Lucifer

Maurice Magre · Chapitre 2 sur 2 · partie 4/4

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Lucifer

Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis les battants retomber avec fracas.

Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte se referma à l’intérieur de la maison. Tout redevint silencieux. La lune me parut plus glacée au-dessus du paysage plus immobile. Très loin, l’aboiement d’un chien dans une ferme se traîna avec une tristesse infinie. Une feuille d’eucalyptus tournoya et vint tomber à mes pieds, comme à regret.

Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver Eveline du mal, la beauté était à jamais perdue pour moi sur la terre.

 

Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma visite dans cette exposition de Nice? Je ne saurais me le rappeler.

Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré, je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être.

C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme, car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour avait la parfaite ressemblance de Laurence.

Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.

Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous, il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre monde.

Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le regard de Laurence? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.

Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une exactitude rigoureuse.

Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses yeux exprimaient un désespoir infini.

Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination extasiée de la sainteté.

Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation. Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête, l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du sentiment de leur réciproque amour.

Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de la fraternité? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard, derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit un catalogue où je lus un nom: Drevet.

Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon égard.

Drevet! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique!

Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.

—Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler.

Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel:

—Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne jamais!

J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.

Où était Drevet? Où peignait-il mes propres rêves? Comment avait-il échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication répandait-il mon âme dans ses visions?

La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.

Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements de tête méprisants et de ricanements de haine.

Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui, minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé, Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses tableaux. Qui sait? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se donnait du mal pour vendre ces croûtes! S’il y avait une exposition, c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah! Ah! Et les amateurs! Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient qu’ils avaient la femme pardessus le marché. Ah! Ah! Le peintre était très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres gens! Des pauvres! Des malheureux!

Je demandai s’ils habitaient Nice.

Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue…

Je notai l’adresse et je m’enfuis.

 

*

 

Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la mer. L’après-midi touchait à sa fin.

C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues, parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves. Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer, avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet vide.

Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le seuil du numéro dix.

Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir.

Je continuai à marcher, droit devant moi.

Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à la fin des temps.

J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur.

La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux chemins s’éclaira tout à coup. Ah! comme il m’aurait été doux d’aller y acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une maison où m’auraient attendu des êtres aimés! Ah! comme la croix devait être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un l’autre!

Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie qui ne devait pas être la mienne.

Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret.

J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.

Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants qui rentraient chez eux.

—Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon Dieu! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la découvrir et de l’exécuter humblement.

Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus.

 

Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face Saint-Tropez.

Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de soleil et d’air marin.

Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que forment les vieux arbres de ses cours intérieures.

Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de l’ignorance.

Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était pas si paisible! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe, était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences parties d’en bas.

Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette inexplicable vénération sur le compte de sa folie.

Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature, mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce qu’elle croyait qu’il devait la sauver.

Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme? Je ne savais pas au juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié… Qui sait? Un geste avec la main ouverte aurait peut-être suffi.

Mais comme j’avais tardé! Elle avait vu le guide au bord de la route. Elle s’était prosternée et elle attendait! Qui sait si elle ne s’était pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas fermée à la longue à tout espoir?

Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent! Tout ce que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir avec quelles paroles je le rendrais plausible.

Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement.

Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les derniers mots que disait le prêtre:

—C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une heure.

Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai immobile, au coin du chemin.

Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour! Comme c’est difficile! Et quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus.

 

Du soleil sur des quais! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux de Toulon, ou ceux d’ailleurs?… J’allais partir ou peut-être étais-je déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné?…

Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la couleur.

Je perçus soudain—car ma sensibilité s’était accrue démesurément—qu’il y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait avec sa pensée.

Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait avec des yeux recouverts d’épais sourcils.

C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du fardeau qui était à côté de lui.

J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi. D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches incultes et grisonnantes.

—Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy.

Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta:

—Lévy, celui du quartier latin.

Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai de ne pas l’avoir reconnu tout de suite.

—Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.

Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce d’une folie.

—Est-ce que tu te souviens du pacte? fit-il.

J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie.

—Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue? dis-je, croyant l’intéresser.

—Non, cela m’est égal.

—Veux-tu que je te dise ce que moi-même…

Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me concernait lui était indifférent.

—Ah! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs.

—Comment?

—Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique.

—Et alors?

—Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu.

Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et la puissance du démon.

—Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à échapper à ses conséquences?

—Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon erreur.

—Tu as demandé et tu as reçu?

—Oui, et j’ai rendu.

—Quoi?

—L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent quand j’avais vingt ans.

Je me murmurai à moi-même:

—Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.

Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une tristesse sincère dans ce rire.

—Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh! bien, en vertu de l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant.

—Et comment?

Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient de vieilles ferrailles.

—Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de bateaux est la profession idéale pour le sage.

—Et tu es heureux?

Il haussa les épaules et parut irrité de cette question.

—Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut chercher.

—Que faut-il chercher alors?

Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel.

—Dieu.

—Où le trouver?

—En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent… Et justement, quand je t’ai aperçu…

La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table. Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait.

—Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port?

—Oui.

—Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas. J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer… Pourquoi Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux? Il suffit du pas d’un promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il disparaisse. Alors…

—Alors?

—Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu. Il faut être trois.

Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.

—Trois. Pourquoi?

—Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait valable avec Dieu?

Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon en lui faisant signe de garder la monnaie.

—J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi? Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec avantage Kotzebue. Ah! cette fois-ci, je suis certain de ne rien oublier!

Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien:

—Non! Non! plus de pacte! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute. Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu? Mais tu as trouvé une sorte de consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et les aimer également puisqu’ils sont moi-même.

Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me retourner.

Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les eaux mouvantes.

Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné. Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir.

Voyait-il Dieu? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de Lucifer? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi.

Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme immobile dans l’ombre.

 

NOTE DE L’AUTEUR

 

Ce fut au retour de son voyage à Alexandrie et en Palestine que je rencontrai J. N., l’auteur de la confession qu’on vient de lire.

Le propriétaire du petit hôtel où je m’étais installé pour l’été, à quelque distance d’Aix-en-Provence, me dit qu’un original qui arrivait d’Orient avait loué, sur un terrain qui lui appartenait, un pavillon composé de trois pièces.

—Il demande à n’être dérangé par personne, me dit-il, et il n’adresse même pas la parole au garçon qui deux fois par jour va lui porter ses repas là-haut. Je ne serais pas étonné s’il avait quelque chose à se reprocher. Il m’a l’air de n’avoir choisi ce pavillon que parce qu’il est situé sur une hauteur et qu’il peut se rendre compte de loin si quelqu’un se dirige de son côté. Redoute-t-il une visite inattendue ou n’est-ce qu’un timbré comme il y en a tant?

Poussé par la curiosité, je pris l’habitude de me promener chaque soir sur un chemin creux encaissé entre des arbres qui se dirigeait vers le pavillon. J’en étais arrivé un jour plus près qu’à l’ordinaire et je me souviens que, comme cela m’arrive souvent, en me promenant, j’avais placé ma canne sur mon épaule et je la tenais à la manière d’un fusil, geste sans importance dont je ne compris qu’ensuite la portée.

L’original dont on m’avait parlé sortit brusquement et s’élança de mon côté. Il paraissait en proie à une assez vive émotion. De loin il regardait ma canne avec attention et il cria:

—Que me voulez-vous? Qui êtes-vous?

Je reconnus aussitôt J. N… et nous nous serrâmes affectueusement les mains. Nous nous étions vus assez fréquemment à Paris, deux ou trois ans auparavant et nous avions eu l’un pour l’autre une de ces sympathies inexplicables qui prennent au bout de peu de temps le nom d’amitié.

Il s’excusa de la brusquerie de son accueil, mais sans lui donner d’explication.

—J’avais cru un instant… dit-il. Je crois que décidément…

Et il se tapa le front du doigt en riant.

Je fus moins surpris du changement de ses traits que des modifications profondes qui semblaient s’être opérées dans son caractère. Il m’avait plu jadis par sa spontanéité et une manière à lui d’être sincère. Il m’avait paru rentrer dans cette catégorie d’individus qui n’accordent d’importance qu’aux femmes et à la possibilité de les conquérir. Je l’avais toujours jugé vaniteux et même un peu sot. Il avait acquis une nervosité excessive et l’habitude de regarder à droite et à gauche, comme si quelqu’un pouvait être en train de l’épier.

Nous nous rencontrâmes presque chaque soir, durant tout un mois de septembre de Provence, le long des oliviers et des vignes rousses et c’est au cours de ces promenades qu’il me fit le récit de la crise de son existence. J’ai transcrit ce récit aussi fidèlement que je l’ai pu et sans y rien ajouter, ce qui en explique le décousu et l’absence de certains développements.

—Et Eveline? lui demandai-je.

Il eut un geste vague.

—Les premiers deviennent les derniers. J’ai entendu dire pourtant qu’Eveline s’est ressaisie, qu’elle est allée vivre en Bretagne, chez une de ses parentes, pour échapper à son ancien milieu.

Mais malgré les questions que je lui posai et qu’il éluda, J. N… ne me dit presque rien de son voyage en Palestine. Il avait été vivement impressionné par le caractère de certains paysages au bord de la mer Morte. Il ne les évoquait qu’avec des réticences et un déplaisir évident.

Ce ne fut que plus tard, la veille de mon départ, qu’il se décida, sur ma demande, à me raconter un épisode de son voyage que je crois bon de rapporter.

—J’avais résolu de vérifier ce qui m’avait été raconté par Kotzebue. Je savais qu’il mélangeait le vrai et le faux sans pouvoir les reconnaître lui-même. Et je pensais que pour être fixé sur l’existence de ce monastère où des êtres puissamment développés par l’intelligence s’adonnaient en commun au mal spirituel, il n’y avait pas d’autre moyen que d’y aller et de le voir de mes propres yeux. Je me rappelais le nom du village que m’avait donné Kotzebue. Il était situé non loin de l’endroit où fut Galgala, dans la plaine d’El-Ghor. Je passe sur les difficultés du voyage, la longueur du parcours à cheval depuis Jérusalem, une mauvaise nuit chez le Scheik du village. Personne ne savait rien. Il n’y avait pas de monastère. Je partis au lever du soleil avec mon guide que j’obligeai presque à me suivre. J’allai de droite et de gauche à travers la plaine d’El-Ghor et ses blocs de pierre posés à l’infini les uns sur les autres et cela dura des heures. A la fin, j’étais épuisé. Je me souviens que je distinguais au loin la nappe bitumeuse de la mer Morte, comme un morceau de plomb fondu. Les blocs qui m’entouraient affectaient des formes géométriques et ils se succédaient avec régularité. Il me sembla qu’un vol d’oiseaux en marche contournait circulairement l’endroit où je me trouvais.

Et soudain j’aperçus une série de bâtisses si plates, si basses, qu’elles se confondaient presque avec la terre crayeuse. Ni tour, ni clocher au-dessus de ces toitures unies qui avaient à peine la hauteur humaine. Je poussai donc mon cheval dans cette direction et je l’arrêtai sans m’expliquer pourquoi, quand je fus à quelque distance du seuil. Je sentis le bras du guide terrifié qui me tirait en arrière.

Alors la porte basse et carrée s’ouvrit silencieusement, mais quand elle fut ouverte, je ne vis pas celui qui en avait tiré les battants et personne ne parut sur le seuil pour m’accueillir.

Le soleil brûlait sur ma tête et les pierres jetaient un éclat morne autour de moi. Je croyais distinguer au loin, sous la forme de buées grisâtres, les émanations malsaines qui sortent des vases du Jourdain. C’était un peu plus loin que Jean-Baptiste avait baptisé Jésus et le couvent s’était dressé là en conformité de cette loi qui veut que le trop beau fruit renferme un ver, que l’effort spirituel soit aussitôt détourné par l’appel d’en bas.

Peut-être étais-je impressionné par les paroles de mon guide, ou l’extrême chaleur agissait-elle sur moi? Il se dégageait du seul vide, des losanges formés par les bâtisses muettes et comme écrasées sur la terre, une telle atmosphère de solitude extra-humaine que l’idée de franchir la porte déserte me donna la sensation d’un danger auprès duquel la mort ne serait rien.

Je fis un effort sur moi-même. Je ne voulais pas être venu si loin pour rien. J’avançai. De quelques pas seulement. D’un sentier que je n’avais pas aperçu sortirent quelques moines vêtus de blanc qui se dirigeaient vers le monastère. C’étaient des moines comme tous les moines, mais sans chapelet et sans croix brodée sur leur robe. Ils avaient des visages ordinaires qu’ils tournèrent de mon côté avec indifférence. Ordinaires, mais si glacés, reflétant une si complète insensibilité que la terreur me saisit et que je m’enfuis aussi vite que je le pus.

Je ne me retournai pas et quand mon cheval s’arrêta sur le chemin qui longe le Jourdain, je me demandai si je n’avais pas fait un rêve.

Je sais que j’ai été lâche, mais aucune puissance au monde ne me ferait revenir dans la plaine d’El-Ghor. On ne brise pas deux fois le buste du jeune homme couronné de feuilles de poivrier.

 

*

 

Nous marchions maintenant en silence. Je le raccompagnais sur les lacets qui aboutissaient à son pavillon et je réfléchissais à ce qu’il venait de me dire. Je me remémorais aussi tout ce qui, dans son récit des jours précédents, concernait cette confrérie du mal avec laquelle il avait essayé d’entrer en lutte. Existait-elle véritablement? La soirée chez M. Althon n’avait-elle pas été une banale fête de détraqués où les rites d’un Luciferisme puéril ne servent qu’à aiguiser la sensualité? Le monastère d’El-Ghor n’était-il pas un monastère comme tous les autres qu’avait seulement rendu redoutable l’imagination troublée de celui qui le visitait?

Je pensai que, de toutes façons, les heures solitaires de J. N… devaient être hantées d’appréhensions. S’il avait choisi cette petite maison au sommet d’une hauteur, c’était à coup sûr pour guetter les allées et venues de ceux qui viendraient vers lui. J’imaginai ses insomnies, son visage angoissé contre un carreau de la fenêtre, les voix qu’il devait entendre dans le bruit du vent.

Au moment de lui tendre la main et de le quitter, j’eus pitié de sa solitude.

—Est-ce que vous ne trouvez pas cet endroit bien isolé?… commençai-je. Etant donné…

Il comprit ma pensée et il sourit.

—Vous pensez que j’ai peur d’eux? Il y a quelques mois encore, c’eût été possible. Mais plus maintenant.

Je le regardai avec surprise. Son regard reflétait une tranquille assurance.

—On ne peut pas avoir peur de ceux qu’on aime. Là est le secret. Aimer autant les mauvais que les bons. Davantage même, car ils en ont besoin davantage. La coalition de mille confréries de damnés ne saurait effleurer de la plus petite ombre la rêverie d’une âme pleine d’amour.

Les ombres emplissaient maintenant la campagne. Le tracé des chemins s’était effacé. Les lumières du village paraissaient infiniment lointaines et perdues. Une chauve-souris passa à plusieurs reprises devant nous. Mais je compris que pour J. N… les ténèbres ne renfermaient plus aucune menace.

—Et moi qui croyais… dis-je, moi qui craignais que vous ne soyez la proie de certaines idées… La situation même de ce pavillon m’avait fait penser…

—Je vais vous expliquer ce qui m’a poussé à le choisir. Figurez-vous que je me suis mis dans la tête, je ne sais trop pourquoi, que lorsque j’arriverai à atteindre le point d’amour parfait, j’en serai averti par un signe matériel. Je vous ai décrit le tableau de Drevet représentant le Christ et l’ange du mal portant ensemble une croix et s’entr’aidant dans un chemin creux. Quand je suis venu ici, j’ai remarqué que ce chemin que nous venons de gravir ressemblait à celui du tableau. Je crois fermement que le signe par lequel je saurai que ma rédemption est accomplie sera la vue du Christ et de Lucifer s’avançant vers moi, fraternellement unis sous leur commun fardeau. J’ai trouvé à peu de chose près le paysage qui convient. Il ne manque plus que les personnages. Et figurez-vous que lorsque je vous ai vu paraître, l’autre jour, avec votre canne sur l’épaule, je me suis demandé un instant si cette canne n’était pas une croix…

—Je n’ai rien pourtant ni du Christ, ni de Lucifer, dis-je.

—Détrompez-vous. Chaque homme est à la fois les deux tour à tour et quelquefois en même temps et c’est leur intime union qu’il faut opérer au plus profond de son cœur.

Je le quittai sur ces mots. Je partis le lendemain et je ne l’ai plus revu.

 

FIN

 

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 MAI 1929 PAR LES ÉTABLISSEMENTS BUSSON 117, RUE DES POISSONNIERS PARIS

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Maurice Magre

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