L'Humanité préhistorique
Start
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Bien que ce ne soit pas ici la place d’étudier l’homme au point de vue de sa constitution physique, ni à celui des langues dont la connaissance est parvenue jusqu’à nous, il est utile cependant de montrer en quelques mots combien ces branches de la science sont décevantes pour celui qui songerait à s’appuyer sur elles pour la recherche de la préhistoire humaine.
Nous ne possédons aucune indication, même des plus vagues, sur la nature des idiomes qui se parlaient dans le monde, aux siècles qui, de quelques millénaires, ont précédé l’invention de l’écriture. Les plus anciennes inscriptions parvenues à notre connaissance, celles de la Chaldée, de l’Élam et de l’Égypte, nous montrent déjà des langages parfaitement organisés, possédant des grammaires savantes, littéraires même, et il en est ainsi pour les textes archaïques qu’on découvre chaque année dans les divers pays.
Le jour où nous saurons interpréter les textes hétéens, minoens, étrusques, ibères, mexicains etc., nous nous trouverons certainement en face de parlers déjà fort évolués, quel que soit le groupe auquel ils appartiennent. Est-il plus belle chose que ces études comparatives sur les langues de souche aryenne, par exemple, qui, s’appuyant sur des rameaux détachés depuis des milliers d’années du tronc, permettent de retrouver un grand nombre de racines originelles, et de pénétrer dans la pensée déjà si développée de sociétés dont nous ne pouvons pas nous permettre de mesurer l’antiquité?
Ces sortes de recherches ont permis de reconnaître l’existence de quelques groupes, de familles; cependant il est encore certains dialectes antiques et modernes qui, résistant à l’analyse, ne rentrent pas dans les grandes divisions tant au point de vue grammatical qu’à celui des racines, et semblent être les survivances de quelques-unes des langues qui se parlaient, avant la venue dans nos régions de ces hordes humaines que les linguistes désignent sous les noms de Sémites, d’Aryens et de Touraniens. Parmi ces langues, dont quelques-unes paraissent remonter à des origines très anciennes, citons le Basque, l’Ibérien, l’Etrusque, le Susien, l’Ourartien et les parlers du Caucase dits Karthwéliens (Géorgien, Mingrélien, Laze, etc.), idiomes qui ne présentent pas de relations avec les vieilles langues et qu’on ne parvint à réunir à aucun autre groupe; on ne peut pas dire cependant, avec la moindre apparence de raison, qu’ils appartiennent à des langues qui se parlaient aux temps quaternaires.
En ce qui regarde les découvertes anthropologiques, qui, en se multipliant, parviendront à jeter beaucoup de lumière sur les questions d’ethnographie antique locale, nous sommes portés à un certain scepticisme quant aux conclusions d’ordre général qu’on s’efforce d’en tirer; car si nous en jugeons par les mélanges d’éléments ethniques qui ont eu lieu dans tous les pays durant la période si courte de l’Histoire, nous sommes amenés à penser que, pendant les phases préhistoriques, les fusions entre groupes humains divers n’ont pas été moins importantes. À peine pouvons-nous présenter un classement ethnographique rationnel des races actuelles, classement pour lequel nous disposons cependant de matériaux sans nombre; que penser dès lors des conclusions résultant de l’étude de quelques rares squelettes découverts de-ci de-là, alors que nous ne savons pas si ces hommes étaient réellement les auteurs des industries au milieu desquelles on trouve leurs restes, ou s’ils ne vivaient pas là soit comme anciens habitants vaincus, soit comme esclaves importés de régions peut-être très lointaines? Ce n’est pas parce qu’on trouverait dans des couches caractérisées par des restes de la culture romaine le squelette d’un nègre du Soudan qu’on serait autorisé à conclure que Romulus et Rémus avaient la peau noire et les cheveux crépus. Les incertitudes dépendent de tant de facteurs dont nous ne soupçonnons même pas l’essence, qu’il importe de se tenir dans une extrême réserve quant à la nature des populations qui nous ont devancés sur notre sol.
Pour l’ethnologie des peuples depuis les débuts des temps historiques jusqu’a nos jours, nous ne pouvons suivre que deux guides: la linguistique et l’anthropologie; or, dans la plupart des cas, ces deux moyens d’investigation en arrivent à des conclusions absolument opposées. Quelques exemples suffiront pour le montrer.
Dans le centre de la grande chaîne caucasienne habitent les Ostèthes, peuple qui s’exprime dans un dialecte iranien très archaïque, bien que depuis des siècles et des siècles, plus de deux mille ans, il soit entouré de toutes parts de gens de parler karthwélien; mais, par suite de mélanges du sang, il a pris chez ses voisins son type physique. L’anthropologie en fait donc des Caucasiens, la linguistique les déclare Aryens-iraniens.
En Élam, dans les tribus nomades, on rencontre des individus du type susien le plus pur, tel que nous le montrent les bas-reliefs vieux de trois ou quatre mille ans; or ces gens, de culture sémitique, sont musulmans et parlent arabe. Le langage de leurs pères s’est perdu, mais leur type physique a survécu.
Nous avons vu que Cappadociens, Phrygiens, Hétéens, Étrusques, etc., ont disparu en tant que nations et ont perdu leur langage: mais, en se fondant avec d’autres peuples, ils ont certainement apporté à leurs vainqueurs certains de leurs caractères physiques; et il en est de même pour tous les peuples, dans tous les pays.
Sans nul doute il s’est opéré de tous temps une sélection dans les races humaines, les êtres inférieurs disparaissant devant des groupes plus forts, mieux doués par la nature. Cette sélection se produit encore de nos jours en Amérique, en Océanie, dans notre vieille Europe elle-même; pourquoi n’aurait-elle pas régi les destinées de l’humanité, en des temps où les instincts du plus fort n’étaient pas contenus par des conceptions philosophiques ou par des lois?
De telles considérations ne sont-elles pas de nature à rendre sceptique quant aux résultats des observations anthropologiques?
Nos seuls guides vraiment scientifiques, dans l’étude des peuples oubliés, sont donc dans les traces laissées par ces hommes eux-mêmes de leur passage sur le globe, dans ces restes de leur vie de chaque jour, accumulés dans les cavernes qu’ils habitaient, dans les ruines de leurs demeures artificielles, dans les lieux de leurs campements et, pour les périodes les plus anciennes, souvent dans les alluvions produites par des courants qui, après avoir lavé la surface de la terre, l’ont recouverte de matières qu’ils entraînaient dans leur course. Nos observations à cet égard sont forcément localisées et chaque station préhistorique doit faire l’objet d’une étude spéciale. Puis, les observations se multipliant, les mêmes phénomènes se montrant sur un grand nombre de points, on est amené à donner aux conclusions une portée plus étendue, à les appliquer à des districts entiers, et l’étude stratigraphique des couches, dans lesquelles on rencontre les restes des industries humaines est, pour nous, le seul moyen d’établir une chronologie relative des faits qui ont pris place dans une même région.
Mais la stratigraphie, dont les données sont souvent discutables, en ce qui concerne les assises géologiques marines, alors que la succession présente des lacunes, devient plus incertaine encore dans le cas des alluvions pleistocènes et récentes, de telle sorte que, suivant les contrées sur lesquelles ils ont porté leurs observations, les géologues ne sont pas toujours d’accord, tant s’en faut. C’est ainsi qu’ils diffèrent d’opinion sur le nombre des oscillations glaciaires, aussi bien que sur leur importance. Certains en admettent trois [33] et d’autres [34] jusqu’à six. On ne s’entend même pas au sujet de la période glaciaire dans laquelle apparaissent pour la première fois les produits de l’industrie humaine, le type Chelléen, M. Obermaier, par exemple, après une étude approfondie de la région pyrénéenne, est amené à rajeunir considérablement cette époque et, par suite, l’antiquité de l’homme sur la terre [35].
[Note 33: PENCK et BRÜCKNER, LXXIII; M. OBERMAIER, Le Quaternaire, des Alpes et la nouvelle classification du Prof. A. Penck, VI, 1904, 26.]
[Note 34: DÉCHELETTE, XXVI: 1908, I, 36.]
[Note 35: OBERMAIER, Beitrage zur Kenntnis des Quartars in den Pyrenäen AtA, 1906, IV 299 et 1906, V, 244.]
Ces divergences dans les opinions sont dues à l’extrême complexité des bases sur lesquelles s’appuient les déductions: ici ce sont des alluvions caillouteuses, là des moraines avec leurs variétés latérales et frontales, plus loin des tourbières, et les divers témoins de l’action glaciaire sont, le plus souvent, indépendants et fort éloignés les uns des autres.
D’ailleurs, il est à penser que, sur toute la surface du globe, les mêmes phénomènes n’ont pas pris place en même temps. Les oscillations glaciaires correspondent, sans nul doute, à des mouvements de l’écorce terrestre; toutefois, beaucoup d’entre eux n’ont pas affecté la totalité des massifs où se déposaient les neiges. L’affaissement général de l’inlandsis Scandinave, il est vrai, a marqué la fin de la période glaciaire et le commencement des temps modernes; mais cet effondrement des continents septentrionaux n’a certainement pas affecté les massifs du Nord tout entiers.
Cependant les incertitudes qui planent sur les temps glaciaires n’ont pas rebuté les partisans de la très haute antiquité de l’homme sur la terre; et des esprits très pondérés, des hommes fort instruits des choses de la géologie, se sont laissé entraîner à chercher une évaluation en millénaires d’années des périodes de l’enfance humaine. Tout d’abord ils commettaient la grande faute d’accepter le synchronisme des diverses phases des industries, en prenant pour base les découvertes faites dans l’occident de l’Europe: ensuite leurs évaluations, ne reposant sur aucun fondement scientifique, ont inévitablement donné libre cours à la fantaisie.
Goldschmidt, d’après Haeckel, ne compte pas moins de un milliard quatre cent millions d’années depuis l’apparition sur la terre des êtres organisés jusqu’à nos jours; alors que nous savons que la faune cambrienne, la plus ancienne connue, a été précédée par d’autres dont il est impossible de mesurer l’importance et par suite la durée. Credner[36] estime les temps géologiques à cent millions d’années, dont trois millions pour le tertiaire et cinq cent mille pour l’anthropozoïque ou quaternaire.
[Note 36: XXV.]
Gabriel de Mortillet[37] accorde deux cent trente à deux cent quarante mille ans à la durée des temps quaternaires depuis l’apparition de l’homme (Chelléen), dont deux cent mille sont consacrés à l’époque glaciaire et à ses oscillations, trente ou quarante mille ans au post-glaciaire.
[Note 37: Évolution quaternaire de la pierre. VIII; 7° année, I, 15 janvier 1897. G. ET A. DE MORTILLET, XL.]
Pour Lyell[38], Croll[39] et J. Lubbock[40], l’homme chelléen serait vieux de trois cent mille ans. Lyell[41] admet que la formation des tourbières danoises a exigé seize mille ans, alors que Stennstrup[42] réduit ce nombre à quatre mille.
[Note 38: XXXII, 334.]
[Note 39: Géol. mag., 1867, 172; Climate and time, 1875, chap. XIX.]
[Note 40: LYELL, XXXIV, I, 275.]
[Note 41: XXXIII, 21.]
[Note 42: LXIV.]
Tous les moyens d’estimation ont été mis en oeuvre pour arriver à l’évaluation des temps, observations astronomiques, étude des glaciers, des tourbières, de la formation de la terre de bruyère, des alluvions des fleuves, du creusement des vallées, transformation de l’uranium en hélium[43], etc., etc., mais, dans toutes les données du problème, il est beaucoup d’éléments qui font défaut et la meilleure preuve en est que les nombres proposés ne concordent pas entre eux[44]. L’une des plus curieuses méprises est celle de Broca. Après avoir constaté qu’entre la grotte de Moustier et celle de la Madelaine, dans la vallée de la Vézère, il y a une différence de 27 mètres, Broca écrivait: «Ce creusement de 27 mètres, dû à l’action des eaux, s’est effectué sous les yeux de nos troglodytes et, depuis lors, pendant toute la durée de l’époque moderne, c’est-à-dire pendant des centaines de siècles, il n’a fait que très peu de progrès. Jugez, d’après cela, combien de générations humaines ont dû s’écouler entre l’époque de Moustier et celle de la Madelaine [45]!» Or, d’une part, il y a seulement eu, depuis l’époque des plus hautes cavernes, déblaiement d’une vallée occupée par des dépôts meubles, et, d’autre part, s’il ne s’est rien fait depuis ce déblaiement achevé, c’est que la rivière avait conquis sa pente d’équilibre[46].
[Note 43: Cf. ED. PERRIER, t. I de l’Évolution de l’Humanité, p. 35 sq.]
[Note 44: Cf. XXXVII, 24 sq., chronologie.]
[Note 45: XIII. Congrès de Bordeaux, 1212.]
[Note 46: XXXI, 1728.]
Est-il besoin de s’étendre plus longuement sur un pareil sujet? nous ne le pensons pas. La diversité des appréciations suffit à prouver qu’il ne faut pas se lancer dans des spéculations de cet ordre. D’ailleurs, même dans les cas où nous connaissons la valeur chronologique des diverses couches, dans les Tells de la Chaldée et de l’Égypte, les évaluations ne peuvent être que spéciales à chacun des dépôts envisagés, car la formation de ces dépôts, sur des points différents, est essentiellement variable. La ville de Suse dont la durée a été, pensons-nous, de six mille à six mille cinq cents ans, depuis l’époque de sa fondation jusqu’à l’abandon de son site par les Arabes, vers le XVe siècle de notre ère, a laissé un monticule de 30 mètres de hauteur dans ses parties les plus hautes, alors qu’à Memphis le sol de l’ancien empire égyptien, vieux d’environ cinq mille ans, est à 9 mètres de profondeur au-dessous du sommet des buttes, et que, près du vieux Caire, on voit des monticules, entièrement créés par les Arabes du moyen âge, atteindre 12 à 15 mètres de hauteur. En toutes circonstances, les données fournies par la superposition des détritus résultant de l’habitation doivent être envisagées avec une prudence extrême.
[Illustration: Fig. 1.—Coupe théorique de la vallée du Nil.]
La coupe théorique de la vallée du Nil que nous donnons ci-contre (_fig. 1_) montre quelle est la répartition générale des témoins préhistoriques et historiques dans l’un des pays les plus vieux du monde; elle permet, mieux que toute explication, de comprendre qu’il n’est pas possible de baser une évaluation chronologique sérieuse sur l’épaisseur des alluvions ou des dépôts, de même que sur la position des sites, qui varie à l’infini. Il n’est pas jusqu’à l’épaisseur des apports annuels nilotiques qui ne change avec chacune des crues. Les inscriptions accompagnant, au temple de Karnak, les traits marqués par les prêtres, lors des inondations, ne laissent aucun doute à cet égard.
Parmi les phénomènes qui ont eu le plus d’influence sur les destinées de la race humaine, il faut citer en première ligne les modifications naturelles de la surface du globe, oscillations de la croûte terrestre qui non seulement ont été la grande cause des cataclysmes glaciaires, et ont modifié le climat des diverses régions habitées, mais aussi ont fait disparaître sous les eaux des continents entiers, rompu les voies de communication entre des terres qui, de nos jours, sont séparées entre elles par les mers.
[Illustration: Fig. 2.—La fosse de Cap Breton]
Les preuves de ces oscillations du sol sont indiscutables. Les vallées sous-marines, jadis creusées à l’air libre, et que nous rencontrons aujourd’hui sur toutes les côtes de l’Europe septentrionale, sont témoins d’un affaissement considérable de notre sol. La fosse dite du cap Breton prouve un abaissement du littoral gascon d’un millier de mètres environ (_fig. 2_)[47]. Il en est de même pour le plateau de la mer du Nord (_fig. 3_) et pour l’Islande (_fig. 4_). Sur les côtes de la Norvège, on a reconnu l’existence d’une plate-forme, aujourd’hui située vers mille mètres de profondeur, qui jadis était au littoral de la péninsule. Cette surélévation du massif scandinave, qui s’est produite à la fin de la période tertiaire, portait à 4000 mètres, pour le moins, sa hauteur maxima. Or la Scandinavie se trouve à la même latitude que le Groenland et, certainement, n’était pas, à l’époque quaternaire, réchauffée par des courants marins tels que le Gulf-Stream; elle se trouvait donc, au point de vue de la condensation de l’humidité atmosphérique, dans des conditions analogues à celles du Groenland dont l’un des pics les plus élevés, le mont Petermann, atteint une hauteur de 3 480 mètres. Mais alors que le Groenland est entouré par des mers qui absorbent ses glaces sous forme d’icebergs, le massif Scandinave, bordé au sud par les plaines de l’Europe occidentale et centrale, à l’est par celles de la Russie, trouvait le champ libre pour développer ses mers de glace, et les étendait au loin jusque dans les régions tempérées, sans rencontrer de barrière (_fig_. 5). C’est ainsi qu’en Nouvelle-Zélande[48] des montagnes de 3000 mètres de hauteur envoient leurs glaciers jusqu’au milieu des forêts de fougères arborescentes[49].
[Illustration: Fig. 3.—Le plateau sous-marin de la mer du Nord.]
[Note 47: Suivant certains géologues, les fractures du sol ont joué un rôle très important dans le creusement de cette fosse.]
[Illustration: Fig. 4.—Les vallées sous-marines de l’Islande.]
[Note 48: E.-C. ANDREWS, The ice-flood hypothesis of the New Zealand Sound-basins. XVIII; 1906, XIV, 22-54.]
[Note 49: Cf. XLVI, 53; XXXIV II; LARTET, I., 150.]
Nous ne pouvons donc mieux faire, afin d’avoir un aperçu réel de ce qu’était l’inlandsis scandinave aux temps quaternaires, que de jeter les yeux sur les phénomènes glaciaires actuels du Groenland.
Le plateau de cette péninsule, haut de 1 000 à 1 500 mètres en moyenne (c’était l’altitude des plaines Scandinaves aux temps glaciaires), renfermant des pics élevés, est un immense réservoir où se précipitent constamment les névés, même au cours de l’été. Ces neiges se transforment en glace par la pression causée par leur propre accumulation, et ces glaces descendent sur les flancs du plateau jusqu’à la mer; là elles se brisent en icebergs qui s’en vont à la dérive dans la direction de Terre-Neuve.
Bien que la pente d’écoulement de ces mers de glace ne soit que de 0°, 30’ environ, la pression centrale est telle que la vitesse de ces glaciers atteint des proportions hors de pair avec celles que nous connaissons sous nos latitudes. Le glacier de Iakobhavn s’avance, en juillet, avec une vitesse de 19 mètres en vingt-quatre heures[50], celui du nord d’Upernivick parcourt 31 mètres par jour, celui de Torsukatak 10 mètres seulement.
[Note 50: Cf. HELLAND,_Pet. Mit._,, 1887.]
Nous sommes donc autorisés, par ces constatations irréfutables, à penser que les glaciers scandinaves ont parfois, à la suite de périodes humides, et par conséquent de grandes productions de neige, lancé leurs glaciers vers l’Europe centrale avec une vitesse de six à huit mille mètres par an; moins de deux siècles étaient dès lors plus que suffisants pour que des glaces parties des sommets les plus élevés de la chaîne Scandinave pussent arriver sur les lieux où s’élève aujourd’hui la ville de Bruxelles, et ces glaciers, qui avançaient ou reculaient suivant que les conditions climatériques avaient été plus ou moins favorables à la condensation de l’humidité atmosphérique quelques années auparavant, suivant qu’il se produisait dans l’écorce terrestre des oscillations plus ou moins importantes, pénétraient jusque dans les régions les plus fertiles de nos pays.
[Illustration: Fig. 5.—Extension maxima des glaciers pléistocènes.]
[Illustration: Fig. 6.—L’îlot d’Erlanic (Morbihan).]
Mais le mouvement d’affaissement du sol, qui fut cause de la fin des phénomènes glaciaires intenses, ne s’est pas encore arrêté de nos jours. Peut-être est-il plus lent qu’autrefois, cependant il s’est fait encore sentir en bien des occasions que la préhistoire et l’histoire même enregistrent. Dans la baie du Morbihan, à l’îlot d’Erlanic, voisin de Gavrinis, des dolmens et leurs cercles de pierres sont aujourd’hui sous les eaux et ne se montrent qu’à la marée basse (_fig. 6_). La formation du Zuider-Zée, celle du lac de Grandlieu, la disparition de la ville d’Ys sont des témoignages de l’affaissement graduel de nos côtes, de même que la séparation de la terre ferme des Îles Normandes, et combien d’exemples encore en pourrait-on citer.
À ces modifications du relief du sol sont venues se joindre les transformations climatériques qui, forcément, devaient en être la conséquence. Les vents et les courants maritimes ont eux-mêmes changé, et, là où s’étendait la glace, il se produisait, lors de sa fusion, un abaissement considérable dans la température. Ces modifications ne sont certainement pas survenues subitement; elles ont été graduelles, entrecoupées de périodes de stagnation, et, durant ces siècles, l’homme et les animaux ont fui devant les glaces ou se sont adaptés insensiblement aux nouvelles conditions de leur vie. C’est ainsi que les grands pachydermes dont on retrouve les corps dans les glaces de la Sibérie, et que ceux mêmes de nos pays, si nous en jugeons par leurs représentations contemporaines, s’étaient peu à peu revêtus d’épaisses toisons. La flore avait changé et le mammouth se nourrissait de bourgeons de mélèze. L’homme se protégea peut-être, lui aussi, contre les rigueurs du climat: car on voit, sur les gravures magdaléniennes le représentant, des hachures qui semblent figurer de longs poils. Chassé des pays envahis par les mers de glace, il se retira vers le sud, à la recherche d’un climat plus doux et de conditions d’existence plus favorables; puis il colonisa de nouveau ses anciens domaines, quand ils furent abandonnés par les glaciers, se retira encore, obéissant toujours aux glaces; enfin, lors du grand dégel, occupa l’aire que nous habitons aujourd’hui, et d’autres terres, dont assurément nous ne soupçonnons pas même l’antique existence.
Des seuils existaient bien certainement alors dans la mer Méditerranée, et peut-être que, par l’Atlantide, ou quelque autre terre disparue, le Nouveau Monde correspondait avec notre Europe. Il ne manque pas, sur notre globe, de régions que des affinités zoologiques avec d’autres terres nous invitent à rejoindre par la pensée entre elles ou à des continents engloutis en des temps peu éloignés. Bien que le voile de l’ignorance nous cache encore la plupart des transformations de la surface terrestre contemporaines de l’existence de l’homme, nous n’en percevons pas moins l’énorme influence qu’ont eu ces grands phénomènes naturels sur les destinées de l’humanité.
Les causes des migrations humaines sont multiples, complexes, plus nombreuses encore dans les temps modernes qu’à ces époques où l’être ne cherchait que des ressources pour satisfaire à ses besoins matériels. À ce mobile aujourd’hui se joint la soif de la richesse. C’est à l’attraction qu’exerce l’or sur les esprits qu’est due l’expansion de la race européenne sur toute la surface du globe, ainsi que la disparition de familles humaines de culture inférieure: mais alors que le précieux métal n’était qu’une pierre sans valeur, ce sont les climats doux, les sols fertiles, les terrains de chasse et de pêche qui guidaient les pas des envahisseurs, et les hommes du Nord, accoutumés aux luttes contre les éléments, avaient vite raison de populations rendues nonchalantes par la vie facile. Puis, peu à peu, les vainqueurs perdaient eux-mêmes leur virilité et n’étaient plus aptes à défendre leur sol contre de nouveaux envahisseurs, venant de régions moins favorisées par la nature et, par conséquent, supérieurs comme forces physiques.
Il est un fait constant, démontré par l’histoire et par la répartition des diverses familles humaines qui peuplent notre globe, fait très rationnel d’ailleurs: c’est que tout peuple vaincu se réfugie dans les lieux où il espère pouvoir conserver son indépendance, chaînes de montagnes, îles ou presqu’îles, contrées désertiques. Les Celtes se sont retirés dans la presqu’île bretonne et dans celles des Cornouailles et du pays de Galles, les Basques habitent les Pyrénées; les Kurdes, jadis maîtres de tout le nord du plateau iranien, sont aujourd’hui cantonnés dans les grandes chaînes bordières de la Perse, et chaque vallée du Caucase est occupée par des tribus de langage différent, etc. De tout temps il en a été de même. Aussi ne doit-on pas déduire de découvertes faites en des pays d’un accès difficile, ce qu’était la culture des populations des régions voisines plus ouvertes.
Innombrables sont les invasions dans les temps historiques, et elles se continuent jusqu’à nos jours, comme les destructions de peuples sans défense, depuis les temps où les Sémites, absorbant les anciens éléments de la population chaldéenne, ont marché vers le Nord, fondé El Assar et Ninive, repaires d’où chaque année ils partaient pour écraser des peuples moins habiles qu’eux dans le maniement des armes. Six mille ans d’histoire sont là pour nous édifier quant à cet instinct des hommes de se détruire entre eux. Que dire de ces flots successifs qui, du fond de l’Asie, sont venus battre les murailles du monde romain, de ces conquêtes coloniales de l’Espagne, de l’Angleterre, de la France, de cet envahissement, au nom de la civilisation, de pays qu’habitaient jadis des hommes vivant heureux de leurs libertés, des indigènes que nous dépossédons chaque jour, parce qu’ils sont les plus faibles, parce que les richesses naturelles de leur sol nous attirent!
C’est du nord et du centre de l’Asie que semblent être parties toutes les invasions des régions occidentales, durant la période historique, alors que le monde présentait à peu de choses près le relief qu’il offre encore de nos jours; mais nous ne pouvons pas savoir ce qu’il en a été au cours de la préhistoire. Bien des auteurs se sont lancés dans des hypothèses relativement au berceau des divers groupes humains. On a donné aux gens de langue aryenne l’Altaï comme lieu de naissance, puis la Transcaucasie, puis les plaines de la Russie et de la Sibérie; on a fait venir d’Arabie les hommes au parler sémitique; bref toutes les suppositions ont été émises, mais beaucoup d’entre elles sont absolument gratuites, parce que l’histoire de la répartition des hommes sur le globe est en dépendance d’une foule d’éléments mal connus. La préhistoire est encore entourée de trop de mystères pour que nous soyons en droit d’aborder scientifiquement les grands problèmes concernant les foyers originels de notre espèces. D’ailleurs les expressions d’usage pour désigner cette partie de l’histoire humaine, pour laquelle les documents écrits font défaut sont, elles-mêmes, bien vagues et bien imprécises.
«L’Archéologie préhistorique, dit-on, est la science des antiquités antérieures aux documents historiques les plus anciens[51].» Cette définition, généralement adoptée, n’est cependant pas complète, car elle ne s’applique qu’aux pays qui, depuis des siècles, possèdent la documentation écrite et ne vise aucunement les peuplades barbares qui, jusqu’à nos jours, ont vécu en dehors de l’Histoire. Elle semble ne comprendre que la très haute antiquité.
[Note 51: XXVI, I, 1.]
On doit entendre le mot préhistorique en lui accordant toute sa valeur dans le temps comme dans l’espace, l’étendre à tous les peuples, à toutes les questions relatives à l’existence de l’homme pour lesquelles des documents écrits émanant des peuples eux-mêmes ne nous renseignent pas, aussi bien pour les époques les plus anciennes que pour celles qui sont presque nos contemporaines; car il est impossible de séparer l’ethnographie, c’est-à-dire l’étude des peuplades modernes, de celle des peuples dont nous parlent les auteurs de l’antiquité, et de l’étude des hommes que nous ne connaissons que par l’examen des vestiges qu’ils ont laissés et dont le nom même s’est perdu. Il serait plus juste de dire que l’archéologie préhistorique est l’étude de tous les peuples qui ne nous ont pas eux-mêmes légué leurs annales. Les Germains que décrit Tacite, les Gaulois dont parle César, les Huns sur lesquels Ammien Marcellin nous fournit tant de détails, les Silures et autres insulaires dont Hérodien nous entretient, les Kamtchadales de Pallas, les Tahitiens de Cook et de Bougainville, sont des peuples préhistoriques, quoique appartenant à des temps dans lesquels d’autres nations écrivaient déjà leur histoire. On peut dire que l’ethnographie se confond avec l’archéologie préhistorique, car elle débute au cours de l’histoire elle-même: il n’est pas, en effet, de pages des annales assyriennes, égyptiennes, grecques ou romaines qui ne parlent de peuplades barbares, et les traditions légendaires par lesquelles débute l’histoire positive de tous les peuples, appartiennent à la phase préhistorique de l’évolution humaine. C’est de l’ensemble des documents archéologiques et ethnographiques anciens et modernes que nous tirons aujourd’hui nos connaissances sur les premiers habitants de notre globe.
L’archéologie préhistorique est restée cantonnée dans l’ethnographie jusqu’au jour où, la géologie aidant, on s’aperçut que les traces laissées par l’homme dans les alluvions et dans les cavernes, dans le sol, un peu partout, apportaient à l’étude des origines des matériaux de grande importance; dès lors les études ethnographiques s’étendirent à ces vestiges, en prenant un autre nom, plutôt nuisible qu’utile d’ailleurs, car il a la prétention de fixer les esprits, alors qu’il n’apporte que des confusions, qu’on s’est encore empressé d’accroître en forgeant le mot de proto-histoire. Ainsi l’usage a consacré les termes de préhistoire, proto-histoire et ethnographie pour indiquer les divers chapitres d’un ensemble d’études demeuré lui-même sans nom; et malgré ces complications, la terminologie n’est pas encore complète.
La branche préhistorique des études ethnographiques est une science essentiellement française; c’est à notre pays que revient l’honneur des premières découvertes et de leur interprétation. Dès les premières années du XVIIIe siècle, on avait reconnu et signalé la juxtaposition des vestiges industriels et des restes d’animaux fossiles dans les remplissages des cavernes. Toutefois la plupart des savants, à l’exemple de Cuvier, expliquaient ces associations par l’hypothèse d’un remaniement moderne des couches ossifères; c’était prendre l’exception pour la règle générale. Cependant les faits se multipliaient, grâce aux recherches de Boué, Tournal, Christol, Joly, Schmerling et autres [52].
[Note 52: XXVI, I, 6, Cf. XXIV, 2-25; XLII, I, 1; XXIX, 44.]
En 1828, ce sont les découvertes de Tournal et de Christol dans le Languedoc, en 1833-34 celles de Schmerling à Liège, en 1837 celles d’Édouard Lartet et celles de Marcel de Serres en 1838, qui viennent affirmer l’existence dans nos pays de l’homme quaternaire. Le monde savant se montrait encore incrédule quand, quelques années plus tard, vers 1850, Boucher de Perthes démontra péremptoirement que, dans les alluvions des environs d’Abbeville, on rencontrait simultanément des ossements de grands mammifères éteints, mammouths, hippopotames, rhinocéros, etc., et les indiscutables produits de l’industrie humaine. Boucher de Perthes rencontra tout d’abord une très vive opposition de la part des savants aussi bien en France qu’à l’étranger; mais il défendit son opinion avec une inlassable énergie, accumula les preuves à l’appui de ses affirmations et, peu à peu, convertit les géologues et zoologistes les plus éminents de l’époque, tant français qu’anglais: Falconer, sir Joseph Prestwich, sir John Evans, Lyell, Quatrefages, Albert Gaudry, Rigollot[53], etc., devinrent les plus ardents défenseurs des théories nouvelles. Quand Boucher de Perthes mourut en 1868, il avait eu la satisfaction de voir son nom immortalisé par l’une des plus grandes découvertes archéologiques des temps modernes.
[Note 53: LVIII.]
Dès lors, les recherches furent poussées avec une extrême ardeur par une foule d’archéologues, en France comme à l’étranger. Édouard Lartet continua ses fouilles si fructueuses dans les grottes de là vallée de la Vézère, et l’Anglais Christy se joignit à lui. En Belgique, dès 1864, E. Dupont explorait les cavernes des environs de Dinant.
Édouard Lartet fut le premier à jeter les bases d’une classification des assises quaternaires en France. Le musée de Saint-Germain fut alors créé par Napoléon III, et son conservateur adjoint, Gabriel de Mortillet, devint, par ses remarquables travaux[54], le maître incontesté de l’archéologie préhistorique pendant un demi-siècle. Puis ce furent en France Ed. Piette, L. Capitan, M. Boule, l’abbé Breuil, d’Ault du Mesnil, le marquis de Vibraye, Adrien de Mortillet et une innombrable pléiade d’archéologues qui, chaque jour, apportèrent de nouvelles contributions à l’étude de l’homme préhistorique.
[Note 54: Essai de classification des cavernes et des stations sous abri, fondée sur les produits de l’industrie humaine, XIV, LXVIII. 1er mars 1869.]
En Danemark, Christian Thomsen avait, dès 1836[55], classé dans les galeries du musée de Copenhague les séries mésolithiques et néolithiques de ce pays, classification à laquelle Worsae donnait quelques années après une méthode scientifique. Rapidement l’archéologie préhistorique gagna toute l’Europe, la Russie et l’Atlantique.
[Note 55: Ledetraaa til Nordisk Oldkyndiged, 1836.]
En Égypte, longtemps avant mes propres découvertes, les égyptologues les plus éminents niaient l’existence d’un âge de la pierre dans la vallée du Nil, et cette opinion était si solidement ancrée dans les esprits que Maspéro classait les vases peints (énéolithiques) au moyen Empire et que Flinders Petrie[56] expliquait par l’intervention d’une new race dans la vallée du Nil, aux temps historiques, la présence de silex taillés qu’il rencontrait dans ses fouilles. En cette même année 1896 je publiais mon premier volume sur les origines de l’Égypte, réduisant à néant ces théories et immédiatement j’ai été suivi par Flinders Petrie lui-même. L’année suivante, poursuivant mes recherches, je découvrais à Négadah même, la sépulture énéolithique du premier roi de la première dynastie, Mènes[57].
[Note 56: MM. FLINDERS PETRIE et I. E. QUIBELL, Nagada and Ballas, 1896]
[Note 57: J. DE MORGAN, Recherches sur les origines de l’Égypte, 1897.]
En Élam, dès 1891, j’avais reconnu l’existence du néolithique (ou énéolithique) et constaté que le plateau iranien, couvert de neige durant la période glaciaire, n’avait été habité que fort tard.
En Syrie, le R. P. Zumhofen et quelques autres archéologues ont, avec grand succès, exploré les cavernes; aux Indes, l’Archeological Survey a signalé l’existence de l’industrie paléolithique; dans le nord de l’Afrique, les études à cet égard ont également été très concluantes.
Bref, en un demi-siècle tout au plus, cette science, née en France, a fait le tour du monde, et s’est répandue sur tous les continents.
Dans les parties du monde autre que l’Europe, en Amérique, en Océanie, en Afrique centrale et méridionale, la préhistoire se confond avec l’ethnographie; car, pour la plupart, les peuples de ces régions en étaient encore à la culture primitive, quand les navigateurs européens se sont présentés. Chez beaucoup d’entre eux l’industrie de la pierre polie était florissante et chez d’autres celle de la pierre éclatée. La persistance de l’usage de la pierre, l’ignorance de l’écriture chez un grand nombre de peuplades, font que la préhistoire s’étend jusqu’à nos jours. On ne pourrait donc assigner de dates pour les diverses industries qu’en les envisageant au point de vue local; car il ne peut exister aucun lien chronologique entre les événements qui ont pris place dans nos pays, et ceux dont l’Australie, par exemple, a été témoin. Les diverses industries, extrêmement variées, comme on le verra par la suite, possèdent donc chacune leur époque et leur aire géographique.
Mais l’étude des peuples primitifs, vivant encore de nos jours, et, par conséquent, appartenant à la préhistoire moderne, est extrêmement utile quant à la compréhension des moeurs des antiques habitants de nos pays; les mêmes causes produisant les mêmes effets, et ces causes étant simples, nécessitées par les besoins de la vie matérielle, on peut, sans crainte d’erreur, expliquer les usages anciens par ceux encore en vigueur, alors que tous deux ont fait naître des industries analogues.
Quand, au XVIIIe siècle, Pallas[58] visita tous les peuples qui vivaient alors dans les domaines des Tsars, il rencontra, vers l’extrême pointe de la Sibérie orientale, la peuplade des Wogoules qui habitait dans les cavernes et vivait uniquement de la chasse et de la pêche, ne se livrant à aucun genre de culture. En cas de disette, ces gens concassaient les os et, par la cuisson, en tiraient une sorte de bouillon.
[Note 58: LVII.]
Il vit aussi des Tchouktches, qui habitaient sous le cercle polaire, dans cette presqu’île située entre l’océan Glacial de Sibérie et la mer de Behring. Ces gens vivaient, comme d’ailleurs tous les Kamtchadales, dans des tanières souterraines et les antres des rochers, dont ils fermaient l’ouverture en tendant des peaux de renne devant l’entrée. Ils ne possédaient alors aucun instrument métallique; leurs couteaux étaient faits de pierres tranchantes, leurs poinçons d’os effilés, leur vaisselle de bois ou de cuir; comme armes ils avaient l’arc, la flèche, la pique et la fronde; piques et flèches étaient armées d’os pointus.
Les femmes tannaient les peaux des animaux tués à la chasse, les raclaient pour en ôter le poil, après quoi elles les frottaient de graisse et de frai de poisson, puis les foulaient à tour de bras. Elles se servaient pour coudre des nerfs des quadrupèdes, d’os pointus et d’aiguilles faites d’arêtes de poissons.
Non loin des Tchouktches et des autres nations kamtchadales vivaient, dans de petites îles, des populations plus sauvages encore, que Pallas désigne sous le nom d’insulaires orientaux. Ces hommes se nourrissaient de gibier à la façon de ceux du continent et leurs femmes tannaient de même les peaux et préparaient les fourrures. Ils ne possédaient aucun animal domestique, pas même le chien. Armés de lances, d’arcs, dont les flèches étaient garnies d’os pointus, ils passaient leur vie à la chasse, sans autre préoccupation que celle de leur nourriture.
Les habitations de ces gens étaient des tanières souterraines longues parfois de cent mètres et larges de six à dix, divisées en compartiments. Là s’entassaient jusqu’à trois cents personnes dans la plus abjecte malpropreté; d’autres habitaient des cavernes, des abris, qu’ils s’efforçaient de clore au moyen des troncs d’arbres que la mer venait jeter sur les plages.
On croirait, en lisant cette description, entendre parler de nos hommes quaternaires des cavernes du Périgord, avec cette différence que nos magdaléniens étaient des artistes, qu’ils ornaient de dessins les parois de leurs habitations et que bien certainement leurs goûts affinés se manifestaient dans la parure, peut-être même dans le costume; mais tout ce qui, dans leur mobilier, n’était ni os ni pierre, n’a pas survécu aux injures du temps, et nous ignorons la plus grande partie de ce qu’ils possédaient.
La description de Pallas montre la vie des primitifs sous l’un des climats les plus rudes qui soient au monde, alors que les navigateurs du XVIIe et du XVIIIe siècles nous parlent de peuplades établies sous un soleil plus clément, à peine préoccupées de leur subsistance que la nature leur fournit en abondance. Ailleurs, dans les forêts vierges de l’Asie méridionale et de l’Amérique du Sud, la lutte de l’homme pour la vie est plus âpre.
J’ai voyagé et vécu pendant plusieurs mois chez les Négritos de l’intérieur de la presqu’île malaise[59], alors qu’aucun Européen n’était encore entré au coeur du domaine de ces tribus. Ces gens, peu nombreux d’ailleurs comme population, partagés en clans, parlant chacun leur dialecte particulier, vivent dans les vallées des montagnes les plus abruptes, où ils se sont retirés devant l’invasion malaise des plaines. Là, au milieu de forêts vierges sans fin, ils construisent de grandes habitations communes, longues parfois de quinze ou vingt mètres, composées d’une simple toiture en feuilles tressées de palmistes, posée à terre. Pour tout costume ils portent un pagne fait d’une écorce d’arbre assouplie par le battage; leurs armes sont la lance et la sarbacane pour les Sakayes, l’arc et la pique pour les Seumangs; flèches et lances sont terminées par un bambou acéré, enduit d’un terrible poison. Ils vivent de la chasse et de tubercules qu’ils trouvent dans la forêt; quelques-uns, ceux qui avoisinent les établissements malais, cultivent le manioc. Ils ne possèdent d’instruments métalliques que ceux qui leur parviennent par les Malais et n’ont pas de sel. De telles peuplades disparaîtront sans laisser aucune trace archéologique de leur existence.
[Note 59: Cf. J. DE MORGAN, dans l’Homme, 1885.]
Il ne nous est pas possible, dans nos contrées civilisées de l’Occident, de nous faire une idée exacte de ce que sont la chasse et la pêche dans les pays primitifs et peu habités, de ce qu’elles étaient chez nous-mêmes, au temps où les hommes ne disposaient pas des moyens puissants de destruction dont ils usent aujourd’hui. Le gibier, dans notre Europe, est devenu très rare et la chasse est un luxe; quant à la pêche, elle n’existe plus guère que de nom; mais quand on parcourt les pays neufs, dans lesquels les animaux sauvages sont à peine inquiétés, on se rend compte de ce que devaient être les ressources de nos régions, avant que la civilisation les eût presque réduites à néant. Tous les genres de gibier, le gros comme le petit, étaient d’une abondance extrême et d’énormes poissons habitaient nos rivières, de telle sorte qu’en quelques heures il était aisé de capturer une abondante nourriture; aussi les cavernes, comme les sites des campements préhistoriques, sont-ils remplis d’ossements brisés pour en extraire la moelle, de débris de poissons. Les conditions de la vie étaient très différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui, et les populations, clairsemées, n’avaient pas grand effort à faire pour trouver leur subsistance.
Toutefois, le climat venant à se modifier, les ressources s’épuisaient ou changeaient de nature, contraignant les gens à modifier leur outillage, tout d’abord, puis à émigrer si la vie devenait trop difficile. C’est ainsi qu’en s’asséchant peu à peu, le nord de l’Afrique et la Syrie sont devenus inhabitables sur bien des points.
À El Mekta, près du Gafsa, à Jénéyen, dans l’extrême Sud Tunisien, et sur bien d’autres points du «bled» j’ai rencontré des stations préhistoriques dans des lieux aujourd’hui désertiques et l’on voit dans le même abri des couches formées d’ossements, renfermant une industrie de gros instruments de silex, recouvertes par d’autres couches où ne se rencontrent plus que des coquilles d’hélix, en quantité prodigieuse, et une industrie de tout petits instruments de silex ressemblant beaucoup à ce qu’en France on nomme l’Aurignacien. Aux chasseurs de gibier moyen avaient succédé les mangeurs d’escargots; puis ces hommes sont partis.
Ces modifications climatériques, bien que présentant parfois une assez grande étendue géographique, n’étaient à coup sûr pas suivies partout des mêmes effets; dès lors sur les points où elles se sont produites, elles ont entraîné dans l’industrie de l’homme des modifications, qu’il serait très osé de chercher à généraliser, de même qu’il serait dangereux de synchroniser deux industries à peu près semblables, sans avoir d’autres raisons que celle de l’analogie des formes, car ces formes peuvent être voulues par des circonstances se reproduisant dans des pays divers à des époques très différentes. Nous ne devons pas perdre de vue, d’ailleurs, que nous possédons, sauf en Égypte et au Pérou, qu’une très faible partie du mobilier de ces temps, les objets en matières incorruptibles, toujours la pierre, parfois l’os et l’ivoire, mais jamais la corne, le bois, et les autres substances périssables, et que par conséquent, nous devons être très circonspects quant à l’assimilation de deux industries sur la simple vue des instruments de pierre.
Si nous en croyons certains auteurs, les diverses industries de la pierre auraient eu chacune leur foyer et, peu à peu, gagnant de proche en proche, auraient couvert d’immenses régions, toute l’Europe suivant quelques-uns. On attribuait jadis cette propagation des types à des migrations et à des invasions; aujourd’hui l’on est plutôt porté à voir dans cette diffusion des influences commerciales. Il est à croire que ces trois causes sont souvent valables, mais qu’en plus les centres d’invention ont été multiples; d’ailleurs c’est sans raison plausible et sans la moindre vraisemblance qu’on a choisi dans nos pays, parce qu’ils étaient les mieux étudiés, les centres successifs de civilisation.