L'île du lac

Arnaud Rykner · Chapitre 4 sur 6

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L'île du lac

Chapitre I

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Une note longue.

Qu’est-ce que c’est ?

Ça s’étire tout le long du lac.

Ça déchire l’air jusqu’aux montagnes.

 

Quelqu’un souffle, quelque part.

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La note reprend, toujours la même.

On s’applique. On s’entête.

D’où ça vient ?

Ça part de l’île, puis ça traverse d’un bord à l’autre. Ça file sur l’eau.

On pourrait presque la voir s’étendre, toute blanche.

Elle est sans tache.

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Encore la note.

Elle se répand,

se fond au vent,

touche la rive à fleur de sable,

obstinée, elle quitte le lac, monte la pente. Rien ne l’arrête.

Là-haut enfin elle va se perdre.

Quelqu’un la suit.

Alors seulement c’est le silence. Pas du silence exactement mais c’est tout comme.

Vent, vagues, frottement des roseaux, craquement des bambous. C’est fait de tout ça.

On l’écoute aussi fort que la note. Quelqu’un l’a fabriqué tout pareil.

Il est dans l’île.

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L’île est au milieu du lac.

Le lac au milieu des montagnes.

Sur l’île il y a une maison, comme une île dans l’île, flottant juste au-dessus du sol.

On ne la voit pas d’abord. Elle se confond avec la terre et avec les arbres.

Mais devant la maison il y a un ponton. C’est comme une langue qui sort de la maison.

La maison tire la langue au lac, c’est ça. C’est ça.

Pour l’instant, on ne voit personne, ni sur le ponton, ni sur la grève de sable que cernent des rochers. On ne voit pas dans la maison. Et comme la note s’est tue, on peut croire qu’il n’y a personne. Que le vent. Que le lac. Les roseaux sur le bord et les bambous autour.

Les bambous, il y en a beaucoup. C’est un lac entouré de bambous et de montagnes. Un lac englouti. On ne peut pas savoir qu’il est là avant d’avoir franchi les bambous ou monté la montagne pour le voir par en haut. Mais il est là. À le voir on ne peut plus en douter. Il occupe toute l’étendue d’un bord à l’autre, né de l’effondrement d’un volcan.

Un lac vieux de millions d’années.

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C’est le matin.

La surface mouillée de brume s’agite à peine. On l’entend qui se cogne à la rive, maintenant que la note s’est tue. On l’entend qui respire. Souffle lent de l’eau dans les roseaux, comme libéré par le silence retrouvé.

Quelque chose va venir. On ne sait pas quoi.

Mais le soleil paraît au-delà des montagnes, du côté de la mer. Vide parfait, entre les gouttes d’eau suspendues au-dessus du lac. Tout est ouvert. Tout semble attendre. Le jour vient.

Autour de l’île, des arbres plongent leurs branches dans l’eau. Ils arriment l’île au lac, comme si elle pouvait partir, dériver jusqu’aux bords. Mais les arbres tiennent bon. L’île ne bouge pas sur le lac. Seul le lac bouge, caresse l’île, la grève et le ponton – à moins que ce ne soit l’inverse. Peut-être est-ce l’île qui caresse le lac, le fait frémir.

Au pied du ponton, une barque se balance. Mouvement imperceptible. Elle se soulève légèrement, puis retombe, et recommence. Léger frottement du bois contre le bois. Un bout de rame dépasse, fait signe. À l’intérieur, une vague plus forte parfois fait rouler l’écope que retient une corde.

La barque est longue, effilée. Elle s’avance vers le lac, comme si elle s’élançait déjà, immobile encore. Quelque chose se concentre, attend, se retient. On regarde, on ne sait pas d’où ça vient.

Les piliers du ponton s’enfoncent fermement dans le lac, c’est tout ce qu’on sait. Lorsqu’on monte dessus, on voit l’eau dessous, au fil des lattes disjointes. Mais ce bois-là rassure : pas de crainte de tomber. Et si l’on tombait, qu’est-ce que ça ferait ? On serait à peine mouillé tant le fond semble près.

Le bois est chaud déjà, avant même le soleil.

L’été approche.

Au bout du ponton, sept pas de pierre dessinant moins un chemin qu’une forme à peine distincte. Quoi ? Impossible de le deviner. Ça serpente jusqu’à la maison. Un oiseau, peut-être, le saurait.

Encore deux marches en bois et l’on est dans la galerie qui court tout autour. Si l’on y marche, elle chante.

Mais elle reste silencieuse.

Ce qui chante à présent, c’est la flûte des commencements, son son unique, à nouveau repris, tenu, jusqu’à épuisement du souffle dans le bambou.

Quand il se tait, on l’entend encore. On l’entend même mieux une fois qu’il s’est tu.

Il se prolonge indéfiniment, en chaque chose, chaque poutre du ponton, de la maison, chaque arbre de l’île, chaque fleur, chaque bambou autour de l’île. C’est en soi qu’on l’entend surtout.

Ce n’est pas ça pourtant qui retient au pied des marches.

C’est une pierre.

Elle est entourée d’une corde. La pierre-qui-arrête.

La pierre arrête qui voudrait venir. Mais qui pourrait venir ici ? Ou qui le voudrait ?

Alors le son reprend encore.

Peut-être a-t-il varié légèrement, un demi-ton plus haut, ou peut-être n’est-ce qu’une illusion et qu’il reprend simplement son chemin, pour avancer à travers les branches et gravir la montagne.

Puis il se tait tout à fait.

Ne reste que le bruit du lac, celui de la barque, celui de l’air dans les feuilles de bambou et les branches des arbres.

Temps qu’on entend passer, qu’on éprouve au-dedans. Chaque seconde qui tombe.

Mais qui « on » ? qui l’éprouve ? Tout se dissout – jusqu’au brouillard, qui s’efface déjà dans la lumière qui monte.

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Et c’est un nouveau bruit qui se laisse deviner. Pas même un bruit. À peine un son. Frottement discret contre le sol de la maison. Ça flotterait presque. Quelque chose glisse, ou bien quelqu’un. Puis ça s’arrête.

Temps.

Une main apparaît.

Temps.

Eau qu’on verse.

Temps.

Charbon qui rougeoie dans le sol. Une silhouette se dessine.

Long temps, légère vapeur. Murmure de l’eau qui bout.

Le temps s’étire avec bonheur.

Tissu qu’on plie.

Les doigts courent sur le triangle rabattu.

Tissu qui glisse sur l’argile.

Temps.

 

La ligne d’une fine spatule fend l’air, mesure la poudre verte.

Pluie silencieuse au fond du bol. Eau qui coule et s’y mêle.

Battement du fouet à peine audible. Infime éclat de mousse.

L’ombre s’incline longuement.

Temps.

Elle se relève. Éclair d’un visage dans la lueur des braises.

L’ombre a rejoint l’angle de la fenêtre.

Le soleil pénètre à peine le shôji devant lequel se dressent les arbres. Il lui faudra tourner encore, et monter, pour traverser le fin papier ciré. Pour l’instant, l’obscurité apaise. Le corps s’y tient. Il peut attendre encore longtemps.

Longue pause. Rythme précieux, comme le rythme du lac tout autour.

Enfin la main avance, saisit le bol. Le bol tourne. Un quart de tour. Et puis un quart encore.

Repos des doigts que la chaleur pénètre. Ils se ferment sur le bol, enserrent l’argile, comme s’ils ne devaient plus se détacher de lui, ne faisaient qu’un avec le bol et avec l’eau, avec la chaleur. Tout se fond.

Temps.

Les lèvres touchent le bord. Aspirent le lac. Le liquide coule.

Clapotis du lac au fond du bol.

Choc mat du bol sur le bois.

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Kokolo kokolo.

Quelque chose s’est éveillé dehors. La lumière a paru. Un oiseau a chanté.

Quand le soleil franchit le creux de la montagne, c’est un éblouissement. Tout explose. Le lac s’allume d’un coup. Les roseaux se détachent de la rive, s’affranchissent de la terre. Les bambous s’illuminent par-derrière, dressent devant eux leur ombre immense, géants des bords du lac.

 

Kokolo kokolo.

La poitrine se gonfle. Le cœur jaillit. L’oiseau poursuit son cri, juché sur les bambous.

Les feuilles s’agitent, comme réveillées elles-mêmes par la lumière. Ça frémit bruyamment. Mais ça ne dure qu’un instant. Le lac, lui, tressaille à peine puis se fige.

La brise est tombée. Tout repose de nouveau.

Dernière brume dissipée. Surface lisse de l’eau que déchire seulement la tige des roseaux.

L’oiseau s’est tu.

Quoi faire à présent que le jour est là ?

Sur l’île, un claquement sec. La porte de la maison glisse. L’homme se penche au-dehors.

Il regarde et écoute.

Temps nouveau qui s’ouvre sur le lac et la montagne.

L’accueillir est sa tâche, celle qu’il s’est choisie. Donc il regarde et écoute.

Kokolo kokolo. L’oiseau l’a reconnu. Le chant reprend.

Le cœur bondit plus fort dans la poitrine.

Temps.

L’homme disparaît de nouveau dans la maison. On l’entend aller et venir au-dedans. Fusuma qui s’ouvrent ou se ferment, objets qui s’entrechoquent. Il reparaît, un sac en main, puis contourne la maison par la galerie qui chante sous ses pas. Il disparaît encore un moment, puis revient, le sac à l’épaule. Une scie dépasse du sac. Nouveau chant de la galerie. Il revient devant l’entrée, descend les marches de bois. Sept pas jusqu’au ponton.

Il n’a pas enlevé la pierre-qui-arrête. La pierre arrête toujours qui veut venir.

Sur le ponton, les planches disjointes résonnent à peine, contrastant étrangement avec le sol de la galerie.

L’oiseau le regarde.

Maintenant il est dans la barque.

À coups de rames il s’éloigne de l’île. Il glisse au fil de l’eau d’un mouvement continu. Aucun à-coup ne le trahit, aucun heurt. Grincement répété des rames sur le rebord, c’est tout. Un souffle semble porter l’homme et la barque. On pourrait croire qu’ils planent au-dessus de l’eau comme l’oiseau qui là-haut a pris enfin son envol.

Il faut du temps pourtant pour gagner l’autre rive. Mais du temps l’homme en a. Son bien le plus précieux, avec le silence. Il ne s’en prive pas : il prend son temps et se tait. Suit l’oiseau du regard au-dessus de lui. L’un tourne dans le ciel, l’autre fend la surface du lac ; ils sont pareils sans qu’on puisse vraiment dire pourquoi. Est-ce leur légèreté ? Certitude partagée d’être chacun où il doit être, dans le ciel ou dans la barque.

Au milieu du lac, l’homme suspend son geste, se tourne vers la berge. Il scrute le rivage et marque le lieu où accoster.

Autour de lui, des bancs de nénuphars.

Caresses blanches et mauves, éclats de jaune. D’immenses feuilles l’enlacent.

La barque dérive un peu, nonchalante, puis les rames plongent à nouveau, à nouveau repoussent l’eau en cadence, sans effort.

L’île est maintenant plus loin que le bord du lac.

La maison a disparu au creux des arbres. N’émerge au-dessus d’eux que le torii solitaire surplombant le tertre qui domine l’île. Personne ne vient ici. La forêt leur fait peur, et le lac, et l’île. Ça, qui fait sa force. Lui-même oublié. Fondu dans ce tout, sauvé peut-être. Le lac. Le fond du lac, et les remous de l’île. Tout ce qui grouille sur la terre et dans l’eau. Ce qui sort de la montagne, s’épand de l’autre côté, dans la vallée, ce qu’on fuit dans la vallée, ce qui là-bas s’étale et s’apaise, ce qui ici s’amasse et gronde. Tout ça à lui, tandis que dans son dos se rapproche la masse sombre des bambous.

Ils grandissent lentement, se dressent. La barque pénètre l’étendue noire, mangée par la pénombre qui étouffe le bruit des rames. Mais il ne les craint pas. Ils peuvent le couvrir de leur ombre immense, il peut se perdre en eux, dans la touffeur de leurs fûts. Pacte secret qu’ils ont lié ensemble.

Alors il avance, jette une dernière coudée sans plus se retourner.

Bruit sec du bois contre la rive.

Il se lève, descend de la barque, la tire à peine sur la berge, l’accroche au tronc le plus proche.

Dans le fond de la barque, saisit le sac avec la scie.

S’enfonce au milieu des fûts.

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Ça n’est pas une forêt à proprement parler. Ici, aucun chemin, aucun buisson, aucune clairière, aucune véritable percée. Du sol au ciel les bambous s’élèvent côte à côte, serrés comme des soldats à la parade, identiques, inexorables. Tout se répète à perte de vue – et la vue se perd vite. À mesure qu’on avance, on se sent devenir bambou soi-même. On est happé par le haut, tiré par le ciel.

Mais l’homme se glisse au milieu d’eux sans hésiter. Il fend la foule impassible. D’un pas sûr, il avance au plus profond. Multitude sans regard. Seules frémissent encore les feuilles des cimes. À hauteur d’homme tout semble pétrifié. Mais lui sait que ça vit au-dedans, que ça respire discrètement, dans le vide invisible autour duquel chaque chaume s’enroule, sur lequel chaque fût prend appui pour aller chercher la lumière. Et partout de tardives pousses surgissent, tentent de se joindre à cette armée immobile.

Il se penche sur l’une d’elles, la regarde, s’agenouille, pose le sac. On pourrait croire qu’il prie, peut-être le fait-il.

Alors il creuse la terre jusqu’au rhizome, dégage l’énorme bourgeon turgescent, un peu obscène, le scie d’un mouvement lent et régulier, presque délicat.

Léger craquement.

Il détache le turion d’un coup sec et le retourne. Mord le bord à pleines dents. La chair blanche illumine soudain l’ombre.

Amertume qui réveille la bouche.

Il ferme les yeux.

Temps.

Les rouvre.

Temps.

Il glisse la pousse dans son sac, reprend la scie, se relève.

Dix fois peut-être il recommence, choisit une pousse, s’agenouille et la coupe.

Maintenant le sac est plein, enflé de toute cette chair. On dirait que lui-même bourgeonne.

Et l’homme reprend sa marche, la scie à la main.

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Tout est semblable et tout est différent.

Plus l’homme avance, plus les fûts semblent gros. Il doit se faufiler à présent. Il pourrait craindre l’étrange palais, ses colonnes massives, tremblant qu’à tout moment les portes s’en referment. Et puis ça grince là-dedans, ça craque de toute part. Mais il poursuit son chemin, comme s’il avait lui-même bâti ce temple, en connaissait le secret.

Derrière lui, le lac a disparu tout à fait.

L’île et la maison : un souvenir.

Il pourrait disparaître ici à son tour, sans plus bouger, plus un geste, rien qu’à être là au milieu des bambous. Ça qu’il vient chercher.

Parfois se le dit : s’effacer, se fondre. S’évanouir tout à fait.

Mais pas aujourd’hui. Pas maintenant. Plus tard peut-être.

Alors il avance encore, son idée en tête. Sait qu’il ne faut plus attendre. C’est le jour. Peut-être que l’oiseau le lui a dit. Il gagne un lieu connu d’eux seuls, aux limites de la forêt. N’hésite pas un instant, quand tout autre se serait arrêté depuis longtemps.

Mais d’autre que lui, il n’y en a pas. Il n’y a que lui et eux, les bambous. Lui, tout pareil à eux.

Quand il arrive, il voit tout de suite qu’il ne s’est pas trompé. Il approche de l’immense fût. Trente mètres ou plus, jusqu’en haut. Mais il ne regarde pas le haut. Il se concentre sur la base, généreuse, magnifique, fidèle à la promesse de la pousse. Surface lisse, sans tache. Corps épanoui et désirable. Il se colle contre lui. Sa taille dépasse la largeur de ses hanches.

Il reste ainsi longtemps. Se retient de refermer les bras, de tendre la joue contre la joue fraîche du bambou.

Et puis il se recule.

Temps.

Mains qui claquent.

Temps.

Corps qui ploie.

Temps.

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Puis l’homme saisit la scie et commence son travail. Il attaque d’un côté, s’arrête avant le centre, entame l’autre bord. L’épaisseur n’y fait rien. La lame pénètre presque sans heurt. La main force à peine. Le bambou s’abandonne.

Tranché net, le chaume oscille, s’abat lentement, accélérant à peine au moment de toucher le sol.

Choc sourd. Froissement des feuilles.

Il contemple le long corps étendu, le mesure du regard. Satisfaction muette mais cœur un peu serré.

Alors il prend son sac, en sort une forme tressée, elle aussi en bambou. Il la tient devant lui, s’agenouille, la pose, se relève et s’incline. Ses lèvres bougent en silence. Il se redresse.

Du chaume il faut couper la partie la plus fine. Il le fait.

Reste un long fût de plus de vingt mètres. Nœuds réguliers jusqu’au sommet. Vers le sommet, deux branches par nœud. Les scier à moitié puis casser d’un coup ce qui reste, comme retirer une parure incommode, mettre à nu une peau.

Le fait avec gravité, méthodiquement. Dépose sur le sol les atours inutiles.

Pour la première fois il hésite. Ne peut pas se résoudre à couper davantage.

Alors il range la scie dans le sac débordant de turions, tente de saisir l’immense fût, vacille sous le poids et le balancement des extrémités. Pourrait soulever le monde avec ça. Mais le monde attendra. Équilibre incertain, charge trop instable. Il renonce.

De nouveau il sort la scie, se résigne à couper encore.

Impression désormais de commettre un crime.

Maintenant deux fûts gisent, d’égale longueur.

Pour lui, cette fois, les glisser sur l’épaule est un jeu d’enfant malgré le poids.

Ainsi lesté il retourne à la barque.

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Se frayer un chemin entre les fûts dressés. Ne pas racler celui qu’il porte.

Mais qui porte qui ? Le poids le guide, le tire en avant, sans jamais basculer. Pivotant adroitement ici, là fléchissant à peine, il progresse, résolu, comme s’il savait tous les passages. Minutie du parcours, précision du tracé, légèreté même, on dirait qu’il danse. C’est de la joie ?

Il oublie ce qu’il a dû trancher. Ne pense qu’à ce qu’il fera du poids sur son épaule, et du corps dérobé à la forêt.

Déjà, il sort des parcelles les plus sombres. L’air se fait moins pesant. Les chaumes sont moins gros, moins hauts, d’une espèce plus modeste, moins audacieuse. Plus sages en somme. Mais l’homme, lui, n’est pas sage. Il traverse, fébrile, les dernières futaies. Son fardeau sur l’épaule il court presque.

Face à lui, le bleu du lac transperce le demi-jour. Il est devant la barque.

Il pose sa charge sur le rebord, la fait glisser vers l’avant avec précaution. L’attache.

Arrimé solidement, le bambou dépasse de part et d’autre. La barque comme un navire de guerre prêt à l’assaut. Mais pas d’assaut, pas de guerre sur le lac, juste une barque un peu lourde, et deux gaules massives qui effleurent l’eau.

Il monte et repousse la berge.

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À présent le soleil est tout à fait levé et émerge des cimes. La terre recule. Le lac grandit autour de la barque.

Battements sereins sur la surface éclatante, il s’abandonne à son geste, au mouvement régulier des bras qui fait tomber la fièvre. Le bambou le guide encore. Il n’y a qu’à le suivre. Dériver sans peur. Comme tomber au milieu du vide qui le traverse, flotter entre deux nœuds.

Renoncer à tout, même à l’ombre des fûts dressés, à l’obscurité fraternelle.

Solitude absolue et bienfaisante.

Immensité du lac.

Lumière.

Les yeux fermés, se laisse porter. Il ne les rouvre qu’au dernier moment.

Clapot de l’eau contre le ponton, infime écho des rames renvoyé par la maison. Puis choc du bois contre le bois.

Il est sur l’île.

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Il amarre la barque et décharge le bambou, qu’il fait glisser en prenant soin de ne pas écorcher le chaume. Il monte sur le ponton, franchit les seize planches, les sept pas, les deux marches.

La pierre est là qui l’attendait, gardienne de la maison.

Mais lui ne s’arrête pas. Il poursuit son chemin le long de la galerie, contourne la maison, réapparaît presque aussitôt avec un seau, une brosse et un chiffon.

Le travail peut commencer. Avant de laisser le temps faire le sien, il faut laver les fûts. Il revient au ponton.

À genoux sur le ponton, il fait tomber le seau, le remplit, le tire à lui et se relève. Il le verse d’un coup. L’eau se répand bruyamment, puis fuit entre les planches et retombe dans le lac, d’abord en longs filets, puis goutte à goutte. Il l’écoute faire.

Il s’agenouille de nouveau.

La brosse court le long des fûts.

Il faut dégager la poussière accumulée, faire sortir la saleté. Alors il frotte avec vigueur.

Derrière la brosse que tient une main, l’autre main lisse la peau plus doucement avec le chiffon. Toilette amoureuse, non pas funèbre. Prépare le bambou à sa nouvelle vie.

Six fois le seau se remplit, six fois il se vide. Le ponton brille autant que le bambou, et c’est une fête pour le soleil aussi.

Une fois les fûts lavés, il faut les dégraisser et les purifier de leur sucre. Alors l’homme enflamme les bûches entassées la veille entre deux grosses roches qui délimitent le foyer près de la grève. Ça brûle vite tant le bois est sec. Ça se consume presque sans fumée, en longues volutes orange.

Quand les braises sont bien chaudes, il reste à prendre appui sur le premier rocher pour faire glisser le premier fût au-dessus, immense brochette traversée de vide et traversant le vide.

Petites bulles de graisse à la surface. Il les essuie avec un nouveau chiffon. Le chiffon glisse, la peau luit sous le soleil, plus douce que sa peau à lui. Il pousse sur le fût. Le bambou avance au-dessus des braises.

Tout ce vert sur tout ce rouge, il se dit.

Bulles qui éclatent, tissu qui caresse, soie contre soie. Autour des nœuds, une corolle plus huileuse, il l’élimine patiemment.

L’extrémité du fût repose maintenant sur l’autre rocher. Il faut le faire glisser sans le heurter, sans le brûler, prendre le temps. À chaque avancée, le geste se fait plus lent, la main plus douce, le bambou plus lisse. Aucun corps, jamais, ne fut mieux choyé.

Bientôt, dix mètres de velours vert sont mis à nu.

Il pose le premier fût contre le toit de la maison, et recommence avec le second. Chaume qui glisse au-dessus des braises. Par les pores suinte la graisse, le chiffon l’essuie. Nouvelles caresses, tendresse accrue. Le bambou frémit.

Il est prêt.

Une longue nuit l’attend dans l’atelier où il devra sécher plusieurs mois.

L’homme l’y emporte. Un fût après l’autre, inutile de se fatiguer plus. Chacun recevra l’attention qu’il mérite.

Au fond de l’atelier, un placard sombre qui court contre le mur. Sur des crochets, déjà, pendent une douzaine de chaumes, mais plus courts, et surtout moins larges. Les deux nouveaux rentrent à peine.

Manœuvrer lentement pour pouvoir les coucher.

Les déposer sans cogner les autres.

Semblent tous se laisser faire, attentifs aux soins déployés.

Chair nue du bambou contre le bambou. Le plat d’une main la salue.

Claquement léger contre le chambranle de la porte qui se ferme.

Les voilà allongés dans le noir, côte à côte.

Il peine à les abandonner déjà. Mais c’est pour mieux les retrouver plus tard, et que commence une autre histoire.

Sa journée à lui doit continuer.

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Il étouffe les braises entre les rochers, saisit le tissu tout huileux, puis retourne au ponton où il ramasse la brosse et le premier chiffon. Dans la barque, il attrape la scie et le sac plein de turions.

Il regagne la maison, dépose la scie, la brosse et les chiffons devant l’entrée.

La porte à claire-voie coulisse.

Dans l’entrée, à droite, une étagère, un pot en bambou et un pot en terre, tous deux vides. Devant lui, une marche. Il ôte ses chaussures encore humides de l’eau versée sur les bambous, referme la porte, franchit la largeur des deux nattes, en prenant garde que rien ne tombe du sac.

Nouvelle porte qui glisse. Chaussons enfilés. La porte se referme.

Ses pas feutrés sur le plancher du couloir.

Il est dans la cuisine.

Il saisit le faitout, le remplit d’eau, le pose sur le foyer dont il ranime le feu. Quand l’eau bout, il y verse deux verres de riz. Les grains surnagent un instant, paraissent hésiter, puis gagnent le fond brutalement.

Il faut d’abord que le riz cuise.

Pendant ce temps, il vide le sac sur la table. Les turions se répandent. Il les apprête avec respect, frotte un peu ceux qui doivent l’être, coupe les parties les plus dures.

Quand le riz est cuit, il l’égoutte et laisse retomber l’eau dans le faitout. Il jette les turions dans l’eau de riz et pose le faitout sur la fonte.

Seulement laisser faire l’eau, la chaleur et le souvenir du riz.

Il sort de la cuisine, ouvre la porte de la pièce principale, ôte ses chaussons. Contact apaisant des tatamis sous les pieds. Ils chassent toute anxiété et toute colère. Sur la table basse, le shakuhachi repose, long chaume doré percé de trous.

Il s’agenouille. S’incline. Saisit l’instrument.

Il ne souffle pas tout de suite.

Il va chercher le son très loin, pour lui et pour les dieux autour de lui. Pour le bambou abattu de sa main, la forêt dérangée par ses coups. Pour le lac. Et pour l’île.

Ce n’est plus une seule note, pure, parfaite et solitaire, comme le matin, mais un chapelet qui serpente dans l’air, bondit, retombe brusquement, vient s’enraciner au plus profond du corps, le fait trembler. Elle attrape l’homme, le lac et l’île.

Celui qui souffle ferme les yeux, comme dans la barque. Il ne peut pas faire autrement. Et la forêt se rouvre en lui, les bambous dressés, l’ombre des fûts. Il revient au pied du grand chaume. Le son l’enveloppe, le fait sortir de nouveau du sol. Ça surgit lentement, s’arrête, reprend, se déploie hors de la pousse, c’est l’air qui pousse, traverse les nœuds. Les doigts courent sur le corps immense.

Les lèvres effleurent la bouche. Plainte étouffée, au bord du cri, à peine un chant, presque un combat.

Puis ça s’enroule, s’étire encore, ça tient longuement, en équilibre au bord du vide.

Et ça s’abat d’un coup.

 

La flûte s’est tue.

L’homme rouvre les yeux.

C’est à présent qu’il est épuisé, comme s’il revenait une deuxième fois de la forêt.

Il reste immobile un long moment, la flûte posée sur les genoux.

Il pense aux bambous qui l’attendent dans le noir. Il pense à la journée qui avance lentement et qu’il est bon de ne pas retenir.

Il dépose la flûte sur la table.

Toujours à genoux, il gagne le shôji donnant sur la galerie et l’ouvre en grand. Le soleil est arrêté par l’auvent, mais renvoyé par les rochers du jardin, dont une pierre blanche, très grosse, qu’il contemple en clignant des yeux. La pièce reçoit maintenant toute la lumière.

Il prend le temps de regarder le jardin et le puits.

Il se lève et regagne la cuisine.

L’eau de riz a légèrement débordé sur la fonte et dessine une fine croûte couleur de sel. Dans le faitout, elle a pris une teinte verte ou bleutée, on ne saurait dire. Une truite se baigne au milieu des bambous.

Il retire les pousses une à une, les égoutte dans un panier, puis jette l’eau qui disparaît dans la bonde en pierre, emportant son rêve de poisson. Peut-être prendra-t-il forme plus loin, à l’autre bout du lac.

Pour l’instant, il faut étêter les turions encore chauds, puis recouper chaque base pour faire tomber les feuilles. Elles se défont d’un coup, dévoilant la chair blanche, étagée en une tour régulière, délicate, qui pâlit vers le sommet. Joie pour l’homme de ce dénudement miraculeux, promesse d’autres plaisirs.

Il hésite pourtant à aller plus loin, comme s’il fallait garder intact ce qui reste. Mais en lui l’arbre reprendra vie, un autre corps lui naîtra. Alors de haut en bas il fend les pousses.

Le couteau pénètre. D’un morceau il en fait deux, et de deux quatre. Chacun sagement posé à côté des autres finit de sécher sur un torchon. Alignement de bambous miniatures. De l’armée de géants il ne reste qu’un souvenir.

L’homme disparaît un instant dans l’arrière-cuisine. Il revient, un grand pot sous un bras, une jarre sous l’autre. Pose la jarre sur la table et la débouche. L’arôme du vinaigre de riz emplit l’air et pique les narines.

L’homme lave le pot à grande eau.

Une fois qu’il est propre, il l’essuie avec soin, puis partage sa cueillette en deux. La plus grosse part vient tapisser le fond du pot et le vinaigre couvrir le tout.

Les pots fermés regagnent l’obscurité de l’arrière-cuisine.

L’homme reparaît un bâton de bonite à la main. Il fait chauffer de l’eau dans une casserole, râpe la bonite au-dessus, puis prend un bol sur l’étagère.

À côté du bol, un pot de taille moyenne. Il plonge une cuillère dedans.

La cuillère racle la surface.

Il la ressort et la cogne contre la pierre de l’évier. Un peu de moisissure s’en décolle, que l’eau l’emporte dans la bonde.

La cuillère replonge dans le pot. Elle creuse légèrement.

Elle sort de nouveau, pleine d’une pâte claire, à peine dorée.

Elle cogne cette fois contre le bol.

Quand le bouillon est chaud, l’homme le verse dans le bol et sur la cuillère. La pâte se détache lentement. La cuillère écrase le dépôt qui se dissout dans le bouillon.

Sur le dessus, l’homme sème quelques rondelles de poireau sauvage qu’il a sorties du placard avec un petit sac de grains de sésame et de la sauce soja.

Dans une coupelle, des lamelles de gingembre. Dans une bouteille, du vin de prune. Trois cuillères de riz viennent remplir un second bol.

Il rassemble ce qui reste des bambous encore tièdes et les dispose dans une assiette.

Pluie de sésame sur les bambous.

Sur le bord de l’assiette, la sauce coule, et, dans un verre, le vin de prune.

Temps.

Sur le bois de la table, l’assiette, les bols, la coupelle, le verre et les baguettes. La chair jaune du gingembre.

C’est un spectacle.

Bruit de la soupe qu’on boit dans le silence.

Temps.

Claquement des baguettes.

Temps.

Bruit de bouche. Bruit de baguettes.

Le gingembre rafraîchit le palais.

Temps.

L’homme saisit le verre.

Ça coule en lui.

Nouvelle pause. Il écoute.

Se dit : Rien de mieux. Riz soupe vin bambou. Et le lac.

Et au milieu du lac, l’île.

Dans l’île, lui.

Quoi de plus demander ? Quoi vouloir de plus ?

Quelle chance.

Se dit encore : Tout est là.

D’autres voudraient du bruit et du mouvement.

D’autres voudraient de la vitesse, de la richesse.

Lui ne veut rien. Il veut ça.

Il pourrait mourir.

Mais il se lève, empile les bols dans l’assiette, pose le verre dedans, saisit les baguettes et la coupelle dont il couvre le tout.

Dans l’évier de pierre où attendaient la cuillère et la râpe à bonite, il rince l’ensemble d’un filet d’eau qu’il fait couler du broc.

Comme il fait chaud depuis le matin, il suffit de laisser sécher.

Il se dirige alors vers le vestibule, se chausse et sort, sandales de paille aux pieds.

Dehors, la lumière a décliné et le ciel a jauni.

L’homme gagne la hauteur qui surplombe la maison et où veille le torii. Il ne veut pas manquer ce qui chaque jour a lieu, dès la fin du printemps, et qui durera jusqu’à l’automne : ici, le crépuscule est double, le soleil se couche deux fois.

Une première fois, il disparaît derrière l’immense massif dressé au-dessus du lac, comme si le feu retournait au volcan éteint depuis des milliers d’années.

Une première nuit se fait, tant l’ombre du mont est grande. Dans les arbres, les oiseaux suspendent leur appel. Le lac retient son souffle.

Puis la lumière, soudain, reparaît au pied de la montagne, et c’est un nouveau jour qui dure quelques minutes. Les oiseaux reprennent leur chant, insouciants de la fin pourtant proche. Le disque rouge flotte à la cime des bambous. On dirait qu’il hésite à franchir le seuil et basculer vers d’autres mondes. La forêt l’avale d’un coup et la vraie nuit est là.

L’homme ne se retire pas tout de suite.

Il reste au bord du tertre.

À chaque fois, il se sent chavirer un instant, ferme les yeux, écoute la plainte qui monte. De douleur ou de joie il ne sait. Et peut-être ne veut-il pas savoir.

Quand il rouvre les yeux, l’obscurité est presque totale. Les formes devant lui se dissolvent dans l’ombre. Seul le lac scintille encore un peu, comme de l’écume sur un drap noir.

Ses pas vers la maison.

Frottement d’une allumette à la lanterne des morts.

Une petite flamme brûlera dans la nuit.

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Dans la maison, une lampe à huile s’allume à son tour. Elle avance, vacillante, au bout du bras qui la porte.

Glissement du bois, choc du chambranle, la lumière entre dans la chambre.

Espace vide et large – huit tatamis – que la flamme fait trembler.

Fusuma grand ouverts sur un deuxième espace – quatre tatamis – que seule meuble une table basse de laque rouge.

La maison est trop grande pour l’homme, mais trop petite pour le vide qui l’emplit.

Derrière la table, les parois de bois vitrées laissent deviner le lac.

L’homme pose la lampe sur la table. Dans la lueur, l’obscurité prend forme.

Dans la première pièce, il ouvre le placard, en sort futon, couverture et oreiller. Il étale le futon.

Il gagne ensuite la cuisine, s’y déshabille dans le noir, s’y lave rapidement dans l’évier. Gestes précis, mille fois répétés. Douceur de l’eau sur son corps nu.

À son tour il est prêt pour la nuit, comme l’étaient les bambous.

Dans la chambre, il baisse la lumière de la lampe, devenue luciole dans la nuit.

Il revient s’asseoir sur le futon, le dos contre la cloison du placard.

Les jambes sous la couverture, il regarde ce qui lui fait face, son théâtre intime, inviolable.

Les deux montants grand ouverts : son cadre de scène.

Au centre, la table luit d’une lumière noire qui emplit tout.

Il peut rester de longues minutes à contempler.

Il le fait ce soir-là plus longtemps que d’autres soirs, puis glisse dans le sommeil comme dans l’eau.

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Dormir comme le lac

Vagues flux et reflux

sourdes respirations

Dormir rêver

rêve de lac qui rêve d’oiseaux géants. Ils se reflètent en lui

Et tout se tait dans l’eau et sur le lac

Se taire comme le lac

Tout faire comme lui

C’est ce qu’on essaie de faire dans la maison dans l’île

Une île au fond du lac entre les jambes du torii

abandonnée

hors d’atteinte

intacte jamais touchée

Le lac est au milieu des montagnes l’île au milieu du lac et lui au milieu de l’île

Mais qui au milieu de lui ?

Qu’on le laisse et l’oublie là bambou plein de vide et de vent

L’air entre par un bout ressort par l’autre

et c’est de la musique

La note tient jusqu’au matin.

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Est-ce le soleil qui le réveille ou la note qui s’est tue ? il ouvre les yeux, reposé et serein. Il se demande s’il a rêvé, tente de se souvenir mais rien ne vient. Tout est vierge à nouveau.

Alors il se lève, s’habille, range le futon, la couverture et l’oreiller, fait place nette pour le jour.

Dans la cuisine fait chauffer de l’eau, jette des herbes dedans et les laisse infuser. Avale rapidement quelques boulettes du riz cuit la veille, puis boit le liquide presque bouillant, et sort.

Fait le tour de la galerie.

De l’autre côté de l’île le soleil émerge lentement d’entre les jambes du torii. L’étrange signe s’enflamme d’un coup, comme un cri poussé soudain. L’homme pourrait crier aussi.

C’est le moment qu’il préfère, les quelques jours où tout semble à sa place, calculé depuis des millions d’années. Préparé pour lui, l’unique habitant de l’île, et pour les kami. Soleil double le soir dans la montagne, éblouissement du matin sous le torii.

Seule la brûlure de ses yeux peut l’arracher au spectacle – et la conscience du travail qui l’attend.

Alors il franchit la longue passerelle de bois qui mène directement à l’atelier.

À peine entré pourtant, il rebrousse chemin. Il s’est souvenu de la scie, de la brosse et des chiffons qu’il avait laissés la veille au seuil de la maison.

Il revient avec eux, coupe à travers le jardin.

De nouveau il entre dans l’atelier, par le côté cette fois, et de nouveau il est ébloui. Un rayon oblique pénètre par la porte de la galerie restée ouverte et l’empêche de voir le reste de la pièce. Presque à tâtons, il referme le panneau de bois, et d’un seul coup, dans la lumière moins crue qui demeure, chaque forme reprend sa place, chaque contour se dessine avec netteté. Il range la brosse dans un tiroir et jette les chiffons graisseux sur un tas déjà haut, dont il fera des mèches plus tard.

Il ne peut s’empêcher de lorgner sur le placard du fond.

Il hésite un instant, mais guère plus ; résister au désir ne lui procure aucun plaisir. Il pose la scie sur l’établi, s’avance vers le placard, en fait glisser la large porte.

Les fûts sont là, allongés dans le noir, immobiles et silencieux.

Il ne retient pas la caresse de sa main. La laisse posée de longues secondes sur la courbure du chaume.

Ses yeux s’habituent à la pénombre. Les immenses gisants s’arrachent à l’obscurité.

La main se retire, referme délicatement le panneau de bois comme pour ne pas les éveiller.

Il se demande d’où lui vient cet amour un peu fou, et où il le mènera, ce qu’il fera de ces corps allongés dans leur sanctuaire.

Rien peut-être. Il ne sait pas encore.

Seulement les savoir là, reposant dans le noir.

Mais le travail l’attend, et d’autres bambous à peine moins précieux. Il faut terminer corbeilles et paniers qu’il doit vendre à la ville. Avec, acheter six mois de vivres et quelques petits outils, puis revenir attendre tranquillement dans l’île.

Aussi il reprend les gestes familiers, fouille parmi les tubes déjà secs, choisit le plus long et le plus large, saisit la scie qu’il venait de poser, le coupe en deux.

Supprimer ensuite les nœuds, ne garder qu’une surface sans aspérités. Il attrape un rabot d’une main, tient la moitié du tube de l’autre.

Va-et-vient régulier de l’outil.

Coup sec à l’aller, coup long au retour.

Coup sec, coup long. C’est comme battre la mesure avec tout son corps.

Coup sec, la lame accroche.

Coup long, elle glisse presque sans heurt.

L’une après l’autre, elle fait disparaître les saillies réparties sur le fût.

Il faut le dénuder complètement, lui retirer sa première peau comme un vêtement importun, alors la main saisit une plane à courbe tranchante et poignée double. La plane épouse la rondeur du chaume, mais c’est pour mieux l’écorcher d’un bord à l’autre.

Les mains tirent sur les poignées. La lame mord l’écorce. Le couteau racle. Ça crisse.

Plainte sourde du bambou.

Très vite, les pelures s’accumulent aux pieds de l’homme.

Chaque section est dépouillée, jusqu’à ne laisser plus qu’une seule longueur parfaitement lisse.

La main caresse la surface où plus rien ne l’arrête. Mais ce n’est qu’un début.

Avec une scie plus épaisse, il fait une encoche à un bout, introduit une tige métallique, et puis redresse le fût. Les mains à chaque extrémité de la tige, il pousse d’un coup en appuyant sur le sol.

Le bambou grince, proteste de nouveau, l’homme insiste, le chaume commence à s’ouvrir en deux. Au premier nœud, il doit forcer de tout son poids.

Le bambou grince encore, craque, crie presque. Il expire tout le vide retenu au long des mois et des années, ce vide qui le poussait vers le haut et le faisait grandir quand il était encore debout.

Peut-être que c’est ça, la princesse Kaguya ? un souffle prisonnier qui poussait vers le ciel.

Il le redonne à l’île et au vent, et Kaguya s’envole.

Le fût bâille à présent largement, gueule immense qui pourrait saisir l’homme.

Plus besoin de forcer pourtant.

Le chaume renonce, non pas vaincu mais

consentant.

Il cède à l’homme, et s’abandonne de tout son long.

Il se fait plus léger,

s’ouvre en grand,

offre ses deux moitiés, demi-tubes jumeaux de sève pétrifiée.

Il faut encore élimer les nœuds sur les faces intérieures, puis fendre chaque moitié en deux, puis encore en deux, et encore, et encore, patiemment, en faisant éclater chaque nouvelle portion sur toute la longueur, jusqu’à obtenir une gerbe de fines lamelles.

Alors il en prend une, fixe deux couteaux sur l’établi, la glisse entre eux. Il tire doucement dessus. Les couteaux mordent les bords d’un mouvement régulier.

Il recommence pour chaque brin.

Il ajuste, tire, dépouille, ajuste et tire encore, jusqu’à ne plus garder que l’âme de l’écorce.

Chaque brin, absolument semblable.

Chaque brin, souvenir parfait de la forêt quittée, épurée, simplifiée, multipliée en autant de minces lambeaux rectilignes.

La première moitié du fût est vite débitée, alors il recommence avec l’autre moitié, la fend en deux, et puis encore, et encore, et puis de nouveaux fûts qu’il faut couper et recouper à leur tour, avant d’ajuster, de nouveau, chaque brin.

Les gerbes s’entassent dans l’atelier, et la mue du bambou serpente entre ses pieds.

Quand il lui faut des lamelles plus larges, il écarte légèrement les couteaux. Glisser les brins, tirer. Glisser, tirer, sans relâche, paisiblement, régulièrement. Mouvement inlassable dans lequel il se perd. Il n’a plus besoin de savoir ce qu’il fait. Ses mains savent pour lui. Il peut se laisser aller à son tour. Le bambou lui montre la voie, décide pour lui, une fois de plus. Il est toujours dans la barque et les rames plongent dans l’eau, remontent, plongent sans qu’il y soit pour rien. La barque avance, les brins glissent entre les couteaux, et c’est le même calme au-dedans de lui.

Bientôt, des dizaines de gerbes se sont accumulées, sans qu’il y ait pris garde. Il comprend qu’il est temps de passer à la suite.

Il trie sa moisson du jour, séparant les lamelles les plus larges des plus fines.

Des plus larges il fait deux tas.

Va chercher un étalon en fer, puis pioche dans le premier tas.

Saisit la première, la mesure avec l’étalon, coupe ce qui est en trop, fait de même avec la suivante, jusqu’à ce qu’elles s’entassent de nouveau sur un bord de l’établi.

À l’aide d’un poinçon, perce alors chacune de dix trous, vingt trous, cent trous où il pourra glisser autant de brins plus fins.

Le premier tas épuisé, il prend un étalon plus grand puis pioche dans le second tas, et recommence comme avec le premier.

Quand il a fini le second tas, il enflamme quelques morceaux de charbon sous le réchaud de l’atelier. Très vite, les braises rougissent. Il décroche du mur un large cylindre de métal et le pose avec des pincettes au milieu des braises.

Il fait tout méthodiquement, sans rien bouger inutilement, presque sans déplacer d’air.

Devant le feu il attend. Il regarde le cylindre qui commence à rougir à son tour. Toujours avec les pincettes, il le retire des braises et le cale dans l’étau qu’il referme doucement dessus.

Il saisit une première lamelle du premier tas, la fait glisser autour du tube encore chaud qui déborde l’étau. Le bambou s’assouplit, épouse le contour du cylindre, puis garde la forme ainsi trouvée.

L’homme sectionne alors ce qui dépasse, recommence avec la partie restante. D’une lamelle fait ainsi trois cercles presque parfaits qu’il lui restera à fermer le moment venu. Il prend une autre lamelle et recommence.

Bientôt des dizaines de cercles s’empilent sur l’établi.

Il sort le cylindre du feu, le remplace par un autre plus large encore, et recommence avec le second tas. D’une lamelle fait cette fois deux cercles qu’il dépose à l’autre bout de l’établi, et ainsi jusqu’à épuisement du tas.

Sur l’étagère, il saisit un pot en fonte. À côté, un pain de colle. Avec un couteau, détache des copeaux qui tombent dans le pot avec un bruit mat. Ajoute un peu d’eau, pose le pot sur les braises. Quand la colle est chaude, il tourne le mélange jusqu’à obtenir une pâte onctueuse et souple. Alors, il saisit un premier cercle, en coupe les extrémités en biseau pour les joindre en un anneau parfait. Les couvre de colle avec un pinceau, serre le tout dans l’étau, passe à un autre anneau, jusqu’au dernier du second tas.

Pendant que celui-ci termine de sécher, il ramasse les lamelles les plus fines qui attendaient leur tour. Dans l’étau, il fixe un morceau de métal percé de trous. Dans l’un des trous, du même diamètre que ceux des anneaux maintenant secs, il enfile un premier brin et tire sur toute sa longueur. Un mince fil régulier en ressort, souple et solide à la fois. Chaque lamelle passe ainsi à travers le trou. Dernier seuil, dernière porte. La métamorphose sera complète.

À la fin de l’après-midi tout est prêt pour la dernière étape.

Demain, il assemblera les brins dans les anneaux, en entremêlera d’autres, tissera l’air, façonnera le vide, comme si le bambou n’attendait que cela pour trouver sa vraie forme. Corbeilles grandes et petites, paniers, peut-être même une hotte. Certains porteront leurs cueillettes avec, leurs récoltes, des fleurs ou même du bois, et, qui sait, leurs enfants. D’avance, il allège leur fardeau.

Est-ce qu’il en est heureux ?

Peut pas dire.

Pas exactement un métier.

Juste une façon de céder au monde. Rentrer dans le circuit des vivants, pour mieux pouvoir rester sur l’île.

La part des hommes. À quoi il faut sacrifier. Deux ou trois fois l’an il le fait, il la prélève sans rechigner.

Quelquefois il ajoute quelques poupées tressées dans des chutes de bambou qu’il déposera dans la forêt ou la montagne, pour les kami.

Le reste est pour le lac. Et c’est le reste qui compte vraiment. Du silence, quelques notes. Des gestes simples, quotidiens, rien de plus.

L’homme range l’atelier, gagne la maison.

 

À la fin du jour, le shakuhachi peut chanter et le soleil se coucher deux fois. Il se lèvera de nouveau demain, échappera bientôt au torii, en attendant l’année nouvelle et le nouveau cycle.

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