Magie des eaux

Graham Masterton · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/3

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Magie des eaux

Tengu

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

TRANSE DE MORT

LE TR‘NE DE SATAN

LES VISAGES DU CAUCHEMAR

WALHALLA

SPHINX

MAGIE VAUDOU

MAGIE INDIENNE

MAGIE MAYA

MAGIE DES NEIGES

La trilogie du Manitou

1. MANITOU

2. L'OMBRE DU MANITOU

3. LA VENGEANCE DU MANITOU

La trilogie des Guerriers de la Nuit

1. LES GUERRIERS DE LA NUIT

2. LES RIVAGES DE LA NUIT

3. LE FL…AU DE LA NUIT

GRAHAM MASTERTON

MAGIE DES EAUX

Titre original :

SWIMMER

Traduit de l'anglais

par François Truchaud

© 2001, by Graham Masterton

© 2001, Pocket, un département d'Univers Poche, pour la traduction française

ISBN 2-266-11153-1

Pour les amis internationaux de Tibbles

Vince Fahey, T.C., Bruce Thomas et Gary Johnson

- Mickey, chéri ! Ne nous éclabousse pas ! lança-t-elle.

Elle inclina son chapeau de paille à large bord sur ses yeux et s'installa confortablement dans la chaise longue. Mike, comme d'habitude, ne lui prêta pas la moindre attention et continua de poursuivre sa jeune súur autour de l'eau.

- Mike ! Arrête tout de suite, sinon tu vas sortir de cette piscine vite fait !

- Il mouille mes cheveux ! pleurnicha Tracey.

Maman, il mouille mes cheveux !

- Très bien, jeune homme, sors immédiatement !

dit-elle.

Elle posa le livre de John Grisham qu'elle était en train de lire et se leva. ¿ ce moment, elle entendit son téléphone portable roucouler The Bells of St Mary's à

l'intérieur de la maison.

- C'est ton père... attends un peu que je lui dise ce que tu as fait !

Elle traversa rapidement le patio aux dalles rouges et chaudes et entra dans le solarium. Mike continuait d'éclabousser Tracey et celle-ci continuait de crier.

Mike avait toujours été un enfant difficile, et ce dès qu'il avait été en ‚ge de se traîner à quatre pattes, tirer sur les napperons et faire tomber les photos encadrées, les vases de fleurs et les lampes. Maintenant il avait neuf ans et était encore pire ; Jennie ne parvenait pas à

avoir la moindre autorité sur lui.

Elle trouva le téléphone dans le séjour sous l'un des coussins aux motifs fleuris.

- Doug, c'est toi ?

- Salut, ma chérie. Je voulais juste te dire que cette réunion pour l'exercice budgétaire va durer beaucoup plus longtemps que prévu. Je mangerai probablement un morceau avec George et Sandos, mais je ne sais pas quand je rentrerai.

Tracey criait encore plus fort qu'auparavant.

- Maman ! Maman ! Viens vite ! Maman, viens vite !

Jennie posa sa main sur le micro et lança :

- Mike ! Tu vas avoir de gros ennuis dans une minute !

- qu'y a-t-il ? demanda Doug. Mike fait encore des siennes ?

- qu'est-ce que tu crois ? Tu n'es jamais à la maison, et même lorsque tu es là, tu le laisses faire tout ce qu'il veut !

- Oh ! voyons, Jennie, je me tue au travail. ¿ ton avis, comment avons-nous les moyens de nous offrir une piscine, deux automobiles et des vacances à la montagne chaque hiver ?

- Maman ! Maman ! Il faut que tu viennes, vite !

C'est Mike !

- Je dois te laisser, dit Jennie. Les enfants font un raffut de tous les diables.

- Hé ! n'oublie pas d'aller chercher mon costume chez le teinturier ! Et est-ce que tu peux téléphoner à

Jeff Adamson des Piscines Ventura et lui demander ce que devient le nouveau filtre qu'il doit installer ?

- Entendu. ¿ quelle heure penses-tu rentrer ?

- Je n'en sais rien. Je resterai probablement très tard.

- Oh, oui ! Et elle s'appelle comment ?

- que veux-tu dire ? qui ça, elle ?

- La probabilité que tu restes très tard.

- Oh ! ne recommence pas... Je suis peut-être un intoxiqué du travail mais un intoxiqué fidèle.

- Maman ! Maman ! Maman !

- Pour l'amour du ciel ! aboya Jennie. Je suis au téléphone avec papa !

- J'ai l'impression que tu ferais mieux d'y aller, dit Doug. …coute, je te rappelle lorsque nous aurons déjeuné et je te dirai comment ça se passe, d'accord ?

Jennie ressortit par le solarium. Au-dehors, la lumière du soleil était tellement éblouissante qu'elle ne fut pas certaine de ce qu'elle voyait. Les buissons sur le côté

gauche de la piscine s'agitèrent brusquement, comme si quelqu'un les franchissait, mais il n'y avait personne.

La surface de la piscine scintillait et miroitait, et ce fut seulement lorsqu'elle sortit du solarium qu'elle vit Tracey dans l'eau jusqu'au cou. Ses cheveux mouillés étaient plaqués sur son visage tel un masque en cuivre luisant.

- que s'est-il passé ? lui cria Jennie. O˘ est Mike ?

Tracey ramena ses cheveux en arrière. Ses yeux étaient grands ouverts sous l'effet de la panique.

- Maman, je n'ai rien pu faire, il a disparu brusquement sous l'eau !

Saisie d'effroi, Jennie courut vers le bord de la piscine. Tout d'abord elle ne vit pas Mike, puis elle distingua une forme p‚le au fond du grand bain.

- Tracey ! hurla-t-elle. Appelle le 911 ! Dis-leur d'envoyer une ambulance, vite !

Sans hésiter, elle inspira profondément et plongea dans l'eau, tandis que son chapeau de paille s'envolait.

Elle descendit sous la surface et nagea vers Mike avec une telle force qu'elle sentit ses épaules craquer. Elle n'avait jamais très bien nagé sous l'eau, mais elle parvint à rejoindre Mike en quatre ou cinq brassées seulement, et elle le saisit par un bras. Il pivota mollement sur lui-même, jusqu'à lui faire face. Ses yeux étaient grands ouverts et il avait une expression étrange sur le visage, comme s'il lui avait souri d'un air affecté.

Jennie remonta vers la surface, le tirant après elle.

Elle sortit du petit bain en le tenant dans ses bras. Les jambes de Mike ballottaient, sa tête pendait en arrière, inerte. Elle l'allongea au bord de la piscine et commença immédiatement à lui faire du bouche-à-bouche. Seigneur, il ne pouvait pas être mort. Elle était restée au téléphone deux minutes à peine. Comment aurait-il pu se noyer aussi vite ?

- Allons, Mike, le supplia-t-elle. Allons, Mike, tu dois respirer. Allez, mon chéri, il faut que tu respires !

Tracey sortit de la maison.

- Il s'est noyé ? fit-elle d'une voix grêle, craintive.

- Tu as demandé une ambulance ? dit Jennie.

- La dame a dit qu'ils arrivaient tout de suite.

Jennie soufflait éperdument dans la bouche de Mikey. Ses lèvres étaient terriblement froides, comme s'il était mort depuis des heures... Et tandis qu'elle soufflait, les larmes coulaient sur ses joues et tombaient sur le visage de Mikey.

- Respire, mon chéri, il faut que tu respires !

Une éternité sembla s'écouler avant qu'elle entende la sirène gémir dans la rue. Les yeux de Mikey étaient toujours ouverts et ne cillaient pas. Il ballottait mollement d'un côté et de l'autre tandis qu'elle s'efforçait d'expulser l'eau de ses poumons. Il donnait toujours l'impression de sourire d'un air affecté, et elle ne parvenait pas à croire qu'il était mort, s'attendait presque à

ce qu'il se lève d'un bond et se mette à gambader autour de la piscine, en se moquant d'elle.

Deux ambulanciers traversèrent rapidement le jardin.

L'un d'eux, une Hispanique courtaude aux épais cheveux frisés, aida doucement Jennie à se relever, tandis que l'autre s'agenouillait près de Mike et vérifiait ses signes vitaux.

- Il va s'en sortir, n'est-ce pas ? demanda Jennie.

Elle savait qu'il ne s'en sortirait pas, elle savait qu'il était déjà mort, mais elle priait pour que deux ambulanciers entraînés puissent accomplir un miracle. Après tout, ils le faisaient dans Urgences, non ? Et elle avait vu tellement de reportages à la télévision sur des gosses qui s'étaient noyés et qu'on avait ramenés à la vie. Au Canada, par exemple, les enfants transportés par ce car qui était tombé dans l'eau à travers la glace...

- Nous ferions mieux d'aller dans la maison, lui dit l'Hispanique en la prenant par le bras. Venez vous asseoir.

- C'est mon fils, protesta Jennie. C'est mon fils unique !

L'autre ambulancier se releva et s'approcha d'elle avec l'expression la plus triste qu'elle ait jamais vue.

- Je suis vraiment désolé, dit-il. Nous ne pouvons absolument rien faire.

Jennie dégagea son bras et se dirigea vers le corps de Mikey. Ses jambes semblaient n'avoir plus de force.

Elle s'agenouilla lentement près de lui, prit sa tête dans ses bras et le berça doucement, telle une pietà de la Californie du Sud. Sur le faîte du toit de la maison, il y avait quatre ou cinq cailles qui pour une fois étaient silencieuses, comme si elles percevaient la terrible tragédie qui venait de se passer.

Jennie sentit quelque chose, elle aussi. Un froid soudain, comme si un nuage avait caché le soleil. Ce n'était pas simplement l'effet du choc. Ce n'était pas simplement la douleur. C'était plus que ça... comme si une chose tout à fait malveillante avait traversé le jardin.

Elle regarda vers les buissons qu'elle avait vus s'agiter en sortant de la maison. Il n'y avait personne là-bas, et s'il y avait eu quelqu'un, elle l'aurait vu sans difficulté, parce que les buissons n'étaient pas très touffus. Mais tandis qu'elle regardait dans cette direction, elle vit, dans l'ombre de l'oranger, six ou sept empreintes de pas humides sur les dalles. Des empreintes de pas d'adulte.

L'ambulancier sortit de la maison en poussant une civière sur roulettes. Il l'abaissa à côté de Mike et dit :

- Installons-le plus confortablement, vous voulez bien?

Jennie acquiesça d'un signe de tête, et ils posèrent Mike sur la civière.

- Ne recouvrez pas son visage, dit-elle. Pas tout de suite.

Elle regarda vers la maison et vit que l'Hispanique réconfortait Tracey. Blanche, sa voisine, venait d'entrer dans le séjour. En larmes et affligée.

Jennie s'éloigna et contourna la piscine jusqu'à ce qu'elle arrive près des empreintes de pas. Cela ne faisait aucun doute... c'étaient bien des empreintes d'adulte.

Dans le coin plus ombragé du patio, elles étaient encore humides, mais le soleil avait probablement déjà séché

les autres empreintes, qui menaient jusqu'à celles-ci.

Blanche sortit, la bouche crispée par le chagrin, et la prit dans ses bras. ¿ présent, cependant, Jennie se sentait étrangement calme. Elle s'aperçut qu'elle pressait sa joue sur les cheveux décolorés par le soleil de Blanche sans la moindre émotion, le menton blotti dans le corsage sans manches en coton gaufré de son amie.

Elle n'avait pas besoin de compassion. Elle avait besoin de vengeance. Il y avait eu quelqu'un ici. quelqu'un était entré dans le patio et avait tué son fils. Elle voulait savoir qui c'était. Elle était résolue à savoir qui c'était.

Le lieutenant Harris tournait autour de la piscine et regardait l'eau en fronçant les sourcils, comme s'il s'attendait à ce qu'un autre corps surgisse brusquement et se mette à flotter à la surface. De petite taille, large d'épaules, il était aussi trapu qu'un sac de voyage trop rempli. Il avait sur la tête un plumet rebelle de cheveux rouss‚tres, et une grande cicatrice rouge sur le menton.

Si Columbo avait vraiment existé, il aurait pu ressembler au lieutenant Harris. Mais, contrairement à Columbo, le lieutenant Harris n'avait aucune intuition concernant la personne qui avait peut-être tué Mike.

- Vous avez vu les buissons bouger ?

- C'est exact. Je suis sortie de la maison en courant et les buissons bougeaient.

- De quelle façon ? Comme si le vent les agitait ?

- Il n'y avait pas de vent.

- Mais cela aurait pu être une bourrasque. Allons, c'est bientôt la saison du Santa Anna *1.

- Il n'y avait pas de vent.

1. Violent vent d'orage soufflant du Sud. (N.d.T.) Le lieutenant Harris s'approcha des lauriers-roses et s'abrita les yeux de la main pour les examiner.

- Une personne ne pouvait pas se dissimuler ici, exact ?

- Non, absolument pas.

- Dans ce cas, s'il y avait eu quelqu'un ici, vous l'auriez vu, selon toute probabilité, exact ?

- Sans aucun doute. Mais il y avait toutes ces empreintes de pas.

Le lieutenant Harris décrivit des cercles en scrutant les dalles.

- Oui, bien s˚r, si vous le dites. Mais elles ont disparu à présent, exact? Elles ont séché. Au mieux, c'aurait été des preuves indirectes, mais maintenant nous n'avons même plus cela.

- Vous ne me croyez pas, hein ? dit Jennie.

Le lieutenant Harris tira de sa poche une serviette en papier froissée et s'en servit pour s'essuyer le front. Il régnait une telle chaleur que c'était étourdissant.

- que puis-je dire ? Votre fils s'est noyé et je suis vraiment désolé. Mais il n'y a aucune preuve prima fade ici que quelqu'un d'autre ait été impliqué dans les faits. Ces empreintes de pas... ma foi, cela aurait pu être les vôtres, d'accord ?

- Je ne suis pas allée de ce côté de la piscine.

- Hum... vous ne vous rappelez pas être allée de ce côté de la piscine. Mais, vous savez... quand on est en état de choc, la mémoire peut être bigrement trompeuse.

- Lieutenant... je ne suis pas allée de ce côté de la piscine. Mais il y avait des empreintes de pas ici. Des empreintes de pas d'adulte. quelqu'un est entré dans ce patio et a poussé Mike sous l'eau, et j'en suis certaine.

Le lieutenant Harris mit sa main sur sa bouche un instant et contempla la piscine d'un air pensif. Puis il dit :

- J'ai parlé à Tracey, comme vous le savez.

- Bien s˚r. Tracey dit toujours la vérité.

- Eh bien cette fois, Tracey affirme qu'elle n'a vu personne d'autre dans le jardin, à part Mike. Elle a confirmé que vous étiez partie pendant quelques minutes seulement. Deux... peut-être trois au maximum. Mais Mike a coulé et elle n'a rien pu faire pour se porter à son secours. Ce genre de tragédie, ici à Los Angeles, se produit tous les jours de la semaine. Vous avez une piscine, vous avez des enfants, il y a toujours un risque qu'ils se noient. Mais que pouvez-vous faire ?

Ne pas avoir de piscine ? Ou ne pas avoir d'enfants ?

- Mike nageait comme un poisson. Jamais il ne se serait noyé.- Laissez-moi vous dire une chose : mes mots ne peuvent exprimer combien je suis désolé de ce qui s'est passé ici ! Mais je pense qu'il s'agit d'un accident tragique, et que nous devons l'accepter comme tel. Je m'en remettrai au coroner, bien s˚r. La décision lui appartient. Mais je ne crois vraiment pas que nous allons rechercher qui que ce soit d'autre.

Il marqua un temps. Son front plissé luisait de transpiration.

- Si vous ou votre mari désirez parler à quelqu'un, madame Oppenheimer... nous pouvons vous mettre en rapport avec des conseillers spécialisés.

- Non, répondit Jennie. Je crois savoir à qui j'ai besoin de parler.

Jim essayait de faire rentrer une statuette d'Hanuman, le dieu-singe népalais, mesurant un mètre quarante, dans un carton d'un mètre vingt. Hanuman avait six bras et six jambes, et l'expression crispée de quelqu'un qui souffre de constipation chronique. Au bout de vingt minutes d'efforts pour l'empaqueter, Jim avait quasiment la même expression. Sa chatte, Tibbles Deux *1, l'observait depuis le dossier du canapé. Elle fermait les paupières de temps en temps comme si elle était trop exaspérée pour le regarder tenter l'impossible, ou bien comme si elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi diable quelqu'un désirait garder une statue d'Hanuman, d'un mètre quarante.

- Hanuman porte bonheur, d'accord ? lui dit vivement Jim. Et étant donné que j'ai à peu près autant de chance que Vil Coyote ces derniers temps, j'éprouve le besoin de l'emporter.

Tibbles Deux ne répondit pas mais ferma définitivement ses paupières et fit semblant de dormir. Jim continuait d'avoir un peu peur d'elle. Depuis qu'elle était apparue dans sa vie, et s'était attachée à lui, il avait de plus en plus le sentiment qu'elle veillait sur lui, et non l'inverse. Il ouvrait ses boîtes de nourriture pour chats, bien s˚r, mais Tibbles Deux semblait contrôler sa destinée spirituelle.

Chaque fois qu'elle le regardait avec ces yeux jaune agate, il avait le sentiment qu'elle attendait qu'il fasse un autre pas vers l'inconnu... qu'elle attendait qu'il la suive dans des endroits o˘ elle était déjà allée, mais lui jamais : la zone inconnue.

Mais à présent il faisait ses bagages pour partir occuper un nouveau poste au ministère de l'…ducation, à

Washington, et Tibbles Deux resterait dans cet immeuble de Venice avec son ami Mervyn Brookfeller, lequel 1. Le retour de Tibbles Deux ! En principe, TD mourait à la fin de Magie des neiges, mais les chats ont neuf vies, après tout, et l'auteur a tous les droits, y compris la licence poétique ! (N.d.T.) s'était nommé régisseur des lieux de sa propre initia-tive. Jim savait que Mervyn prendrait soin d'elle d'une façon quasi anormale. Mervyn prenait soin de tous et de tout d'une façon exagérée. Et bien qu'il ne soit pas payé

pour le faire, il passait l'aspirateur dans les couloirs, extirpait des cuillères à café de broyeurs à ordures coincés, faisait des courses chez Ralph's pour les locataires

‚gés. Un jour, Jim s'était arrêté devant une porte à

moitié ouverte et avait observé Mervyn en train de faire manger ses céréales à la vieille Mme Kaufman, obstinément et patiemment, tel un père affectueux s'occu-pant d'un jeune enfant. Mme Kaufman portait un vieux peignoir en flanelle verte et Mervyn un T-shirt éme-

raude à paillettes et un pantalon en Stretch blanc. Jim en avait presque eu les larmes aux yeux.

Finalement, Jim reconnut sa défaite et sortit Hanuman et tous ses serviteurs simiesques au faciès grimaçant du carton éventré.

- Ils pourraient tout de même faire leurs statues religieuses au format standard, bon sang !

Tibbles Deux détourna la tête.

¿ ce moment-là, le portable de Jim sonna, et il escalada le canapé et une pile de cartons pour le prendre.

Parfois il appréciait vraiment la compagnie de TD, mais la plupart du temps il la trouvait exaspérante. La chatte mangeait, dormait, le regardait fixement, mais elle ne répondait jamais au téléphone et n'allait non plus jamais lui prendre une bière dans le frigo.

- Monsieur Rook ?

- Oui, c'est exact. Jim Rook. qui le demande ?

- Euh... je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. Jennie Oppenheimer. Enfin, Jennie Bauer lorsque je n'étais pas mariée. J'étais dans votre classe en 91.

- Jennie Bauer... Jennie Bauer... mais oui ! Bien s˚r que je me souviens de vous ! Bien s˚r ! Je me souviens de tous mes élèves, même des élèves que je préfé-rerais oublier. Voyons voir... Le Roi Lear... lorsque Cordelia pleure à côté du roi agonisant et dit Ń'avez-vous pas été leur père, ces flocons blancs/Suscitaient leur compassionª... et alors vous avez demandé: Ést-ce que cela veut dire qu'il avait des pellicules ? ª

Oui, Jennie. Je me souviens de vous. Je me souviens parfaitement de vous. De longs cheveux blonds. Très jolie. Mais une capacité d'attention très limitée, si je puis me permettre.

- Mon fils est mort.

Jim ne sut pas quoi dire. Il avait très rarement des nouvelles de ses élèves une fois qu'ils avaient quitté la Classe Spéciale II du collège de West Grove. Ils pro-mettaient toujours de lui écrire, et de garder le contact, mais il savait bien qu'ils ne le feraient pas. Ceux à qui avait été épargnée, gr‚ce à ses cours d'anglais, une vie de laveur de voitures, de promeneur de chiens, et autres boulots dans un McDo quelconque, étaient toujours trop occupés pour se souvenir du professeur à l'allure débraillée qui leur avait appris la différence entre Hamlet et omelette, et qui les avait amenés au bord des larmes en récitant un poème de John Frederick Nims, Inférence du vent nocturne, une rumeur de pluie.

- Je suis désolé de l'apprendre, dit Jim... en pensant : Pourquoi me téléphone-t-elle ? Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis la soirée d'adieu après ses exa-

mens enfin d'année. qu'est-il arrivé ? C'était un accident ?

- Il s'est noyé. Cela s'est passé hier matin. Mike et sa súur jouaient dans la piscine et je les ai laissés seuls un tout petit moment, et il s'est noyé.

- Je suis vraiment désolé. C'est une tragédie. quel

‚ge avait-il ?

- Neuf ans, et c'était un très bon nageur.

- Je ne sais pas quoi dire, Jennie. Je suis de tout cúur avec vous. Mike était votre fils unique ?

- Son père est effondré. Nous ne pouvons pas avoir d'autres enfants et il me rend responsable de ce qui est arrivé.

- Allons, c'est le choc, la rassura Jim. Il surmontera cette épreuve. Un accident est un accident.

- Précisément, monsieur Rook. C'est pour cette raison que je vous appelle.

- Hé, je pense que vous pouvez m'appeler Jim maintenant. Nous ne sommes plus en Spéciale II.

- Je sais... mais vous avez toujours ce don, n'est-ce pas ?

- Un don ?

- Vous pouvez toujours voir... eh bien, vous pouvez toujours voir des fantômes et des choses de ce genre ?

Jim demeura silencieux, mais il pensa : Oh-oh, je subodore ce qui va suivre. Beaucoup de gens, apprenant qu'il pouvait voir des esprits et d'autres présences surnaturelles, lui demandaient de les aider pour toutes sortes de problèmes en rapport avec l'au-delà. Ils vou-laient qu'il communique avec leur défunt oncle Charlie pour découvrir ce que celui-ci avait fait de toutes ses pièces de monnaie très rares datant de la guerre de Sécession, ou bien ils désiraient savoir si une présence glaciale dans leur cuisine était la cause de leur guigne.

Personne ne semblait jamais accepter le fait que des manifestations surnaturelles nous côtoient tout le temps et que les esprits ont leurs propres problèmes et difficultés, que cela ne les intéresse guère de contacter les vivants, de les aider ou de leur faire du mal. La plupart d'entre eux sont inoffensifs - inoffensifs et légèrement sonnés, comme de simples victimes d'un accident.

Mais Jennie ne dit pas ce qu'il pensait qu'elle allait dire.

- Ecoutez, monsieur Rook, je suis sortie de la maison et je suis certaine que quelqu'un venait de se frayer un chemin entre les buissons. Ensuite, alors que j'essayais de ramener Mike à la vie, j'ai vu des empreintes de pas humides sur les dalles près de la piscine.

Ce n'étaient pas les empreintes de pas d'un enfant - ce n'étaient pas celles de Mike ou de Tracey - et pourtant il n'y avait personne d'autre. Tracey m'a dit qu'elle n'avait rien vu, et le temps que la police arrive, toutes les empreintes avaient séché et disparu. Le lieutenant m'a fait comprendre que j'étais en état de choc.

D'accord, j'étais en état de choc. Bien s˚r que j'étais en état de choc. Mais je sais ce que j'ai vu.

- Alors... euh... que voulez-vous que je fasse ?

- Je veux que vous découvriez qui a assassiné

Mike, monsieur Rook. Je veux savoir qui l'a poussé sous l'eau, et pourquoi.

Elle pleurait à présent, et elle était tellement accablée de douleur et épuisée que sa voix avait pris une intonation gutturale, comme si elle s'apprêtait à chanter une aria dans un opéra tragique.

- Jennie... j'aimerais beaucoup être en mesure de vous aider. Mais il me semble que c'est l'affaire de la police.

- Je vous l'ai dit. La police ne me croit pas. Ils diront que c'était un accident, ou une inattention de ma part, ou je ne sais quoi encore !

Jim s'assit sur l'accoudoir du canapé. Au-delà de la fenêtre, le soleil baissait petit à petit au-dessus de Venice et le ciel prenait une couleur de gelée de groseilles.

- Jennie, je suis sur le point de partir et je fais mes bagages. On m'a offert un poste au ministère de l'Edu-cation à Washington.

- Vous partez ? Et la Spéciale II ?

- Ma foi, nous devons tous changer d'horizon un jour ou l'autre. Ce travail me donnera l'opportunité

d'aider des élèves en difficulté dans tout le pays, et pas simplement à Los Angeles.

- quand partez-vous ? Pensez-vous que nous pourrions nous rencontrer quelque part ?

Jim lança un regard à Tibbles Deux, mais elle se contenta de b‚iller et d'enfoncer ses griffes dans les coussins. Ou bien elle l'incitait à prendre une décision, ou bien elle essayait de lui dire qu'il perdait son temps.

TD n'était qu'une chatte, bien s˚r, mais il avait eu l'occasion de voir ce qu'elle était capable de faire. Elle avait un flair pour les cartes du tarot qui dépassait largement celui de n'importe lequel des soi-disant ´ médiums ª

qu'il ait jamais rencontrés.

La veille du jour o˘ on lui avait proposé son nouveau travail à Washington, elle avait sorti avec sa patte de son jeu de cartes de Grimaud le huit de carreau, signifiant

´ retard ª, puis l'as de carreau, lequel représentait úne femme mauvaise ª. Puis, d'une manière hau-taine, elle était repartie vers le canapé, s'était peloton-

née, et l'avait observé pour voir quelle serait sa réaction.

- Je fais mes bagages en ce moment même, dit Jim.

Je dois prendre l'avion mercredi matin.

- Monsieur Rook... excusez-moi, Jim... je sais que j'abuse de votre bonté. Mais je suis certaine que Mike ne s'est pas noyé accidentellement, et je n'ai pas d'autres moyens de le prouver.

Jim passa les doigts dans ses cheveux ébouriffés.

Dans le miroir de l'autre côté du séjour, un autre Jim Rook fit le même geste. Le Jim Rook dans le miroir pensait : Lorsque tu prends en main une élève, lorsque tu lui apprends à écrire et à parler, à se faire sa propre idée du monde qui l'entoure, à quel moment ta responsabilité s'arrête-t-elle ? Toute cette poésie que tu as fait découvrir à Jennie, toutes ces pièces de thé‚tre, toutes ces heures passées à se colleter avec Shakespeare, Emily Dickinson et Kenneth Patchen : ´ Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi toutes les fenêtres du paradis étaient brisées ? ª...

L'ennui, c'est qu'il connaissait la vérité, et la vérité

était que la responsabilité d'un enseignant ne s'arrête jamais, pas plus que celle des parents ou d'un prêtre.

- Entendu, dit-il. Vous connaissez le Café del Rey, sur Admiralty Way ? Je peux vous retrouver là-bas à...

disons huit heures ?

- Je suis désolée, lui dit Jennie, et il comprit qu'elle pleurait. Je suis tellement effrayée... j'ai tellement peur... et je ne connaissais personne d'autre à qui m'adresser.

Une fois qu'elle eut raccroché, Jim s'assit au bord du canapé, la tête penchée. Il s'était juré de ne plus jamais répondre à un appel au secours de la part d'une personne perturbée par des incidents surnaturels - ou apparemment surnaturels. Il avait failli mourir d'une pneumonie quand il avait neuf ans, le même ‚ge que Mike, et depuis lors il avait vu des visages, des gens et des choses auxquels il n'avait aucune envie de penser, plus jamais.

Des ombres, des fantômes. Des démons parcourant les rues, surgissant de placards en hurlant. Des morts, immobiles devant des supermarchés. Des visages tristes et hébétés, réfléchis dans les vitres de fenêtres, alors qu'il n'y avait personne.

Il ne supportait plus cette situation. Les gens ne semblaient pas comprendre qu'il trouvait son pouvoir psychique encore plus terrifiant qu'ils ne le pensaient. Il ne choisissait pas ce qu'il voyait. S'il rendait visite à un ami et qu'il était le seul à voir le grand-père décédé de cet ami assis dans un coin de la pièce, que pouvait-il faire ? qu'était-il censé dire ?

Tandis qu'il était assis, Tibbles Deux sauta du canapé

et trottina jusqu'à la table basse o˘ Jim avait entassé

tous ses jeux de cartes ésotériques. Elle se dressa sur ses pattes arrière et fit tomber le jeu de Grimaud par terre. Les cartes se déversèrent de leur étui et s'éparpillèrent sur le tapis.

- Merci, TD, dit Jim. C'est agréable de savoir qu'il y a encore plus désordonné que moi.

Il s'agenouilla pour ramasser les cartes mais, tandis qu'il les rassemblait, TD en prit une entre ses dents et fila dans la cuisine.

- Mais qu'est-ce que tu..., dit Jim, et il la suivit.

TD fit halte devant son bol d'eau. Avec beaucoup de précaution, elle fit tomber la carte de Grimaud dans l'eau, et regarda tandis que celle-ci coulait.

- Ah, bravo ! s'exclama Jim.

Il s'agenouilla, sortit la carte de l'eau, et l'agita.

C'était le neuf de trèfle, la carte de la mort, la carte du squelette aux orbites vides, drapé dans un linceul gris‚tre, une faux posée sur l'épaule et tenant un sablier dans la main.

- «a signifie quoi ? demanda Jim à TD en brandis-sant la carte qui dégoulinait d'eau. Tout à coup tu joues aux petits bateaux qui vont sur l'eau ?

TD le regarda fixement comme si elle ne parvenait pas à croire qu'il soit aussi stupide.

- Alors ? insista Jim.

Elle vint vers lui et fit tomber avec sa patte la carte qu'il tenait dans la main. Puis elle saisit la carte entre ses dents et la fit à nouveau tomber dans son bol d'eau.

- La mort dans l'eau, dit Jim. C'est ce que tu essaies de me faire comprendre, hein ? La mort par noyade. Et il s'agit de plusieurs morts.

Il repêcha la carte et la secoua.

- Bon, d'accord... J'irai voir Jennie pour essayer de découvrir ce qui s'est passé. Mais je ne peux rien faire de plus. Je prends l'avion pour Washington mercredi et, une fois parti, je serai parti définitivement. Et plus personne dans le monde entier ne saura que je suis capable de voir son neveu décédé récemment jouer au ballon sur sa pelouse.

Jennie paraissait plus frêle et bien plus p‚le que dans son souvenir - comme si la jeune fille bronzée, enjouée et provocante qui avait jadis été son élève en Spéciale II, était morte, et qu'il voyait son fantôme. Elle était attablée dans un coin du café, devant un verre d'eau minérale, et regardait fixement par la baie vitrée.

Ce fut seulement lorsque Jim s'arrêta à sa table qu'elle leva les yeux, le dévisagea, et lui adressa un imperceptible sourire.

- Comme on se retrouve ! Jennie Bauer.

- Jennie Oppenheimer à présent.

Jim s'assit et commanda une Coors.

- Ce qui est arrivé à votre fils... c'est affreux. J'ai des amis à San Fernando dont la fille s'est aussi noyée dans leur piscine. quelle tragédie !

- Vous voulez dire qu'on l'a noyée, comme Mikey ?

Jim s'appuya sur le dossier de sa chaise et la considéra, paupières mi-closes, comme il le faisait avec ses élèves lorsque ceux-ci passaient du coq à l'‚ne.

- Vous avez vu les buissons bouger, et vous avez vu des empreintes de pas humides près de la piscine ?

- Il y avait quelqu'un, monsieur Rook. quelqu'un ou quelque chose. J'ai senti sa présence. C'était très froid. C'était malveillant. Et je jure devant Dieu que je n'invente rien.

La Coors de Jim arriva, servie dans un grand verre ridiculement givré. Personnellement, il préférait boire à

même la cannette. Il prit une poignée de bretzels et les m‚chonna jusqu'à ce qu'ils soient réduits en bouillie, puis il les fit descendre avec une grande gorgée de bière glacée.

- Laissez-moi vous dire la chose suivante, Jennie.

Je sais par expérience que les esprits s'intéressent infiniment moins à notre monde, le monde matériel, que nous ne nous intéressons au leur. Ils mènent leur ´ vie ª, si je puis dire. Ils sont partis. Ils sont trop occupés à se soucier de détails insignifiants qui n'ont pas été

réglés de leur vivant. Du style : ´ Pourquoi n'ai-je pas dit à mon père que je l'aimais lorsque j'avais l'opportunité de le faire ? ª Ils ne sont pas une menace pour nous... pas très souvent, en tout cas. Et ils essaient rarement de nous faire du mal. La plupart du temps, ils en sont incapables. Ils n'ont pas la... comment dit-on ?...

la substance nécessaire.

- Pourtant quelqu'un a noyé Mike, j'en suis certaine !

Jim posa une main sur son bras.

- Je ne sais pas quoi dire. Vous avez vu les buissons bouger. Vous avez vu des empreintes de pas humides près de la piscine. Vous avez eu la sensation étrange que quelqu'un avait traversé votre jardin. Mais rien de tout cela ne constitue une preuve véritable, d'accord ?

Enfin... soyons sérieux.

Jennie le regarda fixement. Il se souvenait de ses yeux : ils étaient d'un bleu tellement extraordinaire, comme devaient l'être les fenêtres du paradis, avant qu'elles volent en éclats...

- Mon fils est mort noyé. Vous croyez que j'ai envie de plaisanter ?

- Je ne sais pas... vous me donnez mauvaise conscience. J'inculque toujours à mes élèves l'idée générale qu'il y a une explication mystique à tout ce qui se produit. Mais ce n'est peut-être pas le cas. Peut-être que la vie est la vie, tout simplement, et les accidents sont des accidents.

- Vous ne me croyez pas, hein ?

Jim haussa les épaules et détourna les yeux. Un peu plus loin, dans la salle bondée et brillamment éclairée, une jeune fille très jolie, aux cheveux blonds coupés court, rejeta la tête en arrière en éclatant de rire ; et il sentit brusquement son cúur se serrer en songeant à la vie qu'il n'avait jamais connue, accidents ou pas.

- Je ne sais pas quoi vous dire, Jennie. Lorsqu'ils nous font du mal, les esprits agissent presque toujours pour une raison bien précise - d'après ce que j'ai pu constater par moi-même, en tout cas. Habituellement, ils nous font du mal pour se venger. Je ne vois pas ce qu'un petit garçon de neuf ans aurait pu faire pour qu'un esprit désire le noyer.

- Alors c'est tout ? Point final ?

- Oui, je suis désolé. Ce que vous avez vu, ce que vous avez ressenti... peut-être était-ce un genre de manifestation surnaturelle. Mais rien ne prouve que cela ait eu quelque chose à voir avec la mort de Mikey.

Et réfléchissez un instant : s'il y avait eu vraiment un esprit là-bas, il aurait probablement essayé de sauver Mikey, et non de le noyer. Chaque enfant a un esprit qui veille sur lui... ce que certains aiment à appeler un ange gardien. Celui de Mikey était peut-être incapable de le sauver.

Des larmes coulaient sur les joues de Jennie.

- Est-ce qu'il y a un moyen d'avoir une certitude ?

- Euh... j'ai entendu dire que certains médiums sont à même de faire ce qu'ils appellent un ´ trace-esprit ª. Disons qu'ils détectent la piste d'un esprit.

Cela vous dirait de façon certaine s'il y avait vraiment un esprit là-bas, et cela vous indiquerait peut-être si l'esprit avait l'intention de faire du mal à Mikey. Mais à

part ça, je ne pense pas que les trace-esprits soient très précis.

- Vous pourriez le faire ? Je vous paierai pour ce travail.

- Faire un trace-esprit ? (Jim secoua la tête.) Cela dépasse largement mes compétences, je regrette. Je vois certaines choses, par hasard, et c'est tout. Il vous faut un vrai médium qualifié pour ce genre d'opération.- Vous en connaissez ?

- Autrefois, oui. Mais c'était il y a très longtemps, dans une autre galaxie, très lointaine.

Jennie se pencha vers Jim et prit ses mains.

- Monsieur Rook... Jim... je vous en prie, aidez-moi. Il faut que je sache comment Mike est mort.

- Ma foi, il y a un salon de la voyance à De Longpre Park demain. quelqu'un là-bas sera peut-être en mesure de vous aider.

- Vous pourriez venir avec moi ?

- Je ne sais pas, Jennie. Je ne suis pas s˚r du tout que ce soit la bonne façon de procéder.

Jim répugnait à côtoyer les médiums professionnels à plein temps. En leur présence, il avait l'impression d'être un charlatan... Bien que son don psychique soit probablement beaucoup plus puissant que le leur.

Indépendamment de ce fait, il avait l'intention d'emmener sa collègue Karen Goudemark sur la côte, le lendemain, pour un déjeuner de fruits de mer à la Cambuse du Capitaine Flynn, suivi d'une promenade romantique sur la plage. Il comptait essayer de la persuader de quitter son travail à West Grove et de venir avec lui à

Washington. Karen était la femme la plus délicieuse qu'il ait jamais connue. Douce, chaleureuse, féminine, drôle. Elle avait des pommettes à la Garbo, et des cheveux semblables à du miel. C'était sa dernière occasion de passer toute une journée avec elle.

- Je vous en prie, Jim. Je suis prête à tout essayer.

Jim prit sa serviette en papier et essuya les larmes sur le visage de Jennie.

- Entendu... à condition d'y aller de bonne heure.

Disons, dix heures ?

Jennie prit les mains de Jim et embrassa ses doigts.

- Vous ne pouvez pas savoir ce que cela représente pour moi. J'ai l'impression de devenir folle.

- Bien s˚r, fit Jim. Moi, j'ai cette impression tout le temps.

- Un salon de la voyance ? répéta Karen d'un air incrédule.

- Nous ne resterons pas très longtemps. Je dois juste trouver quelqu'un capable de faire ce truc spécial.

- Jim... tu sais que je n'ai pas de temps à perdre avec toutes ces sornettes pseudo-mystiques.

- Oui, je le sais parfaitement. Mais j'ai promis d'y aller. C'est Jennie Bauer. Elle était dans ma classe, il y a sept ans environ. Son fils s'est noyé.

Il lui raconta tout, les buissons qui avaient bougé, les empreintes de pas, et le sentiment de Jennie :

´ quelque chose de très froid est passé près de moi. ª

- quand cela est-il arrivé ?

- Il y a deux jours. La malheureuse, elle est toujours en état de choc.

- Il y a deux jours ? Et tu l'emmènes voir un médium ? Pour l'amour du ciel, Jim, elle a besoin d'un conseiller parfaitement qualifié !

- Mais elle est convaincue que ce qu'elle a vu était réel, et personne d'autre ne la croit. Pas même son mari.

- Et tu penses que quelqu'un dans un salon de la voyance peut l'aider ? Allons, Jim, tu sais très bien que tous ces trucs de séances de spiritisme sont une arnaque. Elle aura le cúur brisé encore plus qu'en ce moment. Et elle se retrouvera probablement fauchée, également.

Jim haussa les épaules.

- Je ne sais pas. Elle est tellement certaine qu'une présence malveillante est entrée dans son jardin. Ce qui me préoccupe, c'est que si je ne l'aide pas, elle cher-chera quelqu'un d'autre qui accepte de l'aider. Et dans ce cas... oui, je suis de ton avis, elle risquera fort de se faire arnaquer.

Karen secoua lentement la tête d'un côté puis de l'autre. Ses cheveux blonds virevoltèrent sur son front.

- Tu es vraiment impossible, tu le sais ? Tu sembles penser qu'il en va de ta responsabilité personnelle de guérir le monde entier de l'analphabétisme, de la dyslexie, de l'aliénation culturelle, du manque de considération pour Longfellow, de l'acné et d'une image de soi pitoyable - sans parler de toutes les manifestations surnaturelles, depuis les anges jusqu'aux zombis !

- Ce n'est pas vrai. Je n'ai jamais dit que je pouvais guérir quelqu'un de l'acné.

Continuer : partie 2 sur 3