Lionel Lincoln

James Fenimore Cooper · Chapitre 7 sur 38

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Lionel Lincoln

Chapitre III

 

 

Les liqueurs parfumées coulent des

flacons d’argent, tandis que la porcelaine

de la Chine reçoit l’onde fumante : ils ré-

créent à la fois leur odorat et leur palais :

de fréquentes libations prolongent de

somptueux repas.

POPE. La Boucle de cheveux enlevée.

Le souvenir des injonctions réitérées de sa mère servit à tenir Job en respect, et il ne songea qu’à remplir son message. Dès que l’officier parut, Job se dirigea vers le pont, le traversa, et, après avoir suivi pendant quelque temps le bord de l’eau, il entra dans une rue large et bien bâtie qui conduisait du quai dans la partie haute de la ville. Une fois dans cette rue, Job se mit à marcher avec une grande vitesse, et il était arrivé au mi-lieu lorsque des cris de joie et des éclats de rire, qui partaient d’une maison voisine, attirèrent son attention et l’engagèrent à s’arrêter.

– Rappelez-vous les recommandations de votre mère, lui dit l’officier ; que regardez-vous dans cette taverne ?

– C’est le café anglais, dit Job en secouant la tête ; oui, il est facile de s’en apercevoir au bruit qu’ils y font un samedi soir ;

tenez, il est rempli maintenant des officiers de lord Botte 15 ; les

 

15 Job veut parler du comte de Bute, et prononce son nom Boot, Botte: la prononciation américaine de l’u se rapproche naturellement du

 

– 46 – voyez-vous à la fenêtre, avec des uniformes si brillants, qu’on dirait autant de diable rouges ? mais demain, lorsque la cloche d’Old-South sonnera, ils oublieront leur maître et leur créateur,

les pécheurs endurcis qu’ils sont 16 !

– Drôle ! s’écria l’officier, c’est par trop abuser de ma pa-tience. Allez droit à Tremont-Street, ou laissez-moi, que je cherche à me procurer un autre guide.

L’idiot jeta un regard de côté sur la physionomie irritée de son compagnon ; puis il détourna la tête, et se remit en marche en murmurant assez haut pour être entendu :

– Tous ceux qui ont été élevés à Boston savent comment on

y observe le samedi soir 17, et si c’est à Boston que vous êtes né, vous devriez aimer les usages de Boston.

L’officier ne répondit rien, et comme ils marchaient alors très-rapidement, ils eurent bientôt traversé deux nouvelles rues, King-Street et Queen-Street, et arrivèrent enfin dans celle de Tremont. À peine y étaient-ils entrés que Job s’arrêta, et dit en montrant du doigt un bâtiment qui était près d’eux :

– Vous voyez cette maison avec une cour et des pilastres, et une grande porte cochère ? eh bien ! c’est celle de Mrs Lechmere. Tout le monde dit que c’est une grande dame, mais je dis, moi, que c’est dommage que ce ne soit pas une meil-leure femme.

 

son ou figuré par oo. D'ailleurs le peuple aimait à exprimer sa haine pour lord Bute en suspendant une botte à une potence.

16 L'observation du sabbat est encore rigoureuse en Amérique ; elle l'était encore davantage à cette époque, surtout dans les villes où le presbytérianisme était le culte dominant.

17 Le sabbat presbytérien, ainsi que cela a déjà été dit, commence le samedi soir pour finir le dimanche après le coucher du soleil.

 

– 47 –

– Et qui êtes-vous pour oser parler si hardiment d’une dame qui est si fort au-dessus de vous ?

– Moi ? dit l’idiot en regardant fixement et d’un air de sim-plicité celui qui l’interrogeait ; je suis Job Pray, c’est le nom qu’on me donne.

– Eh bien ! Job Pray, voici une couronne pour vous. La première fois que vous servirez de guide à quelqu’un, soyez at-tentif. Je vous dis, mon garçon, de prendre cette couronne.

– Job n’aime pas les couronnes. On dit que le roi porte une couronne, et que cela le rend fier et dédaigneux.

– Il faut en effet que le mécontentement soit bien général, pour qu’un pareil être refuse de l’argent plutôt que de manquer à ses principes, dit l’officier en lui-même. Allons, voilà donc une demi-guinée, si vous préférez l’or.

Job continua à frapper nonchalamment du pied contre une pierre, sans ôter ses mains de ses poches où il les tenait ordinai-rement, et à cette nouvelle offre il répondit, toujours dans la même posture, en relevant seulement un peu la tête enfoncée sous son chapeau rabattu :

– Vous avez empêché les grenadiers de battre Job, Job ne veut pas prendre votre argent.

– C’est bien, mon ami, c’est montrer plus de reconnais-sance qu’on n’en trouverait souvent dans des hommes plus sen-sés. Allons, Meriton, je reverrai le pauvre garçon, et je n’oublierai pas ce refus. Je vous charge de le faire habiller plus convenablement dans le commencement de la semaine.

– Mon Dieu, Monsieur, dit le valet, si c’est votre bon plai-sir, je n’y manquerai pas, je vous assure ; mais, de grâce, exami-

 

– 48 – nez un peu le personnage, et dites-moi, avec une pareille tour-nure, comment vous voulez que je m’y prenne pour en faire ja-mais quelque chose.

– Monsieur, Monsieur, cria Job en courant après l’officier qui avait déjà fait quelques pas, si vous voulez faire promettre aux grenadiers de ne plus jamais battre Job, Job vous montrera toujours le chemin dans Boston, et il fera aussi vos commis-sions, voyez-vous.

– Pauvre garçon ! Eh bien, oui, je vous promets que vous ne serez plus maltraité par les soldats. Bonsoir, mon bon ami. Venez me voir.

L’idiot parut satisfait de cette promesse ; car il se retourna aussitôt, descendit la rue en faisant mille gambades, et disparut bientôt au premier tournant. Cependant le jeune officier entra dans la cour de la maison de Mrs Lechmere. Le bâtiment était en briques et d’un extérieur plus imposant que la plupart de ceux qu’il avait vus dans la partie basse de la ville ; les orne-ments en étaient lourds et en bois, suivant une mode un peu plus ancienne, et il présentait une façade de sept fenêtres dans les deux étages supérieurs, celles sur les côtés étant beaucoup plus étroites que les autres. L’étage du bas offrait le même ar-rangement, à l’exception de la porte d’entrée.

On voyait une grande quantité de lumières aller et venir dans différentes parties de la maison, ce qui lui donnait un air de vie et de gaieté au milieu des édifices sombres et obscurs qui l’entouraient. L’officier frappa, et un vieux nègre se présenta aussitôt, portant une livrée assez belle et qui était même riche pour les colonies. – Mrs Lechmere est-elle chez elle ? À cette demande le nègre répondit affirmativement, et traversant un corridor assez étendu, il ouvrit la porte d’un appartement qui se trouvait sur l’un des côtés, et dans lequel il fit entrer le jeune homme.

 

– 49 –

Cet appartement serait regardé aujourd’hui comme beau-coup trop petit pour contenir la société d’une ville de province ; mais s’il lui manquait quelque chose en grandeur, ce désagré-ment était bien racheté par la richesse et la beauté des décors ; les murs étaient divisés en compartiments par des panneaux de menuiserie sur lesquels étaient peints des paysages et des ruines de toute beauté ; les châssis brillants et vernissés de ces ta-bleaux étaient surchargés d’armoiries destinées à rappeler les différentes alliances de la famille ; au-dessous étaient des divi-sions de panneaux plus petites, sur lesquelles étaient dessinés différents emblèmes, et de là s’élevaient, entre les comparti-ments, des pilastres en bois, cannelés, avec des chapiteaux do-rés ; une corniche lourde et massive, également en bois et sur-chargée d’ornements, se prolongeait autour de l’appartement et couronnait les autres ouvrages.

L’usage des tapis était encore, à cette époque, peu répandu dans les colonies, quoique le rang et la fortune de Mrs Lechmere l’eussent probablement engagée à l’introduire dans sa maison, si son âge et le caractère général de l’édifice ne l’eussent décidée à s’en tenir à l’ancienne méthode. Le plancher, dont la beauté répondait au reste de l’ameublement, était un ouvrage de mar-queterie très-remarquable, et se composait de petits carrés al-ternativement de bois de cèdre rouge et de pin ; au milieu se fai-saient remarquer les lions de Lechmere, que l’artiste avait mis tout son talent à faire ressortir avec avantage.

De chaque côté du manteau de la cheminée, ouvrage lourd mais très-soigné, étaient des compartiments voûtés d’un travail plus simple qui semblaient servir à quelque usage, et, en effet l’un des châssis à coulisses qui les fermaient se trouvant levé laissait voir un buffet couvert d’argenterie massive. L’ameublement était riche, et quoique ancien, parfaitement conservé.

 

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Au milieu de cette magnificence coloniale que la présence d’un grand nombre de bougies rendait encore plus imposante, une dame, sur le déclin de la vie, était assise avec dignité sur un sofa. L’officier avait ôté son manteau dans le vestibule, et l’uniforme militaire donnait une nouvelle grâce à son maintien et à sa tournure. Le regard dur et sévère de la dame s’adoucit sensiblement dès qu’elle le vit entrer ; après s’être levée pour re-cevoir son hôte, elle le regarda quelque temps avec une douce surprise ; le jeune homme rompit le premier le silence en di-sant :

– Excusez-moi, Madame, si j’entre sans m’être fait annon-cer ; mon impatience l’a emporté sur la cérémonie, tant chaque pas que je fais dans cette maison me rappelle les jours de mon enfance et la liberté dont je jouissais autrefois dans cette en-ceinte.

– Mon cousin Lincoln 18, interrompit la dame, qui était Mrs Lechmere ; ces yeux noirs, ce sourire, votre démarche seule vous annoncent suffisamment ; il faudrait que j’eusse oublié mon pauvre frère, et une personne qui nous est encore si chère, pour ne pas reconnaître en vous un véritable Lincoln.

Il y avait pendant cette entrevue, dans les manières de la dame et du jeune homme, une réserve et une contrainte qui pouvaient être aisément attribuées à l’étiquette minutieuse de l’école de province dont la dame était un membre si distingué, mais qui n’étaient pas suffisantes pour expliquer l’expression de tristesse qui se manifesta tout à coup sur la figure du jeune homme pendant qu’elle parlait. Ce changement ne fut cepen-dant que momentané, et se remettant aussitôt, il répondit du ton le plus gracieux :

18 Mrs Lechmere appelle toujours Lionel Lincoln son cousin, quoique, à strictement parler, ce fût son petit-neveu. Le mot cousin se prend en Amérique, comme en Angleterre, dans une acception beaucoup plus générale que chez nous.

 

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– Depuis longtemps on m’a appris à espérer que je trouve-rais dans Tremont-Street une seconde maison paternelle, et le souvenir obligeant que vous avez bien voulu conserver de mes parents et de moi, chère Mrs Lechmere, me prouve que mes es-pérances ne m’ont pas trompé.

La dame entendit cette remarque avec un plaisir sensible, et un sourire dérida son front sévère tandis qu’elle répondait :

– Tout mon désir en effet est que vous vous regardiez ici comme chez vous, quoique cette modeste habitation soit loin d’égaler les somptueuses demeures qu’a dû occuper l’héritier de la riche maison de Lincoln. Il serait étrange qu’une personne qui a l’honneur d’appartenir à cette noble famille ne reçût pas son représentant avec les égards qui lui sont dus.

Le jeune homme, sentant qu’on en avait dit assez sur ce su-jet, résolut de donner un autre tour à la conversation, et baisa respectueusement la main de Mrs Lechmere. En relevant la tête, il aperçut une jeune personne que la draperie des rideaux de la croisée l’avait empêché de remarquer d’abord. S’avançant vers elle, il dit avec vivacité, pour empêcher la vieille dame de re-prendre l’entretien :

– Je présume que j’ai l’honneur de voir miss Dynevor, dont je suis aussi le cousin.

– Vous vous trompez, major Lincoln ; mais, quoiqu’elle ne soit pas ma petite-fille, Agnès Danforth est votre parente au même degré, puisque c’est la fille de feu ma nièce.

– Mes yeux et non mon cœur m’avaient donc trompé, dit le jeune militaire, et j’espère que miss Danforth me permettra de l’appeler ma cousine.

 

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Une simple inclination de tête fut la seule réponse qu’il ob-tint, quoique Agnès ne refusât pas la main qu’il lui offrit en la saluant. Après quelques phrases sur le plaisir qu’ils avaient à se trouver ensemble, Mrs Lechmere engagea son jeune parent à s’asseoir, et une conversation plus suivie s’engagea.

– Je suis charmée de voir que vous ne nous ayez pas ou-bliées, cousin Lionel, dit Mrs Lechmere ; cette province éloignée offre si peu de rapports avec la mère-patrie, que je craignais que vous n’eussiez perdu jusqu’au moindre souvenir des lieux où vous avez reçu la vie.

– Je trouve la ville bien changée, il est vrai ; cependant j’ai traversé divers endroits que je me suis parfaitement rappelés, quoique l’absence et l’habitude de voir des pays étrangers, aient un peu diminué l’admiration que m’inspiraient dans mon en-fance les monuments de Boston.

– Il est certain que la splendeur de la cour britannique a dû singulièrement nous nuire dans votre esprit, et nous avons bien peu de monuments qui puissent attirer l’attention du voyageur étranger. On dit par tradition dans notre famille que votre châ-teau, dans le Devonshire, est aussi grand que les douze plus beaux édifices de Boston ; et nous sommes fiers de le dire, le roi n’est aussi bien logé que le chef de la famille Lincoln que dans son palais de Windsor.

– Ravenscliffe est assurément un domaine assez considé-rable, reprit le jeune homme d’un air d’indifférence, quoique j’aie été si peu dans le comté, qu’à dire vrai j’en connais à peine les agréments et l’étendue. Du reste, vous devez vous rappeler

que Sa Majesté vit très-simplement lorsqu’elle est à Kew 19.

 

19 Château royal à quelques milles de Londres.

 

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La vieille dame fit une légère inclination de tête avec cet air de satisfaction et de complaisance que ne manquent jamais de prendre les habitants des colonies, lorsqu’on fait allusion aux rapports qu’ils ont eus avec un pays vers lequel tous les yeux sont fixés, comme sur la source de l’illustration et de la gran-deur. Puis ensuite, comme si le sujet qui l’occupait alors eût été la suite naturelle de celui qu’on venait de quitter, elle s’écria avec vivacité :

– Certainement Cécile n’est pas instruite de l’arrivée de notre parent, car elle n’a pas l’habitude de tarder autant à venir souhaiter la bienvenue aux hôtes qui nous arrivent.

– Miss Dynevor, dit Lionel, me fait l’honneur de me regar-der comme un parent pour la réception duquel on ne doit point faire de cérémonie.

– Vous n’êtes cousins qu’au second degré, répondit Mrs Lechmere un peu gravement, et cela ne peut justifier, l’oubli des devoirs qu’imposent la politesse et l’hospitalité. Vous voyez, cousin Lionel, quel prix nous attachons à la parenté, puisqu’elle est un sujet d’orgueil pour les branches même les plus éloignées de la famille.

– Je suis un pauvre généalogiste, Madame ; cependant, s’il m’est resté une idée juste de ce que j’ai quelquefois entendu dire, miss Dynevor est d’un sang trop noble en ligne directe pour attacher beaucoup de prix à l’illustration qu’elle pourrait devoir aux alliances contractées par des membres de sa famille.

– Pardonnez-moi, major Lincoln ; son père, le colonel Dy-nevor, était, il est vrai, un Anglais d’un nom ancien et hono-rable ; mais il n’est point de famille dans tout le royaume qui ne tînt à honneur d’être alliée à la nôtre. Je dis la nôtre, cousin Lionel, car j’espère que vous n’oublierez pas que je suis Lincoln, et que j’étais la sœur de votre grand-père.

 

– 54 –

Un peu surpris de l’espèce de contradiction qu’il remar-quait dans les paroles de Mrs Lechmere, Lionel se contenta d’incliner la tête en silence, et il essaya d’engager la conversa-tion avec la jeune personne silencieuse et réservée qui était près de lui, tentative bien naturelle de la part d’un jeune homme de son âge. À peine avait-il eu le temps de lui faire une ou deux questions et d’en recevoir la réponse, que Mrs Lechmere dit à sa nièce, en montrant quelque mécontentement au sujet de sa pe-tite-fille :

– Allez, Agnès, allez apprendre à Cécile l’heureuse arrivée de son cousin. – Elle n’a pas cessé de s’occuper de vous pendant tout le temps qu’a duré votre voyage. Depuis le jour où nous avons reçu la lettre qui nous annonçait l’intention où vous étiez de vous embarquer, nous avons demandé chaque dimanche les prières de l’Église pour une personne qui était en mer, et j’ai remarqué avec plaisir la ferveur avec laquelle Cécile joignait ses prières aux nôtres.

Lionel murmura quelques mots de remerciement, et se renversant sur sa chaise, il leva les yeux au ciel ; mais nous n’entreprendrons pas de décider si ce fut ou non un mouvement de pieuse gratitude. Dès qu’Agnès avait entendu l’ordre de sa tante, elle s’était levée et avait quitté la chambre. La porte était fermée depuis quelque temps ayant que le silence eût été rompu de nouveau ; deux ou trois fois cependant Mrs Lechmere avait essayé de parler. Son teint pâle et flétri, malgré son immobilité habituelle, était devenu plus livide encore, et ses lèvres trem-blaient involontairement ; enfin elle réussit à s’exprimer, quoique les premiers mots qu’elle prononça fussent mal articu-lés.

– Peut-être m’accusez-vous d’indifférence, cousin Lionel, lui dit-elle ; mais il y a des sujets qui ne peuvent être traités convenablement qu’entre proches parents. J’espère que vous

 

– 55 – avez laissé sir Lionel Lincoln en aussi bonne santé que peut le permettre sa maladie mentale ?

– Du moins on me l’a dit, Madame.

– Y a-t-il longtemps que vous ne l’avez vu ?

– Il y a quinze ans ; on m’a dit depuis lors que ma vue re-doublait son délire, et le médecin défend qu’il voie personne. Il est toujours dans le même établissement près de Londres, et comme ses moments lucides deviennent de jour en jour plus longs et plus fréquents, je me berce souvent de la douce illusion de voir mon père rendu à ma tendresse. Cet espoir est justifié par son âge, car vous savez qu’il n’a pas encore cinquante ans.

Un long et pénible silence suivit cette intéressante commu-nication ; enfin Mrs Lechmere dit d’une voix tremblante qui toucha profondément Lionel, puisqu’elle prouvait son bon cœur et l’intérêt qu’elle prenait à son père.

– Ayez la bonté de me donner un verre d’eau que vous trouverez dans le buffet ; excusez-moi, cousin Lionel, mais ce sujet est si pénible que je ne saurais penser sans que mes forces m’abandonnent. Je vais me retirer quelques instants, si vous le permettez, et je vous enverrai ma petite-fille ; je suis impatiente que vous fassiez connaissance avec elle.

La solitude était en ce moment trop d’accord avec les sen-timents de Lionel pour qu’il cherchât à la retenir, et les pas chancelants de Mrs Lechmere, au lieu de suivre Agnès Danforth, qui était également sortie pour aller chercher Cécile, se dirigè-rent vers une porte qui communiquait à son appartement parti-culier.

Pendant quelques minutes le jeune homme marcha à grands pas sur les lions de Lechmere avec une rapidité qui sem-

 

– 56 – blait égaler celle que l’artiste s’était efforcé de leur donner en peinture. Tandis qu’il parcourait dans tous les sens le petit sa-lon, ses yeux se promenaient vaguement sur les riches boiseries où se trouvaient les champs d’argent, d’azur et de pourpre des différents écussons, et avec autant d’indifférence que s’ils n’eussent pas été couverts des emblèmes distinctifs de tant de noms honorables.

Cependant il fut bientôt tiré de sa rêverie par la soudaine apparition d’une personne qui s’était glissée dans l’appartement, et s’était avancée jusqu’au milieu avant qu’il se fût aperçu de sa présence. Une tournure gracieuse, les contours les plus séduisants, les proportions les plus parfaites, et avec ce-la une physionomie expressive où la grâce s’alliait si heureuse-ment à la modestie, que son air seul commandait le respect, en même temps que ses manières étaient douces et insinuantes ; c’en était bien assez sans doute pour suspendre à l’instant la marche un peu désordonnée d’un jeune homme qui eût été en-core plus distrait et moins galant que celui que nous avons es-sayé de dépeindre.

Le major Lincoln savait que cette jeune personne ne pou-vait être que Cécile Dynevor, l’unique fruit du mariage d’un offi-cier anglais, mort depuis longtemps, avec la fille unique de Mrs Lechmere, qui était aussi descendue prématurément au tombeau ; elle le connaissait donc trop bien de réputation, et elle lui était alliée de trop près pour que, accoutumé au monde comme il l’était, Lionel éprouvât l’embarras qu’un jeune novice aurait pu ressentir à sa place, de se voir obligé d’être son propre introducteur. Il s’approcha d’un air assez aisé, et avec une fami-liarité que la parenté et les circonstances semblaient permettre, quoiqu’elle fût tempérée par un vernis de politesse. Mais la ré-serve avec laquelle la jeune dame répondit à ses avances était si visible, que, lorsqu’il eut fini son salut, et qu’il l’eut conduite jusqu’à un siège, il éprouva autant de gêne que s’il se fût trouvé

 

– 57 – seul pour la première fois avec une dame à laquelle il eût brûlé depuis plusieurs mois de faire l’aveu le plus délicat.

Soit que la nature ait donné à l’autre sexe plus de tact et de présence d’esprit pour ces sortes d’occasions, soit que la jeune personne eût senti elle-même que sa conduite n’était pas celle qu’elle se devait à elle-même de tenir à l’égard de l’hôte de sa grand’mère, elle fut la première à rompre le silence pour mettre fin à l’état de gêne et de contrainte où ils étaient tous deux de-puis le commencement de l’entrevue.

– Ma grand’mère espérait depuis longtemps le plaisir de vous voir, major Lincoln, dit-elle, et vous ne pouviez arriver plus à propos. La situation de ce pays devient de jour en jour plus alarmante, et je l’engage bien souvent à aller passer quelque temps en Angleterre, jusqu’à ce que ces malheureuses contesta-tions soient terminées.

Ces paroles, proférées du son de voix le plus doux et le plus mélodieux, et avec une prononciation aussi pure que si Cécile eût été élevée à la cour d’Angleterre, charmèrent d’autant plus agréablement Lionel, qu’il ne s’y mêlait aucune trace de ce léger accent du pays qui, dans le peu de mots qu’Agnès Danforth lui avait adressés, avait un peu blessé son oreille délicate.

– Vous qui avez toute la grâce et toute l’amabilité d’une Anglaise, répondit Lionel, vous trouveriez un grand plaisir à ce voyage ; et s’il y a quelque vérité dans ce que m’a dit un de mes compagnons de voyage sur la situation de ce pays, j’appuierai fortement votre demande. Ravenscliffe et notre maison de So-

ho-Square 20 sont à la disposition de Mrs Lechmere.

– Je désirais qu’elle se rendît aux pressantes invitations d’un parent de mon père, lord Cardonel, qui m’engage depuis

 

20 L'une des plus belles places (squares) de Londres.

 

– 58 – longtemps à venir passer quelques années dans sa famille. Il me serait très-pénible de me séparer de ma grand’mère ; mais si les événements la décidaient à aller habiter la résidence de ses an-cêtres, il me semble qu’on ne peut trouver à redire que je me re-tire aussi de préférence dans les domaines de mes pères.

L’œil perçant du major Lincoln se fixa sur elle pendant qu’elle prononçait ces derniers mots, et le léger sourire qui vint animer ses traits était causé par l’idée que la beauté provinciale avait hérité de l’orgueil généalogique de sa grand’mère, et qu’elle n’était pas fâchée de lui faire entendre que la nièce d’un vicomte était d’un rang plus élevé que l’héritier d’un baronnet. Mais la rougeur vive et brûlante qui couvrit un instant la jolie fi-gure de Cécile prouva à Lionel qu’elle cédait à l’impulsion d’un sentiment plus profond et plus digne d’elle que le petit mouve-ment d’amour-propre dont il l’avait soupçonnée. Quoi qu’il en soit, il fut charmé de voir rentrer Mrs Lechmere, appuyée sur le bras de sa nièce.

– Je m’aperçois, mon cousin, dit la vieille dame en se diri-geant d’un pas débile vers le sofa, que je n’ai pas besoin de vous présenter Cécile : vous vous êtes reconnus aisément l’un l’autre, et il n’a point fallu pour cela d’autre indice que l’affinité qui existe entre vous. Par affinité je n’entends pas la force du sang, car ce n’est pas à des degrés aussi éloignés qu’on peut en sentir l’influence ; mais je suis sûre qu’il existe dans les familles des ressemblances morales plus frappantes encore que celles que peuvent offrir les traits.

– Si je pouvais me flatter de posséder le moindre rapport avec miss Dynevor, soit au physique, soit au moral, je serais doublement fier de notre parenté, dit Lionel d’un air distrait, en aidant la vieille dame à se placer sur le sofa.

– Mais je ne suis pas du tout disposée à me voir contester les liens du sang qui m’unissent à mon cousin Lionel, s’écria Cé-

 

– 59 – cile en s’animant tout à coup ; il a plu à nos ancêtres de déci-der…

– Allons, allons, mon enfant, interrompit sa grand’mère, vous oubliez que le terme de cousin ne saurait être employé que dans des cas de très-proche parenté, ou lorsqu’une longue con-naissance peut excuser cette familiarité. Mais le major Lincoln sait que nous autres habitants des colonies, nous sommes por-tés à prendre les mots dans leur plus grande extension, et à compter nos cousins jusqu’à des degrés presque aussi éloignés que si nous étions membres de quelque clan écossais. À propos de clans, cela me rappelle la rébellion de 1745. Ne pense-t-on pas en Angleterre que nos fous de colons seront assez hardis pour prendre sérieusement les armes ?

– Les opinions varient sur ce point, dit Lionel. La plupart des militaires rejettent dédaigneusement cette idée, quoiqu’il se trouve des officiers qui ont servi sur le continent, et qui pensent que non seulement l’appel sera fait, mais que la lutte sera san-glante.

– Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? s’écria tout à coup Agnès Danforth ; ils sont hommes, et les Anglais ne sont rien de plus.

Lionel tourna les yeux avec quelque surprise sur la jeune enthousiaste, qui avait dans ce moment même un air de dou-ceur et en même temps de finesse qui ne semblait pas d’accord avec ces paroles, et il sourit en répétant ses propres expressions.

– Pourquoi ne le feraient-ils pas, demandez-vous ? Mais je n’en vois d’autre raison que parce que ce serait un acte de folie et en même temps de rébellion. Je puis vous assurer que je ne suis pas de ceux qui affectent de déprécier mes compatriotes, car vous vous rappellerez que je suis aussi Américain.

 

– 60 –

– J’ai entendu dire pourtant, reprit Agnès, que ceux de nos volontaires qui portent un uniforme le portent bleu, et non pas d’écarlate.

– Sa Majesté désire que son 47e régiment d’infanterie porte cette couleur éclatante, reprit Lionel en riant ; quant à moi, je consentirais volontiers à l’abandonner aux dames pour en adop-ter une plus modeste, si cela était possible.

– Cela est très-possible, Monsieur.

– Et comment donc, s’il vous plaît ?

– En donnant votre démission.

Il était évident que Mrs Lechmere avait eu quelque motif pour permettre à sa nièce de s’expliquer si librement ; mais voyant que son hôte ne montrait pas cet air piqué que les offi-ciers anglais sont souvent assez faibles pour ne pas dissimuler lorsque les femmes prennent la défense de l’honneur de leur pays, elle tira le cordon de la sonnette en disant :

– Voilà un langage bien hardi pour une jeune personne qui n’a pas encore vingt ans, n’est-ce pas, major Lincoln ? mais miss Danforth a le privilège de tout dire librement ; car plusieurs de ses parents, du côté de son père, ne sont que trop impliqués dans les scènes de désordre qui signalent ces temps malheu-reux ; mais nous avons pris soin que Cécile restât plus fidèle à son devoir.

– Et cependant Cécile elle-même a toujours refusé d’embellir de sa présence les fêtes données par les officiers an-glais, dit Agnès d’un ton un peu piqué.

– Cécile Dynevor aurait-elle pu fréquenter les bals et les fêtes sans être accompagnée d’un chaperon convenable ? reprit

 

– 61 –

Mrs Lechmere, et pouvait-on espérer qu’à soixante-dix ans je rentrerais dans le monde pour soutenir l’honneur de ma fa-mille ? Mais, avec nos discussions puériles, nous empêchons le major Lincoln de prendre les rafraîchissements dont il doit avoir besoin.

– Caton, vous pouvez servir.

Mrs Lechmere dit ces derniers mots d’un air presque mys-

térieux 21 au nègre qui venait d’entrer. Le vieux domestique, qui probablement, d’après une longue pratique, comprenait les dé-sirs de sa maîtresse plus par l’expression de ses yeux que par les ordres qu’elle lui donnait, commença par fermer les volets exté-rieurs et par tirer les rideaux avec le plus grand soin. Après ces préliminaires indispensables, il prit une petite table ovale qui était cachée sous les draperies des rideaux, et la plaça devant miss Dynevor ; bientôt après, la surface polie du petit meuble d’acajou fut couverte d’abord d’une fontaine d’argent massif remplie d’eau bouillante, ensuite d’un plateau du même métal, sur lequel était étalé un déjeuner de la plus belle porcelaine de Dresde.

Pendant ces préparatifs, Mrs Lechmere avait tâché de cap-tiver l’attention de son hôte en lui faisant différentes questions sur quelques parents qu’il avait laissés en Angleterre ; mais malgré tous ses soins elle ne put empêcher Lionel de

 

21 Cet air mystérieux cachait une opinion. Déjà en 1771, les habitants de Boston avaient proscrit le thé en haine de la Grande-Bretagne, qui avait maintenu l'impôt sur cette denrée de première nécessité pour les Américains comme pour les Anglais. Il n'y avait plus que les loyalistes ou plutôt les ministériels qui osassent en continuer l'usage, et il fallut presque le triomphe de la révolution pour l'amnistier. En 1774, plusieurs cargaisons de thé arrivèrent à Boston : elles furent toutes jetées à la mer, par des hommes du peuple déguisés en Indiens. L'auteur mentionnera ci-après cet événement ; mais il est nécessaire d'en parler ici pour l'intelligence de ce passage.

 

– 62 – s’apercevoir du mystère et des précautions avec lesquelles le nègre faisait ces arrangements. Miss Dynevor laissa tranquille-ment placer devant elle la table à thé ; mais sa cousine, Agnès Danforth, détourna la tête d’un air de froideur et de méconten-tement. Après avoir fait le thé, Caton en versa dans deux tasses cannelées, sur lesquelles étaient peintes de petites branches rouges et vertes fort bien imitées, et présenta l’une à sa maî-tresse, et l’autre au jeune officier.

– Mille pardons, miss Danforth, s’écria Lionel dès qu’il eut pris la tasse, les mauvaises habitudes que l’on contracte pendant une longue traversée m’ont empêché de voir que vous n’étiez pas servie.

– Profitez de votre distraction, Monsieur, dit Agnès, si vous pouvez trouver quelque plaisir dans la jouissance dont elle a hâ-té le moment.

– Mais j’en jouirais bien davantage si je vous voyais parta-ger avec nous ce raffinement de luxe.

– Oui, vous vous êtes servi du terme propre ; ce n’est en ef-fet qu’un raffinement de luxe dont on peut aisément se passer : je vous remercie, Monsieur, je ne prends pas de thé.

– Vous êtes femme, et vous n’aimez pas le thé ? s’écria Lio-nel en riant.

– J’ignore l’effet que ce poison subtil peut produire chez vos dames anglaises, major Lincoln ; mais il n’est pas difficile à une fille de l’Amérique de s’interdire l’usage d’une herbe détes-table, qui est une des causes des commotions qui vont peut-être bouleverser sa patrie et mettre ses parents en danger.

Lionel, qui n’avait voulu que s’excuser d’avoir pu manquer aux égards que tout homme bien né doit aux femmes, inclina la

 

– 63 – tête en silence, et se tournant d’un autre côte, il ne put s’empêcher de jeter les yeux, vers la table à thé, pour voir si les principes de l’autre jeune Américaine étaient aussi rigides que ceux de sa cousine. Cécile, penchée sur le plateau, jouait d’un air de négligence avec une cuillère d’un travail très-curieux, sur la-quelle on avait voulu imiter une branche de l’arbuste dont les feuilles odorantes parfumaient le petit salon, tandis que la va-peur qui s’échappait de la théière placée devant elle formait un léger nuage autour de sa jolie tête, et lui donnait un air vraiment aérien.

– Vous au moins, miss Dynevor, dit Lionel, vous ne parais-sez pas avoir d’aversion pour la plante dont vous respirez le par-fum avec tant de plaisir.

L’air froid et presque fier qu’avait eu Cécile jusqu’alors avait entièrement disparu lorsqu’elle jeta les yeux sur lui, et elle lui répondit avec un ton de gaieté et de bonne humeur qui lui semblait beaucoup plus naturel :

– Je suis femme, et j’avoue ma faiblesse ; je crois que ce fut du thé qui tenta notre mère commune dans le paradis terrestre.

– Si ce que vous dites était prouvé, dit Agnès, il semblerait que l’artifice du serpent a récemment trouvé des imitateurs, quoique l’instrument de tentation ait un peu perdu de sa vertu.

– Comment le savez-vous ? reprit Lionel en riant, pour prolonger un badinage qui pouvait du moins servir à établir entre eux un peu de familiarité ; si Ève eût fermé l’oreille aux offres du serpent avec autant de soin que vous fermez la bouche lorsque je cherche à faire usage des mêmes armes, nous joui-rions encore du bonheur promis à nos premiers parents.

 

– 64 –

– Oh ! Monsieur, ce breuvage tant vanté ne m’est pas aussi étranger que vous pourriez le supposer, car le port de Boston,

comme dit Job Pray, n’est qu’une grosse théière 22.

– Vous connaissez donc Job Pray, miss Danforth ? dit Lio-nel qui s’amusait beaucoup de sa vivacité.

– Certainement. Boston est si petit, et Job si utile, que tout le monde connaît l’idiot.

– Il appartient donc à une famille très-connue, car il m’a assuré lui-même qu’il n’y avait personne à Boston qui ne connût la vieille et bizarre Abigaïl sa mère.

– Vous ! s’écria Cécile de la voix douce et mélodieuse qui avait déjà frappé Lionel ; que pouvez-vous savoir du pauvre Job et de sa mère presque aussi malheureuse que lui ?

– Maintenant, Mesdames, je vous y prends, s’écria Lionel ; vous savez résister à la tentation que vous offre ce thé délicieux mais quelle femme peut résister à l’impulsion de sa curiosité ! Cependant, comme je ne veux pas me montrer cruel avec deux jolies cousines que je connais depuis si peu de temps, je leur avouerai que j’ai eu déjà une entrevue avec Mrs Pray.

Agnès allait répondre lorsqu’elle en fut empêchée par le bruit de quelque chose qui venait de tomber derrière elle ; elle se tourna et vit à terre les morceaux de la belle tasse de porce-laine que Mrs Lechmere venait de laisser tomber.

– Ma chère grand’maman se trouve mal ! s’écria Cécile en volant à son secours. Vite, Caton… Major Lincoln, hâtez-vous ;

 

22 Cette comparaison de Job Pray se trouve expliquée par la note précédente.

 

– 65 – pour l’amour du ciel, avancez nous un verre d’eau… Agnès, donnez-moi vos sels.

Les aimables soins de la petite-fille de Mrs Lechmere n’étaient cependant pas aussi nécessaires qu’on aurait pu le croire d’abord à la vieille dame, qui repoussa doucement les sels, quoiqu’elle ne refusât pas le verre d’eau que Lionel lui of-frait pour la seconde fois.

– Je crains que vous ne me preniez pour une vieille bien in-firme et bien maussade, dit Mrs Lechmere dès qu’elle se trouva un peu mieux ; mais je crois que c’est ce thé dont on a tant parlé

ce soir et dont je bois beaucoup, par excès de loyauté 23 , qui m’attaque les nerfs ; il faudra vraiment que je m’en prive comme mes filles, mais par un autre motif. Nous sommes habi-tuées à nous retirer de bonne heure, major Lincoln ; mais vous êtes ici chez vous, et vous pouvez agir en toute liberté. Je ré-clame un peu d’indulgence pour mes soixante-dix ans, et je sou-haite qu’une bonne nuit vous fasse oublier les fatigues du voyage. Caton aura soin qu’il ne vous manque rien.

Appuyée sur ses deux pupilles, la vieille dame se retira, laissant à Lionel l’entière jouissance du petit salon. Comme l’heure était assez avancée, et qu’il n’espérait pas voir revenir ses jeunes parentes, il demanda une lumière, et se fit conduire à l’appartement qui lui était destiné. Aussitôt que Meriton lui eut rendu les services qui, à cette époque, faisaient qu’un valet de chambre était indispensable à un gentilhomme, il le renvoya, et jouit du plaisir de s’étendre dans un bon lit.

Cependant tous les incidents de la journée le jetèrent dans une foule de pensées, qui pendant longtemps l’empêchèrent de

 

23 Loyauté est pris ici, comme dans le reste du roman, dans le sens politique du mot fidélité au roi et au gouvernement. Aussi le traducteur a-t-il traduit quelquefois plus littéralement loyalty par loyalisme.

 

– 66 – trouver le repos qu’il cherchait. Après avoir fait de longues et tristes réflexions sur certains événements qui touchaient de trop près aux sentiments de son cœur, pour ne lui offrir qu’un sou-venir passager, le jeune homme pensa à l’accueil qu’il avait reçu, et aux trois femmes qu’il venait de voir, pour ainsi dire, pour la première fois.

Il était évident quel Mrs Lechmere et sa petite-fille jouaient chacune leur rôle ; était-ce de concert ou non ? c’est ce qui res-tait à découvrir. Mais pour Agnès Danforth, Lionel, malgré toute sa subtilité, ne put découvrir en elle que des manières simples, franches, et même quelquefois un peu brusques, qu’elle devait à la nature et à l’éducation. Comme presque tous les jeunes gens qui viennent de faire connaissance avec deux femmes d’une beauté remarquable, il s’endormit en pensant à elles, et on ne sera pas étonné si nous ajoutons qu’avant le ma-tin il avait rêvé qu’il se trouvait sur l’Avon de Bristol, qui l’avait conduit sur les bancs de Terre-Neuve, où il savourait un bol de punch préparé par les jolies mains de miss Danforth et auquel se mêlait le doux parfum du thé, tandis que Cécile Dynevor, de-bout derrière lui, avec toute la grâce d’une Hébé, le regardait en riant, et s’abandonnait à toute la gaieté folâtre de son âge.

 

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