L'Humanité préhistorique

J. de (Jacques) Morgan · Chapitre 3 sur 20 · partie 1/4

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L'Humanité préhistorique

Chapitre 300

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Il est à remarquer que l’usage de s’établir dans des lieux élevés, de construire des acropoles entourées de murailles, paraît avoir été apporté par les peuples venus de la Sibérie; car toutes les grandes villes fondées par les peuples de vieille souche se trouvent dans les vallées au bord des cours d’eau. Thèbes, Abydos, Memphis, Our, Ourouk, Babylone, Suse, sont situées dans la plaine. Alors que Rome, Athènes, Ecbatane, Alise, et une foule de villes et de bourgades fondées par les nouveaux venus (Aryem) ont leur Acropole ou sont tout entières bâties sur les hauteurs. En Gaule les exemples du choix des hauteurs sont innombrables, l’occupation des îles et la construction des cités lacustres, des crannogs appartiennent au même besoin de protection naturelle des agglomérations.

 

CHAPITRE II

LA CHASSE, LA PÊCHE, LA DOMESTICATION DU BÉTAIL ET L’AGRICULTURE

 

La chasse.—Chez les peuples les plus primitifs, de nos jours, comme par le passé, la chasse, la pêche et la récolte des plantes et des graines sauvages sont les seuls moyens qu’a l’homme de se procurer sa nourriture; et il en était de même dans les phases les plus reculées de la préhistoire. Les débris qu’on rencontre dans les alluvions ne nous renseignent pas à cet égard en ce qui concerne la vie des populations qui taillaient les coups de poings chelléen et acheuléen, mais dans les cavernes, aux niveaux dits moustiériens, la grande abondance d’ossements des animaux qui, à l’état sauvage, peuplaient alors plaines, vallées et montagnes, ne laisse subsister aucun doute quant aux travaux des troglodytes. Ils étaient chasseurs et certainement aussi pêcheurs: la capture du gibier et du poisson était leur principale occupation.

Cependant la vie n’était pas aussi facile qu’on serait en droit de le croire; car, pendant toute la durée des temps quaternaires, l’homme avait à se mesurer avec de terribles adversaires, soit qu’il luttât contre eux pour assurer sa subsistance, soit qu’il eût à défendre sa propre vie; et ce n’est certainement pas avec l’aide seule des instruments grossiers de silex dont il disposait, qu’il pouvait se rendre maître des pachydermes, des rhinocéros, des bisons et de tous ces grands herbivores dont il faisait sa nourriture habituelle, qu’il était à même de vaincre l’ours et le lion. Assurément, de même que bon nombre de sauvages modernes, il faisait grand usage des lacets, des pièges, de ces fosses dont on use encore dans l’Indo-Chine pour capturer le tigre royal, et de plus, il fabriquait des armes puissantes de bois dur, des épieux, dont peut-être même la pointe était empoisonnée. Une tige de buis ou de chêne convenablement préparée devient, entre les mains d’un homme adroit et vigoureux, un moyen d’attaque très redoutable.

[Illustration: Fig. 81.—Lions et chiens de chasse. Bas-relief du tombeau de Méra, à Saqqarah (VIe dynastie).]

Chez les peuplades sauvages modernes, ces sortes d’armes, fort usitées, varient de forme et de nature suivant leur destination. La pique, le javelot, l’épieu garni d’une pointe de silex, d’os, de corne ou simplement d’un bois dur affilé, sont les principaux instruments de chasse des primitifs et, aux temps préhistoriques comme de nos jours, ils servaient aussi bien contre l’homme que pour abattre les animaux sauvages.

Dès avant l’introduction dans nos pays de l’industrie néolithique, l’arc et la flèche avaient certainement fait leur apparition; c’était un grand progrès sur le propulseur, car les projectiles atteignaient de grandes distances, jusqu’à quatre et cinq cents mètres (à l’époque romaine), et permettaient de frapper l’ennemi ou le gibier sans lui donner l’éveil. L’homme pouvait dès lors lutter contre le lion et l’ours sans exposer sa vie autant que par le passé. Cependant, dans les contrées chaudes, le chasseur n’avait pas affaire seulement aux grands carnassiers. En Égypte, le crocodile sortant la nuit des marais venait parcourir les villages en quête de proies, tout comme le font encore les alligators de l’Amérique centrale, et ni la flèche, ni l’épieu n’avaient d’effet sur leur armure. Ces monstres atteignaient parfois d’énormes proportions et, tandis que les habitants réfugiés dans leurs palissades n’osaient pas en sortir, le lion, quittant ses repaires du désert, venait rôder autour des huttes et des enclos du bétail. En Chaldée, le souvenir de ces luttes contre le roi des animaux est demeuré pendant des siècles très vif dans les esprits, la glyptique et la sculpture en font foi; alors que les bas-reliefs égyptiens des premiers temps historiques nous font assister le plus souvent (_fig. 81_) à des exploits cynégétiques plus pacifiques; ce sont généralement des chasses à la gazelle, à l’antilope, ou bien aux oiseaux d’eau, dans les marais. L’arc et le filet jouent le grand rôle.

Dans les kjoekkenmoeddings de l’Égypte et de nos pays, dans les cavernes, on trouve des amas considérables d’os brisés, restes de repas que les hommes de ces temps ne prenaient pas la peine d’écarter de leur demeure; et ces débris varient suivant les époques, fournissent, pour chaque temps, la liste des animaux sauvages dont l’homme faisait sa nourriture. À Solutré l’on n’a pas trouvé moins de cent mille équidés, dont les os étaient amoncelés autour des anciennes habitations. Mais, alors que dans les régions extra-européennes on voit sur les rochers figurer l’homme à la poursuite du gibier, ces sortes de représentations n’existent pas chez nous pour les temps quaternaires, bien que nos cavernes soient couvertes de peintures; c’est plus tard seulement, avec l’industrie néolithique, qu’elles se montrent. Cette remarque est d’importance en ce qui regarde l’esprit dans lequel ont été dessinées les représentations magdaléniennes.

L’introduction de l’élevage et de l’agriculture chez les peuples de tous les pays n’a pas arrêté les exploits des chasseurs; mais dès lors, la capture du gibier, n’étant plus indispensable à la vie, n’a plus joué qu’un rôle secondaire dans les occupations. Les néolithiques, semble-t-il, tiraient autant de ressources des animaux sauvages que de leurs troupeaux, si nous en jugeons par les ossements qu’on rencontre dans la vase sous les cités lacustres; et ce n’est que beaucoup plus tard, aux temps historiques, que la chasse est devenue un agréable passe-temps, un luxe que les plus grands rois ne dédaignaient pas. Mais, avec l’apparition des métaux, l’armement devenant plus puissant, l’abondance du gibier diminua et bien des espèces disparurent. C’est ainsi que la cavalerie romaine de Julien le philosophe abattait de ses flèches les dernières troupes d’autruches du désert euphratique, que le lion disparut de la Grèce continentale et de l’Asie mineure, lors des débuts de l’histoire dans ces pays, que les bos urus de l’Europe occidentale furent exterminés dans les premiers siècles de notre ère.

[Illustration: Fig. 82.—Faucons de chasse: 1, entravé; 2, libre, Arménie russe. Seconde industrie du fer.]

Aux temps de l’industrie du fer, nous voyons paraître dans la Transcaucasie l’emploi du faucon pour la chasse (_fig. 82_), et cet usage si cher à nos seigneurs du moyen âge, est demeuré en vigueur jusqu’à nos jours chez les Orientaux.

 

*

 

La pêche.—Si l’homme poursuivait le gibier, il ne négligeait certainement pas le poisson, alors d’une abondance extrême dans les lacs et les cours d’eau; abondance que nous ne connaissons plus aujourd’hui que dans les pays neufs, où les moyens de pêche modernes n’ont pas encore été appliqués.

Pour les temps les plus anciens, contemporains de l’industrie paléolithique, les documents nous manquent pour apprécier les méthodes de pêche; mais dès l’apparition du harpon, c’est-à-dire dès les débuts des industries archéolithiques, nous sommes assurés que nos prédécesseurs sur le sol des Gaules chassaient le poisson. Quant aux lignes de pêche de ces temps, nous n’en avons pas rencontré de traces; il est juste de dire que l’hameçon pouvait être fait de deux esquilles d’os ou de bois dur attachées ensemble et formant un angle aigu; cependant les microlithes géométriques (Tardenoisien ou Tourassien) paraissent avoir été taillés pour armer des engins de pêche.

[Illustration: Fig. 83.—Harpons et instruments de pêche.—N°1, Ivoire. N°2, Cuivre (Abydos). N°3, Silex (Hélouan). N°4, Emmanchement du n°3. N°5, Corne de cerf (lac de Neuchâtel). N°6, Robenhausen (Suisse). N°7, Flotteur en bois de pin (Robenhausen, Suisse). (Nos 5, 6, 7, d’après A. de Mortillet.)]

Le harpon (_fig. 83_, n°1 à 5), en usage dès les derniers temps quaternaires, se montre dans toutes les industries moins anciennes, jusqu’à nos jours; il est fait d’os, d’ivoire ou de métal, et certains petits instruments de silex qu’on rencontre, à Hélouan (Égypte) entre autres localités, peuvent être considérés comme des armatures de harpons.

Quant aux hameçons (_fig. 84_, nos 1 à 10), ils se montrent nombreux dans toutes les industries du cuivre et du bronze, affectant les formes que nous leur donnons encore de nos jours.

[Illustration: Fig. 84.—Hameçons.—Cités lacustres de Suisse: nos 1 à 8 et 11 à 13. N° 9, Suse. N° 10, Égypte]

Les filets (_fig. 83_, n° 6) paraissent avec l’industrie néolithique des cités lacustres ou, du moins, est-ce dans les lacs qu’on a jusqu’ici rencontré les plus anciens spécimens de filet. Ils semblent avoir été faits «au pouce» plutôt qu’au «petit doigt». Des morceaux de bois léger (_fig. 83_, n° 7) tenaient lieu de flotteurs, et des cailloux percés (_fig. 84_, n° 11) ou de ces grosses perles de terre cuite qu’on nomme fusaïoles (_fig. 84_, nos 12 et 13) remplaçaient nos plombs pour les lignes comme pour les filets.

Dans certains pays, riches en lacs et en cours d’eau, ou situés sur les côtes, la pêche était la ressource principale des habitants; les kjoekkenmoeddings danois en font preuve et les bas-reliefs qui nous ont été laissés par les Pharaoniques des premières dynasties fournissent de nombreuses représentations de scènes de pêche au filet dans le Nil, ou dans les marais latéraux de sa vallée (_fig. 85_). D’ailleurs les restes de cuisine égyptiens contiennent tous des débris de poissons en grand nombre; et certains de ces os, des vertèbres, indiquent qu’on capturait alors dans le fleuve sacré de véritables monstres, mesurant parfois deux et trois mètres de longueur.

[Illustration: Fig. 85.—Scènes de pêche. Bas-relief du tombeau de Méra, à Saqqarah (IVe dynastie). Registre supérieur: 1° Méra en bateau assiste à la pêche, un serviteur le fait boire. À l’avant de la barque un autre serviteur fend les poissons pour les faire sécher; 2° barques de pêcheurs relevant des nasses; 3° deux barques de pêcheurs à la trouble; au-dessous sont des oiseaux pêcheurs. Registre inférieur: dix-huit pêcheurs, sous les ordres d’un chef, tirent à terre la senne pleine de poissons.]

En Chaldée, pays de fleuves et de marais, voisins de la mer, la pêche était également en grand honneur et, suivant les textes archaïques, les rois légendaires s’y livraient. Aujourd’hui encore, au Japon, en Chine, dans la Polynésie, voire même certaines régions de l’Europe, la pêche fournit aux habitants une partie fort importante de leur nourriture.

 

*

 

L’élevage.—La domestication des animaux, dans nos régions, débute, pour quelques espèces, à l’époque où l’industrie mésolithique était florissante. Le plus ancien animal domestique semble avoir été le chien, compagnon du chasseur, gardien de la hutte, dont on rencontre les squelettes dans les kjoekkenmoeddings danois. Quant aux hypothèses attribuant aux Solutréens le dressage du cheval, de même que toutes les suppositions relatives à la domestication dans les temps quaternaires, elles ne reposent sur aucune base sérieuse. Ce n’est donc, semble-t-il, que fort tardivement, que l’homme fit des animaux des auxiliaires de sa vie et des réserves pour sa nourriture.

[Illustration: Fig. 86.—Le bétail sous l’ancien Empire (boeufs).—Bas-relief du tombeau de Méra à Saqqarah (VIe dynastie).]

[Illustration: Fig. 87.—Le bétail sous l’ancien Empire; antilopes, gazelles, hyènes, chacals.—Bas-relief du tombeau de Méra à Saqqarah (VIe dynastie).]

À l’époque des palafittes, le cochon, le cheval, le boeuf, la chèvre, le mouton et le chien étaient apprivoisés; le sanglier, le daim, le cerf, un grand boeuf, l’élan, le castor, le chat, le renard, le loup, le putois, la martre, le blaireau et l’ours brun vivaient à l’état sauvage; et l’homme, toujours chasseur, ne rapportait le plus souvent à son habitation que les parties les plus utiles du gibier, après l’avoir dépecé sur la place où l’animal était tombé. Cet usage, que nous voyons pratiqué dès les temps quaternaires, et qui s’est perpétué chez les peuples sauvages jusqu’à nos jours, a permis aux zoologistes de distinguer entre les bêtes capturées à la chasse et celles qui, domestiquées, étaient tuées dans les villages. On retrouve toutes les parties du squelette de ces dernières dans les restes laissés aux alentours des habitations, alors que ce sont toujours les mêmes os qu’on rencontre quand il s’agit du gibier[164].

[Note 164: Cf. XXVI, I, 341.]

Quant aux pays d’origine de la domestication des animaux, nous ne les connaissons pas. Certains auteurs[165], sans preuves d’ailleurs, les placent en Orient; mais il est plutôt à croire qu’elle s’est produite sur un grand nombre de points. Les Péruviens, comme le fait observer M. S. Reinach, avaient domestiqué le lama, et les Astèques, le dindon, avant la conquête espagnole[166].

[Note 165: Cf. ZABOROWSKI, L’origine des animaux domestiques en Europe et les migrations aryennes: XIII, Grenoble (1905) II, 1034.]

[Note 166: LXI, 13.]

[Illustration: Fig. 88.—Antilopes d’après une fresque Meïdoum (IIIe dynastie).]

En Égypte, j’ai retrouvé, alors que j’explorais les kjoekkenmoeddings, non seulement des traces de la domestication des animaux parmi les restes des habitations, mais aussi les enceintes où les Prépharaoniques enfermaient leurs troupeaux pour la nuit, et ces troupeaux étaient composés en majeure parte d’antilopes (Bubalis buselaphus), de gazelles (Gazella dorcas et isabella), de chèvres (Hircus thebaicus), de moutons (Ovis longipes) et de mouflons à manchettes (Ammotragus tragelaphus)[167]. Le boeuf était également connu, car on trouve ses restes dans les débris de cuisine. Reste à savoir si, à cette époque, il vivait à l’état sauvage, ou s’il était domestiqué.

[Note 167: LI.]

Parmi les troupeaux qui figurent sur les bas-reliefs de l’ancien Empire, on remarque certains boeufs (_Bos macroceros_ et Bos brachyceros) ainsi que le mouton d’Asie, et leurs squelettes se rencontrent en abondance dans les kjoekkenmoeddings de Toukh. Ce bétail a fort probablement été importé[168] à des époques fort anciennes.

[Note 168: LXVII; PIÉTREMENT, Les chevaux dans les temps préhistoriques, I (1906), 658.]

[Illustration: Fig. 89.—Peinture rupestre de Cogul (Espagne), d’après H. Breuil.[169]]

[Note 169: Les représentations humaines sont plus récentes que celles des animaux. H. BREUIL (_in litt._, 10 janv. 1923), la relation entre les deux sujets est donc illusoire.]

Pour les autres pays, nous ne possédons pas d’éléments permettant de trancher la question de la domestication des animaux; nous ne savons pas, entre autres, à quelle époque le renne, qui a joué un si grand rôle comme gibier, à la fin des temps quaternaires, est devenu le serviteur de l’homme.

L’agriculture.—C’est aux temps des industries néolithiques, dans les cités lacustres de la Suisse, qu’il faut nous reporter, pour apprécier l’état de l’agriculture; parce que la vase des lacs nous a conservé en fort bon état les substances végétales, alors que dans les autres stations elles ont disparu.

Le Dr Herr[170], dont les travaux sur la question méritent toute confiance, a constaté que les habitants des cités lacustres récoltaient les noisettes, les prunelles, les fraises, les pommes, les poires, les châtaignes d’eau, les faînes, les glands et le raisin, soit pour leur nourriture, soit pour celle de leurs troupeaux; et plus dernièrement Neuweiler[171] a dressé une liste de près de cent vingt espèces préhistoriques, sans compter les céréales telles que le seigle, l’orge, le froment et l’avoine, qui abondent dans les palafittes, soit en grains, soit en épis. «Les habitants des villages lacustres, dit Sir John Lubbock[172], cultivaient trois variétés de froment, deux espèces d’orge et deux espèces de millet.»

[Note 170: Die Pflanzen der Pfahlbauten. Neujahr. Naturf. Gesellsch., 1886.]

[Note 171: LXXII.]

[Note 172: IX, 4e édit., I, 204.]

Nous ne pouvons pas savoir si toutes ces espèces était indigènes, ou si elles avaient été importées d’autres pays tels que la Mésopotamie, contrée où les graminées abondent; constatons seulement qu’on a signalé dans les palafittes de la Suisse le froment égyptien (Triticum turgidum) et l’orge à six rangées (Hordeum hexasticon), espèce que cultivaient les peuples de l’antiquité en Grèce, en Italie, en Égypte et dans l’Asie antérieure.

[Illustration: Fig. 90.—1, Statuette de bois (IIIe dynastie). Dahchour. 2, Monsheim (Hesse Rhénane). 3, Suse.]

Dans tous les pays, en Égypte, en Chaldée, en Italie, dans les contrées helléniques, on rencontre, dès les temps les plus anciens de la hache polie, la meule à bras (_fig. 90_) qu’on retrouve également dans les stations mésolithiques et néolithiques, ainsi que dans les palafittes. Cette meule est simplement composée d’une large pierre plate, en roche dure, et d’un broyeur de forme allongée, aplati sur l’une de ses faces. C’est à l’aide de cet instrument primitif, qu’on rencontre d’ailleurs aujourd’hui encore chez quelques peuplades peu avancées, que les gens des cités lacustres fabriquaient cette farine grossière avec laquelle ils faisaient les pains dont on a trouvé bon nombre de spécimens au fond des lacs, sorte de galette sans levain, analogue à celle dont se nourrissent aujourd’hui bien des populations africaines et asiatiques.

[Illustration: Fig. 91.—1, Faucille en bois armée de silex, d’après W.-M. Flinders Petrie, Illahum Cahun and Gurob, pl. III, fig. 27.—2, Coupe montrant le mode d’encastrement du silex et le ciment de bitume.—3, Signe hiéroglyphique d’après une fresque de Meïdoum (IIIe dynastie). Le manche est peint en vert et les dents sont blanchâtres.—4 à 8, Éléments de faucille.—9, Silex montrant encore le ciment de bitume et les traces laissées par le bois du manche.]

Mais la découverte la plus curieuse, faite en ces dernières années et relative à l’agriculture préhistorique, est celle de Flinders Petrie en Égypte. Cet archéologue a trouvé une faucille de bois armée sur toute sa partie tranchante de petites lames de silex munies de dents (_fig. 91_). Jusqu’alors on avait pensé que ces instruments de silex, extrêmement abondants dans toutes les stations néolithiques et énéolithiques de l’Égypte, étaient des scies. Il n’en est rien: et sur presque tous ces éléments de faucille aujourd’hui dispersés on reconnaît un polissage spécial des dents, non pas obtenu par friction sur un corps dur, mais causé par une substance souple, la paille, qui, à la longue, a émoussé toutes les arêtes saillantes de l’instrument. En Chaldée (à Yokha), en Élam (à Suse) et à la base de tous les tells, on rencontre ces éléments de faucilles en prodigieuses quantités; presque tous sont usés, tout comme ceux de l’Égypte et patinés par les intempéries depuis leur abandon; on les retrouve en Syrie et en Espagne (_fig. 92_).

[Illustration: Fig. 92.—Abuchal, près Carmona (Espagne), d’après G. Bonsor.]

L’existence de cet instrument de bois, armé de silex, montre combien il importe d’être prudent dans nos appréciations quant à l’usage des silex taillés dont nous ne connaissons pas l’emmanchement.

[Illustration: Fig. 93.—Faucilles de bronze: 1, Palafitte de Moringen (Suisse); 2, Corcelette; 3, Guévaux; 4, Athlone (Wessmeath); 5, Jura; 6, Hongrie; 7, Caucase.]

Avec la venue des métaux nous voyons changer la forme de la faucille; elle diffère quelque peu suivant les pays, mais se présente toujours comme une lame courbée, garnie d’un épais dos saillant (_fig. 93_).

L’époque de l’apparition de la charrue (_fig. 94_) ne peut être précisée, parce que primitivement cet instrument dépourvu de socle se composait seulement d’un morceau de bois fourchu, dont l’une des branches était attachée au joug, tandis que l’autre pénétrait dans le sol; ce n’est que tardivement qu’on arma la charrue d’une garniture métallique; on connaît un assez grand nombre de socles de fer. En Égypte cependant on rencontre de volumineux silex taillés que l’on considère comme ayant servi de socles à des charrues.

[Illustration: Fig. 94.—Laboureur et sa charrue. Gravure rupestre de Bohusland (Suède), d’après A. Montelius.]

Quant aux chars, on les rencontre en Chaldée, en Égypte, en Italie, en Hellade et dans presque tous les pays méditerranéens au cours de l’industrie du bronze. Dans le Nord et l’Ouest européens, ils sont fréquents dès l’apparition du Hallstattien (_fig. 95_), bien qu’existant déjà depuis longtemps; les chars votifs scandinaves en sont la preuve.

[Illustration: Fig. 95.—Char attelé de chevaux sur un vase d’argile incisée (Industrie du fer). Oerdenburg (Hongrie).]

Ces progrès s’opérant peu à peu, soit par suite de conceptions indigènes, soit par contact avec des peuples plus avancés, l’homme, s’attachant au sol qu’il cultivait, modifia son genre de vie et, de chasseur, devint sédentaire; cependant, dans bien des pays montagneux, les besoins de ses troupeaux l’obligèrent à conserver quelque peu de son ancienne existence nomade et à rechercher les pâturages dans les diverses saisons. C’est ainsi que vivent aujourd’hui la plupart des tribus kurdes et tartares de l’Asie antérieure; pour la plupart, elles possèdent leurs villages, bâtis au milieu de leurs terres de culture et de leurs pâturages d’hiver; mais elles quittent ces parages, dès les chaleurs venues, pour gagner la montagne, y reviennent momentanément pour les moissons, au coeur de l’été, puis s’y installent à nouveau, dès que les neiges chassent leur bétail des hauts pâturages.

 

CHAPITRE III

LE VÊTEMENT ET LA PARURE

 

D’après les très rares représentations humaines que nous possédons des temps quaternaires, il semble qu’à ces époques l’homme de l’Europe occidentale vivait nu, ou peu s’en faut; car si, par les grands froids, il se couvrait de peaux d’animaux tués à la chasse, ce que n’indiquent pas, d’ailleurs, ses figurations, cela ne l’empêchait certainement pas de s’exposer aux intempéries; peut-être même que la nature, prévoyante à son endroit comme elle l’était pour les pachydermes, l’avait-elle gratifié d’une véritable toison, certaines gravures sur bois de renne permettraient de le penser. Or, s’il en était ainsi dans les régions froides, a fortiori n’en pouvait-il pas être autrement dans les contrées chaudes. D’ailleurs, en Égypte, même aux temps de l’industrie néolithique, l’homme ne paraît pas s’être vêtu; les plus anciennes figures nous le montrent nu ou simplement protégé par une sorte de pagne, fait qui se retrouve, de nos jours encore, chez la plupart des peuplades sauvages des pays chauds, et même chez quelques-unes des terres où, comme en Patagonie, le froid sévit avec intensité.

Aux niveaux des industries archéolithiques, dans les cavernes, on rencontre en grand nombre des aiguilles d’os et d’ivoire, et l’on peut en déduire que les gens de ce temps cousaient les fourrures et s’en couvraient le corps lors de la mauvaise saison venue, comme le font encore les Kamtchadales; mais il serait très hasardeux de leur attribuer la connaissance des tissus.

Quoi qu’il en soit, c’est au cours des industries néolithiques et énéolithiques que nous voyons avec certitude paraître les étoffes. Les Proto-Susiens fabriquaient une toile assez fine. Il est probable même que sous les premiers dynastes de la vallée du Nil on portait de ces étoffes de coton dont nous trouvons des échantillons si bien conservés sur les momies, dès la troisième dynastie. Les sépultures des premiers princes de Haute-Égypte ayant été livrées aux flammes, toutes les matières périssables qu’elles renfermaient ont disparu; et dans les tombes du peuple on ne trouve pas trace de tissus, qui, s’ils existaient déjà devaient être fort précieux.

En Europe occidentale, les gens des palafittes filaient et tissaient le lin, ils ne connaissaient pas encore le chanvre; et ce n’était pas le lin que nous cultivons aujourd’hui qu’ils employaient; c’était une espèce à feuilles étroites (Linum angustifolium) qui croît spontanément encore dans les régions méditerranéenes, et que, fort probablement, ils se contentaient, dans les débuts, de récolter dans les prairies.

[Illustration: Fig. 96.—1 à 3 Figurines d’argile, dessins gravés (Iassy, Roumanie).—4 à 5, Figurines d’argile, dessins peints (Toukh, Hte-Égypte).]

Cependant la nudité semble avoir persisté bien longtemps encore; car la coutume de se tatouer et de se peindre le corps demeura, tant en Europe qu’en Afrique et assurément aussi en Asie, jusqu’aux temps historiques. Il suffira de citer les figurines de terre cuite découvertes en Roumanie (_fig. 96_, nos 1 à 3) et celles de la Haute-Égypte (_fig. 96_, nos 4 et 5) représentant des danseuses; toutes appartiennent à l’industrie néolithique ou, au plus tard, énéolithique.

Les ornements corporels sont de deux natures: le tatouage indélébile, obtenu à l’aide d’une pointe faisant pénétrer la couleur sous la peau, et la peinture superficielle. Ces deux procédés sont encore en usage chez tous les peuples primitifs; mais, d’après les figurations qui nous ont été léguées par les hommes préhistoriques, il est impossible de faire la séparation entre les deux procédés. En Égypte et en Chaldée ces usages semblent avoir de très bonne heure perdu beaucoup de leur importance. De même, dans le monde Égéen comme en Crète, si le tatouage et la peinture corporelle existaient, ce ne paraît avoir été qu’à l’état d’exceptions. La peinture, dans tous les pays et en tous les temps, n’a d’ailleurs jamais été qu’accidentelle, et le plus souvent voulue soit par des rites religieux, soit à certains jours seulement.

[Illustration: Fig. 97.—1 et 2, Mycènes, 3, Cnossos.]

Le costume caractéristique des peuples était, dès qu’il fut en usage, extrêmement varié, et il l’est resté jusqu’aux débuts du XIXe siècle, à qui appartient le triste honneur, au point de vue artistique, d’avoir commencé son unification. Mais les habillements en usage aux temps préhistoriques nous sont presque entièrement inconnus, parce que nous n’en pouvons juger que par les très rares représentations parvenues jusqu’à nous et par les figurines archaïques dont les costumes montrent quelles étaient les modes dans quelques pays (_fig. 97_). Pour les autres contrées, nous en sommes réduits à des suppositions basées sur les objets qu’on rencontre dans les tombeaux, mais qui éclairent plutôt sur la bijouterie que portaient hommes et femmes, en ces temps, que sur la forme du costume.

[Illustration: Fig. 98.—Amulettes et collier de l’industrie de la pierre.

1 à 6, Grotte des morts (Gard). 7, Aveyron. 8, Stéatite: dolmen d’Aiguèze (Gard). 9, Coquille de pectuncle: dolmen de Gamat (Lot). 10, Coquille (Dijon, Côte-d’Or). 11, Coquille, os et schiste: dolmen de Vinnac (Aveyron). 12, Luzarches (Seine-et-Oise). 13, Camp de Chassey (Saône-et-Loire). 14, Canine de chien (lac de Constance). 15, Callaïs: dolmen de Carnac (Morbihan). 16, Stéatite: dolmen de Vayssières (Aveyron). 17, Lignite: dolmen de Bessoles (Aveyron). 18, Albâtre: dolmen de Montaubert (Aveyron).]

Assurément hommes et femmes se paraient dès les temps des industries quaternaires; mais leur bijouterie, si primitive qu’elle soit, nous est encore presque inconnue; c’est avec les restes des industries néolithiques que nous voyous paraître, dans les sépultures et dans les cités lacustres, de nombreuses amulettes et des perles de colliers (_fig. 98_). En Égypte, dans les tombes néolithiques et énéolithiques, on rencontre fréquemment des colliers composés de perles ou de coquilles, des pendeloques et des bracelets d’ivoire, d’albâtre, de nacre, voire même de silex merveilleusement taillés (_fig. 99_, n° 5). Mais c’est avec l’industrie du bronze que débute la véritable bijouterie.

[Illustration: Fig. 99.—Bracelets 1 à 3, Frignicourt (Marne). 4, Albâtre (El Amrah). 5, Silex jaune (Abydos). 6, Nacre (El Amrah).]

Le bijou qui présente le plus d’intérêt au point de vue de la variété est la fibule, qui se montre avec l’industrie du bronze et dont l’usage s’est perpétué jusqu’à nos jours; mais avant que la fibule fût connue et dans les pays où jamais elle n’a été en usage, comme l’Égypte, d’autres moyens permettaient d’attacher ensemble deux pans d’étoffe. Dans les sépultures de la première industrie du fer, en Arménie russe, toutes les tombes renferment une grosse épingle; et la chance a voulu que dans l’une de ces sépultures, l’épingle fût encore engagée dans des restes de l’étoffe et entourée du cordon qui la maintenait[173]. L’épingle remplaçait donc commodément la fibule; aussi devons-nous penser que celles qui se rencontrent avec les industries archéolithiques n’avaient pas d’autre destination, soit qu’elles retinssent des peaux, soit qu’elles fussent enfoncées dans les plis d’un vêtement tissé. Plus tardivement encore est venu le bouton, petit morceau de métal muni d’un anneau.

[Note 173: Cf. J. DE MORGAN, XXXVIII, I, Musée de St-Germain.]

En Égypte, comme en Élam, la fibule ne semble pas avoir été d’usage courant même aux temps historiques, on ne la rencontre jamais dans les tombeaux pré-pharaoniques et proto-élamites; et les dépôts de fondation du temple de Chouchinak n’en contenaient aucune. Cependant elle existe à Moughaïr et à Warka, en Chaldée, dans des sépultures qui passent pour être fort anciennes, mais dont la date est très discutable.

Le type primitif de la fibule est celui dit en archet, dans lequel la tige métallique fait tous les frais: repliée sur elle-même, elle compose l’épingle, son arrêt, son ressort et le dos qui, bientôt, prend une importance ornementale. Dès lors la fibule est faite de plusieurs pièces ajustées sur un motif central parfois très compliqué.

Dans le monde méditerranéen oriental, la fibule semble avoir fait son apparition en même temps que le péplos dont elle était le complément indispensable; car ce vêtement féminin, n’étant pas cousu, devait être, sur les deux épaules, retenu par des fibules. Ce bijou ne se montre que vers la fin de l’époque mycénienne, et encore est-il de peu d’usage jusqu’au temps de l’invasion dorienne qui en généralise l’emploi; il est donc permis de penser que le péplos et la fibule sont venus du Nord en Grèce; mais, originairement, la fibule n’était pas spéciale au port du péplos; depuis des temps fort anciens elle était en usage chez les peuples asiatiques du Nord et européens du Centre et de l’Ouest. Elle se montre contemporaine de la plupart des dernières industries du bronze en Italie, comme en Gaule. Dans la Transcaucasie et le Nord-Ouest iranien elle paraît avec le fer. Son absence en Égypte et à Suse vient à l’appui de l’opinion que ce bijou est d’origine asiatique centrale.

Les autres bijoux préhistoriques n’ont qu’un but de parure: ce sont les colliers, les diadèmes, les bracelets, les anneaux de jambes, les bagues, les pendants d’oreilles, les pendeloques et les appliques, pièces métalliques cousues ou fixées à l’aide de crochets sur les vêtements, enfin les ceintures qui, dans certains pays, tenaient en même temps lieu d’armes défensives.

Les plus anciens colliers sont faits de menus objets enfilés; ce sont des perles minérales, de turquoise, de callaïs, calcédoine, agate, cornaline, hématite, d’ambre, etc., des coquilles marines ou fluviales, des graines dures, des grains d’ivoire ou d’os, des perles métalliques, d’or, d’argent, de cuivre ou de fer, suivant les pays et les époques, enfin des grains de verroterie qu’on voit paraître dans l’Europe occidentale aux temps de l’industrie du bronze. En général ces colliers de perles portent au centre, sur la poitrine, soit une amulette, soit un pendentif quelquefois très important, comme le sont les pectoraux égyptiens.

Mais, au temps des métaux, ces pendentifs se multiplient souvent et alternent avec les perles sur tout le pourtour du collier; ils sont faits rarement de pierres, le plus souvent de métal, or, argent, cuivre, plomb, étain, antimoine, etc…

Vient alors le collier métallique rigide, dont le type le plus parfait en même temps que le plus ancien est le torque, très fréquent à toutes les époques et dans presque tous les pays, sauf en Chaldée, en Élam et en Égypte. Il se complique plus tard en s’articulant en son milieu.

Le bracelet, commun à toutes les régions et probablement d’origine fort ancienne, offre des formes très diverses; parfois il est, comme le collier, composé de perles; parfois il est d’une seule pièce et rigide, fait de nacre, de calcaire, de silex même (Égypte), de jayet, d’ivoire, de corne, de pâte, de métal ou de verre. Il se portait suivant les pays au poignet, à la cheville et à l’avant-bras.

La bague ne paraît qu’avec les métaux, dans les débuts et longtemps encore, en certains pays, en Élam entre autres, ce n’est qu’un anneau plus ou moins orné. Ailleurs, dans le monde égéen, par exemple, le chaton prend une grande importance et se couvre de motifs; alors il devient un véritable sceau, et remplace dans les usages courants le cylindre chaldéo-assyrien et le scarabée de l’Égypte qui, durant les temps pharaoniques, n’est pas monté en bague. En Europe occidentale, la bague ne semble pas avoir pris une réelle importance dans la parure avant que se soient répandus les goûts méditerranéens.

L’anneau d’oreilles est aussi ancien que l’industrie des métaux, pour le moins; il se compose tout d’abord d’une simple tige de métal amincie à ses extrémités, puis disposée en cercle; mais bientôt cet anneau se charge, surtout dans le monde hellénique, de pendentifs souvent très importants.

En explorant les sépultures, on rencontre parfois une seule boucle de ce genre, et l’on est tenté de penser que, comme chez certaines populations maritimes de nos pays, on ne portait l’anneau qu’à l’une des oreilles seulement; mais il ne faut pas oublier que parmi les peuples asiatiques il en est beaucoup, aux Indes entre autres, dont les femmes se passent un anneau dans l’une des narines; il se peut que cette pratique ait été en usage dans l’Occident européen et dans beaucoup d’autres régions, aux temps antérieurs à l’Histoire.

Le diadème jouait aussi un grand rôle dans la parure chez les peuples méditerranéens et peut-être de très bonne heure fut-il l’insigne de l’autorité. En Égypte il prit une importance capitale et probablement son usage passa-t-il aux pays helléniques, puis en Italie et en Espagne. L’adoption de la couronne comme emblème de la souveraineté en fut la conséquence.

La ceinture, qui tout d’abord était un simple lien de cuir ou d’étoffe, s’orna vite de motifs métalliques, puis se couvrit tout entière d’une feuille d’or, d’argent ou de bronze; elle devenait dès lors une protection du milieu du corps, et c’est assurément ainsi qu’est venue la pensée de forger des cuirasses couvrant tous les organes essentiels à la vie. Les ceintures métalliques sont nombreuses dans certaines nécropoles de la Transcaucasie, mais on en rencontre également, quoiqu’en petit nombre, dans le monde méditerranéen. C’est de l’Orient septentrional, sans doute, qu’elles sont venues dans nos pays, car on n’en voit ni dans la vallée du Nil, ni dans les pays du Tigre et de l’Euphrate.

Quant aux applications métalliques sur les vêtements, elles varient à l’infini, dans tous les pays; mais c’est surtout le faste asiatique qui en a tiré le plus riche parti, on en rencontre peu de témoins dans nos pays, sauf chez les Mycéniens. Ce sont, en général, de petites feuilles métalliques estampées, des bractéates, percées de trous permettant de les coudre sur les étoffes. L’apogée de ce mode de décoration des vêtements est à Byzance au temps des Basileïs.

Tous les peuples ont apporté dans la fabrication de leurs bijoux non seulement leurs soins, mais leur génie artistique tout entier. Il se sont efforcés d’atteindre l’idéal de leur goût, aussi voit-on varier à l’infini les formes et les motifs ornementaux de la joaillerie. L’ensemble était obtenu par la coulée du métal, ou par son travail au marteau; puis l’ornemaniste s’en emparait et terminait la pièce, soit au burin, soit en y ajoutant des filigranes, et, plus tard, en y incrustant des gemmes.

La gravure, nous l’avons vu, était déjà connue, voire même pratiquée avec grande habileté dans nos pays, dès le temps des Magdaléniens; mais ce ne sont certainement pas les procédés des cavernes qui ont été l’origine des arts du ciseleur et du graveur des civilisations modernes. Tous les peuples de l’Asie les pratiquaient, alors que l’Occident en était encore aux goûts barbares des néolithiques. En Égypte, cependant, tout comme en Chaldée, on ne paraît pas les avoir appliqués au métal dès les débuts de l’industrie du bronze; il semblerait même que, pendant bien des siècles encore, le cuivre n’appelât pas l’attention des artistes, car, ni en Élam, ni dans la vallée du Nil nous ne voyons orner de fines gravures les instruments métalliques. Ce serait à croire que ce goût fût apporté par des peuples qui, en des temps fort anciens, s’installèrent dans l’orient de la Méditerranée, laissant derrière eux, sur le continent, des congénères inspirés par les mêmes goûts artistiques, ou du moins familiarisés avec les mêmes procédés.

Le filigrane, travail beaucoup plus avancé, qui exige la connaissance de la soudure, ne vint que beaucoup plus tard. On le connaissait en Égypte dès une époque très reculée, et sous la XIe dynastie il atteignait une rare perfection. À Suse il figure dans des dépôts de fondation fort anciens, de telle sorte que, sans crainte d’exagération, on peut assurer que ce genre de travail était courant au XXXe siècle avant notre ère, en Chaldée comme dans la vallée du Nil. Ces pays l’ont transmis aux Égéens qui, par la Grèce, l’ont introduit dans l’Europe occidentale et centrale; cependant quelques peuples venus de l’Asie centrale par les steppes de la Russie paraissent l’avoir reçu à une assez basse époque d’ailleurs, lors de leur contact avec l’Iran, en même temps que l’art d’enchâsser les pierres précieuses dans les bijoux et d’émailler la joaillerie, procédé qui n’est qu’une simplification de l’incrustation dans le métal des minéraux colorés ou brillants; mais cette bijouterie compliquée n’est venue chez les peuples du Nord que bien longtemps après que l’Occident eut appris, par les Hellènes et les Étrusques, l’usage du filigrane.

 

TROISIÈME PARTIE

LE DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX

 

CHAPITRE I

LES ARTS CHEZ LES PEUPLES SANS HISTOIRE

 

Dans l’étude des productions de l’art, il convient d’envisager deux éléments distincts: les procédés techniques et les conceptions artistiques, éléments d’ordres complètement différents, mais appelés à s’entr’aider l’un l’autre et à s’influencer mutuellement. La technique est en dépendance des connaissances industrielles du peuple, alors que le goût artistique est une disposition naturelle, spéciale à chacun des groupes humains, faisant partie de leur patrimoine. Les artistes, pour rendre leur pensée, mettent à profit les procédés pratiques résultant du développement industriel de leur nation.

Dans l’un comme dans l’autre de ces deux éléments, les dispositions indigènes sont fréquemment influencées par des apports étrangers, mais le génie de la race n’en demeure pas moins personnel dans l’ensemble de ses productions. C’est ainsi que les Hellènes, bien qu’ayant emprunté à l’Égypte bon nombre de ses idées, ont cependant suivi leurs dispositions ancestrales, sont sortis des règles de l’art asiatique et pharaonique et, en retournant vers la nature seule, ont atteint les sommets de l’art, alors que d’autres peuples, leurs congénères, moins bien doués que les Grecs, sont demeurés inférieurs au point de vue de l’esthétique, tout en ayant reçu de l’étranger les mêmes enseignements.

Avant d’entrer dans l’étude des formes chez les nations diverses, nous dirons quelques mots des procédés employés pour rendre les pensées artistiques, parce qu’il importe de montrer que la production de l’oeuvre a toujours été soumise aux exigences des moyens de l’exécuter. Cette technique a progressé au cours des siècles et chez les diverses nations, en même temps que la culture générale se développait; elle repose tout d’abord sur des moyens fort simples qui vont en se compliquant jusqu’à nos jours et, suivant leur développement, ont permis aux artistes de réaliser plus ou moins complètement leur idéal.

Le dessin, la gravure, la peinture et la sculpture sont les branches principales de l’art. Les trois premières sont liées intimement entre elles; la troisième, bien que reposant également sur le dessin, est cependant indépendante. Il ne manque pas, en effet, de sculpteurs qui, tout en n’étant que de très médiocres dessinateurs, exécutent en relief des oeuvres impeccables.

Le dessin, qu’il soit ornemental ou naturaliste, est inné chez tous les peuples; il se rencontre dans tous les temps et dans toutes les parties du monde, exécuté de manière plus ou moins heureuse, mais toujours par les mêmes procédés; l’artiste en obtient le tracé au moyen de couleurs plus foncées ou plus claires que celle de la surface sur laquelle il travaille; nous le voyons, dès les temps les plus anciens, faire usage du charbon, de l’ocre ou de la craie. Ces couleurs, il les applique soit à sec, soit humides et, dans ce dernier cas, fait ses premiers essais de peinture.

Il semble que dès les époques les plus reculées, tant dans les cavernes que sur les rives du Nil et dans l’Orient méditerranéen, le dessin se soit fait, comme c’est encore l’usage de nos jours, en deux phases: la première, celle de l’esquisse comprenant un tracé vague, à la recherche de la forme, et la seconde, celle du dessin définitif, dérivé de l’esquisse, et rendu à l’aide d’une couleur différente.

La gravure vient ensuite fixer le dessin définitif; elle y parvient en creusant le trait au moyen du burin, que l’instrument soit fait de pierre ou de métal. De la gravure découle la sculpture en bas-relief, qui n’a pour but que de donner l’impression des reliefs le plus souvent très atténués, il est vrai, mais suffisants pour la satisfaction de l’oeil et de l’esprit.

La peinture est un autre moyen de rendre les reliefs, mais dans les arts primitifs elle ne joue pas encore ce rôle et se borne à traduire par des «à plat» la couleur de l’objet; c’est, en effet, tardivement seulement que l’artiste a songé à figurer les ombres, et, par suite, à donner à sa création un relief apparent. Jadis, en Grèce, en Égypte, la couleur était appliquée aux bas-reliefs et aux statues; les représentations qui couvrent les murailles des mastabas pharaoniques, les statues elles-mêmes étaient peintes de couleurs conventionnelles, se rapprochant le plus possible de celles de la nature, et la matière dont étaient faites ces sculptures ne jouait de rôle que par sa dureté plus ou moins grande, et, par suite, par la conservation plus ou moins longue qu’elle assurait à l’image. La gravure des dessins, dans les cavernes, semble avoir été exécutée dans le même esprit, pour lutter contre l’altération. Chez les Hellènes, comme en Égypte, les bas-reliefs, les statues et les motifs architecturaux étaient revêtus de couleurs.

Avec l’arrivée des métaux, les procédés de figuration se développent. Le burin joue dès lors le principal rôle; bijoux, armes et ceintures de bronze, ustensiles divers sont gravés à la pointe et la statuaire, très grossière dans les temps des industries de la pierre, prend son essor dans quelques pays. Les formes générales des instruments et des figurines de métal s’obtiennent aisément par la fonte, puis les objets sont ciselés et gravés quand il y a lieu.

On conçoit sans peine combien était ardu le travail des matières dures, alors que l’homme ne disposait encore que d’outils de pierre. Les troglodytes sciaient les blocs d’ivoire, les os et la corne, et c’est ainsi que la matière, se dégrossissant, présentait les formes d’ensemble du sujet. Le travail s’achevait au moyen de racloirs, de burins et de polissoirs. Mais quand vint le ciseau métallique, non seulement le travail fut plus rapide, mais le sculpteur eut toutes les facilités pour rendre son outil docile à ses volontés.

Aux matières dures sur lesquelles l’artiste exerçait son talent vinrent plus tard se joindre celles dont la plasticité permettait le modelage; l’invention de la céramique lui fournit un nouveau moyen puissant de rendre sa pensée.

Du jour que l’homme connut le feu, il s’est trouvé à même de découvrir l’industrie céramique; l’argile durcie par son foyer lui enseignait que la terre une fois cuite ne se délite plus sous l’action de l’eau. Cependant, nous l’avons vu, ce n’est qu’aux temps de la culture mésolithique que la poterie entre réellement dans les usages, bien qu’elle ait été déjà connue des Magdaléniens de la Belgique.

Ces premiers essais céramiques sont extrêmement grossiers, si nous en jugeons par les fragments qui nous sont parvenus des cavernes voisines de Liège; mais le principe était découvert et appliqué. Avec le Campignien, nous nous trouvons en présence d’une fabrication plus raisonnée: les nombreux tessons qu’on rencontre dans les fonds de cabanes de la vallée de la Bresle sont, parfois, en terre fine et bien choisie, le plus souvent en pâte grossière, et, très fréquemment, les uns comme les autres sont ornés de dessins géométriques incisés. L’emploi du tour est encore inconnu à cette époque; il n’apparaîtra que plus tard, avec la pierre polie et dans certains pays seulement.

Dans l’étude de la poterie, il y a lieu de distinguer entre trois éléments nettement séparés, indépendants les uns des autres, mais dont l’ensemble constitue l’art céramique que ce soit dans ses produits les plus perfectionnés, ou dans ceux les plus grossiers, éléments susceptibles chacun de nombreuses variations; aussi l’étude générale de la poterie est-elle extrêmement compliquée.

Tout d’abord il convient d’envisager la technique de la fabrication du vase, la matière plastique dont il est fait, la préparation de la pâte et le degré de cuisson, car les poteries peuvent être durcies près du feu, cuites au four, ou vitrifiées à une température élevée.

Puis vient la décoration qui, elle-même, se compose de la technique et de l’art. La technique comprend les procédés de dessin, les engobes, les émaux, et ces moyens, très nombreux, suivent en général, dans un même pays, une filiation en rapport avec le progrès des industries diverses. Quant à la forme même de l’ornementation, elle dépend des goûts des peuples, se modèle sur leur art, traduisant par des moyens spéciaux les conceptions esthétiques de l’époque et de la région.

Durant toute la période préhistorique, dans les pays divers, les procédés techniques de l’ornementation des vases sont, dans l’ordre général de leur apparition: l’incision, avec ou sans remplissage des creux par une pâte blanche ou colorée, le lissage de la pâte du vase elle-même ou d’une engobe argileuse le recouvrant, l’estampillage, le moulage, l’addition d’ornements en relief, la peinture à froid, les couleurs étant mélangées avec un corps gras ou de la colle, et la peinture fixe obtenue par fusion au feu des couleurs appliquées sur la pâte crue ou déjà cuite, enfin l’émail. À ces procédés, tous en usage en divers temps et divers pays aux époques préhistoriques, sont venus se joindre aujourd’hui, grâce aux découvertes récentes, un très grand nombre de moyens dont il n’y a pas lieu de parler au point de vue de la préhistoire. On doit observer cependant que la porcelaine à pâte dure était inconnue, que certaines couleurs telles que le bleu, le vert, le violet n’étaient pas en usage et que les pâtes anciennes, sauf de très rares exceptions, sont toujours naturelles, c’est-à-dire sans mélange intime de matières colorantes. La couleur est donc le plus souvent superficielle; on l’obtenait au moyen des minéraux, du fer et du manganèse seulement. Les Égyptiens ont, de très bonne heure, découvert la porcelaine; mais ils l’employaient en pâte tendre couverte d’une engobe qui se vitrifiait à basse température; ce procédé se retrouve dans les poteries très anciennes de la Chine. En Élam et en Chaldée l’usage de l’engobe vitrifiée se montre dès le temps de Naram-Sin et se poursuit jusqu’aux époques Sassanide et Arabe.

Quelquefois, mais très rarement, les potiers ont incrusté leurs vases de minéraux brillants ou transparents avant ou après la cuisson. Certains vases de l’industrie du fer, en Arménie russe, portent à leur fond un éclat d’obsidienne transparente fixé dans l’argile molle et passé au feu avec la pâte.

Dans les temps les plus anciens, le potier ne poursuivant qu’un but utilitaire, la forme du vase est voulue par l’usage auquel ce récipient était destiné. Aussi ne rencontrons-nous que peu de variétés dans les profils des céramiques primitives, et ces variétés sont-elles nées spontanément dans tous les pays. Mais peu à peu les goûts s’affinant d’une manière indépendante chez les divers peuples, on voit paraître des caractères régionaux, aussi bien dans les formes que dans les motifs ornementaux. Puis, quelques centres plus favorables au progrès, plus développés que les pays qui les avoisinent, influencent les goûts des peuplades demeurées en retard et, des progrès locaux accrus des influences extérieures, résulte bientôt une si grande variété d’écoles céramiques, qu’il serait impossible de les passer toutes en revue, même sommairement, sans sortir du cadre qui nous est tracé. Nous ne parlerons donc que des plus dignes d’intérêt, soit par leur ancienneté, soit par l’importance de leurs caractères.

C’est donc au temps de l’industrie mésolithique que, pratiquement, apparaît la poterie et, dès ses débuts, elle porte des ornementations incisées suivant les vieux principes appliqués à l’os dès les temps de la culture archéolitique: mais dans la pâte molle l’oeuvre est aisée, la pointe entaille profondément l’argile et, pour donner plus d’importance au dessin, on remplit souvent les incisions d’une pâte colorée ou blanche.

Forcément le maniement de la glaise molle donne à l’artiste l’idée de façonner des figurines, et le modelage prend naissance. L’apparition du métal lui donne une plus grande importance encore. On modèle la cire, et bientôt on fond des statuettes à «cire perdue»; on fait des moules dans lesquels il suffit de presser de l’argile molle pour obtenir, en grand nombre, des figurines: c’est ainsi qu’en Chaldée et dans l’Élam, en Égypte se fabriquaient les ex-voto, les pendeloques, les statuettes divines et funéraires.

Mais, dans quelques pays, dans la vallée du Nil, en Susiane, en Syrie, dans l’Orient méditerranéen, aux décors incisés de la céramique, on ajoute la peinture avant ou après cuisson de la pâte: c’est ainsi que naquit cet art très spécial qui, chez les Grecs et les Italiotes, atteignit une si grande perfection technique et artistique. Peu à peu ces procédés gagnèrent l’Europe centrale et occidentale; mais là, pendant longtemps encore, la peinture, très grossière, ne fut qu’un complément de l’ornementation ciselée.

Bien loin de nos pays, dans les deux Amériques, la peinture céramique était également née dans des foyers spéciaux; le Mexique et le Pérou excellèrent dans cet art.

À l’origine de toutes les civilisations métallurgiques, le métal ne fut que fondu et martelé, travaillé au repoussé ou buriné, embouti, et les diverses pièces d’un même objet étaient reliées entre elles au moyen de chevilles et de rivets; ce n’est que très tardivement qu’apparut la soudure; à une époque que nous ne saurions préciser, on l’employa pour le bronze et pour l’or; alors, dans la bijouterie parut le filigrane dont les joyaux égyptiens de la XIIe dynastie et de l’Élam nous fournissent de très remarquables et très anciens exemples. Les Grecs et les Étrusques ont tiré de ces procédés des oeuvres incomparables longtemps après leur apparition chez les Orientaux, le filigrane se montre dans les pays du Nord, en Scandinavie, chez les tribus germaniques, et, chez ces peuples il constitue même la base de la technique dans la bijouterie.

Cet aperçu sommaire permet de se rendre compte de l’évolution qui s’est produite dans les moyens à la disposition de l’homme pour traduire ses conceptions artistiques. Cependant il y a lieu d’observer que certains peuples ne disposant que de procédés techniques très primitifs, n’en ont pas moins laissé des oeuvres très remarquables dénotant un goût très pur et une grande sûreté d’observation de la nature, alors que d’autres hommes, bien que secondés par des moyens très supérieurs, sont toujours demeurés dans la médiocrité quant à leurs vues esthétiques. La technique, bien que jouant un grand rôle, n’a donc pas eu d’influence décisive sur le développement des arts; ce sont les aptitudes des divers groupes humains qui ont créé les différentes écoles artistiques capables d’avenir.

Cette constatation faite, nous passerons en revue les diverses manifestations de l’esprit esthétique, en les rangeant d’après les époques auxquelles elles se sont produites et suivant leurs milieux, en montrant les caractères de chacune d’entre elles et, autant que faire se peut, la valeur des influences étrangères dans chacune des écoles. Dans une semblable étude, les arts céramiques doivent être confondus avec les autres produits du goût; car ils obéissent aux mêmes inspirations, et ne diffèrent que par la nature des matières ornées et par les procédés techniques du dessin. Aussi, contrairement à ce dont sont coutumiers tous les ouvrages sur ces sujets, ne ferons-nous pas de distinction de chapitre, et traiterons-nous en même temps de tous les produits artistiques, qu’ils soient céramiques ou autres. Toutefois nous serons obligés de parler souvent encore de la technique, en raison de l’influence qu’elle a exercée sur le travail des artistes.

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