Lucifer
Je faillis pousser un cri de surprise.…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur? N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais? La possession du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de tomber dans des bras et de recevoir des caresses.
Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne.
*
Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi.
Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée, toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité.
Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui faisait bruire les pins; je descendis d’un pas rapide vers la mer.
La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous deux semblaient discuter avec vivacité; je crus voir que Kotzebue montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée; il était probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de ce rendez-vous.
Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage à cette partie de la côte.
Laurence venait de terminer «La Case de l’Oncle Tom» et il ne lui était possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu.
—Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France, l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et les blancs?
—En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion.
Et je passai doucement mon bras sous le sien.
—On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux. Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups. Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier et sur tout ce que je trouvais.
J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère sur son bras.
—Oh! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté, inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et de l’incertitude de la vie.
Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure.
—Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai entendus à son sujet.
J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de rien exprimer sur Dieu.
—Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand pour mon malheur,—Laurence insista sur le mot malheur—il fut décidé que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure. Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me la déchirait en disant: «Cette petite est incorrigible!» Ou bien: «Voilà ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant des années!» Le mauvais exemple! Quand je me remémore l’hôtel gluant d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer.
Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui, quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur, des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée.
Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait, d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes. J’appuyai sur les derniers mots.
Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois. Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses bandeaux plats à coups de poing.
—Vous avez dit: Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là?
Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans un air limpide, devant un beau paysage.
—Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père? Tenez. Il y a un conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et laids, où la vase est tiède.
Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête. Elle regardait droit devant elle.
—Le moment est venu, me disais-je intérieurement.
—Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé, elle est en tous points si parfaite! Et moi de tout ce qui est familier à son intelligence, je comprends si peu de chose! Quant à mon père, peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée, avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses prédictions. Je représente «les erreurs de sa jeunesse», qui ont malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien souvent tentée de m’en aller avec le premier venu.
Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage. Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots «premier venu» étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard, avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur puissance de leur banalité.
Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le contre avec quelque confident:
—Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit elle-même.
Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une victoire incomplète.
Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe, un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout ceci une signification sublime ou luciférienne.
Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge.
J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en moi à cette époque. Le souvenir de la soirée avec Lévy et du pacte conclu m’avait donné jusqu’alors une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée par de l’allégresse. Ce n’était pas net en moi. Je n’osais pas me l’avouer. Je me disais:
—Le mois de septembre a, dans le Midi, une influence singulièrement favorable! Jamais je n’ai éprouvé une telle plénitude du corps et de l’esprit. J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux qui sortent des arbres s’accordent par sympathie avec les hommes qui les respirent et augmentent leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue par les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de leurs subtiles vertus.
Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à vivre avait une autre cause. Une protection s’étendait sur moi. Il me suffisait de formuler des vœux pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais dans une glace, je me trouvais anormalement jeune. Il me semblait que certaines rides qui, quelques mois auparavant, m’avaient affligé par leur profondeur de chaque côté de la bouche, avaient maintenant presque disparu. C’est vrai, mes cheveux blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils étaient nombreux encore! Comme ils sortaient de ma tête avec force! Je n’étais pas éloigné de croire qu’ils se multipliaient sous l’action d’une sève nouvelle. En tout cas, il y avait dans mon âme une jeunesse, plus joyeuse peut-être, que celle de la vingtième année.
Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité! Je ne l’avais jusqu’à présent considéré que sous son plus puéril aspect. Quand on a été élevé dans la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit du mal, est inséparable de fourches, de cornes et de flammes éternelles. Mais ce sont là des images à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants. Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec une force inconnue capable de me donner pendant ma vie ce qu’il me plaisait de lui demander. Ce que je devais apporter en échange était resté dans le vague. Etait-ce mon âme? Je n’étais pas sûr de l’immortalité de l’âme. La sagesse me commandait de ne pas penser à ma part d’apport dans le marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable que prenaient les événements à mon égard. Pour en profiter, il fallait désirer, posséder, jouir. Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait donné.
Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches sur les pactes j’avais appris être arrivé à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré dans un chemin creux un petit homme boiteux, sans apparence, et en échange de son âme, ou plutôt de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, un simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique narrateur. Ce livre était un traité d’architecture. Or l’abbé Duncanius, qui était vieux, nourrissait depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait été empêché par son ignorance. Grâce au livre, il édifia des couvents, des églises, des abbayes. Tout son pays en fut couvert, devint un déroulement d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au milieu une tour tellement haute que jamais le Diable ne put aller l’y chercher. D’ailleurs, ces histoires de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait une ruse pour duper le Diable. Il fallait comprendre cette tour de l’abbé Duncanius d’une façon symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma pensée, j’arriverais à m’élancer tellement haut vers le ciel que l’ange du mal ne pourrait rien contre moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables monuments de plaisirs et je les aurais habités.
J’en fus bientôt au point de me dire: «Je suis protégé par Lucifer», et de me féliciter de cette protection.
*
Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le vis jamais boire autant que ce jour-là. Je savais aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais son hostilité éclater à mon égard aussi librement.
Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, non loin de son hôtel; son visage avait exprimé par une grimace que ma rencontre ne lui causait pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait dit familièrement:
—Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel.
Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec gravité des Esséniens, de l’importance de ce groupement, de Simon le magicien et de la mission dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela n’était que le prélude d’autres propos. Il me demanda si je connaissais l’histoire d’Hélène et de Simon. Je la connaissais et je lui répondis que beaucoup de gens ne lui avaient attribué qu’un caractère mythique. Hélène aurait été une représentation de la lune et Simon le magicien aurait symbolisé le soleil.
Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré pour ne pas cacher son intention évidente de me vexer et il commanda un second cocktail pour moi et pour lui.
Hélène avait véritablement existé. Celle que Simon le magicien appelait la pensée divine de Dieu avait été trouvée par lui dans une maison publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable et s’offrait innocemment aux marins du port. Pour que la pensée divine pénétrât au cœur des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par une femme et que cette femme se livrât à eux. Simon le magicien l’avait compris. Au cours d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples le corps d’Hélène pour une communion amoureuse qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui avait repris la tradition de Simon, devait faire de même. Il devait trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que de cela.
Puis il changea de conversation. Il se mit à me parler de M. Althon, l’homme aux moustaches blanches, qui avait poussé cet étrange cri de colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il avait renoué connaissance avec lui. C’était un personnage éminent. Il possédait une des plus belles bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne lui était familière et il était du même avis que lui au sujet d’Hélène.
Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer l’étrange attitude de M. Althon, l’autre soir.
—Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. Une bizarrerie sans importance. Un esprit supérieur comme celui de M. Althon se fait de la pureté une idée tellement plus haute que celle qu’on pouvait avoir en regardant danser Eveline.
Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que Kotzebue en arriva enfin à ce dont il brûlait de me parler. Il le fit avec une allure de plaisanterie à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence entre nous.
—Prends garde. Tu marches sur mes brisées. Oh! ne fais pas l’ignorant. Je t’ai vu l’autre matin et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La place est prise.
Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux s’agrandir involontairement, mais je répondis avec froideur que je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire.
Il me tapa sur l’épaule en criant: Farceur! et en riant avec bruit.
—Pourquoi ne pas être franc? Puis enfin, j’ai la priorité. Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré vers minuit, il y a deux mois à peu près, dans un café de la place Blanche.
—Eh bien?
Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait avec une espèce de rage.
—Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle avait pu s’échapper et je venais de passer toute la soirée avec elle. Tu comprends? Il est inutile que je t’en dise davantage.
Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie un mensonge tout à fait éclatant, une parole absolument indigne, je suis demeuré muet d’étonnement. J’ai été privé par la nature de la rapidité de la réaction, du don de la réplique. Un voile me recouvre soudain et je demeure silencieux dans une attitude qui peut porter le nom de lâcheté. Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que viennent les phrases brillantes et vengeresses, que je vois de quelle façon j’aurais dû agir.
Je tremblais; je ne pus qu’articuler d’une voix basse:
—Ce n’est pas vrai! Vous êtes un menteur!
Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il regarda à droite et à gauche pour se rendre compte si quelqu’un n’avait pas entendu des paroles aussi irrespectueuses adressées à un homme aussi important. Le bar était vide et le barman, derrière son comptoir, avait arrêté une seconde le va-et-vient de ses bras agitant le shaker des cocktails.
Lui et moi nous nous regardions en silence.
—C’est la caractéristique de celui qui est possédé par le mal de ne pouvoir supporter la vérité.
Puis il se ravisa:
—D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu ne sais même pas de qui je voulais parler. Tu serais bien embarrassé pour le dire.
Je me demandai si je devais laisser triompher cette hypocrisie ou protester et la confondre. Mais j’eus à ce moment un sentiment de froid comme au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait pas d’une porte ouverte, mais de l’ambiance même. Je tournais le dos au couloir de l’hôtel sur lequel s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis un pas derrière moi. Il n’y avait là rien d’extraordinaire. Sans doute la scène qui venait d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient.
Le barman s’était avancé, portant de nouveaux cocktails. Il souriait de façon spéciale pour faire comprendre qu’il considérait les paroles entendues comme une simple plaisanterie.
M. Althon était devant moi. Kotzebue nous présenta et l’invita à s’asseoir avec une nuance de respect. Je fus surpris d’entendre chez M. Althon un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait singulièrement avec son allure très française d’ancien colonel. Je vis tout de suite que je n’étais pour lui qu’un personnage tout à fait insignifiant.
Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur mon compte. J’étais de ceux, disait-il, devant qui l’on pouvait exposer la doctrine essénienne dans toute sa pureté avec des chances d’être compris. Il semblait avoir tout à fait oublié l’incident qui avait eu lieu quelques minutes auparavant.
M. Althon continuait à me regarder comme quelqu’un à qui une doctrine dans toute sa pureté est absolument interdite. Son mépris était si peu déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que je délibérai pour savoir si je ne lui demanderais pas une explication ou si je ne le giflerais pas tout d’un coup. Je n’en fis rien.
M. Althon était très calme. Il avait commandé un quart Vichy. Il nous regardait boire.
J’appris par la conversation qu’il était lui aussi au courant des voyages de Simon le magicien sur cette partie de la côte. Il croyait comme Kotzebue à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan de restaurer ces agapes magiques instituées par Simon. Ceux qui savent, disait-il, peuvent en tirer un immense avantage, augmenter leur être d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens des autres, car l’essentiel est d’agrandir sa personnalité.
Il se reprit:
—Je veux dire: la diviniser.
Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir plus qu’il ne le laissait paraître.
Comme s’il pensait tout à coup à une conversation précédente et qu’il attendît une réponse, il s’écria:
—Eh bien? Avez-vous enfin trouvé Hélène? La divine Ennoïa?
Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant semblant de ne pas avoir entendu:
—Allons prendre l’air, voulez-vous? dit-il.
Comme M. Althon allait renouveler sa question, il lui fit signe de se taire, avec un mouvement de tête de mon côté.
Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les collines recouvertes de pins étaient déjà dans l’ombre tandis que la mer, recevant le soleil couchant comme une hostie, était encore illuminée. Jamais la petite ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de la baie, ne m’avait paru d’une blancheur aussi mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne devait aborder, en vertu de quelque enchantement oriental.
L’air pur m’apporta avec le souvenir de la soirée où j’avais suivi Laurence, la certitude du mensonge de Kotzebue. Je respirai largement.
Mes deux compagnons marchaient près de moi, échangeant quelques paroles à demi-voix. Ils s’entendaient tous les deux. Ils étaient unis par une sympathie récente. A un moment même, M. Althon prit familièrement Kotzebue par le bras.
Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis leur demander en grâce de me considérer comme un des leurs, de me faire participer à leurs projets. Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment susceptible de pénétrer la pure doctrine.
Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait à la maison de M. Althon. Nous nous arrêtâmes et il me tendit la main en me disant au revoir avec une courtoisie cérémonieuse.
Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il avait des livres assez curieux. Sans doute les livres devaient me manquer beaucoup dans le Midi.
Il ne souriait pas en me disant cela, mais je sentais son sourire inexprimé sous le masque du visage et qu’il pensait qu’un sot de mon espèce n’avait pas le moindre besoin de livres.
Et il s’éloigna avec Kotzebue.
La route était droite devant moi. Un homme qui passait avec un long bâton sur l’épaule alluma l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel, dont les fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse à travers les arbres. J’entrevoyais dans une autre direction l’allée des eucalyptus centenaires. J’avais l’impression de malaise que cause l’appréhension d’un danger très proche, mais je ne savais pas si le danger était en moi, ou s’il était extérieur, caché dans l’hôtel, prêt à surgir entre les deux rangées d’eucalyptus.
Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route. L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai le pauvre Jacques sur la route.
Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir.
Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action, même la plus petite:
—Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.
—Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même assister ce soir…
Il me fit vivement «non» avec la main.
—Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les ai trouvés tellement changés! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude. Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de choses que je ne comprends plus.
Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au milieu des pins, devant la mer.
Il se mit à rire:
—Comment serait-ce possible? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner. Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui offrir du lait dans une assiette.
Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa.
—Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant plusieurs jours et d’être privée de lait.
Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose encore et qu’il ne trouvait pas ses mots.
—Et vous-même, restez-vous longtemps? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux…
Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée.
—Dites.
Il sembla se décider.
—Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une influence, un charme… Comment dire exactement? L’air est moins pur. Je sens que je dois partir.
Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit en me quittant:
—Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.
Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une sorte de nimbe et retombait dans la lumière.
Et je pensai en moi-même: le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan!
*
M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer, fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur.
—C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue.
Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta:
—Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas? On ne saura que plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit. J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes guides.
Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits, la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je devais au père d’Eveline et de Laurence.
Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis longtemps. Il avait tant fait pour elle! Sa femme vénérée, dont il ne pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité! Il venait d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé! Et qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle lui cassait la tête depuis quelques jours? Eveline ne pouvait rien sur sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son devoir. Ah! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à ce qu’on le sache—il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache—et il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était! Le devoir d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses enfants. Il avait lu le «Roi Lear», et cette lecture l’avait frappé. Dieu merci! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier.
—Vous me comprenez, n’est-ce pas? fit-il pour terminer.
Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra la main plus fortement qu’à l’ordinaire.
Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette impression.
M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir.
—Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un.
Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes; j’appris que Kotzebue, qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.
Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue. Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu, d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la terre qui gardait l’influence de leur maître Simon.
Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre groupe—nous devions être une quinzaine—se dispersa sur le flanc de la colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon.
L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu. Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie, laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme. Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples.
Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras, le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à côté d’une statue chaude et vivante.
Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme, goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle était furtive et pressée.
Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir.
J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait, Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres, indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme.
Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder pardessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui courait presque, désireuse d’échapper à ma présence.
Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de basse colère.
Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège, des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était posée sur le sol pour guider les arrivants; un peu plus loin il y en avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient vaguement la forme d’un croissant.
Les massifs étaient pleins de chuchotements; bien qu’on ne dût pas être nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et mystérieuse.
Je reconnus l’accent russe de M. Althon; je l’aperçus auprès de Kotzebue et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur nouvelle, à cause du paysage et de la nuit:
—Recueillir la puissance de la lune!… L’esprit d’Hélène va descendre… mais ne négligez pas la chair… Vous serez peut-être conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et la torture de la jouissance…
Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible comme la peur.
Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée. Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue. Quelques mots parvinrent jusqu’à moi:
—Pensée de Dieu! Sœur du Verbe! par le feu de l’amour la nature se renouvelle… O toi, qui es descendue dans la chair… Toi qui es Hélène…
Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière doucement modulée.
—Nous sommes trois et nous sommes une… Les trois ne sont qu’un… Je suis exilé du Plérome… Laissenous communier avec toi, ô Sophia Achamoth!…
Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins! J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de le comprendre pour la première fois.
—Laissenous communier avec toi, ô Sophia Achamoth! répétaient des voix qui ne venaient de nulle part.
Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau. La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil.
—O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène!…
Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre, la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture des bêtes.
Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres. Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but.
—Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance de notre chair avec ton baiser!
J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de sa sève, transporté de son ardeur.
Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée, telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient éloignées de moi avec dégoût.
Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des incantations, pour me toucher avec la braise du désir?
Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.
Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater.
Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient disparu. La colline avait l’air déserte.
Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard. Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci! on ne pouvait apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez.
Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger! Et je me souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien:
—Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu et ils ne revinrent jamais…
Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture.
—Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je pour le rassurer.
Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que dans un autre.
Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance.
Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder.
—Eh! eh! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours gâtées sur le moment par de petites préoccupations.
Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas.
Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien incapables eux-mêmes de définir.
Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le chemin creux.
A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe.
—Le Saint-Sacrement! murmurai-je!
Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai sur ses pas.
Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y avait là un avertissement occulte, un signe favorable! Je marchais derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse, entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin.
La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je la rejetai aussitôt.
Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur.
La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs la Case de l’Oncle Tom avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline, qui lisait en ce moment les Châteaux intérieurs de sainte Thérèse, en avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures. Mais la Case de l’Oncle Tom était terminée. Laurence s’était promis de simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les Châteaux intérieurs. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne s’apercevrait que le lendemain de son départ.
La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à toute protestation de sa sœur.
Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin.
De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée; Laurence ne pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur fantaisie.
—La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir sans que ce départ nocturne fût remarqué.
Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant. Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis aucun bruit.