Lucifer

Maurice Magre · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/4

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Lucifer

Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez pas ce jour-là.

Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment inutile.

Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde. Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et, sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche, simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout.

Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle n’était pas venue pour cela. Chacun doit s’arranger avec sa conscience. Je ne devais sans doute pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement ma conduite. Trop sévèrement peut-être. Elle seule savait la part de responsabilité qu’avait sa sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point allait sa coquetterie, et encore le mot coquetterie était trop faible. Sa mère lui avait prédit bien souvent ce qui devait arriver. Oui, j’avais des excuses. Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une différence d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir.

En disant cela, elle eut un éclair de triomphe dans les yeux et les plis de sa bouche exprimèrent une délicieuse et pure cruauté.

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait allusion à mon âge. Cela m’avait toujours été fort désagréable. Je fis un geste évasif; je m’apprêtai à répondre que Laurence était majeure et qu’elle n’avait pas trouvé mon âge tellement disproportionné avec le sien, mais elle m’arrêta:

—Peu importe! Là n’est pas la question. Je crois que si Laurence n’était pas partie avec vous, elle serait partie avec le premier venu.

Le premier venu! C’était l’expression dont Laurence s’était servie elle-même, devant la maison abandonnée, quand le projet de fuite avait été formé entre nous.

—Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit Eveline en me fixant de ses yeux immenses, c’est l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur. Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue? Est-ce que vous connaissez son existence?

Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, que j’avais fait tout mon possible pour la retrouver et que je n’y étais pas parvenu.

—D’ailleurs, à quoi bon? Laurence m’a quitté volontairement. Elle savait ce qu’elle faisait. J’estime que chacun est libre de disposer de lui-même.

Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie en disant cela. Comme si elle était brusquement intéressée par l’élément de chagrin qu’elle croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un geste à m’asseoir en face d’elle et penchée en avant, elle dit:

—Et avez-vous souffert d’être abandonné? Souffrez-vous encore maintenant? Car vous l’aimiez, n’est-ce pas?

Je ne répondis pas.

—L’aimiez-vous? reprit-elle.

Je lui fis observer à mon tour que là n’était pas la question et que si je souffrais, c’était la punition de ma faute, si toutefois il y en avait une.

—Eh bien! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles de ma sœur. Oh! indirectes, car elle ne m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence qu’elle mène. Mais j’hésite, je ne voudrais pas vous porter un coup trop douloureux.

La même cruauté immatérielle que j’avais déjà vue sur son visage affina ses traits, mit une buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en parlant vite pourtant, car toutes les exécutions sont rapides, elle dit:

—Laurence mène une vie abominable. On l’a vue avec des gens qui appartiennent aux bas-fonds de la société. Il semble qu’elle ait atteint le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais prévu tout ce qui arrive et je ne suis pas atteinte par ce que peut faire ma sœur. Mais c’est à cause de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que possible… Il faudrait demander à Laurence de ne pas s’afficher, lui offrir au besoin de l’argent pour cela. Vous devez avoir au moins une idée des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque sûrement d’ailleurs, elle les a connus avec vous? Il faut absolument essayer de la joindre.

J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais pas la moindre idée de ce que Laurence était devenue.

—De toute façon, je ne me crois pas qualifié pour lui donner des conseils de morale.

Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là une grande importance. Il y eut, dans la façon dont je prononçai ces mots, une intonation d’indifférence qui m’étonna moi-même et produisit un effet aussi grand que la mélancolie de naguère.

Eveline se leva. Elle était comme un archer qui a lancé une flèche et vient de s’apercevoir que le but est traversé de part en part. Elle fit quelques pas dans la chambre, sans me perdre de vue. Comme elle était nerveuse et différente de ce que je l’avais connue! Quel était ce mouvement de ses reins ignorants où il y avait presque une esquisse de volupté?

Elle affectait de regarder avec intérêt les titres des livres qui couvraient les murs.

—Et les Esséniens? dis-je. A-t-on célébré là-bas d’autres messes nocturnes après mon départ?

Elle se détourna brusquement et sa voix devint plus basse pour me répondre. Le crépuscule avait maintenant envahi la pièce.

—Ah! les messes! dit-elle. Oui, il va y avoir des cérémonies, mais ici, à Paris. Il paraît que les messes pourraient avoir une puissance magique extraordinaire si on les accomplissait selon les rites primitifs. Elles servaient autrefois à attirer les forces spirituelles sur les hommes. M. Althon et Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique.

Eveline avait prononcé ces noms avec respect, presque avec crainte.

—Vous voyez beaucoup M. Althon?

Elle détourna la tête.

—Non. Mais enfin… Je suis allée une fois chez lui avec Kotzebue, précisément à cause des messes… Tout est changé parmi les Esséniens, depuis que M. Althon est avec nous.

Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline dans le demi-jour, je crus bon de tourner le bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y avait une inquiétude sur le visage de la jeune fille. Elle fit presque le geste de se cacher avec la main.

—Pourquoi allumer? dit-elle. Le demi-jour est très agréable. Nous pouvons en profiter encore pendant quelques minutes.

J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit:

—Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des messes. C’est vous qui m’en avez parlé le premier. Alors je me suis laissée aller, mais je vous demande de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue savait que j’y ai fait même une allusion…

—Je croyais que tout le monde était admis à ces messes. J’ai moi-même assisté dans le Midi…

—Oh! ce n’est plus la même chose. Il n’y aura désormais qu’un tout petit nombre d’initiés qui auront le droit d’y prendre part.

—Mais pourquoi?

Eveline fit entendre un rire singulier, dont la résonance me fit mal, un rire qui détonait avec sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le plafond, comme si elle voyait des formes imaginaires et d’un caractère inattendu.

—La beauté physique a une action sur le développement de l’âme. Le plaisir du corps aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien avait retrouvé. Bien entendu, ni M. Althon, ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au courant du rôle qu’a joué Hélène.

Je voulus dissiper le sentiment de gêne que j’éprouvais et je dis:

—L’obscurité est tout à fait venue, maintenant.

Je fis la lumière.

Puis je m’approchai du vitrage donnant sur la rue et je tirai les rideaux. En faisant ce geste, mon regard plongea par hasard sur le trottoir qui était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait d’une façon impatiente dans l’attitude d’un homme qui attend.

Ma première pensée fut qu’il avait accompagné Eveline, qu’ils s’étaient entendus tous les deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi, mais de quelque chose.

Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline ne semblait pas pressée de partir. Elle n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles, comme l’on fait quand on sait que quelqu’un est devant la porte et vous attend. Kotzebue n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie sans doute et à son insu. C’était à elle qu’il destinait le rôle d’Hélène dans le culte dont il se proposait d’être le grand-prêtre et dont les rites n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère équivoque. Je me remémorai en une seconde les projets qu’il m’avait exposés jadis, que j’avais écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné de développer parce qu’il ne me jugeait pas digne de les entendre.

Je me remémorai aussi les instants que j’avais passés rue Ballu, devant sa porte, et mesurant sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte de revanche dans ce juste retour des choses.

Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour de la lampe que je venais d’allumer était fait d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La lumière qui filtrait sur elle lui donnait une apparence de rêve. Sa lourde chevelure débordait sous la fourrure de sa toque. Je pensai à la lampe oblique du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit à ses pieds.

Et soudain j’eus la connaissance du chemin que le mal suivait dans l’âme de l’homme. Il faisait naître le désir et le désir était créateur. J’avais souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y était, si invraisemblable que ce fût! J’avais souvent rêvé de la prendre contre moi, de l’entraîner dans ma chambre, et un pressentiment me disait que si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais qu’une résistance à peine assez forte pour donner plus de prix à la réussite.

Je n’avais pas à me demander comment cela était possible. J’avais déjà constaté qu’au cours de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées à moi avec une facilité trop grande pour être expliquée par des raisons ordinaires. Un pouvoir m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui je l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de ce pouvoir et je comprenais qu’il s’exerçait aussi en dehors de moi, puisqu’une cause inconnue avait jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais.

Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir contre la force qui semblait diriger mes actions.

—Est-il indiscret de vous demander à voir la lettre que Laurence vous a écrite, me dit Eveline pour rompre le silence et pour rappeler aussi le but de sa visite.

—Pas du tout.

La lettre était dans un tiroir de ma chambre et cette chambre communiquait par une porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à aller la chercher. Au lieu de cela, je dis:

—Venez avec moi. Vous verrez en même temps le reste de ma bibliothèque. La lettre est à côté dans ma chambre.

J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers mots, en sorte qu’Eveline ne les entendît peut-être pas.

Elle répondit avec une grande simplicité:

—Bien.

J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai en même temps que dans toutes les créations de mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans mon atelier, je me la représentais franchissant le seuil de ma chambre à coucher. Ses pieds ne faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte se refermait silencieusement derrière elle.

Tout se passa de même. Et à partir de ce moment, je fus entraîné par la force de mes imaginations passées. Je n’étais plus maître de mes actes. Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, mes désirs, enfants du mal. J’en avais conscience et je me disais en moi-même:

—Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible aboutissement d’une longue série de causes.

—Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline.

Et je réponds:

—Oui, le calorifère est ouvert.

La banalité des phrases dites avec calme est toujours le signe de l’agitation de l’esprit. Un petit vent ordinaire précède les orages.

Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à Eveline.

—Est-ce que vous y voyez suffisamment? lui demandai-je.

Elle fit signe que oui et je me penchai pardessus son épaule, comme pour relire la lettre. Il vint jusqu’à moi un souffle humain, presque imperceptible, où ne se mélangeait aucune essence de parfum.

Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se mit à rire. Elle en était arrivée à cette phrase:

—J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai pas voulu.

Eveline se tourna vers moi en disant:

—Vraiment! Est-ce possible? Vous pensiez sans cesse à moi.

J’eus conscience qu’elle avait dans le regard quelque chose d’égaré. J’aurais dû lui répondre qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis longtemps. Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux qui rêvent ne parlent pas aux femmes désirées, mais se jettent sur elles.

Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai sur le lit bas où nous nous trouvâmes tous les deux à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse de sa présence contre moi au point d’en être entièrement bouleversé. C’était comme si la position inclinée que je venais brusquement de prendre m’eût fait tomber dans un autre univers où tout était volupté légère et délice de réalisation.

Mais dans cette ivresse mon intelligence demeurait active, pesait les mouvements, jugeait les motifs avec une inconcevable rapidité.

Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. Elle ébauchait à peine les gestes habituels de la pudeur. A l’égarement de ses yeux s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. Comme ma bouche était sur la sienne, elle détourna la tête d’un brusque mouvement, préservant ses lèvres, mais offrant son corps.

Pourquoi? D’où venait ce demi-consentement? Voulait-elle, par jalousie féminine, prendre une revanche sur sa sœur? N’était-ce pas une sorte de sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu d’idées extravagantes dont on avait troublé son esprit? Oui, là était le prétexte, et une volonté étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet du mal en vertu d’une convention lointaine et Eveline était venue pour sa déchéance et pour la mienne.

Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, porter la main sur un zaimph sacré, offenser une déesse chaste dans l’enceinte de son temple. Et je jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement par la profanation du divin. Le rêve suivait sa marche inexorable dans la réalité.

Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné sur l’oreiller et caché par l’épanouissement des cheveux, mais je contemplais la perfection de son corps. L’allongement des jambes était si parfait qu’il faisait songer à un poème finissant sur un cri d’espoir. Dans la naissance des seins, dans le mouvement du bras replié pour une confuse défense il y avait des grâces de statue, la matité d’un marbre poli pour une adoration de culte. Et ce corps évoquait dans son immobilité, comme il l’avait fait par la danse, au milieu des pins et des mimosas, l’élan de l’esprit qui veut se dégager de la matière.

Alors, il y eut en moi comme une lumière qui parut. Personne n’est libre, avais-je pensé quelques minutes auparavant, nous sommes entraînés par notre propre vitesse. Je compris que j’étais libre, que je pouvais choisir et je vis pour la première fois la mystérieuse ligne de démarcation du bien et du mal.

J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je n’avais pas eu de remords de prendre Laurence et même en y réfléchissant ensuite, je m’étais approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de sa famille, pour la joie et la douleur. J’étais sur le point de jouer le même rôle auprès d’Eveline et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si l’amour et la vie étaient la loi de Laurence, Eveline avait dépassé ce but et en avait un autre plus élevé.

L’amour physique lui avait toujours inspiré du dégoût. Aucune sensualité n’était éveillée en elle. Elle avait voulu se consacrer exclusivement à l’esprit, négliger les jouissances matérielles pour la chasteté créatrice. Elle était comme une vestale égarée dans notre temps.

Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir le plus grand crime, celui qui n’est pas pardonné, qui s’exerce contre l’esprit.

C’est que j’étais alors véritablement maudit. Quelque part, dans un monde tout proche du nôtre et qui pourtant ne communiquait pas avec lui, des êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la laideur ne faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient entre eux de l’acte que j’allais accomplir. Je voyais leurs signes, je comprenais leur langage et je m’étonnais de leur ressembler, d’avoir la même dualité, d’être si beau et si laid à la fois.

Mais non, il était encore temps, l’acte n’était pas accompli et par une volonté délibérée je renonçai à l’accomplir.

Je dégageai le bras avec lequel je pressais les deux seins d’Eveline et je la laissai doucement retomber près de moi, comme le fardeau splendide de la responsabilité de l’homme.

J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je lui rendis le baiser léger que sa sœur avait posé sur la mienne en me quittant.

Elle se détourna, comme un blessé sur le champ de bataille, qui s’étonne de n’être pas achevé par l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait pas lieu de s’étonner.

Au moment où je murmurais quelques paroles incompréhensibles où il y avait le mot pardon, la pendule sonna sept heures sur la cheminée.

Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit à la hâte sa robe. J’essayai de lui parler, de lui expliquer qu’elle ne devait plus voir ni Kotzebue, ni M. Althon. Ces noms mirent une expression de terreur sur sa physionomie, mais elle eut l’air de ne pas saisir le sens de ce que je lui disais. Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus bas et elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, non pas quelqu’un qui aurait guetté derrière la porte, mais qui aurait été partout, dans l’ambiance de l’air.

A cette heure, le valet de chambre avait dû rentrer. Je sonnai et je l’envoyai chercher un taxi. Il revint presque tout de suite. Eveline était déjà dans l’antichambre.

J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui faire comprendre le danger que je pressentais autour d’elle et que je ne pouvais pas préciser. Je n’osai pas lui demander de revenir et je sentis qu’elle ne le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume dans le bleu limpide de ses yeux, mais seulement le trouble du désordre.

Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis la portière du taxi qui se refermait.

Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. J’aperçus la silhouette de Kotzebue. Il était immobile, incertain de ce qu’il devait faire. Dans la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, quand j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait disparaître la voiture d’Eveline. Il partit dans la même direction et je faillis m’élancer pour le rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut pas aller bien loin.

J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le tapis. Il était plein de figures familières et absurdes que je connaissais bien. Mais leur expression m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes comme celles des ennemis redoutables avec lesquels je venais d’entrer en lutte. J’avais désobéi à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de mon âme, une lampe était allumée dont je devais défendre la flamme. Mais y avait-il assez de courage en moi?

La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, pensant à un retour d’Eveline. Je vis Kotzebue sur le palier. Je n’avais jamais autant remarqué sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire carrée.

 

—J’ai à te parler, dit-il.

Et je répondis:

—Moi aussi.

Je sentis quand il fut entré que nous étions en proie tous les deux à une excitation extraordinaire.

—Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, je suis prêt à m’en expliquer loyalement avec toi.

Il se contenta de ricaner.

—C’est toi qui le premier m’a rappelé le pacte signé jadis et m’en a fait entrevoir la portée. D’abord je n’ai pas pris tes paroles au sérieux. Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui n’avait été qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. Les événements m’ont apporté des preuves. Peut-être ne suis-je atteint que d’une maladie de l’imagination. Je suis sûr que tu es atteint de la même maladie que moi. En tout cas tu sais quelque chose. Tu as étudié les questions qui me préoccupent. Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, sans nous en douter, mettre en action… Tu peux me délivrer d’une obsession…

Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour la première fois depuis quinze ans, tellement j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le pacte.

Kotzebue ne songea pas à relever ce changement de ton. Il ne cessait pas de ricaner pendant que je parlais. En même temps il considérait mon pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. Comme la porte de la chambre était restée entr’ouverte il fit deux ou trois pas qui lui permirent de voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue une réponse aux questions qui motivaient sa visite et sa physionomie exprima cette phrase:

—Je suis fixé.

Il restait silencieux, la tête basse.

—Eh bien!

—Il est trop tard. Tu as pris le chemin de gauche où l’on ne peut pas revenir en arrière. Ce serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu ce que tu as demandé? N’as-tu pas vu tes désirs exaucés? Tu as été un parfait instrument de Lucifer, sans t’en douter. Mais lui le savait et il te guidait. Tu voudrais maintenant te détacher de lui. Il est vain de l’essayer. Il est le compagnon que l’on ne quitte jamais, qui vous accompagne non seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui qu’on fait après la mort.

—Voyons, tu ne parles pas sérieusement, m’écriai-je. Tu m’en veux, avoue-le. Tu crois avoir des griefs contre moi. Alors, tu veux te venger. Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en tant que personne, en tant que volonté agissante? Tu ne crois pas à l’Ange déchu?

—Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges déchus. Il y en avait un ici tout à l’heure. Et redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore. Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui l’aurait envoyé?

—Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien longtemps, que le monde était dirigé par la volonté de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait que des forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre tendance à l’égoïsme.

—J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, j’ai appris des choses que j’ignorais. Mes idées ont complètement changé à ce sujet.

J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me trouver que sous l’empire de la jalousie, pour prendre sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son visage où il y avait une nuance de gravité soudaine et je découvris avec angoisse qu’il parlait en toute sincérité.

—Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, tu as fait un pacte avec lui comme moi, tu es maudit comme moi. Nous en sommes au même point.

Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant avec mépris.

—Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le pacte dans toutes ses conséquences et que je n’en suis pas très heureux? Toi, tu es comme un misérable papillon effrayé par la flamme d’une lampe et qui se heurte à tous les carreaux. Tu te brûleras tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas déjà fait. En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la lumière de l’air.

Un frisson glacé me parcourait le corps en même temps que j’étais envahi d’une terreur innommable. De très lointains souvenirs d’enfance réapparurent. Je revis un livre de contes et une image de Diable qui m’avait effrayé quand j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi l’escalier d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre du démon. J’essayai de faire bonne contenance et je me mis à rire. Mon rire sonna faux.

—Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.

Il haussa les épaules.

—Allons donc! mais tu sues de peur et tu as raison. Tu as peur et tu ne sais rien. Que serait-ce si tu savais! Tu es un misérable ignorant. Tu fais partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux simples, aux imbéciles, comme ils disent, la croyance en l’Esprit du mal. Ils s’estiment très forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles ce sont eux! Lucifer existe. Moi qui ai fait par hasard autrefois un pacte avec lui, je l’ai cherché et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui cherchent Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde.

Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur augmentait. J’essayais en vain de ne pas la laisser voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et il me semblait que j’étais frappé d’immobilité.

—Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer—il appuya sur ces mots—quand on a été comblé de ses bienfaits—il jeta un regard oblique à la chambre à coucher—à quoi bon se débattre inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa grandeur, se servir de sa puissance.

—Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux faire le mal avec amour?

Kotzebue haussa les épaules.

—Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et de plus beaux.

Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira.

—Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté. J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je abouti? Si j’avais eu sur moi une protection…

Kotzebue éclata de rire.

—Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je la plaçais tellement haut. Eh bien! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme! C’est toi qui lui avais donné ce surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais la lui ôter.

—Moi!

—Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer, leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour l’éternité.

—Ce n’est pas vrai! criai-je.

Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit dans un café et qui m’avait dit quelques jours après:

—C’est toi, toi seul qui m’as perdue!

J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit.

—Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en lui.

J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse.

—C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort, quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères, nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable. Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord, près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient, je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits, au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration, je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien! pas très loin de l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère, un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer…

Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé.

—Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait arrivé à les détruire.

—C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus encore en te disant que toi, tu en es un.

Je poussai un cri de fureur:

—Tu mens!

Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me disait.

Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant se posèrent sur les miens.

—Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle serait vue et elle serait jugée.

—Par qui?

—Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai aucun intérêt à te parler ainsi.

—Alors pourquoi le fais-tu?

—Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta raison.

Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de toute sa haute stature. Il allait continuer.

Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait d’exprimer.

Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant:

—Va-t’en! Tu n’es qu’un misérable!

A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté, malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force. J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée suffit à faire évanouir.

Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau. Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la pointe de son index, comme une épée:

—Tu es un malheureux! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste à souffrir.

Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace. J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me considérait?

Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que quelqu’un y avait prononcé mon nom.

Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière il avait! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de temps? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque.

Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de l’au-delà.

 

Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler.

Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un paratonnerre!

Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix ne suffisait pas.

Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de l’Eglise? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte d’indication.

La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la réunion de la Sainte Famille.

Les enfants de Marie! La Sainte Famille! Comme ces groupements devaient être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et dont l’existence me remplissait de terreur.

J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler, en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très pauvre, deux fois maudit.

Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux. Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus: Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me considérer quand j’étais entré.

—On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.

Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le curé.

Il fit le geste de lever les bras au ciel.

Le curé de Saint-François-de-Sales! Mais c’est impossible! A la rigueur vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand, et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions, mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner. Revenez demain matin à huit heures.

Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé Durand.

—Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente.

L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière.

Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un autel. Que de bons sentiments! Quelle absence totale de malédiction!

L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu.

Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son effort de mécontentement augmenta.

—Il y a des heures pour cela, fit-il.

Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion. Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi excellent.

L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire:

—Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.

Et il m’invita à réciter un pater pendant que lui-même se signait.

Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi.

—Répétez après moi, dit-il.

Et il récita le pater avec une rapidité si grande que je ne pus que bredouiller à mon tour des choses inintelligibles.

—Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux, dans l’attitude d’un auditeur.

Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma vie.

L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien, que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine. J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer.

Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique. J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de l’abbé Durand.

Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de rentrer chez lui.

Continuer : partie 2 sur 4