L'homme sauvage

Johann Gottlob Benjamin Pfeil · Chapitre 40 sur 45

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L'homme sauvage

Les Amours de Cherale.

L E S A M O U R S

 

D E C H E R A L E .

 

C H A N T P R E M I E R .

 

M A C O N V E R S I O N .

 

Je suivois les préceptes d'une triste philosophie; je poursuivois d'inutiles vérités étrangeres au bonheur; je raisonnois au lieu de sentir. Mon esprit orgueilleux vouloit tout connoître, tandis que notre ame n'est faite que pour jouir. Je sondois avidement les merveilles curieuses de la nature, &, insensé que j'étois, je dédaignois la beauté qui en est la plus touchante perfection. Je rêvois; je ne vivois pas. Un chagrin superbe soutenoit ma fiere insensibilité. Je me disois: L'amour a soumis les plus grands hommes; je brave son pouvoir. Il a rendu esclaves des héros; je serai toujours indépendant & libre. J'étois idolâtre de ce mot de liberté, & je me consumois d'ennui entre Seneque & Platon.

Malheureux! je serois mort sans avoir goûté la vie. Je n'aurois jamais connu le cœur d'une femme, abyme de tendresse, de délices, de volupté, où se dévoilent les sentimens les plus délicats, où se rassemble ce qu'on peut connoître de plus tendre, ce qu'on peut éprouver de plus doux, & même ce qu'on peut concevoir de plus élevé. Je serois mort sans avoir senti le charme de l'existence. Bientôt je reconnus que je n'avois été que superbe, & mon cœur avoua qu'une femme aimable a quelque chose de divin.

Je te vis, Ismene! je te trouvai belle, je le dis froidement; mais je le répétai souvent. Je t'aimois, & je ne croyois pas t'aimer; mes pas se tournoient involontairement vers ta demeure, & je ne voyois que toi; loin de toi je ne respirois qu'avec peine, & près de toi l'air étoit plus léger & plus pur. Je te parlois politique, morale, philosophie; & tel étoit le langage de mon amour, tel étoit le voile dont il se servoit pour prolonger la douce illusion où je me trouvois plongé.

Insensé! je voulois te faire épouser mes risibles systêmes: je ne savois pas alors qu'il n'y a rien de plus réel dans le monde que le plaisir que donnent tes yeux; tu me l'appris. Je me disois les soirs: Ismene a de l'esprit. Ismene avoit peu parlé; mais elle m'avoit écouté. J'ajoutois: Elle a des charmes, & je les apperçois. Cette image étoit vivante à mes côtés. J'étois chagrin le matin; je ne pouvois voir Ismene que le soir.

Un soir que j'étois près d'elle, elle me sourit, une flamme subtile pénétra dans mon cœur. L'amour ne m'avoit pas lancé l'un de ces traits dorés qui réveillent les sens sans y porter le trouble; il m'avoit blessé d'un trait profond. Etonné, je sentis que j'adorois Ismene pour le reste de ma vie. Oui, je l'adore: sa voix, son regard, son moindre geste, tout ce qui est d'elle remue délicieusement mon ame. Je ne suis plus insensible, & près d'Ismene la crainte me glace, ou le plaisir m'enflamme.

Ismene avoit cet air languissant qui décele une ame faite pour l'amour. Ce fut le premier charme qui me toucha. Bientôt je découvris son aimable vivacité, sa finesse, les graces ingénues de son esprit. Ainsi parmi les paysages des Alpes le voyageur est agréablement surpris, lorsqu'à chaque colline il découvre de nouvelles beautés qui étoient sous ses yeux & qu'il n'appercevoit pas.

Je brisai ma plume & mon compas, & j'eus un sentiment bien plus vif de la régularité de la nature, en voyant la beauté d'Ismene. Je n'étudiois plus, j'admirois, orgueilleux que j'étois de savoir contempler ses graces. Son œil étoit doux, mais cet œil brûloit. Je servis Ismene comme une de ces divinités toujours prêtes à foudroyer leurs adorateurs. Que de jours tristes & pénibles j'ai passés! Tantôt livré aux troubles de la jalousie, aux langueurs de l'amour, tantôt aux traits aigus du désespoir, tous les tourmens qu'un cœur sensible peut éprouver, le mien les a connus. Oublions ces tems cruels... un regard d'Ismene peut dédommager d'un siecle de maux.

J'ai touché enfin le cœur d'Ismene; mais ce triomphe a flatté mon cœur, & non mon orgueil. Amour! amour! je vais la peindre: prête-moi ton pinceau, & que ma main tremblante ne la défigure pas.

Ismene a un front arrondi par la main des Graces. Qu'il est bien! Il n'est ni trop élevé ni trop étroit. De petites veines d'azur délicates & transparentes rendent ce front adorable. On diroit y voir circuler sa pensée, sa pensée toujours fine & pleine de feu.

Ses cheveux sont bruns, & non pas noirs. Admirablement plantés, ils couronnent son front touchant; ils développent heureusement sa physionomie vive & spirituelle.

Ismene est de la taille de l'Amour; mais c'est le corsage d'une Nymphe & la démarche d'une Grace. Personne au monde ne porte mieux sa tête. Si j'étois roi, je mettrois un diadême sur cette tête charmante, qui réunit à la fois quelque chose de piquant & de majestueux. La couronne siéroit bien à ce front. Son col est plein de noblesse & d'expression; & c'est le col, comme on sait, qui décide les airs de tête. Ismene est un peu fiere; elle sourit quelquefois avec un noble dédain, mais son sourire n'offense jamais.

Son sein est presque toujours couvert; mais son sein respire. A ce doux mouvement, mon cœur palpite & mon œil est troublé. Ceux qui chérissent l'élégance des formes préférablement à un avantage plus vulgaire, tressailleront comme moi, & ne sentiront pas encore tout ce que je sens. Sa prunelle est légere, éloquente, aussi mobile que sa pensée. Son éclat est tantôt vif, tantôt doux, mais toujours touchant. Son regard... comment le définir? Il exprime tout ce qu'il veut dire, son imagination s'y peint; & comme Ismene a beaucoup d'esprit, ses yeux sont assurément les plus beaux yeux du monde.

Sa bouche est vermeille, mais je ne donne pas une idée de sa fraîcheur. Son sourire accompagne son regard: il est toujours fin, quelquefois piquant & malicieux; mais quand il exprime la générosité, la grandeur, le sentiment, alors il enchante, il transporte, il éleve l'ame. J'ai vu ses yeux mouillés de quelques larmes au récit d'une belle action, & les miennes naissoient délicieusement; alors le goût de la vertu m'étoit mille fois plus cher. A mon approche, j'ai vu quelquefois son front se colorer d'une rougeur céleste... Arrêtons-nous: ce moment de trouble & d'enchantement ne sera point gravé sur le papier, mais dans mon cœur.

Une belle main promet de belles choses. La main d'Ismene est douce, polie, délicate, adroite en mille petits ouvrages; ses doigts... Mon pinceau n'a point le talent d'achever. Son pied est mignon, joli, extrêmement flatteur, mais... Je n'en sais pas davantage.

Ismene plait à tout homme sensible. Quiconque n'en est point frappé me devient indifférent; c'est peu, je le dédaigne à cause de son insensibilité. Je ne puis souffrir que l'on en parle froidement, & cependant je ne veux point qu'on la trouve aussi aimable qu'elle me le paroît. J'ai cette jalousie qui vient d'un excès d'amour, & qui n'est causée que par la crainte de perdre ce que l'on aime; mais elle n'est jamais sombre, défiante, tyrannique. Ah! qu'on aime Ismene, on ne l'aimera jamais autant que je l'aime. Je n'aurai point de rivaux dans l'excès de mon amour.

L'esprit d'Ismene est tout en sentiment, & ce sentiment ne nuit point à la raison. Je ne conçois pas comment on peut allier tant de naturel & de finesse, de bon-sens & d'imagination, de vivacité & de sagesse. Elle pense ainsi que dans l'âge d'or, & s'exprime avec toute la délicatesse du siecle. Je suis toujours de son avis, non parce qu'elle est belle, mais parce que la raison emprunte sa bouche charmante. Je suis fier de savoir sentir son esprit léger, naïf, brillant & juste. Tout le monde n'a pas le bonheur de l'entendre, de l'admirer comme moi. Les dons du génie ne lui sont point étrangers. On pourroit être jaloux de ses talens. Le tour de ses pensées n'appartient qu'à elle, &, j'oserai le dire, le sentiment d'en bien juger n'appartient qu'à moi. Je la loue rarement, de peur qu'elle ne croie que j'idolâtre son esprit aux dépens de ses autres charmes. Ils sont tous également puissans sur mon cœur; & quand je dis, j'aime Ismene, c'est dire, j'aime la beauté, les talens, les vertus & les graces réunies.