L'expédition de Madagascar
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– 26 – tait l’ouverture de crédits énormes qu’on ne pouvait engager avant le vote des Chambres ; elle a été commencée aussitôt après ce vote et poussée avec une activité fébrile ; mais ce gros matériel est long à préparer, à transporter, à monter, et, comme on était pressé, à cause de la saison, de commencer les opéra-tions, qui doivent être terminées avant les pluies, le matériel de débarquement n’a pu être prêt assez à temps pour être monté avant l’arrivée des troupes.
11 mai. – Je viens de visiter l’annexe de l’hôpital militaire de Majunga, où sont traités tous les indigènes qui appartiennent à l’armée. Des turcos, des tirailleurs sakalaves, des Somalis, des Kabyles, des Haoussas sont placés côte à côte sous de grandes tentes Tollet élevées à l’ombre des manguiers. Ce n’est pas commode pour les médecins d’interroger de pareils clients : il leur faudrait un interprète par race. Au moment de ma visite, on amenait trois coulis somalis qui semblaient être dans un état lamentable. Deux sont morts de faim en entrant. De faim ! vous avez bien lu, mais par leur propre faute. Ils touchent régulière-ment leur ration de vivres, qui est même plus abondante que ne le comportent leurs besoins, car ils sont habitués à être sobres et à se contenter de peu ; ils reçoivent aussi tous les quinze jours une solde de beaucoup supérieure à l’argent qu’ils gagnent dans leur pays. Eh bien, par avarice, non seulement ils mettent cette solde de côté, mais ils vendent encore la plus grande partie de leurs vivres pour augmenter leur pécule. Le plus terrible, c’est que, lorsqu’ils se sentent faibles ou malades, ils quittent leurs camarades pour aller se cacher dans des coins comme de pauvres chiens galeux, et que, si on ne les découvre pas par ha-sard, ils se laissent mourir sans appeler à l’aide et sans chercher à réagir, en fatalistes qu’ils sont, comme tous ceux de leur race.
15 mai. – Majunga retrouve peu à peu sa population indi-gène, mais les anciens habitants ne se réinstallent qu’avec une extrême prudence, et ceux qui reviennent sont surtout les ma-lades et les infirmes qui n’ont rien à risquer. J’en ai vu ce matin une longue file, cheminant lentement en mendiant dans les rues : le premier tenait un bâton, dont le second, complètement
– 27 – aveugle, avait pris l’autre extrémité ; un troisième, qui était boi-teux, s’appuyait sur l’épaule de ce dernier, et ainsi de suite. Cha-cun avait à la main un petit panier de jonc dans lequel les pas-sants déposaient leur offrande : un fruit, une poignée de riz, un morceau de poisson, quelquefois une pièce de monnaie.
20 mai. – Tous les jours, à 10 heures du matin, les clairons sonnent la sieste ; les soldats rentrent sous la tente ou bien au campement, les officiers dans leurs maisons, et les rues devien-nent subitement silencieuses. Les coulis et les boys s’étendent sur le sable ou sur les caisses et Majunga devient la ville de la Belle-au-bois-dormant jusqu’à 3 heures de l’après-midi. Cette sieste prolongée est absolument nécessaire : impossible sans elle de vivre dans ce pays. La température n’est pas très élevée (26 à 28 degrés tout au plus dans la saison actuelle), mais on se fatigue très vite, aussi bien par les muscles que par le cerveau. La capacité de travail intellectuel est diminuée des trois quarts et il faut savoir en tenir compte si l’on veut se bien porter. Nos ordonnances, très vifs, très ardents au début, que nous avions choisis au départ de France parce qu’ils semblaient doués d’une santé à toute épreuve, sont devenus insensiblement lourds, in-différents, incapables d’un travail prolongé, et cependant ils n’ont eu jusqu’ici que de légers accès de fièvre. Nous avons dû les remplacer par des boys indigènes, recrutés soit à Mayotte, soit à Nossi-Bé, vieilles colonies françaises où la population malgache s’est façonnée peu à peu aux mœurs européennes. On paie ces boys de 30 à 35 francs par mois ; ils sont propres, géné-ralement honnêtes, et leur service est très agréable, à condition qu’on les traite bien et qu’on ait la patience de les dresser.
24 mai. – Les opérations se précipitent dans la zone de l’avant. Le général Metzinger, qui commande la brigade d’avant-garde, a dépassé Marovoay et marche sur Ambato. Déjà des en-gagements ont eu lieu avec les Hovas : deux compagnies de ti-railleurs sakalaves ont surpris l’ennemi et lui ont tué environ 60 hommes. De notre côté nous avons en quelques tués et quelques blessés. Le général Duchesne compte arriver à Suberbieville dans les premiers jours du mois de juin. Il ira par eau jusqu’à
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Marovoay et même plus haut, si c’est possible, emmenant avec lui le général de Torcy et les directeurs des différents services. Je pars ce soir par terre avec la plus grande partie de l’état-major.
Nous quittons Majunga à 3 heures du soir par une chaleur accablante et dans des flots de poussière. Notre convoi, compo-sé d’ordonnances, de plantons, de secrétaires d’état-major, de mulets de bât, de voitures Lefebvre portant les bagages, s’étend sur plus de 2 kilomètres. Ce n’est pas commode de mobiliser des éléments aussi disparates et qui n’ont jamais marché groupés. La plupart des auxiliaires kabyles et somalis qu’on nous a don-nés ne savent pas sangler un mulet ni conduire une voiture. Au premier kilomètre, beaucoup de bagages, mal arrangés sur les bâts, tombent dans la poussière ; les mulets des voitures s’emballent, les harnais se détachent. Les officiers courent de tous côtés pour exécuter les ordres que le colonel de Nonan-court, commandant le détachement, donne brièvement du haut de son cheval. Au bout de 2 kilomètres, tout est réparé.
Nous passons d’abord près de l’hôpital, dont les baraques contiennent maintenant plus de 300 malades atteints de fièvre paludéenne, puis nous nous engageons dans une immense plaine couverte d’une herbe épaisse, haute de près de 1 mètre. Au milieu de cette prairie qui moutonne sous une légère brise s’élèvent de distance en distance de maigres bouquets d’arbres.
À la nuit tombante nous avons fait 5 kilomètres à peine. Nous campons en plein champ dans un endroit appelé Miana-rive. Ce nom malgache signifie, d’après nos boys, « Les Mille Villages Tranquilles ». Il est bien trompeur : en fait de village, je ne vois qu’une petite case en feuilles de palmier dont le toit est éventré : je n’ai d’ailleurs rencontré aucune maison depuis Ma-junga.
25 mai. – Réveil avant l’aube ; les tentes sont abattues, les mulets sanglés et chargés en un tour de main ; c’est un résultat étonnant, étant donné le départ d’hier. Les hommes prennent le café ; les animaux broutent les touffes d’herbe, et, au petit jour,
– 29 – le convoi s’ébranle : en tête, un peloton de chasseurs d’Afrique, la carabine en bandoulière ; puis, successivement, les ordon-nances et les chevaux de main, les différents groupes de l’état-major général, les mulets de bât qui portent les bagages, l’artillerie, le génie, les services administratifs, le service médi-cal, le trésor et les postes, la prévôté ; enfin un immense convoi comprenant une centaine de voitures à deux roues. Chaque voi-ture, attelée d’un mulet, est menée par un conducteur kabyle qui marche à droite de la route, tenant l’animal par la bride. Comparés aux Sakalaves et aux Somalis, ces Kabyles paraissent blancs comme des Européens ; ils touchent 1 franc par jour et par homme ; ils sont nourris presque aussi bien que nos soldats. Malgré les soins qu’on prend d’eux, ils sont souvent malades. Très mous, très geignards, ils nous rendent beaucoup moins de services qu’on ne l’aurait cru, et très souvent nous sommes obli-gés de les charger sur les voitures qu’ils ont pour mission de conduire. Quand ils sont fatigués et si l’on n’y prend garde, ils montent sans façon dans leur véhicule déjà trop chargé, aban-donnant leur mulet, qui suit comme il peut. Ils ont les tenues les plus bizarres et les plus disparates : l’un, coiffé d’une chéchia rouge, n’a pour tout vêtement qu’une longue chemise retenue par une corde ; un autre, coiffé d’un bonnet de coton, marche, avec un lamba serré à la taille comme un jupon, sur une vieille paire de chaussettes à travers laquelle passent ses orteils. À l’arrivée à Majunga, on les avait cependant pourvus du néces-saire ; mais ils ont tout vendu aux marchands indiens.
Comme les journées sont étouffantes et les nuits le plus souvent très fraîches, ces auxiliaires, à cause de leurs costumes sommaires et de leur hygiène des plus défectueuses, sont sou-vent souffrants et forment, à la visite médicale que je passe chaque soir, le plus fort contingent de mes malades habituels. Cette visite a lieu devant ma tente, à l’arrivée au bivouac. Je m’assieds sur ma cantine, j’étale par terre devant moi ma petite pharmacie ; une marmite de campement et un seau rempli d’eau complètent mon arsenal. Je vois d’abord les Européens ; pauvres petits soldats déjà minés par la fièvre, énergiques tout
– 30 – de même, dont la figure s’illumine quand je leur verse dans un quart un doigt de vin de quinquina. Puis c’est la procession in-terminable des indigènes ; ils se couchent sur l’herbe autour de moi, enroulés dans leurs couvertures : Somalis au teint de ci-rage, maigres comme des clous, Kabyles couleur de bronze, Malgaches, Antankars, Comoriens, atteints de fièvre eux aussi dans ce pays qui est le leur et où ils devraient résister mieux que les autres. Je renonce à me faire comprendre le plus souvent, et je donne ma consultation par signes ; cela prend beaucoup de temps.
Nous arrivons vers 9 heures au petit poste d’Amparagindro, occupé en ce moment par quelques soldats du train et une soixantaine de Kabyles qui gardent l’immense trou-peau de bœufs chargé d’assurer l’alimentation de Majunga. Ces pauvres gens sont installés dans un endroit bien malsain ; leur camp est entouré de grandes mares remplies d’eau croupissante au milieu desquelles croissent des milliers de nénufars dont les fleurs bleu-violet sont larges comme la main. Un hameau com-posé de quelques cases en ruines se trouve près de là ; les Euro-péens s’y étaient d’abord cantonnés ; ils ont été obligés de l’abandonner aux Kabyles pour coucher sous la tente parce qu’ils étaient dévorés par les moustiques et par les fourmis.
Le détachement s’arrête à 10 heures du matin au camp de la Cascade, ainsi appelé parce que, il y a un mois, le petit ruis-seau qui coule près de ce lieu formait une jolie cascade natu-relle. Le ruisseau est presque desséché aujourd’hui, car il ne pleut plus depuis vingt jours.
Nous dressons nos tentes sur le bord de la route, à quelque distance d’un parc de voitures Lefebvre gardé par des hommes du train des équipages ; non loin de là se trouve une infirmerie établie dans une paillote où les malades du camp reçoivent les soins d’un médecin détaché du service des ambulances. Plus loin, dans des gourbis recouverts d’herbe, est placé un poste télégraphique qui relie le camp à Majunga.
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26 mai. – Le pays change d’aspect ; il devient plus acciden-té, et, à l’horizon, nous distinguons une assez haute chaîne de collines, que nous traverserons aujourd’hui.
Au départ, nous passons dans un bois où coule un ruisseau, puis nous commençons à gravir une série de mamelons couverts d’herbe sèche, laissant sur la gauche le camp de Mahorogo, oc-cupé en ce moment par un bataillon d’infanterie de marine dont nous distinguons les petites tentes blanches accrochées aux flancs d’une colline boisée.
Il fait une chaleur étouffante ; la route, construite à la hâte, est difficile pour les voitures Lefebvre ; le convoi, dont les ani-maux fatigués s’arrêtent de temps en temps pour souffler, s’allonge de plus en plus, soulevant des flots de poussière rouge qui nous aveuglent. À droite et à gauche, toujours les mêmes plaines d’herbe sèche, sans un arbre qui nous permette de nous reposer à l’ombre.
Vers 10 heures, nous arrivons enfin à la cime des mame-lons que nous gravissons depuis le matin et nous jouissons d’une vue très étendue sur la baie de Bombetok : à nos pieds, d’immenses marais couverts d’une forêt de palétuviers ; au se-cond plan, la mer, dont les eaux rouge-vermillon près du rivage deviennent peu à peu bleu-verdâtre au niveau du large ; enfin, à la limite de l’horizon, les maisons blanches de Majunga, qui semblent perdues dans l’immensité des flots.
Pour redescendre, la route forme des lacets nombreux tail-lés au flanc d’une falaise à pic, de 100 mètres de hauteur, qui porte le nom d’Ambohitrombikély (la Petite Roche). Le génie a fourni là un travail considérable. Les lacets n’ont pas plus de 1 m. 50 de largeur ; ils surplombent un précipice dans lequel le moindre faux pas pourrait faire rouler nos montures. Nous met-tons pied à terre et nous conduisons nos chevaux par la bride. Au bas de la montée, nous entrons dans un charmant vallon boisé, où nous nous installons sous de superbes tamariniers.
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27 mai. – Une batterie de 80 de montagne, qui nous suit de près, a pu passer par le chemin de chèvres que nous avons par-couru hier, sans perdre un seul de ses gros canons : c’est un ré-sultat remarquable. Chacune des pièces est attelée de huit grands mulets du Poitou, et ce n’est pas trop pour traîner une pareille charge par ces chemins impossibles.
Au sortir du bivouac nous longeons le hameau d’Ambodinabatékély, dont presque tous les habitants sont reve-nus. Ils ont arboré sur chacune de leurs cases un petit drapeau tricolore. Cachés derrière les arbres, ils regardent passer la file des mulets et des voitures qui composent notre convoi. Ils doi-vent être déjà blasés sur ce spectacle : chaque jour, sur la même route, de nombreux convois de vivres vont à Marovoay assurer le ravitaillement des troupes de la brigade d’avant-garde.
La route est charmante aujourd’hui ; elle traverse de petits bois ombreux ; elle est coupée par de jolis ruisseaux et de nom-breux lits de rivières desséchées qui, dans la saison des pluies, doivent transformer la plaine en vastes marécages. À droite et à gauche se dressent de grands lataniers, très nombreux dans la région.
Vers 11 heures nous découvrons sur un mamelon le village de Maévarane (Maéva Ranou, « Eau jolie »), près duquel nous allons camper. Il se compose d’une vingtaine de cases établies sous les manguiers, dans un site pittoresque ; ces cases sont oc-cupées par deux compagnies de tirailleurs sakalaves recrutées en majeure partie à Nossi-Bé et à Diégo-Suarez. Quelques jours auparavant, la garnison a surpris un fort parti hova, qu’elle a abordé très crânement à la baïonnette. Les Sakalaves, qui voyaient le feu pour la première fois, se sont très bien conduits ; ils ont tué une centaine de Hovas et pris un canon Krupp ; mais en revanche leur officier a été blessé et une douzaine des leurs ont été atteints.
28 mai. – Au sortir de Maévarane, la route traverse une grande plaine couverte de hautes herbes au-dessus desquelles de nombreux lataniers et d’autres palmiers couverts de fruits
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émergent en forme d’énormes bouquets. Les fruits de ces pal-miers sont gros comme de petites pommes et réunis par grappes comme les bottes d’oignons.
Nous croisons de temps en temps de petites troupes de Sa-kalaves qui rentrent dans leurs villages. Le colonel de Nonan-court les arrête en leur criant : « Toi, bon Sakalave ! ». Les indi-gènes répondent par un grognement affirmatif accompagné d’un hochement de tête énergique. Ils ont la peau couleur de brique et comme tannée par les rayons du soleil ; ils portent les cheveux longs disposés en petites tresses enduites de graisse de bœuf.
Le long de la route, il y a des centaines d’énormes fourmi-lières ; elles forment des pyramides très dures, dont quelques-unes ont jusqu’à 60 centimètres de hauteur. Quand on les éventre d’un coup de pic, on y trouve des légions de grosses fourmis blanches, que mon ordonnance prend à la main sans qu’elles le piquent.
Nous venons de passer près d’un camp hova abandonné qui porte le nom de Miadane, ce qui veut dire « Tranquille ». De petites huttes basses construites sur deux rangées avec des feuilles de palmier servaient sans doute de logement aux sol-dats. Un peu à l’écart, sur un monticule, une maison recouverte de tôle avec des murs en terre gâchée devait abriter les officiers. Une grande place ombragée par d’énormes manguiers et située entre la maison et les huttes servait probablement de terrain de manœuvre.
Nous campons le soir au hameau d’Andranoulava (Large Rivière), déserté par les Hovas, qui y ont laissé des quantités énormes de riz en écorce. Toutes les cases en sont pleines ; elles renferment aussi des objets mobiliers, abandonnés dans la hâte de fuir : petites lampes en fer servant à brûler de la graisse de bœuf, marmites, vases ébréchés et même un immense parapluie en coton rouge qui porte une marque anglaise.
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29 mai. – Aussitôt après avoir quitté le champ où nous avons passé la nuit, nous traversons une rivière aux berges va-seuses sur laquelle le génie a jeté un pont de bois. Les mulets ne franchissent pas facilement cette étroite passerelle : quelques-uns, effrayés, renâclent, reculent et jettent de la perturbation dans la colonne. On les attache à l’arrière d’une voiture Lefebvre attelée d’un de leurs congénères, et alors c’est une comédie in-terminable : le mulet de tête tire d’un côté, le mulet de queue de l’autre ; quant au conducteur kabyle, il se croise les bras et as-siste impassible à la lutte.
Nous marchons quelques heures à travers un terrain acci-denté par des mamelons couverts de beaux arbres, puis nous entrons dans une grande plaine marécageuse couverte de ro-seaux et parsemée de flaques d’eau stagnante. Des troupeaux de bœufs à bosse paissent en cet endroit ; autour d’eux voltigent des troupes d’aigrettes blanches qui viennent se poser sur le dos des animaux pour faire la chasse à la vermine dont leurs poils sont remplis. On ne rencontre pas de gros villages, mais de pe-tits hameaux formés de trois ou quatre huttes d’aspect misé-rable. Ces hameaux eux-mêmes sont extrêmement rares et nous faisons quelquefois deux étapes sans trouver trace de la pré-sence de l’homme. Les habitants de ce pays ont l’air misérable et souffreteux ; on voit qu’ils vivent dans une région malsaine et qu’ils ont eu à pâtir de l’occupation hova.
Nous décrivons des circuits sans nombre dans notre maré-cage, guidés de temps à autre par des plaques indicatrices que le génie a semées sur la route. Ces plaques sont faites souvent avec une planche de caisse à conserves fichée à l’extrémité d’un bambou ; la suscription « Marovoay », qui y a été tracée à l’encre par une main malhabile, recouvre l’adresse d’un fournis-seur français ou anglais. La marque de la veuve Clicquot était même imprimée au fer rouge sur l’une d’entre elles ; quel est donc le nabab dont la popote a pu s’approvisionner ainsi ? De-puis une heure, notre vue est bornée par des collines escarpées, coupées de profonds ravins ; la route les contourne, de plus en plus sinueuse. Enfin, au dernier tournant, nous voici en face de
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Marovoay, qu’on ne peut reconnaître qu’en entrant dans le fau-bourg sakalave.
Sur toutes les collines qui avoisinent la ville, des ouvrages en terre ont été construits par les Hovas. Le chemin que nous suivons est lui-même défendu par une sorte de rempart en ar-gile élevé à hauteur d’homme. Des embrasures occupées par de gros canons de fonte ont été ménagées dans ce rempart ; les pièces, qui se chargent par la bouche, n’ont pas d’affût ; elles reposent sur deux troncs d’arbres couchés sur le sol perpendicu-lairement à l’axe du canon. Pour éviter le recul, les artilleurs hovas avaient appuyé l’arrière de la pièce contre deux gros pieux fichés verticalement en terre. Si c’est là toute l’artillerie que pos-sédaient les défenseurs de Marovoay, ils ont bien fait de fuir.
Le faubourg sakalave par lequel nous pénétrons dans la ville forme une seule rue de 1 kilomètre et demi environ de lon-gueur, côtoyant la petite rivière de Marovoay et bordée de chaque côté par une rangée de paillotes, la plupart inhabitées actuellement. Au bout de ce faubourg et sur son prolongement se trouve le quartier indien, composé en majeure partie de mai-sons en pisé confortablement construites, avec toitures en tôle, larges varangues, belles portes sculptées. Les Indiens forment à Marovoay une corporation nombreuse et puissante qui a acca-paré presque tout le commerce de la région. À côté des Indiens habitent en ce moment quelques trafiquants européens qui se livrent exclusivement à la vente des conserves et des liqueurs ; ils sont peu intéressants.
Un bataillon du 200e de ligne est cantonné à Marovoay de-puis quinze jours avec deux compagnies du génie qui sont occu-pées dans les environs aux travaux de la route. Tous les soldats ont la fièvre ou l’auront à brève échéance, car Marovoay, ados-sée d’une part à la rivière de ce nom qui coule sur un lit de vase de plusieurs mètres de profondeur dont une partie découvre aux basses eaux, est bordée d’autre part par d’immenses marécages qui s’étendent à perte de vue.
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La garnison a pris la meilleure installation de la ville, le plateau du Rouve, où était construit le fort hova ; ce plateau domine la rivière d’une trentaine de mètres. Les hommes sont installés mi-partie dans des paillotes, mi-partie sous leurs pe-tites tentes de campagne. Ils s’attendent à recevoir d’un jour à l’autre l’ordre de se porter en avant : cet ordre, lorsqu’il arrivera, sera accueilli avec bonheur.
Nous établissons notre campement près de celui de la gar-nison, sur le plateau du Rouve, non loin d’une ambulance instal-lée depuis peu de jours dans les bâtiments de l’ancien fort et qui déjà regorge de malades. Personne n’oubliera cette fois sa dose de quinine préventive. Dès le départ de France, le commande-ment, sur la proposition du service de santé, a sagement prescrit que, pendant tout le séjour dans la zone des marécages, les troupes de Madagascar seraient soumises à un traitement pré-ventif par les sels de quinine, destiné à sauver le plus d’hommes possible sinon des atteintes paludéennes, du moins des accès pernicieux. Depuis le débarquement, chaque officier et chaque soldat prennent pendant quatre jours consécutifs une dose journalière de 20 centigrammes de quinine, cessent cette dose pendant le reste de la semaine pour recommencer au prochain septénaire.
Les jours de quinine, rien n’est plus curieux que de nous voir arriver tous à la popote pour prendre le café du matin ; cha-cun tient à la main son petit étui ; chacun avale ses pilules cons-ciencieusement ; les uns nature, les autres, plus difficiles, en les enveloppant dans du papier à cigarette. Tous se moquent bien un peu du médecin, mais s’empressent de suivre exactement ses prescriptions.
30 mai. – Notre colonne va mettre une journée entière pour traverser la rivière de Marovoay, qui n’a pas plus de 20 mètres de largeur. En attendant que le génie ait terminé le pont en voie de construction, le passage s’effectue à l’aide d’un bac manœuvré par des coulis kabyles et somalis, dont la vigueur et la rapidité ne sont pas les qualités dominantes. La rivière est
– 37 – encaissée et ses berges sont extrêmement vaseuses, ce qui rend l’opération particulièrement difficile. La tête de notre colonne a commencé à passer à 7 heures du matin, et les derniers mulets du convoi n’ont pris pied sur l’autre bord qu’à 5 heures du soir. Quel temps mettrait-on pour toute une brigade !
Le groupe du service de santé passe vers 2 heures ; en ce moment la marée, qui se fait sentir dans toute la rivière, com-mence à baisser, ce qui augmente d’autant la zone de vase à franchir. Les coulis mettent près d’une demi-heure pour faire démarrer le bac qui s’est embourbé. Au débarquement les mu-lets enfoncent jusqu’au poitrail dans une boue noire et nauséa-bonde ; un d’entre eux, qui s’était un peu écarté de la voie jalon-née, enfonce jusqu’au cou et nous avons failli l’abandonner. Une de nos tentes tombe à l’eau ; elle est repêchée à 10 mètres de nous par un de nos noirs qui s’est jeté bravement à la rivière, au risque de se faire amputer par un des nombreux caïmans qui l’habitent. Une fois sur l’autre bord, nous cheminons pendant 3 kilomètres à travers une plaine marécageuse et nous arrivons à la nuit tombante au village d’Ampalamanga (Enceinte de Man-guiers), situé en terre ferme sur un mamelon couronné de man-guiers.
Pendant toute la journée du lendemain, nous marchons à travers un marais desséché, long d’une vingtaine de kilomètres, large de 14 ou 15, qui s’étend à l’est de Marovoay sur la route de Tananarive. La vase, d’un gris noirâtre, s’est, en se desséchant, profondément fendillée et comme craquelée ; elle forme actuel-lement une surface solide couverte de grands roseaux jaunis ; mais, pendant la saison des pluies, ce serait un obstacle infran-chissable : toute troupe s’engageant au milieu de l’immense nappe d’eau croupissante et infecte qui recouvre le sol à cette époque serait irrémédiablement perdue.
La piste que nous suivons est à peine frayée ; il doit être fa-cile de s’égarer dans ce désert de boue solidifiée, dans lequel on n’aperçoit pas même un arbre pouvant servir de point de repère.
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Nous atteignons vers 4 heures du soir le village de Maro-lambo, où nous devons passer la nuit. Il est situé sur un affluent de la Betsiboka, qui n’est guère plus large qu’un ruisseau et qui est infesté de caïmans. On voit ces horribles bêtes étendues par troupes le long de la berge, le corps immobile, comme endor-mies.
Le village comprend une vingtaine de cases, bâties sur pilo-tis ; c’est la première fois que je vois des huttes indigènes cons-truites avec un plancher placé à une certaine distance du sol ; sans doute les naturels veulent se garer ainsi des inondations fréquentes pendant la saison des pluies et peut-être aussi des crocodiles, qui doivent s’avancer très près des maisons quand l’eau recouvre le sol.
Je lie conversation, par l’intermédiaire de mes boys, avec un vieux lépreux à la figure rusée, qui paraît être le chef de ce pauvre village : il m’affirme que les Hovas ont tous fui sur Maé-vatanana et qu’ils sont maintenant à plus de 200 kilomètres de Majunga ; s’ils continuent ainsi, nous ne les rattraperons ja-mais.
Nous dressons nos tentes à l’extrémité du village, près d’un petit poste du 200e de ligne qui garde un dépôt de vivres ras-semblés à Marolambo pour le ravitaillement des troupes en marche vers le haut pays. Faute de moyens de transport suffi-sants, les officiers du poste ont été obligés de laisser en arrière la plus grande partie de leurs bagages ; ils n’ont plus de tentes. L’un d’eux couche entre deux manguiers aux troncs desquels il a suspendu sa moustiquaire.
1er juin. – Le Général en chef devait nous rejoindre à Maro-lambo ; il nous envoie l’ordre de pousser jusqu’à Ambato. L’ennemi fuit de tous côtés, et le général Metzinger, qui le serre de près, s’avance de plus en plus. À l’heure actuelle, presque tout le cours de la Betsiboka est à nous.
Notre nuit dernière a été tourmentée, d’abord par les moustiques qui sont légion, ensuite par des troupes de chiens
– 39 – sauvages qui sont venus aboyer dans notre camp. Les habitants de cette région ont presque tous cinq ou six chiens de petite taille qui, à force de croisement, n’appartiennent plus à aucune race. Ces chiens ne reçoivent aucun soin de leurs propriétaires et se nourrissent comme ils peuvent. À force d’errer dans la campagne, beaucoup sont devenus sauvages ; toutes les nuits, au bivouac il en vient des bandes de cinquante ou soixante qui hurlent et se battent autour de nos tentes.
Pendant la première partie de notre marche de ce jour, nous avons continué à traverser la grande plaine marécageuse que nous avions commencé à parcourir hier ; chaque fois que nous nous retournions, nous apercevions au loin, à 30 kilo-mètres, la haute colline de Marovoay, et, un peu plus sur la gauche, les monticules de Mahabo, lieu vénéré des Sakalaves, parce qu’il sert de sépulture aux premiers rois du Boéni.
Des mamelons couronnés de verdure, jetés comme des oa-sis au milieu de la vaste plaine de roseaux, indiquent la fin du marécage ; nous revoyons la haute brousse semée de lataniers et, de temps à autre, des bouquets de grands arbres au port ma-jestueux. Le terrain accidenté, au milieu duquel le sentier à peine frayé que nous suivons décrit des courbes sinueuses, est composé d’argile rougeâtre, que les pieds de nos chevaux soulè-vent en tourbillons et qui retombe ensuite sur nos vêtements en une couche épaisse. Nous venons de passer un joli ruisseau cou-rant sous bois, près duquel j’ai découvert une civière hova dis-simulée dans les herbes. Les deux montants de cette civière sont faits avec de grosses nervures de feuilles de rafia retenues ac-couplées par des traverses de même provenance. Cette civière est légère, commode, facile à construire en un instant sans un clou, avec des matériaux qu’on trouve partout dans le pays.
À la lisière d’une forêt sous le couvert de laquelle nous al-lons pénétrer, nous trouvons un petit poste avancé que gardent deux compagnies du 200e de ligne établies au camp d’Androtra, où nous allons nous-mêmes. Le sentier sous bois que nous sui-vons ensuite est d’une fraîcheur délicieuse : à droite et à gauche,
– 40 – des arbres immenses couverts de lianes nous forment des ar-ceaux de verdure tellement épais que les rayons du soleil ne peuvent percer jusqu’à nous. Un joli village, dont les cases con-fortables paraissent tout récemment construites, est établi en plein bois ; ses habitants nous regardent passer en se cachant à demi derrière leurs portes entre-bâillées. À côté de ce village, dans une enceinte formée avec de gros pieux placés côte à côte, se trouvent des tombeaux sakalaves très vénérés, appartenant comme ceux de Mahabo à la famille royale du Boéni. Les habi-tants du village sont préposés par leurs princes à la garde de ces tombes ; quelques-uns sont armés de fusils à pierre ; d’autres portent seulement la sagaie, l’arme nationale sans laquelle au-cun Sakalave de la Grande Terre ne sort jamais.
Nous campons en plein bois, sur un mamelon, à côté des tentes du 200e de ligne. Demain nous faisons séjour ; il est temps que les hommes se nettoient, eux et leurs vêtements : les casques n’ont plus de forme ; les habits, la barbe, les cheveux, la peau, sont teints en rouge brique par la poussière des chemins. Il y a juste neuf jours que nous nous sommes mis en route et nous avons parcouru 100 kilomètres depuis Majunga.
2 juin. – Cette journée de repos est délicieuse et nous en avions grand besoin. Dès 6 heures du matin j’ai ouvert ma tente, fait transporter dehors la malle qui me sert de siège et j’écris sur mes genoux, à côté de mon boy qui vaque sans bruit aux soins de mon petit ménage. Devant moi, au pied du mamelon dénudé sur lequel nous sommes campés, une rivière coule paresseuse-ment au milieu du sable rouge. Sur l’autre bord et aussi à droite et à gauche de nos tentes, les grands arbres de la forêt forment comme un cadre de verdure. Les troupiers, poitrine et bras nus, font leurs ablutions matinales devant leurs petites tentes de campagne rangées à la file. Dans les cuisines installées en plein vent, le feu pétille joyeusement sous l’eau qui bout pour le repas du matin. Nos chevaux et nos mulets attachés au piquet hennis-sent et s’ébrouent, et, à deux pas, le colonel de Nonancourt, qui vient de sortir de sa tente, m’appelle joyeusement pour prendre le café sous les grands arbres.
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3 juin. – Les jours se suivent, mais sans se ressembler, hé-las ! Aujourd’hui l’étape a été dure : les premiers kilomètres se sont faits comme par enchantement entre 6 heures et 7 heures du matin, sous bois et dans un sentier ravissant ; puis nous at-teignons le grand plateau d’Ankarafansika, où ne poussent que de hautes herbes et des arbres rabougris.
À un détour du sentier notre colonne croise une troupe de Sakalaves à la peau brûlée par le soleil et à l’air sournois. Il pa-raît que cette plaine est le terrain que choisissent les fahavalos (voleurs de grand chemin) pour leurs opérations : il leur est fa-cile en effet de se cacher dans ces broussailles qui, en certains endroits, dépassent la hauteur d’un homme. Aucune case, aucun village ne se montrent dans ce désert. Après l’avoir traversé, nous franchissons un terrain accidenté où poussent des lata-niers et des manguiers assez clairsemés, puis nous retrouvons la forêt, ses grands arbres et ses belles lianes.
Le chemin est raide, à peine frayé ; il côtoie de grands pré-cipices, et souvent les cavaliers qui nous précèdent sont obligés de mettre pied à terre pour éviter de choir avec leurs montures dans les mauvais passages. Tout à coup mon cheval fait un bond de côté et je me trouve en présence d’un cadavre couché sur le ventre en travers de la route : il porte une calotte rouge, une veste bleue, un petit ceinturon en cuir fauve ; sa peau est brune et déjà toute gonflée. Est-ce un Sakalave, un soldat hova ? nul ne peut le dire ; sa jambe et sa cuisse droite ont été entièrement dévorées par les animaux de nuit.
Vers 10 heures, au sortir de la forêt, nous arrivons à l’extrémité du plateau d’Ankarafansika. Le chemin descend en lacets nombreux le long d’une falaise presque à pic, dont la base se trouve dans la vallée à 100 mètres au-dessous de nous. Avant de m’y engager, je jette un coup d’œil sur le superbe panorama qui se déroule devant mes yeux. Au-dessous de moi, une vallée couverte d’arbres où scintille de place en place l’eau tranquille des rizières, avec deux ou trois villages perdus au milieu des manguiers, s’étend sur une longueur de 20 à 30 kilomètres jus-
– 42 – qu’à la rivière Betsiboka, dont le large ruban argenté décrit dans le lointain des méandres capricieux. Plus loin encore, sur l’autre rive, une chaîne de montagnes borne l’horizon et confond ses sommets avec les nuages gris du ciel.
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V
Un fort hova : malheureux blessés. – Les
rizières. – Ambato. – Traversée du Kamoro ;
les caïmans. – Les forêts de bananiers. –
Maroakatra. – Le camp des Hauteurs
dénudées. – La tombe d’un héros.
Nous comptions camper, aussitôt descendus dans la plaine, au village de Mangabé (le Gros Manguier). Malheureusement la petite source qui alimente ce village est complètement dessé-chée et il faut aller plus loin. Il est midi ; le soleil tombe d’aplomb sur la colonne, qui soulève autour d’elle un nuage de poussière aveuglante. Hommes et bêtes, qui n’ont pas bu depuis ce matin, baissent le nez et marchent en silence. Vers 2 heures du soir, nous pouvons enfin camper au village de Trabonjy.
Entre Trabonjy et Mahatombo se trouve un fort hova, éta-bli sur une hauteur qui domine notre camp. Les soldats étaient logés dans de petites huttes en feuilles, basses, dégoûtantes de malpropreté. Dans la plus reculée de ces cases, ils ont abandon-né en fuyant trois malheureux porteurs blessés aux jambes, mourants de faim, dont les plaies hideuses dégagent une odeur épouvantable. Émus de compassion, nous envoyons nos boys porter quelque nourriture et des vêtements à ces pauvres gens.
4 juin. – Le camp que nous occupions hier aux environs de Trabonjy avait sans doute abrité déjà des troupes hovas ; le ter-rain dégageait une odeur infecte, et toute la nuit j’ai rêvé que j’étais couché sur un fumier. Au départ, nous passons au milieu des cases du village ; il était habité par une reine sakalave alliée aux Hovas. La maison de cette reine est plus grande et mieux construite que les autres. Toutes les cases sont ouvertes ; les
– 44 – habitants, comme toujours, ont fui précipitamment au moment de notre arrivée, laissant dans le mortier le riz qu’ils étaient en train de battre et, sur le pas des portes, le panier ou la natte qu’ils étaient occupés à confectionner. Ils se sont cachés non loin de leurs maisons, dans la brousse ou les taillis, et ils vien-dront reprendre tranquillement leurs occupations lorsque nous aurons disparu.
Chose rare, la terre est cultivée par places. Nous passons auprès d’assez jolies rizières dont les épis mûrs viennent d’être coupés et réunis en tas. Dans cette région, on ne cultive plus le riz des montagnes, mais celui de la plaine, dont la qualité est bien supérieure. Les environs de Trabonjy sont semés de nom-breux étangs couverts de nénufars et d’herbes aquatiques, et remplis de gibier d’eau : canards, sarcelles, courlis, pluviers, sans compter les pintades qui courent dans les hautes herbes. Au bord de ces étangs, les indigènes ont préparé de petits carrés de terrain où pousse déjà le riz semé en prévision du prochain repiquage.
Nous arrivons vers 10 heures du matin à Ambato, point stratégique très important, car c’est là que se termine la naviga-tion de la Betsiboka pour les grosses embarcations. Nos cha-loupes fluviales, qui ne calent que 40 centimètres, pourront peut-être remonter jusqu’à Maévatanana pendant quelque temps encore ; mais, en saison sèche, Ambato doit être considé-ré comme le port fluvial le plus éloigné vers Tananarive.
Le village près duquel nous campons est situé sur une hau-teur qui domine le cours de la rivière et qui en est distante d’environ 800 mètres. Il est occupé par deux compagnies de tirailleurs algériens qui logent dans les cases indigènes. Les ha-bitants, qui avaient été emmenés par les Hovas, sont presque tous revenus.
5 juin. – À 7 heures du matin, notre convoi commence le passage du Kamoure, petit affluent de la Betsiboka, qui se réunit à angle aigu à cette grande rivière devant Ambato. Les chevaux harnachés, les mulets tout chargés passent dans un grand bac,
– 45 – remorqué par un canot à vapeur le long d’une corde tendue d’une rive à l’autre. Le Kamoure ou Kamoro n’a guère plus de 80 mètres de large, et cependant, malgré le perfectionnement relatif des moyens de transport, les derniers mulets du convoi n’arrivent à l’autre rive que vers 9 heures du matin.
Le Kamoure et la Betsiboka sont remplis d’énormes caïmans ; quand on passe en bateau, on en aperçoit un grand nombre qui sont allongés sur le sable des rives. Il y en a de di-mensions monstrueuses ; pendant la traversée du convoi, nous les voyions nager par troupes de sept ou huit, la tête hors de l’eau, et aller d’une rive à l’autre.
Après le passage du Kamoure, notre convoi longe la rive droite de la Betsiboka pendant environ 8 kilomètres. Entre Am-bato et Ankifiati, où nous allons camper, les bords immédiats du fleuve sont très cultivés : au lieu de la brousse et des palmiers nains que nous avons rencontrés jusqu’ici presque partout, nous trouvons de nombreuses plantations de canne à sucre, de ma-nioc, de riz, de ricin et de patates.
Les bananiers sont en telle abondance que leurs planta-tions forment de véritables forêts, ayant jusqu’à 2 ou 3 kilo-mètres d’étendue et d’un aspect étrange. Ces énormes troncs, terminés par des bouquets de feuilles gigantesques, sont telle-ment pressés les uns contre les autres qu’il a fallu en abattre un grand nombre pour nous frayer une piste, et que leurs larges feuilles interceptent complètement les rayons du soleil.
Il est 2 heures de l’après-midi quand nous arrivons, par une chaleur torride, au campement d’Ankifiati, où nous devons passer la nuit. Ce campement est situé sous de gros manguiers, entre deux marais couverts de roseaux gigantesques et habités par de nombreux caïmans. Les moustiques et les fourmis y foi-sonnent. Toute la nuit les premiers sont venus, sous la forme de véritables nuages, sonner des fanfares autour de ma mousti-quaire, pendant qu’une armée de fourmis donnait l’assaut par tous les pieds de mon lit de campagne. Voilà cinq nuits au moins que ces maudites bêtes empêchent nos hommes et nos
– 46 – chevaux de fermer l’œil. Nos soldats ont une résistance éton-nante ; tous les Kabyles sont sur le flanc : les Français, au con-traire, supportent tout gaiement ; ils ne dorment pas, ils ont la fièvre : ils chantent quand même et plaisantent entre eux pen-dant l’étape.
6 juin. – Il est midi ; nous venons de déjeuner sommaire-ment, aussitôt après l’arrivée à Maroakatra, notre gîte d’étape. Il fait une chaleur étouffante sous ma tente ; pour ne pas perdre une minute, je rédige mon journal, assis sur ma malle et appuyé sur le lit de campagne qui me sert de table. J’ai à peine le temps de jeter quelques notes sur le papier, que déjà les malades af-fluent. Beaucoup ont la fièvre ; ils se soignent en route, espérant que, les marécages une fois franchis, le bon air du haut pays les guérira.
Nous venons de faire 15 kilomètres à travers une contrée accidentée, mais absolument déserte : pas un village, rien que la brousse avec de maigres lataniers. Jusqu’à présent Madagascar ne répond guère à l’idée que je m’en étais faite d’après mes lec-tures. Pendant les 140 kilomètres que nous avons franchis de-puis Majunga, nous avons rencontré à peine une douzaine de hameaux, dont les huttes, très basses, faites en roseaux et re-couvertes avec des feuilles, avaient un aspect des plus misé-rables. On sent que tout ce pays manque de bras pour le mettre en valeur. Il paraît que la région que nous venons de quitter était occupée avant notre passage par les immenses troupeaux du premier ministre, qui y trouvaient d’excellents pâturages. Assurément ce désert herbeux suffirait pour alimenter tout le bétail que peuvent contenir la France et l’Allemagne réunies. Pendant cette saison, l’herbe est desséchée, mais les rares habi-tants de la région ont un procédé très rapide et très économique pour reconstituer leurs pacages : au début de la saison des pluies, ils mettent le feu à la brousse, et les cendres qui recou-vrent le sol après l’incendie suffisent pour amener rapidement la poussée d’une herbe tendre et succulente dont le bétail est très friand. Presque tous les palmiers que nous avons rencon-trés sur notre route ont le tronc à demi calciné par le fait de
– 47 – cette opération. Ils en souffrent, mais n’en meurent pas pour cela.
Nous campons aujourd’hui sur la rive de la Betsiboka. À Maroakatra, ce cours d’eau atteint 150 mètres de largeur ; il est semé de nombreux bancs de sable, dont les déplacements fré-quents augmentent beaucoup les difficultés de la navigation. Le fleuve s’attarde paresseusement dans la vallée ; ses eaux s’étalent au milieu des sables, décrivant des courbes accentuées et capricieuses entre les monticules qui bordent leurs rives.
7 juin. – Départ à 6 heures et demie du matin. La lune se couche à peine et déjà le soleil se montre, émergeant de la grande chaîne de montagnes qui s’étend sur l’autre rive de la Betsiboka, à la limite de l’horizon ; il transforme le ciel en un large fond d’or sur lequel se détachent en silhouette les arbres de la vallée.
Les 8 kilomètres que comporte notre courte étape de ce jour se font dans ce désert d’herbe sèche, coupé de maigres palmiers isolés, que nous avons presque toujours trouvé depuis notre départ de Majunga. Nous nous arrêtons pour camper sur un mamelon planté de quelques arbres rabougris, près duquel coule un petit ruisseau d’eau pure. De ce mamelon nous décou-vrons le campement d’une partie de la brigade d’avant-garde ; elle est à quelques kilomètres de nous et nous pourrions l’atteindre demain. Le général Metzinger a réussi hier à franchir l’obstacle de la Betsiboka ; il n’est pas campé à plus de 30 kilo-mètres de Maévatanana.