Lucifer
Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres. J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir.
Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit:
—Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure. D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours.
Dans quelques jours! Il m’était impossible d’attendre si longtemps. J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur. Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop redoutable.
L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures… il y a des hiérarchies…
—Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus qualifiée que celle que vous verrez demain.
Il se leva et je fis de même.
—Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.
—La prière est la puissance souveraine contre les démons.
Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même pas le Pater et il me fit signe de l’attendre.
Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre.
—Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le Pater et l’_Ave Maria_. Dites-les autant de fois que vous le pourrez.
—Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai? demandai-je.
Cette question l’étonna. Il réfléchit.
—Lisez les prières. Cela suffit.
Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet rond et je crus d’abord que c’était un sou.
—Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée autrefois et elle est miraculeuse.
En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et l’ennemi était plus puissant que jamais.
Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue.
A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise.
Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de voir un grand théologien, un maître de la science religieuse.
Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que l’exorcisme ne se pratique que très rarement.
—C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.
Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de faste espagnol.
—C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre.
La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent étranger.
Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec une nuance de hauteur dédaigneuse.
—Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé?
Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui:
—Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.
J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien longtemps.
—Depuis combien de temps?
—C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la foi.
—Vous avez été sans doute élevé dans un lycée?
—Oui, dans un lycée.
Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa.
—Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est possible…
Il se toucha le front du doigt.
Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une adresse.
—Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver ensuite. Demain, par exemple, à la même heure.
—Le docteur Tallier? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire… Je me porte très bien.
Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.
—La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre orgueil, il est inutile de revenir.
L’entrevue était terminée.
Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé.
—Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des gens qui,—comment dirai-je?—n’ont pas leurs facultés dans un parfait équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà,—sans toutefois le laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité.
Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore.
Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père Théodore sait tant de choses! Je ne pouvais pas être en de meilleures mains. Il termina en disant:
—Ayez confiance et surtout, soyez humble!
Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu avec la couleur de sa bonté d’homme.
*
Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils furent ceux de ma véritable possession.
Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de toutes mes facultés et que ma guérison n’était pas de sa compétence. Le père Théodore en était prévenu quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait une horrible satisfaction que trahissait le bruit de ses dents et l’éclair de son regard. Il me fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant que je le faisais, il m’interrompait d’exclamations:
—Toujours le péché de fornication!
Ce qui mit son exaspération à son comble, ce fut le récit de mes inquiétudes religieuses et ma participation à la secte des Esséniens.
J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la sainte Eglise! Que de pénitences allaient être nécessaires! Et encore n’était-il pas certain qu’elles fussent suffisantes.
—Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, demandai-je?
Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu parler du péché qui n’est pas pardonné, qui conduit à la damnation éternelle? Il allait falloir jeûner, prier, me repentir.
Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, il y avait un petit jardin charmant avec des buis et un acacia et au fond de ce petit jardin s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur une autre rue. C’est dans cette chapelle ignorée qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de venir passer plusieurs heures par jour.
Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. Elle était étrangement nue et vide et il n’y avait qu’un grand christ peint, tout neuf, avec une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang des mains et des pieds tombait en petites gouttes qui faisaient bas-relief. Parfois la porte s’entr’ouvrait et une sorte de paysan épais, en habit de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol sur la physionomie, venait rôder autour de moi avec un air hostile.
—Ici, au moins, me dit le père Théodore, quand je le quittai le premier soir, vous serez à l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous prendrez l’habitude d’y venir comme dans un refuge, le seul où vous ne souffrirez pas des atteintes du démon.
Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le père Théodore comptait me faire revenir longtemps! Ainsi il pensait que je pouvais être victime des manifestations de l’esprit du mal!
—Je croyais, lui dis-je, que ma possession était intérieure et que l’Eglise rejetait la possibilité des apparitions démoniaques?
Je crus que l’indignation allait lui faire faire un bond et qu’il disparaîtrait à mes yeux. Puis il sembla saisi d’une joie féroce.
—Toujours l’esprit de recherche personnelle, source de toute hérésie! Ah! vous croyez! Ah! vous examinez! Vous cherchez à savoir ce que pense l’Eglise au lieu de prier humblement et d’implorer votre pardon. Malheureux qui s’est vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter! Malheureux et ignorant! Lisez donc saint Augustin, saint Thomas ou seulement les Elévations sur les mystères, de Bossuet.
—Et qu’y verrai-je?
—Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention du Malin dans l’existence des hommes et vous ne vous demanderez plus si le danger que vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme et vous ouvrez éperdument les yeux pour mesurer sa profondeur. Vous allez tomber! Vous êtes tombé! Chaque faute enfante en naissant son châtiment. Satan est une forme de la justice de Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire pénitence, eh bien! vous le verrez, vous le toucherez, la nuit, couché à côté de vous et vous respirerez son odeur.
Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes inexplicables se produisirent autour de moi.
Je savais que les bois des meubles ont une vie propre et qu’ils craquent naturellement. La chaleur, l’humidité, les font se contracter, émettre des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. Mais les craquements de mes meubles devinrent si réguliers et si étranges que je ne doutai pas qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles ne me fussent adressées. Heureusement j’ignorais la clef de ce langage et je me gardai de la rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à l’heure où je me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais les draps de mon lit et où je m’étendais avec une espérance de repos, ils commençaient à parler, ils chassaient le sommeil.
Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais ce ne fut pas suffisant. Je vendis une armoire ancienne et ma table de travail, qui me parurent les organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les bruits diminuèrent d’abord puis ils sortirent des parquets, des murs et surtout des portes. Je crus remarquer que les portes étaient plus bruyantes quand elles étaient fermées. Je me contentai de les pousser. Alors, sans que j’en pusse attribuer la cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes seules silencieusement comme si elles étaient poussées par la main d’un visiteur invisible.
Des buées se formèrent dans les glaces et des figures s’esquissèrent dans ces buées. Je voilai toutes les glaces avec des étoffes. Je fus obligé de changer ces étoffes qui étaient des foulards ou des morceaux de soieries, parce que mes regards s’y portaient machinalement et que je voyais dans les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. Je les remplaçai par des toiles unies. Mais, bien que fixées sur les cadres avec de petits clous, les toiles avaient des tremblements, des agitations inexplicables comme si une tête placée derrière les eût poussées malicieusement.
Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi un sujet d’obsession. J’étais obligé de penser à certains d’entre eux, aux mêmes toujours. Quelquefois je m’élançais brusquement vers un de ceux que je m’étais juré de ne plus ouvrir et je me mettais à le feuilleter fébrilement pour me repaître de la vue d’une gravure, jouir douloureusement d’une image qui me faisait peur.
Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet avec la reproduction des diables de ces pays, prise dans certains monastères de l’Himalaya. Ah! combien la conception du mal qui s’en dégageait apparaissait plus terrible, plus infernale que ce que pouvaient évoquer nos Satans un peu comiques avec leurs pieds en fourche et leur queue en tire-bouchon. Ce devait être un artiste damné qui avait créé ces yeux qui ne regardaient qu’en eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits muets où il n’y avait pas de possibilité de rédemption.
Je regardais longtemps la figure du diable thibétain jusqu’au moment où je trouvais avec ma propre figure une ressemblance parfaite.
J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre de voyage in-folio où il y avait sous tous leurs aspects les étranges statues de pierre de l’île de Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées par un peuple qui vraisemblablement avait adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été enfanté par l’imagination de l’homme! Ces dieux mauvais regardaient l’océan et l’on sentait qu’ils étaient tristes parce que, tournant le dos à la terre, ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. Je les détachais du livre de voyage, je les éparpillais autour de moi et je m’identifiais à eux. Entre ces frères maudits, je contemplais sur un rivage de pierre un océan de malédiction.
Je pris le parti de brûler tous ces livres dans ma cheminée.
Et quand les craquements s’interrompirent, que je fus dans l’impossibilité de céder à l’obsession des livres, j’eus encore du mal à m’endormir à cause d’une autre image. Son souvenir remontait à mon enfance. Je l’avais vue dans une vieille publication appelée: «Le Journal pour tous.» Elle représentait un homme couché, dont la main dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une autre main avait saisi la sienne et son visage exprimait la plus grande épouvante. La main étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait à une sorte de larve que le dessinateur avait à peine ébauchée pour laisser à l’imagination de chacun le soin d’en créer l’horreur.
Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte que ma main ne dépassât par mégarde les draps, durant que je dormais, et ne fût saisie par cette larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée.
Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais après plusieurs heures chez le père Théodore, j’avais du plaisir à passer devant l’église de Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment accueilli par le débonnaire abbé Durand. J’admirais les vieilles pierres du seuil vénérable, l’harmonie de la construction lancée vers le ciel. Cette petite joie me fut interdite.
Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais dans la rue Brémontier, je vis que l’archevêque barbu, qui était au-dessus de la porte sur un socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été délogé,—ou avait subi une étrange transformation. Il était remplacé par un singe de haute stature. Ce singe guettait mon passage car il agita sa mâchoire animale quand je parus et il brandit de mon côté la massue qu’il tenait au lieu de crosse épiscopale.
Je revins précipitamment sur mes pas et je fis un détour pour atteindre ma maison.
Cette persécution des images et des formes ne fit que grandir avec l’augmentation de mes heures de pénitence dans la chapelle du père Théodore.
Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois à mes côtés. Il me fixait avec son regard de flamme et je sentais alors la colère divine qui m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car le père Théodore ne songeait qu’à mon châtiment. Il ne voyait en moi qu’un ennemi de l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé sur un bûcher, en des temps meilleurs. Et à son insu, peut-être, il ressuscitait l’antique procédure des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot de la peur. Il me mettait sur la roue avec le questionnaire de la confession. Devant une cathédrale idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant me brûler en réalité, il me brûlait moralement avec le feu des démons qu’il attisait de ses paroles irritées.
Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à ses yeux le péché de fornication. J’étais l’opprobre et la laideur devant lesquelles le pardon recule. Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine de façon palpable, avant même d’avoir franchi sa porte. Elle entourait comme d’une auréole son crâne carré planté de cheveux noirs, elle résonnait dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, elle sortait comme un courant noir du bout de son index qu’il tournait vers moi. La chapelle était si remplie de cette haine qu’elle se reflétait même sur le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait la banalité de son visage indifférent.
*
Ce matin-là, quand je sonnai chez le père Théodore, je ne le trouvai pas dans son salon, comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, me dit qu’il m’avait précédé dans la chapelle et qu’il m’y attendait.
Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du jardin et je remarquai que la terre, au lieu d’être durcie par la gelée matinale, était tendre et humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. Contre un mur, dans un petit pot, un géranium étalait avec délice une variation de nuances orangées.
J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort des végétaux quand ils sont heureux, que déjà j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se referma avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière qui éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. Elle était grise et la voûte de la chapelle était basse, elle s’était abaissée au point que je pensai la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des demi-cercles écrasants et les murailles étaient massives, comme si elles étaient formées par l’accumulation de blocs cyclopéens. Le Christ avait recroquevillé ses bras et il semblait rongé par une humidité souterraine. Je venais de pénétrer dans une prison moyennageuse.
Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre cierges formaient un carré au centre duquel était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un assez gros livre relié de noir et il le parcourait du regard. Il maniait nerveusement une croix de métal avec sa main gauche. Derrière lui, le paysan espagnol se tenait immobile dans une attitude qui trahissait un effort de solennité.
—Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration déprécative, dit le père Théodore avec autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre cierges.
J’aurais dû m’écrier: Enfin! et me réjouir d’approcher du but désiré.
Je regardai avec inquiétude le père Théodore et je demeurai immobile.
Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il me désigna à nouveau le prie-Dieu. Je m’avançai lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait et j’eus le sentiment qu’un grand danger planait sur mon front.
—Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je vous donner aujourd’hui l’absolution.
C’était la première fois que le père Théodore m’appelait mon enfant et c’était la première fois qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa voix.
—Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même ton.
Mais je restai immobile, debout.
—Mettez-vous à genoux!
Il crut que je n’avais pas compris et avec une voix de commandement il reprit:
—A genoux!
Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude et je m’étonnais de ma rébellion. J’étais toujours debout, la tête levée, et alors une lumière se fit en moi.
Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas m’être donné par cet homme sans bonté. Je ne savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, peut-être ailleurs, très loin dans un autre pays et peut-être nulle part. Peut-être n’était-il pas nécessaire qu’il me fût donné, n’avais-je accompli aucune faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur et l’hérétique, qu’un enfant qui vient de naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie de l’esprit du mal, si le pacte conclu me liait à lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le pouvoir de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre les paroles écrites dans le livre de l’exorciste, les invocations millénaires, les formules de prière par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer un nouveau pacte. La foi ne se conférait pas par une cérémonie. Je n’avais besoin que d’amour. Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne pouvait me conférer cet amour dont le miracle ne relevait pas de l’Eglise.
Je sortis de l’espace compris entre les quatre cierges et je poussai un soupir de soulagement.
—Décidément, je renonce, dis-je au père Théodore, qui me considérait avec stupéfaction. Je préfère rester damné.
Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner de reprendre ma place.
Ne sachant comment gagner décemment la porte, j’ajoutai:
—Je vous prie de m’excuser.
Mais le père Théodore me barra la route. Ses yeux flamboyaient. Il dut pendant une seconde émettre l’hypothèse d’une mystification. Il la repoussa et il pensa à un cas d’inconscience inouï ou une perte de raison, peut-être à une manifestation du Malin.
Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il avait fait un signe au paysan espagnol qui s’était avancé pour lui prêter main forte. Et dans ce signe il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats avec des hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. Je vivais une scène du XVe siècle.
Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation que si j’avais eu à lutter contre les deux hommes qui se trouvaient en face de moi, j’aurais rencontré la même irrésistance, la même sensation de néant, que lorsque j’avais secoué Kotzebue dans mon appartement.
Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je passai au travers du père Théodore ou s’il s’écarta brusquement pour ne pas être heurté par le maudit, mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le jardin. Il y régnait une extraordinaire beauté de couleurs qu’animait un souffle terrestre.
Je traversai d’un seul élan l’appartement et je gagnai la rue ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à l’avenue du Maine, regardant les boutiques et les marchandes qui poussaient devant elles des voitures pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de Lucifer, mais j’étais délivré de Dieu.
Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il ne me serait jamais donné, comme je l’avais rêvé puérilement, de dîner avec l’excellent abbé Durand.
Que faire? Où aller? La paix pouvait être dans une autre demeure que celle du Dieu catholique.
Je pris un taxi et alors commença une interminable course à travers Paris. J’allai rue Vergniaud, où se trouve le temple du culte Antoiniste. Le bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près du Jardin des Plantes, chez les Quakers; on y entendait le lointain rugissement des lions et je trouvai que c’était de mauvais augure. La maison des théosophes, square Rapp, me parut trop blanche et trop vaste et il y avait trop de signes magiques sur sa façade.
Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant végétarien qui est attenant à cette maison et je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du dernier adorateur des astres, le prêtre Sabéen de l’église d’Aquarius. L’église était fermée et le prêtre absent. Mais je me souvins que la planète Vénus joue un rôle important dans le culte des astres et je me rappelai en même temps un passage des prophéties d’Isaïe où la planète Vénus est synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine à toute allure pour gagner les pentes du mont Valérien et parvenir chez les Soufis. Nous allions atteindre leurs premières habitations quand je vis un arbre dont le feuillage formait un globe étrangement régulier qui le rendait pareil à cet arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans les tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit empoisonné. Je saisis le bras du chauffeur juste à l’instant où nous allions passer sous l’ombre de l’arbre et nous repartîmes.
Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait à une statue de l’île de Pâques, celui des martinistes à un diable thibétain et devant la Christian science se promenait de long en large une grande femme à l’air masculin qui avait des sourcils obliques, si curieusement disposés, qu’elle faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je m’enfuis sans me retourner.
Un nuage voila brusquement le soleil quand j’arrivai chez les Spirites, je glissai et tombai dans l’escalier des Swedenborgiens, et quand je tirai l’antique sonnette du représentant des millénaristes, aucun son ne retentit, par l’effet d’un prestige significatif. Chez le libraire de la rue Joseph-Dijon, chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine étinceler, comme un phare indicateur, un livre intitulé: le Diable à Paris, et je ne descendis même pas de taxi. Un embarras de voitures rue de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux bureaux de l’Armée de l’Eternel et quand j’arrivai rue Féron, pour parler aux disciples de Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie commença à tomber et j’ordonnai au taxi de revenir sur ses pas.
—Où allons-nous? me dit le chauffeur.
—Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir le temps de réfléchir.
Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La pluie augmenta. Parfois la voiture s’arrêtait. C’était devant une maison de santé ou une banque moderne. Le chauffeur m’avait vu faire depuis le matin tant de stations devant des monuments hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse initiative en s’arrêtant de lui-même devant tout ce qui pouvait ressembler dans l’ombre à quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt devant un échafaudage où une poutre en croix au centre d’un carré de planches avait l’air d’un signe hiéroglyphique.
Et je me demandais pendant ce temps si je ne ferais pas mieux de soigner le mal par le mal. S’il y avait à Paris des lucifériens organisés, pourquoi n’irais-je pas les trouver? Pourquoi n’atteindrais-je pas cette montagne Djebel Makloub où étaient les Yezidiz? Pourquoi n’irais-je pas aux Antilles, pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers, avec les Vaudoux? Pourquoi ne prendrais-je pas le transsibérien, ne gagnerais-je pas le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, afin d’aspirer avec eux le suc du pavot nécromantique et d’adorer le Dragon de jade aux cinq griffes d’or? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver près de la mer Morte, au milieu des falaises calcaires, le monastère des Esséniens à rebours, pour profaner avec eux le paysage où avait marché Jésus, jusqu’à ce que je me sois fait une âme à la ressemblance de leur néant?
Le taxi gravissait les pentes de Montmartre.
—Où allons-nous? dit encore le chauffeur.
Je répondis machinalement:
—Place Blanche.
Je vis que le chauffeur regardait de tous les côtés, cherchant une église. Je lui montrai la brasserie Romano.
Et il fut déçu quand je le payai, non à cause du pourboire, mais parce que m’ayant considéré tout le jour comme une sorte de saint uniquement en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir le vulgaire consommateur d’une brasserie mal famée.
*
Il y avait une masse confuse à côté de la table devant laquelle je m’étais assis. Cette masse se soulevait à intervalles réguliers et je m’aperçus qu’elle était formée par la réunion d’un dos humain et d’une tête courbée. J’étais en train de l’examiner avec curiosité, quand je vis la tête se redresser et un visage apparaître.
Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, des larmes coulaient. Je retins un cri de surprise, car je croyais reconnaître Laurence. Mais une Laurence tellement transformée et vieillie que je ne pouvais ajouter foi au témoignage de mes yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps, sa forme mince se fût épaissie, que des poches eussent alourdi ses paupières, que ses cheveux eussent changé de couleur.
Cette Laurence au double menton se tourna de mon côté et je reconnus Irma Pascaud.
—Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, sans remarquer une chose qui vous saute ensuite aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud.
Une conversation entrecoupée s’engagea et je demandai par politesse à Irma pourquoi elle pleurait. Je me souvins que dans sa jeunesse elle avait aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait pas, quand je lui en demandais la cause. J’espérais intérieurement qu’elle allait garder la même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, je ne m’intéressais qu’à moi-même.
Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes et générales.
—Il n’y a pas de justice! Il n’y a rien à espérer de personne et si l’on veut faire quelque chose de bien, autant vaut aller se jeter à la Seine tout de suite.
Je dis: mais non! mais non! avec douceur et je fis signe à Irma que je commandais un porto pour elle.
—Il n’y a plus de raison pour que je le cache, reprit-elle. Et d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché? Tu te rappelles le temps où je t’aimais, quand nous étions jeunes, au quartier latin.
Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement:
—Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non plus, ou à peine. Tu disais pour te moquer de moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. Je n’en ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on me l’a prise.
Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud me rassura.
—Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien. Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste. Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas? Il y a des hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres, au contraire, qui par amour-propre… Eh bien! celui dont je parle croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque. Il s’appelait de Saint-Aygulf.
Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis qu’Irma Pascaud avait commencé à parler.
—Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir.
Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les gargottes, la bohème… C’est comme ça que ma fille était appelée à vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable! j’ai accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme, elle…
Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à elle-même.
—Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir plus intelligent, s’élever?
Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue.
—Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère. Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un hasard… En parlant… Laurence un soir a fait des confidences à une femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements… Elle a tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père, elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du nom. Eh bien! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par là, je sais bien que ce n’est pas cela.
Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une horloge qui était au fond.
—Est-ce bien l’heure? me dit-elle.
Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le quart.
—Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une extraordinaire expression de joie: les poches des yeux, les plis de la bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une sainte qui contemple l’apparition de la Vierge.
—Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir de me rencontrer. Hein? Tout de même! Si on s’était trouvé face à face, crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître?
Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance.
—Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça va être le plus beau moment de ma vie.
—Mais alors, pourquoi pleurais-tu?
—C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne d’embrasser ma fille.
J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui demander mille fois pardon.
Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement.
*
Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait l’afflux de mes pensées.
On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille. Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour.
Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à écouter mon histoire.
Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir, je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est représenté dans les livres de démonologie.
Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait adoré à Sodome comme un dieu.
Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances sensuelles sont décuplées.
Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction. Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse, reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de s’éteindre les flammes étranges des bocaux.