L'expédition de Madagascar

Edouard Hocquard · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/4

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L'expédition de Madagascar

Chapitre IX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

 

Les prisonniers de Tsarasoatra. –

Constitution des approvisionnements en

viande fraîche. – Les gourbis des soldats. – La

presse à Suberbieville. – La revue du 14

Juillet. – L’hôpital de Ranoumangasiaka. –

Antsaalina. – Le camp des Grands Arbres. –

Les convois navettes. – Les monts Béritsoka.

 

2 juillet. – Je viens de voir arriver à Suberbieville les pri-sonniers hovas capturés pendant les journées de Tsarasoatra. Ils marchaient à la file indienne, attachés à une même corde qui va de l’un à l’autre. Vêtus de loques, pieds et jambes nus, les che-veux rasés, l’air misérable, ils donnent une piètre idée de l’administration des troupes hovas.

Ces malheureux sont recrutés de force et choisis parmi ceux qui n’ont pas assez d’argent pour payer leur liberté aux fonctionnaires envoyés par la cour afin de procéder aux enrôle-ments. Ils ne reçoivent aucune solde et sont obligés de pourvoir à leur nourriture et à leur habillement : c’est déjà difficile en temps de paix ; c’est à peu près impossible en temps de guerre, aussi un grand nombre d’entre eux désertent-ils. Les autres trouvent à peine de quoi ne pas mourir de faim ; beaucoup ne restent à l’armée et ne se battent que par peur : on leur a dit que s’ils désertaient, s’ils abandonnaient les fusils confiés par la reine, ils seraient brûlés vifs à Tananarive.

D’autre part, on a fait circuler dans leurs rangs des fables absurdes sur la cruauté des Français ; aussi, en arrivant à Su-berbieville, les prisonniers ont-ils l’air hébété et abattu de gens qui s’attendent à un supplice horrible. L’un d’eux n’a même pas

 

– 72 – voulu aller jusque-là ; il a préféré mourir tout de suite ; il s’est couché dans un fossé de la route et il a fait la sourde oreille à toutes les sommations. Avant d’être conduits chez le général en chef qui voulait les interroger, les prisonniers se figuraient que leur dernière heure était venue. À leur grand étonnement, on les mène sous une tente, on leur enlève leurs cordes, on leur donne à manger du riz et de la viande, sur laquelle ils se jettent comme des affamés. Convaincus enfin qu’au lieu des atroces tortures qu’on leur avait prédites, ils seront bien traités, bien nourris, astreints seulement à des travaux faciles de voirie, ils passent subitement de l’affaissement le plus profond à la joie la plus vive.

7 juillet. – Malgré tout ce qu’on nous avait dit, le pays ne se repeuple pas. Le Général en chef avait prescrit de ne pas occu-per le village de Ranoumangasiaka, comptant que les habitants reviendraient après la défaite des Hovas à Tsarasoatra ; les cases sont restées vides ; deux ou trois bourjanes, quelques vieilles femmes, sont seuls revenus habiter les plus pauvres maisons. En revanche, les indigènes commencent à nous ame-ner des bœufs. Tous les jours, des corvées de soldats et d’auxiliaires kabyles sont occupées à construire de grands en-clos pour les loger. Ces bœufs arrivent par troupeaux de 100 à 150 têtes, conduits par quelques Sakalaves alléchés par le prix assez rémunérateur que leur paie l’intendance. La race du zébu de Madagascar est petite, mais elle est très résistante et elle se nourrit à peu de frais ; d’ici à quelques jours, il va y avoir autour de Suberbieville de 1 500 à 2 000 têtes de bétail. Les bœufs ne rentrent au parc que la nuit ; tous les matins, on les fait sortir de l’enceinte pour les mener dans la brousse ; ils trouvent à se nourrir parmi les herbes desséchées, dans les grandes plaines de roseaux durs et piquants qui environnent l’Ikopa. Nos bœufs de France ne résisteraient pas à ce régime.

Les troupeaux constituent une grosse partie du revenu des hauts fonctionnaires et des riches habitants de l’Imerina. Ceux du premier ministre, qui comprennent des milliers de bêtes, étaient parqués dans les pâturages qui s’étendent entre Suber-

 

– 73 – bieville et Majunga ; lorsque les Hovas se sont retirés devant nos troupes, ils ont chassé devant eux ces troupeaux, mais un grand nombre de bœufs à demi sauvages ont été oubliés dans la brousse ; les Sakalaves les chassent et nous les amènent pour nous les vendre ; pour les reconnaître, chacun des nouveaux propriétaires leur taille dans les oreilles de profondes échan-crures orientées de différentes façons. Le meilleur pourvoyeur de bœufs de l’intendance est un petit chef de district des envi-rons qui porte le nom de Lehabo.

11 juillet. – Les soldats, très dédaigneux au début des prin-cipes d’hygiène dont nous avions cherché par tous les moyens possibles à leur faire comprendre l’importance, commencent à se rendre compte aujourd’hui de la nécessité qu’il y a de suivre à ce point de vue les conseils qu’on leur donne. Chacun d’eux prend bien régulièrement sa dose de quinine et cherche à se préserver des émanations du sol et du refroidissement de la nuit en se construisant un gourbi et un lit de campagne. Quelques-uns de ces gourbis sont faits avec des feuilles et des roseaux ; d’autres avec des nattes grossières qu’on trouve assez facilement dans le pays, d’autres avec de vieilles plaques de tôle ondulée dont il existait un assez grand approvisionnement à l’usine Su-berbie. Tous ces abris donnent aux bivouacs qui entourent la ville un aspect curieux et original.

Les représentants de la presse sont venus nous rejoindre, les uns en canonnière, d’autres en filanzanes, d’autres à dos de mulets. Ils se sont installés tout près de l’état-major, dans un terrain vague où ils ont dressé leurs petites tentes. Le courrier est proche ; ils travaillent en costume léger sous leurs portières de toile relevées entre deux piquets ; non loin de là, leurs boys affairés dressent sous un gros arbre à demi desséché le couvert qui va servir pour le repas du soir.

14 juillet. – Ce matin, le Général en chef a passé en revue toutes les troupes cantonnées à Suberbieville ; le soir, il y a eu grande réception sur la terrasse de la maison Suberbie, que le

 

– 74 – général Duchesne habite avec son état-major particulier. On a bu à la France, au succès de l’expédition.

17 juillet. – La grande route praticable aux voitures Le-febvre est maintenant ouverte entre Majunga et Suberbieville ; ce sont nos soldats qui, à défaut de main-d’œuvre indigène, ont accompli ce travail colossal. Le génie a construit sur la Betsibo-ka, au confluent de l’Ikopa, un pont de 400 mètres sur lequel nos convois peuvent facilement circuler. Mais toutes ces fa-tigues, jointes aux ardeurs du soleil, aux miasmes paludéens, aux nuits sans sommeil passées à chasser les moustiques, com-mencent à décimer les bataillons et à remplir nos formations sanitaires.

Nous avons déjà près de 3 000 hommes aux hôpitaux ; l’ambulance n° 1 installée à Suberbieville a dû augmenter le nombre des places dont elle dispose en dressant à côté des bâ-timents qu’elle occupe de grandes tentes coniques qu’on a dou-blées à l’extérieur d’une couche de roseaux ; les médecins et les infirmiers ont abandonné aux malades, toujours plus nom-breux, les hangars qu’ils occupaient, pour coucher sous leurs petites tentes.

Le poison paludéen agit avec une telle violence sur ces or-ganismes débilités que, dès le premier accès, beaucoup d’hommes atteints de gonflement des jambes, d’œdème du poumon, sont incapables de reprendre du service jusqu’à la fin de la campagne. Très peu de malades rentrent à leur corps en sortant des hôpitaux ; la plupart doivent être évacués au fur et à mesure sur le sanatorium de Nossi-Comba et sur la France ; dans ces conditions, les formations sanitaires ne désemplissent pas ; le personnel médical paie, lui aussi, son tribut au climat ; il faut, malgré les vides, que le service se fasse et chacun dépense sans compter son énergie et ses forces.

Nos auxiliaires sénégalais, somalis, kabyles, qui supportent des fatigues assez grandes, fournissent également beaucoup de malades, à cause de leur hygiène déplorable ; il est impossible de les empêcher de boire dans les ruisseaux les plus vaseux, de

 

– 75 – manger les choses les plus invraisemblables, de coucher sur le sol au bord des marais. Ils sont décimés par le paludisme, les affections des voies digestives, les ulcères produits par les nom-breuses piqûres de moustiques ; ils emplissent nos infirmeries et il va falloir en rapatrier un grand nombre.

Chaque jour, ils viennent à l’ambulance par groupes nom-breux qui se succèdent sur la route ; ils se couchent sur l’herbe en attendant leur tour d’être examinés, et les abords du bâti-ment où se passe la visite médicale en sont encombrés pendant toute la matinée. À chaque visite, ils sont plusieurs centaines : c’est une vraie cour des miracles. Vêtus de loques rapiécées, de vieux burnous, quelquefois emballés dans une grande couver-ture rouge, ils arrivent clopin-clopant, soutenus par un cama-rade plus valide, ou appuyés sur un bâton ; ceux qui ne peuvent plus marcher du tout sont montés sur un mulet qu’un ami com-plaisant conduit par la bride. Tous reçoivent des soins, des mé-dicaments, et repartent un peu réconfortés et plus contents. Ils ont une confiance absolue dans le médecin et n’hésitent pas à assigner à ses drogues des vertus merveilleuses.

En prévision du séjour sur les hauts plateaux, le Général en chef a demandé par dépêche au ministre de la guerre, pour tous ces pauvres diables à demi nus, des pantalons et des blouses de drap, qui sont arrivés à Majunga et qu’on va leur monter au plus vite jusqu’ici. Malheureusement le service des transports amène à peine de quoi nourrir les hommes, et il est bien difficile d’obtenir de lui quelques voitures pour transporter les objets les plus indispensables aux autres services. Les officiers et les sol-dats qui, pour ne pas surcharger les convois, sont partis de Ma-junga presque sans vêtements et sans linge, ne peuvent pas se réapprovisionner ; j’ai vu à la revue du 14 Juillet un comman-dant qui, ayant perdu ses bottes dans un incendie, s’en était confectionné de nouvelles avec un sac à distribution de l’intendance et des morceaux de vieux cuir provenant d’un sac de soldat.

 

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Le tabac est introuvable ; les soldats en sont réduits à fu-mer de l’herbe desséchée et hachée ou des feuilles de tamari-nier ; j’ai vu vendre 8 francs un paquet de tabac de cantine. Heureusement, un entrepositaire envoyé par le ministère des finances, sur la proposition du Général en chef, avec un gros approvisionnement de tabac français, remonte la Betsiboka et arrivera incessamment à Suberbieville. Il est attendu comme le Messie par les troupes d’Afrique, pour lesquelles le tabac est presque aussi nécessaire que le biscuit.

À cause de l’insuffisance des moyens de transport, les mé-decins de régiment ont reçu l’ordre de laisser en route une par-tie de leurs approvisionnements médicaux, et le service de santé a eu mille peines pour faire arriver jusqu’à Suberbieville un hô-pital de campagne destiné à relever la première ambulance, déjà trop encombrée. Le choix d’un emplacement convenable pour une formation sanitaire de cette importance n’était pas facile à faire.

On ne pouvait songer à utiliser les anciens bâtiments de la concession Suberbie ; ils sont tellement éloignés les uns des autres que le service n’aurait pas été possible. L’habitation du directeur de l’exploitation ne pouvait non plus convenir ; ses planchers se seraient effondrés sous le poids des malades. Le Général en chef nous a donné les cases du village de Ranou-mangasiaka, toujours sans habitants. Dans chacune de ces cases nous avons placé cinq ou six malades. Ils y sont fort bien, cou-chés sur leurs lits-brancards garnis de moustiquaires, à l’abri du soleil, grâce aux épaisses couvertures d’herbe desséchée qui forment la toiture des maisons.

Si l’état sanitaire des hommes laisse à désirer, celui des chevaux et des mulets est au contraire excellent ; c’est heureux, car sans ces utiles auxiliaires il serait impossible de tenir la campagne. Ils sont cependant assez mal nourris : 2 kilo-grammes d’orge, 1 kilogramme de paddy, voilà ce dont ils doi-vent se contenter chaque jour. De plus, ils sont dévorés par des quantités innombrables de mouches, plates comme des pu-

 

– 77 – naises, qui se logent par nombreux essaims sous leurs queues et qui, une fois fixées, ne veulent plus lâcher prise.

19 juillet. – Je viens de voir passer devant une case le con-voi d’un malheureux Kabyle que l’on conduisait au cimetière ; le corps, cousu dans un grand linceul blanc, était porté sur un brancard par quatre camarades du défunt, qui allaient à toute vitesse. Les coreligionnaires (convoyeurs sénégalais, tirailleurs algériens) qui formaient le cortège, couraient derrière en hur-lant je ne sais quelle plainte lugubre.

21 juillet. – Les prisonniers hovas qui sont employés à faire des corvées autour du camp jouissent d’une liberté relative : très souvent on les envoie, au nombre de cinq ou six, sous la con-duite d’un seul gendarme, chercher dans des villages éloignés, à 8 ou 10 kilomètres de notre cantonnement, le paddy qui sert à nourrir nos chevaux et nos mulets. Ils auraient beau jeu pour s’échapper, et cependant ils ne l’ont pas tenté ; ils ne se soucient pas d’aller retrouver leurs officiers ; ils croient qu’ils seraient mis à mort parce qu’ils ne pourraient pas présenter les fusils qui leur ont été confiés par la reine.

Les généraux vaincus, eux-mêmes, n’oseraient pas retour-ner à Tananarive, certains qu’on leur ferait un mauvais parti. À chaque défaite que nous infligeons aux Hovas, le chef qui s’est laissé battre est remplacé, à la tête des troupes, par un autre commandant venant directement de la capitale. Les généraux ainsi dépossédés restent quand même à l’armée, où ils sont beaucoup plus en sûreté que dans leurs propres maisons.

À la suite des troupes que nous avons devant nous, il y a Ramosombaza, ancien gouverneur de Boéni, et le 13e Honneur qui commandait à Tsarasoatra ; ils ne reviendront en Imerina qu’avec l’armée hova, qui se retire lentement devant nous, et s’ils rentrent à Tananarive, ce sera la veille de notre arrivée dans la place, sachant bien qu’à ce moment le gouvernement de la reine aura de trop sérieuses occupations pour leur demander des comptes.

 

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Les grades dans l’armée hova portent le nom de vohitra, que nous avons traduit par le mot honneur, mais qui veut dire littéralement « la fleur de l’herbe ». L’étymologie de ce mot est assez curieuse : Radama Ier, le Napoléon hova, récompensait chaque action d’éclat de ses guerriers en leur offrant de sa main royale un brin d’herbe cueilli sur le champ de bataille. Ce pré-sent était remplacé plus tard par des dignités et des honneurs d’autant plus importants que le titulaire avait recueilli plus de brins d’herbe. Depuis le 1er Honneur, qui est caporal, jusqu’au 16e Honneur, qui est maréchal, la hiérarchie des grades dans l’armée hova se poursuit à peu près comme dans la nôtre.

22 juillet. – Les convois de voitures Lefebvre se succèdent sans interruption sur la route de Suberbieville : chaque véhicule amène 200 kilos de vivres et de matériel ; des pirogues indi-gènes chargées à couler, des chalands et même de petites ca-nonnières arrivent à chaque instant à Port-Tafia, le port de Su-berbieville ; ils déchargent sur la berge des amas énormes de sacs et de caisses, que de longues files de mulets de bâts ou de voitures transportent ensuite jusqu’au magasin des subsis-tances. Les conserves, les pains de guerre s’y entassent en piles aussi hautes que des maisons ; sept fours de campagne cuisent jour et nuit le pain destiné à la brigade d’avant-garde massée vers Tsarasoatra et prête à se porter en avant au premier signal.

Malheureusement les convois qui vont conduire à l’avant les vivres des troupes ne reviennent pas vides ; ils ramènent des centaines de malades qui, après s’être reposés un jour ou deux à l’hôpital de Suberbieville, s’en vont, les plus valides à dos de mulets, les plus atteints en voitures Lefebvre, s’embarquer à Port-Tafia pour rejoindre par eau les hôpitaux d’Ankabouka et de Majunga.

24 juillet. – La 1re brigade est tout entière portée en avant ; la brigade des troupes de la marine a fait aujourd’hui son entrée à Suberbieville. Les tirailleurs haoussas et sakalaves ont fort bon air ; ils ont l’allure tout à fait martiale et manœuvrent aussi bien que des bataillons européens. Presque tous ces noirs sont ma-

 

– 79 – riés et quelques-unes de leurs femmes les ont suivis ; elles mar-chent à un très court intervalle derrière les compagnies ; la plu-part portent d’énormes paquets sur la tête ; quelques-unes ont des petits enfants fixés derrière leur dos dans un pli du lamba.

27 juillet. – L’état-major part demain pour l’avant ; je quitte avec joie Suberbieville, un pays malsain dont la réputa-tion a été bien surfaite par les journaux de France ; mais que de difficultés pour préparer mon bagage !

Nous allons voyager pendant deux mois environ, coucher dans la brousse et sous la tente ; je ne puis emmener qu’une seule cantine, et les besoins de la route sont nombreux et variés. Toute la journée se passe en combinaisons multiples pour faire tenir le plus grand nombre d’objets dans le moins de place pos-sible.

28 juillet. – C’est dimanche ; avant de nous mettre en route, nous assistons tous à la messe dite par le Père Pardon, aumônier de l’hôpital n° 3, sur un petit autel portatif qui ne le quitte jamais et sous un grand hangar recouvert de paille.

Le soleil n’est pas encore levé ; une large bande rouge se montre seulement à l’horizon, à la limite du ciel et des mon-tagnes. Les auditeurs sont debout, aussi recueillis que le permet le brouhaha environnant : les voitures arrivent pour charger les bagages, et au milieu d’un nuage de poussière s’agitent les con-ducteurs sénégalais, qui ne comprennent pas un mot de fran-çais, et les soldats du train, qui s’époumonent en vain pour leur donner des ordres. Les mulets qu’on nous a réservés viennent d’arriver à Madagascar ; ils n’ont pas encore été attelés et ils protestent violemment entre leurs brancards.

Nous partons avec le Général en chef, laissant le convoi à la garde de nos ordonnances chargées de faire suivre les bagages. La route entre Suberbieville et Behanana court d’abord entre de petits mamelons pelés ; nos chevaux soulèvent des tourbillons de poussière rouge sur la nouvelle voie tracée par nos soldats.

 

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Vers 9 heures, la colonne fait halte au lieu dit Antsaalina, où, à côté de deux pauvres cases malgaches, se trouve un im-mense parc de voitures Lefebvre, gardé par des soldats du train. À chaque pas, sur le bord du chemin, nous rencontrons une ou deux de ces voitures abandonnées avec les brancards cassés, tous au même endroit, au niveau de la traverse d’arrière.

La 2e ambulance en marche sur Tsarasoatra s’est massée dans la brousse pour nous laisser passer : les mulets tout char-gés, la bride sur le cou, broutent l’herbe sèche ; les hommes gri-gnotent une galette de pain de guerre qu’ils trempent dans leur quart rempli de café. Ce pain de guerre réalise un réel progrès sur l’ancien biscuit, lequel moins soigneusement préparé, était plus indigeste et contenait de nombreuses larves d’insectes. L’Intendance le transporte dans de petites caisses quadrangu-laires en fer-blanc soudé, qui ne se laissent pas pénétrer par l’humidité et qui sont très commodes pour le chargement à dos de mulets.

Nous atteignons, vers 11 heures, le camp dit des Grands Arbres, où nous devons installer notre bivouac. Ce camp doit son nom à des bouquets de ficus et de tamariniers qui poussent près de là au bord d’un petit ruisseau ; c’est la seule verdure qu’on aperçoive au milieu des hautes herbes desséchées qui re-couvrent la plaine et les collines aussi loin que s’étend la vue.

29 juillet. – Départ à 6 h. 1/2 du matin : le soleil est à peine levé et il fait une jolie brise fraîche. La route se déroule au mi-lieu d’un véritable désert, sans un passant, sans une maison.

Voici Behanana, hameau composé de six ou sept gourbis perchés sur un mamelon dénudé ; ils sont habités par un poste de cavalerie qui garde la route. Je n’ai rien vu encore d’aussi mélancolique. « Si seulement on me donnait un arbre pour me distraire ! » me crie en passant le chef de poste.

La route monte en lacets nombreux et nous gravissons des pentes raides pour arriver jusqu’à Tsarasoatra (« Aux Bons

 

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Souhaits »), où l’on s’est battu il y a un mois. Dans ce village est campée une compagnie de chasseurs à pied.

Plus loin, sur un autre mamelon séparé du premier par une coupure profonde, se trouve le grand parc aux voitures du relais d’étapes.

Nous arrivons vers 10 heures du matin au camp du Pon-ceau, ainsi nommé parce que le génie a jeté un petit pont sur le ruisselet qui coule au fond du ravin. L’emplacement sur lequel nous devons établir nos tentes est couvert de grandes herbes sèches qu’une section de tirailleurs haoussas, sous les ordres d’un sergent, est en train de faucher pour nous permettre de bivouaquer.

Nous ne sommes pas sans inquiétude sur le sort de nos ba-gages ; la route est bien accidentée et bien difficile pour les voi-tures Lefebvre qui portent nos tentes ; debout dans la brousse, nous regardons d’un œil mélancolique le long ruban rouge que nous venons de parcourir et sur lequel nous ne voyons poindre aucune trace du convoi. Le soleil nous crible de ses rayons et il n’y a d’autre abri aux environs que deux pauvres gourbis d’herbes sèches dont les dimensions sont des plus exiguës. Le Général en chef en prend un et nous nous empilons dans l’autre.

L’après-midi se passe lentement à regarder de temps en temps si nos ordonnances arrivent ; ils nous rejoignent enfin vers les 5 heures du soir, ruisselants de sueur et absolument fourbus, pour avoir poussé toute la journée aux roues des voi-tures dans les passages difficiles. Nous leur donnerons un jour de repos demain ; sans cela, gare à la fièvre !

30 juillet. – Nous sommes au pied des monts Béritsoka. Le matin, quand j’ouvre ma tente, le coup d’œil est joli. Au premier plan, notre camp avec ses petites maisons en toile blanche ; puis le ravin profond dans lequel coule le ruisselet aux eaux claires dont le cours est marqué par une ligne d’arbres verts. Au delà, à flanc de coteau, le magasin des vivres avec ses tentes coniques, ses piles de caisses et de tonneaux ; plus loin encore, sur la

 

– 82 – croupe de deux ou trois monticules qui se succèdent, sont les gourbis des tirailleurs sakalaves, les tentes en bonnet de police d’une batterie d’artillerie dont les canons découpent sur le ciel leurs silhouettes noires, enfin la masse sombre des mulets et des voitures du train. Comme fond, les grandes montagnes du Bé-ritsoka, aux flancs desquelles se dessine la route qui semble es-calader le ciel.

31 juillet. – Au jour, nous commençons à gravir les pentes du Béritsoka ; ces pentes sont raides, et il faut aider les pauvres mulets, qui s’arrêtent, de temps à autre, malgré les coups de fouet et les cris.

Vers 9 heures, nous sommes au sommet du massif et de là j’embrasse une étendue considérable : des montagnes dénudées, coupées de vallées profondes, s’entassent les unes sur les autres, donnant absolument l’aspect d’une mer en fureur dont les vagues se seraient solidifiées tout à coup. Pas un village dans cet immense chaos montagneux ; à peine, au creux de quelques ra-vins, un ou deux maigres bouquets d’arbres. Le spectacle est grandiose, mais profondément triste.

Quel parti pourrons-nous donc tirer de ces immenses dé-serts remplis d’herbe sèche où nulle part n’existe une trace de la présence de l’homme ?

Au sommet du Béritsoka, à 500 mètres d’altitude, une am-bulance est installée, mi-partie sous des tentes doublées de feuillage, mi-partie dans des gourbis assez confortablement construits. Si des malades atteints de fièvre et d’anémie doivent se rétablir dans ce pays, c’est bien au sommet de ces hautes cimes constamment balayées par les vents qui viennent des montagnes.

3 août. – Le service des étapes par route vient d’être modi-fié pour obtenir le maximum de rendement avec le minimum d’effort possible.

Le nombre des gîtes d’étapes a été augmenté de façon qu’ils ne soient pas écartés de plus de 25 kilomètres l’un de l’autre.

 

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Chaque gîte est pourvu de deux échelons de voitures qui assurent la correspondance de la façon suivante : tous les ma-tins, les deux échelons de chaque poste parlent en sens con-traire : l’un, chargé, vers l’avant ; l’autre, vide, vers l’arrière ; ils s’arrêtent à mi-route entre les deux gîtes et trouvent, l’un l’échelon précédent, l’autre l’échelon suivant, qui viennent de la même façon à leur rencontre. Les conducteurs d’échelons détel-lent leurs animaux, échangent entre eux leurs voitures et re-viennent à leurs gîtes d’étapes respectifs. Il résulte de ce procé-dé une sorte de mouvement de navette entre les échelons, qui semble devoir diminuer beaucoup la fatigue des attelages et des conducteurs.

Les malheureux convoyeurs kabyles et somalis commen-cent à ne plus tenir debout. Le métier qu’ils font est particuliè-rement pénible et ils s’étiolent de plus en plus. Seuls les Sénéga-lais tiennent bon. Ce sont des hommes superbes, travaillant comme des nègres qu’ils sont, toujours contents et prêts à tout. Ah ! si nous en avions davantage ! je suis sûr que le comman-dement aurait moins de préoccupations. Son grand souci, c’est la voiture Lefebvre ; matin et soir elle est l’objet de conversa-tions interminables entre officiers. Ira-t-elle jusqu’au bout mal-gré les difficultés du terrain, qui s’accentuent de plus en plus ? Je crois que le Général en chef commence à ne plus trop y compter.

 

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X

 

 

Le camp des Sources : un convoi de malades.

– Les moukafouilles. – Andjedjié. –

Concentration des deux brigades. – Combat

d’Andriba. – Les camps hovas. – Les travaux

de la route.

 

Le 4 août. – Nous avons fait encore un pas en avant ; nous sommes allés planter nos tentes au camp des Sources, de l’autre côté de la chaîne du Béritsoka. Il est probable que nous allons demeurer quelques jours sur le mamelon pelé où nous avons élu domicile ; le séjour est loin d’être enchanteur, mais en raison des difficultés qui augmentent au fur et à mesure qu’on avance, nous ne pouvons aller plus vite. Il faut procéder par bonds suc-cessifs et attendre après chaque bond la constitution d’un ap-provisionnement de vivres qui est long à venir de l’arrière, et l’ouverture d’un nouveau tronçon de route. De ce dernier côté nos soldats ont à vaincre des obstacles de plus en plus nom-breux ; les coulis sont épuisés ; les Européens doivent travailler seuls avec les troupes noires ; leur énergie, leurs qualités de race les soutiennent encore malgré l’anémie croissante, les attaques redoublées de la fièvre et l’organisme qui se révolte.

5 août. – Nous nous rendons tous compte de l’impossibilité qu’il y a de conduire, malgré tous les efforts et toute la ténacité déployés, une route praticable pour les voitures Lefebvre jus-qu’à Tananarive. Pour traverser le massif du Béritsoka, il a fallu faire des lacets nombreux qui allongent considérablement le chemin. Malgré tout, certaines pentes sont tellement raides, certains tournants tellement brusques, que, souvent, les voi-tures sont précipitées dans les ravins avec leurs chargements et leurs mulets. Ce sera bien pis, paraît-il, lorsque nous traverse-

 

– 85 – rons le col d’Andriba et la grande chaîne des monts Ambohi-mènes. Dans ces conditions, il faut abandonner tout espoir de conduire avant la saison des pluies les voitures Lefebvre dans la capitale de l’Imerina. Tout ce que l’on peut faire, c’est de pous-ser la route le plus loin possible, au moins jusqu’à Andriba, pour permettre de réunir en ce dernier point une quantité de vivres suffisante. Ce résultat obtenu, le général en chef lancera en avant une colonne légère formée de toutes les troupes valides et suivie de tout ce qu’on pourra rassembler de mulets de bât, de façon à parcourir rapidement les 180 kilomètres restant à faire pour aller d’Andriba à Tananarive.

6 août. – Je me suis rendu ce matin au sommet du Béritso-ka, à 12 kilomètres environ du camp des Sources, pour assister au départ d’un convoi de malades à rapatrier, que la 1re ambulance dirige sur l’arrière. Pour arriver à temps, je me suis mis en route à 2 heures du matin. Il faisait un clair de lune superbe et une fraîcheur délicieuse ; mon petit cheval arabe marchait d’un pas allègre ; sa robe avait, sous les rayons de lune, des reflets de velours blanc. Avec cette lumière égale et douce, les creux et les reliefs du terrain s’atténuent et se fon-dent, tandis qu’au contraire le moindre arbuste prend des pro-portions gigantesques. De temps en temps un obstacle, un point lumineux, font dresser l’oreille à mon cheval : c’est une voiture renversée, un timon brisé ; une caisse en fer-blanc vide qui brille au loin comme un miroir. Un silence profond m’environne : pas un bruissement d’insecte, pas un cri d’oiseau de nuit.

Il y a cent voitures Lefebvre rangées devant l’ambulance. Avec des toiles de tentes repliées et tendues sur des courroies de sac, on a installé, dans chaque voiture, deux banquettes pour des malades assis, ou bien un grand hamac suspendu pour un malade couché. Les sacs sont placés dans le fond ; les fusils sont attachés aux ridelles latérales. Une grande bâche surélevée avec des piquets protégera les malades contre le soleil. On les installe peu à peu ; sous les rayons de lune, leurs figures amaigries et souffreteuses paraissent plus pâles encore. Ils sont heureux ce-

 

– 86 – pendant : ce retour en arrière est une première étape vers le cher pays de France, que chacun d’eux espère revoir.

8 août. – Nous devions partir pour Andjedjié avec le géné-ral en chef. Il a été obligé de nous laisser avec le convoi au camp des Sources ; la route n’est pas encore terminée et les voitures ne pourraient passer. Au fur et à mesure que nous avançons, le terrain devient plus difficile et les obstacles matériels s’accumulent. Nos effectifs fondent aussi : le bataillon de chas-seurs, campé à Béritsoka, n’a plus que cinquante hommes va-lides par compagnie. Presque tous les gradés français des tirail-leurs algériens ont été laissés en route dans les hôpitaux. Les hommes de vingt et un ans pris dans les garnisons de France résistent beaucoup moins bien que les légionnaires ou que les rengagés du 13e régiment d’infanterie de marine, tous âgés de vingt-huit ou trente ans. C’est une observation dont il faudra tenir compte lorsqu’on organisera plus tard l’armée coloniale.

9 août. – Le camp des Sources est situé au centre de cette immense région désolée que les Malgaches appellent le Désert sakalave. Chaque soir, un vent violent, qui dure toute la nuit, souffle en tempête sur le mamelon où nous sommes installés. Il vient du sud-est en soulevant des torrents de poussière fine qui nous emplissent les yeux et les oreilles ; il secoue nos tentes, qui font un bruit de tonnerre et qui quelquefois se déchirent et s’abattent. Ce vent désagréable règne en permanence dans cette région jusqu’au mois de novembre : il ne disparaît qu’au chan-gement de mousson.

Un autre fléau particulier au désert sakalave, ce sont les moukafohis ou moukafouilles : on appelle ainsi de petites mouches qui se montrent par essaims nombreux le matin et le soir et qui, dès que le soleil est couché, vont se cacher dans les hautes herbes. Ces mouches diffèrent complètement des mous-tiques par leurs mœurs, par leur forme et par leur taille. Elles se précipitent comme un trait sur les parties découvertes du corps, les mains, les poignets, le visage ; chacune de leurs piqûres fait

 

– 87 – apparaître une goutte de sang sur la peau, et cause une douleur aiguë beaucoup plus vive que celle des piqûres de moustiques.

11 août. – Encore un léger bond en avant pour franchir les quelques kilomètres de route qui viennent d’être terminés par nos troupes. Nous partons, à 6 heures et demie du matin, du camp des Sources par un chemin qui forme des lacets nombreux pour contourner ou escalader des monticules pelés, séparés par d’étroites et profondes vallées. Nous ne voyons, sur ces som-mets arides, que de la terre rouge ou de grandes herbes dessé-chées par le soleil, mais au fond des vallées coulent des ruis-seaux bordés de vertes prairies et ombragés par de beaux arbres. Au-dessus de nous, nous voyons planer de grands oi-seaux de proie ; on les appelle les voromahéry (oiseaux forts), et les Hovas ont adopté leur image comme emblème royal.

La route n’est ouverte que jusqu’au gué de la Ranandrian-toana, rivière aux eaux vives, aux berges boisées, qui coule dans un site charmant, sur un lit d’énormes galets. Plus loin, les troupes travaillent encore aux terrassements, et nous ne pou-vons poursuivre avant deux heures notre marche sur Andjedjié. Nous décidons de déjeuner pour tuer le temps et nous nous ins-tallons à côté d’une compagnie de tirailleurs, dans un gourbi abandonné. Pendant que nous expédions le plat de bœuf froid, notre ordinaire de chaque jour depuis que nous sommes en terre malgache, nous regardons passer un échelon du convoi de ravitaillement formé de deux cents de ces petits mulets achetés en Abyssinie pour le compte du Corps expéditionnaire. Ils sont beaucoup moins grands et portent beaucoup moins que nos mu-lets français ; en revanche, ils sont très vigoureux et très faciles à nourrir. Pendant la halte, un de ces mulets, arrêté devant notre gourbi, s’est mis à dévorer, avec une satisfaction visible, un bottillon de copeaux de bois qui servait aux emballages de notre popote.

12 août. – Andjedjié, où nous sommes campés depuis hier, n’est pas un village, c’est un mamelon dénudé au pied duquel coule une petite rivière. La légion, un bataillon de tirailleurs

 

– 88 – algériens, une batterie d’artillerie, campent près de nous sous des gourbis d’herbe sèche. Ces gourbis sont beaucoup plus con-fortables que les petites tentes de troupes. Il y fait beaucoup moins chaud et les hommes y sont plus à l’aise. Les troupiers les construisent très rapidement.

Deux ou trois heures après l’arrivée au gîte d’étape, ces huttes semblent sorties de terre comme par enchantement. Bien alignées, elles forment, au bivouac de la légion, des rues qui se coupent à angle droit ; ces rues aboutissent à une place centrale, où se fait la distribution des vivres aux escouades et où une sen-tinelle se promène devant le drapeau, couché sur deux fourches de bois et bien à l’abri sous un toit de paille.

13 août. – Séjour à Andjedjié jusqu’à ce que les travaux de route nous permettent d’aller plus loin. Les officiers tuent le temps comme ils peuvent ; seuls les médecins ne chôment pas, car les malades abondent. Nous sommes à 600 mètres d’altitude : l’air est vif sur le plateau, il y vente ferme et les tentes ont de la peine à tenir. Le jour on étouffe, la nuit on gèle.

Nous croyions, d’après les récits des voyageurs, que nos malades se referaient à cet air vif et pur. Ce n’est vrai qu’en par-tie : ceux qui n’ont eu que des accès légers pendant leur séjour dans les régions basses guérissent assez vite de leur anémie commençante et regagnent du teint et des forces ; mais les ca-chectiques, ceux dont les jambes sont gonflées, dont la face est devenue bouffie dès les premiers accès de fièvre, voient au con-traire leur affection s’aggraver et doivent être évacués sur l’arrière. D’ailleurs le changement de température dû à l’altitude amène chez beaucoup d’hommes de nouveaux accès de fièvre.

En résumé, le séjour sur les hauts plateaux permettra seu-lement d’opérer une sélection complète entre les malades mis définitivement hors de service et qu’il faut rapatrier au plus vite, et ceux qui, grâce à leur constitution plus résistante, ont été moins affaiblis par le poison paludéen et se retremperont à l’air vif des montagnes. Mon sentiment est que cette opération nous laissera au grand maximum 4 000 hommes capables de mar-

 

– 89 – cher, sur les 14 000 que comprenait au début l’effectif du Corps expéditionnaire.

15 août. – Nous en avons fini avec les monticules et les ra-vins : nous abordons maintenant les grandes montagnes et les précipices sans fond. On comprend sans peine qu’avec de pa-reils accidents de terrain, les travaux de la route n’avancent pas vite.

Le chemin s’accroche aux flancs des rochers, et, malgré ses lacets nombreux, la pente est extrêmement rapide pour arriver à Antsiafabositra. Ce nom malgache, dont il ne serait pas con-venable de donner le mot à mot dans notre langue, veut dire en substance que le sentier ne peut être abordé que par des hommes vigoureux. De temps à autre, une voiture Lefebvre dé-gringole dans la vallée avec tout son chargement.

Les bataillons qui sont passés avant nous ont laissé en ar-rière un certain nombre de pauvres diables grelottant de fièvre ; les uns marchent péniblement sans sac sous la conduite d’un gradé ; les autres, assis sur des cacolets ou couchés dans des litières, sont transportés à dos de mulets sous la surveillance d’un médecin de leur corps de troupe.

Au sommet du massif, à 700 mètres au-dessus du niveau de la mer, il fait un vent terrible. Une petite pluie fine, la pre-mière que je vois depuis Nossi-Bé, nous glace et nous fait grelot-ter sous nos vêtements de toile.

16 août. – Le piton sur lequel nous sommes bivouaqués depuis hier s’appelle Ankolatokana, nom assez difficile à retenir. De l’endroit où j’ai piaulé ma tente, j’ai vue sur un immense chaos de montagnes arides. Au-dessous de moi, dans la vallée, les petites tentes du bataillon de chasseurs campé à Antsiafabo-sitra m’apparaissent comme des fleurs blanches semées au mi-lieu d’un tapis de verdure. À côté de notre campement, la 2e ambulance s’est installée dans des gourbis d’herbe sèche, beaucoup moins froids que les tentes. Elle abrite déjà 100 ma-lades, presque tous atteints de fièvre.

 

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Charmant séjour que ce camp d’Ankolatokana ! La nuit, un vent épouvantable fait gémir et vibrer ma tente comme si elle allait se fendre et s’abattre ; il faut se lever de temps à autre pour aller cogner sur les piquets qui menacent de lâcher prise. Le jour, nous sommes assaillis par des milliers de mouka-fouilles, et ces petites mouches, qui fondent sur la peau avec la vitesse d’une flèche, préfèrent se laisser écraser sur place plutôt que de lâcher prise. Impossible avant cinq heures du soir de dé-couvrir une partie quelconque du corps sans qu’elle soit immé-diatement criblée par une centaine de dards microscopiques ; c’est parfois grotesque et c’est toujours gênant.

18 août. – Quelle surprise de voir arriver aujourd’hui sur notre montagne presque à pic une batterie de gros canons de campagne ! Nous nous demandons comment elle a pu passer par ces chemins affreux. Les artilleurs sont épuisés, mais rayonnants ; ils aimeraient mieux périr de fatigue que d’abandonner leurs pièces.

Derrière la batterie vient un bataillon de tirailleurs algé-riens. Il y a quelques traits tirés, quelques figures pâlies, mais chaque soldat se redresse en passant devant le Général en chef ; les compagnies ont un air martial qui fait battre le cœur.

19 août. – Les deux brigades se concentrent pour opérer de concert le mouvement en avant sur Andriba. La légion étrangère a installé ses petites tentes basses sur un sommet entouré de toutes parts par des gorges profondes. De cet endroit, on dis-tingue dans le lointain les troupes de la brigade Voyron éche-lonnées le long de la route qu’elles viennent de faire et qui appa-raît comme une étroite ligne rouge sur le tapis vert des herbes.

Les montagnes qui environnent notre camp d’Ankolatokana sont recouvertes d’une épaisse couche d’argile rouge, en ce moment fendillée et comme craquelée sous l’ardeur du soleil, mais dans laquelle, pendant la saison des pluies, les eaux en s’écoulant vers la plaine creusent des failles profondes, des ravins dont les bords sont absolument à pic. Le soir, les bouviers sakalaves qui gardent nos troupeaux et qui tout le jour

 

– 91 – les ont fait pâturer dans la brousse, les rassemblent dans une de ces failles qui se terminent généralement en cul-de-sac. Les animaux ne peuvent s’échapper ; un seul homme se plaçant à l’entrée du cul-de-sac suffit pour garder pendant la nuit un mil-lier de bœufs ainsi parqués.

20 août. – Nous partons à la pointe du jour pour le camp de la Cascade, où se trouvait hier le général Voyron. Je suis tou-jours étonné de la rapidité avec laquelle le camp se lève. Les pe-tites tentes des officiers, qui sont vraiment pratiques dans ce pays, sont abattues et roulées en un tour de main. En une demi-heure, tout est chargé dans les voitures, et, là où se trouvait un campement de deux ou trois cents hommes, il ne reste plus que des herbes plus ou moins foulées, des boîtes à conserves vides et des débris de ces grandes caisses en fer-blanc qui servent à transporter le pain de guerre. Aussitôt que nous sommes partis, les quelques Sakalaves qui habitent les environs quittent la brousse où ils se tiennent cachés et viennent ramasser soigneu-sement ces débris.

Les travaux de terrassement qu’il a fallu faire pour rendre la route que nous suivons praticable aux voitures Lefebvre sont gigantesques et forcent l’admiration : cette route descend, en formant quatorze ou quinze lacets allongés, une pente absolu-ment à pic, pour s’enfoncer dans un ravin de 150 mètres environ de profondeur, et remonter ensuite par d’autres lacets sur une montagne plus élevée encore.

La cascade qui donne son nom au camp où nous allons passer la nuit est formée par une petite rivière qui se précipite tout entière d’une hauteur de 100 mètres au fond d’un ravin d’aspect sauvage parsemé de blocs énormes de rochers.

21 août. – À partir du camp de la Cascade, il n’y a plus de route frayée. Toutes les troupes qui vont prendre part à l’attaque d’Andriba ont laissé au camp leurs voitures, ne conser-vant que des mulets de bât, qui passent partout. À cause de la pénurie des moyens de transport, l’effectif a été réduit au strict minimum. Nous laissons en arrière un certain nombre de nos

 

– 92 – camarades, qui nous voient partir avec une pointe d’envie. Le bataillon de la légion attend le Général en chef à 2 kilomètres en avant, rangé sur une longue ligne qui occupe toute la pente d’une colline. Dès que le Général paraît, les clairons sonnent aux champs et les troupes présentent les armes. Un peu plus loin nous passons près du bataillon de tirailleurs sakalaves, qui n’a pas encore quitté son bivouac. Ces indigènes, bien nourris, sont luisants de graisse et de santé. Sous un arbre, à l’écart, les femmes de ces messieurs, accroupies dans la brousse, forment un groupe compact. Elles suivent le bataillon depuis Majunga et elles n’ont pas l’air d’avoir trop souffert de la disette. Elles rient, causent entre elles et se montrent le général Duchesne et le gé-néral de Torcy, qui, debout, sur un petit mamelon, fouillent à la lorgnette les positions ennemies. Les Hovas paraissent avoir replié leurs avant-postes.

Nous descendons une pente tellement raide qu’il a fallu mettre pied à terre ; elle aboutit à un ruisseau profondément encaissé, que la colonne passe à gué. Deux pièces de 80 de cam-pagne qui avaient essayé de pousser jusqu’à Andriba sont res-tées en détresse dans ce mauvais passage, malgré les douze mu-lets qui sont attelés à chacune d’elles.

Vers 9 heures le général fait halte au milieu de la brousse dans un bas-fond bordé de grands rafias. Nos chevaux trouvent là une herbe courte et odorante, qu’ils mangent gloutonnement.

Un gendarme à cheval arrive avec un mot du général Voy-ron, commandant la brigade d’avant-garde : l’ennemi occupe en avant d’Andriba une série de positions élevées dans lesquelles il a placé de nombreuses batteries : les troupes de tête sont près d’arriver à son contact ; elles n’ont pas attaqué encore.

Il est onze heures du matin quand nous nous remettons en route ; la colonne gravit une montagne à pic, sous un soleil de plomb. Les légionnaires, qui nous précèdent, sèment un grand nombre d’hommes que la chaleur accable et qui s’assoient hale-tants sur le bord du sentier ; ces pauvres gens s’arrêtent quelques minutes, le temps de reprendre haleine et d’étancher

 

– 93 – la sueur qui trace de nombreuses rigoles sur leur face enduite de poussière rouge ; ils reprennent leur sac et repartent ensuite courageusement. Vers 4 heures du soir nous sommes en face de la montagne d’Andriba, énorme bloc de granit de 880 mètres de hauteur. Au sommet même du pic et sur les collines qui l’environnent, les Hovas ont placé des batteries qui tirent sur nos troupes. Les artilleurs ennemis sont commandés par des Anglais ; ceux-ci ont établi leur demeure sur le plateau qui cou-ronne la montagne. Les pièces sont bien pointées, et, dès les premiers coups, un obus vient éclater sur le mamelon où se tient le général Voyron, tue un tirailleur malgache et blesse lé-gèrement deux de nos hommes.

Mais pendant ce temps l’artillerie de marine a pu mettre ses pièces en batterie : un de ses obus à mélinite tombe juste au milieu d’un des forts ennemis, dans les retranchements duquel il fait, en éclatant, une brèche énorme, tuant du coup cinq ou six Hovas, qu’on reconnaît facilement à la lunette, grâce à leurs lambas blancs. Panique épouvantable chez nos ennemis, qui, cessant leur feu, abandonnent précipitamment leur première ligne de défense pour se réfugier dans une autre série de fortins, situés beaucoup plus en arrière et que nous distinguons à peine. Seule la batterie d’Andriba, commandée par les Anglais, conti-nue à tirer jusqu’à la chute du jour.

22 août. – Nous nous étions endormis avec l’espoir que les Hovas tiendraient le lendemain, malgré leur lâcheté ordinaire, tant les défenses qu’ils avaient accumulées autour d’Andriba paraissaient formidables. Le général Voyron, qui doit comman-der l’attaque, a pris avant le jour ses dispositions de combat ; le Général en chef se tient dès l’aube aux avant-postes d’Ambodiamontana, près d’un petit bouquet de bois d’où l’on a vue sur le mont Andriba et sur toute la ligne des défenses de l’ennemi.

Peine perdue ! Les tranchées et les camps existent bien, mais leurs défenseurs ont fui avec leurs canons pendant la nuit précédente. Ramasombaza et les principaux chefs n’ont même

 

– 94 – pas attendu les ténèbres pour battre en retraite ; ils se sont es-quivés la veille dès les premiers coups de feu.

La reine avait cependant envoyé de Tananarive l’ordre formel à ses troupes de tenir jusqu’à la mort. Quels lâches que ces Hovas ! Nos soldats, qui se sont imposé de grandes fatigues et qui ont piétiné toute la matinée, sont furieux de n’avoir pu joindre l’ennemi.

Continuer : partie 2 sur 4