L'homme sauvage

Johann Gottlob Benjamin Pfeil · Chapitre 14 sur 45

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L'homme sauvage

Chapitre XII.

Ah! si du haut de son trône ce grand Dieu a daigné abaisser ses regards sur un pere vertueux & tendre, sur un fils plein de reconnoissance & d'amour, il n'aura pas rejeté nos vœux. Nous ne l'adorions pas dans l'enceinte étroite d'un temple, mais sur la cime élevée d'un mont. Pendant ce tems, le soleil se cacha derriere un nuage immense; la nature se décolora; nous vîmes fuir à regret cette magnifique image du Créateur: les objets qui nous environnoient pâlirent; le brillant coloris de l'univers disparut, & les vifs transports dont notre ame avoit été pénétrée s'appaiserent & firent place à un calme doux & tranquille.

 

C H A P I T R E X I I .

 

Je laissai sur la montagne le vénérable Azeb dans un accablement de pensées; & respectant sa profonde méditation, je descendis tout ému, pour m'abandonner solitairement à mes réflexions sur cette scene auguste dont j'avois été le témoin.

Les paroles d'Azeb étoient gravées dans mon cœur; il me sembloit encore l'entendre annonçant le Dieu de l'univers. Tout avoit pris autour de moi une ame; tout crioit autour de moi, il existe! & en même tems tout me donnoit une preuve invincible de sa haute sagesse. J'avois senti l'Auteur de tant d'œuvres admirables; mais je ne l'avois pas encore reconnu. Je le vis empreint dans le vol de l'oiseau, dans la cime flottante de l'arbre, & le nom de l'Eternel me parut fait pour être exalté par toute la terre.

La création me sembla plus brillante: tout m'intéressoit, jusqu'à l'herbe des campagnes; tout étoit pour moi une représentation visible de la Divinité. Ma raison avoit remonté sans peine à une premiere Cause, éternelle, infinie. Dès qu'elle éclaira mon entendement, je fus facilement & parfaitement convaincu de cette grande vérité: elle me parut évidente & nécessaire. J'apperçus de même le rapport sensible des êtres créés; toutes les créatures correspondoient entr'elles sous la main du Dieu unique: la nature étoit vivante sous l'œil d'un Dieu vivant; j'étois moi-même une portion animée d'un souffle divin, enveloppée dans une masse terrestre, & je disois dans ma pensée: Tu ne périras point; tu vivras toujours avec l'unité sublime, avec l'harmonie éternelle: je me sentois alors plus de force & d'activité. La nature développoit à mes yeux sa grace & sa majesté: je vis que, dans ses ouvrages, les uns étoient mâles, les autres délicats; & chaque jour ajoutoit à l'idée que j'avois de la grande Intelligence, parce que toute chose me l'annonçoit, & que cette étude remplissoit mon ame d'une joie délicieuse. La création étoit la splendeur réfléchie de la Majesté suprême; & convaincu que je serois toujours le compagnon de l'Eternel, je sentois un noble orgueil qui me donnoit un profond contentement.

Ce fut moi qui annonçai à Zaka un Dieu créateur. Je lui donnai l'idée d'un Être dont la main alluma le soleil & imprima en même tems à un ver de terre & à moi la faculté de se mouvoir: je lui appris que la perfection de Dieu étoit dans son unité, & que ses qualités infinies n'appartenoient nécessairement qu'à lui. Je voulus que mon amante eût ma religion: elle adopta sans peine un Dieu qui étoit le mien; elle raisonnoit peu, mais elle sentoit vivement. Pouvoit-elle ne pas chérir avec tendresse ce Dieu qui avoit créé le plaisir & réuni nos cœurs?

Une plaine agréable, une colline verte, voilà le temple où nous l'adorions. Nos vœux étoient simples & souvent formés par un soupir; mais ce soupir du cœur étoit sincere: les tendres embrassemens de Zaka invitoient mon ame à célébrer de nouveau le Maître bienfaisant de l'univers: la lune voyoit notre hommage, & le soleil levant nous trouvoit à genoux. Azeb avoit marqué cette heure solemnelle pour le moment de la priere.