L'expédition de Madagascar

Edouard Hocquard · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/3

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L'expédition de Madagascar

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Édouard Hocquard

 

L’expédition

 

de

 

Madagascar

 

Bibliothèque malgache / 31

L’EXPÉDITION

 

DE MADAGASCAR

(JOURNAL DE CAMPAGNE)

 

PAR M. LE DOCTEUR ÉDOUARD HOCQUARD

MÉDECIN PRINCIPAL DE L’ARMÉE,

ATTACHÉ À L’ÉTAT-MAJOR DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE

 

LE TOUR DU MONDE

1897

I

 

 

Brusque départ. – Diego-Suarez et la

montagne d’Ambre. – Nossi-Comba. –

Anjouan. – Le choix du sanatorium.

 

Le 8 décembre 1894, le Ministre de la Guerre m’envoyait brusquement l’ordre de m’embarquer pour Madagascar, avec le commandant du génie Magné, sur le paquebot Iraouaddy par-tant le 12 du même mois de Marseille. Il nous donnait mission de choisir l’emplacement et de préparer l’installation d’un sana-torium de 500 lits destiné à recevoir les convalescents du Corps expéditionnaire, et il nous invitait, avant d’arrêter définitive-ment notre choix, à visiter la montagne d’Ambre, les Comores, Mayotte et Nossi-Bé.

Nous touchons le 31 décembre à Zanzibar, le 3 janvier 1895 à Mayotte. Le 5 janvier l’Iraouaddy double le cap d’Ambre et jette l’ancre dans la baie de Diego, en face de la ville d’Antsirane, chef-lieu de la colonie de Diego-Suarez. Antsirane ne paraît pas très florissante : située à l’extrême pointe de Ma-dagascar, dans une région pauvre, à peine peuplée, elle est trop éloignée des routes que suivent les convois pour aller des hauts plateaux à la côte ; ses habitants, n’ayant pas confiance dans son avenir, n’osent pas engager leurs capitaux et ne font rien pour s’y fixer d’une façon définitive. Le voyageur est tout de suite renseigné sur cet état des esprits en parcourant les rues de la ville : presque toutes les constructions ont l’air d’être provi-soires ; à part l’habitation du gouverneur, celle du chef du génie, le commissariat et les casernes, les maisons sont construites en planches ou on matériaux démontables, comme si leurs proprié-taires s’attendaient à abandonner d’un moment à l’autre la co-lonie.

 

– 3 –

La montagne d’Ambre est éloignée de Diego d’environ 35 kilomètres ; la route qui relie ces deux points, et qu’on nous di-sait être praticable aux voitures, est tout entière à faire ; elle coûterait 300 000 francs, exigerait dix mois de travail et au moins 400 terrassiers, alors que nous devons être prêts en trois mois, et qu’il est impossible de recruter à vingt lieues à la ronde plus de 100 travailleurs.

Rien à tenter de ce côté pour notre mission : nous nous embarquons le 12 janvier sur la canonnière le Gabès, comman-dée par le lieutenant de vaisseau Serpette, et, après une traver-sée assez mouvementée, nous arrivons le lendemain vers 2 heures de l’après-midi en rade d’Hellville, chef-lieu de la colonie de Nossi-Bé, dont dépend Nossi-Comba.

À peine débarqués, nous recevons de M. l’administrateur principal François qui gouverne Nossi-Bé au nom de la France l’accueil le plus cordial. Il veut nous guider lui-même dans nos excursions et il vient nous chercher le lendemain matin dans sa propre baleinière pour nous conduire à Nossi-Comba, séparée de Hellville par un assez long bras de mer.

Nossi-Comba, dont le nom malgache signifie « l’île aux Makis », est une petite île en forme de pain de sucre qui ne me-sure pas plus de 20 kilomètres de tour ; nulle part, sur les plages de sable fin qui l’environnent, on ne voit de palétuviers, ni de marais ; son sol, de granit compact doublé d’une couche d’argile rouge, est presque partout recouvert d’épaisses forêts. Cons-tamment balayée par les brises du large, elle offre un séjour très agréable et très salubre.

L’île est très habitée : de distance en distance nous distin-guons des agglomérations de cases basses, perdues au milieu des arbres.

Devant ces cases, recouvertes de feuilles de ravenale, les femmes sont occupées à piler le riz et le maïs dans de grands mortiers de bois ; quelques-unes ont sur le dos un petit enfant à

 

– 4 – la mamelle ; il est fixé dans un des plis du vêtement et il suit sans protester tous les mouvements de la mère.

Les indigènes que nous rencontrons s’inclinent à demi de-vant nous en portant la main à leur front pour nous souhaiter la bienvenue ; ils paraissent d’humeur fort douce. Ils adorent l’administrateur, qui les connaît presque tous et auquel ils font un accueil enthousiaste.

Pendant une halte, je vois deux fillettes sakalaves fort oc-cupées à un jeu très original qui m’a vivement intéressé ; elles l’appellent katch, du nom d’une liane qui fournit les très jolies graines grises employées pour ce divertissement ; pour jouer au katch, on se sert d’une petite planchette rectangulaire en bois de manguier, creusée de trente-deux godets ; les graines rondes de la liane forment les jetons ; la marche de ces jetons rappelle à la fois le jeu de dames et celui du jaquet.

La petite île aux Makis est admirablement placée pour l’installation d’un sanatorium, et nous commencerions immé-diatement les travaux si nos instructions ne portaient que nous devons, avant de nous décider, visiter les Comores, et principa-lement Anjouan.

Après quelques jours passés à Hellville à attendre l’arrivée du bateau que nous avons demandé au commandant Bienaimé, chef de la division navale de l’océan Indien, pour nous conduire aux Comores, nous appareillons pour Anjouan, le 26 janvier, et le 27 du même mois nous jetons l’ancre en face de Moussamou-dou, capitale de l’île. Vue du port, Anjouan est très jolie avec ses contreforts profondément ravinés qui s’élèvent en étages suc-cessifs jusqu’à un massif central couronné de forêts inexplorées. Au pied de ces gigantesques gradins, Moussamoudou baigne dans la mer ses blanches murailles crénelées, flanquées de tours.

Toute la journée du lendemain est consacrée à parcourir l’île et à faire visite au sultan Mohamed Selim. Anjouan, malgré sa rade foraine, très peu sûre pendant les mois d’été, nous a

 

– 5 – beaucoup séduits, à cause de son aspect riant et de ses sources abondantes ; mais elle est bien loin du parcours habituel des courriers, la main-d’œuvre y est rare et les ravitaillements n’y seraient pas très faciles. Aussi avons-nous hâte de rentrer à Nossi-Comba, que nous choisissons définitivement pour l’établissement du grand sanatorium projeté. Le port large et sûr de cette île permettra en tout temps le débarquement des malades ; elle est en communication régulière avec Majunga, non seulement par le grand courrier de France, mais encore par un petit paquebot annexe des Messageries Maritimes. La proximité d’Hellville rendra extrêmement facile le ravitaille-ment du sanatorium et son installation sera rapide grâce aux nombreux ouvriers indigènes et aux contremaîtres créoles que le résident peut immédiatement nous fournir. Il ne faut pas ou-blier en effet que nous devons être prêts pour l’arrivée du Corps expéditionnaire, que le commandant Magué représente le seul agent technique venu de France, et qu’il lui est impossible en si peu de temps de former sur place avec les indigènes les terras-siers et les constructeurs qui sont nécessaires pour tracer les routes et créer les vingt-quatre bâtiments de notre grand hôpital de convalescents.

 

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II

 

 

Départ pour Majunga : le quartier européen et la ville indigène. – Installation chez un Indien.

– Le restaurant des Frères Provençaux. –

L’hôpital. – Les cantonnements ; couchettes

improvisées. – Le climat. – L’alimentation. –

Les moustiques.

 

7 avril. – Il y a deux mois que nous sommes installés à Nossi-Comba ; grâce à l’énergique activité du commandant Ma-gué, une belle route de 5 kilomètres de longueur monte de la plage jusqu’à un éperon surplombant la mer à 500 mètres d’altitude, où s’élèvent en étages les baraques du sanatorium, bien ventilées de toutes parts par la brise salubre et rafraîchis-sante du large.

Les médecins désignés pour faire le service de l’hôpital sont arrivés par le dernier paquebot ; notre mission est terminée ici, et nous partons ce jour même pour Majunga, quittant avec re-gret cette colonie de Nossi-Bé si hospitalière où nous avons fait un séjour qui comptera parmi nos meilleurs souvenirs de cam-pagne.

Le lendemain, 8 avril, vers 3 heures du soir, nous aperce-vons la pointe de Majunga ; peu à peu la côte devient plus dis-tincte et bientôt nous pénétrons dans la baie de Bombetok. La ville est construite le long du rivage à l’extrême pointe nord de cette baie ; elle est adossée à une série de collines qui, vues du large, ont exactement le profil d’un immense caïman couché sur les flots. La tête du caïman est couronnée par un petit fortin qui tombe en ruines ; sur son dos est construit le Rouve ou fort ho-va, entouré de beaux manguiers qui se détachent sur le ciel.

 

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La baie de Bombetok est large et profonde, mais la marée s’y fait fortement sentir et ses eaux sont agitées de continuels remous qui gêneront beaucoup le débarquement des chalands.

Majunga comprend deux parties principales : le quartier européen et la ville indigène. Le quartier européen commence à une large plage de sable qui s’avance au loin dans la baie et dont la surface augmente chaque jour ; il est composé d’une trentaine de vieilles maisons arabes construites en pierre, où logent des commerçants français et indiens, de deux mosquées, de la rési-dence de France et du consulat anglais. La ville indigène est formée d’une longue rangée de paillotes basses, recouvertes de feuilles, qui bordent la baie sur une étendue de près de 2 kilo-mètres.

Nous avons fini par nous caser, le commandant Magué et moi, chez un Indien. Nous campons tous deux dans l’unique chambre disponible de la maison, en face du colonel de Beylié, dont le logement est séparé du nôtre par une étroite cour. Nous avons dû, avant de nous installer, procéder à un nettoyage méti-culeux : les murs et les poutres du plafond étaient ornés de toiles d’araignées gigantesques ; les nattes qui recouvraient le carrelage servaient de refuge à une foule d’animaux variés : des fourmis, d’énormes cancrelats, des insectes de toutes formes et de toutes nuances. Nous nous en sommes à peu près entière-ment débarrassés en versant partout des flots de pétrole.

Majunga offre actuellement bien peu de ressources pour l’alimentation. Nous ne disposons guère que des rations de l’administration ; il nous est à peu près impossible de nous ap-provisionner en légumes frais, œufs, volailles. Aussi, au lieu de faire popote comme à Nossi-Comba, décidons-nous d’aller prendre nos repas au restaurant des Frères Provençaux. L’établissement est à peine installé ; notre table est dressée sous une grande toile de tente, tendue sous des tamariniers, à côté de celle des intendants. L’eau de boisson manque un peu ; elle est surtout d’une qualité qui laisse fortement à désirer. Des ordres sévères ont été donnés pour que les troupes de la brigade Met-

 

– 8 – zinger, arrivées depuis un mois dans la place, ne consomment que de l’eau bouillie. Nous faisons de même et je surveille en personne la préparation de notre eau de boisson.

La plage de sable, située à l’extrême pointe de la ville, où se font les débarquements et où l’on est en train de construire le wharf, est encombrée de tentes, de baraques destinées à loger les approvisionnements qui arrivent chaque jour pour le Corps expéditionnaire. De gigantesques meules de foin comprimé, des montagnes de sacs d’orge, s’élèvent en plein air à côté des amas d’essieux et de roues de voitures Lefebvre, des caisses et des bal-lots entassés les uns sur les autres. C’est un fouillis indescrip-tible, au milieu duquel se meuvent difficilement des nuées de coulis charriant des brouettes ou de petits wagonnets montés sur rails. Le recrutement de ces coulis a été extrêmement labo-rieux ; malgré l’activité déployée, l’argent dépensé, les nom-breux agents envoyés dans tous les pays où ce recrutement pou-vait se faire, les résultats obtenus ont été de beaucoup inférieurs aux besoins. Les races les plus diverses ont cependant été mises à contribution : Sakalaves recrutés à Nossi-Bé ou sur la côte ouest de Madagascar, Makoas venant de Mozambique, Kabyles exportés d’Algérie, Somalis arrivés tout récemment de Djibouti et d’Obok. Le Commandement aurait même envoyé jusqu’en Chine, si la crainte du choléra qui sévit en ce moment dans cette contrée ne l’avait pas avec juste raison arrêté. La pénurie d’auxiliaires indigènes pendant la période des débarquements et de l’organisation des colonnes va compliquer singulièrement les débuts de cette expédition, déjà si difficile par elle-même.

La ville indigène n’a pas retrouvé ses anciens habitants ; dispersés lors du bombardement de Majunga, ils n’ont pas osé reparaître, moins par peur des Français que par crainte d’être enrôlés comme travailleurs pour décharger les navires dans le port. Les tirailleurs algériens de la 1re brigade sont logés dans les cases abandonnées.

L’hôpital militaire est installé près du Rouve, sur un pla-teau bien ventilé par la brise de mer, mi-partie dans un grand

 

– 9 – bâtiment en planches recouvert d’un toit de tôle ondulée, mi-partie sous des tentes du système Tollet. Il contient 100 cou-chettes en fer avec sommiers, matelas, draps et moustiquaires. Presque tous ces lits sont déjà occupés par des malades atteints d’affections paludéennes, et le génie est en train de monter de grandes baraques du système Espitalier pour en installer d’autres. Les reconnaissances qu’on a faites dans les marais aux environs de Majunga et l’expédition sur la route de Marovoay, qui a duré trois jours, ont suffi pour remplir les formations sani-taires. Un hôpital flottant installé sur le Shamrock, en pleine rade de Majunga, commence également à recevoir des malades.

Les troupes déjà arrivées sont installées dans trois canton-nements principaux : les soldats d’infanterie de marine sont au Rouve, à côté de l’hôpital, les tirailleurs algériens dans la ville indigène, enfin entre les deux s’étendent les campements de l’artillerie et du génie. Ces derniers sont extrêmement pitto-resques : le terrain qu’ils occupent est ombragé par de magni-fiques manguiers et par des baobabs, dont les troncs ventrus ressemblent à des bouteilles énormes. Tout autour, la campagne est parsemée de tombeaux musulmans en pisé badigeonnés de chaux, et de tombes sakalaves, reconnaissables seulement aux tas de pierres ovalaires qui marquent leurs emplacements. La plupart des soldats sont cantonnés dans des cases malgaches ; rien n’est plus curieux que de visiter une de leurs installations. On leur a recommandé, avec juste raison, de ne jamais coucher par terre, mais l’administration pouvait leur fournir seulement une toile imperméable, une couverture, un sac à paille et une moustiquaire, et ils ont dû s’ingénier pour faire le reste.

Les plus habiles se sont construit des lits de camp avec quatre piquets et des planches ; ils ont placé, par-dessus, leur moustiquaire tendue sur de petites baguettes flexibles courbées en demi-cercle. À d’autres, on a prêté des brancards d’ambulance, qu’ils ont montés sur des pieux ou même suspen-dus aux poutres du toit avec des cordes. Le directeur du service de santé au Ministère de la Guerre a eu l’heureuse pensée d’envoyer pour cet usage 6 000 de ses brancards réglemen-

 

– 10 – taires, qui rendent ici les plus grands services. C’est à la fin de la sieste qu’il faut visiter les casernements. Beaucoup de soldats dorment encore allongés, les uns sur le dos, les autres sur le ventre, dans les postures les plus bizarres. L’un, dont le lit est un peu court, est replié en chien de fusil ; un autre a mis son sac sous sa tête en guise d’oreiller. Toutes les couchettes qui ap-puient sur le sol ont les pieds placés dans des boîtes de conserve remplies d’eau pour éviter les fourmis.

Il y a 36 degrés à l’ombre dans l’intérieur de notre chambre, qui est cependant une des plus fraîches et des mieux ventilées de Majunga. Jamais, à Nossi-Comba, nous n’avons eu une température pareille. La peau est constamment humide ; nous vivons dans un perpétuel bain de vapeur, et, dans nos lits, la nuit, nous avons la sensation désagréable du drap mouillé collé au corps. Dans ces pays intertropicaux, le poumon et le rein fonctionnent relativement peu ; c’est la peau qui est surtout chargée de maintenir l’équilibre entre la température intérieure du corps et celle de l’atmosphère. Aussi les indigènes savent-ils faciliter son fonctionnement par des ablutions et des lotions générales fréquentes. L’Indien chez lequel nous sommes logés a, comme tous ses compatriotes, une petite salle de douches dans laquelle se trouve en permanence un tonneau rempli d’eau. J’ai pris l’habitude de passer matin et soir dans ce local et je m’en trouve admirablement.

C’est égal, nos chefs ont bien fait de ne pas commencer trop tôt la marche en avant. Quelques jours avant notre arrivée à Majunga, le général Metzinger avait prescrit une reconnais-sance offensive vers Marovoay, à laquelle a pris part toute l’avant-garde du Corps expéditionnaire. Les troupes, parties moitié par eau, moitié par la route de terre, se sont avancées jusqu’à très peu de distance de Marovoay, à environ 65 kilo-mètres de Majunga. La colonne qui marchait par terre a éprou-vé de très grandes difficultés à faire la route ; la saison des pluies était à peine terminée et, dans certains endroits où nous passerons presque à pied sec dans un mois, les soldats ont eu de la vase jusqu’au-dessus des genoux. La reconnaissance a été

 

– 11 – d’ailleurs effectuée presque sans coup férir : trois hommes seu-lement ont été légèrement blessés. Les troupes sont rentrées à Majunga, après avoir laissé une garnison solide dans deux points importants : à Maévarane, village situé à 35 kilomètres environ de Majunga sur la route de Tananarive, et à Mahabo, autre village plus avancé encore, mais placé sur la rive gauche de la Betsiboka.

Jusqu’à présent Majunga a pu être approvisionnée réguliè-rement en viande fraîche, grâce aux immenses troupeaux de bœufs à bosse nourris sur la Grande-Terre. On tue chaque jour pour le Corps expéditionnaire un certain nombre de ces bœufs ; leur viande est saine, de bonne qualité, mais un peu dure. Les animaux de boucherie sont parqués sur la plage, à l’ouest de la ville, et l’abattoir militaire est installé tout près de là, entre deux dunes de sable. Deux grandes bigues placées côte à côte servent pour suspendre les animaux. Les bœufs, attachés par les cornes à une corde, sont amenés sous les bigues, renversés sur le sol et égorgés par les bouchers. On ne les assomme pas, parce qu’un grand nombre de soldats et de coulis du Corps expéditionnaire sont musulmans et ne peuvent manger que de la viande d’animaux tués par égorgement.

Malheureusement on ne peut trouver à Majunga le moindre légume vert ; c’est une grosse privation. L’autre jour, au restaurant, on nous a servi sous le nom de salade les feuilles vertes de je ne sais quelle plante dure et amère, que nous avons trouvée délicieuse. J’ai vu des soldats qui essayaient d’accommoder au vinaigre de jeunes pousses d’herbe recueillies dans la brousse voisine : décidément l’homme est surtout végé-tarien.

19 avril. – Les préparatifs de la marche en avant sont plus longs qu’on ne l’aurait voulu et nous en avons pour quelque temps encore avant que le gros des troupes prenne la route de Tananarive. Le général Metzinger se trouve aux prises avec de réelles difficultés, dont il triomphera à coup sûr, mais qui le re-tardent. Il y a d’abord la question des coulis, qui est loin d’être

 

– 12 – résolue. Il en faudrait 10 000 ; jusqu’à ce jour, malgré toute l’activité déployée, il en est arrivé 2 000 au plus. Il y a aussi les voitures Lefebvre, dont il faut bien se servir, faute de mieux. Il en arrive par tous les bateaux, mais pour qu’elles roulent il faut leur faire une route meilleure que les exécrables pistes frayées par les porteurs de ce pays. C’est le Corps expéditionnaire qui devra créer cette route au fur et à mesure de la marche en avant ; cette marche sera bien ralentie, car, si les mercenaires font défaut, les soldats seront obligés de saisir le pic et la pioche. En attendant l’arrivée du général en chef, ils aident déjà à la construction des baraquements et au débarquement du matériel considérable que les bateaux affrétés apportent chaque jour de France. Un wharf est en voie de construction à la Pointe de Sable pour faciliter ce débarquement, et deux voies ferrées per-mettent de transporter rapidement sur de petits wagonnets du système Decauville les caisses et les colis dans les magasins des subsistances ou dans les parcs de l’artillerie et du génie.

22 avril. – J’ai des nouvelles de notre ami le lieutenant de vaisseau Serpette, arrêté depuis bientôt quinze jours avec le ba-teau qu’il commande en pleine Betsiboka, à 70 kilomètres de Majunga et à hauteur de Marovoay. Cette dernière ville, bien que n’ayant pas encore été occupée par nos troupes, est déjà complètement abandonnée par les Hovas. La région est re-nommée pour ses moustiques, et les marins n’ont d’autre res-source pour se défendre contre ces insectes que d’entrer jusqu’à mi-corps dans un sac à distribution, qu’ils coulissent sous les aisselles. Pour dîner ils s’enveloppent les mains avec des linges et ils s’entourent le cou jusqu’au menton avec des serviettes.

Au village de Mahabo, en face de Marovoay, les intendants, qui y ont un dépôt de vivres avec une manutention, prétendent que les boulangers ne peuvent pas faire le pain. La flamme des fours attire des nuées de moustiques, et dès que les mitrons mettent le torse à nu pour pétrir leur pâte, ils sont assaillis par des milliers de ces diptères, dont les innombrables piqûres les forcent à fuir en leur arrachant des cris de douleur. Heureuse-ment, à Majunga, il n’en est pas ainsi : les moustiques sont en

 

– 13 – petit nombre le jour, et la nuit nos moustiquaires suffisent très bien à nous en préserver.

 

– 14 –

III

 

 

Débarquement des troupes et du matériel. –

Encombrement de la plage et des rues. –

Animation fébrile. – À la rencontre du général

en chef. – Les fêtes de Nossi-Bé : le grand

kabar solennel. – Un bal original. – Visite du

général au sanatorium.

 

23 avril. – Le gros des troupes du Corps expéditionnaire commence à arriver ; chaque jour un navire jette l’ancre dans la rade, amenant des soldats ou du matériel. Le colonel Bailloud, directeur du service des transports et des étapes, se multiplie avec une activité dévorante ; on le rencontre partout dans les rues, sur la plage, passant comme une flèche sur son cheval lan-cé aux grandes allures. Dans tous les coins, on construit des abris : grandes tentes, baraques à toiture de tôle ondulée, im-menses hangars où s’empilent jusqu’au faîte les milliers de caisses, de ballots, de tonneaux, que les cales des navires vomis-sent tout le long du jour sur la plage de Majunga. Les colis s’entassent d’abord sur le sable du rivage, pêle-mêle, en pyra-mides énormes ; puis des officiers passent leurs journées à les trier par services : artillerie, subsistances, ambulances, campe-ment. Au fur et à mesure qu’ils sont reconnus, des trains de wa-gonnets poussés par des coulis, des centaines de voitures Le-febvre traînées par des bœufs ou par des mulets les emportent jusqu’aux magasins où ils s’engouffrent et disparaissent.

Les petites rues de Majunga sont trop étroites pour la foule qui s’y presse à certaines heures ; les coulis se coudoient et hur-lent ; les voitures accrochent, au grand désespoir de leurs con-ducteurs. Partout règnent une animation fébrile, un va-et-vient

 

– 15 – continuel au milieu des flots de poussière, sous le soleil des tro-piques, dont les rayons brûlent le crâne malgré le casque.

Les commerçants européens et indiens font leurs provi-sions, eux aussi, en vue de l’arrivée des troupes ; mais, comme tous les recoins de leurs maisons ont été réquisitionnés pour loger les soldats et le matériel de guerre, ils ont transformé les rues en magasin, et, devant chaque boutique, des caisses s’empilent jusqu’à hauteur des toits.

De temps en temps une sonnerie de clairon retentit, ac-compagnée d’un cliquetis d’armes et de ce bruit de pas cadencé que fait une troupe en marche : c’est un bataillon qui vient de débarquer et qui rejoint son cantonnement. Le teint clair de nos petits troupiers arrivant de France fait plaisir à voir ; leurs grosses joues roses dégouttent de sueur ; ils ont l’air content et étonné des gens qui débarquent et que tout intéresse. Les an-ciens, ceux qui sont depuis un certain temps sur la terre mal-gache et dont la figure pâlie révèle une constitution déjà en lutte avec l’anémie, regardent, heureux et souriants, ces camarades qui viennent partager leurs fatigues et qui leur apportent dans les plis de leurs vêtements un peu du bon air du pays.

24 avril. – Un bataillon de tirailleurs algériens et une com-pagnie du génie arrivent aujourd’hui. Ils séjourneront vingt-quatre heures à peine à Majunga ; demain ils partiront pour camper en échelons sur la route de Marovoay. La ville de Ma-junga n’offre pas de ressources suffisantes pour le cantonne-ment du Corps expéditionnaire : chaque bataillon qui débarque pousse en avant le premier occupant, qui est obligé de lui céder sa place. Les soldats, les officiers eux-mêmes en sont ravis ; rien n’est plus déplaisant pour une troupe en campagne qu’un séjour prolongé dans un poste.

26 avril. – Le général Metzinger envoie le paquebot affrété Notre-Dame-du-Salut au-devant du général en chef, à Mayotte. Le général Duchesne et le médecin inspecteur Émery Des-brousses, directeur du service de santé du Corps expédition-naire, doivent quitter à cette escale le paquebot des Messageries

 

– 16 – maritimes pour prendre le Notre-Dame-du-Salut, qui les trans-portera jusqu’à Nossi-Bé et Nossi-Comba, où ils iront visiter le sanatorium, et qui les ramènera ensuite à Majunga. J’ai l’ordre d’aller attendre le général en chef à Nossi-Bé pour lui rendre compte de notre mission.

En arrivant à Hellville, je retrouve auprès de M. l’administrateur principal François le même accueil empres-sé et cordial. La colonie de Nossi-Bé est enthousiasmée par l’arrivée prochaine du général en chef ; les préparatifs des fêtes qui vont lui être offertes pendant son séjour mettent les Fran-çais d’Hellville sens dessus dessous. Une foule d’habitants de l’île encombrent déjà la capitale, où il n’y a plus de logement disponible.

Tous les rois et les reines sakalaves de la côte ouest sont ar-rivés ; ils sont disséminés aux quatre coins de la ville. On me montre Tsialane roi des Antankars, Tsiaras roi des Sakalaves d’Ankifi, Binao reine sakalave d’Ampasimène. Cette dernière est même allée visiter en grande pompe le sanatorium de Nossi-Comba, dont l’île est occupée par ses sujets.

Tous ces grands personnages indigènes vivent, ainsi que leur suite, aux frais de la colonie pendant le temps de leur séjour à Hellville. Ils touchent à cet effet des rations journalières de riz, de viande et même de gros vin de cambuse, pour lequel ils ont un goût très prononcé.

Le 4 mai, à 7 heures du matin, l’arrivée du paquebot Notre-Dame-du-Salut portant le général en chef est annoncée à la po-pulation d’Hellville par un coup de canon. Aussitôt une anima-tion extraordinaire se produit dans les rues ; tous les indigènes, revêtus de leurs plus beaux habits, se dirigent par groupes vers la jetée pour assister à l’arrivée du général Duchesne. Les co-lons, réunis à la Résidence, ont pris l’habit noir ; les officiers ont revêtu l’uniforme de flanelle bleue.

À 8 heures, le paquebot jette l’ancre à quelques encablures seulement du rivage et aussitôt nous nous rendons à bord.

 

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Le général en chef attend sur le pont, ayant à ses côtés son chef d’état-major le général de Torcy, les deux directeurs du service de santé et du génie et l’un de ses officiers d’ordonnance, le lieutenant de vaisseau Simon. Le général Duchesne a revêtu la nouvelle tenue en toile cachou que je vois pour la première fois et qui est vraiment commode et même élégante. Après les présentations, il descend immédiatement à terre, salué par une salve de quinze coups de canon. Il est reçu à l’extrémité de la jetée par tout le personnel officiel et par les notables de la colo-nie, au son de la musique des Pères du Saint-Esprit qui joue la Marseillaise.

Il est 9 heures quand le cortège s’ébranle pour se rendre, sous une voûte de verdure ornée de drapeaux tricolores, à l’hôtel de la Résidence, où les chefs sakalaves, revêtus de leurs costumes de cérémonie et couverts de bijoux, attendent la fa-veur d’être présentés au général en chef. La présentation est vraiment originale ; le général et sa suite paraissent favorable-ment impressionnés.

À 1 heure de l’après-midi, la sieste est interrompue par un violent coup de canon annonçant le commencement des fêtes populaires. Immédiatement les rues s’animent ; les Malgaches sortent de leurs cases ; partout, sur le cours de Hell, des groupes se forment à l’ombre des manguiers. On danse sur l’herbe au son de l’accordéon, du tam-tam et d’une sorte de hautbois aux notes nasillardes. Ici c’est une bande d’Anjouanais aux longues robes flottantes qui, rangés sur une seule ligne, se balancent avec des mouvements lents, assez gracieux ; plus loin, des femmes makoases aux oreilles déformées par des boucles énormes, aux chevilles ornées de lourds anneaux d’argent, se trémoussent, battant le sol de leurs talons nus à coups précipi-tés, en suivant la cadence indiquée par un gros tambour qu’un Malgache frappe à tour de bras.

Des cercles nombreux de spectateurs se forment autour de ces jeux : jeunes Sakalaves à la petite calotte rouge, au riche lamba de soie acheté sur la Grande Terre ; femmes malgaches

 

– 18 – vêtues de robes de satin aux couleurs vives, de coupe euro-péenne, coiffées d’immenses chapeaux de paille aux formes in-vraisemblables ; métis arabes aux grandes robes noires brodées d’or, marchands indiens en costume national.

Tous ces gens rient, causent bruyamment, semblent heu-reux. De tous côtés, de petites guinguettes sont installées sous des abris de verdure ornés de drapeaux, de lampions, de lan-ternes en papier de couleur. On y boit du rhum, du vin, des si-rops ; on y chante, on y danse et surtout on y fait assaut d’éloquence. Des orateurs y parlent des heures entières, écoutés religieusement par la foule, qui applaudit aux bons endroits.

À 3 heures le jardin qui entoure le pavillon servant d’habitation au général en chef est envahi par la foule : c’est là que doit avoir lieu l’audience solennelle, le grand kabar donné par le général Duchesne aux rois et aux reines indigènes.

Tout contre la maison, à l’extrémité d’une grande allée bordée de manguiers, des fauteuils ont été préparés pour le gé-néral et pour sa suite. De chaque côté de l’allée, d’autres sièges sont disposés pour les rois et les princes. Tsiaras, Tsialane, la reine Binao, font successivement leur entrée, suivis de leurs mi-nistres et d’un grand concours de femmes maquillées de noir et de jaune, qui chantent en battant des mains. Tous les chefs s’installent, et, derrière eux, les gens de leur suite s’accroupissent sur le sol. Quand tout est prêt, le général Du-chesne paraît, suivi du général de Torcy, de l’administrateur de Nossi-Bé et de tous les officiers qui l’ont accompagné dans son voyage à Hellville. Aussitôt la cérémonie commence. Par l’intermédiaire de son interprète, le général annonce qu’il est envoyé par le gouvernement français pour mettre l’ordre dans Madagascar et pour forcer les Hovas à respecter les traités. Les chefs sakalaves qui l’entourent sont de vrais amis de la France ; il le sait et il est très heureux de se trouver au milieu d’eux. Il s’efforcera de leur être utile, mais en retour il faut que les chefs l’aident dans sa mission, non pas en lui fournissant des soldats, il en a assez pour aller jusqu’à Tananarive, mais en lui procurant

 

– 19 – les porteurs nécessaires pour que les vivres destinés à ses troupes puissent suivre l’armée.

La France est décidée à aller jusqu’au bout, et, pour leur en donner la preuve, le général invite les chefs à venir le voir à Ma-junga, où ils pourront juger facilement des forces dont les Fran-çais disposent.

À 9 heures et demie du soir, après un grand banquet offert par la colonie dans une des salles du cercle de Nossi-Bé, le géné-ral Duchesne se rend à pied, à travers le cours de Hell, pavoisé et illuminé, à l’hôtel du Résident, qui donne une grande soirée dansante en son honneur. Sur tout le parcours, la foule bariolée se presse et s’agite. Au moment de l’arrivée des rois et des reines, elle est tellement compacte qu’on ne peut avancer qu’avec la plus extrême difficulté.

Tsiaras, Tsialane et Binao ont tenu à assister aux danses, dont le spectacle leur cause généralement un très vif plaisir ; mais comme ils sont suivis d’un cortège extrêmement nom-breux de femmes, l’administrateur a placé au bas de l’escalier de l’hôtel deux gardes de police, avec mission d’arrêter toutes les personnes qui ne sont pas absolument indispensables pour le service des chefs. Ceux-ci ont l’habitude de se faire suivre de domestiques de confiance, portant l’un une gargoulette pleine d’eau, l’autre du tabac à chiquer, un troisième le sabre d’honneur, un quatrième le crachoir, etc. Il faut laisser passer ces gens et couper le cortège au moment opportun pour ren-voyer dehors tout ce qui est inutile.

Grâce à cette manœuvre, le vestibule est bientôt envahi par une foule d’indigènes, parmi lesquels les femmes dominent ; refoulés peu à peu, ils refluent jusque dans les jardins et vont s’entasser sous les varangues du rez-de-chaussée, où ils s’accroupissent coude à coude, attendant patiemment la sortie de leurs maîtres. Lorsqu’on regarde du haut des balcons de l’hôtel, on voit les jardins, les avenues, le cours de Hell comme pavés à perte de vue de chevelures à boules et de faces noires.

 

– 20 –

À l’intérieur des appartements, le spectacle est peut-être plus original encore. Les salons, transformés en berceaux de verdure, sont réservés aux danseurs ; les spectateurs, assis au frais sous les larges varangues décorées de feuillage et de pavil-lons, peuvent facilement suivre les danses à travers les grandes baies des portes. C’est sous ces varangues que se tiennent les chefs indigènes ; chacun d’eux forme avec les gens de sa suite un groupe séparé. Binao et sa sœur Kavi sont en satin jaune avec des fleurs blanches disséminées dans leurs cheveux noirs comme des étoiles dans la nuit. Tsialane et Tsiaras sont revêtus de grandes robes noires, brodées d’or au col, au poignet des manches et sur la poitrine. Tsialane est coiffé d’un turban mul-ticolore qui se termine en pointe au-dessus du front comme ce-lui du sultan d’Anjouan. Tous ces indigènes en tenue exotique coudoyant les colons en habit, les officiers en uniforme et les danseuses européennes en robes décolletées, forment dans ce cadre de verdure un contraste singulier et un spectacle étrange.

Une grande table placée dans un des salons du fond sup-porte un buffet très bien servi, où Français et indigènes se cou-doient fraternellement. L’administrateur est partout, faisant avec sa bonne grâce habituelle les honneurs de sa maison.

Jusqu’au jour, les danses et les chants de la rue, les bruits de la foule qui emplit les avenues nous empêchent de dormir.

Le lendemain à 6 heures du matin, le canot à vapeur du sa-natorium, portant à l’avant un grand pavillon de Genève et à l’arrière les couleurs nationales, se tient prêt à remorquer les embarcations dans lesquelles montent le général en chef, son état-major et les invités de la colonie. La traversée d’Hellville à Nossi-Comba dure 40 minutes. À l’arrivée dans l’île, les jeunes gens des villages accueillent le général par des cris de joie et une salve de coups de fusil. Toutes les cases sont garnies de dra-peaux tricolores ; les femmes, réunies sur la plage, chantent en l’honneur du général en chef.

Trente filanzanes et cent cinquante porteurs nous atten-dent pour l’ascension du sanatorium ; chacun prend place dans

 

– 21 – son véhicule, et en route à la file indienne, le général Duchesne en tête, suivi immédiatement du général de Torcy. Les porteurs ont vraiment des jarrets d’acier ; aucun obstacle ne les arrête, ils trottent toujours, même sur les pentes les plus raides, s’excitant de la voix. Quelquefois deux équipes luttent de vitesse à qui ga-gnera la meilleure place. Les vazahas passent alors comme des flèches, emportés par leurs bourjanes absolument emballés.

Le général Duchesne visite une à une toutes les cases, exa-minant minutieusement l’installation des convalescents et l’organisation des différents services.

Le sanatorium, qui peut contenir environ 500 malades, comprend douze baraques démontables du type Espitalier, en-voyées de France, et cinq grandes maisons en bois à un seul étage avec plancher surélevé, épaisse couverture en feuilles de palmier superposées, larges varangues circulaires ; ces der-nières constituent pour les convalescents un logement beaucoup plus confortable encore que les baraques. Les maisons en bois, ainsi que tous les bâtiments des services accessoires (cuisines, dépense, pharmacie, habitations des infirmiers, des médecins, des sœurs, etc.), ont été construites de toutes pièces avec les ressources locales et les ouvriers du pays.

Toutes ces constructions, dont l’ensemble forme comme une ville française étagée sur les flancs du pic d’Anketsabé, sont précédées chacune d’un jardinet planté d’arbres et de fleurs ; elles sont disposées le long d’une large rue centrale sur une sorte d’éperon saillant qui domine de trois côtés, à 500 mètres d’altitude, la mer, au-dessus de laquelle il paraît être suspendu. Des varangues des cases, la vue s’étend au loin sur les flots.

Deux sources captées dans le voisinage permettent d’amener l’eau jusqu’au centre du sanatorium ; une petite ri-vière, qui coule en cascades à 800 mètres au-dessous, pourra être utilisée pour les bains et les douches. Le général paraît sa-tisfait de la situation de l’établissement et de l’aménagement des baraques. Un lunch lui a été offert dans une des cases réservées

 

– 22 – aux officiers malades. Au dessert nous buvons à la prise de Ma-rovoay, dont la nouvelle vient de nous parvenir.

Vers 2 heures et demie nous reprenons la route qui des-cend à la plage ; nos trente filanzanes, placés à la file indienne, volent sur les pentes ; les porteurs, lancés au grand galop, crient, hurlent, changent d’épaule, toujours courant, rattrapant au vol le brancard de la civière quand il faut remplacer un bour-jane fatigué.

Le paquebot Notre-Dame-du-Salut est venu nous attendre devant Nossi-Comba ; il lève l’ancre à 3 heures, mettant le cap sur Majunga. Les fêtes sont finies ; à demain les occupations sérieuses, le collier de misère que nous porterons jusqu’à Tana-narive.

 

– 23 –

IV

 

 

Arrivée du Général en chef à Majunga. –

Difficulté croissante des opérations de

débarquement. – Premiers effets du climat. –

En route pour l’avant : départ mouvementé ;

nonchalance des conducteurs kabyles ; la

visite médicale au bivouac. – Descente

d’Ambohitrombikély. – Le poste de

Maévarane. – Camp hova de Miadane. –

Marovoay. – Les grands marais. – Séjour à

Androtra.

 

Le Général en chef arrive, le 16 mai au matin, en vue de Majunga. La côte est basse et il y a très peu de points de repère qui permettent aux bateaux d’entrer dans la baie ; sans un gros arbre qui se détache sur le ciel et qu’on aperçoit de fort loin, le commandant du paquebot avoue qu’il serait assez embarrassé pour trouver la passe ; si les Hovas connaissaient ce détail, comme ils en profiteraient !

Devant Majunga il y a une trentaine de navires à l’ancre et cinq ou six transports en déchargement. Le paquebot Notre-Dame-du-Salut suit un trajet sinueux pour passer au milieu de cette flotte dont les mâts semblent aussi nombreux que les arbres d’une forêt.

Une mauvaise nouvelle m’attendait au débarquement : on m’a expulsé de mon ancienne chambre pour me loger avec le Directeur du Service de Santé dans un grenier situé au-dessus de la prison où l’on donne l’hospitalité à tous les vagabonds de Majunga. Après une nuit très mouvementée passée dans ce gre-

 

– 24 – nier à faire la chasse à toutes sortes de bêtes hideuses (grosses araignées velues, énormes cancrelats, fourmis de toutes dimen-sions, mais également voraces), nous obtenons de changer de logis. Notre nouveau domicile est situé au premier étage d’une grande maison à arcades donnant sur la place du marché. On y monte par un escalier qui mène d’abord à une antichambre, dans laquelle les commis de la direction écrivent sur des caisses, puis à une grande pièce qui nous sert à la fois de bureau et de chambre à coucher. Les murs sont blanchis à la chaux ; le sol, qui tremble d’une façon inquiétante quand on marche, est for-mé d’un carrelage de briques recouvert d’une couche de pous-sière et de débris, épaisse de plusieurs centimètres. Ni vitres, ni fermetures aux fenêtres ; nos malles nous servent de siège et nous avons pour tout meuble notre lit de campagne dressé dans un coin, et notre caisse de sellerie recouverte d’une natte pour la transformer en table de toilette. Dans chaque coin, des cordes tendues entre deux clous forment nos garde-robes ; d’autres cordes nous permettent de suspendre nos chaussures pour les défendre contre les fourmis qui viennent manger la graisse dont nous les enduisons pour assouplir le cuir.

La grande chambre est séparée en deux compartiments par une cloison faite avec des couvertures de campement : d’un côté sont les appartements privés du Directeur, de l’autre ma chambre, qui sert en même temps de bureau aux officiers d’administration. À l’heure du rapport, ou lorsque nous rece-vons une visite importante, les couvertures sont relevées et l’on a vue sur l’ensemble de nos salons.

Quelle tour de Babel que Majunga ! On y entend parler toutes les langues, et toutes les nations y sont représentées : le tirailleur algérien ploie sous son sac haut comme une mon-tagne ; le pioupiou parisien, le casque sur l’oreille, la veste ca-chou ouverte sur un filet à larges mailles qui lui tient lieu de chemise, marche les pieds nus dans des espadrilles dont les la-cets s’entre-croisent au-dessus de la cheville, comme des co-thurnes ; de petits boys sakalaves au service des officiers pas-sent droit comme des I avec des allures conquérantes. Une

 

– 25 – vieille makoase à la peau d’ébène zébrée de larges tatouages, aux oreilles percées d’énormes trous maintenus béants par des rouleaux de feuilles de bananier, tire de l’eau à un puits auprès duquel joue un négrillon qui n’a pour tout vêtement que deux bracelets d’argent aux chevilles.

Toutes les maisons du quartier européen, toutes les cases indigènes regorgent de soldats. Il n’y a plus de place pour loger les nouvelles troupes qui débarquent à chaque instant. Les sol-dats sont obligés de dresser leurs petites tentes et de camper sous les arbres en compagnie de leurs officiers.

En attendant qu’elles puissent entrer en possession de leur matériel enseveli dans les cales des navires en rade, les forma-tions sanitaires (hôpitaux de campagne et ambulances) bivoua-quent sous les manguiers, à droite et à gauche du chemin du Rouve. Le déchargement des bateaux arrivés à Majunga se fait avec une lenteur désespérante, faute des moyens nécessaires : pas une seule canonnière de rivière, pas un seul des chalands amenés de France ne sont encore montés. La rade ne possède pour les débarquements que trois ou quatre vieux chalands ve-nus de Diégo-Suarez ou de Nossi-Bé et les canots à vapeur des bateaux de guerre. Presque tout notre matériel du service de santé est encore à bord des navires, et cependant la moitié de la première brigade a été portée en avant et des engagements par-tiels ont déjà eu lieu. Nous avons dû fournir des approvision-nements provisoires de médicaments et de matériel aux troupes partant à l’ennemi en utilisant les ressources de l’hôpital mili-taire local ; mais cette situation nous crée de réels embarras : n’est-il pas énervant de penser que nous avons en rade, pour chaque troupe qui débarque, un approvisionnement sanitaire excellent, surabondant même, organisé avec un soin méticuleux par la 7e Direction, qui a tout prévu ; que ce matériel est arrivé à temps pour être emmené à la suite des troupes ; que nous le touchons pour ainsi dire du doigt et qu’il est matériellement impossible de le débarquer ? Et dire que tous les services en sont là, non par la faute des hommes, mais par celle des circons-tances ; la construction des chalands et des canonnières nécessi-

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