L'Humanité préhistorique

J. de (Jacques) Morgan · Chapitre 3 sur 20 · partie 3/4

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L'Humanité préhistorique

Chapitre 300

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

[Note 187: Baron DE BAYE, Sur les cavernes sépulcrales dans le département de la Marne (_Congr. internat, arch., Bruxelles_, 1872); XXII. 1re édit., 1879.]

[Note 188: Ces cavernes artificielles très riches en instruments de silex poli contenaient aussi quelques traces de cuivre, elles appartiennent donc à l’énéolithique et non au néolithique.]

Certaines de ces grottes artificielles sont considérées par les archéologues[189] soit comme étant des chapelles funéraires destinées à la célébration de cérémonies rituelles, soit comme des sépultures réservées à des personnages de rang élevé.

[Note 189: XXIV, 157.]

[Illustration: Fig. 145.—Dolmens: 1, Brantôme (Dordogne); 2, table des marchands (Locmariaker, Morbihan); 3, Krukenn (Plouharnel, Morbihan); 4, Lauzo (Orgnac, Ardèche); 5, Gramont (près Lodève, Hérault); 6, Trie-Château (Oise).]

[Illustration: Fig. 146.—Dolmens, plans et coupes.]

Dans la majeure partie de l’Europe, dans les pays méditerranéens, en Égypte et dans l’Asie antérieure, les hypogées sont nombreux; tous sont inspirés par le même principe, le respect du mort, et le désir de protéger ses restes contre les animaux et les hommes. Les tombes pharaoniques de Thèbes, les sépultures achéménides de la Perside, sont des grottes artificielles aux proportions monumentales. Mais creuser ces hypogées exigeait de grands travaux, auxquels on ne pouvait se livrer que pour un petit nombre de personnes; ce mode d’inhumation ne doit donc être considéré que comme exceptionnel. Il en est de même pour les dolmens, vastes chambres bâties en blocs de roches, puis, le plus souvent, recouvertes de terre.

[Illustration: Fig. 147.—Distribution géographique des dolmens dans l’ancien monde.]

Le dolmen[190] (_fig. 145_ et 146) est un monument en pierre, de dimensions variables, composé de murailles verticales formées de gros blocs dressés et d’une ou plusieurs grandes dalles recouvrant l’édifice. Certains dolmens ne renferment qu’une seule chambre, rectangulaire (_fig. 145_ et 146, nos 1, 3 et 4); d’autres en contiennent plusieurs (fig. 146, nos 5 et 7), d’autres enfin sont munis d’une galerie d’accès construite d’après les mêmes principes (fig. 146, nos 1, 3 et 7), plus ou moins longue, plus ou moins large et haute. Parfois les murs latéraux sont inclinés et donnent au dolmen l’aspect d’une pyramide tronquée (_fig. 145_, nos 4 et 5); on connaît même des allées couvertes dont les grandes dalles ne sont supportées que d’un seul côté, ce qui donne au couloir une section triangulaire. On voit aussi bon nombre de ces monuments formés d’une longue galerie sans chambre spéciale (fig. 146, nos 2 et 6). Dans quelques pays, en Irlande entre autres, les dalles du plafond sont remplacées par une voûte en encorbellement, construite en petites pierres plates (fig. 146, n° 7). Le sol des dolmens est, en France, souvent dallé (fig. 146, nos 1 et 6).

[Note 190: De dol = table et men = pierre (en breton).]

[Illustration: Fig. 148.—Dolmen bâti de Nâmin, province d’Ardébil (Perse) [relevés de l’auteur].]

Dans bien des cas les dolmens sont recouverts d’un monticule de terre plus ou moins grand; mais nous ne pouvons pas affirmer que tous occupaient l’intérieur d’un tumulus, et que ceux qui sont aujourd’hui découverts, l’ont été, soit par la culture, soit par les pluies.

Dans les dolmens complets, avec tumulus, on constate la présence au pourtour de la butte d’un cercle de grosses pierres destiné à limiter la base du tertre. Souvent on rencontre de ces cercles de pierre isolés, sans qu’un dolmen soit situé au centre. Pour la plupart ces cercles ne sont que les ruines d’anciens tumuli: mais il ne faut pas les confondre avec les cromlechs[191], monuments de destination inconnue, dont les dimensions sont beaucoup plus grandes.

[Note 191: De crom = courbe et lec’h = pierre (en breton).]

L’apparition des dolmens[192] dans l’Europe occidentale semble coïncider avec la seconde phase de l’industrie néolithique de la Suisse et de la France; mais cette apparence semble être illusoire: car les plus anciens de ces monuments, dont les mobiliers ne comprennent que des outils de pierre, faits de roches dures importées renferment des traces de métal, cuivre et or, d’autres sont franchement énéolithiques.

[Note 192: Cf. A. DE MORTILLET, VIII, XI.]

L’extension géographique des dolmens est immense (fig. 146); on les rencontre depuis le sud de la Scandinavie jusqu’en Algérie, et depuis le Portugal jusqu’aux Indes et au Japon[193]. Dans le nord de l’Asie antérieure (talyche russe ou persan), ils appartiennent tous aux temps des industries du cuivre et du bronze; il s’ensuit que si l’usage de construire de semblables édifices est venu de l’Asie dans nos pays, cette pratique a forcément amené avec elle la connaissance des métaux, ce qui semble être le cas; car, en Europe occidentale, ces tombeaux renferment des mobiliers d’apparence néolithiques mais certainement dus à la pauvreté en cuivre de leurs constructeurs. L’hypothèse d’une propagation en sens inverse est inacceptable, car elle supposerait que les débuts du métal, dans les pays caspiens, sont postérieurs à ceux dans l’Armorique et ce ne peut être, la civilisation asiatique remontant à des âges beaucoup plus reculés que celle de l’Occident.

[Note 193: Cf. XXXVII 153 et notes 2, 3 et 4.]

Reste à supposer que l’idée de construire ces vastes sépultures est née en des temps divers dans plusieurs pays, car le culte des morts est trop ancien et trop répandu pour qu’on puisse expliquer sa généralisation par sa propagation partant d’un foyer unique. La solution serait, semble-t-il, dans une hypothèse mixte; car il n’est pas possible de relier au grand groupe des dolmens asiatico-européens, les monuments du Japon, de Madagascar et de l’Amérique du Sud.

Dans tous les pays, les plus anciens dolmens sont faits de matériaux de grande taille, mal dégrossis; puis, peu à peu, les éléments des murailles verticales diminuent de grosseur et bientôt les blocs latéraux des débuts sont remplacés par un appareil en pierres brutes, il est vrai, mais soigneusement établi. Seules les grandes dalles du toit demeurent (_fig. 148_)[194] et, les dimensions du monument diminuant, on en arrive au ciste.

[Note 194: XXXVI, IV, 1re part., 13 sq.; XXXV, VIII (1905), 251 sq.]

[Illustration: Fig. 149.—1, Menhir de Kérouézel à Porspoder (Finistère); 2, Géant de Kerdil, Carnac (Morbihan); 3, Penmarch (Finistère), hauteur 7 mètres.]

Ce n’est pas dire que l’usage d’enterrer les morts dans des coffres de pierre soit postérieur aux dolmens; les deux genres de sépulture ont certainement été usités en même temps dans les mêmes pays, mais le principe de ces constructions funéraires est le même. D’autre part, la conception du dolmen et de son tumulus, interprétée par des peuples de grande culture, a produit en certains pays de véritables colosses; témoin les pyramides royales égyptiennes de l’Ancien et du Moyen Empire.

Les dolmens ne sont pas les seuls monuments mégalithiques de l’antiquité préhistorique: on rencontre également dans bien des régions des traces inexpliquées encore de croyances religieuses ou superstitieuses, se rapportant peut-être au culte des morts, et se manifestant sous forme de pierres levées (menhirs)[195] (_fig. 149_), de portiques, rares d’ailleurs, composés de deux montants verticaux et d’un linteau; enfin des alignements de monolithes (_fig. 150_), le plus souvent associés à des cromlechs. Les dolmens eux-mêmes présentent parfois des singularités inexplicables: certains sont divisés en plusieurs chambres qui communiquent entre elles par un trou circulaire percé dans la cloison (_fig. 145_, nos 5 et 6; fig. 146, n° 6).

[Note 195: Men = pierre, et hir = long (en breton).]

[Illustration: Fig. 150. Alignements de Ménec à Carnac (Morbihan).]

En France, les menhirs sont plus nombreux encore que les dolmens. A. de Mortillet en compte 6192, y compris les alignements et les cromlechs[196]; et leur distribution ne concorde pas exactement avec celle des dolmens. Le plus grand de ces monuments est le Men-er-Hroèck (Pierre de la Fée), aujourd’hui renversé et brisé, qui mesurait 26m, 50 de longueur. Ce monolithe rappelle par ses dimensions les obélisques d’Égypte; celui d’Hata Sou à Karnak est cependant beaucoup plus grand, sa hauteur étant de 33m, 20. On se perd en conjectures sur la destination primitive de ces monuments, mais aucune des hypothèses proposées jusqu’ici ne repose sur des bases scientifiques.

[Note 196: A. DE MORTILLET, Distribution des mégalithes en France, VIII (1901), 40.]

Il en est de même pour les alignements, longues files parallèles de menhirs plantés en terre à des distances presque égales et dont on voit encore les restes dans les départements du Morbihan et du Finistère. Ces alignements, jadis, étaient beaucoup plus étendus: ce qu’il en reste donne cependant encore une grande impression.

Les cromlechs sont de grands cercles de 50 ou 60 mètres de diamètre, formés de menhirs. Ces monuments mégalithiques sont très répandus sur notre sol, dans les îles Britanniques, en Suède, en Danemark. On en rencontre quelques-uns dans l’Asie antérieure. Toutes les interprétations qui ont été données à leur sujet sont du domaine de la fantaisie.

Le petit nombre de sépultures quaternaires découvertes jusqu’à ce jour ne permet pas d’établir les règles alors suivies dans la mise en terre du mort, et nous n’avons, de ces temps, aucune indication quant aux pratiques d’incinération que nous voyons souvent usitées par les néolithiques de nos pays. Mais avec l’apparition de la pierre polie, nos informations deviennent beaucoup plus sûres. Dans certaines régions, telle la Scandinavie, les tombes néolithiques sont toutes d’inhumation, alors qu’en France et surtout en Bretagne, on a fréquemment incinéré les morts[197]. Dans les départements de la Marne, de l’Aisne, du Gard et en beaucoup d’autres points de notre sol, la même observation a été faite[198]; et cette coutume de détruire le corps par le feu, aurait également été en vigueur aux mêmes époques en Thuringe et dans la Prusse occidentale[199], alors que dans les îles Britanniques, en Italie et en Suisse on n’a pas encore retrouvé de traces d’incinération.

[Note 197: XLV, 17.]

[Note 198: Cf. XXIV, 270.]

[Note 199: OLSHAUSEN, Leicherverbrennung, XX (1892), 163.]

D’ailleurs, dans les temps historiques, chez les Latins et les Étrusques, la crémation et l’inhumation étaient également pratiquées; seul l’Orient, et surtout l’Égypte, semble s’être refusé à la destruction du corps. Cependant l’incendie des tombes royales primitives de Négadah et d’Abydos permettrait de penser qu’à l’origine on pratiquait, pour les grands personnages, l’incinération non seulement de leur corps, mais de tous les biens leur ayant appartenu.

Quant au décharnement pré-sépulcral, il semble avoir été en usage dès les temps quaternaires, si nous en jugeons par la couleur qui couvre les ossements[200]. Pour les époques plus voisines de nous, cette pratique a laissé de nombreuses traces dans l’Europe occidentale, centrale, en Russie et, paraît-il, jusqu’au nord du Caucase.

[Note 200: PIETTE, VI (1896), 386.]

Pendant que florissait l’industrie du bronze dans nos pays, les coutumes d’antan demeurèrent ce qu’elles étaient à l’époque des néolithiques; toutefois on cessa peu à peu de bâtir des dolmens et ceux qui existaient furent souvent employés comme ossuaires. Dès lors on enterra dans des cistes, dans des fosses aux parois garnies de moellons, dans des chambres bâties (_fig. 151_ et 152), sur lesquelles on élevait un tumulus qui, parfois, atteignait des proportions considérables. Celui de Saint-Menoux (Allier) ne mesurait pas moins de 25 mètres de diamètre[201]; il contenait quatre squelettes.

[Note 201: LIII.]

À cette époque la crémation était en usage également dans l’Europe; mais, comme aux premiers temps, l’Asie ne l’adopta pas, ou du moins, nous n’en avons jusqu’ici rencontré aucune trace. Là, dans certaines régions, le nord-ouest de la Perse entre autres, on peut suivre les diverses phases de passage du grand dolmen au ciste, et les mobiliers funéraires vont en se perfectionnant au fur et à mesure que se complique la construction funéraire.

[Illustration: Fig. 151 et 152.—Sépultures de l’industrie du fer à Djonu (Talyche russe). Fouilles de l’auteur.]

Si les primitifs habitants des montagnes qui bordent au sud-ouest la mer Caspienne ne brûlaient pas les morts avec leurs épouses comme on le faisait aux Indes, du moins semble-t-il que l’homme les emmenait avec lui dans l’autre monde. Une sépulture que j’ai eu la bonne fortune de découvrir à Véri (Talyche russe) en 1890, est explicite à cet égard.

Un ciste aux contours irréguliers (_fig. 153_) renfermait quatre corps[202]. À droite sont les restes de l’homme (n° 1), accompagnés de ses armes: une épée, quatre poignards, plusieurs têtes de lances et bon nombre de pointes de flèche; comme bijou, un torque et quelques perles, de petits disques d’or. À gauche de l’homme, au milieu de la tombe, sont deux crânes de femmes (nos II et III), entourés de perles, de disques d’or; chacune a son torque, et des bracelets l’accompagnent; les armes font complètement défaut. À gauche est un autre crâne féminin (n° IV), entouré des mêmes bijoux et, près de là, un miroir de métal. (Dans la figure 153, les vases ont été enlevés, afin qu’on se rende mieux compte de la position des objets et des squelettes.)

[Note 202: Tous les objets trouvés dans ce tombeau sont au musée de Saint-Germain.]

L’examen du mobilier de cette sépulture montre d’une façon très nette que les trois femmes avaient accompagné leur maître dans la tombe. La position des bijoux, l’ordre qui régnait dans leur distribution, et le fait qu’aucun vase n’avait été brisé, prouve que ces femmes avaient été mises à mort avant la fermeture de la chambre sépulcrale. Là s’arrêtent nos constatations: mais elles sont fort importantes quant aux cérémonies des funérailles, au temps du bronze dans cette région, car elles ouvrent la voie aux comparaisons avec les Indes, où existait depuis des temps fort reculés, sous une autre forme, le même rite du sacrifice des femmes. Cette tombe rappelle celles des Scythes dont parle Hérodote.

Les moeurs à ces époques étaient fort variées et souvent de la plus affreuse barbarie; ainsi M. Stolpe, savant suédois qui a étudié une caverne de l’île Stôra Carlso (Gotland), a constaté que les habitants de cette île aux temps néolithiques étaient cannibales[203]; et l’on trouve encore mention du cannibalisme en Europe à l’époque historique[204].

[Note 203: LII, 20.]

[Note 204: Id., p. 20, et pour la Suisse, LXVIII, 150.]

Mais les néolithiques se livraient encore à d’autres pratiques sur les morts, et ces usages ont laissé des traces. Ils découpaient des rondelles dans les crânes, les trépanaient, non pas dans le but chirurgical de cette opération de nos jours, mais pour en détacher des fétiches; car ces rondelles ils les perçaient de trous pour les suspendre ou les faire entrer dans leurs colliers[205]; et les Gaulois eux-mêmes pratiquaient encore cet usage. On a découvert en Bohême, dans l’oppidum de Stradonitz, un fragment de calotte crânienne orné de dessins géométriques gravés, témoin d’un usage qu’on retrouve de nos jours en Océanie.

[Note 205: Cf. G. DE MORTILLET, Trépanation préhistorique, I (1882), 144.]

[Illustration: Fig. 153.—Sépulture de l’industrie du bronze à Véri (Talyche russe). Fouilles de l’auteur (les vases ont été enlevés).]

Comme on le voit, les usages funéraires, aux temps préhistoriques, sont extrêmement variés; nous ne possédons de renseignements que sur fort peu d’entre eux, beaucoup nous échappent complètement.

En Perse, le Mazdéisme mit fin à la sépulture, et, dans le nord de l’Iran, aux tombes de l’industrie du fer, succèdent des cases pour l’exposition des cadavres[206]; ce n’est qu’avec la venue de l’Islam, c’est-à-dire au VIIe siècle de notre ère, que les tombes reparaissent. Or, l’on s’accorde pour assigner le XVe siècle avant notre ère pour l’apparition dans la Médie de la doctrine zoroastrienne. Cette date serait donc, à quelques siècles près, celle de la disparition des sépultures de l’industrie du fer dans ce pays, si toutefois les hommes de l’industrie du fer, dont nous avons retrouvé les sépultures, se sont convertis au Mazdéisme.

[Note 206: Cf. Rech. archéol. (1896), 13-125: XXXVI, IV.]

Le culte des morts n’était d’ailleurs pas, aux temps préhistoriques, la seule croyance religieuse; il en existait une multitude d’autres, mais la question des idées philosophiques, chez les peuples sans histoire, est l’une des plus obscures qui soient, parce que nous manquons presque complètement de documents sur lesquels il nous soit possible de baser même des hypothèses. Sauf pour les rites funéraires qui, nous venons de le voir, montrent que dans tous les pays l’homme s’est préoccupé de la vie future, nous sommes presque toujours contraints, pour nous faire une idée de ce qu’étaient les cultes primitifs, de faire usage des sources historiques et de remonter, par la pensée, au travers des âges, en nous aidant, mais bien faiblement, des rares objets préhistoriques qui semblent se prêter à l’interprétation. Cette excursion dans les origines historiques des croyances nous montre les religions infiniment variées, ce qui n’est pas sans compliquer encore la tâche du préhistorien. En effet, si nous constatons que les peuples d’une même région, en entrant dans l’ère historique, possédaient des croyances diverses, que devons-nous penser de ceux qui successivement, dans les temps plus anciens, ont foulé le sol de ce même pays?

Les religions naissent, prospèrent, parfois se répandent au loin, puis entrent en décadence et meurent. Seules, celles qui sont basées sur des principes vraiment philosophiques survivent; mais plus nous remontons dans le temps et plus nous nous éloignons des conceptions élevées, plus nous pénétrons profondément dans les pratiques de la superstition et de la magie; car l’être humain, devant l’impuissance de ses efforts sur les phénomènes alors incompréhensibles, guidé d’une part par la crainte, d’autre part par l’espérance, a forcément attribué la multiplicité des faits dépassant son intelligence à une foule de causes. Il en résulte des pratiques compliquées à l’infini: «l’homme peupla d’abord l’espace de forces libres, passionnées, susceptibles d’être invoquées et fléchies[207]». Ce n’est que beaucoup plus tard que vint la notion du dieu unique: parce qu’elle exigeait une généralisation des causes que seuls des esprits développés étaient aptes à concevoir.

[Note 207: RENAN, Hist. du peuple d’Israël. I, 27.]

Le domaine de l’incompréhensible, très vaste au début, se restreignit peu à peu au fur et à mesure du progrès intellectuel. La pléiade divine primitive, née de la multiplicité des phénomènes, reçut un maître et, chez quelques rares esprits plus affinés, naquit la conception d’une force supérieure à toutes les autres, les englobant. La notion du dieu unique était née: mais, dans beaucoup de religions, cette conception supérieure demeura le secret du clergé: c’est ce qui eut lieu en Égypte et probablement aussi en Chaldée, et c’est, fort probablement, de ces notions sacerdotales que les Hébreux tirèrent Yaveh. Mais dans toutes les religions orientales les anciens dieux n’étaient pas destitués, les clergés les conservèrent longtemps encore, parce que les peuples n’étaient pas assez développés pour qu’on pût les faire renoncer à leurs superstitions.

Chez tous les peuples dont nous avons pu étudier les origines religieuses, ou tout au moins remonter fort loin dans l’examen de leurs croyances, nous rencontrons le polythéisme. Égyptiens, Chaldéens, Élamites, Hellènes possèdent tous un panthéon compliqué. Il en est de même pour les peuplades que par nos découvertes géographiques du XVIIe et du XVIIIe siècles, nous avons été à même de surprendre en pleine civilisation préhistorique.

[Illustration: Fig. 154.—Emblèmes religieux et insignes des tribus sur les vases peints prédynastiques d’Égypte. 1 à 13, Négadah et Ballas; 14, El-Amrah et Abydos; (15 à 41, d’après Schweinfurth).]

Chez les Sémites de la Chaldée, les Akkadiens, nous voyons l’idée de la divinité, dès les débuts, se rattacher aux astres, alors que pour les anciens habitants des pays du Tigre et de l’Euphrate, chez les Sumériens, la puissance incompréhensible appartient aux forces de la nature, conceptions différentes dans la forme, qui partaient du même besoin de s’adresser à quelqu’un ou à quelque chose pour conjurer le mauvais sort. Ces deux religions primitives n’avaient rien de philosophique, l’intérêt en était le mobile, et la superstition le guide.

En Égypte, il semble que deux cultes se soient mélangés celui des Aborigènes lybiens, de ces hommes que nous avons vus taillant la pierre, et celui des envahisseurs qui apportèrent avec eux la connaissance du cuivre; de cet ensemble sortit la religion pharaonique. Mais les vieilles coutumes survivaient encore aux temps grecs et romains. Tout avait été jadis dieu dans la nature, et chaque nôme conserva son dieu jusqu’aux premiers siècles de notre ère. C’était une survivance quatre ou cinq fois millénaire de la division du pays entre ces tribus dont nous voyons les insignes distinctifs figurer sur les vases peints préhistoriques. En Égypte comme en Chaldée chacun des dieux avait son emblème, son animal ou son objet privilégié, et chez les pharaoniques, le culte primitif des animaux s’était conservé, dernière trace du totémisme originel. On momifiait les chats, les chiens, les chacals, les crocodiles, les boeufs comme s’ils avaient été les dieux eux-mêmes.

[Illustration: Fig. 155.—Empreinte de cachet (palais de Cnossos). Déesse apparaissant au sommet d’une montagne, entre deux molosses, et personnage en adoration.]

Mais les Asiatiques, qu’ils fussent Sémites ou qu’ils appartinssent aux anciennes races, ont aussi vénéré la nature: les arbres, les sources, les fleuves, les montagnes; et ce culte semble être le plus ancien chez tous les peuples: nous le retrouvons dans l’Europe occidentale, chez les sauvages de nos temps, et bien certainement des recherches plus étendues amèneront à constater que dans tous les pays il a été la base, l’origine des cultes divers.

Dans l’étude des questions religieuses relatives à la préhistoire de l’homme, nous devrons donc rejeter la notion du dieu unique, et nous attacher seulement au naturisme, qu’il soit sidéral ou se rapportant aux phénomènes terrestres. Les astres et les étoiles, la foudre, l’orage, la pluie, le vent, le froid et la chaleur ont été quelque part et en quelque temps des dieux; les eaux, sources, lacs, rivières, les montagnes (_fig. 155_), les rochers, les arbres, en ont été également, de même que les animaux; mais ces cultes étaient très variés suivant les lieux et les époques. Contentons-nous de glaner dans ce milieu d’une diversité infinie, et de signaler ceux des cultes dont il nous est parvenu des témoins consentant à parler.

Tout d’abord au culte des morts, à la conception de l’anéantissement terrestre, nous devons opposer l’image de la vie, de la création, de la fertilité, de l’abondance, bonheurs personnifiés par la déesse chaldéenne Nana une forme de l’Astarté, des Hellènes.

[Illustration: Fig. 156.—Représentations de la déesse Nana (Astarté).]

Dans les couches profondes des ruines chaldéennes et susiennes, jusque dans celle qui renferme les vases peints de l’industrie énéolithique, on rencontre de grossières figurines de cette déesse (_fig. 156_, n° 1), voire même son emblème (_fig. 156_, n° 2); image qui, plus tard, dans les temps historiques, se montrera en abondance, sous forme d’ex-voto d’argile (_fig. 156_, n° 3). Or, cette image, qui symbolise la fertilité, nous la retrouvons en Égypte (n° 4), soit réelle, soit symbolisée (n° 5), suivant le goût égyptien, car jamais en Chaldée elle ne se montre sous cette forme. Puis elle disparaît de la vallée du Nil dès l’établissement de la civilisation pharaonique; mais ce n’est pas seulement en Égypte qu’elle est parvenue du pays des deux fleuves: on la rencontre à Hissarlik, dans les ruines de la seconde ville (n° 7), en Cilicie, à Adalia (n° 9), dans les îles grecques, à Chypre (nos 6, 10, 11 et 12), accompagnant l’industrie néolithique et jusque dans le bassin du Danube, à Kliçevac, près de Belgrade (n° 13). L’Orient tout entier et quelques pays de l’Europe ont vénéré la déesse mère, dispensatrice de la fertilité dans les champs, chez les animaux et chez les hommes.

[Illustration: Fig. 157.—Danse rituelle. Peinture rupestre de Cogul (Espagne), d’après H. Breuil.]

En Asie, comme en Égypte, on représentait les dieux, on leur élevait des temples et des autels, alors que dans l’occident et le nord de l’Europe, il semble que des lois cultuelles interdisaient les images divines; car les temps néolithiques et ceux pendant lesquels florissait l’industrie du bronze ne nous ont laissé aucune sculpture religieuse. Seule une peinture rupestre de l’Espagne (_fig. 157_), qu’à tort, à mon avis, on a pensé pouvoir rapprocher de l’art magdalénien, nous montre soit aux temps néolithiques, soit plus tard, une sorte de cérémonie, une danse(?) de femmes qui paraît se rapporter au culte de Priape. Ces femmes portent de longues jupes, des coiffures étranges; leur poitrine est nue; elles font songer par leur costume aux représentations crétoises figurant également des danses rituelles (_fig. 158_). Mais ces peintures sont situées en Espagne, pays qui d’après H. Breuil n’ont pas été soumis aux influences égéennes. Il y a donc lieu de considérer cette scène soit comme purement indigène, soit comme étant d’origine africaine.

[Illustration: Fig. 158.—Bague d’or d’Isopata (près Cnossos). Danse rituelle.]

Le culte du soleil, très ancien en Chaldée et en Égypte, se montre, en Europe, dès les temps de l’industrie du bronze. Mais les objets que nous possédons, affirmant son existence dans nos pays, sont si conformes au mythe grec, qu’on est amené à penser que les instruments pour ses rites ont été inspirés par le monde hellénique.

On sait que les anciens faisaient parcourir l’espace diurne par le soleil dans un char attelé de chevaux (_fig. 159_, n° 2); puis que, pour se rendre du couchant au levant, le dieu quittant son char (nos 1, 2 et 10, disque solaire et char), naviguait alors dans une barque sur le fleuve Océan (nos 3 à 7, bateaux solaires).

Or, en Scandinavie, à Trundholm, on a trouvé un char rituel en bronze, attelé d’un cheval, portant le disque; et, en Irlande comme en Angleterre, plusieurs disques solaires en or ont été découverts (_fig. 159_, nos 8 et 9, le cygne). Puis, les mêmes pays du Nord ont fourni des gravures rupestres (en Scandinavie), et des lames de couteaux portant gravée la représentation de la barque solaire, et enfin une barque votive en or (Jutland). Le mythe se développe donc tout entier dans les pays Scandinaves. M. O. Montelius estime que le char de Trundholm appartient à la seconde phase du bronze scandinave qu’il place vers l’an 1300 av. J.-C. Or, à cette époque l’Hellade était depuis longtemps en relations avec les pays baltiques, par le commerce de l’ambre.

[Illustration: Fig. 159.—Les attributs solaires. 1, Bandeau d’argent de Syros (Civ. égéenne); 2, char solaire de Trundholm (Suède); 3 et 4, barques solaires, graffiti de Suède; 5 et 6, couteaux Scandinaves avec barque solaire; 7, barque votive en or, de Nors (Jutland); 8, ceinturon de bronze de Falerii (Italie); 9 id. de Poggio Burtone (Italie); 10, disque de Staadorf (Haut-Palatinat).]

Mais si le cheval était l’animal solaire diurne, le cygne était celui qui tirait la barque de la divinité sur les flots; et si jusqu’ici l’image du cygne remorquant l’esquif n’a pas été rencontrée, du moins la figuration du cygne se trouve-t-elle abondamment représentée dans nos pays, dans le nord de l’Italie et l’Europe centrale, ainsi que dans les pays Scandinaves eux-mêmes, depuis les temps de l’industrie du bronze dans ces pays jusqu’aux siècles du fer, voisins des débuts de la période historique. De telle sorte que, si nous nous en rapportons aux évaluations des préhistoriens les plus compétents, le culte du soleil aurait été en honneur dans toute l’Europe pendant un millénaire et demi, pour le moins; il était répandu dans toute l’Hellade, en Égypte, en Chaldée, en Arabie et couvrait ainsi tout l’Ancien Monde. Plus loin, dans la Médie, il prenait une forme particulière, mais non exclusive comme on l’a pensé; car la doctrine de Zoroastre admettait les dieux secondaires, et bien des siècles après, quoi qu’ils fussent de fervents Mazdéens, les souverains sassanides, se disaient dans leur protocole minutchétri men yezdân, c’est-à-dire «issus des dieux».

[Illustration: Fig. 160.—Barques funéraires peintes sur les vases prédynastiques d’Égypte.]

[Illustration: Fig. 161.—1, Hache de bronze votive (Suse); 2, hache de pierre votive (Hissarlik).]

Mais en Perse, le culte solaire était certainement de beaucoup antérieur à Zoroastre; car on rencontre dans les sépultures les plus anciennes le disque, le svastika et d’autres symboles reconnus aujourd’hui pour n’être qu’une stylisation de la figure du soleil. Le svastika figure sur les monnaies les plus anciennes de l’Inde, lingots poinçonnés qu’on attribue au VIIe s. av. J.-C.

Sur les vases funéraires peints de l’Égypte primitive, on voit très fréquemment figurer des barques (_fig. 160_); mais il ne faut pas confondre ces représentations avec celles ayant rapport à la course nocturne du soleil, il semble qu’elles soient les premiers témoins de l’usage pharaonique de transporter le mort à sa dernière demeure par voie fluviale. Cette coutume était encore en usage à la douzième dynastie; les barques funéraires, que mes fouilles de Dahchour ont fait connaître, en sont une indiscutable preuve. D’ailleurs les bas-reliefs égyptiens de toutes les époques témoignent de ce rite.

Nous citerons encore l’importance rituelle qu’ont prise aussi bien dans l’Orient que dans nos pays la hache votive simple ou double (_fig. 162_) et le boeuf, dont on trouve soit l’image complète, soit la figuration des cornes seulement très fréquemment représentées; ces deux symboles sont, dans bien des cas, réunis; par conséquent ils correspondraient sinon à la même pensée, du moins à deux croyances très proches l’une de l’autre.

[Illustration: Fig. 162.—Haches et taureaux votifs: 1, vase mycénien du Chypre; 2, Hissarlik; 3, Bythin (province de Posen); 4, 5, Châtillon-sur-Seiche (Ille-et-Vilaine); 6, Hissarlik; 7, Ebersberg; 8, Olympie; 9, Grotte de Dicté (Crète).]

Ainsi, dans bien des cas, le naturisme, primitif s’est peu à peu transformé, l’idée première de la divinité sous sa forme réelle a disparu, et l’emblème des dieux a pris la place de la pensée initiale. C’est ainsi que sur les koudourrous chaldéens (bornes-titres de propriétés) nous voyons figurer indifféremment les dieux et leurs emblèmes; c’est ainsi également que sont nés les panthéons chez les Égyptiens, les Grecs, les Italiotes, etc…

Telles sont, dans leurs grandes lignes, toutes nos connaissances quant aux croyances religieuses chez les hommes avant l’Histoire. En ces temps la magie et la divination, issues du naturisme, jouaient un très grand rôle dans les rites; mais nous ne saurions entrer dans le détail de ces pratiques diverses; les documents font encore défaut.

 

CHAPITRE III

LA FIGURATION DE LA PENSÉE

 

Quand l’homme fut sorti de la vie uniquement matérielle, dès que son esprit s’affina quelque peu, il éprouva le besoin de fixer sa pensée, afin de la pouvoir transmettre par des signes intelligibles pour tous; et le premier moyen qu’il trouva fut de représenter par le dessin les idées simples qu’il concevait. Ce premier effort donna naissance à la pictographie représentative; mais bientôt le domaine de la pictographie devenant trop étroit pour répondre aux idées abstraites, même les plus simples, on y joignit la figuration conventionnelle, dont les tracés prirent rapidement une forme hiéroglyphique, et, grâce à son développement intellectuel, et aux progrès que chaque jour l’homme faisait dans toutes les branches de la pensée, bientôt cette écriture elle-même ne suffit plus à ses besoins, certains mots de son parler ne trouvant pas leur expression dans les figures dont il disposait et qu’il ne pouvait pas créer. C’est alors que, négligeant la signification représentative de certains signes, il ne leur accorda plus qu’une valeur phonétique, tout comme nous le faisons encore dans nos rébus. Ainsi naquirent les hiéroglyphes proprement dits, ceux de l’Égypte, de la Chaldée primitive, des Hétéens, de la Crète, de la Chine, du Mexique, etc., dont l’écriture se compose de signes mélangés représentatifs, idéographiques et phonétiques. De là, par des transformations successives des signes phonétiques, se forma l’écriture syllabique: tels le chinois, le cunéiforme des Achéménides, et de ces systèmes sortit la conception de l’alphabet.

Telle est l’évolution rationnelle de l’écriture. Quelques peuples seulement en ont connu toutes les phases; mais, à côté, se développa chez bien des tribus le mnémonisme, entièrement conventionnel, et dont, par suite, la clé s’est perdue en même temps que disparaissaient les hommes qui faisaient usage de ces moyens.

[Illustration: Fig. 163.—1 à 12, Galets peints du Mas d’Azil (Azilien): 13 et 14, os gravés, caverne de Lorthet (Hautes-Pyrénées) (Magdalénien).]

Aux temps quaternaires, la gravure et la peinture jouaient dans bien des cas probablement le rôle d’écriture pictographique simple; toutefois nous n’en pouvons être assurés; mais à côté de ces représentations artistiques, peut-être idéographiques, il existait aussi des aide-mémoire variés, dont fréquemment nous retrouvons des traces. Les galets coloriés du Mas d’Azil (_fig. 163_, nos 1 à 12), les os gravés de la Roche-Bertier (Charente) et de Lorthet (Hautes-Pyrénées) (_fig. 163_, nos 13 et 14) en sont d’indiscutables exemples[208]. Donc l’homme dans nos pays, dès la fin des temps quaternaires, usait de ces moyens mnémoniques dont se servent encore les tribus sauvages de l’Océanie, dont les Indiens du Nouveau Monde ont fait usage; et cette coutume semble avoir disparu lors de la naissance des industries mésolithiques, ou du moins nous n’en voyons plus de traces, dès que paraît le campignien, ainsi que pendant toute la durée des industries du bronze dans l’occident de l’Europe.

[Note 208: PIETTE, Étude d’ethnographie préhistorique, VI (1896), 385.]

[Illustration: Fig. 164.—Inscription de Nunsingen (Suisse) sur une perle de verre dans un tombeau remanié de l’industrie de la Tène (époque incertaine).]

[Illustration: Fig. 165.—Peinture figurative mexicaine accompagnée de légendes explicatives en hiéroglyphes (d’après L. de Rosny).]

Nos pays ne semblent pas avoir connu l’hiéroglyphe. C’est en Orient, dans le centre de l’Amérique et en Chine que ce système s’est surtout développé. Nous le trouvons établi en Égypte dès les temps pré-pharaoniques; il serait venu dans ce pays en même temps que la connaissance du cuivre. En Chaldée et dans l’Élam, aux temps de l’industrie énéolithique, il existait déjà comme précurseur des signes cunéiformes. Chez les Hétéens, nous le voyons complètement formé à l’époque des Ramessides, mais nous ne connaissons pas ses débuts; il en est de même pour les hiéroglyphes égéens[209]. Ces écritures, dans lesquelles le phonétisme jouait assurément un très grand rôle sont demeurées cantonnées dans les pays de l’idiome auquel elles correspondaient; et, même alors que les communications devinrent faciles entre l’Orient et l’Occident, elles n’ont jamais été adoptées en Europe et n’ont même pas inspiré d’écritures analogues. L’Occident ne connut pas de système alphabétique, avant l’apparition de l’écriture hellénique. Comme exemple, unique d’ailleurs jusqu’ici, de tentative indépendante de la Grèce, nous citerons l’inscription de Müningen, en Suisse (_fig. 164_), que porte une perle de verre datant des débuts de l’industrie du fer; encore ne pouvons-nous pas nous rendre compte de son origine.

[Note 209: XXVII, 424 sq.]

[Illustration: Fig. 166.—Caractères chinois de diverses époques.]

[Illustration: Fig. 167.—Représentation pictographique sur roche à Skebbervall (Bohusland, Suède).]

[Illustration: Fig. 168.—Représentations pictographiques des rochers de l’Irytch (d’après Spassky).]

Parmi les essais d’inscriptions figuratives demeurés sans lendemain, nous citerons celles des rochers de Bohusland, en Suède (_fig. 167_), celles de la Sibérie (_fig. 168_), de la Haute-Égypte (_fig. 169_), du Marié-Lüd à Locmariaker (Morbihan) (_fig. 170_), comme étant parmi les plus caractéristiques de ce procédé de fixer la pensée.

Quant aux systèmes hiéroglyphiques, il en est plusieurs qui ont fourni une longue carrière, et dont les transformations ont amené la naissance de procédés d’écriture beaucoup plus complets. Les plus importants sont ceux de la Chaldée, de l’Élam, de l’Égypte, de la Chine et du Mexique; nous pouvons suivre aisément leurs progrès successifs.

[Illustration: Fig. 169.—Graffiti gravés sur les rochers de Gébel-Hétemat (Haute-Égypte), (découverts et dessinés par M. G. Legrain).]

Dans les pays chaldéo-élamites nous nous trouvons, dès les temps très anciens, en présence de deux systèmes parallèles: celui de l’Élam appartenant aux indigènes, et celui de la Chaldée qui paraît être plutôt d’origine sémitique, et qui finalement a dominé sur toute la région.

Un très ancien cylindre-cachet, découvert à Suse (_fig. 171_), offre un texte nettement hiéroglyphique, et les tablettes d’argile portant les textes les plus archaïques de ce pays montrent souvent l’empreinte de cylindres également hiéroglyphiques (_fig. 172_).

[Illustration: Fig 170.—Figures tracées sur une des dalles de la chambre du tumulus du Marie-Lud à Locmariaker (Morbihan).]

Quant à l’écriture elle-même qu’on voit sur ces nombreuses tablettes, écriture proto-élamite (fig 173), elle représente la transition entre les caractères hiéroglyphiques soit figuratifs, soit idéographiques, et les signes purement conventionnels. Cette écriture était d’usage non seulement sur argile, mais aussi sur pierre (_fig. 173_) et, dans les deux cas, conservait le même aspect.

[Illustration: Fig. 171.—Développement d’un cylindre hiéroglyphique trouve a Suse (_Mém. délég. en Perse_, tome II, 1900, p. 129).]

[Illustration: Fig. 172.—Empreinte d’un cylindre portant une inscription hiéroglyphique sur une tablette proto-élamite (Id., t. X).]

Dans les pays chaldéo-élamites, l’argile molle était le support courant des textes; or l’argile ne se prête pas au dessin des formes courbes; il en est résulté que l’écrivain, en dehors des cercles ou des ellipses qu’il obtenait par poinçonnage, en était réduit, quand il n’employait que la pointe triangulaire de son stylet, à transformer le plus souvent les parties courbes en polygones plus ou moins réguliers.

[Illustration: Fig. 173.—Inscription proto-élamite sur une tablette d’argile (_Mém. délégation en Perse_, tome VI, pl XXI).]

[Illustration: Fig. 174.—Inscription lapidaire en caractères proto-élamites du patési de Suse Karibou-Cha-Chouchinak (_Mém. délég. en Perse_, t. VI, pl. 11), XXVIIe siècle av. J.-C.]

Malgré les difficultés matérielles qu’il avait à vaincre, l’écrivain des premiers temps conservait encore à ses signes, dans bien des cas la forme générale des motifs qu’il voulait figurer, tout en la traduisant par un groupe de clous irréguliers. Nous donnons (_fig. 174_) les fac-similés de quelques-uns de ces signes, de ceux pour lesquels il est le plus aisé de reconnaître la forme originelle; puis (_fig. 175_, nos 49 à 61) l’équivalent cunéiforme de basse époque de quelques-uns de ces groupes. En examinant ce tableau, le lecteur se rendra, bien mieux que par une description détaillée, compte de l’évolution qui s’est opérée en Élam. Il y a lieu de remarquer que ces hiéroglyphes sur argile ne peuvent être que la copie de figures plus complètes, et assurément étrangères à l’Élam, car ce n’est pas en s’essayant sur l’argile que les scribes eussent été à même de concevoir ces représentations.

[Illustration: Fig. 175.—Écriture proto-élamique.]

L’un des signes les plus intéressants à cet égard est celui qui représente l’homme (_fig. 176_). La silhouette est conservée, d’après des modèles plus parfaits et plus anciens, mais elle est rendue, sauf la tête, par de simples traits cunéiformes.

Mais l’usage du système proto-élamite ne devait pas avoir de lendemain. De très bonne heure nous voyons les cunéiformes linéaires chaldéens (_fig._ 177 et 178) s’introduire en Élam et remplacer l’écriture indigène.

[Illustration: Fig. 176.—Ecriture proto-élamite: représentation de l’homme.]

[Illustration: Fig. 177. Cunéiformes linéaires chaldéens (Yokha, Chaldée)]

[Illustration: Fig. 178.—Cunéiformes linéaires chaldéens (Suse).]

[Illustration: Fig. 179.—Fragment de tablette découverts à Ninive fournissant l’explication, en caractères cunéitonnes des hiéroglyphes primitif.]

[Illustration: Fig. 180—Cylindres pré-pharaoniques (Égypte): 1, calcaire tendre (Musée du Caire, n° 14518; Quibell, Archaïc abjects); 2, Kjoekkenmoedding d’Adimiyèh: stéatite (Musée du Caire); 3, Thèbes: pierre noire (Muséedu Caire); 4, Hiérakopolis, stéatite.]

Cette écriture chaldéenne avait, elle aussi, pour origine l’hiéroglyphe (_fig_. 179), mais ces hiéroglyphes différaient de ceux de Suse, quand ils ont fait leur apparition en Élam, partant de bases différentes, mais suivant les mêmes principes. Il semble certain que les cunéiformes chaldéens étaient déjà beaucoup plus avancés que ceux des proto-Élamites. Les deux peuples tendaient vers des résultats analogues, et c’est l’écriture qui était la plus avancée qui prévalut. En Égypte, il ne fut tout autrement, parce que ce n’est plus l’argile qui tenait lieu de support à l’écriture, mais la pierre tendre ou dure qui abonde dans la vallée du Nil.

Cependant, dans les sépultures les plus anciennes, et dans ces tombes seulement, nous rencontrons des cylindres, en tout semblables à ceux de la Susiane, couverts de figurations et d’hiéroglyphes primitifs (_fig. 180_). Ces sortes de cachets sont nombreux dans les tombeaux de la première dynastie, à Négadah et Abydos; et dans ces deux localités on trouve également les empreintes de ces cylindres sur de larges bouchons d’argile fermant de grands vases.

[Illustration: Fig. 181.—Hiéroglyphes égyptiens archaïques. Tablette de schiste (Musée du Caire).]

[Illustration: Fig. 182.—Tablette d’ivoire du trésor royal de Khemaka représentant le roi Ten dansant devant Osiris (Semti, 1re dyn., vers 4266 av. J.-C.).]

Le sceau chaldéo-élamite a donc eu son temps dans la vallée du Nil; mais son existence ne devait pas être de longue durée car bientôt il a été remplacé par le véritable cachet indigène, par l’ancêtre du scarabée.

C’est au cours du temps où le cylindre était en usage que se sont définitivement formés les hiéroglyphes (_fig. 181_ et 182), procédé d’écriture dont l’emploi s’est continué jusqu’au troisième siècle de notre ère, pour le moins. Les matériaux que la nature mettait à la disposition des scribes, en Égypte et en Chaldée, ont donc été la cause de la conservation du système hiéroglyphique dans la vallée du Nil, et de la formation du cunéiforme dans les contrées asiatiques.

[Illustration: Fig. 183.—Inscription hiéroglyphique hétéenne de Djerablus (d’après Wright The Empire, pl. X).]

Mais ce n’est pas seulement en Égypte que l’hiéroglyphe a connu la fortune; on l’employa aussi chez les Hétéens (_fig. 183_), en Crète (_fig. 184_) lors de la troisième période du Minoen, en Chine, dans la Transcaucasie, au Mexique.

Puis, dans certaines régions vinrent des écritures inspirées par la simplification des signes hiéroglyphiques, l’hiératique et le démotique égyptien entre autres, et peut-être aussi les écritures crétoises.

Nous ne connaissons les hiéroglyphes hétéens que par les inscriptions rupestres de la Cappadoce, et nous ignorons tout de leurs débuts comme de leur descendance. Pour ceux de la Crète, les opinions sont partagées; les uns les considèrent comme indigènes de l’île les autres, et nous nous rangerons à cet avis, comme provenant de pays étrangers. En Chine, l’hiéroglyphe est la source des signes encore en usage dans la majeure partie de l’Orient asiatique. Dans l’Amérique centrale, ils ont vécu jusqu’aux temps de la conquête espagnole. Quant aux autres tentatives, elles ne semblent pas avoir laissé de traces dans les écritures plus récentes.

[Illustration: Fig. 184.—Disque de Phaestos (île de Crète).]

Nous n’avons pas à entrer ici dans la descendance qu’eurent certains de ces systèmes primitifs. Toutefois il est intéressant de faire observer que le berceau des écritures est dans l’Asie antérieure et que de là, par les Phéniciens et les Hellènes, cette connaissance s’est répandue tout d’abord dans les pays méditerranéens, tandis que les peuples de l’Europe et de l’Asie centrale, de l’Occident européen et de l’Orient asiatique étaient privés de ce grand levier du progrès. Ce n’est que très tardivement, quelques siècles seulement avant notre ère, que lentement se propagea l’usage de l’écriture chez les peuples barbares. Les inscriptions, étrusques, ibériennes, rhunes, etc., etc., sont apparues seulement à des époques voisines du Christ, parfois même dans les premiers siècles de notre ère. On s’explique aisément, dès lors, pourquoi pendant plusieurs millénaires la Chaldée, l’Assyrie, l’Égypte, les côtes et les îles de la Méditerranée et l’Asie antérieure sont demeurées les maîtresses incontestées de la civilisation.

Quand on considère, dans leur ensemble, les efforts de l’humanité pour en arriver à figurer la pensée, on voit que dans bien des régions et chez bien des peuples, en des temps très différents, cette nécessité est apparue; mais on constate, aussi que, dans la plupart des cas, les tentatives sont demeurées infructueuses, que dans trois foyers seulement le succès, plus ou moins complet, a couronné les efforts, enfin que le seul centre qui soit parvenu à vaincre toutes les difficultés est celui de l’Asie antérieure et de l’Égypte. C’est de là que grâce à l’écriture, la lumière s’est répandue sur le monde entier.

Certes, dans ce domaine restreint, tous les efforts n’ont pas été récompensés de même manière, les hiéroglyphes crétois, hétéens, proto-anganistes ont disparu sans laisser de descendance, l’écriture cunéiforme, après une longue et utile carrière, s’est éteinte à son tour, seule la méthode de l’Égypte a survécu, non pas dans sa forme pharaonique, mais par ses dérivés d’où, pense-t-on, sont sortis les caractères phéniciens, ancêtres de notre écriture actuelle.

Assurément les cinq familles d’hiéroglyphes orientaux, comme les langages des peuples qui en faisaient usagé, sont indépendantes les unes des autres; mais est-il possible d’admettre que, dans un espace aussi restreint, chez des peuples aussi proches voisins les uns des autres, ces tentatives n’ont pas eu une origine commune? Ce n’est pas croyable, on ne peut s’empêcher de voir, à des époques très anciennes, une pictographie commune, dont chaque peuple aurait tiré parti suivant les besoins de son langage, d’après son génie personnel, indépendamment de ses voisins.

 

CHAPITRE IV

LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX

 

Il ne peut être question des relations commerciales qui, vraisemblablement, ont déjà existé dans nos pays dès le temps des industries paléolithiques; il se faisait bien certainement des échanges de clan à clan, de tribu à tribu, mais ces opérations n’ont pas laissé de traces; c’est avec l’apparition de l’industrie néolithique seulement que nous constatons dans les stations de l’homme, parmi les débris laissés par leur vie, la présence de matières étrangères à la région, et par conséquent importées. C’est ainsi que le silex d’aspect résineux du Grand Pressigny se rencontre dans tout le centre et l’est de la France et jusqu’en Suisse. Déjà, de proche en proche, vers la fin de l’archéolithique, des coquillages, provenant de l’Océan, aussi bien que de la Méditerranée se rencontraient ensemble dans les cavernes au centre de la France, employés dans la parure; mais ces trouvailles ne sont pas concluantes quant à l’existence d’un commerce réel; à ces époques, les tribus d’alors guerroyaient sans repos, et l’on peut attribuer à des prises sur l’ennemi vaincu la présence de ces coquilles marines chez des populations vivant éloignées des côtes.

Mais il ne peut en être de même pour les objets néolithiques rencontrés au loin du gisement naturel de la matière dont ils sont faits, car nous connaissons, en assez grand nombre, les fabriques de ces instruments créées dans un but indéniable d’exportation.

Ce commerce du silex prit une grande importance, cela ne fait pas de doute; mais encore l’aire de son exportation était-elle forcément limitée aux régions pauvres en matières propices pour la taille. Il est d’autres minéraux, destinés à entrer dans la parure: la callaïs[210], la turquoise et les pépites d’or que nous voyons figurer dans les mobiliers des dolmens[211] et dans certaines grottes de la France occidentale et centrale ainsi que du Portugal. On ne les retrouve ni dans l’Europe centrale, ni dans les palafittes; bien certainement elles étaient extraites de gisements situés dans nos pays, mais que nous ne connaissons plus; ces matières ont fait l’objet d’un commerce restreint à l’Europe occidentale.

[Note 210: La callaïs de Plind est une matière minérale dure, translucide, souvent marbrée de veines blanches, bleues ou brunes.]

[Note 211: Cf. DÉCHELETTE, Manuel, I, 621.]

[Illustration: Fig. 185.—Carte des routes commerciales de l’ancien monde.]

Quelques archéologues[212] ont pensé que la callaïs nous venait de l’Orient; mais ce ne peut être; car, en cas de transport partant de contrées éloignées, on ne rencontrerait dans les pays parcourus par les caravanes, ce qui n’est pas. Il en est de même pour la turquoise. Quant à l’or, il existe à l’état natif dans bon nombre de cours d’eau français, espagnols, autrichiens, hongrois, etc… en France, spécialement dans le bassin du Rhône; il n’est donc pas surprenant de le rencontrer dans les dolmens du sud de notre pays, jusqu’en Bretagne[213] et en Portugal[214], en compagnie de la callaïs.

[Note 212: Cazalis de Foudouce entre autres.]

[Note 213: Cf. PITRE DE LISLE, Notice sur les fouilles du tumulus de la Motte Sainte-Marie (Loire-Inférieure), dans Bull. archéol., 1891, 38.]

[Note 214: Cf. E. CARTAILHAC, Les Grottes artificielles sépulcrales du Portugal. V (1885), 16.]

L’ambre présente beaucoup plus d’importance, au point de vue commercial, que les matières dont nous venons de parler. Il en existe quelques gisements en France, et l’on ramasse cette matière sur certains coteaux de la Seine-Inférieure, mélangés avec les cailloux du diluvium. Mais les véritables gisements étaient ceux des côtes scandinaves et germaniques de la mer Baltique et de la mer du Nord. Ce sont ces gisements qui nous sont signalés par les auteurs de l’antiquité, sources dont parle Hérodote qui, après nous avoir avoué son ignorance de la géographie du nord de l’Europe, assure avoir entendu dire que l’ambre arrivait en Grèce par le fleuve Éridan (l’Elbe ou la Vistule).

L’exemple le plus ancien de l’emploi de l’ambre en Europe occidentale se trouve dans la grotte d’Aurésan (Hautes-Pyrénées), qui est contemporaine du renne; mais certainement l’ambre de cette époque provenait de la France elle-même.

Aux temps de l’industrie néolithique, l’ambre était encore rare en Gaule, mais il abondait dans les pays de production, en Allemagne du Nord, en Suède et en Danemark. C’est que les marchés n’étaient pas encore établis. Bientôt, avec l’apparition du bronze, il fit l’objet d’un commerce considérable, et se répandit dans toute l’Europe et dans les pays méditerranéens. L’apogée de ce trafic est à l’époque de la métallurgie du fer, et l’usage de l’ambre se continuera longtemps encore après l’occupation romaine de nos pays, car il n’est pas de collier frank qui ne renferme ses perles de succin.

L’Asie antérieure méridionale ne semble pas avoir connu l’ambre, mais cette matière était en usage en Égypte dès la XIIe dynastie; toutefois on doit faire remarquer que cet ambre ne provient pas des pays du Nord, mais d’autres régions que nous ne saurions déterminer, car le succin des tombes égyptiennes est beaucoup plus rouge que celui de la Baltique. D’ailleurs, à l’époque des Amenemhat et des Ousertesen, l’Europe entière était encore plongée dans la barbarie; quelques peuples débutaient dans l’industrie des métaux, et les Égyptiens, très puissants en Afrique, poussaient au loin vers le sud leurs expéditions. C’est probablement du Soudan qu’ils ont également rapporté ces perles d’améthyste des colliers des princesses (XIIe dynastie), pierre d’un violet vineux profond, dont nous ignorons actuellement les gisements naturels, et qui ne se rencontre pas dans le commerce moderne.

Jamais dans mes fouilles en Asie antérieure je n’ai rencontré la moindre trace d’un commerce de l’Ambre, aussi bien dans les dolmens du cuivre et du bronze, dans les tombes de l’industrie du fer, que dans les ruines de la ville de Suse, il n’existait donc aucune relation entre les contrées baltiques et l’Asie antérieure. De même l’Ambre ne se rencontre, aux époques anciennes, ni en Sibérie, ni dans l’Inde. Cette remarque réduit à néant toutes les hypothèses relatives non seulement à l’origine européenne des peuples de langue aryenne, mais toutes celles concernant des mouvements vers l’Est, de peuples de l’Occident, tout au moins à partir de l’époque à laquelle les industries néolithiques et énéolithiques étaient florissantes dans nos régions, elle exclue l’Europe des foyers de la métallurgie, ce que nous venons de voir en ce qui regarde l’Ambre baltique est également vrai pour la callaïs.

Mais il est d’autres matières encore dont on a longtemps attribué au commerce la présence dans nos pays. Dès l’époque des dolmens de la Bretagne et celle des palafittes de la Suisse se montrent sous forme de haches des matières précieuses, inconnues jusqu’alors dans l’armement préhistorique: ce sont des néphrites, des jadéites, des chloromelanites, des saussurites[215] dont on ne s’expliqua pas tout d’abord la provenance, et dont l’origine fut l’objet de longues discussions. On s’accorda pendant longtemps pour faire venir de l’Orient, de la Sibérie et de la Chine ces belles matières; mais quelques découvertes faites en Suisse de ces substances, dans leur gisement originel, viennent de montrer que ces matières existant en Europe, il est inutile d’aller chercher au loin leur provenance. Il est à remarquer, d’ailleurs, que les jades ne se rencontrent aux temps préhistoriques dans aucun pays de l’Asie antérieure ni dans la vallée du Nil, et que si cette pierre était venue d’Orient en Europe, elle eût également pénétré dans ces pays beaucoup plus avancés que les nôtres, et où l’on était fort amateur de raretés minéralogiques. Même aux plus belles époques historiques, alors que les lapidaires pharaoniques recherchaient avec grand soin les matières rares, jamais on ne voit figurer le jade dans la joaillerie. Les Perses eux-mêmes n’en ont pas fait usage.

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