L'Evangile selon Pilate

Eric-Emmanuel Schmitt · Chapitre 1 sur 26 · partie 2/2

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L'Evangile selon Pilate

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Je retrouvai ma mère avec joie mais je refusai de séjourner chez elle, continuant à vivre en plein air, au milieu de mes amis.

Mes frères me convoquèrent à la maison où Yacob, mon cadet, se mit en colère.

— Yéchoua, tu nous fais honte ! Que tu quittes l’atelier de notre père pour devenir rabbin sans prévenir personne, passe encore. Mais tu couches dehors, tu mendies dans ton propre village, où tout le monde nous connaît, où nous vivons, où nous traitons nos affaires. Que va-t-on penser de nous ? Cesse immédiatement !

— Je ne changerai rien à ma vie.

— Si tu n’es plus capable de travailler, tu peux au moins coucher et manger à la maison, non ?

— Et mes amis ?

— Justement, parlons-en de tes amis. Une troupe de vagabonds, de paresseux, d’inutiles et de filles perdues ! On n’a jamais vu ça ici. Il vaudrait mieux qu’ils décampent.

— Alors, je partirai avec eux.

— Tu veux vraiment nous humilier jusqu’au bout ?

Le coup était parti. Mon frère m’avait giflé, lui-même surpris par sa violence et soudain, sur le visage de l’adulte excédé, j’aperçus l’inquiétude de l’enfant qui se demandait comment son aîné allait réagir.

Je m’approchai et lui dis avec tendresse :

— Frappe aussi la joue gauche.

Sous la provocation, les narines palpitantes de fureur, il s’apprêtait à frapper lorsque j’offris vraiment ma face gauche, montrant que je consentais à sa colère.

Il poussa un hurlement de rage, referma son poing et quitta la pièce. Mes autres frères et sœurs se mirent à m’insulter, comme si, en tendant l’autre joue, j’avais commis un acte pire que la claque de mon frère.

J’avais appliqué là un autre enseignement de mes voyages au puits sans fond : aimer l’autre au point de l’accepter jusque dans sa bêtise. Répondre à l’agression par l’agression, œil pour œil, dent pour dent, n’avait pour résultat que de multiplier le mal, et pis, de le légitimer. Répondre à l’agression par l’amour, c’était violenter la violence, lui plaquer sous le nez un miroir qui lui renvoie sa face haineuse, révulsée, laide, inacceptable. Mon frère en avait fui.

— Taisez-vous tous et laissez-moi seule avec Yéchoua.

Ils obéirent et m’abandonnèrent à ma mère.

Elle se jeta contre moi pour pleurer longuement. Je la serrai avec douceur, sachant que les larmes annoncent souvent les premiers mots de la vérité.

— Yéchoua, mon Yéchoua, je suis allée t’écouter ces jours-ci et je suis bien inquiète. Je ne te comprends plus. Tu t’es mis à parler sans cesse de ton père, à le citer, alors que tu l’as pourtant si peu connu.

— Le père dont je parle est Dieu, maman. Je le consulte au fond de moi lorsque je m’isole pour méditer.

— Mais pourquoi dis-tu « mon père » ?

— Parce qu’il est mon père comme il est le tien, et notre père à tous.

— Tu parles toujours en général. Tu dis qu’il faut aimer tout le monde mais toi, est-ce que tu aimes seulement ta mère ?

— Ce n’est pas difficile d’aimer les gens qui vous aiment.

— Réponds !

— Oui. Je t’aime, maman. Et mes sœurs et mes frères aussi. Mais cela ne suffit pas. Il faut aimer encore ceux qui ne nous aiment pas. Et même nos ennemis.

— Alors, reprends ton souffle, parce que, des ennemis, tu vas en avoir ! Te rends-tu compte où tu vas ? Quelle vie te prépares-tu ?

— Ma vie ne m’intéresse pas. Je ne veux ni vivre pour moi ni mourir pour moi.

— Quoi ! tu n’as pas de rêve personnel ?

— Aucun. Je veux juste témoigner. Dire aux autres ce que je trouve au fond de mes méditations.

— Les autres ! Les autres ! Pense donc à toi, d’abord ! Tu désespères ta mère. Je veux que tu réussisses ta vie à toi !

— Maman, au fond de moi, ce n’est pas moi que je trouve.

Elle pleura de nouveau, ce n’étaient plus les mêmes larmes, celles-ci consentaient davantage.

— Tu deviens fou, mon Yéchoua.

— Aujourd’hui, j’ai le choix entre une carrière de fou et une carrière de mauvais charpentier. Je préfère faire un bon fou.

Elle rit dans ses sanglots. Je me sentais fragile face au chagrin de ma mère. Je quittai Nazareth au plus vite.

 

Les ennuis commencèrent avec mes premiers miracles.

Je ne sais ce que l’avenir retiendra de ma vie mais je ne voudrais surtout pas que se propage cette rumeur qui m’encombre déjà, dans laquelle je me suis pris les pieds : ma réputation de faiseur de prodiges.

Les premières fois, je les exécutai sans même m’en rendre compte. Un regard, une parole peuvent soigner, tout le monde sait cela, et je ne suis pas le premier guérisseur à exercer sur la terre de Palestine. Il faut prendre son temps, bander son énergie et se consacrer tout entier au souffrant, parfois même absorber sa douleur. N’importe qui y parvient et je me devais de soulager à mon tour. Oui, j’ai touché les plaies, oui j’ai soutenu les regards de souffrance, oui, j’ai passé des nuits auprès des grabataires ; je m’asseyais contre les infirmes et je tentais, par les mains, de leur donner un peu de cette force qui bouillonne au fond de moi ; je parlais avec eux, je tentais de trouver une issue à leur souffrance et je les engageais à prier, à trouver le puits d’amour en eux. Ceux qui réussissaient allaient mieux. Les autres non. Certes, je vis des paralytiques se relever, des aveugles rouvrir les yeux, des boiteux déambuler, des lépreux arrêter de partir en miettes, des femmes cesser de saigner, des sourds intervenir dans la conversation, des possédés se purger de leurs démons. Mais ma réputation n’a retenu que ceux-là, elle a oublié ceux qui restèrent cloués dans leur malaise parce que ni moi ni eux n’étions arrivés à quelque chose. Je ne détiens aucun pouvoir, sauf celui, éventuellement, d’aider à ouvrir la porte qui, au fond de chacun, conduit à Dieu. Et même cette porte, je ne peux la franchir seul, il faut qu’on m’accompagne.

À chaque malade, je demandais :

— As-tu la foi ? Seule la foi sauve.

Rapidement, plus personne ne prit garde à ma question, n’y voyant qu’une formule. On se ruait vers moi comme les vaches à l’abreuvoir, sans discernement.

— Est-ce que vous faites les maladies de peau ?

— Et la repousse des cheveux ?

— Et les règles douloureuses ?

On m’interrogeait, comme un commerçant : avez-vous cet article dans votre échoppe ? Je répondais :

— As-tu la foi ? Seule la foi sauve.

En vain. On me transformait en magicien. On n’entendait plus que mes prodiges n’étaient pas gratuits, qu’ils avaient un sens spirituel, qu’ils exigeaient une double foi, celle du malade et celle du guérisseur. On m’envoyait des paresseux, des incrédules, et cependant, même si j’échouais avec neuf d’entre eux, un seul rétablissement augmentait ma gloire dans des proportions inouïes.

Je ne voulus plus guérir. J’interdis aux disciples de laisser approcher le moindre malade. Mais comment résister à la souffrance vraie ? Quand un enfant chétif ou une femme stérile présentaient leurs larmes devant moi, je tentais l’opération quand même.

Les malentendus s’accumulaient. Je ne maîtrisais plus rien. On m’attribua des miracles. On me vit multiplier les pains dans les paniers vides, le vin dans les jarres vides, les poissons dans les filets vides, toutes choses qui sont bien arrivées, je l’ai constaté moi-même, mais qui devaient avoir une explication naturelle. Plusieurs fois, j’ai même soupçonné mes disciples… N’ont-ils pas mis en scène ces prétendus prodiges ? N’ont-ils pas eux-mêmes rempli les amphores ? Ne m’ont-ils pas attribué l’arrivée heureuse d’un banc de poissons dans le lac de Tibériade ? Je ne pourrais le prouver, mais je le suppose. Comment leur en faire le reproche ? Ils ne sont que des hommes, des hommes d’ici, exaltés, qui m’adorent, qui doivent se défendre de nos adversaires, se justifier auprès de leurs familles. Transportés par leur passion, ils veulent convaincre, et lorsqu’on veut convaincre, la bonne foi et l’imposture se marient bien. Certains de ma vérité, ils se risquent à de petits mensonges : pourquoi ne pas employer les mauvais arguments quand les bons ne réussissent pas ? Peu importe que ce prodige soit réel et que cet autre ne le soit pas ! Les coupables, ce sont les crédules, ceux qui veulent être trompés.

Notre vie avait changé. Quand nous n’étions pas poursuivis par des malheureux en quête de miracle, nous étions persécutés par les pharisiens, les prêtres et les docteurs de la Loi qui estimaient que je disposais désormais de trop d’oreilles pour m’écouter. Le clergé ne supportait pas ma manière de descendre au fond de moi pour y trouver mon Père, et d’en revenir avec un inépuisable amour ; se limitant aux lois écrites, il relevait mes ruptures avec le respect formel des usages : je guérissais le jour du Sabbat, je mangeais le jour du Sabbat, je travaillais le jour du Sabbat. Quelle importance ? Le Sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le Sabbat. J’avais beau me justifier, le résultat était là : alors que je ne parlais que d’amour, je comptais désormais des milliers d’ennemis.

— Comment oses-tu parler au nom de Dieu ?

Une idée neuve passe d’abord pour une idée fausse. Les pharisiens refusaient de me comprendre. Ils m’accusaient de prétention.

— Mais comment oses-tu parler au nom de Dieu ?

— Parce que Dieu est en moi.

— Blasphème ! Dieu vit séparé de nous, Dieu est un et inatteignable. Des abîmes te coupent de Dieu.

— Je vous assure que non. Il me suffit de plonger en moi-même, c’est comme un puits, et…

— Blasphème !

Ils m’épiaient, me harcelaient, meute attachée à mes sandales qui m’aboyait dessus pour me ramener à la lettre de la Torah. Moi, je ne tenais ni à les choquer ni à les affronter, mais j’étais incapable de taire ma vérité.

Lors d’un voyage à Jérusalem, pour la Pâque, ils me tendirent un guet-apens.

— Traînée ! Salope ! Fille de rien !

Ils m’amenèrent une femme adultère, la tirant, demi-nue, à bout de bras, sans s’occuper de sa peur, de ses larmes, de sa honte, comme on apporte une enclume à un lutteur de foire pour savoir s’il pourra la soulever.

J’étais piégé. La loi d’Israël l’ordonne : on doit lapider les épouses coupables de trahison. Les pharisiens et docteurs de la Loi avaient pris la jeune femme en faute, avaient laissé s’échapper le mâle à toutes jambes, et venaient la massacrer à coups de pierres devant moi. Ils savaient que je ne le supporterais pas et, bien plus important que le flagrant délit d’adultère dont ils se moquaient éperdument, ils voulaient me surprendre, moi, en flagrant délit de blasphème.

La victime, belle, tremblante, émouvante, dégrafée, décoiffée, se tenait, presque morte de peur, entre nous.

Je m’accroupis et me mis à dessiner des formes dans le sable. Cette bizarrerie les désarçonna quelques instants et me donna le temps de réfléchir. Puis la horde se remit à hurler.

— On va la tuer ! On va la lapider ! Tu entends, le Nazaréen ? On va l’achever devant toi !

Curieuse scène : c’était moi, et non elle, qu’ils menaçaient. Ils me menaçaient de sa mort.

Je continuai à griffonner. Qu’ils bavent leur haine, qu’ils s’en soulagent : ce serait toujours ça de moins à combattre. Puis, quand ils crurent avoir compris que je n’interviendrais pas, je me relevai et leur proposai paisiblement :

— Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre.

Nous étions dans l’enceinte du Temple.

Je les fixai tous, un à un, sans amour, avec au contraire une violence qui dut les inquiéter. Mes yeux disaient :

— Toi, tu n’as jamais péché ? Je t’ai vu la semaine dernière dans une auberge ! Et toi, comment oses-tu jouer les purs alors que je t’ai surpris à toucher les seins d’une porteuse d’eau ! Et toi, tu crois que je ne sais pas ce que tu as fait avant-hier ?

Les plus vieux reculèrent les premiers. Ils déposèrent leurs pierres et partirent lentement.

Mais les jeunes, déjà trop excités par le goût du sang, refusaient de retourner dans leur conscience.

Je les regardai alors avec ironie. Mon sourire les menaçait de délation. Ma physionomie disait :

— Je connais toutes les prostituées de Judée et de Galilée : vous ne pouvez pas jouer les saints en face de moi. J’ai des listes. Je sais tout. Je peux vous dénoncer.

Les jeunes baissèrent les yeux à leur tour. Ils refluèrent.

Il n’y en avait qu’un qui me résistait soutenant crânement mon regard, le plus jeune, dix-huit ans. Était-il possible que, dans sa fougue, il crût n’avoir jamais péché ? Il se tenait irréductiblement droit, sûr de lui, légitime pour tuer cette femme.

Je changeai mon regard. Sans plus le défier ni le menacer, je l’interrogeai tendrement.

— Es-tu sûr de n’avoir pas péché ? Je t’aime tel que tu es, même si tu as péché.

Il sursauta. Il cilla. Il s’attendait à tout sauf à l’amour.

Ses camarades le tirèrent par le bras. Ils chuchotaient : « Ne sois pas ridicule ! Tu ne vas pas prétendre n’avoir jamais fauté, pas toi ! » Vaincu, il se laissa emmener.

Je demeurai seul avec la femme aux chairs palpitantes.

Elle avait toujours peur, mais elle changeait de peur, passant de l’effroi de mourir à la crainte que quelque chose ne lui échappe encore.

Je la rassurai d’un sourire.

— Où sont ceux qui t’accusaient ? Il n’y a plus personne pour te condamner ?

— Personne.

— Je ne te condamne pas non plus. Va. Et ne pèche plus.

La ruse m’avait encore une fois sauvé.

Mais j’étais épuisé par ces traquenards. Si les disciples se réjouissaient de mes succès, je leur répétais qu’un succès n’est jamais qu’un malentendu, et que le nombre de nos ennemis grossissait plus vite que celui de nos amis. Nous sommes partis nous réfugier en Galilée.

Une usure me dévorait : la fatigue de dire quelque chose que personne ne veut entendre, la fatigue de parler aux sourds, la fatigue de créer des sourds en parlant.

C’est alors que Yehoûdâh Iscarioth prit de plus en plus d’importance dans ma vie.

À la différence de mes autres disciples, Yehoûdâh venait de Judée, non de Galilée. Plus instruit, il savait lire, compter et devint notre trésorier, redistribuant chaque jour aux pauvres l’excédent des aumônes reçues. Au milieu de ces anciens pêcheurs de Tibériade, il tranchait, par ses manières et son accent de la ville, nous apportant l’exotisme de Jérusalem. J’appréciais de m’entretenir avec lui et, assez vite, il passa pour mon disciple préféré.

Je crois que de ma vie je n’ai jamais aimé un homme autant que Yehoûdâh. Avec lui, et lui seul, je parlais de Dieu.

— Il est toujours si près. Si proche.

— Il n’apparaît que pour toi et en toi. Nous, nous ne le voyons pas.

— Si, tu dois mieux essayer, Yehoûdâh.

— J’essaie. J’essaie tous les jours. Je ne trouve pas le puits sans fond. Mais je n’en ai pas besoin puisque je vis auprès de toi.

Il m’avait convaincu que j’avais un autre rapport à Dieu que les autres hommes. Ni rabbi puisque je ne trouvais pas la lumière dans les textes, ni prophète puisque je témoignais sans rien annoncer, simplement, grâce à mes chutes dans le puits, j’atteignais l’essence du monde.

— Ne te voile pas la face, Yéchoua, tu comprends très bien ce que cela signifie. Yohanân le Plongeur te l’a révélé avant tout le monde : tu es Celui qu’il annonce, le Fils de Dieu.

— Je t’interdis de répéter ces sottises, Yehoûdâh. Je suis le fils d’un homme, pas de Dieu.

— Pourquoi dis-tu « mon Père » ?

— Arrête cette farce.

— Pourquoi dis-tu le rejoindre au fond de toi ?

— Ne joue pas sur les mots. Si j’étais le Messie, je le saurais.

— Mais tu le sais. Quoique tu possèdes la connaissance et les signes, tu refuses de les reconnaître.

— Tais-toi ! Une fois pour toutes, tais-toi.

Je ne crois pas qu’il était responsable de la rumeur qui se propageait, s’enflait, énorme, terrible, ahurissante, frappant les toits de Galilée plus vite qu’une grêle de printemps : Yéchoua de Nazareth était le Messie annoncé par les textes. Sans doute s’était-elle développée d’elle-même car les Juifs, comme tous les hommes, voient les choses en fonction de leurs désirs et de leurs attentes.

Je ne pouvais plus sortir en public sans qu’on me demande :

— Es-tu le Fils de Dieu ?

— Qui te l’a dit ?

— Réponds. Es-tu bien le Messie ?

— C’est toi qui l’as dit.

Je n’avais pas d’autre réponse : « C’est toi qui l’as dit. » Jamais je n’aurais osé prétendre être le Christ. Je pouvais parler de Dieu, de sa lumière, de ma lumière puisqu’elle brillait en moi. Pas davantage. Mais les autres, sans scrupule, finissaient mon discours. Ils m’exagéraient. Ceux qui m’aimaient pour me célébrer. Ceux qui me détestaient pour hâter mon arrestation.

— Yehoûdâh, je t’en supplie : fais taire ce bruit idiot. Je n’ai rien d’extraordinaire, à part ce que Dieu m’a donné.

— C’est de cela que parle le bruit, Yéchoua : ce que Dieu t’a donné. Il t’a élu. Il t’a distingué.

Et Yehoûdâh de partir, pour la nuit, dans des considérations sur les prophéties. Il retrouvait dans des détails absurdes de mon existence la réalisation de ce qu’avaient annoncé Elie, Jéré-mie, Ezéchiel ou Osée. Je protestais.

— C’est ridicule ! C’est minuscule ! Au petit jeu des rapprochements, tu peux trouver des similitudes entre n’importe qui et le Messie !

Parce qu’il maîtrisait très bien les textes, il m’ébranlait parfois. Mais je refusais. Et je me méfiais d’autant plus des guérisons que les disciples -Yehoûdâh le premier-, y décelaient maintenant la deuxième preuve, après les prophéties, de ma messianité.

La rage ne me laissait pas de répit. Si cette histoire avait commencé dans la joie et l’allégresse à mon retour du désert, elle se développait désormais d’une façon qui m’échappait, loin de la belle aventure initiale. Amis ou ennemis, ils m’attribuaient plus que ce que je disais, ils me prêtaient davantage que je ne voulais donner.

Hérode, le gouverneur de Galilée, me convoqua, me reçut dans son palais, m’infligea la vue de ses richesses, de ses courtisans, puis s’isola avec moi entre deux piliers sans témoin.

— Yohanân le Plongeur me dit que tu es le Messie.

— C’est lui qui le dit.

— Je tiens Yohanân pour un véritable prophète. J’aurais donc tendance à l’écouter.

— Imagine ce que tu souhaites.

Hérode jubilait. Il n’entendait que des confirmations dans mes réponses.

— Hérode, je ne suis pas le Messie, je ne peux pas prétendre à ce titre. Jusqu’ici, j’appréciais la compagnie des hommes, je m’y sentais utile, mais je vais être obligé de m’en priver pour continuer ma vie seul.

— Malheureux ! Ne t’isole pas du monde, comme un ermite ou un philosophe. Qu’y gagneras-tu ? La moitié de la Palestine est déjà prête à te suivre. Il faut emprunter les idées du peuple si l’on veut le diriger. On traite l’humanité avec ses illusions. Allons, César savait bien qu’il n’était pas le fils de Vénus, mais c’est en le laissant croire qu’il est devenu César.

— Tes raisonnements sont abjects, Hérode, et je ne veux pas devenir César, ni roi d’Israël, ni qui que ce soit. Je ne fais pas de politique.

— Peu importe, Yéchoua. Permets-nous d’en faire auprès de toi !

En quittant le palais, ma décision était renforcée : j’en avais fini avec la vie publique. J’arrêtais tout. Je renonçais. J’allais dissoudre notre groupe pour continuer mon existence seul, retiré au désert.

Malheureusement, nous sommes passés à Naïn et, après ma traversée de ce village, rien ne fut plus aussi certain pour moi…

À l’entrée du bourg, nous rencontrâmes le cortège funèbre d’un jeune garçon, Amos.

Sa mère, Rébecca, la Rébecca de ma jeunesse, la Rébecca que j’avais aimée et failli épouser, marchait devant, sans volonté, contrainte, comme une condamnée à la vie. Veuve depuis quelques années, elle venait de perdre son fils unique. Lorsque ses grands yeux me virent, il n’y eut pas l’ombre d’une amertume, d’une colère, d’une protestation mais ils me dirent que j’avais de la chance de n’avoir pas de famille, de m’occuper de l’humanité entière, de ne souffrir qu’en général et jamais en particulier.

J’éprouvai un mélange de pitié et de culpabilité. Rébecca serait-elle aussi désolée si nous nous étions mariés ?

Je demandai aux porteurs de s’arrêter pour me laisser voir le cadavre. Je m’approchai, saisis les petits poignets dans le cercueil et me plongeai dans la prière la plus violente de ma vie.

— Mon Père, fais qu’il ne soit pas mort. Donne-lui droit à la vie. Rends heureuse sa mère.

Je m’étais jeté dans la prière comme un désespéré, je n’en attendais rien, c’était juste un trou où blottir mon chagrin.

Les mains de l’enfant s’accrochèrent aux miennes et le garçonnet, lentement, se releva.

Des cris de joie éclatèrent tout autour, les deux cortèges communiaient dans le même bonheur, mes disciples et les anciens affligés. Nous étions trois à demeurer muets, nous demandant ce qui s’était passé, osant à peine y croire : Rébecca, son fils et moi.

Le soir même, l’enfant parlait de nouveau. Il vint avec Rébecca me couvrir de baisers. Moi, je restais prostré dans le silence et la stupéfaction.

À minuit, sous l’ombre grise d’un olivier, Yehoûdâh me rejoignit.

— Alors, Yéchoua, quand cesseras-tu de nier l’évidence ? Tu l’as ressuscité.

— Je n’en suis pas certain, Yehoûdâh. Tu sais comme moi qu’il est difficile de reconnaître la mort. Combien de gens sont enterrés vivants ? C’est pour cela que, souvent, nous mettons d’abord les défunts dans des caves. Peut-être l’enfant n’était-il qu’évanoui ?

— Crois-tu qu’une mère aurait été capable de se tromper et de porter son enfant endormi au tombeau ?

Je retombai dans le mutisme. Je préférais ne plus prononcer une parole car, si j’avais ouvert la bouche, au lieu de remercier mon Père d’avoir entendu ma prière, je l’aurais insulté ! Me faire des signes pareils ! Non ! Je ne voulais pas qu’il me distingue autant, je ne savais que trop à quoi cela m’engageait. Je refusais ! Je refusais ce destin ! J’avais l’impression de me battre en duel avec Dieu. Il voulait m’imposer sa victoire, me désarmer, m’ôter mes doutes. Pour que je devienne son champion, il tentait de me convaincre. Mais je savais qu’il n’obtiendrait rien sans mon consentement, que je gardais mes chances, que je pouvais encore nier ses signes. Toute la nuit, je me suis rebellé sans faiblir.

Puis le matin vint nettoyer le ciel et lorsque le coq gratta sa gorge, je m’assoupis d’épuisement.

En rouvrant les yeux, j’avais accepté que Dieu m’aime autant.

J’appelai Yehoûdâh, mon disciple préféré, car rien ne devait lui faire davantage plaisir que ce que j’allais lui dire.

— Yehoûdâh, je ne sais qui je suis. Je sais seulement que je suis habité par plus grand que moi. Je sais aussi, par cet amour qu’il me prouve, que Dieu attend beaucoup de ma vie. Alors, Yehoûdâh, je te le dis : je fais le pari. Je fais le pari, du plus profond du cœur, que je suis celui-ci, celui que tout Israël attend. Je fais le pari que je suis bien le Fils.

Yehoûdâh se jeta à terre, mit ses bras autour de mes chevilles, et me tint longuement les pieds embrassés. Je sentais ses larmes chaudes couler entre mes orteils.

Pauvre Yehoûdâh ! Il en était, comme moi, tout à la joie. Il ne savait pas à quelle nuit ce matin allait nous conduire, ni ce que ce pari allait exiger de nous.

 

Ce soir, la mort m’attend dans ce jardin. Les oliviers sont devenus aussi gris que la terre. Les grillons font l’amour sous le regard bienveillant d’une lune maquerelle. Je voudrais être un des deux cèdres bleus, dont les branches, la nuit, servent d’asile aux nuées de colombes et, le jour, abritent les petits bazars bruyants sous leurs ombrages ; comme eux, j’aimerais prendre racine, insouciant, et dispenser du bonheur.

Au lieu de cela, je n’ai fait que semer des graines que je ne verrai ni grandir ni s’épanouir. Je guette la troupe qui viendra m’arrêter. Mon Père, donne-moi de la force dans ce verger indifférent à mon angoisse, donne-moi le courage d’aller jusqu’au bout de ce que j’ai cru, par folie, être ma tâche…

Dans les jours qui suivirent ma décision, Hérode fit arrêter Yohanân le Plongeur et le boucla dans la forteresse Machéronte. Hérodiade, sa nouvelle épouse, voulait la peau du prophète qui avait osé blâmer son mariage.

Yohanân, inquiet, me fit parvenir un message de sa prison.

« Es-tu bien celui qui doit venir ? Es-tu le Christ ? Ou bien faut-il que j’en attende un autre ? »

Je savais que Yohanân s’étonnait que je passe mon temps avec des hommes du peuple, des courtisanes, qu’il me reprochait de manger et de boire gloutonnement, lui qui était si ascétique, et qu’il ne comprenait pas ma lenteur à me déclarer.

Je répondis aux deux messagers :

— Allez rapporter à Yohanân ce que j’ai fait : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, la bonne nouvelle est annoncée. Qu’il soit heureux et confiant ! Je ne l’aurai pas fait trébucher.

C’était la première fois que j’affirmais, que je revendiquais mon destin. Malheureusement, avant que les deux hommes ne transmettent le message, Yohanân avait été décapité.

Mes disciples, dont certains avaient d’abord suivi Yohanân, se mirent en colère.

— Prends le pouvoir, Yéchoua ! Ne laisse plus les justes finir exécutés ! Fonde ton Royaume, nous te suivrons, la Galilée te suivra. Sinon, tu finiras le col tranché, comme le Plongeur, ou pire !

Or, malgré leur indignation, plus je méditais, plus je percevais que je n’avais aucune place à prendre, aucun trône à revendiquer. Je ne serais pas un meneur d’hommes, mais un meneur d’âmes. Oui, je voulais changer le monde, pas comme ils m’y poussaient. Je ne dirigerais pas une révolution politique, à la tête des pauvres, des doux, des exclus, des femmes, en prenant d’assaut la Palestine, en renversant les possesseurs du pouvoir, des honneurs, des richesses. Le seul soulèvement auquel j’appelais était un bouleversement intérieur. Je n’avais aucune ambition pour le monde extérieur, le monde de César, de Pilate, des banquiers, des marchands.

— La terre a été laissée aux hommes : qu’en ont-ils fait ? Rendons-la à Dieu. Abolissons les nations, les races, les haines, les abus, les exploitations, les honneurs, les privilèges. Abattons les échelles qui mettent un homme plus haut qu’un autre. Supprimons l’argent qui fabrique les riches et les pauvres, les dominants et les dominés ; l’argent qui crée l’angoisse, l’avarice, l’insécurité, la guerre, la cruauté ; l’argent qui dresse ses murs entre les hommes. Accomplissons toutes ces exécutions dans notre esprit, créons un charnier de ces mauvaises idées, de ces fausses valeurs. Aucun trône, aucun sceptre, aucune lance ne peut nous purger et nous ouvrir à l’amour vrai. Mon Royaume, chacun le porte en lui, comme un idéal, comme une chimère, une nostalgie ; chacun a en lui l’aspiration intime, le désir doux. Qui ne se sent pas le fils d’un Père qu’il ignore ? Qui ne voudrait se reconnaître un frère en chaque homme ? Mon Royaume est déjà là, espéré, rêvé. L’élan d’amour palpite, mais on le heurte sans cesse, on le retient, on le déçoit. Je n’ouvre la bouche que pour nous donner le courage d’être nous-mêmes, d’avoir la témérité de l’amour. Dieu, même s’il nous précède, reste toujours à accomplir. Et Dieu ne souffre pas la timidité.

Les Galiléens m’écoutaient bouche bée car c’est avec la bouche qu’ils écoutent ; avec les oreilles, ils n’entendent rien. Mes paroles ricochaient de crâne en crâne, sans entrer dans aucun. Ils n’appréciaient que mes miracles.

Je dus prendre des mesures, interdire aux disciples de laisser approcher le moindre infirme. Cependant rien n’arrêtait la déferlante : on faisait passer les grabataires par les fenêtres, par le toit. Au lac de Tibériade, je dus m’isoler de la rive, sur un bateau, afin de pouvoir parler aux villageois sans qu’ils viennent me toucher et m’implorer. En vain ! Tous ne toléraient mes prédications que par complaisance, comme on avale distraitement un hors-d’œuvre : le plat de résistance demeurait le miracle.

J’étais devenu un fonctionnaire de Dieu. L’acte qu’on venait me réclamer, après des queues qui duraient plusieurs heures, mon sceau, mon tampon, c’était l’exécution de quelque petit prodige. Ils repartaient alors, spectateurs en bonne santé ou malades guéris, hochant la tête, convaincus, ayant vérifié de leurs yeux.

— Oui, oui, il est bien le Fils de Dieu.

Sans retenir une seule idée de mes discours, ils avaient simplement trouvé un intercesseur très pratique, à portée de main, qui allait leur simplifier la vie.

— Quelle chance qu’il se soit installé près de chez nous, en Galilée !

Un jour, mes frères et ma mère fendirent la foule d’un village où je séjournais. Je savais qu’ils se moquaient de moi, de ma prétention, de ma folie. Plusieurs fois, ils m’avaient envoyé des messages me suppliant d’arrêter de jouer ce rôle de Christ ; comme je n’y avais jamais répondu, ils venaient m’imposer un conseil de famille.

Des curieux entouraient l’auberge où nous nous étions réfugiés, les disciples et moi.

— Laissez-nous passer, criaient mes frères, nous sommes sa famille. Nous avons priorité. Laissez-nous passer. Nous devons lui parler.

Les paysans très impressionnés, leur ouvrirent un passage.

Je me plantai à la porte pour les arrêter. Je savais que j’allais leur faire mal, mais je devais agir ainsi.

— Qui est ma vraie famille ? Ma famille n’est pas de sang, elle est d’esprit. Qui sont mes frères ? Qui sont mes sœurs ? Qui est ma mère ? Quiconque obéit à la volonté de mon Père. Je vous vois pleins de haine, je ne vous reconnais pas.

Je désignai mes disciples, à l’intérieur.

— Si quelqu’un vient avec moi, et s’il ne lâche pas son père et sa mère, ses frères et sœurs, sa femme et ses enfants, il ne peut être mon disciple.

Et je claquai la porte au nez de mes frères et de ma mère.

Mes frères repartirent, ivres de rage. Mais ma mère resta, écroulée, attendant humblement à la porte. À la nuit, je la fis entrer et nous avons mêlé nos larmes.

Elle ne m’a plus quitté jusqu’à cette nuit. Elle m’a suivi, discrète, en arrière, au milieu des femmes, avec Myriam de Magdala, permettant à chacun, y compris à moi-même, d’oublier que j’avais pu être son fils. De temps en temps, nous nous sommes retrouvés en cachette pour des baisers furtifs. Depuis ma brouille avec mes frères, elle veille sur moi car elle m’a entendu. Elle a admis que je mettais l’amour en général plus haut que l’amour en particulier. Ma plus grande et belle fierté sur cette terre est sans doute d’avoir, un jour, convaincu ma mère.

Je ne me confiais qu’à Yehoûdâh. Ensemble, nous relisions les textes des prophètes. Depuis mon pari secret, j’y prêtais une autre oreille que par le passé.

— Tu dois retourner à Jérusalem, Yéchoua. Le Christ connaîtra son apothéose à Jérusalem, les textes sont formels. Tu devras être humilié, torturé, tué, avant de renaître. Il va y avoir un moment difficile.

Il en parlait paisiblement, illuminé par sa foi. Lui seul avait saisi ce qu’était le Royaume, un royaume sans gloire où il n’y aurait aucune réussite matérielle ni politique. Il me décrivait mon agonie avec le calme de l’espérance.

— Tu mourras quelques jours Yéchoua, trois jours, puis tu ressusciteras.

— Il faudrait en être sûr.

— Allons Yéchoua. Un sommeil de trois jours ou d’un million d’années n’est pas plus long qu’un sommeil d’une heure.

Auparavant, je n’avais pas songé sérieusement à la mort et je voulais savoir ce que mes méditations m’en diraient. En descendant au fond de moi, chez mon Père, je n’y trouvais rien d’effrayant. « Tout est justifié », me disait-il. « Tout est bien. Seul le corps est soumis à la putréfaction, aux vers, à la disparition. L’essentiel demeure. »

Ce n’était pas précis, mais c’était rassurant. De temps en temps, sur les flots en fusion, il me semblait apercevoir une autre idée : que nous existions après cette vie en fonction de ce que fut cette vie ; que le juste perdure dans un bon souvenir ; que le scélérat s’enfonce dans son pire souvenir, éternellement. Cependant, dès que je tentais de m’en approcher, l’image s’enfuyait, rapide, volatile. En tout cas, mes voyages me confirmaient qu’il n’y avait rien à craindre de la mort qui ne pouvait se révéler qu’une bonne surprise.

 

Jérusalem était devenu le nom de mon souci. Le nom de mon destin. Le lieu de ma mort. Je devais achever ma prédication à Jérusalem.

Jérusalem, je m’y étais rendu plusieurs fois, comme tout Juif pieux, brièvement, à la Pâque. Je devais songer maintenant à y rester.

Nous avons pris la route.

Je ne pouvais pas me voiler la vérité : je changeais. L’amertume et le reproche se glissaient trop souvent dans mon cœur. Moi qui n’avais été qu’amour, je devenais acerbe, impatient, agacé. Alors que je ne chérissais rien tant que la douceur, je me montrais capable d’insulter âprement mes adversaires. Quand je voulais annoncer la bonne nouvelle, l’arrivée du Royaume, je me tordais la langue dans ma rhétorique et je m’entendais menacer, tempêter, promettre les pires châtiments au nom de Dieu. À d’autres moments, voulant prôner l’humanité, je ne pouvais m’empêcher, en passant devant les bigotes qui allumaient minutieusement leur candélabre pour la fête des Tabernacles, de leur crier : « Je suis la lumière et moi seul ! » Ensuite je me le reprochais et ma mère, rassurante, au milieu de la nuit, me prenant tout contre elle, appelait cet excès la fatigue de l’espérance.

À Jérusalem, je me cognai d’abord à des murailles de mépris. Aux quelques hommes sages, comme Nicodème ou Yoseph d’Arimathie, qui s’intéressèrent à moi, les pharisiens et les membres du sanhédrin clouèrent le bec en ironisant : « Vous ne vous attendez tout de même pas à ce qu’un prophète nous vienne de Galilée ! » J’ai pensé échouer.

Après six mois, j’ai obtenu qu’ils ne ricanent plus. Maintenant, ils crachent, ils tempêtent, ils écument. Je suis arrivé à exister puisque, ce soir, ils vont me tuer.

Jérusalem…

Jérusalem qui me fascine et que j’ai tant de mal à aimer… Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés. Combien de fois j’ai voulu rassembler tes petits à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ! Mais tu as refusé.

Jérusalem, tout ce qui en toi provoque la fierté de n’importe quel Juif, je n’arrive pas à l’apprécier.

Lorsqu’on a voulu me faire admirer le Temple reconstruit, m’extasier devant les lourdes portes de cèdre doré, les grenades, les lis et les feuillages sculptés d’où pendent des voiles de lin chargés de fleurs pourpres et d’hyacinthes écarlates, retenus par des chérubins en or massif, j’ai simplement songé : faut-il qu’une chose soit exagérée pour être belle ? Lorsqu’on m’a vanté l’organisation des sacrifices, lorsque j’ai découvert, dans un fumet de merdes, au milieu du sang caillé, des tripes et des boyaux noirâtres, les troupeaux de bœufs et brebis qu’on proposait aux riches, les colombes pour les pauvres, ces enclos quadrillés de changeurs de monnaie au sourire en tiroir, j’ai saisi un fouet et j’ai renversé tous les étals. « Enlevez-moi cela ! La maison de mon Père ne peut devenir une maison de trafic ! » Je frappai le sol avec fureur et, en un instant, je ne fus plus entouré que de culs, les culs des bêtes affolées, les culs des lâches qui s’enfuyaient. La ville est sale, avare, capricieuse, méprisante. Les portes et les façades ne cachent pas grand-chose. L’apparence règne, la richesse s’étale, le culte lui-même doit être somptueux. Chacun épie chacun, rivalise en puissance avec l’autre. En revanche le cœur se tait, la naïveté passe pour ridicule, l’humilité pour suicidaire. Ses habitants ne souhaitent pas écouter un balourd de Galilée qui prône la pauvreté alors que mes disciples de Tibériade n’avaient rien à perdre qu’une vieille barque et des filets reprisés ; est-ce cela, ajouté à la vie simple des champs, qui leur a laissé les oreilles près du cœur ?

Je n’obtins aucun succès à Jérusalem, pas même de curiosité. Ma seule réussite consista à me faire détester chaque jour davantage des prêtres, docteurs de la Loi, saducéens et pharisiens. Plus optimistes que moi, ils craignaient que je ne touche le peuple par une autre façon de parler à Dieu. Ils se sentaient en danger. Ils commencèrent à planifier ma perte. Dans leurs esprits, je suis déjà lapidé depuis plusieurs mois.

Combien ai-je passé d’heures à vouloir les convaincre ! À défendre la religion du cœur contre la religion des textes ! Je leur expliquais qu’elles ne s’excluaient pas puisque l’une, celle du cœur, inspirait l’autre. Pédants, ergoteurs, docteurs, ils me faisaient recommencer sans fin, ils me forçaient à devenir juriste, exégète, théologien, à m’enfoncer dans des controverses de droit canon où, forcément, je me montrais inférieur car je n’ai comme guide que ma lumière. À reprendre cent fois la même discussion, j’en venais à douter que nous parlions bien de la même chose : Dieu. Eux protégeaient des institutions, des traditions, leur pouvoir. Moi je ne parlais que de Dieu, les mains vides. Je reconnaissais que Dieu avait communiqué avec tous nos prophètes ; que son esprit s’était déposé dans nos livres et nos lois ; que le Temple, la synagogue, l’école biblique sont pour la majorité des mortels la principale voie d’accès à la Révélation. J’ajoutais simplement que moi, par le puits d’amour, j’avais un accès direct à Dieu. C’était tout de même mieux qu’un livre de seconde main !

— Blasphème ! Blasphème !

— Je ne suis pas venu abolir mais accomplir.

— Blasphème ! Blasphème !

Rapidement, je ne supportai même plus de coucher à Jérusalem. Nous allions séjourner, les disciples et moi, dans le village de Béthanie, chez notre ami Lazare, ou bien, lorsque nous n’avions pas le temps, ici, au mont des Oliviers, hors des remparts.

Chaque matin, je voyais le jour arriver du désert et réveiller les couleurs de Jérusalem, l’ocre des murailles, la blancheur des terrasses, l’or du Temple, le vert sombre des cyprès, les façades des maisons teintées par les hommes, déteintes par les étés. J’avais, quelques instants, l’illusion de dominer la ville qui s’offrait à moi, telle une maquette d’architecte, mais, très vite, elle devenait trop brillante, trop colorée, elle se dressait plus haut, au-dessus de tous, comme une prophétie éblouissante, ou une putain somptueuse.

Alors qu’aucun bruit ne s’élevait encore des places ou des rues, déjà, sur les chemins qui serpentaient vers les remparts, arrivaient les chameliers de Damas, les femmes portant sur leurs têtes des panières de raisins, au bras des roses de Jéricho qu’elles allaient vendre, sous les térébinthes, aux portes de la ville. Tout convergeait déjà vers Jérusalem. Jérusalem était le centre. Jérusalem absorbait tout.

J’ai fui.

J’ai fui la haine des pharisiens, j’ai fui l’arrestation qui se rapprochait, j’ai fui la mort qui me reniflait de sa grosse truffe fulminante. J’avais échappé de justesse à la colère de Ponce Pilate, le préfet de Rome, qui avait perçu comme une menace contre lui mes déclarations sur la fin de l’ordre ancien et l’arrivée du Royaume. Ses espions m’avaient mis sous les yeux une pièce portant son effigie, ou celle de César, je ne sais pas, car ces Romains rasés aux cheveux courts se ressemblent tous.

— Dis-nous, Yéchoua, faut-il bien respecter l’occupant romain ? Est-il juste de lui payer les impôts ?

— Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Je ne suis pas un chef de guerre. Mon Royaume n’a rien à voir avec le sien.

Cela avait soulagé Pilate, mais m’avait aliéné définitivement les zélotes, les partisans de Barabbas, qui n’auraient pas dédaigné de m’utiliser pour soulever la Palestine contre l’occupant romain. J’avais réussi mon parcours : dans tous les corps constitués, je ne comptais plus que des ennemis.

J’avais peur. J’étais de plus en plus nu, avec ma parole désarmée.

Nous sommes repartis nous cacher à la campagne. Je voulais reprendre des forces pour le dernier combat. J’avais besoin de prier la journée puis le soir de partager l’amitié des miens, femmes et hommes, en des repas sans fin. La nuit, je retournais au puits me lover dans cette lumière qui brille au-delà de tous les crépuscules.

Je ne fléchissais pas, non, je ne reculais pas non plus mais je craignais de craindre. J’avais peur de me décevoir. Je redoutais – comme je le redoute ce soir – que le Yéchoua de Nazareth, un fils de charpentier né dans une simple ornière du monde, ne reprenne le dessus, avec sa force, son appétit et son désir de vivre. Parviendrai-je encore au puits d’amour quand on me fouettera ? Quand on me clouera ? Et si la douleur fermait le puits ? Si je n’avais plus qu’une voix, une pauvre voix humaine, pour hurler à l’agonie ?

Yehoûdâh me rassurait.

— Le troisième jour, tu reviendras. Et je serai là. Et je te serrerai dans mes bras.

Yehoûdâh ne doutait jamais. Je l’écoutais des heures, cette parole confiante arrachée à l’épaisseur de mes incertitudes.

— Le troisième jour, tu reviendras. Et je serai là. Et je te serrerai dans mes bras.

 

La Pâque approchait. La fête des Pains azymes me semblait le bon moment pour m’accomplir car tout le peuple d’Israël viendrait prier au Temple. Nous nous dirigeâmes vers Jérusalem.

Sur le chemin, en écartant les malades et les infirmes qui se précipitaient, je refusais de faire des prodiges qui ne parlent qu’aux incrédules et leur fournissent plus matière à jacasser qu’à réfléchir.

À Béthanie, Marthe et Myriam, les sœurs de Lazare, se jetèrent sur moi en pleurant.

— Lazare est mort, Yéchoua. Il est mort il y a trois jours.

Quoique les nombreux proches que j’avais perdus au long de ma vie m’aient habitué au deuil, là, sur la fontaine de Béthanie, je ne sais pourquoi, je me mis à pleurer avec les deux femmes. Je percevais quelque chose de prémonitoire dans la mort de mon cher Lazare, les forces du néant l’emportant sur les forces de la vie ; j’avais le sentiment que, toujours, le négatif vaincrait. Lazare me précédait dans la mort pour me signifier que tout était sur le point de finir.

Qu’il pesait lourd ce chagrin simple qui nous unissait, Myriam, Marthe et moi, qui mêlait nos chairs humides soulevées par les sanglots ! Contre moi, entre mes bras, je sentais leurs épaules, leurs poitrines et je me disais, avec horreur, qu’elles aussi deviendraient poussière.

Quand nos yeux furent secs, mon cœur n’était toujours pas apaisé. Je demandai à aller voir Lazare.

On m’ouvrit la pierre qui fermait son tombeau et je pénétrai dans la cavité creusée dans la roche.

Le parfum ravageur de la myrrhe empoissait l’air. Soulevant le suaire, je vis le visage creusé, verdâtre, cireux de mon ami Lazare. Je m’allongeai à côté de lui sur la dalle. Lazare, je l’avais toujours considéré comme le grand frère que je ne n’avais pas eu dans la vie ; voilà qu’il devenait mon grand frère dans la mort.

Je me mis à prier. Je descendis au puits d’amour. Je voulais savoir s’il y était. Là, je retrouvai la lumière éblouissante, mais je n’appris rien. « Tout est bien », répétait mon Père, à son habitude. « Tout est bien, ne t’inquiète pas. »

Lorsque je revins du puits, Lazare était assis à côté de moi. Il me regardait avec stupeur, ébahi, engourdi, surpris.

— Lazare, tu es vivant ! Te rends-tu compte ? Tu es vivant !

Les mots ne semblaient pas vraiment arriver à sa pensée. Il essaya d’articuler quelque chose avec sa bouche trop molle sans y parvenir.

— Lazare, tu es ressuscité !

Ses traits n’exprimaient rien ; ses yeux partaient en arrière, comme s’il voulait dormir.

Je le pris sous les bras et je l’amenai au jour.

Décrire l’émotion des disciples et de ses sœurs quand nous sortîmes du tombeau est impossible. Lazare, lui, placide, égaré, se prêtant aux embrassades des siens sans avoir l’air de comprendre, était devenu totalement muet, l’ombre de lui-même. Je ne sais même pas s’il avait gardé un peu d’intelligence. Était-ce le choc de la résurrection ? On me dit qu’il se trouvait déjà dans cet état les derniers jours de sa maladie.

Une voix ironique à l’intérieur de moi, la voix de Satan, me répétait sans cesse :

— Es-tu sûr qu’il était mort ?

En me battant pour la faire taire, je ne parvenais qu’à l’augmenter.

— Bon, d’accord, il est revenu des morts, mais pour dire quoi ? Quel intérêt ? Passionnant témoignage, non ?

Je m’isolai et plongeai, désespéré, dans la prière.

La main de Yehoûdâh, posée sur mon épaule, me fit sursauter. Il rayonnait de confiance.

— Le troisième jour, tu reviendras. Et je serai là. Et je te serrerai dans mes bras.

Mon Dieu, pourquoi n’ai-je pas la foi de Yehoûdâh ? Douterai-je donc toujours ? Aucune de tes réponses, mon Dieu, n’étouffe mes questions.

Nous avons rejoint le festin qui s’organisait autour du pauvre Lazare vivant mais défait. J’avais beau braquer ma pensée sur le bonheur de Marthe, de Myriam, sur les caresses qu’elles prodiguaient à ce grand frère taciturne, encore moins expressif qu’un chien, je ne pouvais chasser le scrupule : j’étais responsable de son état. Mon Père avait exécuté le miracle pour me rassurer, moi et moi seul, m’assurer que je reviendrais de la mort, et que moi, à la différence de Lazare, je parlerais. Pour moi, il avait sacrifié le repos de Lazare. Une répétition avant le spectacle. Des larmes de honte ravagèrent mon visage.

Enfin une voix sortit du puits et me dit que l’amour, le grand amour, n’a parfois rien à voir avec la justice ; que l’amour doit souvent se montrer cruel ; et que mon Père, lui aussi, pleurerait quand il me verrait sur la croix.

Nous sommes arrivés ici, au mont des Oliviers.

Pendant les dernières heures de ce voyage, je n’ai songé qu’à protéger les miens. On doit m’arrêter moi – rien que moi –, pour blasphème et impiété sans que la faute soit partagée par mes amis.

Comment éviter un châtiment collectif ? Comment épargner les disciples ?

J’avais deux solutions : me rendre ou me faire dénoncer.

Je ne pouvais me rendre. C’était reconnaître la souveraineté du sanhédrin. C’était me soumettre. C’était renier mon chemin.

Aujourd’hui, je réunis donc les douze disciples les plus anciens. Mes mains et mes lèvres tremblaient car moi seul savais que nous étions ensemble pour la dernière fois. Comme tout Juif, en bon chef de maison, je pris le pain, le bénis avec mes prières et l’offris à mes convives. Puis, tout aussi ému, je bénis et distribuai le vin.

— Pensez toujours à moi, à nous, à notre histoire. Pensez à moi dès que vous partagez. Même quand je ne serai plus là, ma chair sera votre pain, mon sang votre breuvage. On est un dès que l’on s’aime.

Ils frémirent, surpris par ce ton.

Je regardai ces hommes rudes, dans la force de l’âge, et j’eus subitement envie d’être tendre avec eux. L’amour jaillissait à gros flots de mon cœur.

— Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Bientôt le monde ne me verra plus. Mais vous, vous me verrez toujours, parce que je vivrai en vous, et vous en vivrez. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.

Certains commencèrent à renifler. Je ne voulais pas que nous nous laissions gagner par l’attendrissement.

— Mes petits enfants, vous pleurerez d’abord, mais votre affliction se changera en joie. La femme, lorsqu’elle enfante, passe par la souffrance, pourtant elle ne se souvient plus de ses douleurs dès qu’un homme nouveau est enfin né dans ce monde.

Puis – et ce fut le plus difficile – je dus mettre en branle mon plan.

— En vérité, je vous le dis, l’un de vous va bientôt me trahir.

Un frisson d’incompréhension les parcourut. Ils se mirent immédiatement à se récrier, à protester.

Seul Yehoûdâh se taisait. Seul Yehoûdâh avait compris. Il devint plus pâle qu’un cierge. Ses yeux noirs me fixèrent.

— Est-ce moi, Yéchoua ?

Il avait saisi l’horreur de ma proposition : me vendre. Je soutins son attention pour lui faire comprendre que je ne pouvais demander qu’à lui, le disciple préféré, ce sacrifice qui précéderait le mien.

Nos regards retombèrent sur la table pendant que le festin reprenait. Ni lui ni moi n’avions la force de parler. Les disciples semblaient déjà avoir oublié l’incident.

Enfin, il se leva et vint près de mon oreille.

— Je sors. Je vais te vendre au sanhédrin. Faire venir les gardes au mont des Oliviers. Te désigner.

Je le contemplai et je lui dis, avec autant d’affection que je le pouvais :

— Merci.

Il se jeta alors contre moi, dépassé par ses émotions, m’agrippant comme si l’on allait nous séparer. Je sentais ses larmes couler silencieusement dans mon cou.

Puis il se reprit et me glissa d’une voix tremblante :

— Le troisième jour, tu reviendras. Mais je ne serai plus là. Et je ne te serrerai pas dans mes bras.

Alors, cette fois-ci, ce fut moi qui le retins. Je chuchotai :

— Yehoûdâh, Yehoûdâh ! Que vas-tu faire ?

— Me pendre.

— Non, Yehoûdâh, je ne veux pas.

— Si tu te fais crucifier, je peux bien me pendre !

— Yehoûdâh, je te pardonne.

— Pas moi !

Et il sortit en bousculant tout le monde.

Les autres disciples, ces bonnes pâtes naïves et tendres, n’avaient naturellement rien saisi de la scène.

Mais ma mère, assise dans un coin sombre, avait tout deviné. Les yeux très blancs, grands ouverts sur l’inquiétude, elle me fixait, m’interrogeait, me pressait de démentir. Comme je ne réagissais pas, elle sut qu’elle avait raison et une plainte de bête traquée s’échappa de sa gorge.

Je vins m’asseoir auprès d’elle. Immédiatement, elle voulut me rassurer, me faire comprendre qu’elle accepterait tout, qu’elle acceptait déjà. Elle me sourit. Je lui souris. Nous sommes restés longtemps ainsi, accrochés au sourire l’un de l’autre.

Je regardais ce visage sur lequel j’avais ouvert les yeux ; demain, je les fermerais aussi devant lui. Je regardais ces lèvres qui m’avaient chanté des berceuses ; je n’en aurais jamais embrassé d’autres. Je regardais cette vieille mère que j’aimais tant et je lui murmurai : « Pardonne-moi. »

 

Voilà. Je scrute la nuit.

Le ciel brille d’un noir féroce. Le vent m’apporte une odeur de mort, une odeur de cage aux lions.

Dans quelques heures, j’aurai achevé mon pari.

Dans quelques heures, on saura si je suis bien le témoin de mon Père, ou si je n’étais qu’un fou. Un de plus.

La grande preuve, l’unique preuve n’adviendra qu’après ma mort. Si je me trompe, je ne m’en rendrai même pas compte car je flotterai dans le néant, indifférent, inconscient. Si j’ai calculé juste, j’essaierai de ne pas triompher en apportant aux autres la bonne nouvelle car, n’ayant jamais vécu pour moi-même, je ne mourrai pas non plus pour moi-même.

Même si l’on m’assurait ce soir que j’ai tort, je referais le pari.

Pourquoi ?

Si je perds, je ne perds rien.

Mais si je gagne, je gagne tout. Et je nous fais tous gagner.

Mon Dieu, permettez-moi jusqu’au dernier moment de me montrer à la hauteur de mon destin. Que la douleur ne me fasse pas douter !

Allons, je tiendrai bon, je tiendrai ferme. Aucun cri ne m’échappera. Que je suis donc lent à croire ! Comme la nature se montre forte contre la grâce ! Allons, remettons-nous. Ce que je crains n’est rien en regard de ce que j’espère.

Mais voici la troupe qui vient à travers les arbres. Yehoûdâh porte une lanterne et mène les soldats. Il s’approche. Il va me désigner.

J’ai peur.

Je doute.

Je voudrais me sauver.

Mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ?

 

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