L'homme sauvage
Chapitre III.
On vit la liberté refleurir sur des rochers, après des fleuves de sang; mais on ne la crut pas trop chérement achetée. Les Chébutois braverent leurs ennemis jusques sous le cacique Azeb, mon pere. Il étoit brave, il avoit des vertus; mais, le dirai-je! il étoit plus philosophe que politique & guerrier. L'avarice, la superstition & la tyrannie conjurerent ensemble pour effacer de dessus la terre un peuple innocent & libre. Les Espagnols ne pouvoient souffrir une colonie d'Indiens voisins de leurs villes; mais comment franchir les hautes montagnes de Xarico? comment asservir des hommes qui frémissoient au seul nom d'esclavage? Ils espérerent obtenir de la ruse ce qu'ils n'osoient attendre de la valeur. L'inimitié entre les deux nations paroissoit affoiblie par le tems; quelques petites alliances étoient même formées par le relâchement de la discipline. Ils parurent plus modérés; ils nous porterent des paroles de paix. Le commerce s'introduisit entre les deux peuples: cette correspondance utile consacra leurs liaisons.
Déjà quelques missionnaires s'étoient glissés chez les Chébutois: leur extérieur composé, leur langage doux, leur zele désintéressé ou qui paroissoit l'être, ne laisserent point soupçonner des espions secrets parmi un peuple qui savoit combattre, vaincre & punir, mais qui ignoroit les pieges de la trahison.
C H A P I T R E I I I .
Mon pere, trompé par la douceur apparente de leur caractere, reçut ces missionnaires avec bonté. Dans sa jeunesse il avoit fréquenté quelques Européens; de sorte qu'il possédoit plusieurs connoissances étrangeres à ses compatriotes. Amoureux des arts, il accueillit des hommes qui les cultivoient. Il avoit de la sagesse, de la grandeur d'ame, de l'humanité; mais il ne prévoyoit pas assez les dangers. Trop peu défiant pour la place qu'il occupoit, il permit aux missionnaires de prêcher librement leur religion; ne croyant pas qu'elle pût influer sur la forme du gouvernement, & que des hommes isolés & sans armes pussent jamais être dangereux à un peuple de guerriers. Cette religion étoit nouvelle, imposante par ses cérémonies, annoncée par des hommes intelligens; elle attira la foule, fit des progrès étonnans & rapides, plut par des dehors éclatans; & telle fut la premiere semence des troubles qui amenerent la ruine de ce peuple aveuglé.
Vous savez que les Américains ne sont pas tous de la même couleur: on y voit des femmes qui, en blancheur & en beauté, ne le cedent en rien aux plus belles Européennes. Ma mere Alguézire eut la gloire d'être la plus aimable d'entr'elles. Unie à Azeb par les liens les plus doux, elle étoit alors dans tout l'éclat de la plus florissante jeunesse. Moi & une fille nommée Zaka étions les seuls fruits de leurs amours.
Alguézire eut le malheur de plaire à l'un des missionnaires, qui avoit un libre accès dans la demeure de mon pere. Il s'insinua près d'elle sous le masque de la probité; mais il ne tarda pas à trahir son coupable dessein. Alguézire étoit une sauvage, elle fut fidelle à son époux.
Le missionnaire, trompé dans ses desirs, après plusieurs tentatives, eut recours à la force. Elle rendit ses efforts vains, & se plaignit à mon pere. Azeb, armé du glaive de la justice, mais sans haine & sans colere, crut pouvoir punir le perfide qui avoit attenté à l'honneur d'une femme que son rang & sa vertu auroient dû faire respecter; & selon la religion qu'il prêchoit, le séducteur audacieux n'en étoit que plus coupable. Les loix qui prononçoient la peine de mort contre la violence, furent exécutées.
Le châtiment de ce missionnaire eut des suites horribles: ses compagnons le blâmoient publiquement, mais en particulier lui donnoient le nom de martyr. Les Chébutois baptisés, excités à la révolte par leurs sourdes manœuvres, s'emporterent injurieusement contre mon pere; ils crurent la religion outragée dans la personne du coupable justement puni. Animés à la vengeance par l'organe de leurs prêtres, ils firent une alliance secrete avec les Espagnols, & les conduisirent par des passages inconnus dans le centre des montagnes de Xarico.
Une guerre civile alloit embraser l'état, & c'étoit la religion qui devoit aiguiser le fer. Mon pere vit qu'il seroit trop foible contre la plus grande partie de ses sujets révoltés: il aima mieux céder pour épargner le sang, & ce fut de cette maniere qu'il désarma ses sujets, se flattant de les convaincre bientôt de leur profonde erreur.
Il accepta donc le traité que les Espagnols lui offrirent, parce qu'il avoit espéré que ses sujets ouvriroient les yeux & redeviendroient fideles à leur premier serment, gage de leur liberté, de leur bonheur. Malheureux Azeb! plus malheureux citoyens! Tous les yeux se fermerent sur les dangers & sur les désastres qui préparoient la ruine de la patrie.
Tandis que les jeunes Chébutois, le front ceint de fleurs, célébroient au milieu des festins cette nouvelle alliance, ils furent trahis par leurs compatriotes superstitieux. Au signal qu'ils donnerent, les Espagnols commencerent le carnage. Surpris, enveloppé de toute part, ce peuple ne put se défendre, & le fer dans la main de la férocité choisit à son gré ses victimes.
Azeb qui avoit un secret pressentiment de cette trahison, s'échappa du carnage où ses sujets innocens étoient plongés. Au milieu de tant d'horreurs, il eut la joie de voir son fils & sa fille sauvés par les soins d'un serviteur fidele: mais parmi la foule des assassins il perdit la belle Alguézire. O douleur! il vit la main qui perça son cœur, il entendit les derniers mots de sa bouche expirante, & son bras fut impuissant à la venger.
Quelques sujets rassemblés autour de sa personne protégerent sa vie & favoriserent son évasion. Obligé de céder à leurs pleurs, il nous prit entre ses bras; & après avoir marché long-tems, accompagné d'un seul domestique, il se cacha dans des antres secrets à lui seul connus.