L'Humanité préhistorique
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Qu’une découverte se soit propagée dans les pays aptes à son application, cela n’a rien qui puisse surprendre; il ne faut cependant pas accorder à cette puissance d’expansion plus de force qu’elle ne pouvait avoir, alors que les communications entre pays éloignés les uns des autres étaient si difficiles, souvent même impossibles, et que les besoins n’étaient pas en même temps semblables dans les diverses régions.
Il convient donc de ne pas accorder aux nombreuses classifications proposées une importance mondiale, mais d’en considérer les termes comme exprimant un état industriel local, d’aire variable, il est vrai, mais toujours limitée. Rien ne prouve, dans bien des cas, que les diverses industries de même type ont été partout contemporaines et, afin d’éviter toute confusion, pour ne pas faire supposer une généralisation que rien n’autorise, il est utile de joindre à la désignation du type, acheuléen, moustiérien, magdalénien, etc., un nom géographique permettant de le localiser, ce nom pouvant d’ailleurs exprimer de vastes étendues, au cas où le synchronisme serait établi par d’indiscutables preuves tirées de la stratigraphie, mais non pas de la paléontologie seulement; car, au cours des oscillations glaciaires, entre autres, les animaux ont certainement changé d’habitat, sans que forcément l’homme les ait suivis dans leurs migrations.
L’inégalité de l’état de conservation des industries primitives dans les différentes stations cause de grandes difficultés, quand il importe d’établir des comparaisons. Les alluvions ne nous livrent que les instruments de pierre, de même que les stations en plein air; mais nous ne savons pas de quoi se composait le mobilier accompagnant les types chelléen, acheuléen et moustiérien du nord de la France. On se base, pour établir leur succession, sur la position relative des couches alluviales. Or nous ne pouvons pas affirmer que ces courants successifs ont suivi le même chemin et par conséquent lavé des stations elles-mêmes successives; peut-être bien que, parcourant des districts différents avant d’en arriver à superposer leurs apports, ils ont simplement entraîné des silex taillés contemporains, mais de stations diverses, appartenant à plusieurs types industriels; les superpositions dans les alluvions de Gafsa, en Tunisie, sont probantes à cet égard[60].
[Note 60: J. DE MORGAN, Sur l’incertitude de la chronologie relative des faits préhistoriques; VI, 1907, 380-383.]
Si nous avons, dans les pages qui précèdent, appelé plus spécialement l’attention sur les incertitudes très nombreuses qu’on rencontre dans la documentation sur laquelle est basée l’étude des industries préhistoriques, c’est que, ces sortes de recherches étant très répandues, il paraît sans cesse des travaux dans lesquels les auteurs se laissent entraîner à émettre une foule d’hypothèses qui souvent n’ont rien de scientifique. De réels progrès se font, il est vrai, chaque jour; mais il ne faudrait pas croire que nos connaissances sur la question puissent autoriser déjà l’établissement d’une chronologie relative analogue à celle que nous possédons en géologie. Les diverses formations de l’écorce terrestre étant successives, les difficultés géologiques résident uniquement dans la recherche des synchronismes.
Il n’en peut pas être de même en préhistoire, car l’évolution de l’humanité vers le progrès diffère suivant les lieux aussi bien que suivant les temps et suivant les facultés de l’homme. Ce n’est qu’en multipliant à l’infini les observations qu’on établira des provinces préhistoriques, répondant à chacun des stages industriels; mais, pour ce faire, il est nécessaire que tous les pays du monde soient étudiés avec autant de soin que l’ont été les régions occidentales et centrales de l’Europe, tâche immense qui exigera beaucoup de temps d’efforts. Ramasser des pierres taillées est un agréable passe-temps auquel se livrent des milliers de collectionneurs, mais relever les observations capables de nous instruire quant à la date relative des industries est l’oeuvre du petit nombre, exige des connaissances multiples que ne possèdent pas la plupart des amateurs de cailloux taillés.
PREMIÈRE PARTIE
L’ÉVOLUTION DES INDUSTRIES
CHAPITRE PREMIER
L’INDUSTRIE PALÉOLITHIQUE
Les éolithes.—Alors que, par son développement cérébral, l’homme était encore voisin de l’animal, il songeait déjà certainement aux moyens de munir son bras d’une arme capable d’accroître ses forces d’attaque et de défense et, peu à peu, la pensée lui vint d’adapter à ses besoins les armes que lui fournissait le milieu dans lequel il vivait; il usa d’une branche d’arbre, la cassant à la longueur convenable pour sa taille, et, en dégrossissant la pierre, en la rendant tranchante, il créa ces outils grossiers pour lesquels on a proposé le nom d’éolithes; mais ces instruments primitifs présentent de telles ressemblances avec les «jeux de la nature» que, bien qu’on ne puisse mettre en doute leur existence, nous ne les pouvons distinguer avec sûreté des pierres éclatées par les forces naturelles. Certains archéologues ont cru pouvoir affirmer que ces outils primitifs étaient en usage durant l’époque tertiaire. L’abbé Bourgeois, en 1867, pensa voir une taille intentionnelle sur des silex (_fig_. 7, nos 1, 2 et 2_a_) appartenant au niveau aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher); en 1871, le géologue portugais Carlos Reibero en signalait d’autres dans les couches plus anciennes d’Otta (_fig_. 7, nos 3 et 3_a_) (vallée du Tage); et G. et A. de Mortillet, dans leur Musée préhistorique[61], figurent des éolithes de Puy-Courny, près d’Aurillac (_fig. 7_, nos 4 et 4_a_), instruments qui appartiendraient au Miocène et seraient comme ceux de Thenay et d’Otta nettement tertiaires; tout dernièrement des fouilles pratiquées à Ipswich, en Angleterre, ont donné des résultats analogues, mais quelque peu plus probants au dire des savants qui ont assisté aux recherches.
[Note 61: 2° édit., pl. IV.]
Le plus grand défenseur des éolithes tertiaires a été le géologue belge A. Rutot[62], qui non seulement les considérait comme représentant les premiers essais de l’homme dans la taille du silex, mais pensait qu’ils constituaient une industrie spéciale qui, débutant dans le Pliocène, se serait continuée jusqu’aux temps modernes parallèlement aux autres industries de la pierre (_fig. 7_, nos 5 et 6). Aucun fait cependant n’est venu confirmer cette hypothèse; bien au contraire, M. Boule, professeur au Muséum de Paris, a péremptoirement démontré[63] que les malaxeurs industriels de Guerville, près de Mantes, en mélangeant des argiles et des craies pour la fabrication du ciment, fabriquent des éolithes en tout semblables aux échantillons de M. Rutot, et que, par suite, les actions naturelles sont amplement suffisantes pour produire ce que l’on a considéré comme des retouches intentionnelles.
[Note 62: VII (1907), VIII, 283; et Bull. Soc. belge géol. (1907), XXI, 211.]
[Note 63: M. BOULE, L’origine des éolithes; VI (1905), 263.]
Il n’en est pas moins vrai que nous ne pouvons nier les probabilités de l’existence d’une industrie très inférieure à celle du type paléolithique, ainsi que de la vie de l’homme vers les derniers temps du tertiaire. Malheureusement nous ne connaissons que bien peu de chose des dépôts terrestres laissés sur les continents durant les périodes miocène et pliocène; presque tous ont été lavés par les eaux lors des grandes inondations quaternaires et d’autres se sont abîmés dans les mers avec les continents qui les portaient: or c’est seulement parmi l’humus de ces époques que peuvent se rencontrer, dans des conditions probantes, les vestiges de l’homme et de ses industries.
[Illustration: Fig. 7—_Éolithes_. 1, 2 et 2_a_, Thenay (Loir-et-Cher).—3 et 3_a_, Otta (Portugal)—4 et 4_a_, Puy-Courny.—5 et 6, Belgique.]
Le type chelléen.—Les plus anciens instruments, manifestement taillés par la main de l’homme, dont la connaissance nous soit parvenue, sont des silex en forme d’amande, grossièrement éclatés par percussion sur leurs deux faces, terminés en pointe à l’une de leurs extrémités, arrondis à l’autre et légèrement renflés en leur milieu. Ils différent de dimensions et souvent aussi de forme générale, sont plus ou moins allongés, plus ou moins arrondis: leur taille est très variable, cependant ils présentent le plus souvent une longueur oscillant entre dix et quinze centimètres. C’est à Abbeville et à Amiens, dans le département de la Somme, puis à Chelles, dans la Seine-et-Marne[64], au milieu d’alluvions quaternaires, que ces instruments ont été rencontrés pour la première fois (_fig. 8_, nos 1, 1_a_ et b, n° 2); puis on a signalé leur présence dans les alluvions du nord de la France, de là Belgique, à Taubach[65], en Saxe-Weimar, dans les grottes de Grimaldi[66], près de Menton et en maintes autres localités de l’Occident européen; cependant en Saxe comme en Provence les coups de poing sont plutôt de type acheuléen.
[Note 64: Cf. D’ACY, I (1891), 348; P. CAPITAN, XII (1900), 55.]
[Note 65: Cf. KLAATSCH, XLIX, II, 269; S. REINACH, VI (1897), 53.]
[Note 66: Cf. M. BOULE, VI (1906), 257; J. DÉCHELETTE, XXVI (1908), I, 78.]
Dans presque tous ces gisements, l’instrument typique, dit chelléen, se trouve mélangé avec des éclats de forme indéterminée avec ou sans retouches, et avec d’autres retaillés sur une seule face seulement, dont les archéologues ont fait le type dit moustiérien. En général, tout cet outillage de pierre est d’un travail fort grossier, spécialement dans les régions où, comme dans le midi de la France et de la Saxe, les matériaux dont l’homme pouvait disposer, les quartzites, les grès, les quartz, etc., ne s’éclatent pas aussi aisément que le silex.
Sauf dans quelques grottes, les instruments de type chelléen ont toujours été trouvés remaniés dans des alluvions dont l’âge relatif est indiqué par la présence d’ossements fossiles. À Chelles, ils se rencontrent avec des restes d’Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki, Trongotherium, Ursus speloeus, Hippopotamas amphibius, Hyæna spelæa et d’équidés voisins du cheval tertiaire, l’Equus Stenonis, alors que, dans les alluvions des environs d’Abbeville[67], à ces espèces viennent s’ajouter Elephas meridionalis, E. primigenius, Hippopotamus major, Sus scropha, Cervus Belgrandi, Bison priscus et quelques autres grands vertébrés.
[Note 67: D’AULT DU MESNIL, VIII, (1906), 284.]
[Illustration: Fig. 8—Instruments chelléens (Chelles).]
Nous pouvons donc nous faire une idée assez exacte des conditions naturelles dans lesquelles vivaient ces hommes primitifs. La flore de cette époque nous est révélée par les tufs de la Cellesous-Moret (Seine-et-Marne) qui souvent contiennent des empreintes végétales; on y rencontre l’arbre de Judée, le figuier, le laurier des Canaries, le buis, le fusain à larges feuilles, espèces qui correspondent à un climat doux et humide, plus tempéré que celui dont, aujourd’hui, jouit le bassin de la Seine.
Ces observations s’appliquent toutes à une même région, district de peu d’étendue, puisqu’il ne comprend que trois ou quatre départements limitrophes: mais si nous nous éloignons de sept au huit cents kilomètres vers l’est, en conservant à peu de chose près la même latitude, nous rencontrons, en Saxe, une faune et une flore quelque peu différentes. Là, au milieu des forêts de conifères, de bouleaux et de lauriers, vivaient: Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki, Bos priscus, Hyæna spelæa, de nos régions, mais aussi Ursus arctos, Sus antiquus, Equus caballus, Cervus euryceros, Cervus capreolus, Castor fiber, et des capridés d’espèce indéterminée. Le climat de la Saxe était donc alors moins chaud que celui de la France, si nous admettons le synchronisme des dépôts du bassin de la Seine avec ceux de l’Europe centrale.
À Menton, les conditions climatériques étaient également quelque peu différentes; car on rencontre, dans le remplissage des grottes, des restes d’Ursus arctos, animal qui ne semble pas avoir existé dans nos pays septentrionaux à cette époque. Nous trouvons aussi en Provence orientale Elephas antiquus et Rhinoceros Mercki.
Quelle que soit la nature des gisements, nous ne connaissons rien de l’industrie chelléenne, en dehors de l’outillage de pierre; aucun instrument d’os ou d’ivoire n’est parvenu jusqu’à nous, l’incertitude plane même sur l’existence réelle du chelléen comme industrie spéciale. Nous avons vu que le type de Chelles est presque partout associé à des formes dites moustiériennes, instruments longtemps considérés comme étant typiques d’une industrie quaternaire plus récente et plus avancée. D’autre part, l’instrument chelléen renferme tous les principes de la hache acheuléenne ou «coup de poing» de G. de Mortillet; il est donc naturel de penser que si les Chelléens se sont contentés d’un instrument grossier, c’est que le besoin d’outils de taille plus soignée ne se faisait pas sentir pour eux, mais qu’ils étaient parfaitement aptes à façonner des instruments plus perfectionnés.
Type acheuléen.—L’industrie acheuléenne[68] n’est autre qu’un cas particulier de l’industrie chelléenne, probablement voulu par des circonstances dont les détails nous échappent; mais si elle fut causée par des changements locaux ou par des modifications climatériques d’ordre plus étendu ayant amené de nouveaux besoins, nous l’ignorons encore. Si nous en jugeons par les données paléontologiques, à la faune interglaciaire, chaude ou tempérée correspondant au type chelléen, aurait succédé, dans nos pays, un refroidissement très sensible, et c’est peut-être à ce changement de la température que serait dû l’usage prépondérant d’instruments de même forme que ceux de Chelles, mais d’un travail plus soigné. Il semble d’ailleurs que ces deux instruments n’étaient pas taillés pour le même usage: alors que le coup de poing chelléen était destiné à frapper, la hache acheuléenne était conçue de telle sorte qu’elle fût en même temps apte à trancher et à frapper. Les instruments de type moustiérien qui, en abondance, accompagnent le type chelléen dans les alluvions comme dans les cavernes, prouvent que si les Chelléens ne taillaient pas leurs coups de poing avec plus de finesse, c’est qu’ils n’en éprouvaient pas le besoin.
[Note 68: D’après le nom de Saint-Acheul, faubourg d’Amiens, où il existe d’importants gisements d’instruments de ce type.]
L’instrument acheuléen (_fig. 9_, nos 1, 2 et 3) est, en général, plus léger que celui de Chelles et ses formes sont plus variées; il en est de lancéolés, d’allongés d’une manière démesurée, au point de les faire prendre pour des poignards; d’autres sont elliptiques, arrondis même, discoïdes (_fig. 9_, n°4). Ces diverses formes sont certainement intentionnelles; mais nous ne connaissons pas les causes de leur choix[69].
[Note 69: L. Capitan distingue huit types d’instruments. Cf. Les divers instruments chelléens et acheuléens, XIII (1900), 61.]
On a longtemps discuté sur le mode d’emploi du coup de poing. Se basant sur ce fait que certaines peuplades sauvages qui en font encore usage l’emploient sans emmanchement, garnissant seulement le talon (la partie ronde) d’une sorte de résine, afin de protéger la paume de la main, G. de Mortillet a pensé qu’ils étaient tenus directement et sans manche; d’autres archéologues, au contraire, ont cherché à reconstituer leur mode d’emmanchement; somme toute, il est à penser que ces outils étaient employés de diverses manières. Cependant il semble certain que c’est par la pointe et par les côtés tranchants seulement qu’ils «travaillaient»; car, parmi ces instruments, ceux dont la taille est quelque peu négligée sont toujours inachevés au talon où, parfois, se montre encore la gangue qui couvrait entièrement la surface du rognon avant sa taille (_Cf. fig. 8_, n° 2); jamais ils ne sont négligés à la pointe.
On s’est également demandé si l’ouvrier recherchait le silex dans son site originel, c’est-à-dire dans les couches qui avaient assisté à sa formation, ou s’il employait les galets alluviaux. Des milliers de spécimens de ces outils font penser que la provenance de la matière ne présentait aucune importance[70]. Ce n’est que plus tard, lors de l’apparition de l’industrie néolithique, alors que la taille du silex était devenue un véritable art, que les tailleurs de silex sont allés chercher leur matière dans les couches géologiques elles-mêmes.
[Note 70: Cependant H. BREUIL (_in. lit_. 10 janv. 1923), est d’avis qu’il est impossible d’obtenir de beaux outils du paléolithique inférieur et du paléolithique supérieur (archéolithique) en utilisant de simples galets, qu’il faut admettre qu’il existait dès ces époques de véritables extractions du silex.]
Dans les alluvions du nord de la France, à Saint-Acheul comme à Abbeville, les types industriels divers, chelléen, acheuléén et moustiérien (_fig. 9_, n° 5) se montrent parfois successivement[71], marquant la prédominance des trois formes dans les diverses couches; cependant, à la base des niveaux dits acheuléens, M. Commont a découvert à Saint-Acheul, en 1905, un atelier encore en place, renfermant une masse considérable d’éclats de débitage, un grand nombre de nucleus et d’instruments divers, des percuteurs, des enclumes, des racloirs, grattoirs, pointes, lames et coups de poing.
[Note 71: Cf. COMMONT, III (1905) 202 et VIII (1906), 228, (1907), 14.]
[Illustration: Fig. 9.—Instruments de type acheuléen (St-Acheul).]
Jadis on considérait les trois «époques» des alluvions comme parfaitement distinctes et caractérisées par des industries passant de l’une à l’autre; mais voici que déjà ces théories absolues s’effritent dans notre propre pays, et l’on admet généralement que la «période» moustiérienne des provinces méridionales est synchronique de l’Acheuléen supérieur de la Picardie[72].
[Note 72: OBERMAIER, Beitrage zur Kenntniss des Quartars in den Pyrenäen, XIII (1906), IV, 306.]
Dans le bassin de la Garonne, où le silex fait défaut, ce sont les quartzites qui le remplacent; il en résulte une industrie grossière qu’on rencontre d’ailleurs dans un très grand nombre d’autres régions (_fig. 10_) et qui, au premier aspect, semblerait être plus archaïque que celle du nord. Cependant la présence d’Elephas primigenius, Rhinoceros lichorhinus et Felis speloea, et d’autres espèces encore, indique les concordances et les discordances chronologiques[73]. Dans la Vienne et les Charentes, au contraire, les matières se prêtant à la taille, les instruments des mêmes industries montrent une finesse de travail et une régularité de contours des plus remarquables.
[Note 73: Cf. E. CARTAILHAC. VI (1891), 1; OBERMAIER op, c., 305.]
[Illustration: Fig. 10.—Instruments de type chelléen (Lac Karar, Algérie).]
Comme toujours, les alluvions peuvent laisser planer des doutes quant à l’âge relatif de ces industries qu’elles ne présentent que rarement complètes et accompagnés de témoins paléontologiques, ces restes pouvant avoir été remaniées de dépôts quelque peu antérieurs aux instruments qu’ils renferment. La station du Garret, dans la commune de Villefranche (Rhône), présente un exemple frappant de ces mélanges[74].
[Note 74: Cf. XXVI, 107.]
Sous ce rapport, les cavernes offrent bien plus de sécurité; or il se trouve en Dordogne, dans la commune de Tayac, un gisement de la plus haute importance, celui de la caverne de la Micoque, qui, exploré méthodiquement à partir de 1896, par MM. Chauvet et Rivière[75], a fourni sur l’industrie acheuléenne, dans le centre de la France, les renseignements les plus précieux.
[Note 75: Le gisement quaternaire de la Micoque, XIV, 24 août 1896; La station quaternaire de la Micoque, XIII, Saint-Étienne (1897), II, 697; L. CAPITAN, La station acheuléenne de la Micoque, VIII (1896), 406; id., I (1896), 527.]
[Illustration: Fig. 11.—Instruments de type acheuléen (Tunisie).]
L’assise supérieure du gisement se compose d’une brèche peu compacte, renfermant d’innombrables restes très fragmentés d’un équidé, mélangés avec des silex taillés, coups de poing acheuléens atteignant parfois de grandes dimensions, parfois très petits (4 centimètres), presque toujours d’une exécution très soignée et, en beaucoup plus grand nombre, des éclats et des pointes, des racloirs, des disques, du type moustiérien le plus pur.
Ainsi dans nos pays eux-mêmes de l’Occident européen, les classifications par «âges» des divers types industriels de la pierre, proposées au début des études préhistoriques, perdent peu à peu de leur valeur, même locale, et l’homme de la période quaternaire se montre à nous comme possédant en même temps la connaissance des trois types, en faisant usage suivant les besoins spéciaux déterminés par les conditions climatériques et géographiques. C’est là cette étape de la civilisation que nous désignons sous le nom général de paléolithique, terme auquel nous sommes loin d’attacher une valeur chronologique générale; et nous excluons du paléolithique des auteurs les industries contemporaines des derniers temps glaciaires, industries très spéciales, mais qui, cependant, semblent être les filles de celles dont nous venons de parler.
Dans nos pays, l’industrie paléolithique semble avoir été d’assez longue durée et, pendant ce temps, il s’est bien certainement produit des progrès, des améliorations dans l’outillage; mais, d’après la documentation dont nous disposons pour ces temps, il ne nous est pas permis d’établir une classification solidement basée. Les premiers préhistoriens s’étaient trop hâtés de conclure à des divisions dont on ne saurait plus aujourd’hui admettre l’existence.
Mais ce n’est pas seulement dans l’occident de l’Europe que l’industrie paléolithique a été florissante; elle semble être née et s’être développée dans bien des régions. Nous disons née, parce qu’il n’est pas admissible que, partie d’un foyer unique, elle ait rayonné sur des pays aussi éloignés les uns des autres, franchi les mers, les déserts, les hautes montagnes.
[Illustration: Fig. 12.—Instrument de type acheuléen (Hte-Égypte).]
Les instruments paléolithiques du type chelléen et acheuléen ont été rencontrés, soit dans les alluvions quaternaires, soit dans les cavernes, soit à la surface du sol, en France, en Belgique, dans le sud de l’Angleterre, en Espagne, en Algérie, en Tunisie (_fig. 11_), en Italie, dans l’Allemagne méridionale, en Hongrie[76], en Égypte (_fig. 12_), dans le désert central africain, au Cap de Bonne-Espérance, en Syrie, dans le désert syro-arabique, en Palestine, aux Indes, dans le Somal (_fig. 13_), en Amérique du Nord (_fig. 14_)[77], au Mexique; ils sont encore en usage en Océanie, chez certaines peuplades. Leur présence est douteuse en Grèce, en Sicile, à Malte et en Sibérie[78]. Ils font défaut en Scandinavie, en Écosse, en Irlande, dans le nord de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Russie, en Suisse, au Tyrol, dans les plateaux de l’Arménie, de l’Iran, du Tibet, de la Mongolie, en Chaldée, au nord de l’Amérique septentrionale, c’est-à-dire dans tous les pays inhabitables à l’époque glaciaire ou qui, en ces temps, n’étaient pas encore sortis des eaux. Cette industrie a donc été sinon universelle, du moins très répandue, certainement à des époques diverses, parce qu’elle répondait aux mêmes besoins et qu’elle utilisait les mêmes matériaux. Partout elle présente, à peu de chose près, les mêmes caractères. Par les cavernes de Grimaldi et de la Micoque, par les ateliers en plein air de la Tunisie[79], de l’Égypte et du Somal[80], nous savons que les hommes connaissaient alors le feu, qu’ils vivaient de la chasse et probablement aussi de la pêche. C’est là tout ce qu’il est permis de dire sur ces populations primitives.
[Illustration: Fig. 13.—Instruments de type chelléen et acheuléen (Somal).]
[Note 76: Ces instruments sont très discutés. Cf. DÉCHELETTE, op. c., 90. Note 1.]
[Note 77: Seul le gisement de Trenton (New Jersey) [TH. WILSON, XII (1900), 149] est considéré comme d’époque quaternaire (Cf. XL, 596).]
[Note 78: Pour la bibliographie relative à tous ces pays, voir XXXVII, 110 sq.]
[Note 79: Cf. ibid., 112.]
[Note 80: Cf. H.-O. FORBES XV (janvier 1900), II, nos 3 et 4.]
[Illustration: Fig 14.—Instruments de type chelléen et acheuléen (Amérique du Nord).]
Le type moustiérien.—L’industrie dite moustiérienne, dont nous venons d’ailleurs d’entretenir le lecteur (_fig. 15_, nos 1 à 3), tire son nom de la station du Moustier[81], dans la commune de Peyrac, au département de la Dordogne; là se trouve une vaste caverne qui pour la première fois en 1863 a été explorée par Lartet et Christy.
[Note 81: Pour la bibliographie, cf. LIX, 181, note 3.]
Nous avons vu plus haut que la taille des silex dits moustiériens remonte, dans nos pays, aux temps chelléens, c’est-à-dire qu’elle est contemporaine des plus anciennes traces certaines de l’homme parvenues à notre connaissance: toutefois ces instruments semblent n’avoir été que d’un usage secondaire, alors que le coup de poing chelléen ou acheuléen constituait l’outil principal. Au Moustier, et dans un grand nombre de cavernes de la Vézère, au contraire, l’usage du coup de poing devient rare, et la prédominance est aux instruments formés d’un large éclat retouché sur une face seulement.
Le grand développement du type moustiérien dans nos régions correspond à une phase climatérique froide et humide. Déjà nous avons vu que, lors de la prédominance du coup de poing acheuléen dans l’outillage, la température moyenne s’était de beaucoup abaissée. Ce refroidissement se continuant, la faune se modifia et, par les ossements dont la caverne de la Madelaine est encombrée, ainsi que toutes celles qui furent habitées à cette époque, nous constatons l’existence, dans la région, du mammouth, du Rhinoceros tichorhinus, de l’Ursus ferox, du Cervus megaceros, espèces caractéristiques de ces temps, auxquelles se joignaient le lion, l’hyène, le léopard, le renne, le glouton, le renard bleu, le boeuf musqué, le bouquetin, le chamois, la marmotte. La transition entre les deux faunes, d’ailleurs, s’était opérée graduellement, au fur et à mesure que les conditions climatériques se modifiaient et, avec elles, la flore.
Quant à l’homme, ainsi que le font aujourd’hui les Kamtchadales décrits par Pallas, il se réfugia dans les cavernes, aménagea les creux des rochers et certainement aussi, dans les vallées dépourvues d’abris naturels, près des cours d’eau, se construisit des demeures souterraines, tout comme les Tchoutches de la Sibérie orientale. Mais, pour occuper les cavernes, ils les devaient conquérir par les armes, car les animaux féroces en avaient fait leur demeure. Très souvent à la base des couches qui maintenant encombrent ces abris, on trouve les restes de leur occupation par les animaux, ours, lions et hyènes qui revenaient parfois s’y installer, soit après en avoir chassé les hôtes humains, soit alors que, pour une raison ou pour une autre, la caverne avait été abandonnée. Dans la grotte d’Echnoz-la-Moline, en Haute-Saône, on n’a pas trouvé moins de huit cents squelettes d’ours. D’après M. Dupont[82], bien des cavernes de la Belgique auraient été occupées tout d’abord par l’hyène, puis par l’ours, enfin par l’homme.
[Note 82: XII, Bruxelles, 1872, 116.]
[Illustration: Fig. 15.—Instruments de type moustiérien (Le Moustier).]
Les instruments prédominants dans l’outillage des troglodytes du Moustier sont la pointe (_fig. 15_, nos 1 et 2) et le racloir (_fig. 15_, nos 3 et 3_a_); la pointe est formée d’un grand éclat en ogive allongée, retouché des deux côtés sur l’une de ses faces seulement, celle qui portait les nervures répondant à l’enlèvement des éclats précédents sur le nucleus. Les racloirs sont taillés d’après le même principe, mais le plus généralement les retouches ne portent que sur un seul tranchant. Puis viennent des instruments de formes variées, lames à encoches, perçoirs, burins finement retouchés, mais toujours sur une seule face; enfin le coup de poing amygdaloïde, habilement ouvré, éclaté sur ses deux faces.
[Illustration: Fig. 16.—Pointe de type moustiérien, Silex blond. Oasis de Kharghiyeh (Égypte).]
[Illustration: Fig. 17.—Pointe de type moustiérien. Silex patiné blanc. Somaliland (Rec. Seton Karr. Musée de St-Germain, no 35524).]
On a longuement discuté sur l’usage de ces divers instruments; mais la plupart des explications sont plutôt du domaine de l’imagination que de celui de la science; car, ignorant complètement quels étaient les usages des hommes aux temps de cette industrie, nous ne pouvons affirmer aucun emploi d’une manière certaine. Les gens du Moustier, comme ceux de Menton et de Taubach, connaissaient le feu. Ils ne semblent pas avoir fait usage de l’os travaillé, ou du moins nous ne possédons pas d’instruments de cette matière; à peine connaît-on quelques phalanges de cheval[83] et des humérus de bison portant des stries qui, peut-être, ont été entaillées par la main de l’homme. Les gens du Moustier brisaient les os dans le sens de la longueur, afin d’en extraire la moelle; mais il ne semble pas qu’ils en aient utilisé les esquilles, tout au moins ils ne les ont pas façonnées.
[Illustration: Fig. 18.—Instruments de type quaternaire, Riv. Pénar (Hindoustan Central). Rec. Seton Karr.]
[Note 83: Dr H. MARTIN, Maillets ou enclumes en os de la Quina IV, (1906), 155 et 189; A. DE MORTILLET, Les os utilisés de la période moustiérienne. Station de la Quina. Rev. préhist. (1906), 231.]
[Illustration: Fig. 19.—Instruments de type moustiérien (Trenton.—Coll. Abbott, d’après des Croquis du Dr L. Capitan).]
L’industrie moustiérienne se rencontre dans toute la France, on en a constaté l’existence jusqu’en Croatie, dans d’autres régions telles que la Tunisie, l’Égypte (_fig. 16_), la Syrie, au Somal (_fig. 17_), dans les Indes (_fig. 18_), aux États-Unis (_fig. 19_); elle est intimement mélangée avec celle dite acheuléenne et, dans les diverses stations, les proportions des deux types sont sensiblement égales[84]. Ces similitudes dans la forme des instruments portent à penser que ces industries se sont, aux mêmes époques, étendues sur la majeure partie de l’Europe occidentale et centrale; mais il n’en faudrait pas déduire que les différents peuples qui habitaient nos pays étaient du même sang. Quelques pierres taillées ne suffisent pas pour nous éclairer sur les questions ethniques.
[Note 84: Cf. OBERMAIER, VI (1905), 19.]
CHAPITRE II
LES INDUSTRIES ARCHÉOLITHIQUES EN EUROPE
L’effondrement du continent septentrional qui, durant les temps de la grande extension glaciaire, constituait le principal réservoir des neiges et le point de départ des mers de glace, en causant la fusion de ces grandes masses d’eau congelée, amena, en même temps que de formidables inondations, un grand abaissement de la température moyenne dans les régions voisines des anciens champs de glace; et cette période de froid, qui dans nos régions fut assurément de longue durée, causa de profondes modifications dans la flore, comme dans la faune, ainsi que dans les conditions d’existence de l’homme. Très certainement alors eurent lieu de grandes destructions par les eaux et d’importants déplacements de populations, car, d’une part, l’aire habitable s’accroissait par l’abandon que les glaces faisaient de vastes régions, et d’autre part elle diminuait en raison de ce que bien des terres disparaissaient peu à peu sous les eaux, momentanément ou pour toujours.
Dans bien des régions, telles l’Égypte, le Somal, la Mésopotamie, l’Hindoustan, les populations furent balayées en même temps que la faune qui vivait avec elle; aussi, dans ces pays, constatons-nous l’existence d’un long hiatus au cours duquel aucune trace de l’homme ne se présente. Cet hiatus correspond aux temps de l’industrie archéolithique. Ce dépeuplement évident dans les régions que je viens de citer est moins clair dans l’Occident européen, où il n’affecte que des pays de moindre étendue. Après ce cataclysme la vie s’est conservée dans des «districts de survivance», chez des hommes échappés à la mort par suite de la ituation de leur habitat, et par d’autres qui ont eu le temps de s’enfuir devant le danger. Là, dans ces «districts de survivance», se sont développées de nouvelles industries, voulues par les nouvelles conditions de la vie. L’Aurignacien, première phase de cette évolution, en Occident, est né de l’industrie moustiérienne, cela ne fait aucun doute aujourd’hui. Dès lors, commença la multiplication des humains dans ces foyers d’où devait, peu à peu, partir la reconstitution de la population du Globe. Partout où l’on rencontre des restes de l’industrie archéolithiques des débuts, on peut tenir pour certain qu’il a existé des «districts de survivance», partout où l’on constate l’existence d’une lacune, à la suite du paléolithique, on peut être sûr qu’après être demeuré pendant un temps plus ou moins long privé de population, ce lieu a été colonisé de nouveau par des gens venus de l’extérieur, soit des districts de survivance, soit de pays lointains.
Cette phase de la vie, dans nos pays, culture à laquelle on a généralement donné le nom d’âge du renne, en raison de l’abondance de ce cervidé dans la faune d’alors, que Piette désigne sous celui de période glyptique parce qu’on rencontre dans certaines localités des matières dures, os, ivoire, pierre, bois de renne, sculptées ou gravées, se sépare très nettement de la phase paléolithique par la stratigraphie comme par les caractères propres à ses industries diverses. Le Dr Hamy, dès 1870, dans son Précis de paléontologie humaine, avait partagé la fin des temps quaternaires en trois époques successives après celle du Moustier, la plus ancienne étant l’industrie d’Aurignac, puis celle de Solutré, et enfin celle de la Madelaine, la plus récente, qui termine la série de ce que nous nommons l’industrie archéolithique de l’Europe occidentale. Cette succession est généralement admise aujourd’hui[85].
[Note 85: BREUIL, Essai sur la stratigraphie des dépôts de l’âge du renne Congrès préhist. Fr., Périgueux (1905), 75; E. CARTAILHAC id., 83. Cependant A. DE MORTILLET (XL, dernière édition) et AL. GIROD, VIII (1900), 309, persévéran dans leur erreur, placent encore l’Aurignacien entre le Solutréen et le Magdalénien.]
Cette phase de l’industrie, très développée dans nos régions, dénote de la part des habitants de nos pays des aptitudes inconnues jusqu’alors: les arts débutent, ou du moins c’est à cette période que nous rencontrons leurs premières manifestations.
Les industries archéolithiques et mésolithiques du silex présentent, comme caractères généraux, que les instruments sont faits d’éclats retouchés de diverses manières; elles diffèrent en cela de l’industrie paléolithique qui utilisait le noyau même en le taillant sur ses deux faces, et l’éclat en le retouchant d’un seul côté, celui qui est opposé au bulbe de percussion. Les instruments moins anciens se présentent sous un grand nombre de formes, très localisées, les unes indépendantes, les autres procédant les unes des autres par transformations.
D’après les données actuelles, nous voyons que certaines régions, telle l’Europe occidentale, ont connu de nombreuses formes de transition entre le type chelléo-moustiérien et la pierre polie, alors que d’autres n’en possèdent que quelques-unes et que, dans certains pays, on semble passer directement de l’industrie paléolithique à la culture néolithique, peut-être même à celle du métal, sans rencontrer la moindre trace d’une phase quelconque archéolithique ou mésolithique. L’Égypte est dans ce cas et l’Italie paraît être passée directement d’un type archéolithique à l’industrie campignienne, sans avoir connu les formes solutréennes et magdaléniennes.
En Amérique du Nord, les industries sont confuses entre la forme acheuléenne et la pierre polie; on rencontre en même temps des instruments appartenant à tous les types européens, depuis celui du Moustier jusqu’à celui des Kjoekkenmoeddings danois et, pour une bonne part, ces outils, ou tout au moins ces formes, étaient encore en usage chez les Indiens, bien des années après la colonisation des côtes par les Européens.
Afin de se rendre compte de ce qu’étaient les conditions de l’existence de l’homme durant la période qui, en France, a connu les diverses industries archéolithiques, il est nécessaire de se reporter aux phénomènes qui prirent place, lors de la disparition des grands glaciers, et d’examiner dans quel état les neiges laissèrent le sol.
Dans leur retrait, les glaces abandonnèrent peu à peu d’immenses territoires, arides d’abord, quoique trempés d’humidité, coupés en tous sens par des cours d’eau, couverts de fondrières, de marais, de lacs, d’îlots de glace en fusion. C’est sur ces terres que peu à peu gagna la zone des graminées. Il se forma, dans les contrées plates, d’immenses prairies dont s’empara le gibier, suivi par les chasseurs, soit que l’homme y fixât sa demeure, soit qu’il y vînt faire des expéditions de chasse, pendant les saisons favorables seulement. En arrière, les forêts gagnant progressivement sur les prairies, suivant de loin le mouvement des glaces, offraient le facies des pays froids et cette première zone forestière, de profondeur variable, se trouvait être elle-même remplacée, plus en arrière encore, par des boisements de climats plus tempérés, semés de clairières, de marais dans les bas-fonds, et de pâturages sur les lieux élevés; flore et faune connurent tous les intermédiaires entre les zones glacées et les pays vraiment chauds.
Il ne faut pas oublier que la fusion d’amas de glaces aussi importants, absorbant une énorme quantité de chaleur, produit, dans son voisinage, un abaissement intense de la température[86]; ce froid porta principalement sur la zone des steppes, plus voisine des glaciers que celle des forêts. Dans ces conditions les inégalités climatériques des diverses parties de la France étaient beaucoup plus grandes qu’elles ne le sont aujourd’hui, et l’ensemble était plus froid. Le renne se multiplia rapidement, les équidés parcoururent en grandes troupes les steppes de nos pays septentrionaux et centraux en compagnie des bisons, si nombreux encore en Amérique du Nord en ces derniers siècles. Les forêts offrirent aux mammouths la nourriture en même temps que les retraites mystérieuses qu’affectionnent les pachydermes, les capridés suivirent dans les montagnes le retrait des neiges. C’est dans ce milieu complexe, varié à l’infini, que se développèrent, dans l’Europe occidentale et centrale, les industries archéolithiques celles des survivants aux désastres qui ont accompagné et suivi la disparition des glaciers. Ailleurs, dans les régions plus voisines des tropiques, les conditions de la vie étaient différentes.
[Note 86: Dans les mers septentrionales, d’après quelques auteurs, on pourrait reconnaître, la nuit, la proximité d’un iceberg à un certain abaissement rapide de la colonne thermométrique.]
Depuis quelques années, grâce aux travaux d’une pléiade d’observateurs consciencieux, les découvertes portent leurs fruits; à la confusion bien naturelle des débuts succèdent aujourd’hui des classifications rationnelles, les dates relatives deviennent certaines, et l’aire d’extension des industries diverses se précise. Les unes, largement étendues, couvrent tous les pays qui séparent l’Espagne de la mer du Nord; d’autres sont plus restreintes. L’homme est mieux armé contre les difficultés de tout genre que lui oppose la nature et, peut-être aussi, ces difficultés sont-elles moins grandes que par le passé; mais il est beaucoup moins nombreux et laisse encore pendant longtemps d’immenses territoires vides.
INDUSTRIE AURIGNACIENNE.
Instruments en silex (fig. 20).—Les pointes et racloirs de type moustiérien abondent dans les couches aurignaciennes; mais on rencontre aussi bon nombre de formes jusqu’alors inusitées, entre autres des racloirs taillés sur des éclats très épais, parfois même sur des blocs ayant l’aspect de nuclei; ce dispositif a certainement été adopté pour que l’outil présentât une plus grande résistance à la rupture; il était donc destiné au travail de matières relativement dures. Puis viennent des lames à encoche simple ou double, d’autres retouchées d’un seul côté, formant ainsi des couteaux munis d’un dos; des perçoirs plus ou moins fins de pointe, des burins busqués et des burins d’angle, destinés au travail des matières résistantes, telles que la pierre, l’ivoire, l’os, la corne, le bois dur, etc… toutes ces formes sont nouvelles et quelques-unes persisteront jusqu’à l’apparition du métal.
Instruments en os.—L’outillage aurignacien en os est sommaire et grossièrement travaillé, il se compose de pointes fendues ou non à la base, de grosses épingles ou poinçons garnis d’une tête, de lissoirs et d’os portant des traits assez profondément gravés. Mais nous ne savons pas quel était l’usage de ces divers objets.
C’est avec l’industrie que nous venons d’examiner que se présentent les premières tentatives artistiques de l’homme, ou du moins les plus anciennes dont nous ayons actuellement connaissance. Ce sont des essais de gravure sur roche tendre et de naïves sculptures en haut relief, figurines représentant le plus souvent des femmes nues. Nous reviendrons sur ce sujet en parlant de l’Art aux temps quaternaires, mais il était utile de les citer ici, car la gravure et la sculpture expliquent l’existence des burins trapus et des racloirs très épais, indispensables pour entamer les matières dures.
Avec les restes de l’industrie aurignacienne, on rencontre les os de tous les animaux dont l’homme faisait alors sa nourriture, et dont il employait les dents et les os pour fabriquer les ustensiles nécessaires à sa vie, les fourrures pour son vêtement, car il faisait froid. Ces animaux sont: Elephas primigenius, Rhinoceros tichorinus, Ursus speloeus, Felis speloea, Hyæna spelæa, Equus caballus, Bison priscus, Cervus megaceros (d’Irlande), le renne en très grand nombre, le bouquetin (_Capra ibex_), le chevreuil (_Cervus capreolus_), un ours et une hyène indéterminés.
Certes le gibier était abondant, mais souvent d’une capture difficile et les carnassiers étaient redoutables. Comment ces hommes se seraient-ils emparés d’animaux de cette puissance avec le seul outillage que nous connaissons d’eux? Ce ne sont pas les petites pointes de silex du type moustiérien qui étaient capables de les aider à jeter à terre un mammouth ou un bison. Ils disposaient certainement d’armes plus puissantes, faites de matières qui se sont corrompues, de bois ou de corne, et probablement aussi employaient-ils les lacets, les pièges et des fosses analogues à celles qui sont encore en usage dans l’Indo-Chine pour s’emparer du tigre, fosses garnies de bambous effilés fichés dans le sol, sur lesquels l’animal se transperce lui-même dans sa chute.
[Illustration: Fig. 20[87].—Industrie aurignacienne. Types principaux de silex taillés.]
[Note 87: Fig. 20 n° 6, ne pas confondre avec la pointe fourchue magdalénienne.]
Cette observation, d’ailleurs, quant à l’insuffisance de l’armement de pierre, s’applique à toutes les phases du quaternaire, à bien des peuplades sauvages de nos temps; mais de nos jours ces primitifs accroissent l’efficacité de leurs flèches et de leurs piques par le poison dont ils enduisent les pointes: peut-être en était-il de même à ces époques reculées.
La teinture.—Nous ne possédons d’autres preuves de cet usage que la présence dans les couches aurignaciennes des cavernes de couleurs minérales. Dans la station des Roches (Indre), M. Septier a découvert dix-sept échantillons de matières colorantes, dont une plaque de sanguine, des terres argileuses rouges ou lie de vin, des grès contenant de l’oxyde de fer, de l’ocre rouge et jaune, de fragments de pyrolusite et d’oxyde de manganèse[88]. Des minerais de fer et de manganèse ont été découverts dans la grotte des fées[89], et dans la caverne aurignacienne des Cottés (Vienne) on a trouvé un canon de renne gravé renfermant de l’ocre[90].
[Note 88: IX (1904), 265.]
[Note 89: V (1869), 387.]
[Note 90: BREUIL, VIII (1906), 53.]
Quel était l’usage de ces couleurs? les employait-on pour teindre les peaux dont les Aurignaciens faisaient leurs vêtements, ou pour des peintures corporelles, telles qu’ils s’en pratique encore chez de nombreuses tribus sauvages, telles qu’elles étaient en usage dans l’Égypte anté-historique, voire même chez les Ligures et les Gaulois? On serait porté à croire que ces gens se couvraient le corps de peintures, si l’on s’en rapporte aux objets qui accompagnaient les foyers de cette époque au Crot-du-Charnier (Solutré): ornements grossiers de parure en os et en ivoire, mélangés à des morceaux de matières colorantes et des plaquettes de schiste qui, probablement, comme dans la vallée du Nil, tenaient lieu de palette pour écraser et mélanger les couleurs avec l’huile, la graisse ou l’eau.
INDUSTRIE SOLUTRÉENNE.