Magie des eaux
Tengu
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
- Bon, d'accord, soupira Karen. Je t'accompagne-rai à ce salon de foldingues. Mais à une seule condition : que nous arrivions sur la côte à temps pour déjeuner à la Cambuse du Capitaine Flynn.
- Tope-là. Marché conclu. Sans problème. Et je t'aime pour cette raison.
Ils sortirent de la maison de Karen et Jim ouvrit la porte de son Eldorado décapotable havane en lui faisant toutes sortes de révérences.
- Tu ne le regretteras pas, lui dit-il. Certains de ces salons... ma foi, on trouve souvent des trucs sensationnels. Tricots, poteries. Boules de cristal...
- On se contente d'y aller, d'accord ? répliqua Karen.
Ce jour-là, Jennie semblait encore plus p‚le que la veille, d'autant plus qu'elle portait une robe en lin noire et un foulard en mousseline de soie noire noué autour de ses cheveux. Elle salua Karen d'un petit sourire distrait et prit place à l'arrière de la voiture. Elle demeura silencieuse tandis que Jim les emmenait à De Longpre Park.
- Vous avez eu des nouvelles du lieutenant Harris ?
lui demanda Jim pour détendre l'atmosphère.
- Non. Absolument rien. Il pense probablement que je suis hystérique.
- Vous n'êtes pas hystérique. Si vous avez vu quelque chose, vous avez vu quelque chose.
- Précisément ! Je n'ai absolument rien vu, et Tracey non plus. C'est pour cette raison que je veux que vous tentiez ce... comment appelez-vous cela ?... ce trace-esprit.
- Trace-esprit ? répéta Karen avec un haussement de sourcils sceptique.
Jim s'appuya sur le dossier de son siège tandis qu'ils tournaient au coin de Santa Monica Boulevard sur une suspension molle et fatiguée. Ils remontèrent Cherokee Avenue, passant sous les ombres scintillantes des yuccas.
- Tout à fait, déclara-t-il. C'est un truc que font les exorcistes professionnels. Je vais t'expliquer. Une manifestation surnaturelle laisse toujours une sorte de preuve de son passage. Une vibration dans l'air. Un fragment d'ectoplasme. Même une empreinte digitale, ou une empreinte de pas. Un médium vraiment doué est capable de détecter ces choses et de te dire si un esprit se trouvait vraiment là, et quel genre d'esprit c'était.
C'est la théorie, en tout cas. C'est une sorte de médecine légale dans le domaine surnaturel.
Karen inspira profondément, comme si elle s'apprêtait à dire quelque chose, puis elle changea d'avis. Jim lui fit un grand sourire. Il devina qu'elle ne se faisait probablement pas assez confiance pour sortir quelque chose de politiquement correct.
Ils trouvèrent un emplacement pour se garer dans la rue à deux p‚tés de maisons de De Longpre Park, entre un camping-car VW décoré de tournesols et une motocy-clette à trois roues avec des queues de ratons laveurs sus-pendues aux poignées du guidon. Le salon de la voyance fourmillait d'hommes barbus portant des bandanas, de femmes en cafetans et d'enfants aux visages peints de doigts et aux longs cheveux bouclés, ainsi que d'indivi-
dus à l'air sérieux affublés de lunettes, de costumes en toile chiffonnés et de sandales Birkenstock. L'odeur de marijuana et de cigarettes aromatiques flottait entre les tentes et les stands, et des ballons aux couleurs vives se balançaient doucement dans le ciel de la matinée.
- Mon Dieu ! s'exclama Karen. C'est l'été de l'amour qui recommence !
- Comment le sais-tu ? s'enquit Jim. Tu n'étais même pas née en 1967.
- Et toi, quel ‚ge avais-tu ? Deux ans ?
- J'étais un enfant précoce.
Ils se promenèrent entre les stands qui proposaient des guérisons par le cristal, l'interprétation des lignes de la main, des cours de Yi-king et des burgers-méditation végétaliens. Dans le coin opposé du parc, un groupe jouait le vieil air Andmoreagain de Love. Jim s'approcha d'une table o˘ une femme d'un certain ‚ge aux cheveux gris ébouriffés et aux énormes pendants d'oreilles vendait des ćolliers parapsychiques ª et des bracelets porte-bonheur.
- Je cherche un médium.
Elle tira une grande bouffée d'une cigarette d'une grosseur suspecte.
- Vous êtes venu au bon endroit, mon garçon. «a grouille de médiums ici. Vous en trouverez en pagaille.
- Je cherche un médium d'un genre spécial. Un médium capable d'effectuer un trace-esprit.
- Un trace-esprit ? Je sais foutrement pas ce que c'est, et ce serait pareil si ça me mordait le cul ! Mais essayez donc ces tentes là-bas. Avant de partir, vous voulez un collier ? Dix dollars, c'est donné. Vous le mettez le soir avant de vous coucher, et vous rêverez du jour o˘ vous mourrez. Garanti.
- Garanti ? Alors, si je ne meurs pas, je peux le rapporter et me faire rembourser ?
- Exact. Mais je vais vous dire une chose, mon garçon. Personne n'est encore jamais revenu se faire rembourser.
- D'accord, j'en prends un. Et toi, Karen ?
- Je n'en ai pas besoin, Jim. Je sais quand je vais mourir : dans une vingtaine de minutes, si je ne déjeune pas d'ici là.
Jim tendit un billet de dix dollars et la femme aux cheveux gris lui donna un collier fait de pièces de monnaie, de perles d'eau douce et de perles de couleur.
Alors qu'il le prenait, il s'aperçut qu'une jeune femme portant une robe noire très décolletée l'observait depuis une autre rangée de stands. Elle avait d'épais cheveux noirs, soyeux et aussi luisants qu'une aile de corbeau, et son visage était étonnamment blanc. Elle le regarda fixement durant un long moment, puis se détourna et se perdit dans la foule.
Ils avancèrent tous les trois le long des rangées de tentes, se frayant un chemin parmi des jongleurs, des mimes et des avaleurs de feu. Ils arrivèrent finalement devant une petite tente portant un écriteau qui indiquait JULIE HOROWITZ, C…L»BRE M…DIUM, PARLE ¿ vos CHERS DISPARUS.
- J'en ai pour une minute, dit Jim.
Et il se baissa pour se glisser sous le rabat de la tente.
¿ l'intérieur, dans une pénombre couleur mandarine, une jeune femme aux lunettes enveloppantes était assise à une petite table de jeu, des cartes du tarot étalées devant elle. Elle ressemblait plus à une secrétaire de série télévisée des années soixante qu'à un Ćélèbre médium capable de parler à vos chers disparus ª.
- Bonjour, dit Jim. Est-ce que vous pourriez m'aider à dépister un esprit ?
- Bien s˚r. Je peux trouver n'importe qui, du moment qu'il a quitté ce monde. De qui s'agit-il ?
quelqu'un qui était très proche de vous ?
- En fait, je ne connaissais pas du tout cette personne.
- Mais vous avez un nom ? Il me faut un nom pour l'invoquer.
- Hon-hon... Je sais seulement que quelque chose a traversé le jardin d'une jeune femme voilà deux jours, et que ce quelque chose a peut-être noyé son fils.
- Je ne vois pas comment je peux vous aider, désolée.
- J'ai besoin que vous veniez chez cette jeune femme et que vous me disiez si c'était vraiment un esprit, et si c'était bien un esprit, que vous me disiez exactement de quelle sorte d'esprit il s'agissait.
Julie Horowitz ôta ses lunettes et considéra gravement Jim de ses yeux globuleux, le regard trouble.
- Vous voulez parler d'une opération que l'on appelle ´ trace-esprit ª. J'ai bien peur que cela ne dépasse mes compétences. Je trouve des esprits en unissant l'affliction des vivants et le regret amer de ceux qui sont morts récemment. Je ne m'occupe pas de ce genre de manifestations au hasard. Particulièrement de manifestations qui pourraient être irritées qu'on les impor-tune.
- Vous connaissez quelqu'un qui effectue cette opération ?
- Désolée... je ne pense pas que vous trouverez ici quelqu'un qui soit en mesure de vous aider. Nous ne sommes pas des chasseurs de fantômes, nous ressem-
blons plutôt à un groupe de rencontre entre les vivants et ceux qui sont partis.
- Je vois. Bon, merci de m'avoir consacré un peu de votre temps, en tout cas.
- ¿ votre service. Mais si vous parvenez à trouver quelqu'un qui accepte de faire un trace-esprit pour vous... soyez extrêmement prudent. J'ai entendu parler d'un médium à Bel Ak qui avait essayé de suivre la piste d'un esprit dans la demeure d'un producteur de cinéma, et depuis lors elle a été incapable de s'arrêter de hurler. Littéralement.
- Formidable ! Merci du conseil.
Jim sortit de la tente et retrouva la lumière du soleil.
- «a n'a rien donné, dit-il. Ces gens peuvent vous permettre de parler à votre défunte tante Rhoda, mais c'est à peu près tout.
- Nous pourrions peut-être aller déjeuner maintenant ? fit Karen.
- Bien s˚r, répondit Jim. Jennie... vous voulez que je vous reconduise chez vous ? Je ferai une nouvelle tentative demain. Je connais une ou deux personnes qui pourront peut-être m'aider.
- Entendu, dit Jennie.
Elle cacha sa déception derrière ses grosses lunettes de soleil, mais Jim la perçut dans sa voix. Il prit Jennie par le bras et ils se dirigèrent vers l'entrée du parc.
Ils passaient devant un stand o˘ étaient accrochés des dizaines de miroirs différents lorsque Jim vit la jeune femme au visage très blanc et à la robe noire, qui se réfléchissait dans la plupart d'entre eux. Elle le regardait depuis des miroirs aux cadres dorés, des miroirs ornés de coquillages, des glaces à main avec des fées en laiton en guise de poignées, des miroirs déformants et des miroirs au verre étrangement teinté. ¿ son côté se tenait un mime portant un costume de Pierrot bouffant.
Son visage était aussi blanc que celui de la jeune femme, et il avait une balafre peinte en noir à la place de la bouche.
Jim se retourna. Karen et Jennie ne s'aperçurent pas qu'il s'était arrêté et elles s'éloignèrent vers l'entrée. La jeune femme demeura immobile et elle continua de le regarder fixement, un imperceptible sourire. Ses lèvres étaient aussi blanches que le reste de son visage. Elle avait un front large et des yeux écartés qui étaient aussi gris que le ciel en hiver. Sa robe, en soie noire et lui-sante, était composée d'un corsage très ajusté et d'une jupe ample, semblable à un costume médiéval. Elle avait une poitrine opulente, et une grosse croix en argent était nichée au creux de ses seins.
Jim se dirigea vers la jeune femme. Le mime se rapprocha d'elle, comme pour la protéger.
- Excusez-moi, lui dit-il. Mais est-ce que nous nous connaissons ?
- Non, sourit-elle. Mais je sais ce que vous voulez.
- Oh, vraiment ? Est-ce pour cette raison que vous m'avez suivi ?
- Je ne vous suivais pas. J'attendais que vous me trouviez.
- Okay, d'accord. Apparemment, je vous ai trouvée. Je m'appelle Jim Rook.
Elle lui serra la main. Sa main aux doigts fuselés était très douce et étonnamment froide.
- Susan Silverstone, annonça-t-elle. Et voici mon ami Medlar Tree *1.
Jim esquissa un salut militaire.
- Ravi de vous connaître, monsieur Tree.
- Medlar Tree est son nom complet, déclara Susan Silverstone. Le néflier est le moins connu de tous les arbres magiques. On mange son fruit seulement lorsqu'il semble pourri, mais c'est un charme très puissant 1. Medlar Tree : néflier. (N.d.T.)
contre les démons et toutes sortes d'intentions malveillantes.
- Je vois, dit Jim.
Il se tourna vers Medlar Tree et dit :
- Excusez-moi.
Le mime lui fit une grande révérence. Jim avait toujours détesté les mimes. Enseignant le langage, il esti-mait que leur refus délibéré de parler était la pire des arrogances sociales.
- Alors, qu'est-ce que je cherche, à votre avis ?
demanda-t-il à Susan Silverstone.
- La même chose que la majorité des gens, le réconfort. Mais vous voulez un réconfort d'un genre très spécial, non ? Vous voulez savoir si quelque chose de malfaisant est venu dans ce monde.
- Comment le savez-vous ?
Elle appuya le bout de ses doigts sur ses tempes et lui adressa le regard le plus étrange qu'une femme lui ait jamais adressé de toute sa vie. Aussi surprenant que d'incliner la tête en arrière, lever les yeux vers le ciel la nuit, et s'apercevoir soudain que toutes les étoiles ont disparu.
- Je le sais parce que je suis médium, et vous êtes à
la recherche d'un médium, exact ? Je le sais parce que je peux percevoir votre angoisse à quinze mètres de distance. Je le sais parce que la femme qui vous accompagne vient de perdre un être cher et veut connaître les circonstances exactes de sa mort.
Jim ôta ses lunettes de soleil.
- Essayez-vous de monter une arnaque ?
- Bien s˚r que non, répondit Susan Silverstone.
Vous pouvez interroger n'importe qui ici. Je suis connue pour mon interprétation de l'aura des gens.
Derrière elle, Medlar Tree abaissa les coins de sa bouche comme un masque de thé‚tre, et secoua la tête d'un côté et de l'autre d'un air désapprobateur.
- …tant donné que j'ai fait le tour des stands et posé
des questions aux gens, dit Jim, ce n'est pas très difficile de comprendre que je cherche quelque chose, d'autant plus que je ne suis pas tout à fait habillé comme Jimi Hendrix. Et ce n'est pas très difficile de deviner que cette jeune femme vient de perdre un être cher. qui d'autre se promène ici entièrement vêtu de noir par une journée aussi chaude que celle-là ? Vous mise à part...
- Alors laissez-moi vous impressionner un peu plus. Votre angoisse a un rapport avec l'eau, exact ?
Jim ne répondit pas, mais Medlar Tree commença à
exécuter une brasse entre ciel et terre, et à gonfler ses joues comme s'il nageait. Cela faisait très longtemps que Jim n'avait pas éprouvé une telle envie de donner un coup de poing sur le nez de quelqu'un.
- Plus précisément, votre angoisse a un rapport avec quelqu'un qui se noie.
Karen et Jennie s'étaient aperçues que Jim ne marchait plus derrière elles, et Jennie revint sur ses pas.
- Jim ? dit-elle en regardant Susan Silverstone d'un air inquiet. Est-ce que tout va bien ?
- Cette jeune femme semble savoir pour quelle raison nous sommes ici, répondit Jim.
- Est-ce qu'elle peut effectuer un trace-esprit ?
- Bien s˚r, déclara Susan Silverstone. C'est l'une de mes spécialités.
- Combien prenez-vous ?
- Vous venez de perdre votre enfant. Vous ne pensez tout de même pas que je vais vous demander de l'argent !
- Comment le savez-vous ? s'exclama Jennie. Vous le lui avez dit, Jim ?
Susan Silverstone posa une main sur la manche de Jennie. Elle avait des bagues en argent à chaque doigt y compris au pouce. ¿ côté d'elle, Medlar Tree se frottait les yeux comme s'il sanglotait. Jim lui décocha son célèbre regard ´ rayon de la mort ª, mais Medlar Tree se contenta de faire la moue et d'agiter les bras.
- Je n'avais pas besoin qu'on me le dise, répondit Susan Silverstone d'une voix douce. Les mères qui ont perdu leur enfant ont une expression très particulière...
le regard le plus triste que l'on puisse imaginer.
- Alors vous allez m'aider ? Je suis s˚re que quelqu'un était là lorsque Mike s'est noyé.
- Entendu, je viendrai chez vous, la rassura Susan Silverstone. S'il y avait vraiment quelque chose, je le saurai, vous pouvez me croire.
Karen les rejoignit. Elle fit une grimace à l'adresse de Jim et tapota sa montre.
- Partons, Jim. Si nous voulons arriver sur la côte avant midi...
- Si j'effectue un trace-esprit, ce doit être maintenant, déclara Susan Silverstone. Je vais à Bakersfield cet après-midi, pour donner une consultation à un verger.
- Vous donnez une consultation à un verger ?
demanda Karen.
- Bien s˚r. Les arbres peuvent être stressés, vous savez, exactement comme les gens. Parfois des dizaines d'arbres peuvent être gravement traumatisés. Vous le percevez dès que vous avancez dans le verger. C'est une sensation très désagréable, comme si un orage couvait.
Cela perturbe les ouvriers agricoles et cela peut avoir un effet tout à fait dévastateur sur la production de fruits.
- Alors là, c'est le bouquet ! s'exclama Karen. Mon déjeuner est annulé parce qu'une orangeraie fait une dépression.
- Je suis vraiment désolé, Karen, lui dit Jim. Et si nous dînions, à la place ? Je peux réserver une table au Palm.
- Eh bien, moi aussi, je suis désolée, Jim. D'autant plus que c'est la dernière journée que nous pouvions passer ensemble.
- Vous voulez bien attendre une minute ? demanda Jim à Jennie et à Susan Silverstone.
Il prit Karen à part, près d'un stand proposant des aliments diététiques.
- …coute, dit-il, je ne peux pas me défiler. Jennie m'a demandé de l'aider et c'est la seule façon de le faire que je connaisse pour le moment.
- C'est une excuse plutôt minable pour passer le reste de la journée avec un soi-disant médium aux gros seins et au décolleté avantageux !
- qu'est-ce que tu racontes ? Je n'avais même pas remarqué sa robe.
- Alors tu es aveugle, en plus d'être inconstant ?
- Bon, d'accord, j'avais remarqué sa robe mais je me fiche complètement de sa robe. Je ne regarde que toi. J'avais l'intention d'attendre le déjeuner pour te le demander, mais je voulais t'emmener sur la côte aujourd'hui pour savoir si tu serais d'accord pour venir à Washington avec moi.
- quand ?
- Mercredi, lorsque je partirai. Ou bien tu pourrais me rejoindre là-bas dans une semaine ou deux, le temps de faire tes valises.
- Tu veux dire que tu veux que je vienne à
Washington pour toujours ? Pour vivre avec toi ?
- C'est une perspective aussi affreuse que ça ?
- Des noix ? demanda la femme du stand des aliments diététiques. Des fèves ?
Karen posa une main sur l'épaule de Jim.
- Jim... j'ai beaucoup d'affection pour toi. Je t'aime presque. Mais tu nous vois vivre ensemble ? Je suis une fanatique de l'ordre. Mes pulls sont rangés par couleur. Mes chaussures sont munies d'embauchoirs.
Traite-moi de maniaque si ça te chante. Mais toi... ma foi, tout ce que je peux dire, c'est que ta penderie est un véritable capharnaum, et je suis polie, et que le tiroir de tes chaussettes ressemble à la fosse aux serpents dans Indiana Jones. Et ta salle de bains, Seigneur ! qui d'autre à ta connaissance range la moitié d'un vélo et un jeu de clubs de golf dans sa salle de bains ?
Indépendamment de cela, nous sommes terriblement différents mentalement. Je crois aux faits, aux chiffres et aux preuves empiriques, mais toi, tu crois à quoi ?
Aux esprits, aux démons et à des choses étranges que tu es le seul à voir. J'aime Mozart, tu aimes Hootie and thé
Blowfish. J'aime faire des exercices d'aérobic, tu aimes te vautrer sur ton canapé. J'aime le riz complet, tu aimes les cheeseburgers. Jim... tu me fais souvent rire aux larmes. Parfois, tu m'inspires même. Mais si on essayait de vivre ensemble, on finirait par s'entretuer, crois-moi.
Jim la regarda un long moment en fronçant les sourcils, continuant de tenir ses mains dans les siennes.
Finalement, il demanda :
- Alors c'est non ?
Lorsqu'ils arrivèrent chez Jennie à bord de l'Eldorado délabrée de Jim, la chaleur de la mi-journée avait donné au ciel une couleur étrange, jaune soufre, comme si la fin du monde allait se produire dans quel-
ques heures. Dans le jardin, il n'y avait pas de vent du tout, pas le moindre souffle. Des ondes de chaleur s'élevaient des dalles et la surface de l'eau était tellement plane et transparente que la piscine semblait vide.
- Votre mari n'est pas là ? demanda Susan Silverstone.
Elle fit le tour de la piscine en jetant des regards à
gauche et à droite. Elle portait de petites lunettes de soleil à monture dorée et aux verres teintés de rouge.
Medlar Tree s'installa dans l'une des chaises longues et entreprit de faire rouler une balle de ping-pong entre ses doigts.
- Doug passe quelques jours chez son frère à San Luis Capistrano, répondit Jennie.
- Il n'est pas resté auprès de vous pour vous réconforter ?
- Il ne croit pas que j'aie perçu quoi que ce soit. Il pense que j'ai tout inventé, parce que Mike s'est noyé
par ma faute. Il avait toujours voulu avoir un fils.
- Un macho typique, hein ?
- Je ne peux pas le bl‚mer. Il est complètement anéanti.
- Et vous ne l'êtes pas, je suppose ?
Susan Silverstone fit plusieurs fois le tour de la piscine, ses mains levées devant elle comme si elle priait.
Au bout du dixième ou onzième tour, elle s'arrêta près des lauriers-roses de l'autre côté de la piscine, à l'écart de la maison. Elle fronça les sourcils, puis elle déclara :
- Il y avait quelque chose ici. C'est sorti du patio en passant au milieu de ces buissons.
- C'est exact, dit Jennie en retenant son haleine.
J'ai vu les buissons bouger exactement à l'endroit o˘
vous vous trouvez, et les empreintes de pas étaient...
Susan Silverstone leva une main.
- Ne me dites pas o˘ étaient les empreintes de pas.
Ne me dites absolument rien. Le trace-esprit doit être pur, sans la moindre idée préconçue.
Elle revint vers la piscine et prit un coussin sur l'une des chaises longues. Elle le posa sur les dalles du patio, s'agenouilla dessus, et disposa sa robe autour d'elle, semblable à un volubilis noir.
Elle tira d'un sac en tricot noir un gros bloc de cristal en forme de losange, et quelque chose qui ressemblait à
un cendrier d'un blanc luisant. Elle plaça le cendrier sur le sol devant elle, puis elle fit tenir en équilibre le cristal au milieu du cendrier, sur l'une de ses pointes. Jim la regarda et s'exclama :
- Comment fait-elle ça ?
Medlar Tree répondit en faisant tenir en équilibre la balle de ping-pong sur le bout de son nez, et en roulant des yeux. Immédiatement, Jim s'empara de la balle et l'écrasa dans son poing.
- Vous ne comprenez donc pas que quelqu'un est mort ici, espèce de crétin ?
Susan Silverstone lui lança un bref regard, et il fut certain d'entrevoir un léger sourire. Puis elle dit :
- Ce qui a marché ici, quoi que ce soit, a défléchi la lumière et l'air, et a perturbé l'aura qui entoure toujours une maison. On peut détecter cette perturbation plusieurs semaines après son passage, surtout s'il y a eu une détresse émotionnelle, et si un événement tragique s'est produit. Le cristal va nous montrer ce que c'était et ce que cela a fait.
Jim prit la main de Jennie et la serra.
- J'ignore ce que nous allons voir, lui dit-il. Mais essayez de garder votre sang-froid, d'accord ? Certaines de ces manifestations peuvent être tout à fait terrifiantes.
- Je veux juste savoir ce qui est arrivé à Mike, répondit Jennie.
Medlar Tree boudait. Assis dans sa chaise longue, les bras croisés, il plissait les lèvres en une imitation très réussie du derrière d'un cheval. Susan saisit la partie supérieure du cristal et le fit pivoter d'un mouvement brusque du poignet. Le cristal tourna tel un gyroscope scintillant, toujours en équilibre sur l'une de ses pointes. Tandis qu'il tournoyait, il accrocha la lumière du soleil et remplit le patio de losanges virevoltants de lumière jaune, orange, verte et bleue.
Susan Silverstone se redressa sur les genoux, le dos bien droit, et écarta les bras. Les losanges de lumière dansaient sur son visage et donnaient l'impression qu'elle jouait dans un film muet aux images tremblotantes.
- Je reconstitue le spectre lumineux qui a été brisé
par l'esprit qui est passé ici, dit-elle, bien que cela ressemble plus à une incantation qu'à une explication. Je recherche le sillage de sa conscience, qu'il a laissé derrière lui tandis qu'il traversait l'aura de votre maison et de votre foyer. Je recherche ses sentiments, ses émotions. J'essaie de respirer son souffle.
Au lieu de diminuer de vitesse, le cristal semblait tournoyer de plus en plus vite. Bientôt le patio fut envahi par un blizzard de lumière. Jim avait le sentiment très étrange qu'ils n'étaient plus tout à fait ici... et plus tout à fait maintenant... comme s'ils étaient en retard d'une fraction de seconde sur le temps et se trouvaient à des kilomètres de distance. Jennie serra la main de Jim plus fort et chuchota :
- C'est très curieux... on dirait que nous ne sommes pas vraiment ici. Cela ressemble à la semaine dernière, avant que ces faits se soient produits. J'ignore pourquoi, mais j'ai l'impression que Mikey est toujours en vie.
- Je crois que vous avez mis le doigt dessus, répondit Jim. C'est votre patio tel qu'il était jeudi dernier. Ce que nous regardons... c'est une sorte de film vivant de ce qui s'est passé ici.
Susan Silverstone rejeta la tête en arrière. La lumière émanant du cristal devenait de plus en plus vive.
Bientôt elle fut éblouissante. ¿ ce moment, Jim aperçut les silhouettes vagues et tremblotantes de deux jeunes enfants. L'un dansait ou gambadait sur le côté opposé
de la piscine, tandis que l'autre barbotait dans l'eau.
Les formes étaient peu distinctes. Parfois, il était impossible de savoir si c'étaient vraiment des enfants, ou bien s'il s'agissait simplement de fragments de lumière étincelante. Mais la surface de la piscine était parcourue de remous, comme si un enfant jouait dans l'eau.
- qu'y a-t-il ? s'exclama Jennie en s'agrippant au bras de Jim. qu'y a-t-il ? que se passe-t-il ? que voyez-vous ?
- Jennie... je pense que je vois Mikey.
- O˘ ? O˘ est-il ? Pour quelle raison ne puis-je pas le voir ?
- Il est ici, Jennie. Il barbote dans la piscine, exactement comme il le faisait le jour o˘ il s'est noyé. Susan essaie de recréer ce qui s'est passé... exactement comme la rediffusion de la séquence d'un film.
- Oh, mon Dieu, montrez-moi o˘ il est. Je vous en prie, Jim ! Je peux peut-être le toucher, même si je ne peux pas le voir !- Non, Jennie... il vaut mieux que vous restiez ici.
Ce n'est pas encore terminé.
- Mais c'est mon enfant, Jim, et je l'ai perdu ! Si je pouvais le tenir dans mes bras, juste une dernière fois !
- Attendons, lui recommanda Jim.
Il entendait très faiblement des voix d'enfants, comme s'ils appelaient depuis le bout d'un très long tunnel. Des voix déformées qui résonnaient, à tel point qu'il était impossible de dire s'ils riaient ou criaient.
- Je l'entends, dit-il à Jennie. Je ne comprends pas ce qu'il dit, mais je l'entends.
- Oh, Mike ! sanglota Jennie.
Elle voulut dégager sa main, mais Jim ne la l‚cha pas. Une forte tension se formait dans l'air, comme l'électricité statique oppressante qui s'amoncelle avant un orage ou un séisme. La lumière émanant du cristal devint brusquement encore plus brillante, et elle étincela avec la même intensité qu'un chalumeau oxyacéty-lénique.
Le patio devint tellement brillant que Jim fut obligé
de se protéger les yeux de la main, et c'était à peine s'il pouvait voir d'un côté à l'autre de la piscine.
Brusquement, un personnage escalada la palissade sur le côté droit du jardin. En fait, il donna l'impression de s'écouler par-dessus la palissade plutôt que de l'es-calader, parce qu'il était liquide et presque transparent.
Jim ne distinguait même pas si c'était un homme ou une femme.
Susan Silverstone tourna la tête vers Jim et dit vivement :
- Il est ici... l'esprit s'approche de nous ! Je le sens !- Vous le sentez ? fit Jim. Moi, je le vois !
- Hein ? (Elle jeta un regard à la ronde, et les clo-chettes fixées sur son foulard tintèrent.) Vous le voyez ?
O˘?
Jim montra de la tête le personnage tandis que celui-ci traversait le patio. Il ne voulait pas que l'esprit com-prenne qu'il signalait sa présence. Certains esprits prenaient peur ou se mettaient en colère s'ils réalisaient qu'on pouvait les voir... et Jim ne savait toujours pas ce qu'était ce personnage ni ce qu'il était capable de faire.
Le personnage traversa le patio très rapidement, comme s'il était nu-pieds. Par instants, la lumière blanche et brillante du cristal accrochait son visage ou ses épaules, se fragmentait, et Jim entrevoyait un détail irisé de son apparence.
Jennie s'agrippait à lui si violemment que ses ongles s'enfonçaient dans la paume de sa main.
- O˘ est-il ? chuchota-t-elle. qu'est-ce qu'il fait maintenant ?
- Je crois que c'est une femme, lui dit Jim. Une femme ou une adolescente. Je ne la vois pas très distinctement. On dirait qu'elle est faite d'eau.
L'apparition se dirigea vers le côté de la piscine o˘
l'image de Mikey continuait de barboter dans l'eau.
Elle hésita durant une fraction de seconde, puis elle plongea dans la piscine en un mouvement aussi fluide que si on l'avait versée d'une cruche.
- Vous n'allez pas la laisser faire du mal à Mike, hein ? supplia Jennie. Je vous en prie, Jim, empêchez-la de faire du mal à Mike !
- Je suis désolé, Jennie, mais si c'est son intention, je ne peux absolument pas l'en empêcher. Ce que je vois ici aujourd'hui... cela s'est déjà produit. Ce n'est qu'une image, rien de plus.
- Je ne vois pas Mike ! Pourquoi ? Je suis sa mère, bon sang ! Je ne vois pas Mike ! Pour quelle raison ?
Mais Jim ne répondit pas. La surface de la piscine était agitée par un violent mouvement circulaire, à
l'endroit o˘ l'image de Mike barbotait dans l'eau, comme si un énorme requin décrivait des cercles autour de lui. Susan Silverstone se remit debout et s'approcha du bord de la piscine, les mains levées en un geste d'horreur éperdue. Même Medlar Tree se leva. Il saisit ses oreilles, l'air angoissé, et secoua la tête d'un côté et de l'autre.
La sensation de terreur était accablante. Il était évident que même Jennie la percevait : ses yeux s'agrandirent et elle plaqua sa main sur sa bouche. La piscine était parcourue de vagues et de violents remous, et Jim entendit la voix d'une petite fille crier : ´ Mike ! Mike !
Maman, viens vite ! ª
- que se passe-t-il ? dit Jennie. Dites-moi ce qui se passe !
Jim ne savait pas quoi répondre. Il savait seulement qu'il devait tenir la main de Jennie de toutes ses forces et ne pas la l‚cher.
- Est-ce que vous le voyez maintenant ? demanda Susan. Jim... est-ce que vous le voyez maintenant ?
Dans la piscine, l'eau bouillonnait et écumait. Juste au centre de ce tourbillon, Jim apercevait la forme scintillante du jeune Mike qui se débattait et hurlait. Deux bras surgirent de l'eau... deux bras faits d'eau. Ils saisirent Mike en une étreinte vigoureuse, presque amoureuse, et l'entraînèrent sous l'eau.
La surface de la piscine fut parcourue de petites vagues, clapota, puis redevint calme peu à peu. Susan se pencha et ôta ses petites lunettes de soleil.
- J'ai vu quelque chose, dit-elle. Je suis prête à jurer que j'ai vu des bras.
- Moi aussi, dit Jennie, et elle tremblait comme un daim effrayé. Pendant une seconde, j'ai vu... deux bras.
Mais Jim ne l'écoutait pas. Son attention était fixée sur le côté opposé de la piscine, sur le grand bain. Une forme liquide montait à l'échelle, se désagrégeait petit à
petit comme elle sortait de l'eau. Elle tourna la tête et regarda dans sa direction. Durant une fraction de seconde, il lui sembla reconnaître son visage. Le visage d'une jeune fille, très beau mais hagard. Et il sut qu'elle l'avait vu, et avait compris qu'il pouvait la voir.
Puis son visage tomba goutte à goutte, ses bras et ses épaules firent de même, et se dispersèrent légèrement sur la surface de la piscine, parce que la jeune fille était faite uniquement d'eau, comme la piscine. Des empreintes de pas humides traversèrent les dalles sur le côté de la piscine, les buissons frissonnèrent... et elle disparut.
- Vous l'avez vu, Jim ? demanda Jennie. Vous l'avez vraiment vu ?
Jim hocha la tête.
- Je n'ai pas la moindre idée de ce que c'était. Une jeune fille. Je voyais à travers elle. On aurait dit qu'elle était faite d'eau.
Susan les rejoignit. Son expression était grave.
- Il a utilisé l'eau pour revêtir une forme matérielle. pour lui donner la force nécessaire pour entraîner votre fils sous l'eau. J'ai entendu parler d'esprits qui utilisaient toutes sortes de choses afin d'avoir une prise sur le monde réel. De la poussière, de la boue, des cheveux, même des ordures. Voilà six ans, on a découvert un vieillard étranglé dans sa cave, à Encino. La porte était verrouillée de l'intérieur et il n'y avait pas d'autre moyen d'y accéder. Cependant, dans un coin de la cave, il y avait un monceau de vieux sacs de toile, des journaux, une corde et d'autres détritus.
´ La police a fait appel à David Duquesne. C'est un expert pour tout ce qui concerne les légendes urbaines.
Il a déclaré que les sacs de toile et les journaux avaient revêtu un genre de forme matérielle. On ne connaissait aucun ennemi vivant au vieillard... mais selon la théorie de David, il avait eu un ennemi qui était mort. Un esprit qui voulait se venger.
- qu'en pensez-vous, Jim ? demanda Jennie. Vous l'avez vu, après tout.
- Je ne sais pas quoi penser. Je n'avais encore jamais vu quelque chose de ce genre, et j'ai vu des trucs plutôt étranges, croyez-moi!
- Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi cet esprit voulait faire du mal à Mike.
- Ma foi, je pense que nous devons effectuer des recherches plus approfondies, répondit Jim. Vous voulez bien me dire o˘ Mike allait à l'école ? Il n'avait pas de problèmes avec ses camarades de classe, n'est-ce pas ?
- Pourquoi me posez-vous cette question ? Il était remuant, bien s˚r. Enfin, il était plus que remuant.
Parfois, il pouvait être infernal. Mais je ne pense pas qu'il avait des problèmes avec ses amis à l'école. Ni avec ses autres amis, à vrai dire.
- Je voulais juste savoir s'il ne brutalisait pas quelqu'un à l'école, c'est tout. Un proche parent décédé
aurait pu décider de lui donner une leçon.
- Cela me paraît plutôt tiré par les cheveux, déclara Susan.
Derrière elle, Medlar Tree fit pivoter son index sur le sommet de sa tête comme pour suggérer que Jim était parfaitement stupide.
- Possible, mais être entraîné sous l'eau par une jeune fille faite uniquement d'eau... ou être étranglé
par ses propres détritus... vous ne trouvez pas que c'est tiré par les cheveux ?
Jim raccompagna Susan à sa maison sur Franklin Avenue. Medlar Tree, assis à l'arrière, faisait des grimaces et de grands gestes aux passagers d'autres voitures chaque fois qu'ils s'arrêtaient à un feu rouge.
- Je me demande comment vous pouvez supporter ce type, dit Jim. Ce doit être comme de vivre avec Marcel Marceau.
- Medlar Tree n'est pas ce qu'il semble être, répondit Susan. Il m'a sauvé la vie autrefois, et cela lui a co˚té un prix plus élevé que ce que la plupart des gens seraient prêts à payer pour n'importe quoi.
- Excusez-moi. Mais il n'en demeure pas moins que c'est un casse-bonbons de première !
Ils arrivèrent dans Franklin Avenue et Jim se gara près du trottoir.
- Je ne sais vraiment pas quoi faire maintenant, dit-il. Je peux difficilement aller trouver les flics et leur dire que le jeune Mike a été noyé par un esprit-eau. Ils pensent déjà que je suis complètement barjo !
- Cela ne changerait pas grand-chose, non ? répondit Susan. Le coroner va conclure que c'était un accident, mais au moins Jennie sait ce qui s'est passé, et que Mike n'est pas mort par sa faute.
- L'ennui, c'est que son mari ne la croira pas.
- Jim... lorsque vous êtes médium, tout ce que vous faites, c'est dire aux gens ce que vous percevez.
Vous ne pouvez pas en plus changer leur vie à leur place. Vous voyez des choses, vous les percevez également, et c'est un don étrange et merveilleux. Mais cela ne signifie pas que vous devez être un détective, un conseiller conjugal, un psychiatre et un enseignant, tous ces rôles en un seul homme !
- Vous commencez à parler comme Karen.
- Ma foi, si c'est ce qu'elle vous a dit, cela ne me surprend pas.
- Entendu... je suppose que je dois me contenter de ce que nous avons réussi à faire aujourd'hui.
- Entrez donc prendre un verre, proposa Susan. Je vous montrerai ma collection d'araignées.
Susan habitait au dernier étage d'une maison étroite de style hispanique, à l'ombre de grands arbres. Il y avait un petit jardin humide à l'arrière, entouré d'un mur moussu et comportant des statues d'athlètes grecs nus et un petit bassin d'ornement. L'appartement de Susan dis-posait de deux chambres à coucher, était décoré d'un magnifique papier art déco, et orné de rideaux de velours marron foncé. Tous les meubles étaient anciens et bizarres, notamment un énorme fauteuil avec des accoudoirs garnis de deux visages grotesques aux yeux globuleux et aux langues pendantes. Une odeur d'en-cens moisi flottait partout.
- C'est en grande partie pour créer une ambiance, déclara Susan, ôtant ses sandales argentés et prenant place sur un sofa orné de dorures. Personnellement, je préfère le look minimaliste. Des murs crème, pas de chaises, et des futons dans la chambre à coucher. Mais lorsque des gens viennent consulter un médium... ma foi, ils s'attendent à du gothique.
Medlar Tree alla dans la cuisine et rapporta une grande bouteille glacée de sauvignon chilien. Il remplit leurs verres à ras bord puis leva le sien pour porter un toast silencieux.
- ¿ quoi sommes-nous censés boire, Medlar Tree ?
demanda Jim.
Medlar Tree posa son verre. Il mima qu'il nageait.
Puis il mima qu'il se débattait et se noyait. Il ne bougea plus, les yeux clos, comme s'il était mort. Il se tint ainsi pendant presque trente secondes et Jim dit : ´ qu'est-ce que... ª, mais Susan le fit taire.
Finalement, Medlar Tree leva les mains et dissimula son visage. Jim pensa : O˘ ai-je déjà vu cela ? Puis, très lentement, Medlar Tree écarta ses mains devant son visage, comme quand on ouvre un livre. Durant un instant, si bref que Jim ne pouvait être s˚r de l'avoir vraiment vu, le visage de Medlar Tree ressembla exactement à celui de la jeune fille-esprit qu'il avait vue sortir de la piscine. Les cheveux sur la nuque de Jim se hérissèrent sous l'effet du choc.
- Astucieux, non ? fit Susan en éclatant de rire.
Mais c'est uniquement pour amuser la galerie. Suggestion hypnotique. Il est très doué pour ce petit jeu, n'est-ce pas, mon très cher Medlar Tree ?
Jim leva son verre.
- Entendu... je vais boire à ce tour très réussi. Et je bois à votre santé, Susan. Au moins vous avez montré à
Jennie que ce qu'elle avait vu n'était pas qu'une hallucination.
Ils passèrent plus d'une heure ensemble, jusqu'à ce que Susan soit obligée de partir pour sa séance de théra-
pie avec le verger. Ils bavardèrent, burent du vin et rirent. Medlar Tree continuait de donner à Jim l'envie de commettre un mimicide, mais Susan semblait tellement l'apprécier que Jim pouvait difficilement se montrer agressif. Ce ne fut pas sans mal, cependant, particulièrement lorsque Medlar Tree le regarda d'un air menaçant, dans le dos de Susan, et enfonça ses doigts dans ses narines pour ressembler à Lon Chaney dans Le Fantôme de l'Opéra.