L'île du lac

Arnaud Rykner · Chapitre 6 sur 6

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L'île du lac

Chapitre III

 

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La fête du bon est passée, l’été s’est fini, et les grosses chaleurs de l’été. Les chênes de l’île ont commencé à roussir parmi les cryptomères toujours verts. Les bambous de la rive ont continué de pousser. Ils pourraient ne jamais s’arrêter.

Le lac, lui, change tout doucement. Les nénuphars laissent couler leurs fleurs une à une sans retour. Restent de grandes taches sombres, qui semblent croître chaque jour un peu plus.

À la surface de l’eau, l’ombre s’étire lentement, tandis que le soleil décline. L’homme, debout, sans bouger, regarde devant lui. Il embrasse tout, le lac, la montagne, les bambous, la forêt. Derrière lui, l’île commence sa mue.

Quelques nuages se rassemblent dans le ciel.

Au bout d’un moment, l’homme se retourne, quitte le ponton et regagne la galerie. Sur le seuil, la pierre veille. Il s’agenouille, resserre légèrement la corde, la repose, la contourne avec respect. Chant discret de la galerie et glissement de la porte. L’homme disparaît.

Le lac frémit. L’ombre l’avale rapidement.

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Dans la maison la lampe à huile s’est allumée. La petite flamme se fraie un chemin dans le noir. Elle entre en tremblant dans la chambre, effleure les murs, anime des formes.

Un panneau glisse et se referme.

Frottement du futon sur le sol.

La lampe est soufflée.

L’homme s’est installé face à la fenêtre.

Adossé au mur, assis sur le futon, il se fond dans l’obscurité de la chambre, tandis que tout s’éteint au-dehors.

Les dernières lueurs se dissipent, tout s’égalise. Équilibre de la nuit.

Et tout d’un coup il comprend.

Ça lui prend comme ça il comprend.

J’habite dans l’inutile.

Bénédiction.

Bonheur. Est-ce que c’est ça ?

Je suis

le vent du shakuhachi

Je suis

la pluie qui se mêle au lac

Je suis

le vide qui fait pousser les bambous

et les roseaux des bords du lac.

On le verrait sourire dans le noir si l’on pouvait y voir.

Lui ouvre grand ses yeux, laisse le lac entrer et le remplir avec la nuit.

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Au matin il est prêt. Il le sent.

Il va dans l’atelier près des chaumes, à peine plus fébrile que d’habitude.

Une tâche secrète à accomplir. Intime. Vaine aussi. Et nécessaire.

Qui peut se vanter d’avoir trouvé la sienne ?

Le panneau de bois glisse. Les deux fûts sont là ; ils l’attendaient.

Il saisit délicatement le premier. Son poids et sa taille le surprennent comme s’il les avait oubliés. Il le fait pivoter sur sa base, le glisse avec précaution dans l’ouverture de la porte, va le poser au-dehors. Le chaume est bien trop grand pour être préparé dans l’atelier.

L’homme rentre, cherche ses outils, revient près du bambou.

Il le parcourt du regard, s’étonne encore de ses dimensions. Une telle longueur, il n’a jamais osé avant.

Alors il en fera le moins possible, touchera à peine l’immense poussée. Il l’apprêtera seulement pour ça : l’étrange noce à laquelle il la destine.

Il sort de l’atelier la deuxième moitié, la pose contre le mur, aligne quatre pierres à égale distance, y étend le premier fût.

S’incline longuement devant lui, comme quand il se dressait dans la forêt.

Il faut d’abord élimer les nœuds comme pour les autres, mais avec plus de soin encore.

Ils sont si épais, le fût est si long, si lourd, qu’il doit le caler entre ses genoux et tenir le rabot à deux mains.

Il le fait, lance ses bras en avant d’un coup sec. Le bambou tremble sous le choc, mais l’homme tient bon, puis ramène le rabot à lui.

Il faut recommencer plusieurs fois, sans mordre plus profond que le nœud. À chaque nouveau coup, le choc est plus faible, le bambou s’apprivoise.

Quand plus rien n’accroche sous la lame, la main donne un quart de tour au fût, et le rabot reprend sa course. Les bras se lancent, le corps se ploie de tout son long, comme une autre salutation, indéfiniment répétée.

Un quart de tour encore, et puis un autre : le premier nœud a disparu.

Il fait glisser le fût et avance jusqu’au nœud suivant, toujours à genoux. Le rabot repart, se lance de nouveau, revient. Les corps s’accolent.

Le fût tourne, le rabot poursuit sa course.

Il faut plus d’une heure pour en venir à bout et passer au second chaume, et à peine moins pour ce dernier.

Avec la plane courbe il ôte ensuite la fine couche qui couvre encore chaque fût sur sa longueur. Le migakikama s’élance ; cette fois rien n’arrête la lame. L’homme se couche de tout son long, aussi loin que le portent ses bras. Le bambou se laisse faire une dernière fois.

Sous la morsure de la plane, une peau blonde apparaît, qu’une fine paille de fer finit de lustrer. Geste précis, délicat, amoureux de nouveau.

Maintenant les bambous sont prêts.

Il les redresse contre le mur de la maison, les regarde longuement. Il les flatte de la main. Bientôt, ils vont rejoindre leur vraie place, renaître au cœur de l’île.

Quand il les a suffisamment contemplés, satisfait, il prend celui de gauche, de section légèrement plus petite pour s’être le dernier déployé dans le ciel. Il le hisse sur son épaule, s’engage sur le chemin du torii.

Il a depuis longtemps repéré le rocher. Mais c’est cette nuit seulement qu’il a compris pourquoi il avait été posé là par les dieux, au sommet d’une petite butte, à deux pas de l’immense signe de pierre érigé par les hommes bien avant que lui n’arrive sur l’île.

La pierre est conique, large à la base, resserrée au sommet, comme si des mains l’avaient caressée des millions d’années. Elle a la forme de leur paume. Il les voit. Elles parcourent à l’infini la surface de moins en moins rugueuse, l’apprêtent, elle aussi, pour son ultime fonction.

Il est facile de poser le bambou sur la pointe du mamelon, mais il faut trouver l’équilibre qui le maintiendra.

Ça ne veut rien dire et il le sait. Seulement que tout est vulnérable et précieux. Fragile, à jamais menacé. Merveilleux.

Poser le second fût en travers du premier, déjà instable, est un défi plus grand, une tâche plus exigeante. Le monde y repose. Prêt à basculer à tout moment, entraînant l’île avec lui, et avec l’île le lac, avec le lac la montagne.

Et l’homme ?

Un souffle, l’aile d’un oiseau, le poids d’un insecte, tout tombe.

Mais ça ne tombe pas.

Les bambous flottent à la pointe du rocher comme l’île au milieu du lac.

Un autre bambou célèbre leur vie nouvelle. Il jette ses notes au vent, comme pour les alléger, les faire tenir.

La journée passe, la nuit revient. Tout est bien.

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L’homme dort comme jamais.

Les bambous flottent, les jours s’écoulent. La pierre veille.

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Une nuit il pleut longuement.

Au matin, quelques nuages descendent au ras de l’eau.

Lac et brume de lac.

Puis le soleil revient comme fortifié.

Le brouillard se dissipe. Avec le brouillard la fraîcheur de l’automne.

La journée sera belle, presque chaude. L’homme le sent.

Il sent d’autres choses aussi qu’il ne sait pas nommer. Il n’en a pas besoin. Un nom, et tout fuit. Les bambous n’ont pas de nom.

Même son nom à lui, il l’oublie. Il s’en donne un parfois, mais pour mieux se moquer. Il a été Takenaga. Et puis Takejiro. Et même Takefumi. Jamais Taketora.

Ce qui compte : la douceur des choses.

Ou le glissement d’une main sur l’écorce d’un bambou.

Se laisser faire seulement par ça, accueillir ça qui vient, comme le rayon de soleil sur la pluie de la nuit qui fait pousser les champignons. Et les champignons il aime, alors ça tombe bien. Que vouloir de plus ?

Il avale une boulette de riz et un bol de thé, attrape un sac, un couteau, et sort enfiler ses bottes dans le genkan. À peine celles-ci aux pieds, il se déchausse, renfile ses chaussons, s’éclipse dans la maison. À croire qu’il aime ces faux départs, tout, toujours, à recommencer.

Il reparaît, le shakuhachi et son étui dans une main, dans l’autre une poupée de bambou. Il les glisse dans son sac, se rechausse.

Il sort pour de bon, se dirige vers la butte au torii.

Des oiseaux volent au-dessus de l’île. Son cœur à lui s’affole un peu.

Mais très vite il sourit. Les deux fûts flottent au-dessus de la pierre.

Alors il s’en retourne et gagne le ponton. Monte dans la barque.

Cette fois, il faut laisser les bambous au loin, ceux de la rive comme ceux de l’île. Il doit rejoindre l’autre côté du lac, où la lumière commence à percer le feuillage des érables, des chênes et des hêtres.

Il plante ses rames dans l’eau, et pousse. Il va vers le soleil.

C’est la direction de la ville. Mais aujourd’hui il se moque de la ville. Pour l’instant, il ne lui manque rien. Son miso fermente dans le noir, son riz est au sec, de nouveaux chaumes reposent dans l’atelier. Il peut ramer tranquille.

Il entre dans la lumière qui s’élève à la cime des arbres.

Contre la coque, des corps glissent.

Légers frottements, fuites discrètes : on lui ouvre la voie. Il avance sans forcer.

Bientôt la barque fend les roseaux qui se referment sur elle. La rive est proche.

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De ce côté du lac, la pente est plus raide. C’est le pied de l’ancien volcan. Il faut s’amarrer à une souche puis s’agripper aux racines qui serpentent sur un petit tertre. Quand il est chargé de paniers à l’aller ou de sacs au retour, il préfère aborder plus loin pour ne pas risquer de glisser. Mais aujourd’hui rien ne l’encombre ni ne l’alourdit. Alors il ajuste la flûte dans le sac, attrape la main que la forêt lui tend. C’est elle qui le tire. Il a juste à se retenir, et c’est encore se laisser faire.

Très vite il est sur un terre-plein qui domine la barque et rejoint le chemin.

Il se retourne vers le lac, aperçoit l’île, la maison, devine les bambous, si ténus. Seront-ils toujours là ?

Un jour peut-être l’île partira, emportant les bambous, et la maison au milieu de l’île. Ils iront voguer plus loin, entre d’autres monts.

Mais lui sera parti aussi, et peut-être le lac.

Du moins la barque est amarrée solidement, et pour l’instant ça lui suffit. Il s’engouffre dans la forêt.

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Chaque fois, il s’étonne. À l’autre bout du lac le silence est différent, fait de crissements et de grincements. Les feuilles des bambous frémissent autrement que celles qui s’agitent ici aux bras des arbres, au bord du sentier. Les sons se font plus clairs, les plaintes moins sourdes. Les branches craquent et tombent d’un coup sec.

Par endroits le vent a brisé de jeunes troncs, et parfois de moins jeunes, faisant des coupes franches.

Les bambous sont plus sages, il se dit. Ils épousent le vent.

Je suis un bambou.

Il avance sur le chemin.

Depuis quelques minutes, un oiseau le précède. Il vole en avant, se pose, puis attend l’homme. Quand l’homme arrive à sa hauteur, il s’envole à nouveau, va se poser plus loin. Peut-être un jeu avec l’homme ? Mais pour l’homme c’est sérieux. Il observe l’oiseau discrètement et continue sa route sans rien dire.

Un peu avant la cassure du plateau et la descente vers la plaine, l’homme s’arrête. Il bifurque d’un coup dans le sous-bois.

On dirait que l’oiseau a compris.

Il ne peut pas savoir où va l’homme, mais il le devance toujours sans se tromper. On ne sait plus qui guide qui, qui précède qui.

L’homme ne s’étonne pas. Il a confiance en l’oiseau. Alors ils avancent ensemble, l’oiseau d’un vol presque rectiligne, d’arbre en arbre, et l’homme en zigzaguant pour éviter les troncs ou les branches trop basses. L’un et l’autre résolument, sans jamais hésiter.

Mais soudain l’homme et l’oiseau s’arrêtent, traversés.

C’est un puits de lumière.

Une bourrasque a passé ici, fauchant tout sur son passage, faisant entrer le soleil, par en haut et par en bas. Une odeur de terre et de musc monte du sol. Arbres brisés, troncs renversés, tout est couvert de jaune ou de rose orangé, une coulée de miel au cœur de la forêt. D’immenses essaims s’agrippent aux souches, enlacent les racines. Naratake, kuritake, mukitake s’élancent par jets, retombent par grappes, enivrant l’homme, tandis que l’oiseau, là-haut, retient son chant.

Lui-même pourrait chanter, danser. Il regarde seulement, ébloui.

Puis il sort son couteau, se penche, et commence à couper délicatement chaque pied, prélevant tantôt ici tantôt là, dérangeant le moins possible l’ordonnancement compact et lumineux.

Très vite, pourtant, son sac est plein. Ses poches débordent, et son cœur gonflé de joie.

Il remercie.

Il s’assoit sur une pierre couverte de mousse, tire l’étui de toile qu’a presque englouti la cueillette. Déjà il a pris l’odeur de la terre et du bois. À lui seul le sac exhale toute la forêt.

Il sort la flûte, pose l’étui et joue longtemps, sans s’arrêter, comme convoqué.

C’est lui qui joue mais c’est en lui qu’on souffle. Son corps tout entier résonne. Il est le chaume que traverse le vent. Il s’enroule autour du vide.

Puis le silence se fait, plein du chant de la flûte.

Les kami se retirent.

L’homme s’incline.

Temps.

Maintenant les champignons sont à lui.

Il se relève, range le shakuhachi dans l’étui et l’étui dans le sac. Il retourne vers le sentier. La forêt vibre encore dans son dos. Sô, l’esprit des arbres, l’accompagne. L’oiseau est parti.

Son sac est plein mais il se sent léger.

Au lieu de redescendre vers le lac, il décide de continuer jusqu’au bord du plateau. Quand il va à la ville, il doit toujours se presser un peu, partir tôt, ne pas rentrer dans la nuit. Aujourd’hui il a le temps. Il peut s’arrêter à la cascade. Alors il quitte le sentier et se fraie un chemin parmi les pierres, le long de la forêt.

Au début, il n’y a que le frémissement des arbres. Mais très vite, c’est une autre rumeur. Discret d’abord, presque un murmure, le son enfle à mesure qu’il avance. Passé un amas de rochers plus abondants, ça augmente encore d’un coup, comme si la montagne se jetait sur l’homme. Mais la chute est plus loin. Pour la voir, il faut descendre encore et se faufiler entre les rocs qui ont dévalé du sommet.

Bientôt, il atteint une plate-forme connue de lui, à mi-course de la cascade. L’eau fait fuser d’immenses gerbes sur ses bords. Elle éclabousse des mètres à la ronde et jusqu’aux pieds de l’homme. À force, elle a creusé une vasque dans la pierre, qui se remplit ici et se vide à l’autre bout, mais plus paisiblement, presque à regret.

Là-haut, d’un trou béant au milieu des roches noires, ça jaillit brutalement au contraire. C’est la bouche du lac. Le volcan effondré a forcé la rivière à creuser son chemin sous les amoncellements, et le torrent ressort, vomi par la montagne. La douceur du lac se déchaîne tout d’un coup.

L’homme pense aux femmes jalouses du bunraku de son enfance, dont la bouche s’ouvrait brusquement et les cornes furieuses surgissaient, lui faisant si peur. On dit qu’une femme s’est jetée là, nue et désespérée. Était-elle jalouse ?

Comment peut-on être malheureux ici ?

Le vacarme de l’eau, c’est sa plainte, jamais éteinte.

Pourtant il n’a plus peur, ni de la bouche ouverte, ni des cornes furieuses. Alors il se déshabille et se glisse dans la vasque.

C’est la même eau que celle du lac, et ce n’est pas la même. Elle est plus dure, filtrée par les rochers, violentée par la chute.

Il s’allonge dedans, sans pouvoir s’immerger tout à fait.

Son corps blanc sur la pierre blanche.

Il plaque son dos contre le fond, comme pour y disparaître, s’incruster, devenir pierre lui-même – et pourquoi pas étreindre la femme qui crie avec le bruit de l’eau.

Il tend les bras contre la pierre.

Contact discret, ombelles qui ploient, corolles qui s’abandonnent. Ça pourrait l’enlacer. Les mains caressent. Il se redresse.

Assis dans la mare, il regarde étonné les longues tiges vertes surgies d’entre les roches. Il ne les avait pas vues d’abord. Ou bien elles ont poussé d’un coup tandis qu’il regardait le ciel. Le jaune s’unit au mauve, la fleur de patrinia à la fleur d’eupatoire.

Il se penche sur elles, en cueille une poignée, s’en frotte le corps. Ça embaume.

« Matin glorieux qui fleurit sur la pierre… »

Il rouvre les mains, laisse échapper ce qui reste de lumière.

Ça flotte d’abord autour de lui, et vite happé vers le bord de la vasque ça disparaît. Il se penche vers le vide, à genoux. Il accompagne les fleurs aussi loin que son regard le porte. Il sait qu’elles s’en vont recouvrir le corps nu de la morte qui repose quelque part en bas.

Son cri, lui, reste accroché au haut de la montagne.

À présent il n’y a plus rien.

Il attend encore un peu, comme si ce qui restait des fleurs pouvait réapparaître et lui faire signe de loin.

Mais non, rien.

Il se lève et se rhabille, les yeux baissés.

Il se souvient de ce qui repose au fond de son sac, sous les champignons et le shakuhachi. Alors, il sort la forme de bambou tressé et la jette au cœur de la chute.

Quelque chose pèse en lui, jusqu’alors si serein. Une pierre au milieu du lac. Il l’écoute tomber.

L’onde s’épand lentement, et lentement décroît.

Puis le calme revient.

Il relève la tête. Par l’échancrure de la montagne, il aperçoit la plaine qui s’étend vers l’horizon et l’apaise tout à fait.

Il n’a pas à y descendre cette fois, ni emprunter le sentier qui sinue sur sa gauche. Il peut regarder simplement, ignorer la fatigue du chemin. Il devine les rizières qui s’étagent en terrasses jusqu’aux bords de la ville, les paysans courbés, fauchant les gerbes jusqu’à la nuit. Mais lui aura gagné son île depuis longtemps.

Le ciel sur les rizières est comme mêlé à l’eau : archipel de nuages, leurs îles à eux.

Un parfum de terre et de bois monte à lui tout à coup, porté par le vent. Alors il se retourne, attrape son sac, et s’en revient à travers les roches.

Le bruit de l’eau décroît dans son dos. Il retrouve le sentier.

Quelque chose pèse encore pourtant. Il ne sait pas quoi. Une forme, un souvenir.

Tandis qu’il marche, le sac au côté, débordant de champignons, il se prend à guetter les arbres. Mais l’oiseau n’est plus là pour le précéder.

Laissant les craquements de la forêt, il regagne le petit tertre au-dessus du lac.

S’arrête soudain.

Il est figé.

Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

La barque a disparu.

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Il l’avait amarrée là, il le sait. La souche y est, et sa racine plus grosse où il avait passé la corde. Il la cherche des yeux, scrute le lac. Rien. Ni contre la souche ni sur le lac.

Il glisse le long de la pente, manque de tomber, entre dans l’eau jusqu’aux genoux, fend les roseaux de ses bras, sur la gauche, puis sur la droite, avance plus loin, s’enfonce. Son cœur bat plus fort.

Il est vite trempé jusqu’aux fesses, et le fond du sac touche l’eau. Il remonte un peu vers la rive, puis la longe à mi-cuisses. Ça fait un bruit de succion.

Il progresse avec difficulté, rabat les tiges d’un coup sec, d’un côté, de l’autre. Il est maintenant loin du petit tertre.

Et tout à coup la barque est là, coincée au milieu des chaumes. Comment a-t-elle dérivé jusqu’ici, quand lui a eu tant de mal à se frayer un chemin ?

Mais elle est là. C’est ce qui compte.

Il attrape l’amarre. Elle est intacte.

Il s’en veut de n’avoir pas serré le nœud.

Au moins, il n’aura pas à nager jusqu’à l’île.

Il tire la barque vers la berge, remonte lui-même sur la pente, de là enjambe le bord, saisit les rames, repousse la rive.

Les rames frappent l’eau, un peu trop fort d’abord, et peu à peu se calment. Il regagne l’île.

Pourtant, si l’île était partie aussi ?

Si elle s’était décrochée, comme la barque de sa souche ?

Ne plus penser. Seulement se concentrer sur le mouvement des rames et sur les champignons.

C’est ça : un festin l’attend, le cadeau de l’oiseau, le don de la forêt. Il se voit étalant sa cueillette sur la table, répandant l’odeur des sous-bois dans toute la maison.

La barque avance plus tranquillement.

Bientôt, la rive est là.

Il cesse de ramer et se laisse porter.

La barque glisse sans bruit, jusqu’au choc familier de la proue contre le premier pilier. Elle se range contre le ponton.

Il saisit la corde à l’avant, serre fort le nœud. Il attrape le sac, le pose sur le ponton, puis se retourne et se penche vers la barque. Sa main tâtonne sous le banc, en ressort une deuxième corde qu’il noue à l’anneau de la poupe et au ponton. Il tâte ses poches aussi, grosses de champignons, les ferme avec soin, puis des deux mains agrippe les planches. D’une poussée, il est sur le ponton, à genoux à côté du sac. Il passe la lanière autour de son cou, se lève, quitte le ponton pour de bon.

Il va franchir la dernière planche mais s’arrête, de nouveau saisi.

En haut des marches de bois, c’est le vide. La pierre a disparu. La pierre qui arrête n’arrête plus rien, sauf lui qui ne comprend pas.

Aujourd’hui il ne comprend rien. Sauf le cri de la morte au cœur de la cascade.

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Alors il cherche. Longtemps cherche la pierre. Mais c’est en vain.

Veut comprendre. Mais c’est en vain.

Aussi cherche encore, autour de la maison et jusqu’au torii.

Près du torii, les bambous flottent à la pointe du rocher, et le monde à la pointe des bambous. Et la pierre ? Un macaque l’aura déplacée. Jetée dans le lac pour jouer. Mais pas de singes sur l’île. Juste un homme au milieu du lac.

Il cherche encore. Cherche longtemps, sans rien trouver.

En oublierait sa cueillette et tout le reste, mais le soleil commence à descendre et les ombres à grandir.

Alors il se souvient des champignons, renonce. Il choisira une autre pierre, tressera une autre corde, nouera un autre nœud et tout recommencera simplement. Il se dit ça.

Pour l’instant gagne la cuisine, vide ses poches, renverse le sac sur la table. Il se doit à la forêt – et à son estomac. Tout est plus simple en mangeant, se dit ça aussi.

Met de l’eau à chauffer.

Temps.

L’eau commence à bouillir.

La retire du feu. Dans l’arrière-cuisine, saisit le pot à miso, l’ouvre, gratte la surface, remplit une cuillère. Sur la table, découpe un poireau sauvage, plonge le tout dans la casserole, la remet sur le feu. Au-dessus, râpe un morceau de bonite séchée. Saisit une poignée de champignons sans les laver, égraine les grappes dans le bouillon. Enfermer le reste dans un tissu, la soupe est prête. Trempe la louche dedans, la verse dans un bol.

Ne penser à rien d’autre.

Regarde les champignons flotter sur l’eau brune, et les poireaux entre deux eaux. Le lac, l’île et la forêt réunis dans le bol, ça qu’il voulait.

Les lèvres aspirent bruyamment le liquide. Les dents croquent la chair encore ferme.

Montent le goût de la forêt, le souvenir de l’oiseau.

Mais la barque continue de dériver et la pierre a disparu. C’est la pierre qui remonte à présent du fond du bol.

Ne peut pas.

Il quitte la cuisine sans rien ranger.

Fait glisser la porte, étale le futon, s’allonge, ferme les yeux.

La nuit est là.

Ça s’agite. La nuit s’insinue partout. Elle se glisse sous les portes et en lui. Il se laisse porter comme la barque. Il dort.

Mais soudain le soleil frappe, il sursaute. Les bambous sont là mais ce ne sont plus des bambous. Ça l’aveugle avec le soleil. Ça fuse sur les bords du lac, tout ce jaune au milieu du vert. Ça s’élance comme des gerbes, puis ça retombe pâle. Des champignons qui pendent. Sait ce que ça veut dire. A compris, tout compris. Les bambous fleurissent. Forêt morte d’un coup. Et le lac ? Le lac va mourir aussi. Ou pas. Et lui ? Ou pas. Les champignons poussent le long des chaumes, puis retombent. C’est partout. Ça dégouline autour des fûts. C’est beau à pleurer, mort à pleurer. Il pleure et ça goutte sur lui. Ça goutte sur lui et il se retourne. Se réveille plein de sueur.

Comme la femme il a crié peut-être. Mais personne pour l’entendre.

Le jour est vraiment là maintenant, mais ça grouille toujours au-dedans. Cette fois c’est plus bas. Pas dans la tête, dans le ventre. Tête vide ventre lourd. Il doit sortir.

Ce ne sont pas les champignons pourtant. Quelque chose pèse toujours, qu’il ne comprend pas. Marche jusqu’à la cabane pour se soulager.

Une fois la porte fermée – il la ferme sans savoir pourquoi –, l’obscurité l’apaise un peu, et jusqu’au contact du bois sur les fesses.

Assis, il laisse faire son corps, cette fois pense : à son rêve, à son île, au calme du lieu quand même, qui l’apaise, avec ou sans pierre, aux nœuds du bois sur les parois. L’un d’eux a sauté. On voit au travers. Son regard s’y glisse. La montagne est à sa place, le lac est à sa place, mais lui ? Lui n’est plus à sa place, peut-être. Dans son corps et dans sa tête quelque chose est dérangé.

Ou bien quelqu’un s’amuse, c’est ça. C’est ça.

Il se rassure.

Simples tours de yokai, il se dit.

La barque ? Yokai.

La pierre ? Yokai.

Et le rêve ? Le rêve, yokai aussi sans doute.

Et le scarabée qui passe à ses pieds et qu’il manque d’écraser, yokai encore ?

Il demande vaguement pardon.

Une prière s’élève doucement tandis que ses muscles se contractent.

Mais l’insecte continue d’avancer, lentement, courageusement. Il longe une fente entre deux planches, commence à basculer, se rattrape, repart, sous l’œil de l’homme toujours à son affaire. Il voudrait traverser sans doute, sans savoir comment s’y prendre. Il est trop lourd pour se lancer, trop court pour enjamber la faille. Alors il poursuit son chemin sans se presser, cherchant l’issue en vain.

L’homme a terminé.

Il se relève, se rhabille, puis se penche à nouveau, saisit délicatement l’animal et le repose de l’autre côté de la rainure.

L’insecte ne bouge plus.

L’homme le regarde toujours. À son tour de ne plus bouger.

Après un long temps le scarabée reprend sa route et l’homme la sienne.

On pourrait croire que c’est fini.

La journée avance bizarrement pourtant. Grosse fatigue sur lui, comme s’il avait été vraiment malade.

Tout va bien, il se répète. Ça va passer. Il faut tout remettre en ordre, et tout sera à sa place. Refaire le tomeishi. Tout ranger. Il aurait dû le faire depuis le printemps, mais il s’est laissé prendre, par le calme du lac, la beauté des bambous, la douceur de l’air. Conjurer ça qui grouille.

D’abord chercher une pierre. Il faut qu’elle tienne dans sa main, qu’elle en épouse le creux. La veut lisse aussi, que rien n’accroche, mais pas trop lourde, ni trop légère. Une pierre n’est pas qu’une pierre. Celle qu’il avait choisie ne convenait pas peut-être. Il doit mieux choisir cette fois. Alors il cherche longtemps, en ramasse beaucoup, les tâte, les tourne, les sent, les soupèse, puis les repose, mais sans mépris. Il lui faut juste trouver celle qui barrera la route aux yokai comme aux hommes, celle qui protégera l’île et le lac.

Il tourne d’abord autour de la maison et de l’atelier, vainement, puis élargit le cercle jusqu’aux bambous flottants, et puis jusqu’au torii. Il dépasse le torii, s’engouffre sous les arbres du bord de l’île.

Il vient rarement de ce côté. C’est comme si c’était une autre île, adossée à la première. Les arbres lancent leurs racines dans l’eau. Certaines ressortent pour chercher l’air à la surface. Peu de pierres ici. Mais il en suffit d’une, alors il cherche jusqu’à la nuit.

La nuit venue, il n’a rien trouvé.

Il finit par rentrer. Il mange à peine. Se couche.

Dans la pénombre il se tourne et se retourne, comme les formes que dessine sur le mur la lampe restée allumée et qui commence à fumer. Lorsqu’elle s’éteint pour de bon, il s’endort.

Dans son sommeil, il cherche encore la pierre.

Nouveau matin, nouveau jour.

Il se lave intégralement. Il veut être prêt. Il faut chercher encore. La maison réclame son dû.

Deux boulettes de riz, un bol de thé, il sort, reprend sa quête. Il pense à l’insecte de la veille. Lui, qui le fera passer sur l’autre planche ? Il avance aussi pesamment que l’insecte, mais il avance.

Il recommence, à partir de la maison. C’est elle qui décidera pour la pierre.

Mais rien près de la maison.

Il a beau fouiller, rien.

Il jette son regard le plus loin possible, rien.

Alors il faut aller jusqu’au ponton.

Il descend sur la grève et sous les premières planches, celles qui touchent presque l’eau. Il cherche encore, tourne et retourne. Longtemps il cherche en vain. Puis il la trouve enfin, une pierre parfaitement ronde.

Sait que c’est elle. Un miracle roulé par le lac. Il la rapporte dans l’atelier.

Sa rondeur anormale compliquera le travail, contre toute règle, mais il s’en moque. C’est entre elle et lui, ou entre elle et l’île. La pierre soutiendra l’île comme le rocher sous les bambous flottants.

Reste à tresser ensemble une vingtaine de brins de la grosseur d’un fil. Il les prélève sur d’anciens fûts. C’est plus solide que du chanvre, aussi résistant que la pierre même.

Plier ensuite la cordelette, repasser les deux brins dans le nœud, enrober la pierre de deux côtés puis de quatre, nouer, éviter qu’elle ne glisse. Un cadeau qu’il se fait. Sanctuaire solitaire pour abriter de nouveau son silence.

La pierre est prête. Il la prend dans ses mains, la porte devant lui et sort. Il va la poser en haut des marches de bois. Il est sûr de son pouvoir cette fois.

Une fois la pierre en place, il peut commencer à ranger la maison.

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Il vide d’abord les cendres de la cuisine, puis celle du irori.

En prenant soin de ne pas les répandre sur le chemin, il va les jeter au bout du ponton. Elles se dispersent dans l’eau.

Il revient dans sa chambre, sort son futon, l’aère, ouvre toutes les fenêtres et toutes les portes malgré le froid. Laisser entrer l’air partout, et ce qui est dans l’air. Il faut que la maison respire, qu’elle purge ses poumons, lui les siens.

Dans le tokonoma délaissé trop longtemps, il enflamme un bâton d’encens. Il décroche le kakemono, l’enroule, le range dans sa boîte avant d’en choisir un autre : un héron immobile au milieu des roseaux. Il l’accroche au mur de l’alcôve. Sa propre image, lui l’homme de l’île, dressé, silencieux, attentif à ce qui se dérobe. Personne ne le verra plonger son bec. Une flèche traverse le lac, puis plus rien.

Il sort dans le genkan, saisit le pot en bambou et le pot en terre sur l’étagère. Mais il s’arrête les bras ballants. Son regard fouille le demi-jour. Les pots pendent au bout de ses mains. Au pied de l’étagère, il manque une socque. Il la cherche.

Encore un tour. La maison se venge, ou quelqu’un hors de la maison.

Il repose le pot en terre sur l’étagère. Cherche encore la socque des yeux. Sait que ça ne sert à rien. Doit continuer. La pierre, la socque, un tout. Doit continuer. Il emporte le pot en bambou dans la cuisine puis ressort.

Il est dehors à présent, près des arbres qui pleurent. Il casse une branche et rentre dans la maison.

Dans la maison, il retaille la branche, dégage les nœuds.

Ne reste presque plus rien du feuillage. La tige est nue, sauf deux feuilles, jaillissant du bambou. Sa force. Il place le pot près du kakemono.

Soudain, le froid le traverse.

Il va fermer toutes les portes, toutes les fenêtres puis retourne dans le tokonoma.

L’encens fume toujours.

Il s’assied devant.

Il a fait ce qu’il fallait.

Il ne fera plus rien du jour, qu’attendre, renouveler l’encens, regarder ce qui s’élève, regarder ce qui tombe, se tenir droit entre ce qui tombe et ce qui s’élève.

Il s’endort sur place. Souvent, maintenant, il s’endort sur place. Ça le prend.

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Un coup sec le réveille, puis un autre.

C’est quoi ?

Il écoute.

Encore un rêve ?

Il regarde au-dehors. Le soleil est à peine levé. Il n’a pas dépassé les arbres du côté de la cascade.

Il écoute encore. Rien.

Ça s’est tu.

Il écoute encore un moment. Tendu.

Au-dehors, rien. Au-dedans, rien non plus. Il a fait le vide en lui.

Il écoute encore puis se lève.

Il fait glisser la porte à claire-voie.

Il est dehors.

Brutalement ça lui tombe dessus. Est-ce que ça recommence ? Est-ce que c’est vrai cette fois ?

C’est un lac de sang tout autour de son île. Du sang sur toute la surface, et presque jusqu’aux bambous, mais pas sur les bambous.

Rouge partout, sauf sur les bambous.

Alors il regarde mieux, il comprend, se rassure. Les feuilles ont rougi dans la nuit du côté de la forêt. L’automne est arrivé d’un coup.

Tout va pour le mieux, il se dit. Tout à sa place quand même. Le lac rouge, le reflet des feuilles au matin, c’est tout. À la ville, on ira à la chasse aux feuilles. Pour lui tout est donné, tout est là. Il suffit de ne pas bouger. Rien à ramasser. Regarder seulement.

C’est ce qu’il fait. Il oublie tout, le sang et le reste. Des feuilles partout, oui. Rien à penser d’autre. Alors ne pense rien. Ça devient difficile de penser.

C’est pour ça que le bruit recommence ? Un coup d’abord, puis trois, et encore une série. Ça se resserre.

C’est sur la rive en face.

N’a pas bougé depuis le premier coup.

La lumière commence à monter. Il écoute. Il est tout entier dans son oreille. C’est comme une canne lancée à l’autre bout du lac, un fil tendu jusqu’à la berge. La canne se courbe au maximum, l’oreille offerte entièrement aux bruits.

Mais maintenant, ils se font attendre.

Le fil ne se tend pas pour rien pourtant. Ça résonne à nouveau.

Un coup, et puis un autre, et un autre plus rapproché. Quelqu’un là-bas cloue quelque chose.

L’eau s’est figée.

Ça n’a pas de sens.

Ne veut rien dire tout ça.

Personne ne vient ici. Que lui.

L’île sert à ça. Le lac sert à ça, qui l’enferme et la protège. Et la montagne, qui l’enferme et le protège. Ou bien quoi ?

Il regarde quand même de l’autre côté. Ne voit rien.

Se décide à monter dans la barque.

D’un coup, il empoigne les rames, les plonge brutalement dans l’eau, ramant plus vite que d’habitude, fixant obstinément l’île, tournant le dos à la rive. Tandis qu’il avance, filant presque sur l’eau, ça grandit derrière lui. Ses épaules se voûtent un peu. Ça pèse tant qu’il finit par se retourner. Quelque chose s’avance vers lui à la surface.

C’est un ponton comme le sien, sauf qu’il est en bambou et inachevé. Quatre piliers seulement plongent dans le lac.

Quelques coups de rames encore, la barque s’échoue sur une grève toute semblable à la sienne. Il s’attendrait presque à voir sa maison. Mais, au bout du ponton, une courte étendue d’herbe seulement. Ça se jette dans la forêt.

Il saute de la barque.

Rien autour du ponton. Aucun outil, aucun pas dans le sable ou dans l’herbe. Aucune trace d’aucune sorte.

Il tourne autour du ponton, ne sait pas quoi faire.

Il appelle. L’écho tarde à répondre, comme s’il prenait son temps.

Il appelle encore. L’écho ne répond pas.

Il attend.

Ça monte en lui.

Se calmer, il se dit.

Il s’assoit sur les bambous.

Rien n’y fait. Ça monte encore.

D’un coup, comme ivre, il est dans l’eau au pied des bambous, en arrache un, s’en fait un levier, appuie dessus, fait sauter ceux du dessus, renverse tout, puis s’en prend aux piliers, veut les déchausser, les fait vaciller, les secoue, les renverse à leur tour, termine à coups de pied, toujours à moitié dans l’eau, grognant presque. Il est trempé d’eau et de sueur.

Autour de lui, les bambous dérivent.

Alors, seulement, sa colère tombe un peu.

Le silence est revenu.

Il appelle de nouveau. Il crie. Il dit de se montrer.

De nouveau, personne ne répond.

Mais soudain les coups reprennent, lointains. Ça vient de la forêt cette fois, du côté des champignons, ou bien de la chute d’eau, il ne sait pas.

Alors il repousse la barque, saute dedans, rame violemment en direction de la forêt. Il rame, mais les coups se dérobent à mesure qu’il s’approche. Ça épouse les claquements de l’eau. Ça tourne autour du lac. Ça enveloppe l’homme dans sa barque. Maintenant, ça vient des bambous sur l’autre rive. Alors il rame en direction des bambous.

Peut-être que ça va fuir encore.

Mais, ça frappe sans s’arrêter.

Il traverse le lac plus vite que jamais, rejoint les bambous, amarre la barque, serre le nœud aussi fort qu’il peut. Ça frappe toujours au milieu des bambous. Il avance vers le bruit, court presque au milieu des fûts, se cogne parfois à l’un d’eux. Ça n’est plus la forêt qu’il connaît. Ça s’élève pareillement, mais ça n’est pas le même vert, pas la même lumière. Il avance quand même, court franchement.

Tout d’un coup les bambous disparaissent.

C’est une immense clairière. Nue, lumière crue. Les chaumes sont fauchés ras, mais par terre rien. Tout est propre net, c’est comme mort.

De nouveau les coups ont cessé.

Il cherche encore, tend l’oreille, revient en arrière vers les bambous, scrute l’air, écoute, repart vers le lac, marche vite, court de nouveau pour finir. Mais la barque est là qui l’attend.

Les coups n’ont pas repris.

Il détache la barque, il a du mal à desserrer le nœud, la repousse violemment, saute dedans encore une fois, rentre sur l’île, épuisé, la tête lui tourne.

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L’île est à sa place. La maison est à sa place. La pierre est à sa place. Les bambous flottent en équilibre sur leur rocher. Lui seul est agité.

Il rentre dans la maison.

On n’entend plus rien, ni dans la maison, ni dehors.

On ne voit plus rien, ni dans la maison, ni dehors.

La journée s’écoule, sans plus aucun geste, aucun bruit.

Dans la maison, ça se recroqueville.

Puis la nuit vient.

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Dans la nuit, le plancher chante.

Il est au bord du lac. Il scrute.

Une fois de plus il ne voit rien. Il n’entend rien. Que le lac.

Toute la nuit il épie depuis le ponton, les yeux fatigués à regarder le vide. Il s’obstine, somnolant.

Puis tout se brouille,

il vacille de nouveau.

Leurs yeux

des sabres dans la nuit.

 

Ça s’efface comme c’est venu.

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Le clapotis de l’eau : il est allongé sur le ponton. Le soleil haut dans le ciel.

Il se relève. Regarde de l’autre côté du lac.

Temps.

C’est le temps que la brume met à sortir.

Elle se répand. Elle suinte. Elle pèse partout sur le lac.

Il court dans la maison, revient avec le shakuhachi et saute dans la barque. Il détache la barque du ponton, s’assoit, se met à ramer. Cette fois se tord le cou pour percer la brume vers l’autre rive.

Mais très vite ça traverse la brume, ça s’élance vers lui.

C’est encore le ponton qui s’avance au-dessus de l’eau. Il a doublé de longueur, ou plus. Huit, dix piliers s’enfoncent dans l’eau, violent le lac.

Il saute de la barque. Quoi faire ? Espère les coups. Pour l’instant rien. Que le bruit de l’eau contre le bois, comme dans l’île.

Attend. Écoute.

Ça va venir.

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On se prépare.

Quelle arme ?

Pas d’arme ici. Pas de mot. Que le vent du bambou.

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Alors

saisit le shakuhachi.

Encore

le shakuhachi.

Mais cette fois ça ne chante plus.

Ça n’est plus une note. Rien qu’un souffle.

Ça s’étale sur le lac avec la brume.

Faut que ça sorte. Qui doit sortir ?

Faut que ça parle. Qui doit parler ?

Ça monte de partout.

Ça se répand, hors de la flûte, hors de ses yeux, de sa bouche.

Puis les coups reprennent, le ponton s’avance.

Il menace l’île.

L’homme continue, souffle plus fort.

Le vent soulève le lac. L’eau gronde.

Chuchotements.

Ça lui parle à l’oreille. Mais c’est devant.

On lui baise les lèvres, veut prendre son souffle, l’aspire, l’épuise.

Il souffle plus fort. L’autre est là. On ne voit rien mais il est là. Sorti d’où ? de qui ? Dedans et dehors à la fois, toujours et encore. Toujours et encore.

Et encore l’homme souffle. L’autre souffle avec lui. Les vagues enflent.

L’homme avance. L’autre fait front.

On y est.

On se fait face.

On marche sur l’eau.

On trébuche dans les vagues.

On tourne. On danse. On se touche. S’étreint. On s’empoigne. Se déchire. Sons mats. Cris étouffés. Ça vient à pleine main, par poignées.

Il tire, il arrache, il l’agrippe, le plonge dans l’eau en même temps qu’il y est plongé. On ne sait plus qui frappe, qui est frappé, qui se noie, qui tente de remonter, qui a la tête sous l’eau, qui coule, qui survit.

Ne plus savoir qui. Ni pourquoi.

On y est. N’en plus finir de pas savoir. Remuements informes et sans nom. Les vagues toujours plus grosses. Les coups pleuvent. C’est partout à la fois. Ça se déchaîne sur le lac. Et le ponton ? Le ponton avance inexorablement, fend la brume et les vagues, traverse, déchire à son tour. Ça pleut plus fort. Les coups, la pluie. Ça tombe. Tout tombe. La nuit s’en mêle, tombe à son tour, submerge tout. Tout est noir. Gémissements sourds. Halètements. Battements de l’eau. On s’épuise. On lutte encore. On va au bout. Faut que ça sorte. Une tête sort. Une bouche prend l’eau. Ça s’inverse. Ça recommence. Toute la nuit ça dure. Le lac se tourne, se tord, se plie et se replie. Tout est pris dedans. On est pris dedans.

Avalé.

Englouti.

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Au matin, tout est calme.

Sur la rive, plus rien. Et rien sur le lac.

Au milieu des montagnes il y a le lac.

Au milieu du lac il y a le lac.

 

Lac et brume de lac.

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Ouvrage réalisé par Cédric Cailhol Infographiste

 

pour les Éditions du Rouergue

ISBN : 978-2-8126-2435-3

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Table des matières

Présentation

Du même auteur (romans, récits, théâtre)

l’île du lac

I

II

III

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Arnaud Rykner

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