L'île du lac

Arnaud Rykner · Chapitre 5 sur 6

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L'île du lac

Chapitre II

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La pluie tombe à n’en plus finir. Les nénuphars se sont fermés.

L’été est là depuis quelques jours et avec l’été toute cette eau jetée à seaux par les nuages qui s’accrochent aux montagnes autour du lac. Il ne l’a pas vue venir. Il n’est pas descendu assez vite à la ville et attend qu’elle cesse. Chaque année pourtant c’est le même déluge qui s’abat sur le lac. Il aime se laisser surprendre.

Posté derrière la fenêtre, il regarde l’eau tomber, raide et dure, comme autant de bambous diaphanes éclos de la surface du lac. Il voudrait danser au milieu d’eux. Mais pour cela aussi il est bon de prendre son temps.

Il n’a même pas remonté la barque qui commence à s’enfoncer au pied du ponton. Se dit qu’il devrait le faire, au moins la tirer au bord, la vider, la retourner. Mais rien ne presse. La barque l’attendra toujours, sur l’eau ou au fond du lac.

Et la barque, comme le lac, se remplit sous ses yeux.

Peut-être ne faut-il qu’attendre, se replier, regarder, ne rien faire. Bouger le moins possible. Faire chauffer l’eau du thé. Se laisser réchauffer par elle. Se laisser traverser par la chaleur de l’eau en contemplant celle qui tombe au-dehors, froide et dure. Ce serait comme se lover au creux de l’eau, se tenir immergé comme aux premiers jours, flottant dans la matrice. Ou se dissoudre en elle, ne faire plus qu’un avec elle.

Peut-être ne faut-il que cela, regarder la pluie, l’accueillir, et rester dans la maison.

La maison elle-même : un mendiant sous la pluie.

Alors il reste.

Il reste et il regarde. Toute cette pluie qui tombe à n’en plus finir, tandis que le brouillard peine à quitter le lac.

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Un jour, pourtant, l’appel du lac est le plus fort, du lac et de la pluie, ciel d’en haut et ciel d’en bas, tant le lac ressemble au ciel, au point qu’on ne sait pas toujours d’où partent les traits qui relient l’un à l’autre, si cela tombe ou cela monte.

Il n’aime rien tant que cette fusion de tout, du lac et de la pluie. Eau dans l’eau, sur l’eau, eau partout, sur lui et devant lui, en dehors, au-dedans. Se mêler à la pluie, une goutte parmi les autres. Laisser faire l’eau du ciel, la voir couler sur tout, faire un avec le lac, comme son propre corps, plein d’eau aussi, il l’a lu un jour.

Alors il sort.

L’eau qui frappe le sol en cadence couvre le chant de la galerie. Si le shakuhachi lui-même se mettait à jouer, personne ne l’entendrait.

C’est pourquoi l’homme hésite un instant quand même.

Puis, soudain, décidé, gagne l’atelier.

Il en ressort une tige de bambou à la main. Un long fil invisible y pend. Aux trois quarts du fil, un bouchon taillé par lui, et tout au bout, un hameçon. Il va pêcher.

Quand il pleut fort ainsi, les poissons se méfient moins, c’est ce qu’il se dit. Vrai ou non, il s’en moque. Ce qui compte c’est d’avoir une raison de rester sous la pluie. Ici, il peut l’aimer comme bon lui semble. Personne pour se moquer. Personne pour rire de lui.

Alors, il entre dans la pluie sans se protéger. L’eau est plus chaude qu’il ne l’aurait pensé, de quel soleil tombée ?

Il avance au bout du ponton. Il s’assoit, sort de sa poche un morceau de bonite et son couteau, découpe une lanière qu’il accroche à l’hameçon. Lance la ligne. Le flotteur disparaît entre les traits de pluie, les mêmes qui dégoulinent sur son visage et ont déjà trempé les habits qui le couvrent. Il aurait pu les enlever tout de suite tant ils sont inutiles.

La pluie chaude le traverse. Il suffit de se laisser faire par elle. C’est comme une autre peau qui vous vient, comme s’il se déguisait lui-même en pluie.

Il se dit :

c’est moi

l’homme de la pluie

l’homme-pluie.

Et encore :

je suis

goutte d’eau le poisson vient s’y prendre.

Est-ce que ça boit un poisson ?

L’homme se pose de drôles de questions.

Il dérive comme le flotteur au bout du fil. Se noie dans ce qui n’est même pas une pensée. La pêche ne lui sert qu’à ça : être là sans jamais l’être, flotter au bout du fil, porté par l’eau, au bout d’une canne de bambou qui fait semblant de croire qu’elle peut le retenir. Le poisson est secondaire, même si le poisson le nourrit. Le poisson est son allié, pas son ennemi. Peut-être est-il le poisson autant que l’eau.

Il tourne autour de l’hameçon, fait des ronds autour du flotteur.

À travers la surface striée de gouttes il aperçoit son propre visage sur le bord du ponton, son visage défiguré, remodelé par la pluie.

Il est dedans et dehors à la fois, dessous et dessus.

C’est lui qui mord à l’hameçon.

Il s’est pris à son propre appât.

C’est lui qu’il tire, et c’est en lui que ça tire, fil tendu de lui à lui. Il fouille ses propres entrailles.

La secousse l’arrache à sa rêverie. Il y a bien quelque chose au bout du fil tandis que lui est à l’autre bout.

Il en est presque étonné. Comme si le poisson lui faisait une farce en se laissant prendre à sa place.

Le poisson se défend pourtant.

Il tire sur la ligne comme s’il voulait entraîner l’homme au fond du lac. Alors, de nouveau peut-être ils ne feraient qu’un.

Mais ce n’est pas pour cette fois. Cette fois, c’est l’homme qui tire le poisson vers la surface. Il le fait glisser sur l’eau, le traîne entre les gouttes, le fatigue longtemps puis le sort du lac. Le poisson pend au bout du fil, s’agite, refuse, pèse de tout son poids pour se libérer. Mais l’homme l’amène jusqu’au ponton.

Un dernier vol, et le poisson se pose, battant violemment de la queue le bois trempé de pluie.

Alors tout va très vite. L’homme sort de sa poche un poinçon très fin, le plante délicatement entre les yeux du poisson. Tout est fini.

L’homme murmure quelques mots, détache le poisson, accroche l’hameçon à la base du bambou et rentre dans la maison, le bambou dans une main et le poisson dans l’autre.

Dehors, la pluie continue de tomber.

Une fois déchaussé dans le genkan l’homme doit se déshabiller tant l’eau alourdit ses vêtements. C’est presque nu, et en ayant soin de mouiller le sol le moins possible, qu’il gagne la cuisine.

Il prend le temps d’écailler aussitôt le poisson, de lever les filets qu’il découpe en fines tranches et de les faire tremper au fond d’un pot en verre rempli de sauce soja.

Du poisson du lac six poissons sont nés, plus petits, qui nagent à présent dans l’eau sombre du bocal. Il les regarde flotter un instant, puis se décide à ressortir nager lui-même. Il est trempé, il n’a qu’à se donner tout entier à la pluie et au lac. Redevenir poisson vraiment et rendre au lac un peu de ce qu’il lui a pris.

Il retire son dernier sous-vêtement, ressort, court sur le ponton et plonge nu à côté de la barque.

Son corps fend l’eau, gagne le fond, puis remonte à la surface, presque droit, comme tout à l’heure sa proie au bout du fil.

Mais lui est libre, ici. Ici, tout est à lui, ou plutôt tout en lui : ce qui l’entoure, ce qui l’enveloppe, l’eau du lac, la pluie, et même ce qui de loin le regarde s’ébattre, les bambous, les roseaux, la montagne, aussi bien que les arbres et le torii de l’île. Il est tout cela à la fois. Il se dissout dans l’eau, dans l’air et dans les gouttes. Il s’étire, il s’épand, il est partout.

Ses bras battent la surface. Son visage, sa bouche, recueillent l’eau du ciel et celle du lac, coupe où tout se mêle. De longues minutes il traverse l’étendue plate, striée de pluie, ne se souciant de rien, ni du froid, ni de l’engourdissement.

Quand la fatigue vient, il se retourne et se repose, flottant entre ciel et eau, se laissant porter les yeux fermés, pour mieux sentir la pluie battre ses paupières, son ventre, son sexe, et le lac sa tête, son dos, ses fesses, comme une main bienfaisante qui l’envelopperait de tous côtés.

Soudain, il replie bras et jambes, se tourne sur le flanc comme pour dormir

– et aussitôt se laisse couler.

Le voilà qui glisse d’un bloc dans l’eau profonde,

lentement,

les yeux fermés.

Il glisse et la surface s’éloigne.

Le bruit de la pluie s’assourdit peu à peu.

Le corps tombe au fond du lac.

Boue, herbes, contact gluant. Trouble. Silence profond.

Ça dure. L’air manque.

Il faut se retenir de ne pas s’abandonner tout à fait.

Il le fait. Son corps se déploie brusquement et remonte vers la pluie.

Le revoilà qui flotte les bras en croix. Rouvre les yeux. Regarde le ciel.

Temps.

Le froid le gagne mais il s’en moque. Allongé sur le lac il pourrait en toucher les bords tant il se sent grandir.

Soudain, nouveau repli. Le corps retombe.

De nouveau il se glisse lentement jusqu’au fond.

Étreinte molle. Étrange repos.

Le lac pourrait le garder à jamais, comme les bambous.

Mais il se réveille à nouveau, à nouveau regagne la pluie.

Et à nouveau il fait la planche.

L’eau du ciel sur ses yeux. Il les ferme.

Temps.

Bruit de l’eau sur sa peau et sur celle du lac.

Un frisson. Le corps se tend.

L’homme se retourne brusquement.

Battements de bras et de jambes.

Il rejoint rapidement la rive et le ponton.

Dans son sillon, l’obscur souvenir d’une caresse.

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Monter sur le ponton n’est pas si facile. Le froid a gagné les muscles. Les bras sont gourds.

L’homme pourrait aussi bien marcher jusqu’au bord, mais il s’entête. Il ne veut rien céder à la fatigue ni au froid, malgré la fièvre qui commence à monter. Il s’accroche aux planches, pousse de toutes ses forces, et c’est moitié rampant qu’il parvient à se hisser. Alors, il reste allongé sans bouger. Mais c’est sans joie qu’à présent il accueille la pluie, le dos contre le bois.

Quand il se relève, il tremble tout entier.

Peu importe, il se dit. Pluie, lac, je suis tout cela, et plus encore.

Il entre dans la maison, toujours tremblant.

La pluie continue de tomber sur le lac.

Et le silence au fond du lac.

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Il s’est séché,

a fait chauffer la bouilloire,

a versé le thé, l’eau chaude,

saisi le bol.

Le bol

tremble

entre ses mains.

Mais la chaleur traverse le corps.

Les idées tournent dans sa tête. La pluie, le poisson, la nage, le sommeil, tout se mêle. Est-ce qu’il regrette ? Il ne sait pas. Il est surtout contrarié d’avoir froid.

Devant lui le pot en verre.

C’est fini : l’eau noire a englouti les six formes délicatement découpées.

Il quitte la cuisine et gagne la pièce au irori.

Son corps, tout entier de frissons.

Avec peine il allume le foyer creusé dans le sol. Le feu prend, les flammes s’élèvent. Il les laisse retomber, souffle doucement sur les braises.

Alors, seulement, il sort son futon. Il le tire au bord du trou. Il approche la table basse, la fait glisser au-dessus des braises qui rougeoient. Il la couvre d’une couverture et se glisse à son tour le long de la table, sous l’un des pans qui débordent de part et d’autre.

Il s’y coule, frissonnant.

Il s’y coule, rempli d’images qui s’entrechoquent.

Il s’y coule comme tout à l’heure dans l’eau du lac.

Il se laisse tomber à nouveau tout au fond.

Mais cette fois le sommeil vient vraiment. Un sommeil plein de fièvre et de pluie, tandis que ça continue de tomber au-dehors.

La pluie tombe et le lac se remplit.

Elle tombe,

et tout s’obscurcit.

Elle tombe tant que l’eau monte autour du ponton et atteint bientôt les planches.

Bientôt, la barque elle-même disparaît.

Bientôt, l’eau monte à l’assaut de l’île.

Elle mange l’île.

Il l’entend.

Il l’entend déglutir ce bout de terre perdue, comme si déjà elle l’avait avalé tout entier.

Ça suce, ça aspire bruyamment. C’est terrifiant tout ce bruit, de toute cette eau.

Alors l’homme monte jusqu’aux pieds du torii.

Il ne sait pas comment il monte mais il le fait. Il grimpe la pente. Il se traîne presque comme tout à l’heure sur le ponton.

Le voilà en haut de l’île, et il regarde en bas.

Il la regarde sombrer doucement sous ses yeux, et lui avec.

Bizarrement il n’a pas peur. Il n’a peur de rien. Il la regarde simplement s’évanouir dans le lac, impuissant, sans savoir si cela s’arrêtera.

À présent le ponton a tout à fait disparu. Les arbres sont à moitié engloutis. La maison elle-même après avoir flotté maladroitement, semble sur le point de couler à son tour. Tout est si étrange autour de lui. Il ne comprend pas ce qui se passe ni d’où vient toute cette eau. Mais la pluie continue de tomber et l’eau de monter entre les jambes du torii.

Il se demande s’il rêve, et se le demandant il se réveille trempé de sueur.

La fièvre le dévore.

Le irori s’est éteint.

Un pan de la couverture est tombé sur le foyer.

Il aurait pu s’enflammer tout entier, mais, à peine roussi, il a étouffé le feu. L’homme ne s’en réjouit pas. Il n’en a pas la force. Il s’enroule tout entier dans la couverture et retombe aussitôt, inconscient.

De nouveau les images se lèvent autour de lui.

Les bambous l’entourent.

Les bambous l’enserrent.

Sur chaque bambou sont enfilés des dizaines de poissons qui frétillent.

En bougeant, ils font chanter les bambous. Symphonie de poissons sur bambous dressés, qui frétillent dans sa tête.

Puis

plus rien

tout se tait

disparaît

 

le silence gagne enfin

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Le soleil frappe violemment le panneau entrouvert. C’est comme une lame qui découpe la pièce en deux.

L’homme se réveille.

Il émerge de l’eau et du sommeil après une longue absence.

Absent à lui-même au lac aux bambous :

il l’a été pendant des heures

peut-être des jours.

Pendant des heures, peut-être des jours, il a tout abandonné.

Pendant des heures, peut-être des jours, il n’était plus nulle part.

Peut-être était-il mort ?

Peut-être l’homme qui se réveille n’est-il plus l’homme du lac ?

Peut-être est-ce un autre homme, ou l’homme d’un autre lac ?

Quel qu’il soit, cet homme-là se lève, un peu chancelant.

Dehors la pluie a cessé. Le ciel est vide.

L’homme gagne la cuisine.

Dans la cuisine rien n’a bougé. Chaque chose est à sa place. Mais dans la cruche, il n’y a plus d’eau.

Alors l’homme sort. Il contourne la pierre et se dirige vers le jardin.

Le puits est toujours là – il en doutait peut-être –, le seau posé sur la margelle.

Il lance le seau au fond.

Claquement sonore de l’eau. Le claquement le rassure, puis le silence qui suit, et le poids qui croît au bout de la corde.

Mais le poids se fait trop lourd, et, quand il veut remonter le seau, il sent que c’est en vain. Il tire sur la corde, rien ne monte. Il n’a plus de force. La maladie l’a consumé, littéralement. La cendre du irori, c’est lui. Encore heureux que le feu se soit éteint.

Mais l’homme ne renonce pas. Il tire encore pour faire monter le seau trop plein. Ses pieds poussent le rebord. Ses jambes se tendent. Au fond du puits, ça décolle. Maintenant ses mains avancent sur la corde, et la montée commence. On croirait que quelqu’un tire à l’autre bout comme pour le retenir, qu’un autre corps se pend pour l’entraîner au fond, mais lui tire toujours plus. Il se dit qu’il n’aurait pas dû laisser le seau sombrer. À présent il n’y a rien d’autre à faire qu’à tirer sur la corde, pousser sur les pieds, tendre tout le corps en arrière, tirer et tirer encore, faire glisser les mains en un sursaut d’effort.

Le seau monte lentement.

Pour lui faire passer la margelle sans le renverser il faut lâcher la corde d’une main puis saisir l’anse d’un coup, lancer ce qui lui reste de forces.

Il le fait, attrape le seau, le sort du trou, le pose.

Le seau est à ses pieds.

Il se laisse tomber en arrière, les jambes toujours tendues contre le bord du puits, épuisé. Il ferme les yeux, s’endort presque d’un coup.

Il se réveille de même. Ne sait pas si c’est juste après ou bien plus tard encore. De l’eau est tombée sur sa jambe. Il se redresse hébété. Il a dû cogner le seau trop plein.

Il lui faut un peu de temps pour revenir tout à fait, comprendre où il est. Le puits, le seau, la maladie, le lac. Il remet tout en place dans sa tête.

Il a trop chaud.

Alors il s’agenouille près du seau, regarde son visage ravagé par la fatigue, le plonge brusquement dans l’eau. Il l’y laisse quelques secondes. C’est comme s’il fallait gommer toute trace, effacer la fatigue, la fièvre, et la peur peut-être aussi. La tête ressort du seau, les mains frottent les joues, lissent les cheveux.

L’homme se rallonge. Cette fois, il ne ferme pas les yeux. Il regarde le ciel. Il se souvient de la pluie, de la nage, de la folie du lac, et il sourit.

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Quand il se relève, il est toujours si faible qu’il renonce à emporter le seau. Il regagne la cuisine d’un pas maladroit, saisit un broc, et revient près du puits. Il plonge le broc dans le seau en prenant garde cette fois de ne pas trop le remplir. Même si le broc est plus petit que le seau, il se méfie maintenant de sa propre faiblesse. Il rentre dans la maison, en prenant garde de ne pas trébucher.

À la cuisine, il verse dans une casserole un peu de l’eau puisée. Du foyer en fonte, il retire la cendre complètement refroidie, puis y rassemble du bois sec pour rallumer le feu. La flamme claire qui s’embrase aussitôt le rassure, au point qu’il s’abandonne un instant à la contempler sans même s’en apercevoir.

Le craquement du bois le ramène à la réalité. Il empoigne la casserole, la pose, attend que l’eau commence à chauffer. La fatigue de nouveau fond sur lui l’obligeant à s’asseoir.

Quand l’eau bout enfin, il se lève, attrape avec difficulté le pot sur l’étagère. Avec une cuillère il gratte la pâte légèrement brunie. Il se retient de la glisser directement dans sa bouche. Il comprend qu’il a soif autant qu’il a faim. Il n’a pas bu tout à l’heure dans le seau, c’était comme s’il dormait encore. Ça fait peut-être des jours qu’il n’a pas bu, des jours et peut-être des semaines car il ne sait pas combien de temps il a dormi, combien de temps il a été malade. Et pourtant il regarde longuement la pâte dans la cuillère, et l’eau dans la casserole, un peu étonné, comme s’il n’était pas tout à fait sûr que tout ça ne continuait pas.

Mais l’eau qui bout toujours lui fait souvenir du lac sous la pluie, et pousser le fond du lac d’une poussée plus forte, et c’est comme si soudain il crevait la surface et que sa tête sortait de nouveau et du seau et du lac, et qu’il reprenait son souffle hors de l’eau, retrouvait vraiment l’air.

Alors il pose la cuillère dans un bol et verse l’eau dessus.

La substance n’a pas le temps de s’amollir et de se détacher de la cuillère, il porte le bol à ses lèvres.

Le liquide brûle mais il le boit, et c’est lui qui s’amollit soudain comme la pâte brune qui s’effiloche dans la cuillère tandis que le bol penche et que les lèvres aspirent.

Tout tourne de nouveau.

La pâte s’effiloche encore.

Un fin filet pend le long des lèvres, puis disparaît complètement, englouti par la bouche.

Alors l’homme saisit la cuillère et pioche à même le pot.

La pâte fond sous la langue. Laisse un goût de sel dans la bouche.

Il boit à même la cruche, en renverse beaucoup en buvant.

Temps.

Pour la première fois depuis des jours sans doute, il se repose, se sent bien.

Il regagne son futon, s’allonge, s’endort enfin d’un sommeil paisible.

Le lac, immobile, l’accompagne.

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L’homme dort.

Sommeil sans rêve cette fois. Troublé par rien.

Il ne sait rien de la brume qui couvre lentement le lac.

Il ne sait rien de la barque posée au fond de l’eau.

Rien des bambous figés dans la nuit.

Rien du silence tombé sur la montagne.

Il ne sait rien de rien.

Il dort, et c’est beaucoup.

Il dort

quelqu’un l’envie.

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Nouveau matin.

L’homme ouvre les yeux.

Dans la chambre une clarté étrange. De nouveau, c’est dehors et dedans à la fois.

Il tourne la tête, regarde par la fenêtre : amas gris et compact. Tout est brouillé.

Le lac a disparu, effacé par la brume, jusqu’au ponton.

Mais sa fatigue aussi.

Alors il sort sur la galerie. Il scrute l’épaisseur moite.

Lumière diffuse, clapots de l’eau : le lac est toujours là – et le craquement des bambous sur l’autre rive.

À peine peut-on glisser la main entre la brume et l’eau.

Au milieu de l’île la silhouette du torii comme un dragon de pierre. Peut-être est-ce lui qui souffle cette fumée grise qui couvre tout.

Mais l’homme lui tourne le dos, écoute, attend, revient à la vie et au lac. La barque, trop pleine, a coulé à moitié comme dans son rêve.

Parfois un cri.

Ça résonne longtemps sur le lac, tambour, peau ridée tendue entre les montagnes.

Puis

plus rien.

L’homme frissonne un peu, rentre dans la maison, se couvre, ressort, regarde, écoute encore, scrute de nouveau.

Pas longtemps à attendre : une grue surgit, décochée par la brume.

Elle rase l’eau, tendue vers l’île comme vers une cible. Mais avant de l’atteindre, elle oblique brusquement, regagne la brume d’un coup d’ailes, disparaît.

Laisse son vol derrière elle.

L’homme n’a pas bougé. À peine tendu, attentif, il écoute toujours, tente de percer l’épais nuage.

Au-dedans, bruits sans fin. Feuilles de bambous qui tremblent, branches qui ploient, roseaux qui fendent l’eau. Tout se mêle.

Il écoute.

Et puis soudain sur lui nouvelle fatigue.

Il retourne dans la maison, disparaît à son tour.

Il n’y a plus que la masse grise au ras de l’eau.

On ne sait qui flotte sur qui.

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Dans la maison, glissements de portes, frottements familiers. Coups brefs sur la fonte ou sur le bois. Il est dans la cuisine. Il rêve encore, mais éveillé.

Et dans sa tête, les vers de l’empereur Go-Toba :

« Je suis le gardien de l’île… »

Puis aussitôt : « Une barque de pêcheur ramant glisse dans le brouillard… » La barque avance. Le vers tourne.

Les vers tournent et retournent, comme les rames.

Il entend les vers. Et il entend les rames.

Barque ramant glisse barque ramant glisse. Rame. Glisse.

Rame

Glisse

Vraiment il les entend.

Il les entend si bien qu’il enfile ses sandales de paille et sort une troisième fois, presque courant.

Les rames battent la mesure, et ce n’est pas dans sa tête.

Il ne voit rien mais il entend. Et ce n’est pas dans sa tête.

Les rames tiennent la cadence au milieu du lac. Un coup sec, une tirée. Un coup sec, une tirée, inéluctablement ça avance.

Pourtant, pas d’autre barque ici que la sienne, qui repose toujours à demi enfoncée.

Il hésite à crier. Mais la barque avance dans la brume. On dirait qu’elle traverse le lac.

Le brouillard enveloppe tout, et la barque continue son chemin.

Il ne l’entend pas accoster. Elle avance comme si le lac n’avait pas de bords, le poème pas de fin.

Lui ne bouge pas. À quoi pense-t-il ?

Il ne pense pas. Il écoute.

Se laisse faire sans comprendre.

Il suit la barque aux confins du lac.

On entend ramer longtemps.

Ça s’efface avec la brume tandis que le soleil commence à percer.

Je suis le gardien de l’île.

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La barque a passé et le silence est revenu.

Pas tout à fait le silence en fait : une infime rumeur qui le rassure. Bruits discrets qu’il perçoit de nouveau, par-delà les roseaux et les bambous. Grignotement d’insectes, pépiements lointains dévalant la montagne, tout s’accumule et reprend force, comme s’il fallait d’abord que le brouillard se lève.

Une barque a passé pourtant.

Il regarde le lac. Sa barque à lui est là, pleine de toute l’eau que le ciel a versée pendant sa maladie.

Alors il s’accroche à elle. Il lui faut la vider. Toujours se perdre dans un geste.

Il n’attend plus, n’écoute plus, il s’y met simplement. Il descend sur la grève, ôte ses sandales et s’approche. Il attrape les rames aux trois quarts immergées, coincées sous le banc, et les jette sur la grève. Remontant sa manche, il plonge le bras dans la barque et en ressort l’écope, bien accrochée au bout de son fil. Il vide le gobelet de bambou dans le lac, le replonge dans la barque, le remplit, puis le vide à nouveau. Il le plonge, le remplit puis le vide.

Le mouvement se répète pareil au bruit des rames tout à l’heure sur le lac.

Il plonge, remplit et vide.

Plonge.

Remplit.

Vide.

Ça pourrait ne jamais s’arrêter « tant le ciel a pleuré sur le lac » (il dit les mots, presque mécaniquement, mais il sait que ça n’est pas complètement vrai, pas complètement faux non plus, car aucun poème ne ment tout à fait, alors il se le redit parce qu’il a bien le droit et qu’il est seul sur l’île). Donc le ciel a pleuré sur le lac, un poème a passé sur une barque, et maintenant le bras plonge, remonte, verse, plonge, remonte, verse.

La barque elle-même remonte peu à peu, allégée. Alors il lâche l’écope et la tire sur le sable. Il a maintenant assez de forces pour le faire.

Ensuite il la retourne et vide tout ce qui restait d’eau.

La voilà allongée sur le ventre, fesses à l’air on dirait, comme lui, l’autre fois, sur le ponton.

Il se souvient de sa folie et sourit.

Il s’assoit près d’elle. Pose la main.

Quand même, quand même, qui ramait dans la brume ?

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L’homme s’est tout à fait remis. Il est descendu dans la plaine vendre ses corbeilles et ses paniers, acheter riz, soja, sel et huile de lampe. Il a repris sa vie tranquille, presque immobile au milieu du lac.

Le shakuhachi a de nouveau résonné jusqu’à la montagne.

C’est plus tard, seulement, que ça a commencé.

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