Lucifer
Je faillis pousser un cri de surprise.…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu. Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse immédiate—ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant. Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un lit, un officier qui sort de Saint-Cyr.
Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant. Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut dire quelque chose de désagréable en s’en allant:
—Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux, n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de l’encens. Malheureux êtres tous les deux!
Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme. Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé qu’aucune amitié ne saurait plus combler.
*
Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée, revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi, dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf.
—Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette histoire? dis-je.
Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main trop blanche et un peu grasse et il dit:
—Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main gauche? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce que l’améthyste signifie à la main gauche?
Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche.
Kotzebue reprit:
—Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une hostie? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te disais au sujet des Esséniens…
On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il s’arrêta.
—Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère vis-à-vis de toi… Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh! presque rien… D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes sont de velours… Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme.
Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea de ramasser la monnaie.
Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de courir pour le rattraper.
Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence.
Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous effleura au passage.
Kotzebue murmura avec un accent lugubre:
—Je m’ennuie.
Puis:
—Je rentre.
Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je murmurai:
—Je vous accompagne.
—J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude.
J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal. Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son existence et de vouloir l’anéantir.
Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé.
Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure c’était trop peu! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à l’éclaircir.
Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue.
—Lucifer! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas. C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance des hommes. Alors? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon? Son érudition en théologie était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de choses! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien, ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais voué à la haine.
Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque? Mes amis, mes maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir.
Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je reçu pour ce don divin? Et je croyais voir alors une sorte de protection maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir m’affirmer qu’elle n’était pas réelle.
Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas eu un caractère singulier? Je n’avais eu aucune maladie. La cause naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le temps.
J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien! il y avait des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis, don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.
Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si étrangement protégée pendant la guerre? Il est vrai que, dès le début, je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en avais eu des remords. Mais je m’étais dit: Laissons faire la destinée. N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait? Quel était ce futile prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus sacré?
Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors? Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan?
Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de vérité.
—Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge? Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté était l’amour et de quel côté était la haine? Rappelle-toi cet Arabe de vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les vieux officiers de carrière.
Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard.
J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude livresque.
Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais qu’étaient ces clavicules? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne parlait que «d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie supérieure du sternum». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes, répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée par le dictionnaire.
Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable. J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus scientifiques et partant plus efficaces.
Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y avait à sa place un immeuble moderne.
Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable.
Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy.
Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu Laurence pénétrer la veille.
*
Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence l’avait fait la veille.
Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une caricature de nos anciennes conversations.
—Alors! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.
—Je suis bien content de te rencontrer! répétais-je de mon côté avec froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse familière.
Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le souvenir!
Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit:
—C’est comme autrefois! Tu te rappelles? On ne se voyait guère qu’au café.
C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer.
Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais:
—C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé.
Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche. Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait: Comment est-elle avec toi? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait ensemble. Je l’avais surnommée: la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom avait été adopté par tous.
Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres et qu’avec moi «c’était autre chose». Je faisais semblant de ne pas la croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais: Eh bien! Rien n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand? me dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis communs que cette soirée était celle de notre divorce.
Qui va le remplacer? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie.
J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable.
—Je donne mes droits à Méricant, dis-je.
La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde peut-être.
Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque.
Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus pour elle.
—Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps, n’est-ce pas?
Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non.
Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva.
—Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends…
—Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable.
—On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant?
Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me demandait cela que par politesse.
Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic.
J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui offrir de l’argent.
Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide.
Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste infiniment.
Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle façon, devait être encore mêlée à ma vie.
L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement des jours en efface les plus profondes inquiétudes. Laurence et Eveline redevinrent les deux pôles de mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf partit avec ses filles pour la propriété qu’il avait achetée, l’année précédente, dans le Midi, en face de Saint-Tropez. Je louai non loin d’eux une petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue était installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns de ses fidèles du groupe des Esséniens l’y avaient rejoint. Leur présence à tous devait lui permettre de réaliser les expériences mystiques qu’il voulait tenter et dont il gardait le secret.
Personnellement, ces expériences me laissaient indifférent. Je ne me souciais plus que des deux sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du pacte à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je ne lui en aurais plus reparlé sans la soirée où je fus témoin de sa terreur et où cette terreur se communiqua à moi avec d’autant plus de force qu’elle était sans cause apparente.
Un clair de lune de marbre était immobilisé sur les collines silencieuses dont on voyait le déroulement, de la terrasse où nous étions assis. Le paysage était de ceux qui font dire avec admiration: On dirait un décor de théâtre. La maison de M. de Saint-Aygulf était à une certaine distance de la mer, mais on voyait de loin, à travers les entrecroisements de branches, des scintillements, des parcelles d’or se mouvant sur les eaux. La propriété n’était séparée, à gauche, du chemin, que par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un peu plus loin, au-dessus d’elle, un couvent aux hautes murailles, avec un quadrilatère de cyprès et une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de fer.
Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, avec une régularité mystérieuse, se détachaient et tournoyaient comme une pluie aux gouttes d’argent. Et ce jardin était profond, compact, lourd d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les allées étaient étroites, faisaient des voûtes et on ne pouvait les distinguer qu’aux taches des lauriers-roses qui les bordaient. Sur la droite, une immense avenue d’eucalyptus centenaires descendait vers la grande route et vers la mer. Ces arbres étaient si droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un cortège de vieillards en procession. Au cours de mes promenades avec Laurence je les avais surnommés: les Esséniens! pour montrer à la jeune fille mon irrespect vis-à-vis de ces sages.
Eveline devait danser une danse orphique, telle qu’elle était dansée, paraît-il, dans la célébration des mystères à Eleusis, par un myste féminin. Il aurait été puéril de rechercher comment la connaissance de cette danse antique avait été transmise à un maître de danse levantin qui faisait travailler depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. Kotzebue avait connu ce maître de danse, au cours de son voyage en Orient et garantissait le caractère orphique de ses enseignements.
C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait danser devant quelques personnes. Il n’y avait là que des invités et des amis. Malgré cela, Eveline avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais venu dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement avec elle de sa danse et de la conception qu’elle en avait.
Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais le ton d’Eveline prétentieux, quand elle parlait de la beauté en général et de l’influence moralisatrice que cette beauté devait avoir. Je savais qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre beauté. Sa mère l’avait flattée à l’excès autant par amour que pour humilier Laurence. Pendant que nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à une légère modification dans le costume que sa sœur devait porter le soir. Elle n’avait aucune jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre domaine plus vulgaire, où l’on coud et où l’on ignore les danses sacrées et d’en être satisfaite.
Eveline disait entre autres choses:
—Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. Il me semble que chaque matin il y a sur moi un tissu de désirs, de besoins, une robe matérielle qu’il me faut arracher! Et c’est toujours à recommencer.
Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait à demi et qui avait l’air de dire:
—Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, heureusement…
Eveline disait encore:
—Le mouvement du corps quand il est en rapport avec le mouvement de l’âme peut, dans certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres des anciens mystères le savaient bien. C’est ce que je vais essayer de rendre.
—Oh! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à Eleusis les danses sacrées n’aient pas été au contraire une grossière représentation de l’amour physique.
Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la faire rougir. Mais elle me regarda de ses yeux immobiles et glacés, avec tristesse, comme on pourrait regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est impossible de sauver.
Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement de ses jambes sous sa robe d’été, cette sorte de noblesse légère qu’elle avait en marchant, je m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée de la matière, dégager de son corps autant de volupté.
Et je me dis à nouveau: Laquelle des deux?
Le maître de danse levantin se mit à battre des mains pour annoncer aux invités dispersés dans le jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent peu à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la terrasse. Tous étaient des hurluberlus animés d’une foi ardente au merveilleux et cette foi, malgré des croyances contradictoires, des religions différentes, les réunissait en une fraternité crédule et toujours étonnée.
J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant:
—J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me l’a dit.
Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches et elle soufflait et riait. C’était la patriarche de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans tous les groupes, faisait partie de toutes les sociétés pourvu qu’elles fussent secrètes. Elle portait sous son bras un grand cahier où elle inscrivait les paroles instructives entendues dans les conversations et les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle lisait d’une voix éclatante. Les belles citations dans son cahier alternaient avec certaines adresses, car elle faisait volontiers des mariages, ou même de simples unions. Elle semait joyeusement la discorde en colportant, sous le sceau du secret, mille potins qu’elle n’hésitait pas à attribuer à ses esprits guides.
Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, agrégé de l’Université, qui répétait à tout propos: «Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup en rapproche»; un jeune homme pâle qui avait à sa cheville une chaînette d’or et dont le principal souci était de la découvrir, sous sa chaussette de soie, en tirant négligemment son pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient en se tenant par la main et dont les têtes étonnamment rondes faisaient penser à deux pommes émerveillées suspendues à une seule branche.
Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire signe au jeune Charlie de venir s’asseoir à côté d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se laisser tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait devant elle avec des yeux myopes et passionnés. Tout l’intéressait. Elle se disait à la recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret était d’être une femme fatale. Elle avait des amants, mais seulement à titre d’expérience. L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse de l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un adolescent nu dans une chambre tendue de violet se confondaient vaguement dans son esprit. Et elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des parfums d’encens, de tous les plaisirs inconnus dont elle avait lu la peinture dans les romans.
Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à l’écart et faisait quelques pas en arrière si l’on s’avançait vers elle. C’était parce qu’elle s’attribuait une puissance fluidique si active à certaines heures que les personnes qui s’approchaient d’elle en étaient incommodées. Elle était bonne et ne voulait pas que la projection de son fluide causât le moindre dommage.
Ce fut celui que nous avions surnommé le pauvre Jacques qui arriva le dernier. Il était pieds nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans chemise. Il passait pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il possédait. Deux ans auparavant, il était devenu bouddhiste, il avait quitté Paris et il s’était installé au bord de la mer, à quelques kilomètres de là. Il s’était construit lui-même une cabane de planches au milieu des pins et il y vivait en anachorète, apprivoisant des couleuvres et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes marques d’affection. Il était très jeune, mais la naïveté de ses traits, son expression de gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa caractéristique dominante était la modestie. Il aurait voulu être sans forme pour s’effacer, être invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit que par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne le croyait pas et il s’efforçait de marcher sans bruit, s’éloignait si on le regardait trop longtemps. Il n’avait pas osé refuser la chambre que M. de Saint-Aygulf lui avait offerte, mais soit qu’il s’en jugeât indigne, soit que le grand air lui fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière le couvent, près d’un cyprès.
Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai le regard de Laurence qui sortait de la maison, après avoir aidé sa sœur à s’habiller. Elle vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait déjà pour danser au milieu d’un murmure admiratif et du crissement des chaises de paille sur le gravier.
Elle descendit les trois marches du perron sans voir personne, comme si ses yeux étaient fixés dans l’intérieur de son âme et elle atteignit légèrement un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. Une libellule, comme une émeraude flottante, sortit de l’ombre de ce figuier et sembla donner un signal. Un orchestre disposé derrière un massif commença à jouer. Je remarquai sur le chemin, derrière le parc, des gens du pays qui s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou stupides se recouvraient de cette hébétude que la musique donne aux simples.
Eveline quoique encore immobile dansait déjà. Sous ses voiles transparents elle était parée par la lune d’une insoupçonnable beauté. Un frémissement la parcourait, une vibration délicate, qui était la pensée d’harmonie dont elle était possédée et qu’elle communiquait par degrés à son corps. Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à ses pieds, qui étaient chaussés de sandales d’un argent si clair qu’elles avaient l’air de deux morceaux d’un cristal souple et silencieux.
La danse d’Eveline me faisait comprendre tout à coup les rapports de la forme humaine et de l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière l’harmonie des lignes. La jeune fille joignait les mains, levait les bras et il y avait dans ce geste tout le poème de l’âme humaine avide d’échapper aux liens du désir, d’atteindre un autre monde plus pur. Son corps, vivant de cette vie de tous les muscles que donne la danse, était visible sous la soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, ni l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des jambes, n’évoquaient une image sensuelle. Il y avait en elle un principe spirituel qui faisait penser à une flamme qui monte, à on ne sait quelle offrande au ciel. La forme humaine dans ce qu’elle avait de plus accompli avait été asservie pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté en mouvement.
Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et je voyais la lumière de la lune coulant dans ses prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant, comme une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres fois, elle battait l’air avec ses mains immatérielles et je sentais que ces mains presque transparentes n’étaient pas faites pour les caresses, mais pour le don d’un invisible trésor qu’elle semblait tirer négligemment de l’atmosphère dorée.
Lorsque résonna la dernière note de la musique, le monde semblait frappé d’immobilité autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient avec étonnement, ayant tous le sentiment d’avoir assisté à un spectacle d’une qualité extraordinaire. Ils semblaient surpris d’avoir été plongés dans une rêverie d’un ordre aussi élevé.
Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait d’entendre redevint perceptible dans le silence. Il y eut, venant du bassin proche, à travers les mimosas et les romarins, une bouffée de fraîcheur odorante. Déjà Eveline rentrait dans la maison.
C’est alors que non loin de moi un cri affreux retentit, une sorte de râle où il y avait de la rage et du désespoir en même temps. Ce cri me fit me dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait les nerfs de chacun aussi péniblement que les miens. Je me retournai et je vis que c’était un vieillard qui l’avait poussé.
Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait cette sorte de moustache blanche qui fait volontiers dire de quelqu’un que c’est un ancien officier de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité de M. de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un promeneur que le hasard avait amené sur le chemin et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait commencé à jouer.
Il serrait sa canne dans sa main droite, de la gauche il séparait les branches du massif qui clôturait le jardin comme s’il allait s’élancer. Il fixait Eveline qui traversait la terrasse; son visage exprimait la colère et aussi un dégoût inexplicable.
Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer le chemin. Il parut se raviser et revenir à lui. Je surpris même sur son visage ce pincement des lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise que l’on vient de faire. Il eut un haussement d’épaules pour tourner en dérision sa propre colère, puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de la mer.
—Qui a crié? Qu’est-ce qui est arrivé? demandait-on de droite et de gauche. Mais le mouvement du maigre vieillard avait été si rapide et son départ si précipité que je crus d’abord être le seul à l’avoir vu. Je m’aperçus que Kotzebue avait été aussi témoin de cette scène.
J’allais lui demander quel était son avis à ce sujet quand je constatai qu’il n’était pas dans son état normal. Je crus d’abord qu’il était en proie à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. Mais il en était bien loin. Il avait peur, une peur panique qui l’aurait presque fait s’enfuir.
Je m’approchai de lui et je l’interrogeai:
—Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage? Est-ce que vous le connaissez?
D’abord il ne me répondit pas. Il regardait dans la direction par où l’homme avait disparu. Il semblait craindre qu’il revînt; sa terreur était si grande qu’elle me communiqua une espèce de surexcitation, d’anxiété pénible.
J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors Kotzebue fit quelques pas avec moi dans le jardin. Mais il se retournait fréquemment, regardait de tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de faire de même.
La lune était maintenant au bas de l’horizon. Elle avait changé de couleur en traversant le ciel, elle était devenue de plus en plus claire, comme si elle voulait se fondre dans le calme bleuté de la nuit. Ses rayons, qui venaient obliquement à travers les arbres, avaient quelque chose de surnaturel.
—Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, mais je sais qui il est. Il a essayé une fois d’entrer en rapports avec moi. C’est un homme très instruit. Il habite cette grande maison que l’on aperçoit sur la droite, derrière une ligne de cyprès, quand on prend la direction de Saint-Pons.
Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait de sa terreur, mais j’étais trop déçu pour ne pas l’interroger à nouveau.
—A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri et cette subite colère?
Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à parler.
—Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement par hasard. Il y a certaines natures qui sont impressionnées par la laideur au point d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent supporter la vue de la beauté. Il m’est arrivé à moi-même, devant certains spectacles, d’hésiter pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber à genoux et admirer. Il y a des hommes qui ont choisi délibérément une voie. Est-ce que tu ne te souviens pas de certaines paroles de Lévy, autrefois? Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y croyais pas alors.
J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai de quelles paroles il s’agissait.
—Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, sans que nous nous en doutions, de grands combats invisibles entre des forces bonnes et des forces mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté vers le bien. Mais d’autres avec la même ardeur se développent dans un sens contraire. L’étude, la sagesse peuvent amener également à une solution ou à une autre. Il y aurait alors des confréries mauvaises, des hommes associés pour faire consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété cela et je me suis aperçu qu’il y voyait clair sur bien des choses.
Nous étions en marchant revenus vers la maison. Kotzebue me quitta. Quelques personnes serraient la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos descendaient lentement entre les deux rangées d’eucalyptus.
Je partis à pied. La petite maison que j’avais louée n’était pas à dix minutes de marche dans la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au milieu de la route et je regardais à droite et à gauche avec attention les bordures de cactus, les vignes, les plus immobiles sous la lune de plus en plus oblique.
Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. Je fis quelques pas plus rapides pour savoir qui c’était. Je poussai un soupir de soulagement en reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il allait rejoindre dans la campagne un arbre propice à son sommeil innocent. Même seul et dans l’ombre il avait une démarche timide! Il écartait délicatement les branches comme s’il avait peur de les brutaliser.
Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats de forces dont parlait Lévy, que le bien ne fût pas toujours vaincu et n’eût pas disparu du monde depuis longtemps.
Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des Esséniens.
J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut cause de tout.
Voici quel fut le signe avant-coureur.
Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties. Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais, soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux pensionnaires fanées qu’elle abritait.
Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou, qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au jardinage et semblait un peu tombée en enfance.
De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne, elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de cette pureté que l’idiotie donne à certains visages.
Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera?
Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant de l’après-midi, je mis sous mon bras «La case de l’oncle Tom», en me rendant chez M. de Saint-Aygulf.
Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture.
—Je n’ai rien à lire en ce moment.
Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme Beecher-Stowe.
Je m’étais dit:
—Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence.
Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion.
Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis:
—Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné moi-même.
Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et seule «La case de l’oncle Tom» agit-elle sur l’esprit de Laurence? Il n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme Beecher-Stowe elle-même? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets et des causes?
Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la raison:
Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise, M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il été à la fois sincère et intéressé.
Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus.
Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth, au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins. Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de les utiliser pour le bien.
Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien. Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de talismans dans son voyage autour de la Méditerranée.
Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir.
Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins.
Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri d’Alleluia! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance.
Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment du ridicule et par les arguties de ma raison.
Que savait-on au juste de Simon le magicien? Renan disait que c’était un thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de Jésus-Christ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le pacte? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang un pacte luciférien?
Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait. Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me représentais Eveline nue.
Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe.
Il y avait longtemps que duraient les recherches; nous descendions maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au couvent. Le soleil allait bientôt se coucher.
—Alleluia! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue commençait à affaiblir.
Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur elle.
Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent.
—Alleluia! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie.
Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline. Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant, extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes, une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles obscènes au sens précis.
Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous le choc des mots, était pareille à une statue.
D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose pour apparaître et s’exprimer décemment.
De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur ces mots:
—Mon Dieu! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne excellente à part ses crises.
L’apparition s’évanouit; il n’y eut plus que des portes refermées sur quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des blancheurs d’édifices.
Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre. Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure? Et sa génuflexion du matin! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front! N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une manière de saint diabolique?