire, d'abord, il n'y en a pas tellement qui y réussissent vraiment, et ensuite, ce petit nombre ne « fait » généralement rien, mais « subit » quelque chose ; il va sans dire que ce n'est pas là ce degré extrême dont je parle, mais cela reste très grand et très respectable (d'autant plus qu'il n'est pas possible de dis-tinguer nettement entre « faire » et « subir »). Et, en définitive, il ne s'agit même pas de ce degré extrême, il ne s'agit que de quelque approximation lointaine, mais honnête ; il n'est vrai-ment pas nécessaire de prendre son vol pour arriver au beau milieu du soleil, mais il importe de ramper sur terre jusqu'à ce que l'on y trouve une petite place propre où le soleil luit parfois et où il est possible de se réchauffer un peu.

Comment étais-je préparé à cela ? Aussi mal que possible. Ce qui précède suffit à le montrer. Cependant, si tant est qu'il existe pour cela une préparation directe de l'individu et une création directe des conditions générales de départ, tu n'es pas beaucoup intervenu de l'extérieur. Il ne peut d'ailleurs pas en être autrement, ce qui décide en l'occurrence, c'est la morale sexuelle propre à une classe sociale, à un pays, à une époque donnés. Quoi qu'il en soit, tu es intervenu là aussi, peu, certes, car une intervention de ce genre suppose une solide confiance réciproque, et nous en manquions depuis toujours aux mo-ments décisifs, ce qui n'était guère heureux, parce que nos exi-gences étaient entièrement différentes ; ce qui m'empoigne doit nécessairement te laisser froid et inversement, ce que tu juges innocent peut me paraître coupable et inversement, ce qui, dans ta vie, reste sans conséquence, peut devenir le couvercle de mon cercueil.

 

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Je me rappelle un soir où j'ai fait une promenade avec toi et maman ; c'était sur la Josefsplatz, près de l'endroit où se trouve aujourd'hui la Länderbank ; je commençai à parler des choses « intéressantes », et je le fis bêtement, sur un ton vantard, en affichant un air supérieur, de la fierté, de l'indifférence (ce qui était faux), de la froideur (ce qui était vrai), et en bégayant comme je le faisais généralement quand je te parlais ; je vous fis des reproches parce que vous m'aviez laissé dans l'ignorance, parce que mes camarades de classe avaient été les premiers à se charger de m'instruire et que j'avais côtoyé de grands dangers (là, je mentais à ma manière, effrontément, à seule fin de me montrer courageux, ma timidité m'empêchant d'avoir une idée plus précise des « grands dangers » en question), et pour conclure, je vous fis comprendre que maintenant, j'étais par bonheur instruit de tout, que je n'avais plus besoin de conseils et que tout était rentre dans l'ordre. Si j'avais abordé ce sujet, c'était d'abord pour avoir au moins le plaisir d'en parler, ensuite par curiosité, et enfin, pour me venger de je ne sais quoi sur vous. Tu pris cela selon ton caractère, fort simplement, et tu te bornas à dire que tu pouvais me donner conseil pour me per-mettre de pratiquer ces choses sans danger. Peut-être avais-je justement voulu t'arracher une réponse de ce genre, elle s'ac-cordait bien à la lascivité d'un garçon bourré de viande, gavé de toutes les bonnes choses, physiquement inactif et perpétuelle-ment occupé de soi-même, mais ma pudeur extérieure en fut, ou tout au moins s'en crut si gravement offensée que, bien malgré moi, je me trouvai dans l'impossibilité de continuer à parler et rompis l'entretien avec une insolence hautaine.

Il n'est pas facile de porter un jugement sur la réponse que tu me fis ce jour-là ; d'un côté, il y a dans sa franchise quelque chose d'écrasant qui vient pour ainsi dire de temps immémo-riaux, mais d'un autre côté, pour ce qui est de l'enseignement lui-même, elle révèle une absence de scrupules parfaitement moderne. Je ne sais pas quel âge je pouvais avoir alors, je

 

– 46 – n'avais sans doute pas beaucoup plus de seize ans. Il demeure que pour un adolescent tel que moi, c'était une singulière ré-ponse, et qu'elle ait été le premier précepte me venant de toi qui impliquât directement une manière de vivre, met bien en évi-dence la distance qui nous séparait. Mais son sens véritable, dont je ne pris à moitié conscience que bien plus tard quoiqu'il se fût profondément imprimé en moi dès ce moment, était le suivant : à tes yeux, et combien plus encore selon mon senti-ment d'alors, ce que tu me conseillais était la plus grande saleté qui se put concevoir. Il était secondaire que tu prisses soin de ne pas laisser mon corps rapporter quelque chose de cette saleté chez toi, par là, tu ne faisais que protéger ta maison et te proté-ger toi-même. L'essentiel, c'est bien plutôt que tu restais à l'ex-térieur de ton conseil, que tu restais un époux, un homme pur que ces choses-là ne pouvaient atteindre ; cela eut des consé-quences d'autant plus graves pour moi que le mariage lui-même me paraissait honteux et que je ne pouvais donc pas appliquer à mes parents les remarques abstraites que j'avais entendu faire à son sujet. Tu en fus encore plus pur à mes yeux, je te plaçai en-core plus haut. Je ne pouvais concevoir qu'avant de te marier, par exemple, tu eusses pu te donner à toi-même semblable conseil. Ainsi, il ne restait sur toi presque aucune trace de boue terrestre. Et c'était justement toi qui, en me parlant franche-ment, me poussais à descendre dans la boue comme si je lui étais destiné. Si le monde ne se composait que de toi et de moi, ce que j'inclinais fort à croire, la pureté du monde finissait donc avec toi et, en vertu de ton conseil, la boue commençait avec moi. Cette condamnation était en soi vraiment incompréhensi-ble, je ne pouvais me l'expliquer que par une faute ancienne et par le plus profond mépris de ta part. Par là, j'étais une fois de plus touché, et très durement, au centre le plus intime de mon être.

C'est maintenant que se montre peut-être le plus clairement notre innocence commune. A donne à B un conseil sincère en

 

– 47 – accord avec sa conception de la vie, conseil qui n'est pas très beau, mais qui se trouve aujourd'hui d'un usage tout à fait cou-rant dans les villes, et qui, de plus, est peut-être propre à écarter certaines choses dangereuses pour la santé. Moralement, ce conseil n'est pas très réconfortant pour B, mais avec le temps, pourquoi B ne surmonterait-il pas le mal qui lui est fait, il n'est d'ailleurs nullement obligé de suivre le conseil, et en tout cas, le conseil à lui seul n'est pas un motif suffisant pour que B voie s'écrouler sur lui à peu près toute l'organisation de son avenir. C'est pourtant quelque chose de ce genre qui se produit, mais pour cette unique raison, justement, que tu es A et que je suis B.

Ce qui me donne encore un bon aperçu de notre innocence réciproque, c'est le heurt qui s'est produit entre nous quelque vingt ans plus tard dans des circonstances tout à fait différentes et qui, s'il était atroce en tant que fait, comportait néanmoins infiniment moins de dangers ; y avait-il, en effet, dans l'homme de trente-six ans que j'étais alors, quelque chose qui pût encore être endommagé ? Je pense ici au petit discours que tu m'as te-nu un jour, à l'époque des journées mouvementées qui ont suivi l'annonce de mon dernier projet de mariage. Tu m'as dit à peu près : « Je suppose qu'elle a mis quelque corsage choisi avec recherche, comme les Juives de Prague s'entendent à le faire, et là-dessus naturellement, tu as décidé de l'épouser. Et ceci le plus vite possible, dans une semaine, demain, aujourd'hui. Je ne te comprends pas, tu es un homme adulte, tu vis dans une ville, et tu ne trouves pas d'autre solution que d'épouser sur-le-champ la première femme venue. N'y a t-il vraiment pas d'autres possi-bilités ? Si tu as peur de le faire toi-même, j'irai la voir avec toi. » Tu as dit cela en développant davantage et plus claire-ment, mais je ne me rappelle plus les détails, peut-être avais-je aussi un peu de brouillard devant les yeux, il me semble presque que c'était maman qui m'intéressait le plus, car bien qu'elle fût entièrement d'accord avec toi, elle prit néanmoins quelque chose sur la table pour pouvoir l'emporter et quitter la pièce. Il

 

– 48 – ne t'est guère arrivé de m'humilier plus profondément par tes paroles, tu ne m'as jamais montré ton mépris plus clairement. Quand tu me tenais le même langage, vingt ans auparavant, on aurait même pu voir un peu de respect dans tes yeux pour ce garçon, précocement mûri, que tu jugeais déjà capable d'être introduit sans plus de détours dans la vie. Aujourd'hui, un pareil respect ne pourrait qu'aggraver le mépris, car l'adolescent s'est trouvé arrêté dans son élan, il ne te paraît pas plus riche d'une seule expérience, mais de vingt ans plus pitoyable. Le choix que je faisais d'une jeune fille n'avait aucun sens pour toi. Tu avais toujours comprimé ma faculté de décision (inconsciemment), et tu croyais maintenant (inconsciemment) savoir ce qu'elle valait. Tu ignorais tout de la libération que je tentais d'accomplir par d'autres voies, tu devais donc nécessairement ignorer le cours des idées qui m'avaient conduit à ce mariage ; il te fallait essayer de les deviner et, conformément au jugement d'ensemble que tu portais sur moi, tu devinais dans le sens le plus ignoble, le plus grossier, le plus ridicule. Et tu n'hésitais pas un seul instant à me le dire dans le langage correspondant. La honte que tu m'in-fligeais ainsi n'était rien pour toi en comparaison de celle que j'aurais infligée à ton nom en contractant ce mariage.

Maintenant, il t'est loisible de me répondre bien des choses à cet égard, et c'est d'ailleurs ce que tu as fait : tu ne pouvais guère respecter ma décision, alors que j'ai rompu par deux fois mes fiançailles avec F. et renoué deux fois, alors que je vous ai, maman et toi, inutilement traînés à Berlin pour les fiançailles, et ainsi de suite. Tout cela est vrai, mais comment en suis-je arrivé là ?

Le principe de mes deux projets de mariage était tout à fait correct : fonder un foyer, me rendre indépendant. C'est même une idée qui t'est sympathique, sauf que les choses se passaient en réalité comme dans ce jeu d'enfants où l'un tient la main de

 

– 49 – l'autre, la serre même et s'écrie en même temps : « Mais va t'en donc, va-t'en donc, pourquoi ne pars-tu pas ? » Ce qui, dans notre cas, se compliquait encore de la sincérité avec laquelle tu disais depuis toujours : « Va-t'en donc !», puisque depuis tou-jours, c'est uniquement en vertu de ta nature que tu me tiens, ou plus exactement que tu me maintiens en ton pouvoir.

Mon choix des deux jeunes filles a été le fait du hasard, mais s'est trouvé extraordinairement juste. Que tu puisses me croire capable, moi, l'être anxieux, hésitant, soupçonneux, de me déci-der d'un seul coup à me marier parce que j'ai été ravi par un corsage, est encore un signe de ta totale incompréhension. Ces deux mariages seraient devenus bien plus des mariages de rai-son, pour autant que cette expression implique que j'aie consa-cré toute ma faculté de penser à en former le projet, jour et nuit, la première fois pendant des années, la seconde fois pendant des mois.

Ni l'une ni l'autre des jeunes filles ne m'a déçu, je les ai dé-çues toutes les deux. Mon jugement sur elles est exactement le même qu'à l'époque où je voulais les épouser.

Ce n'est pas non plus qu'en faisant ma seconde tentative, j'aie négligé les expériences de la première, que j'aie donc agi avec légèreté. Les deux cas étaient entièrement différents, dans le deuxième, bien plus riche en perspectives d'ailleurs, c'était justement l'expérience du passé qui pouvait me donner de l'es-poir. Mais je ne veux pas rappeler les détails ici.

S'il en est ainsi, pourquoi ne me suis-je pas marié ? Là comme partout, il y avait des obstacles particuliers, mais la vie consiste précisément à savoir les accepter. L'obstacle essentiel, malheureusement indépendant de chaque cas isolé c'est que je suis, de toute évidence, spirituellement inapte au mariage. Cela

 

– 50 – se traduit par le fait qu'à l'instant même où je décide de me ma-rier, je ne peux plus dormir, j'ai la tête en feu jour et nuit, ce n'est plus une vie, je suis désespérément ballotté de tous côtés. Ce ne sont pas, à proprement parler, les soucis qui provoquent cet état, bien que, répondant à mon humeur sombre et à ma méticulosité, d'innombrables soucis ne laissent pas non plus de s'y glisser, mais ils ne constituent pas l'élément décisif, ils ne font que parfaire l'ouvrage comme les vers sur le cadavre, le coup définitif m'est porté par autre chose. Et c'est l'oppression générale qui naît de mon angoisse, de ma faiblesse, de mon mé-pris de moi-même.

Je vais essayer de serrer l'explication de plus près : à l'occa-sion de mes tentatives de mariage, mes relations avec toi sont devenues le lieu de rencontre où deux éléments, en apparence opposés, se sont heurtés plus violemment que partout ailleurs. Le mariage fournit assurément la garantie de l'indépendance et de la plus rigoureuse libération de soi-même. J'aurais une fa-mille, ce qui est d'après moi ce qu'on peut atteindre de plus éle-vé et, par conséquent, ce que tu as atteint de plus élevé toi-même, je serais ton égal : ce qu'il y a entre nous de tyrannie, de honte ancienne et éternellement nouvelle n'appartiendrait plus désormais qu'à l'histoire. Ce serait évidemment un beau conte de fées, mais voilà justement le point douteux. C'est trop, on ne peut pas espérer en obtenir autant. Il en va comme pour un pri-sonnier qui a l'intention de s'évader, ce qui serait peut-être ré-alisable, mais projette aussi, et ceci en même temps, de trans-former la prison en château de plaisance à son propre usage. Mais s'il veut s'évader, il ne peut pas entreprendre la transfor-mation, et s'il l'entreprend, il ne peut pas s'évader. Mes relations avec toi étant particulièrement malheureuses, je ne puis conquérir mon indépendance que par un acte ayant le moins de rapports possible avec toi ; le mariage est l'acte le plus grand, celui qui garantit l'indépendance la plus respectable, mais c'est aussi celui qui est le plus étroitement lié à toi. Il y a quelque

 

– 51 – chose de fou à vouloir sortir de là, et chacune de mes tentatives est presque punie de folie.

C'est du reste partiellement cette relation étroite avec toi qui m'attire vers le mariage. Si je me fais une si belle image de l'éga-lité qui s'ensuivrait entre nous et que tu es en mesure de com-prendre mieux qu'aucune autre, c'est parce qu'alors, je pourrais devenir un fils libre, reconnaissant, innocent et droit, tandis que tu cesserais d'être opprimé et deviendrais un père sans tyrannie, compatissant, heureux. Mais pour en arriver là, il faudrait pré-cisément que tout ce qui a eu lieu fût nul et non avenu, c'est-à-dire que notre existence elle-même fût biffée d'un trait.

Tels que nous sommes, le mariage m'est interdit parce qu'il est ton domaine le plus personnel. Il m'arrive d'imaginer la carte de la terre déployée et de te voir étendu transversalement sur toute sa surface. Et j'ai l'impression que seules peuvent me convenir pour vivre les contrées que tu ne recouvres pas ou cel-les qui ne sont pas à ta portée. Étant donné la représentation que j'ai de ta grandeur, ces contrées ne sont ni nombreuses ni très consolantes, et surtout, le mariage ne se trouve pas parmi elles.

À elle seule, cette comparaison suffit à prouver que je ne prétends nullement que ton exemple m'aurait chassé du ma-riage, comme il m'a chassé du magasin. Bien au contraire, en dépit de toute ressemblance lointaine. Votre union se présentait à moi comme une union modèle à bien des égards, modèle par la fidélité, l'aide réciproque et le nombre d'enfants ; même quand les enfants devenus grands se mirent de plus en plus à troubler la paix, votre union en tant que telle n'en fut pas tou-chée. C'est peut-être même cet exemple qui fut à l'origine de ma haute idée du mariage ; si mon désir de me marier était impuis-sant, cela s'explique par d'autres causes. Elles tenaient à la na-

 

– 52 – ture de tes relations avec tes enfants, ce dont il s'agit précisé-ment tout au long de cette lettre.

Selon une opinion répandue, la peur du mariage viendrait souvent de ce que l'on craint d'avoir des enfants qui vous fe-raient payer plus tard tous les torts qu'on a eus soi-même envers ses parents. Je ne crois pas que cela ait joué un rôle très impor-tant dans mon cas, la conscience de ma culpabilité me vient trop réellement de toi, elle est aussi bien trop convaincue de son ca-ractère unique, je peux même dire que ce sentiment d'être uni-que fait partie de sa nature douloureuse, une répétition est in-concevable. Et pourtant, j'avoue qu'un fils comme moi, un fils muet, apathique, sec, dégénéré, me serait insupportable, il est probable qu'à défaut d'une autre possibilité, je le fuirais, j'émi-grerais, comme tu as voulu le faire un jour à cause de mon ma-riage. Ceci, donc, peut également jouer un rôle dans mon inca-pacité de me marier.

Mais en l'occurrence, beaucoup plus importante est la peur que j'éprouve pour moi. Cette peur, il convient de la compren-dre de la manière suivante : j'ai déjà indiqué que, grâce à mon activité littéraire et à tout ce qui s'y rattache, j'ai fait, sans obte-nir plus qu'un succès excessivement limité, de petits essais d'in-dépendance et de fuite qui, beaucoup de choses me le confir-ment, n'auront guère de prolongements. Mais, malgré tout, j'ai le devoir de veiller sur eux, ou pour mieux dire, ma vie consiste à veiller sur eux, à les préserver de tout danger contre lequel je puis les défendre, et même de toute éventualité de danger. Le mariage comporte une telle éventualité, ainsi que celle d'un en-couragement d'ailleurs, mais il me suffit que l'éventualité du danger existe. Qu'adviendrait-il de moi si c'était tout de même un danger ? Comment pourrais-je continuer à vivre dans le ma-riage, avec ce sentiment impossible à prouver sans doute, mais assurément irréfutable ! Face à ce problème, je puis bien hési-

 

– 53 – ter, mais l'issue est certaine, il me faut renoncer. La métaphore du moineau dans la main et du pigeon sur le toit ne s'applique que de fort loin à mon cas. Dans la main, je n'ai rien, sur le toit, il y a tout, et pourtant, il me faut ― ce sont les conditions de la lutte et les besoins de la vie qui en décident ainsi ― choisir le rien. Et c'est bien d'une manière analogue que j'ai dû choisir ma profession.

Mais l'obstacle essentiel à mon mariage, c'est la conviction, maintenant indéracinable, que pour pourvoir à la suffisance d'une famille et combien plus encore pour en être vraiment le chef, il faut avoir toutes ces qualités que j'ai reconnues en toi, bonnes et mauvaises prises ensemble telles qu'elles se trouvent organiquement réunies dans ta personne, c'est-à-dire de la force et du mépris pour les autres, de la santé et une certaine déme-sure, de l'éloquence et un caractère intraitable, de la confiance en soi et de l'insatisfaction à l'égard de tout ce qui n'est pas soi, un sentiment de supériorité sur le monde et de la tyrannie, une connaissance des hommes et de la méfiance à l'endroit de la plupart d'entre eux, à quoi s'ajoutent des qualités entièrement positives, telles que l'assiduité, l'endurance, la présence d'esprit, l'ignorance de la peur. Par comparaison, je n'avais presque rien ou que fort peu de tout cela, et c'est avec ce peu que j'aurais osé me marier, moi, alors que je te voyais, toi, lutter durement dans le mariage et même faire faillite en ce qui concernait tes en-fants ? Cette question, il va sans dire que je ne me la posais pas plus expressément que je n'y répondais, si je l'avais fait, le sens commun aurait pris la chose à son compte et m'aurait montré des hommes qui, pour différents de toi qu'ils fussent, se sont pourtant mariés (l'oncle Richard, pour n'en citer qu'un dans ton entourage), et dont le moins qu'on puisse dire, c'est que le ma-riage ne les a pas écrasés, ce qui est déjà beaucoup et m'aurait amplement suffi. Mais cette question, justement, je ne la posais pas, je l'avais vécue dès mon enfance ; je n'avais pas attendu le mariage pour me mettre à l'épreuve, je l'avais fait à propos de

 

– 54 – n'importe quelle bagatelle. Mais à l'occasion de chaque bagatelle tu m'as persuadé de mon incapacité ― de la manière que j'ai essayé de décrire, par ton exemple et ton éducation ―, et ce qui était vrai et te donnait raison lorsqu'il s'agissait d'une bagatelle devait bien entendu être monstrueusement vrai quand il s'agis-sait de la chose la plus grave, de mon mariage. Jusqu'au mo-ment où j'ai tenté de me marier, j'ai vécu comme un homme d'affaires qui vit au jour le jour, qui est, certes, accablé de soucis et de sombres pressentiments, mais ne tient pas pour autant une comptabilité rigoureuse. Il a quelques petits bénéfices qu'il ne cesse de couver et d'exagérer en pensée en raison de leur ra-reté, mais pour le reste il est chaque jour en déficit. Tout est porté sur les livres, mais on ne fait pas le bilan. Te voilà mainte-nant forcé d'en venir au bilan, c'est-à-dire à une tentative de mariage. Et à cause des sommes considérables sur lesquelles il faut opérer, tout se passe comme s'il n'y avait toujours eu qu'une seule grande dette, et jamais le moindre gain. Va donc te marier sans devenir fou !

Tel est l'aboutissement de la vie que j'ai menée auprès de toi jusqu'ici, telles sont les perspectives qu'elle implique pour l'ave-nir.

Si tu avais un jugement d'ensemble sur ce qui, à mon sens, explique la peur que tu m'inspires, tu pourrais me répondre : « Tu prétends qu'en expliquant mes rapports avec toi par ta seule culpabilité, je me rends la tâche facile, moi, je crois qu'en dépit de tes efforts apparents, tu te fais les choses pour le moins aussi faciles, mais qu'en outre, tu t'arranges pour les rendre beaucoup plus lucratives. Tu te décharges de toute faute et de toute responsabilité, en cela donc, notre procédé est le même. Mais tandis qu'ensuite, tout aussi franc en paroles qu'en pensée, je rejette entièrement la faute sur toi, tu tiens à montrer un sur-croît d'« intelligence » et de « délicatesse », en m'absolvant, moi

 

– 55 – aussi, de toute faute. Bien entendu, tu n'y parviens qu'en appa-rence (tu n'en veux d'ailleurs pas davantage), et malgré toutes tes «phrases» sur ce que tu appelles façons d'être, tempéra-ment, contradictions, détresse, il apparaît entre les lignes qu'en réalité, j'ai été l'agresseur, alors que dans tout ce que tu as fait, tu n'as jamais agi que pour ta propre défense. Parvenu à ce point, tu aurais donc, grâce à ta duplicité, obtenu un assez beau résultat, puisque tu as démontré trois choses : premièrement, que tu es innocent, deuxièmement, que je suis coupable, et troi-sièmement que, par pure générosité, tu es prêt non seulement à me pardonner, mais encore ― ce qui est â la fois plus et moins ― à prouver et à croire toi-même, à l'encontre de la vérité d'ail-leurs, que je suis également innocent. Cela pourrait te suffire, mais cela ne te suffit pas encore. C'est qu'en effet, tu t'es mis en tête de vivre entièrement et absolument à mes dépens. Je t'ac-corde que nous luttons l'un contre l'autre, mais il y a deux sortes de combats. Le combat chevaleresque, où des adversaires libres mesurent leurs forces, où chacun reste seul, perd ou gagne par ses propres moyens. Et le combat du parasite qui, non seule-ment pique, mais encore assure sa subsistance en suçant le sang des autres. Ce dernier est celui du vrai soldat de métier, et voilà ce que tu es. Incapable de vivre, voilà ce que tu es ; mais pour pouvoir t'installer commodément dans ton incapacité et y rester sans te faire de soucis ni de reproches, tu démontres que je t'ai enlevé ton aptitude à vivre et que je l'ai mise dans ma poche. Dès lors, que t'importe d'être incapable de vivre, puisque c'est moi qui en porte la responsabilité. Toi, cependant, tu t'étends tout de ton long et tu te laisses traîner par moi à travers la vie, physiquement et spirituellement parlant. En voici un exemple : quand tu as voulu te marier dernièrement, tu voulais en même temps ne pas te marier, tu le concèdes toi-même dans cette let-tre, mais pour ne pas avoir d'efforts à faire, tu désirais que je t'aidasse à faire échouer ton mariage, en t'interdisant cette union à cause de la « honte » qu'elle ferait rejaillir sur mon nom. Mais je n'y ai même pas songé. Et ceci parce que, là

 

– 56 – comme ailleurs, je ne voulais pas être un «obstacle à ton bon-heur», et que, de plus, je ne veux pas que mon enfant ait jamais à m'adresser un pareil reproche. Mais cet effort que j'ai dû faire pour te laisser libre de te marier m'a t-il servi à quelque chose ? Pas le moins du monde. Mon aversion pour ce mariage ne l'au-rait pas empêché, au contraire, elle n'aurait pu que t'inciter da-vantage à épouser la jeune fille, car en te mariant, tu aurais me-né à bien ce que tu appelles ton « essai de fuite ». Et le fait que je t'ai permis ce mariage ne m'a pas épargné tes reproches, puisque tu fais la preuve que je suis, de toute façon, responsable de ton échec. Mais au fond, sur ce point comme sur les autres, tu ne m'as prouvé que ceci : tous mes reproches étaient fondés, il en manquait même un qui l'était particulièrement, celui de fausseté, de basse complaisance, de parasitisme. Ou je me trompe fort, ou tu utilises encore cette lettre comme telle pour vivre en parasite sur moi. »

À ceci, je réponds d'abord que cette objection ― qu'on peut d'ailleurs retourner en partie contre toi ― ne vient pas de toi, mais de moi. C'est que, rien, pas même ta méfiance à l'égard des autres, n'égale la méfiance de moi-même, dans laquelle j'ai été élevé par toi. Je ne dis pas que cette objection, laquelle, en soi, apporte encore des éléments nouveaux à la définition de nos rapports, soit dénuée de tout fondement. Il est clair que les cho-ses réelles ne peuvent pas s'assembler comme les preuves dans ma lettre, la vie est plus qu'un jeu de patience ; mais avec le cor-rectif apporté par l'objection ; correctif que je ne peux ni ne veux exposer en détail, il me semble qu'on arrive malgré tout à un résultat approchant d'assez près la vérité pour nous apaiser un peu, et nous rendre à tous deux la vie et la mort plus faciles.

FRANZ

 

– 57 –

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Février 2005

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