Lionel Lincoln

James Fenimore Cooper · Chapitre 17 sur 38

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Lionel Lincoln

Chapitre XIII

 

 

Travaille, esprit du mal ! te voilà

maintenant sur pied ; prends la direction

que tu voudras.

SHAKESPEARE.

L’alarme occasionnée par l’expédition dont nous venons de parler se répandit rapidement le long des rives de la mer Atlan-tique, et le bruit en retentit sur toutes les montagnes de l’ouest, comme s’il eût été porté par un vent impétueux. Toute la popu-lation mâle, depuis les flots de la baie de Massachusetts jus-qu’aux eaux limpides du Connecticut, se leva en masse ; le cri du sang se fit entendre bien loin dans l’intérieur des terres, et les montagnes, les vallées, les grandes routes, les sentiers, tout fut couvert d’hommes armés qui se pressaient d’arriver sur le théâtre de la guerre. Quarante-huit heures après la fatale affaire de Lexington, on calcula que plus de cent mille hommes étaient sous les armes, et près de vingt-cinq mille étaient réunis devant les péninsules de Boston et de Charlestown. Ceux que la dis-tance et le manque d’approvisionnements militaires empê-chaient de prendre sur-le-champ une part active à cette grande lutte attendaient avec impatience, un peu plus loin, le moment où leur zèle pourrait aussi être mis à une épreuve plus sérieuse. En un mot, l’état de mécontentement sourd dans lequel les co-lonies avaient paru engourdies depuis une année, céda tout à coup aux élans du patriotisme et de l’indignation dès qu’on ap-prit les événements de ce jour, et les transports furent si vifs, qu’ils imposèrent silence à ceux qui ne partageaient pas les mêmes sentiments, et dont le nombre ne laissait pas d’être assez considérable dans les provinces du sud, jusqu’à ce que les pre-

 

– 226 – miers mouvements révolutionnaires eussent pu se calmer, par suite de l’influence que le temps ne manque jamais d’exercer.

Gage, bien assuré dans sa position, soutenu par une force qui s’accroissait constamment et par la présence d’une flotte formidable, regardait grossir l’orage d’un œil ferme, et avec ce calme qui distinguait la douce bienveillance de son caractère privé. Quoiqu’on ne pût se méprendre sur l’attitude et les inten-tions des Américains, il écoutait avec répugnance les avis de vengeance que lui donnaient ses conseillers, et il cherchait à apaiser le tumulte, plutôt qu’à déployer une force qu’un mois auparavant on avait crue suffisante pour résister aux efforts réunis des colons pacifiques, et que sa prudence lui faisait re-garder comme ne pouvant que se maintenir dans l’intérieur de la presqu’île qu’il occupait.

Cependant il fulmina des proclamations contre les rebelles, et adopta promptement toutes les mesures qui lui parurent in-dispensables pour assurer la dignité et l’autorité de la couronne. Mais ses menaces furent méprisées, et ses exhortations à reve-nir à une fidélité que le peuple prétendait encore n’avoir pas ab-jurée, ne purent se faire entendre au milieu du tumulte des armes et des cris populaires du temps. À ces appels, du général anglais et à ceux des autres gouverneurs qui maintenaient en-core l’autorité royale dans toutes les provinces, à l’exception de celle qui était le théâtre des évènements que nous avons rappor-tés, le peuple répondit par des pétitions présentées au trône pour obtenir justice, et conçues en termes aussi énergiques que respectueux. La puissance et les prérogatives du monarque étaient encore respectées, l’on n’en parlait qu’avec la vénération due à son caractère sacré et au rang éminent qu’il occupait. Mais ce ton de sarcasme, mordant quoique grave, que les colons savaient si bien employer, se dirigeait librement contre ses mi-nistres, qu’on accusait d’adopter des mesures faites pour trou-bler la paix de l’empire.

 

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Ce fut ainsi que se passèrent quelques semaines après la journée d’escarmouches qu’on appela la bataille de Lexington, parce que la première avait eu lieu dans ce village, et les deux partis continuèrent à se préparer à donner de plus grandes preuves de leur force et de leur audace.

Lionel n’avait pas été spectateur indifférent de ces prépara-tifs. Dans la matinée qui suivit le retour du corps d’armée à Bos-ton, il demanda au général un commandement, tel qu’il avait droit de l’attendre. Mais celui-ci, tout en le complimentant sur le courage et la loyauté dont il avait donné des preuves en cette occasion, lui donna à entendre qu’il pourrait se rendre plus utile à la cause de son roi en cherchant à exercer son influence sur les riches colons auxquels sa famille était alliée, ou qui lui étaient attachés par les liens d’une longue intimité, perpétuée des pères aux enfants. Il l’invita même à réfléchir s’il ne serait pas à pro-pos, dans quelque moment favorable, qu’il sortît des lignes oc-cupées par l’armée anglaise, pour travailler à exécuter ce louable dessein.

Il y avait dans ces propositions un peu équivoques quelque chose de si flatteur pour l’amour-propre du jeune militaire, qu’il consentit à attendre le cours des événements, après avoir obte-nu la promesse d’un commandement tel qu’il pouvait le désirer, s’il survenait de nouvelles hostilités, et il ne fallait pas être aussi bon observateur que le major Lincoln pour juger que c’était ce qui ne pouvait manquer d’arriver très-incessamment.

Gage avait déjà abandonné sa position à Charlestown, pour concentrer prudemment ses forces. Du sommet des hauteurs de la péninsule de Boston, on voyait que les colons faisaient rapi-dement des préparatifs qui annonçaient des hommes résolus à assiéger l’armée du roi. On voyait déjà les collines les plus éle-vées couronnées de fortifications en terre élevées à la hâte, et un corps nombreux de ces guerriers novices, campé devant l’entrée de l’isthme, coupait toute communication avec le pays adjacent,

 

– 228 – et occupait le petit village de Roxbury, en face des batteries an-glaises, avec une audace qui aurait fait honneur à des hommes plus exercés dans l’art militaire, et plus habitués aux dangers de la guerre.

La surprise que firent naître dans l’armée ces apparences de courage et d’intelligence qu’on remarquait parmi les Améri-cains, si méprisés jusque alors, diminua jusqu’à un certain point, quand le bruit se répandit dans le camp anglais que plu-sieurs habitants des provinces, qui avaient autrefois servi avec honneur dans les troupes royales, se trouvaient dans leurs rangs, et y occupaient les postes les plus importants. Lionel en-tendit citer entre autres les noms de Ward et de Thomas, hommes qui avaient des connaissances, des sentiments libé-raux, et quelque expérience dans les armes. Le congrès de la co-lonie de la baie de Massachusetts leur avait donné une commis-sion régulière comme chefs des forces de cette province, et ils organisaient plusieurs régiments, composés d’hommes réunis-sant toutes les qualités nécessaires au soldat, à l’exception de deux choses qui lui sont indispensables, la discipline et les armes. Lionel entendit prononcer le nom de Warren plus sou-vent qu’aucun autre dans les cercles militaires de Boston, et c’était toujours avec cette sorte d’amertume qui annonce que l’animosité qu’on a conçue contre un ennemi n’empêche pas qu’on ne le respecte. Warren avait bravé jusqu’au dernier mo-ment la présence des troupes royales, et il avait défendu intré-pidement ses principes, même au milieu de leurs baïonnettes. Mais il avait disparu tout à coup, abandonnant sa maison, ses propriétés et une profession lucrative ; et en prenant une part active aux derniers événements de la journée de Lexington, il avait hasardé sans crainte toute sa fortune dans cette crise.

Mais le nom qui possédait en secret le plus grand charme pour l’oreille du jeune major était celui de Putnam, propriétaire cultivateur dans la colonie voisine de Connecticut, et qui, dès que le bruit de l’affaire de Lexington était arrivé jusqu’à lui,

 

– 229 – avait littéralement abandonné sa charrue, et montant sur un cheval d’un de ses attelages, avait fait une marche forcée de cent milles pour venir se placer au premier rang de ses concitoyens. Quand Lionel entendait le nom de ce brave Américain prononcé à voix basse au milieu de la foule de militaires qui se rendaient aux levers de Gage, une foule de souvenirs doux et mélanco-liques, se présentaient à son imagination. Il se rappelait les con-versations fréquentes et remplies d’intérêt qu’il avait eues dans son enfance avec son père avant que la raison de sir Lionel Lin-coln se fût égarée ; et, dans tous les récits qu’il avait entendus alors des combats sanguinaires livrés aux habitants des forêts, des dangers courus par ceux qui s’enfonçaient dans des soli-tudes et des déserts où le pied de l’homme civilisé n’avait jamais gravé son empreinte, et même des rencontres avec les animaux sauvages qui régnaient dans les bois, le nom de Putnam avait toujours frappé son oreille ; ce nom était entouré d’une sorte de renommée chevaleresque qu’on obtient rarement dans un siècle éclairé, et qui ne s’accorde jamais sans avoir été méritée.

Les grandes richesses de la famille de Lincoln et les hautes espérances que donnait celui qui devait en être héritier, avaient valu à celui-ci un rang auquel presque personne n’arrivait à cette époque sans l’avoir acheté par de longs et importants ser-vices.

En conséquence, plusieurs de ceux qui se trouvaient élevés au même grade que lui avaient partagé avec son père ces tra-vaux dans lesquels le Cœur-de-Lion d’Amérique s’était rendu si illustre par ses exploits. Le nom de Putnam était toujours pro-noncé par ces braves vétérans qui devaient le connaître le mieux, avec un ton d’affection sincère et presque romanesque ; et lorsque les vils conseillers qui entouraient le commandant en chef proposèrent de chercher à le détacher de la cause des co-lons en lui promettant des richesses et des emplois, les anciens compagnons du vieux partisan écoutèrent cette proposition avec un sourire d’incrédulité méprisante que l’événement justifia. De

 

– 230 – semblables offres furent faites à d’autres Américains dont on ju-geait les talents dignes d’être achetés ; mais les principes du jour avaient jeté des racines si profondes, que pas un homme jouissant de quelque considération ne voulut les écouter.

Tandis qu’on avait recours à ces épreuves politiques, au lieu d’adopter des mesures plus énergiques, des troupes conti-nuaient à arriver d’Angleterre, et, avant la fin de mai, plusieurs chefs renommés parurent dans le conseil de Gage, qui avait alors une force disponible de huit mille baïonnettes. L’arrivée de ces forces fit revivre l’esprit abattu de l’armée, et de jeunes or-gueilleux, qui venaient de figurer à la parade dans leur île si vantée, se trouvaient humiliés en songeant qu’une telle armée se trouvait resserrée dans la péninsule par une bande de paysans mal armés, sans connaissance de la guerre et manquant de mu-nitions. Leur humiliation fut encore augmentée par les sar-casmes des Américains qui commençaient à plaisanter à leur

tour, et surtout aux dépens de Burgoyne 44, un des chefs de l’armée royale, qui, dès l’instant de son arrivée, avait eu la glo-riole d’afficher son intention de reculer les limites dans les-quelles l’armée anglaise était enfermée. L’aspect de l’intérieur du camp britannique annonçait pourtant que les chefs de l’armée avaient l’intention d’agrandir leurs possessions, et tous les yeux se tournaient vers les hauteurs de Charlestown, point qui semblait devoir être le premier occupé.

Aucune position militaire ne pouvait être plus heureuse-ment placée, quant à la situation, pour se soutenir réciproque-ment et pour affaiblir les lignes des ennemis, que les deux pé-ninsules dont nous avons si souvent parlés. La distance qui les séparait n’était que de trois cents toises, et les eaux profondes et navigables dont elles étaient presque entièrement entourées, rendaient facile au général de l’armée royale de se procurer, en quelque temps que ce fût, l’assistance des vaisseaux de la flotte

 

44 Fameux depuis par la défaite de Saratoga.

 

– 231 – qui tiraient le plus d’eau, pour défendre l’un ou l’autre point. Avec de pareils avantages, l’armée anglaise entendit donner avec plaisir des ordres qui semblaient indiquer un mouvement prochain vers la rive opposée.

Trois mois s’étaient presque écoulés depuis le commence-ment des hostilités, et l’on s’était encore borné, de part et d’autre, aux préparatifs de guerre dont nous venons de parler, si l’on en excepte une ou deux escarmouches assez vives qui avaient eu lieu sur des îles du havre, entre les fourrageurs de l’armée royale et des détachements américains, et les colons ne démentirent pas dans ces rencontres la réputation de courage qu’ils avaient déjà acquise.

La gaîté était revenue à Boston, à la suite des régiments ar-rivés d’Angleterre, quoique ceux des habitants qui étaient forcés à y rester, malgré leur inclination, maintinssent dans leur con-duite une froide réserve qui repoussait les efforts que faisaient les officiers pour les attirer à leurs fêtes. Il y avait pourtant un petit nombre de colons qui, s’étant laissé gagner par des pro-messes, de l’argent et des places, avaient abandonné la cause de leur pays, et comme quelques uns en avaient déjà été récom-pensés par des emplois qui leur donnaient accès auprès du gou-verneur, on jugeait qu’ils avaient sur lui une malheureuse in-fluence, et que, par leurs conseils pernicieux, ils empoison-naient son esprit, et l’excitaient à des actes d’injustice et de ty-rannie qu’il aurait condamnés lui-même s’il eût été libre de ne consulter que ses opinions et ses inclinations ordinaires.

Quelques jours après l’affaire de Lexington, une assemblée générale des habitants de Boston fut convoquée, et il fut conve-nu solennellement entre eux et le gouverneur que ceux qui vou-draient remettre leurs armes auraient la liberté de sortir de la ville, et que ceux qui préféreraient y rester seraient protégés dans leur demeure. La plupart remirent leurs armes ; mais la partie de la convention relative à la faculté qu’ils devaient avoir

 

– 232 – de quitter la ville fut violée sous des prétextes légers et insuffi-sants. Ce motif et diverses autres causes provenant du gouver-nement militaire exaspérèrent les habitants et leur fournirent de nouveaux sujets de plainte. D’une autre part, la haine prenait rapidement la place du mépris dans le cœur de ceux qui se voyaient forcés de changer de sentiments à l’égard d’un peuple qu’ils ne pouvaient aimer. De cette manière, le ressentiment, la méfiance, et toute la violence des haines personnelles régnaient dans la ville, et fournissaient aux troupes une nouvelle raison pour désirer de s’étendre sur un terrain moins resserré.

Malgré ces augures défavorables pour la guerre qui venait de commencer, la bonté naturelle de Gage, et peut-être le désir de délivrer quelques officiers qui étaient tombés entre les mains des colons, le portèrent à consentir à l’échange des prisonniers qui avaient été faits dans la journée de Lexington, établissant ainsi, dès l’origine, un caractère distinctif entre cette guerre et une rébellion contre l’autorité légitime du souverain. Un ren-dez-vous fut fixé pour cet échange dans le village de Charles-town, qu’aucune des deux armées n’occupait alors. À la tête des commissaires américains parurent Warren et cet ancien parti-san dont nous avons déjà parlé, qui, par un mélange aussi heu-reux qu’il est rare, avait pour les œuvres de charité la même ar-deur qu’il portait sur le champ de bataille. Plusieurs vétérans de l’armée royale étaient présents à cette entrevue. Ils avaient pas-sé le détroit pour s’entretenir amicalement une dernière fois avec leur ancien camarade, qui les accueillit avec la franchise d’un soldat, et qui repoussa avec une fermeté sans prétention les efforts de ceux qui cherchaient à lui faire abandonner les ban-nières sous lesquelles il servait.

Tandis que ces événements se passaient dans les lieux qui étaient alors le théâtre de la contestation, le bruit des prépara-tifs de guerre retentissait dans toute l’étendue des colonies. De légers actes d’hostilité furent commis en différents endroits, les Américains n’attendant plus que les Anglais fussent les agres-

 

– 233 – seurs. Partout on saisissait les approvisionnements militaires dont on pouvait s’emparer, soit par des voies amiables, soit à force ouverte, comme la circonstance l’exigeait. La concentra-tion de la plupart des troupes à Boston n’avait pourtant laissé aux autres colonies que peu de choses à faire comparativement ; mais, quoiqu’elles fussent encore de nom sous l’autorité de la couronne britannique, ces colonies ne négligeaient aucun des moyens en leur pouvoir pour faire valoir leurs droits jusqu’à la dernière extrémité.

À Philadelphie, le congrès des délégués des Colonies-Unies, ce corps qui donna de l’unité aux mouvements d’un peuple commençant pour la première fois à agir en nation distincte, publia ses manifestes, soutint avec un talent supérieur les prin-cipes des colons, et organisa une armée pour les défendre au-tant que les circonstances le permettaient. D’anciens militaires qui avaient servi le roi furent invités à se ranger sous les ban-nières de la confédération, et les autres officiers furent choisis parmi des jeunes gens pleins d’une ardeur martiale, disposés à risquer leur vie dans une cause dont le succès promettait si peu d’avantages personnels. À la tête de cette liste de guerriers en-core sans expérience, le congrès plaça un de ses membres, un homme déjà distingué par ses services militaires, et qui a depuis légué à son pays la gloire d’un nom sans tache.

 

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