L'expédition de Madagascar
Chapitre IX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
– 119 – d’Ampantokana, qu’on aperçoit dans la plaine à droite de la route. Nous hâtons l’allure de nos chevaux pendant que le ba-taillon de la Légion se déploie par sections dans la plaine.
Le Général en chef veut gagner les premières maisons d’Ampantokana, où le général Metzinger se trouve déjà, mais la route qui conduit à ce village est balayée par les feux conver-gents de l’ennemi. Les tirailleurs hovas prennent comme objec-tif le groupe très facile à reconnaître de nos chevaux, et bientôt nous sommes environnés d’une grêle de balles qui sifflent à nos oreilles et qui s’enfoncent dans la terre en soulevant de petits nuages de poussière. Le poney blanc que monte le général de Torcy fait tout à coup un brusque écart : c’est un projectile qui a atteint le harnachement, a troué une des sacoches et est venu s’aplatir contre une des ferrures de la selle.
Nous mettons pied à terre derrière les maisons du village et, laissant nos chevaux à l’abri du mur d’enceinte, nous voulons prendre par les rues pour chercher à voir la ligne des tirailleurs. C’est peine perdue : des murs élevés d’un mètre limitent autour de chaque maison d’étroites cours qui communiquent les unes avec les autres par des ouvertures dissimulées ; une fois engagé dans ce dédale, il est impossible d’en sortir. Nous prenons le parti de faire le tour du village.
En avant des maisons, les Légionnaires viennent de rece-voir deux ou trois feux de salve à bonne portée qui leur ont cou-ché en une minute cinq ou six blessés dans la rizière. Pendant que le Général en chef se concerte avec le général Metzinger, je m’empresse autour de ces pauvres diables et, en attendant l’arrivée de l’ambulance, nous installons, le médecin de batail-lon et moi, un poste de secours à l’abri du mur d’enceinte, dans un champ de riz. L’ambulance arrive un quart d’heure après, mais déjà le général Duchesne est reparti en avant et il me faut doubler les deux brigades pour arriver à le rejoindre.
Le chemin étroit grimpe à flanc de coteau ; de temps en temps il y a entre deux roches des points rétrécis où l’écoulement de la colonne subit un temps d’arrêt. Puis ce sont
– 120 – des ravins dont les bords très accores doivent être arrangés par le génie, qui marche en tête de chaque brigade, armé de pelles et de pioches. Les mulets chargés avec les pièces d’artillerie, ceux du train de combat, passent difficilement et arrêtent à chaque instant les troupes.
À un moment donné, nous nous engageons à la file in-dienne sur une série de digues étroites bordées par des rizières pleines de vase, puis nous traversons un arroyo aux berges à pic, que nos hommes gravissent comme des chèvres.
Le Général s’arrête sur un monticule faisant face à une sé-rie de crêtes qui nous masquent l’horizon comme un grand mur. Deux chemins conduisent à ces crêtes ; la 1re brigade s’est divi-sée en deux colonnes qui les gravissent simultanément. Il faut voir, avant de continuer la route, ce qu’il y a derrière ce rempart naturel.
Notre prudence n’a pas été inutile : aussitôt arrivées au sommet, nos troupes reçoivent des coups de fusil et, d’une série de mamelons plus élevés dominant en avant la route de Tana-narive, partent des coups de canon tirés trop court, dont les obus ne nous atteignent pas. La Légion riposte par des feux de salve envoyés avec un ensemble et une précision admirables ; on se croirait au tir à la cible. L’ennemi, qui avait eu le courage de nous attendre dans la plaine, subit en un instant des pertes considérables. Il lâche pied ; des hauteurs où nous sommes, on voit fuir les lambas blancs à toute vitesse ; les routes en sont couvertes.
L’ennemi semble en déroute complète ; nous nous enga-geons sur les pentes raides qui conduisent à la plaine. À gauche du chemin et sur une profondeur de 150 mètres, j’examine suc-cessivement vingt soldats hovas morts ou mourants ; ils sont étendus dans leurs grands lambas blancs ; leurs chapeaux de paille, des sabres, des baïonnettes gisent à côté d’eux, mais je ne vois aucun fusil ; sans doute les fuyards les auront ramassés au passage.
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La route traverse un hameau dont toutes les maisons sont abandonnées ; les portes sont obstruées par de grosses mottes de terre ; quelques-unes sont seulement fermées à clef. Contre l’une de ces dernières est collée une grande inscription, dont l’interprète me donne la traduction suivante : « Ne brûlez pas ma maison, je vous prie, Monsieur, car j’ai l’intention d’y reve-nir. »
Le Général en chef fait halte en avant du hameau ; à la lorgnette on distingue des troupes ennemies établies sur les derniers contreforts qui nous séparent encore de Tananarive. Nous n’avançons plus qu’avec prudence. La colonne traverse un petit arroyo, puis monte sur un mamelon. Tout à coup un obus ennemi vient éclater au milieu du bataillon de tirailleurs algé-riens qui nous précède immédiatement : un des éclats atteint un soldat en pleine poitrine. Le Général fait avancer deux batteries d’artillerie et envoie un bataillon d’infanterie fouiller les pentes qui sont devant nous. À ce moment, l’ennemi abandonne ses positions et se replie vers Tananarive.
La journée est finie et nous pouvons enfin déjeuner sous un gros arbre devant un groupe de maisons ; de là on aperçoit le village d’Ambohipiarre où est née Ranavalo-Manjaka, la reine actuelle de Madagascar.
27 septembre. – Nous avons couché sur nos positions et aujourd’hui nous y demeurons pour attendre les troupes d’arrière-garde et la dernière fraction du convoi, qui jusqu’à présent ont marché derrière nous à la distance d’une étape. Nous profitons de ce séjour pour examiner minutieusement nos blessés et faire les opérations les plus urgentes. Les tirailleurs haoussas nous ont construit pour cette besogne un petit gourbi avec de l’herbe et des branchages. Nous y serons beaucoup mieux que dans les maisons infectées des villages voisins. Il est impossible de se faire une idée de la malpropreté des paysans hovas. Leurs maisons, dans lesquelles on entre par une ouver-ture basse, généralement surélevée de deux marches, sont divi-sées en deux compartiments par une cloison percée d’une porte.
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Dans le compartiment qui fait face à l’entrée, presque toute la place est occupée par un gros cube creux en maçonnerie qui s’élève presque jusqu’au toit, et qu’une cloison horizontale di-vise en deux parties : la partie inférieure sert d’étable ; le paysan y loge des cochons et des poules ; la partie supérieure, à laquelle conduit un escalier latéral, sert de grenier à paddy. La famille habite dans l’autre compartiment, qui prend jour par une étroite fenêtre ; on y trouve un grabat fait avec un clayonnage en bam-bous monté sur quatre pieux, des nattes, des paniers de diffé-rentes dimensions et une ou deux marmites en terre. C’est, avec le mortier à broyer le riz, tout le mobilier de la maison.
Depuis notre entrée en Imerina, nous vivons dans l’abondance. Notre cuisinier peut acheter des poules, des ca-nards, des œufs. Il y a même des moutons, dont la chair, qui n’est pas fameuse, permet cependant de varier notre ordinaire.
28 septembre. – Les renseignements reçus par l’état-major sur Tananarive concluent tous à la résistance des Hovas, qui nous attendent par la route directe de la capitale et qui sont ré-solus à la défendre. Nous nous garderons bien de les attaquer par là. De ce côté, Tananarive est entourée par une large cein-ture de rizières à demi remplies d’eau ; les mulets et les chevaux auraient beaucoup de peine à en sortir et l’attaque serait diffi-cile, peut-être meurtrière. Le Général en chef préfère tourner la ville par l’est et l’aborder par la route d’Ambohimanga, beau-coup plus facile parce qu’elle est relativement large et qu’elle suit presque partout une ligne de crêtes. Nous quittons donc ce matin à 5 heures et demie la route directe de la capitale et nous prenons à l’est par la route d’Ambohidratrino.
À part un ou deux passages de rizières, le chemin est facile. Il fait un froid intense et nous allons à pied devant nos chevaux pour nous réchauffer un peu. Le ciel est couvert et le temps brumeux ; on se croirait en France pendant les grandes ma-nœuvres d’automne. Les villas dont les murs en briques sont recouverts de tuiles, les petites églises des villages flanquées de grands bâtiments pour les écoles, les agglomérations de mai-
– 123 – sons en pisé que nous rencontrons à chaque instant, font songer aux campagnes d’Europe. Voici même une pluie froide et fine qui nous cingle la figure et qui nous fait grelotter sous nos pèle-rines et nos caoutchoucs.
La proclamation que le Général en chef a adressée aux ha-bitants de l’Imerina, leur promettant de respecter leurs proprié-tés et leurs personnes, s’est répandue rapidement ; nous trou-vons maintenant les paysans réunis par groupes devant leurs maisons ; ils nous regardent passer sans crainte ; quelques-uns viennent même nous vendre des poules et des œufs. Ce sont surtout les villages catholiques qui montrent de la confiance ; les maisons habitées par des protestants sont presque partout désertes.
La colonne décrit un demi-cercle dont Tananarive est le centre ; le rayon de ce cercle ne dépasse pas 18 ou 20 kilo-mètres. Nous tournons autour de la grande ville sans perdre de vue la haute montagne sur laquelle elle est construite. À la lorg-nette et même à l’œil nu, je distingue la masse des maisons blanches se pressant les unes contre les autres au flanc de la montagne, de la base au sommet. La cime est couronnée par une grande bâtisse carrée flanquée de quatre tours : c’est le pa-lais de la reine ; à côté, une coupole avec deux tourelles qui res-semblent à des minarets indique le palais du premier ministre. Vue ainsi, dans le lointain, avec le fond des grandes montagnes de l’Ankaratra et au premier plan ses immenses rizières semées de petits mamelons, la capitale de l’Imerina apparaît très pitto-resque et jusqu’à un certain point imposante.
Nous nous arrêtons, à 11 heures du matin, au point fixé pour notre campement. Devant nous, à 3 kilomètres au plus, se dresse une colline couverte d’une forêt de manguiers. Sous cette verdure se cache Ambohimanga, la ville sainte des Hovas, qui contient les restes du fondateur de la dynastie et de la reine Ra-navalo Ire. Le Général en chef, qui a poussé jusque-là ses avant-postes, n’a pas voulu y laisser pénétrer les troupes ; il a promis de respecter les coutumes et les croyances du pays, et il ne veut
– 124 – pas froisser le peuple hova en faisant fouler par des étrangers le sol sacré de la ville sainte. Il sait cependant qu’une garnison de six cents indigènes y est demeurée pour garder les tombeaux des rois, et c’est pour cela qu’une de nos batteries d’artillerie a pointé ses canons sur Ambohimanga et restera en place jusqu’à notre départ, prête à bombarder la ville au moindre mouvement de l’ennemi.
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XIV
Perfidie des Hovas. – Marche prudente. – Les
opérations contre Tananarive. –
Bombardement de la ville. – Un
parlementaire. – Les troupes occupent la
capitale. – Entrée solennelle du général
Duchesne. – Installation à la Résidence de
France.
Le 29 septembre. – Hier notre convoi a été attaqué par l’ennemi, qui nous a blessé six hommes. Ce matin, une pa-trouille de cavalerie qui avait pour mission d’éclairer la route passe devant un village à la porte duquel tous les habitants sont groupés avec les apparences les plus pacifiques. Les indigènes saluent la patrouille à grands coups de chapeau ; ils serrent même la main aux hommes, qui s’éloignent sans défiance. À peine notre troupe est-elle à 100 mètres, qu’elle reçoit une dé-charge dans le dos : les prétendus paysans étaient des soldats déguisés. Le déguisement d’ailleurs est facile : le miramile n’a qu’à cacher son fusil pour avoir l’air du villageois le plus pai-sible, il n’a pas d’uniforme et, comme tous les Hovas, il est vêtu du grand lamba blanc. Ce lamba est même très commode pour dissimuler les armes, aussi le général Metzinger, qui commande l’avant-garde, a-t-il donné l’ordre de n’aborder à l’avenir aucun Hova sans lui avoir fait au préalable entr’ouvrir son lamba.
Les mesures de clémence que le Général en chef avait prises vont être suspendues : le village qui nous a attaqués sera brûlé et une inscription indiquera les motifs de cette exécution.
En présence de ces dispositions hostiles, la colonne n’avance plus qu’en bon ordre et en fouillant tous les environs ;
– 126 – aussi avons-nous fait ce matin 9 kilomètres à peine. Pendant toute cette marche, nos troupes ont essuyé des coups de fusil. Au moment où ils débouchaient sur une petite crête, les tirail-leurs algériens ont eu un officier et quatre hommes blessés.
À Ilafy, la patrie du premier ministre, où nous installons notre campement, il faut échanger des coups de feu tout l’après-midi avec l’ennemi pour placer les avant-postes. Nos communi-cations avec l’arrière sont coupées : un tram envoyé pour porter des lettres à Andriba n’a pu passer ; il est rentré à notre camp avec toute la correspondance.
Les espions annoncent que le parti de la résistance l’emporte à Tananarive ; le premier ministre a fait mettre la ville en état de défense ; sur plusieurs points, des batteries sont pla-cées de façon à pouvoir balayer les rues à coups d’obus.
Nous sommes à 8 kilomètres de la capitale, que nous atta-querons demain.
30 septembre. – Nous devions nous mettre en route à 6 heures et demie du matin. Dès 6 heures, l’ennemi attaque notre convoi et notre arrière-garde avec deux pièces d’artillerie ; les obus viennent tomber à 20 mètres de la tente du Général en chef. Deux compagnies de tirailleurs haoussas sont déployées vers l’arrière pour défendre la position que nous occupons et empêcher le mouvement tournant des Hovas.
Le général Metzinger est parti depuis 4 heures du matin pour contourner Tananarive par l’est avec sa brigade renforcée de deux batteries d’artillerie et du bataillon de tirailleurs mal-gaches. Il doit suivre une longue ligne de crêtes pour arriver à la colline de l’Observatoire, qu’il lui faut occuper à tout prix. De cette colline, qui domine Tananarive, il sera facile de bombarder la ville.
Le général Voyron attaquera de front par le nord avec l’infanterie de marine et une batterie de canons ; il attendra, avant de commencer son mouvement, que la brigade Metzinger, dont le trajet est long et difficile, ait pu opérer sa jonction avec
– 127 – lui, dès l’arrivée à proximité de la dernière ligne de collines qui nous sépare encore de la capitale. D’après les ordres du Général en chef, la série des opérations doit comprendre deux phases distinctes : 1° attaque des collines qui, du côté nord, forment à la ville comme un rempart naturel ; 2° bombardement et, s’il y a lieu, prise d’assaut de Tananarive.
L’état-major général accompagne la brigade Voyron. Nous partons à 7 heures du matin, au bruit des canons ennemis qui tirent sur notre arrière-garde. Pour mieux suivre les mouve-ments des brigades, le Général en chef va se placer sur une col-line d’où l’on découvre tous les environs. Au pied de cette col-line s’étendent de vastes rizières bordées de digues étroites ; la route les traverse pour monter ensuite à flanc de coteau ; à droite, dans la plaine, se trouve un grand village dans les rues duquel sont embusqués de nombreux soldats hovas. À gauche et un peu plus en arrière, tout notre convoi est rassemblé dans une sorte de cul-de-sac limité par les mamelons environnants.
Devant nous, trois collines, couronnées chacune par une batterie ennemie, se dressent sur une seule ligne comme un rempart, laissant voir plus en arrière, par une échancrure, la montagne de Tananarive avec la grappe de maisons accrochées à ses flancs et sa couronne de palais.
Le combat est déjà commencé ; les batteries ennemies nous ont aperçus et tirent sur nous ; un de leurs obus éclate à 30 mètres d’une batterie d’artillerie que le Général en chef vient de poster sur le mamelon où nous sommes. La troupe hova abritée dans le village de droite lance des tirailleurs qui s’avancent dans les rizières, profitant des inégalités de terrain, des pans de murs, pour se défiler et nous envoyer des balles, qui passent au-dessus de nous en sifflant.
Nos canons répondent à l’ennemi coup pour coup ; au troi-sième obus, ils font taire la batterie installée sur la colline de droite ; les artilleurs hovas, poursuivis par nos projectiles, dé-gringolent la pente opposée ; ils reviennent cependant à la
– 128 – charge par trois fois. Nous n’avons pas encore rencontré une ténacité pareille.
Une compagnie d’infanterie de marine, bientôt suivie par une autre, chasse les tirailleurs ennemis des rizières, et monte à l’assaut des batteries, qui sont emportées une à une.
Nous voici installés sur les crêtes d’où l’ennemi nous ca-nonnait, et de leur sommet nous découvrons tous les quartiers de la ville. À la lorgnette, nous voyons même les habitants par-courant en grand nombre les rues étroites. Dans les carrefours il y a des attroupements de lambas blancs ; ils se pressent aussi fort nombreux sur les balcons suspendus aux étages des mai-sons qui nous font face.
Le général Voyron a posté ses canons sur l’emplacement d’une batterie ennemie, derrière un vieux mur en terre. Les Sa-kalaves, qui viennent de prendre d’assaut le pic de l’Observatoire, ont tué les artilleurs ennemis sur leurs pièces ; ils ont immédiatement retourné les canons et les ont braqués sur la ville ; comme ils étaient tout chargés, ils ont eu le plaisir d’envoyer aux Hovas les projectiles que ceux-ci nous desti-naient ; ce sont les premiers obus qui sont arrivés dans la place.
Maintenant toute notre artillerie est en position : celle du général Metzinger à l’Observatoire, celle du général Voyron sur les crêtes nord ; elles commencent à bombarder la ville. Une batterie hova, installée sur une des terrasses du palais de la reine, répond à nos canons ; ses pièces sont pointées à merveille et ses obus passent à une très petite distance au-dessus de nos têtes. Le palais de la reine, qui couronne la crête de Tananarive et se détache tout entier sur le ciel, est une admirable cible pour nos artilleurs. Deux ou trois obus à mélinite tombent tout près de lui et font, en éclatant, une fumée épouvantable dans laquelle le palais tout entier disparaît pendant quelques instants.
Il est trois heures et demie : la batterie du palais semble ré-duite au silence ; déjà les troupes qui doivent donner l’assaut sont formées en six colonnes prêtes à se mettre en route ; tout à
– 129 – coup un officier, qui avait braqué sa lorgnette sur le palais de la reine, annonce que le grand pavillon hova, qui flottait un instant auparavant au sommet d’une des tourelles, vient de disparaître. A-t-il été abattu par un projectile ? A-t-il été amené volontaire-ment ? Pour se renseigner, le Général en chef fait venir une des grosses lunettes des batteries d’artillerie. Plus de doute : le pa-villon royal a bien été amené ; à sa place flotte maintenant un grand drapeau blanc.
Le feu de nos batteries cesse à l’instant, et, un quart d’heure après, un des officiers d’ordonnance du général Metzin-ger vient annoncer au général Duchesne qu’un parlementaire hova se présente aux avant-postes. C’est Marc Rabibissoa, le secrétaire du premier ministre. Il arrive en grand lamba blanc, chaussé de bottines vernies, tenant à la main l’inévitable cha-peau de paille à larges bords. Il est porté en filanzane ; devant lui marche un groupe d’hommes nu-pieds, en costume natio-nal ; ils tiennent un drapeau blanc au bout d’une longue perche ; derrière, un autre groupe a également arboré, en guise de pavil-lon, un immense lamba blanc au bout d’un grand bâton.
Le général en chef a fait déployer le drapeau du 200e de ligne ; ses trois couleurs flottent fièrement au-dessus de la garde d’honneur qui s’est arrêtée à quelques pas. Le Général reçoit le parlementaire devant un petit mur en terre qui masque nos ca-nons. L’emplacement est couvert de tombes ; c’est, paraît-il, l’endroit où l’on exécutait les criminels ; les tombeaux renfer-ment les restes des suppliciés.
Marc Rabibissoa n’a aucun pouvoir pour traiter ; il est en-voyé par le premier ministre pour demander simplement de faire cesser le feu de nos batteries. La reine est encore au palais et Rainilaiarivony n’a pas quitté Tananarive.
Le Général en chef répond qu’il ne veut entrer en pourpar-lers qu’avec un personnage investi de tous les pouvoirs pour conclure la paix ; il cessera les hostilités pendant une demi-heure ; si, au bout de ce temps, le plénipotentiaire n’est pas ar-
– 130 – rivé, le bombardement de Tananarive recommencera et les co-lonnes donneront l’assaut.
Marc Rabibissoa se hâte de prendre congé et retourne vers le premier ministre de toute la vitesse de ses bourjanes. Pendant cette demi-heure, toutes les lunettes dont dispose la colonne légère sont braquées avec persistance sur la route qui conduit au palais.
Dix minutes avant le terme fixé, un nouvel ambassadeur arrive dans le même apparat. Cette fois, c’est Ratélifer, le propre fils du premier ministre, et il a reçu pleins pouvoirs de son père.
Le Général en chef exige l’entrée immédiate des troupes françaises à Tananarive, le désarmement de l’armée hova, la remise de tous les fusils, l’occupation le jour même de tous les postes de la capitale qui pourraient avoir un intérêt stratégique.
Le plénipotentiaire accepte tout et repart avec la même vi-tesse, non sans avoir vu, avant de remonter en palanquin, la première colonne de nos soldats s’ébranler sur la route qui mène à la ville. Il faut se hâter ; il est près de 5 heures du soir ; dans une heure le soleil aura disparu ; c’est peu de soixante mi-nutes de jour pour entrer la première fois en vainqueur dans une ville aussi peuplée, dont les rues tortueuses, accidentées, profondément encaissées, sont si faciles à défendre, dans la-quelle se trouve une armée pourvue d’excellents fusils, de muni-tions nombreuses, et qui nous a tenu tête pendant deux jours.
Le Général en chef renonce à entrer aujourd’hui dans la capitale ; le général Metzinger ira seul prendre le commande-ment des troupes qui camperont cette nuit dans Tananarive. Demain, le général Duchesne fera son entrée solennelle ; pour ce soir, nous irons bivouaquer encore une fois sous nos tentes, près des collines de l’Observatoire, où nous serons ventilés plus que nous ne le voudrions.
Avant qu’il fasse tout à fait nuit, nous courons réquisition-ner l’hôpital anglais d’Isoavinandriana, qui se trouve en dehors de la ville, à 500 mètres seulement de l’endroit où nous nous
– 131 – sommes arrêtés. Nos malades et nos blessés, qui nous suivent en cacolets depuis trois jours, auront, ce soir au moins, bonne nourriture et bon gîte.
1er octobre. – Une belle journée et un clair soleil. À 7 heures du matin, nous nous mettons en route derrière le Général en chef. Nous sommes tous en flanelle bleue ; les plus favorisés ont des gants.
Deux cavaliers, la carabine sur la cuisse, ouvrent la marche ; puis vient un peloton de chasseurs d’Afrique précédant le Général en chef, qui s’avance seul, à cheval ; tout l’état-major est groupé derrière lui ; un autre peloton de cavalerie ferme la marche.
Le cortège suit la route de Tamatave ; c’est la moins com-mode ; mais, d’après les indications fournies par M. Ranchot, c’est celle que prennent toujours les vainqueurs ou les grands personnages pour faire leur entrée officielle dans la capitale.
Une foule nombreuse se presse le long de la route pour nous voir passer. Très respectueusement, les hommes enlèvent leurs grands chapeaux lorsque nous arrivons devant eux. Ils nous examinent attentivement et en silence ; la figure de tous ces gens trahit simplement un vif sentiment de curiosité.
Les rues, dont les pentes sont excessivement raides, sont pavées de grosses pierres mal taillées et inégales. Dans certains quartiers, le pavé manque ; il est remplacé par de profondes ornières creusées par les pluies ; on ne peut mieux comparer les rues de Tananarive qu’à des lits de torrents ou de cascades des-séchés. Malgré le décorum, nous sommes obligés, souvent, de mettre pied à terre pour ne pas nous rompre le cou. Au palais de la reine, toutes les fenêtres sont fermées ; il en est de même au palais du premier ministre ; partout ailleurs, la foule se presse, examinant avec curiosité le général Duchesne.
La place d’Andohalo, le quartier le plus central et le plus aristocratique, est occupé par un bataillon de tirailleurs algé-riens, dont les clairons sonnent aux champs ; le drapeau dé-
– 132 – ployé salue au passage le Général en chef. Plus loin c’est le quar-tier indien, dont presque toutes les maisons ont arboré le pavil-lon anglais. Lors du bombardement, beaucoup de riches Mal-gaches avaient fait de même, comptant, à tort ou à raison, être à l’abri de nos canons sous ces couleurs.
Nous trouvons à gauche une ruelle étroite dans laquelle nous ne pouvons nous engager qu’à la file indienne. Nous pas-sons sous une grande porte et nous nous arrêtons dans la cour intérieure de la Résidence de France. C’est un immense palais en pierre avec perron monumental surmonté d’une marquise ; il a grand air. La cour d’honneur est flanquée, de chaque côté de la porte d’entrée, de deux grandes constructions en briques, qui servaient à loger les employés et les bureaux.
Derrière le palais, le terrain s’abaisse en gradins successifs formant terrasses et reliés par de beaux escaliers en pierre. Sur une des terrasses s’élève la caserne, très confortable, de l’escorte ; plus bas, deux petits bâtiments servaient, l’un pour l’infirmerie, l’autre pour le logement des officiers. Plus bas en-core, le terrain, planté en jardins et en bosquets, descend en pente douce jusqu’au lac Anosy.
Nous nous sommes tous rangés dans la cour d’honneur ; le Général a fait mettre le sabre à la main aux cavaliers de l’escorte ; la compagnie de piquet présente les armes pendant que les clairons sonnent aux champs et que tous, tête nue, le cœur plein d’une émotion profonde, nous voyons s’élever len-tement le vieux pavillon aux trois couleurs qui flottait autrefois sur la Résidence de France et qui avait été amené un an aupara-vant au départ du résident général. Le général Duchesne va s’installer dans le palais même ; nous nous partagerons les lo-caux accessoires. J’établis mon domicile dans une chambre de l’ancienne infirmerie, où je trouve une couchette toute montée. Avec quel bonheur je vais m’y étendre ! il y a si longtemps que je ne me suis glissé entre des draps blancs !
– 133 –
XV
Détails rétrospectifs : les causes de la
reddition de Tananarive ; effet d’un obus bien
envoyé. – Le zoma. – Difficultés d’argent. – Le
casernement des troupes. – Les hôpitaux. –
Les livrées des bourjanes. – Te Deum à la
cathédrale. – Réception au Palais. –
Arrestation de Rainilaiarivony. – Le premier
ministre Rainisimbazafy.
2 octobre. – Nous apprenons des détails rétrospectifs inté-ressants sur la prise de Tananarive : le mouvement tournant que la colonne légère a exécuté autour de la capitale a complè-tement dérouté les Hovas ; nous voyant abandonner la route directe, ils ont cru que nous renoncions à attaquer la ville et que nous rétrogradions vers Tamatave. La reine et le premier mi-nistre, qui devaient se retirer dans le Sud et qui avaient com-mencé leurs préparatifs de départ, les ont immédiatement sus-pendus. Les habitants répandus dans les rues se livraient à toutes sortes de manifestations joyeuses ; les maisons ont été illuminées dans certains quartiers. Le 29 septembre, quand nous nous sommes arrêtés à Ilafy, le premier ministre et son gouvernement persistaient encore dans leur erreur ; ce n’est que le 30, quand ils nous ont vus prendre position pour attaquer leurs batteries, que la vérité s’est fait jour dans leur esprit ; mais le temps manquait pour fuir : le premier ministre et la reine ont dû se résigner à attendre les événements.
C’est ce départ manqué qui a amené la reddition de la place dès les premiers coups de canon : le palais de la reine contenait des munitions de toute sorte et de grandes quantités de poudre ;
– 134 – un de nos premiers obus à la mélinite est venu effondrer un pe-tit hangar voisin de la cour d’honneur et des appartements pri-vés de la reine, tuant une trentaine de personnes rassemblées en ce point de l’enceinte royale, et enveloppant de fumée et de dé-bris l’endroit même où se tenait Ranavalo ; un second obus pouvait mettre le feu aux poudres et faire sauter le palais tout entier avec ceux qui l’habitaient. La reine et le premier ministre prirent peur : le drapeau blanc fut aussitôt hissé. C’est grâce à ce concours heureux de circonstances tout à fait imprévues qu’un assaut meurtrier n’a pas été donné et que le Général en chef a pu éviter l’effusion du sang français.
3 octobre. – La reine est toujours enfermée dans son pa-lais ; le premier ministre ne donne pas signe de vie ; mais la ville a repris à peu près sa physionomie habituelle. Les marchands ont ouvert leurs boutiques ; les passants affairés se pressent dans les rues ; le long des maisons s’installent de petits étalages en plein vent où les indigènes vendent des légumes et des fruits : oignons, piments, ananas, bananes, des nèfles du Japon, des patates, des pommes de terre d’excellente qualité que le pays betsiléo envoie en quantité prodigieuse à Tananarive ; tous ces produits sont d’un bon marché inouï.
Aujourd’hui vendredi, c’est jour de grand marché dans la capitale. La place où il se tient, le zoma comme on l’appelle, est située tout près de la résidence. Dès 7 heures du matin, toutes les rues qui y conduisent sont encombrées de citadins affairés, d’officiers en filanzanes, de troupiers allant aux emplettes, d’auxiliaires kabyles ou sénégalais conducteurs de mulets, de campagnards apportant leurs légumes, leurs volailles, des pa-quets de rabanes, des paniers, des lambas ou des chapeaux. La place du marché est remplie de petits hangars bas couverts de chaume sous lesquels les vendeurs tiennent boutique : ces han-gars sont rangés sur plusieurs lignes très rapprochées les unes des autres, limitant dans leur intervalle d’étroites ruelles. Cha-cune de ces ruelles a sa spécialité : ici les bouchers, là les tail-leurs, plus loin le marché aux cannes à sucre, aux nattes, à la volaille, les chapeliers, les merciers, etc. Les chapeaux de paille
– 135 – forment l’une des plus importantes branches de commerce ; ils sont fabriqués dans le pays ; les plus beaux, à très larges bords et à paille extrêmement fine, ne valent pas plus de 1 fr. 50 l’un. Un autre couvre-chef extrêmement apprécié des indigènes, c’est la calotte en velours ou en drap à broderies multicolores, du modèle de celles dont raffolent nos concierges. Elle coûte relati-vement très cher ; les plus riches Hovas s’en parent avec orgueil. Les sœurs catholiques indigènes de la confrérie de Saint-Joseph de Cluny viennent d’en offrir une superbe au Général en chef.
Dans le quartier des merciers, les étalages sont très intéres-sants à examiner en détail. Les marchands, assis sur leurs ta-lons, ont étalé devant eux sur une natte un assortiment d’objets variés : allumettes suédoises, aiguilles, boulons, du fil, des ru-bans, des pastilles de menthe, des bonbons anglais et même des drogues médicinales : sulfate de quinine, sulfate de cuivre, de l’iodure de potassium dont les Hovas font un si fréquent usage, et pour cause !
On trouve de tout dans cet immense caravansérail, qu’on appelle le zoma de Tananarive : des lambas pour ensevelir les morts ou pour parer les vivants aux fêtes solennelles, des sam-py, petites idoles du foyer auxquelles le populaire assigne une puissance merveilleuse, et même des esclaves qui se vendent le long d’un petit mur en terre contre lequel les chalands les ados-sent pour les examiner plus à leur aise. Depuis notre arrivée, le marché aux esclaves est désert.
Avant l’occupation de Tananarive, les transactions se fai-saient exclusivement à l’aide de la pièce de 5 francs en argent, coupée en morceaux plus ou moins menus ; chaque marchand était muni d’une petite balance pour peser ces morceaux. On admettait que 27 grammes de monnaie coupée étaient l’équivalent d’une pièce de 5 francs entière. La différence de poids constituait le prix du change. D’ailleurs la valeur de la pièce entière variait suivant la beauté de la frappe et le millé-sime ; les Malgaches n’acceptent pas volontiers les pièces de 5
– 136 – francs antérieures au règne de Louis-Philippe ; ils refusent éga-lement toutes les pièces qui ne sont pas françaises.
À cause de ces coutumes nous craignions, avant notre arri-vée dans la capitale, que notre monnaie divisionnaire ne fût pas acceptée sur le marché hova. Bien au contraire, elle a été prise très facilement par les paysans comme par les citadins. La mon-naie de billon elle-même passe sans difficulté. Seules les pièces d’or, qui ne sont pas encore suffisamment connues, sont refu-sées par les indigènes. Elles sont au contraire très bien accep-tées par les Indiens établis à Tananarive. Ceux-ci connaissent même la valeur de nos billets de banque et les prennent assez facilement en échange de leurs marchandises.
La colonne légère se trouve, au point de vue de l’argent, dans une situation assez précaire depuis son arrivée dans la ca-pitale. Toujours à cause des difficultés de transport, le service de la Trésorerie n’a pu monter avec elle ; comme nous n’avons pas encore les moyens de nous ravitailler par Andriba, il a fallu, dès l’arrivée, faire vivre les troupes avec les ressources locales, qui sont plus que suffisantes ; les quelques milliers de francs que les officiers et les comptables ont emportés avec eux vont être vite épuisés par les achats sur place. Heureusement, M. Delhorbe, le directeur du Comptoir d’Escompte, qui est monté avec nous à Tananarive, a pu faire rentrer une partie des fonds prêtés avant la guerre à quelques Hovas. Il les a mis à la disposition du géné-ral Duchesne et ils nous permettront de vivre en attendant l’arrivée du Trésor, que le commandement a donné l’ordre de faire venir au plus vite.
4 octobre. – Une partie des troupes est campée aux envi-rons, où elle occupe les points stratégiques les plus importants ; le reste est logé en ville dans les temples protestants, dans des écoles et dans de grandes maisons appartenant au premier mi-nistre, à la reine ou aux grands personnages malgaches. Ici tout appartient à la famille de la reine, au premier ministre ou à ses favoris.
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L’autorité militaire s’occupe de faire construire pour les hommes de troupes des lits malgaches, qui seront complétés avec des paillasses remplies de paille de riz. De la farine monte de Tamatave pour la fabrication du pain ; en attendant, nos hommes mangent du pain de guerre ou de petits gâteaux de riz qu’ils achètent sur le marché ; quand ils pourront se procurer du pain, ils vivront dans l’abondance, car la viande, les volailles, les légumes de toutes sortes, le lait frais, les œufs, abondent sur le marché et sont livrés à des prix extrêmement avantageux. Nos braves troupiers peuvent enfin se reposer de leurs grandes fa-tigues et ils en ont vraiment besoin. Ils sont arrivés ici à bout de forces, complètement épuisés par l’effort surhumain qu’ils avaient accompli. Ils ont tenu jusqu’au bout, surexcités par le désir de parvenir au but ; mais, une fois ce but atteint, beaucoup ont vu leurs forces tomber tout d’un coup et il a fallu les faire entrer en masse dans les hôpitaux.
Le Général en chef a consacré sa première visite aux deux établissements hospitaliers organisés dès la première heure dans des locaux réquisitionnés et avec du matériel acheté un peu partout dans la ville. Il ne fallait pas songer à attendre que les couchettes et les approvisionnements hospitaliers réglemen-taires aient eu le temps de monter de Majunga ou de Tamatave. Dès le lendemain de l’entrée à Tananarive, nous avions plus de trois cents malades ; ils ont été répartis dans deux établisse-ments : l’hôpital anglais et l’ancienne école des sœurs.
Le Général en chef commence sa visite par l’hôpital an-glais : dans de grandes salles aux murs peints à l’huile, où sont suspendues çà et là quelques chromolithographies représentant la reine Victoria en costume de gala ou des scènes de la Bible, sont disposées des couchettes en fer munies de draps blancs, où nos pauvres petits soldats malades, après les dures journées passées à cacolets ou à mulets, et les nuits de souffrance sous la tente mal close, peuvent enfin trouver un peu de confort. Par-tout règne la méticuleuse propreté anglaise : les planchers soi-gneusement cirés, les grandes fenêtres aux vitres immaculées, tendues de rideaux blancs qui tamisent les rayons du soleil,
– 138 – donnent l’illusion d’un hôpital européen bien tenu. Seuls les infirmiers malgaches qui circulent sans bruit grâce à leurs pieds nus et qui, eux aussi, ont une tenue d’une irréprochable propre-té, montrent que nous sommes bien en pays hova.
L’autre hôpital est situé au centre de la ville, près de la place d’Andohalo, dans une série de bâtiments construits sur une succession de terrasses : c’est l’ancienne école des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Aux murs des salles sont encore sus-pendus des cartes géographiques, des tableaux d’honneur où sont inscrits des noms bizarres, impossibles à retenir. Les tables des classes, les estrades des maîtresses ont été remplacées par des lits hovas faits comme nos lits de sangle avec une toile soli-dement tendue sur un cadre de bois monté sur quatre pieds. Il a fallu ici tout improviser en trois jours pour recevoir les 200 ma-lades que contient actuellement l’hôpital. Les lits ont été réqui-sitionnés un peu partout : chez les sœurs, à l’hôpital norvégien, au collège des Pères Jésuites. Avec de la toile achetée au marché on a confectionné rapidement des draps, des enveloppes de paillasse, même des chemises de rechange pour les malades, qui arrivaient avec du linge en loques. Les Hovas sont très intelli-gents et infiniment plus habiles que les Sakalaves. Grâce à la division du travail, tout a été achevé en très peu de temps. Nous avons même trouvé des infirmiers indigènes qui au bout de quelques leçons nous ont rendu de très grands services. Il était temps, car nous n’avions plus d’infirmiers français. Des qua-rante emmenés au départ de Suberbieville, il en restait deux à peu près valides à l’arrivée à Tananarive. Les autres avaient été évacués pour maladie ou étaient morts à la peine.
Il est impossible d’aller à cheval ou même à pied dans les rues de la capitale. Le cheval glisse sur les gros pavés inégaux ; à pied, étant données la pente et les difficultés du terrain, on se fatigue trop vite. Les montées sont tellement raides, qu’en cer-tains endroits il faut se hisser à l’aide des mains. De toute néces-sité, les officiers ont dû se procurer des bourjanes et un filan-zane. Ce n’a pas été commode au début : presque tous les por-teurs de filanzanes sont des esclaves des Hovas de haute caste ;
– 139 – leurs maîtres leur avaient défendu expressément de servir les Français. Heureusement le général Duchesne y a mis bon ordre.
Les porteurs de Tananarive diffèrent autant des bourjanes sakalaves que j’employais à Nossi-Comba qu’un cheval de selle diffère d’un gros cheval de ferme ; ils forment une confrérie spé-ciale dont les adeptes s’entraînent dès l’enfance à ce rude mé-tier. Sur leur dos, on glisse littéralement, sans secousse aucune, sans fatigue ; on passe sans effort par des chemins impossibles, qui dans les commencements vous donnent le vertige. Ces por-teurs ont le pied extrêmement sûr ; longeant une profonde or-nière, ils savent se cramponner à une petite pierre, à un tronc d’arbre sur lequel nous glisserions avec nos gros souliers ferrés.
Chacun de nous a maintenant pour aller à ses affaires une équipe de bourjanes auxquels, pour les reconnaître, il a donné une livrée spéciale. C’est facile et pas cher : quelques mètres de cotonnade pour le lamba et pour la chemise, un chapeau de paille à larges bords orné d’un ruban de la couleur préférée, et voilà les porteurs habillés. Coût, 10 francs en totalité pour les 6 bourjanes que je possède. J’en ai fait l’emplette hier au zoma. Il fallait voir leur joie au retour ! Ils se pavanaient devant leurs camarades, fiers de leurs chapeaux et de leurs lambas neufs.
Le Général en chef a une livrée rose, le général de Torcy une livrée bouton-d’or. Le directeur du génie et moi, nous avons choisi un ruban blanc semé de petits dessins bleu foncé. C’est une joie pour nous de nous promener dans la ville en cet attirail, et nos bourjanes la partagent ; ils sont même beaucoup plus bruyants que nous.
6 octobre. – C’est fête aujourd’hui dimanche pour la co-lonne expéditionnaire. L’aumônier de l’hôpital militaire, le seul prêtre catholique que possède Tananarive à l’heure actuelle, a demandé au Général en chef l’autorisation de chanter un Te Deum solennel en l’honneur de la paix dans la superbe Cathé-drale que les Jésuites ont édifiée place d’Andohalo, et qui doit ce même jour rouvrir ses portes, fermées depuis le commencement des hostilités. Nous allons tous y assister, les généraux en tête,
– 140 – et nous nous mettons en route à 8 heures du matin sur le dos de nos bourjanes équipés à neuf. Presque tous les officiers sont en filanzane ; c’est dans la rue un défilé ininterrompu de ces chaises à porteurs lancées à toute vitesse. Les piétons indigènes se rangent prudemment le long de la chaussée, conformément aux anciens usages de la police locale. Quand ils tardent trop à se garer, le porteur de tête leur lance un appel bref qui les fait immédiatement s’effacer.
Il y a foule sur le parvis de la cathédrale à l’arrivée du Gé-néral en chef ; toute la garnison est là. La basilique a ouvert toutes grandes ses trois portes et lorsque le général Duchesne fait son entrée, les grandes orgues, maniées avec une maestria toute militaire par un officier du 200e de ligne, attaquent une marche triomphale.
Les Malgaches raffolent de musique ; les orgues de la ca-thédrale sont pour eux un véritable régal : la veille, lorsqu’on a su en ville que l’église rouvrait ses portes, le public a demandé partout si l’orgue se ferait entendre. La réponse affirmative a attiré un concours énorme d’indigènes, protestants aussi bien que catholiques. Cette vaste cathédrale aux vitraux de couleur tamisant la lumière, l’autel ruisselant d’or, la fumée de l’encens, la voix grave de l’orgue, produisent sur nous tous une impres-sion extrêmement vive. Quel contraste avec ces petites messes basses dites chaque dimanche en colonne sous un pauvre gourbi d’herbe sèche ! Il me semble, en fermant les yeux, que je suis en France, dans la belle église à l’ombre de laquelle j’ai grandi.
Les Hovas sont enchantés du traité imposé par la France. Ils ne comptaient pas qu’on leur ferait la part aussi belle. La reine a donné sa signature le lendemain même de notre arrivée ; elle vient de recevoir en grande pompe le Général en chef dans son palais. Les officiers qui ont assisté à cette réception sont revenus complètement désillusionnés.
Vu du dehors et surtout d’un peu loin, le palais a grand air avec son énorme cube de maçonnerie percé de hautes fenêtres, et ses quatre tourelles d’angle où flotte le pavillon hova, qu’on a
– 141 – autorisé la reine à arborer de nouveau ; mais, aussitôt qu’on est entré, la bonne impression s’efface. D’abord la reine n’habite pas le grand palais, mais une petite maison voisine qui n’a rien de majestueux. Sa Majesté Ranavalo III a, malgré son teint noir, assez bonne tournure dans son costume de gala : robe en ve-lours rouge à grande traîne brodée d’or, diadème un peu théâ-tral rappelant celui que porte Sélika dans l’Africaine ; mais quel cadre grotesque ! Autour d’elle, une rangée de guenons toutes noires, en robe de soie ou de satin aux couleurs aveuglantes (rouge vif, jaune d’or, vert-pomme) taillées à la mode d’il y a deux ans. Presque pas de meubles. Aux murailles, des chromoli-thographies et un affreux papier représentant la prise de Mala-koff avec des zouaves montant à l’assaut en brandissant leurs fusils.
16 octobre. – Le Général en chef vient de frapper un grand coup : Rainilaiarivony, le premier ministre, malgré ses protesta-tions d’amitié, agissait en sous-main pour entraver nos projets. Le désarmement prescrit ne se faisait pas : conformément aux conventions, les Hovas nous apportaient bien des fusils et des cartouches, mais c’étaient de vieilles armes, d’un modèle suran-né. Les sniders, les winchesters, les remingtons, restaient in-trouvables. De plus, fâcheux indice, les bourjanes que nous cherchions à engager avaient peur de passer contrat avec nous. Ces gens, presque tous esclaves des Hovas de haute caste, avaient reçu de leurs maîtres défense de nous servir. Les In-diens eux-mêmes, avec qui nous voulions conclure des marchés pour le ravitaillement des troupes, annonçaient tout bas qu’ils avaient bien en magasin les marchandises demandées, mais qu’ils avaient l’ordre formel de ne vendre à aucun prix aux Français. Il fallait en finir. M. Ranchot, le conseiller politique du Général en chef, accompagné de deux officiers de l’état-major, se rendit au palais de la reine, qui, depuis notre entrée dans Ta-nanarive, est gardé par une compagnie d’infanterie installée dans la cour d’honneur. Il prit à part l’officier qui commandait cette troupe, lui apprit qu’il entrait dans le palais pour s’entretenir avec le premier ministre, et l’avertit que si dans un
– 142 – quart d’heure il n’avait pas reparu, la consigne donnée par le Général en chef était de faire pénétrer les soldats dans les ap-partements, où ils recevraient les instructions nécessaires.
M. Ranchot trouva Rainilaiarivony dans une des salles du palais, et le mit immédiatement au courant du but de sa visite. Il lui dit en substance que, puisqu’il ne pouvait plus faire exécuter le traité qu’il avait signé, c’est que son crédit avait diminué ; dans ce cas il pouvait lui arriver malheur, car il avait beaucoup d’ennemis ; on reprocherait alors aux Français de ne l’avoir pas suffisamment gardé ; il valait donc mieux le mettre en lieu sûr au milieu de nous, avec une garde française. « Mais comme je ne veux pas que vous vous ennuyiez en notre compagnie, ajouta M. Ranchot, vos deux secrétaires Rassanjy et Marc Rabibissoa vous accompagneront. »
À la fin de cette conversation, la voix de notre représentant s’étant un peu élevée, l’officier de garde en profita pour se pré-senter dans la salle où avait lieu l’audience. Le premier ministre comprit aussitôt : il prit son chapeau et sortit suivi de ses deux secrétaires. La compagnie d’infanterie présenta les armes au passage, mais se rangea ensuite de chaque côté du filanzane de Rainilaiarivony, qui fut ainsi conduit jusqu’à la maison de son petit-fils, où il fut interné. Deux officiers d’état-major, se re-layant entre eux, restèrent près de lui avec ordre de ne pas le perdre de vue un seul instant.