Magie des eaux
- C'est exact. Il avait une émission,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
travers le patio, en même temps que des chaises longues, des parasols, des canapés, des tables basses et des livres. Ils furent projetés dans la piscine à moitié
vide tandis que des milliers de litres d'eau se déver-saient sur leurs têtes. L'eau écumait et bouillonnait, bientôt elle fut entièrement couverte de mousse, et Jim commença à croire que ce torrent ne se terminerait jamais.
Il entendit un cri venant de la maison, puis Laura fut emportée par l'eau à travers la porte-fenêtre, à travers le patio, et projetée dans la piscine, telle une poupée désarticulée. Elle disparut sous l'eau un moment, mais Washington se dirigea immédiatement vers elle, bais-sant la tête à cause de l'eau qui continuait de s'abattre sur eux. Il l'aida à se relever, puis tous les trois progressèrent lentement vers le petit bain de la piscine tandis que l'eau se déversait avec fracas autour d'eux, pareille à la pire tempête de pluie de toute l'histoire de l'humanité.
Le lieutenant Harris fît halte au milieu du séjour ruisselant d'eau et dit :
- Ceci... (il leva la main et fit de petits gestes sac-cadés, comme s'il était un évêque donnant sa bénédiction) ... ceci n'est pas normal.
- Non, fit Jim.
Un médecin légiste au cr‚ne chauve et au visage sérieux les rejoignit, tout en retirant ses gants en latex.
- Cette affaire est foutrement bizarre. Je n'ai jamais vu un truc pareil !
- La cause de la mort, approximativement ?
demanda le lieutenant Harris.
- Il n'y a rien d'approximatif dans le cas présent.
Asphyxie due à la noyade.
Le lieutenant se déplaça d'un pas exagérément mesuré, et ses chaussures chuintèrent sur le tapis détrempé. Le séjour empestait tellement le chlore que les yeux de toutes les personnes présentes larmoyaient.
- Des signes d'un acte criminel ?
- Des meurtrissures sur les deux chevilles et les muscles du mollet gauche, compatibles avec le fait d'être tiré ou traîné violemment.
- Je vois. Tiré ou traîné par qui... ou par quoi ?
- Une jeune femme, dirais-je, à en juger par les marques laissées par les doigts.
Le lieutenant Harris se frotta la nuque.
- Je ne pige pas ! Comment quelqu'un peut-il se noyer dans son salon ?
- Regardez autour de vous, lieutenant. Il y a eu probablement des milliers de litres d'eau dans cette pièce.
¿ en juger par les traces laissées sur les murs, l'eau est arrivée à dix ou quinze centimètres du plafond.
- Alors comment cela s'est-il produit ? demanda le lieutenant Harris à Jim. Comment des milliers de litres d'eau sont-ils sortis de la piscine pour se déverser dans le séjour ? Il me semble avoir appris au lycée que l'eau ne coule jamais vers le haut !
- Elle peut le faire, dans des circonstances exceptionnelles. Vous pouvez avoir un effet de siphon, comme lorsque vous aspirez de l'essence dans le réservoir d'une automobile. Ou bien une crue subite. Ou encore un important phénomène sismique, lequel provoque un tsunami, un raz de marée.
- Il n'y a pas eu de séismes cette nuit, monsieur Rook... pas à ma connaissance. Pas de barrages rompus, pas de canalisations éclatées, et il n'a pas plu.
Jim haussa les épaules.
- Dieu seul sait ce qui s'est passé ! Tout ce que je sais, c'est que l'eau est sortie de la piscine et a inondé le séjour.
- Vous savez quoi ? dit le lieutenant Harris. Chaque fois que nous nous rencontrons, vous et moi, et je pense que cela se produit plus souvent que prévu, il vient toujours de se passer quelque chose d'anormal. quelque chose d'effrayant. quelque chose qui défie l'ordre naturel des choses.
- Nous sommes à Los Angeles, lieutenant, déclara Jim. La ville tout entière défie l'ordre naturel des choses.
Jim reconduisit Washington et Laura chez eux. Avant de laisser Laura descendre de la voiture, il lui dit :
- …coute, Laura. Je pense qu'il serait préférable que tu laisses tomber tout ça. Je ne peux pas prendre le risque qu'il t'arrive quelque chose.
- Mais je veux vous aider, monsieur Rook. Et je veux aider tous les élèves de la Spéciale II. Et si je laisse tomber maintenant et que quelqu'un d'autre meurt noyé ? qu'est-ce que j'éprouverai, à votre avis ?
- Laura, je suis responsable de toi. Et ce serait irresponsable de ma part de t'exposer à ce genre de danger. Nous aurions pu mourir noyés tous les trois dans ce salon... et à quoi cela aurait-il servi ?
- Je regrette, monsieur Rook, répondit Laura. Je suis décidée à continuer, et vous ne pouvez pas m'en empêcher, même si je dois agir seule. J'ai plusieurs hypothèses concernant cette créature-eau, et je désire consulter certains de mes ouvrages de magie pour voir si j'ai raison.
Jim était épuisé, ses vêtements étaient encore humides, et il n'avait pas envie de se lancer dans une longue discussion. Il ouvrit la portière de Laura et dit :
- D'accord... tu consultes tes ouvrages de magie et tu me téléphones demain. Pas trop tôt !
Tandis qu'il raccompagnait Washington, il lui demanda :
- Et toi, tu as une théorie sur ce qui s'est passé cette nuit?
- Je sais pas trop, m'sieur. C'était totalement irréel.
Mais j'ai eu l'impression que l'eau était bien plus que simplement de l'eau, si vous voyez ce que je veux dire.
On aurait dit que l'eau avait l'intention de nous avoir !
- C'est intéressant. J'ai eu la même impression. Ce n'était pas uniquement La Nageuse... on aurait dit que c'était l'eau elle-même qui voulait se venger sur nous.
Il se gara devant l'immeuble de Washington. Deux filles très mignonnes en tenues fluo étaient assises sur le muret près de l'entrée et balançaient leurs jambes.
- Hé, Washington ! Tu viens au Ice Club tout à
l'heure ? lancèrent-elles à l'unisson.
Washington descendit de la voiture.
- Je vous appelle demain matin, monsieur Rook. Et pas question de me mettre sur la touche ! J'ai envie de trouver cette chieuse tout autant que vous.
Jim acquiesça d'un geste las de la main et partit.
Lorsqu'il regagna son appartement, TD fonça immédiatement dans la cuisine et se mit à miauler, réclamant de la nourriture et du lait, mais Jim alla d'abord au frigo et prit une bière. Il fit sauter l'opercule et avala une énorme gorgée qui fit gonfler ses joues.
- Les maîtres passent avant les animaux domestiques, dit-il à TD, après une autre gorgée qui lui fit venir les larmes aux yeux. Cela s'appelle la hiérarchie des espèces.
Il alla dans la chambre et ôta sa chemise et son pantalon humides. Sa veste en toile était tellement chiffonnée qu'il la suspendit à la patère au dos de la porte de la salle de bains, dans l'espoir que la vapeur sortant de la douche en ferait disparaître quelques plis.
Après avoir mis un T-shirt et un jean propres, il retourna dans le séjour et mit la télévision. Il arriva juste à temps pour regarder la fin d'un reportage sur ce qui s'était passé dans la maison de Gabriel Dragonard.
´ La police est toujours intriguée par l'énorme vague d'eau qui a apparemment inondé la demeure du médium et a causé la mort de celui-ci. Trois rescapés de cet incident ont déclaré qu'ils avaient de la chance d'être encore en vie, mais ils ont été incapables de donner la moindre explication sur ce déchaînement soudain de milliers de litres d'eau qui a fait voler en éclats toutes les lois connues de la physique. ¿ présent venons-en à... ª
Il mettait de la p‚tée pour chats dans le plat de TD
lorsque la sonnette de l'entrée retentit. Tenant dans ses mains une cuillère et la boîte de p‚tée pour chats à
moitié vide, il alla jusqu'à la porte et regarda par l'úilleton. C'était Susan Silverstone et Michael. Ún instant ! ª dit-il, et il leur ouvrit. Susan entra en trombe, le visage argenté, ses cheveux noirs ramenés sur le sommet de sa tête en une natte compliquée. Elle était vêtue d'une longue robe noire au décolleté vertigineux, et cinq croix en argent assorties étaient passées à son cou au bout de cinq chaînettes également en argent.
Michael entra sur ses talons. Il était coiffé d'un vieux chapeau en coton qui le faisait ressembler à la fois à un bébé et à un retraité. Et apparemment, il était suffisamment de mauvaise humeur pour deux.
- Je suis désolée, dit Susan. Je n'avais pas l'intention d'interrompre votre dîner.
Jim baissa les yeux vers la boîte de p‚tée pour chats.
- Oh... non, non, pas du tout. J'avais presque terminé, de toute façon. Entrez, entrez !
- Nous venons de regarder les informations, déclara Susan.
C'était plus une question qu'une constatation.
- Oui... nous venons de regarder les informations, répéta Michael.
- Nous vous avons vus, ajouta Susan d'un ton accu-sateur. Vous et vos deux élèves. Vous avez tenu une séance de spiritisme, n'est-ce pas ?
- En effet, et elle s'est très mal terminée. Nous avons eu de la chance de ne pas mourir noyés, nous aussi.
- Vous réalisez à quel point c'était irresponsable ?
- Je ne pense pas que nous avions beaucoup le choix. Vous ne vouliez pas contacter La Nageuse, d'accord ? En fait, Michael vous l'avait formellement interdit, exact ?
- Voyons, Jim, intervint Michael. Est-ce que je n'avais pas dit que je ferais tout mon possible pour trouver un autre médium ?
- Bien s˚r, tu l'avais dit. Mais est-ce que tu as trouvé un autre médium ?
Michael parut sur la défensive.
- Euh !... non, pas encore.
- Non, tu n'en as pas trouvé, et je pense que tu n'essaieras même pas d'en trouver. Et merde, réfléchis un peu, Michael ! Nous devons absolument traquer cette Nageuse. La situation est critique. Les élèves de ma classe sont en danger de mort, sans parler de toutes les personnes qui essaient de m'aider. qui plus est, je ne veux pas que Gabriel Dragonard soit mort noyé pour rien, tout comme Mikey et Dennis. Et je ne veux pas non plus que Dottie ait enduré toutes ces souffrances pour rien !
- …coutez, il y a infiniment plus de choses dans cette affaire que vous ne pouvez le comprendre, répliqua Michael.
- Oui, je pense que tu as raison. Et c'est pourquoi je fais foutrement de mon mieux pour découvrir de quoi il s'agit au juste.
Michael était manifestement très agité. Il n'arrêtait pas de tirer sur le lobe de ses oreilles et de se passer les mains dans les cheveux.
- J'ai dit à Susan qu'elle ne devait pas essayer de contacter La Nageuse parce que je tiens énormément à
elle, et je ne voulais pas qu'il lui arrive quelque chose.
Bon Dieu, Jim, nous n'avons pas affaire à un ou deux esprits vindicatifs en ce moment, nous nous mêlons des forces élémentaires du monde millénaire !
- Les quoi du quoi ?
- …coutez, Jim, la dernière fois que Susan a tenté de faire une chose similaire, cela l'a quasiment démolie, physiquement et mentalement. Elle a failli mourir...
pourtant elle est l'un des médiums les plus solides que j'aie jamais connus. Comme je vous l'ai déjà dit, il m'a fallu plus d'une année pour l'aider à se rétablir, et elle est toujours très vulnérable. Je ne veux pas que cette expérience se reproduise.
- Si tu trouves un autre médium, cela ne se reproduira pas !
- Précisément ! Tout médium qui tente d'affronter ces forces court exactement le même danger... même s'il est de premier ordre. Regardez ce qui est arrivé à
Gabriel Dragonard. Bon Dieu, si j'avais su ce que vous aviez l'intention de faire, je vous en aurais empêché !
- Gabriel savait que cette séance comportait des risques.
- Il savait qu'il risquait de mourir noyé dans sa propre maison ? Je ne le pense pas. Personne ne comprend vraiment ces forces à l'heure actuelle. Nous ne possédons pas les connaissances techniques ni la force psychologique nécessaires pour les contrôler. Et de surcroît, elles évoluent constamment d'un jour à
l'autre, c'est pourquoi nous ne savons jamais à quoi nous attendre.
- Je vois, fit Jim. Ainsi, lorsque tu m'as promis que tu allais chercher un autre médium, tu voulais simplement gagner du temps. Tu essayais uniquement de m'empêcher de persuader Susan de le faire.
- D'accord, oui, je le reconnais. Je vous aurais peut-être permis de continuer avant que nous parlions à
David Duquesne. Mais lorsque nous sommes allés le voir, j'ai commencé à comprendre vraiment à quoi nous avions affaire. Je dirai seulement la chose suivante : Les Nageurs sont apparus seulement au cours de ces cent cinquante dernières années, d'accord ? Et pour quelle raison ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, répondit Jim. Mais il est clair que tu as un genre de théorie.
Michael hocha la tête et poursuivit :
- L'eau a toujours eu de puissants esprits qui lui appartenaient en propre... il suffit de lire les récits de la Grèce antique et les légendes indiennes pour le savoir.
Mais il y a cent cinquante ans, l'eau était trop pure pour qu'un esprit égaré comme Jane Tullett puisse l'utiliser pour se venger.
- Et que s'est-il passé depuis ?
- Aujourd'hui, l'eau est polluée. Ce qui signifie que les forces surnaturelles dans l'eau sont également polluées. Si l'on fait boire aux gens de l'eau contami-nées, que leur arrive-t-il ? Choléra, dysenterie, hépatite, nouveau-nés présentant des malformations... regardez le Japon ! Et c'est exactement ce qui est arrivé aux esprits de l'eau. Ils sont malades, Jim. Les esprits eux-mêmes sont malades.
Michael leva quatre doigts.
- Dans le monde antique, il y avait quatre éléments fondamentaux, d'accord ? L'air, le feu, l'eau et la terre.
¿ partir de ces quatre éléments fondamentaux, nous avons élaboré la médecine, la religion, l'astrologie, le spiritisme et les rituels magiques. Les éléments étaient vrais, et ils étaient purs. L'air n'était pas pollué... les feux provenaient de la combustion de combustibles naturels comme le bois et le charbon... les rivières étaient suffisamment propres pour que le poisson y abonde... et les seuls engrais dans le sol étaient des composts organiques et du fumier.
´ Mais aujourd'hui l'air est rempli de plomb, de soufre, d'oxyde de carbone et de Dieu sait quoi encore.
Le feu provient de la combustion de matières plastiques et de toutes sortes de déchets répugnants, les rivières sont remplies d'effluents industriels et le sol est rempli d'engrais chimiques et de déchets toxiques rejetés par les sites industriels. Chaque fois que vous buvez un verre d'eau à Los Angeles, vous pouvez être s˚r que cette eau est passée par le corps de huit autres personnes avant d'arriver à vos lèvres. Si vous polluez votre environnement naturel, vous ne croyez pas que vous polluez également votre environnement surnaturel ?
Jim but une gorgée de bière.
- C'est une théorie intéressante. Mais quelle sorte de preuve as-tu ?
- Susan. Ce qui est arrivé à Susan, voilà la preuve !
C'est pour cette raison... lorsque David Duquesne a commencé à nous parler des légendes urbaines... que j'ai brusquement réalisé à quoi nous étions confrontés.
- Et si tu me disais ce qui est arrivé exactement à
Susan ? Ou bien Susan est-elle disposée à me dire ce qui est arrivé à Susan ? Ou bien ni l'un ni l'autre n'a envie d'en parler ?
- Elle ne désire pas revenir sur ce qui s'est passé, répondit Michael. Il lui a fallu trop de temps pour se remettre de cette épreuve.
Mais Susan dit :
- Non... je pense que Jim a le droit de savoir.
- Tu en es s˚re ? Tu sais ce qui pourrait se produire si tu en parles.
- Oui, j'en suis s˚re.
Susan alla jusqu'à la fenêtre et contempla les lumières scintillantes de Venice. Son visage blanc argenté se reflé-tait dans la vitre, et il était suspendu là, comme la lune.
- Cela s'est passé il y a un peu plus d'un an, commença-t-elle. Une jeune fille ‚gée de dix-sept ans, Mary, est venue me voir pour une consultation. Elle avait continuellement des cauchemars. quelqu'un entrait dans sa chambre la nuit... un jeune garçon, autant qu'elle puisse en juger. Il s'asseyait au pied de son lit, lui tournant le dos, et il pleurait, très doucement.
Elle disait que ses cauchemars étaient tellement nets qu'elle avait du mal à croire que cela ne se passait pas réellement.
Elle marqua un temps, et Jim entendit TD dans la cuisine pousser son plat sur le carrelage tandis qu'elle finissait de manger.
- C'est tout ? demanda-t-il. Il s'asseyait au pied de son lit et il pleurait ?
- Au début, c'était tout, oui. Mais après trois ou quatre cauchemars identiques, elle a eu la certitude de sentir une odeur de br˚lé, comme de la laine roussie, et une nuit, alors que le garçon était assis au pied de son lit, elle a vu de la fumée s'échapper de son chandail.
Nuit après nuit, le garçon est revenu, et chaque fois l'odeur de br˚lé devenait plus forte, et la fumée devenait plus épaisse.
- Elle n'avait parlé à personne de ces cauchemars ?
- Son père était parti en voyage d'affaires, pour une durée de six mois, et sa mère était une personne très nerveuse, aussi préférait-elle ne pas le lui dire. Mais une nuit, le garçon est entré dans sa chambre, et la fumée est devenue tellement épaisse qu'elle a cru qu'elle allait suffoquer. De la fumée sortait même des cheveux du garçon.
Álors il s'est retourné pour la regarder, et elle a vu son visage pour la première fois. Et à ce moment, il s'est brusquement enflammé. Ses vêtements étaient en feu, ses mains étaient en feu, ses jambes étaient en feu. Il criait et criait vers elle, il lançait des ruades et se débattait, comme s'il était pris au piège et ne pouvait pas bouger.
Élle s'est levée et a tenté d'étouffer les flammes avec une couverture, mais le garçon était complètement carbonisé et elle ne pouvait absolument rien faire pour le sauver. Elle s'est réveillée en sursaut, se débattant, couverte de sueur et tout à fait bouleversée. Et lorsqu'elle a allumé sa veilleuse, la chambre était toujours remplie de fumée, et il y avait une légère marque de br˚lure sur son dessus-de-lit.
Ćela s'est reproduit la nuit suivante, et encore la nuit suivante, et le surlendemain. Chaque fois, le jeune garçon entrait dans sa chambre, s'asseyait sur son lit, et prenait feu. Et chaque nuit, la chaleur était plus intense, la fumée plus épaisse, et ses draps encore plus br˚lés.
Elle cacha les marques de br˚lure à sa mère, de peur que celle-ci ne pense qu'elle en était l'auteur, mais la troisième nuit, le dessus-de-lit prit vraiment feu. Elle parvint à s'échapper mais les cauchemars continuèrent, et même lorsqu'elle s'enfermait à double tour dans sa chambre, sans allumettes sur elle, le feu se déclarait quand même. Une nuit, ses mains furent gravement br˚lées.
Ć'est à ce moment que sa mère m'amena Mary en consultation. Elle était désespérée, comme la plupart de mes clients. Les gens ordinaires ont beaucoup de mal à
demander à un médium de les aider, croyez-moi !
- Et vous avez réussi à aider Mary ? demanda Jim.
- Oui, tout à fait. J'ai organisé une séance de spiritisme et j'ai parlé à l'esprit du jeune garçon. Je lui ai demandé ce qui lui était arrivé, et pourquoi il apparaissait toutes les nuits dans la chambre de Mary. Cinq séances ont été nécessaires avant que je parvienne à
obtenir de lui un début de réponse sensée. Son esprit était très perturbé, et plein de rancune. Vous savez, il était très en colère, tout à fait désorienté, et il souffrait.
Íl m'a dit qu'il s'appelait Peter. Ce jour-là, il était avec sa mère dans leur voiture. Elle l'emmenait voir un match de base-ball lorsqu'un camion-citerne s'était renversé devant eux sur l'autoroute de San Diego, et sa mère n'avait pas pu s'arrêter à temps. Il y avait eu une collision multiple et sa mère avait été tuée sur le coup.
Lui était pris au piège dans la voiture, sa ceinture de sécurité coincée.
´ La voiture avait pris feu... plusieurs autres automobilistes se tenaient tout autour, mais aucun d'eux ne fut assez courageux pour tenter de se porter à son secours. Il est mort en hurlant, br˚lé vif.
´ L'un des automobilistes qui le regarda br˚ler sans intervenir était le père de Mary. C'est pourquoi, lorsqu'il apparaissait dans la chambre de Mary, il punissait son père pour l'avoir laissé mourir. Si ses apparitions avaient continué, il aurait probablement mis le feu au lit de Mary et elle serait morte br˚lée vive, elle aussi.
- Habituellement, expliqua Michael, lorsque quelqu'un est br˚lé vif, son esprit trouve la paix parfaite.
C'est pour cette raison que nous pratiquons la crémation. Mais le feu qui avait br˚lé ce garçon était vicié de plastiques et de diesel... c'était un feu impur. Un feu malade. Votre esprit ne peut en aucun cas trouver le repos éternel si vous avez été br˚lé dans un feu de ce genre.
- Et comment avez-vous mis fin à ces apparitions ?
demanda Jim à Susan.
- Elle a fait une chose parfaitement stupide, déclara Michael.
Susan se détourna de la fenêtre.
- C'était la seule façon de procéder. Il aurait continué de venir dans la chambre de Mary toutes les nuits jusqu'à la fin de ses jours si je n'avais pas agi ainsi... et la vie de Mary aurait été très courte, vous pouvez me croire !
´ J'ai fait ce que nous appelons un transfert d'esprit.
Cela signifie que j'ai obligé l'esprit de Peter à entrer en moi. J'étais plus ‚gée que lui, mentalement plus forte que lui, et par conséquent il n'avait pas le choix. C'est une opération très difficile à effectuer, le transfert d'esprit. Ce procédé a été imaginé dans les années vingt par le médium irlandais Kate Goligher. Elle prenait les esprits de jeunes enfants qui avaient été tués dans des accidents, et elle les transférait dans son propre esprit afin de les apaiser et de les aider à accepter le fait qu'ils étaient morts. Elle appelait cela ´ bercer les esprits ª, et elle affirmait que c'était l'acte le plus gratifiant qu'elle ait jamais effectué... mais aussi le plus épuisant. Parfois, cela la rendait très malade. Un jour, elle a ´ bercé ª
l'esprit d'un jeune garçon ‚gé de dix ans qui avait été
écrasé par la charrette d'un fermier, et il a failli la tuer.
Le matin, lorsqu'elle se réveillait, sa poitrine était couverte d'hématomes, et elle avait du mal à respirer.
- Peter a failli tuer Susan, dit Michael. Elle a enduré des souffrances incroyables, comme si elle br˚lait de l'intérieur. Elle a supporté ces souffrances en silence. quel choix avait-elle ? Si elle libérait l'esprit de Peter, il partirait à la recherche de Mary et il la ferait br˚ler vive. Susan est devenue dépressive, elle a commencé à maigrir, mais aucun de ses amis ne semblait s'en soucier. Lorsque j'ai fait sa connaissance, elle souffrait tellement qu'elle songeait sérieusement à
prendre des somnifères en surdose et à en finir.
Susan posa une main sur l'épaule de Michael.
- Michael s'est occupé de moi durant toute cette épreuve. Il est resté auprès de moi toutes les nuits et il m'a aidée à gérer la douleur. Il a consulté tous les livres et toutes les études scientifiques sur le transfert d'esprit qu'il pouvait trouver. Finalement, il a découvert un moyen de plonger l'esprit de Peter dans une sorte de coma hypnotique, pour que celui-ci ne ressente plus les br˚lures. (Elle toucha son front avec ses doigts ornés de bagues en argent.) Peter est toujours en moi, il est toujours à l'intérieur de mon esprit. Mais c'est comme s'il dormait.
- C'est pour cette raison que je ne voulais pas qu'elle organise une séance pour affronter La Nageuse, reprit Michael. D'après ce que David Duquesne nous a dit, je pense que La Nageuse est pour l'eau ce que l'esprit de Peter est pour le feu - un esprit qui utilise l'un des quatre éléments fondamentaux pour se donner une forme matérielle, et se venger des gens qui l'ont laissé mourir. Si Susan est affaiblie spirituellement, ne serait-ce qu'un tout petit peu, elle courrait le risque très grave que l'esprit de Peter sorte de son coma et la fasse br˚ler vive, de l'intérieur !
- Pourquoi ne pas m'avoir dit tout ça plus tôt ? fit Jim.
- Je n'avais pas fait le rapprochement, jusqu'à ce que nous parlions à David Duquesne. Encore maintenant, ce sont de simples conjectures de ma part. Mais, telles que je vois les choses, le risque est bien trop grand. Susan évite de parler de Peter, ou même de penser à lui, de peur de le perturber, et de le réveiller. Si vous l'aviez vue, quand elle a connu les pires moments de cette épreuve ! Elle pleurait pendant des heures à
cause de la douleur.
Jim prit les mains de Susan.
- Je suis content que vous m'ayez dit pourquoi vous ne vouliez pas organiser une séance de spiritisme.
Je suis vraiment content. Mais nous devons toujours trouver un moyen de neutraliser La Nageuse.
- Je pourrais essayer de trouver un autre médium, suggéra Michael. Mais après ce qui est arrivé à Gabriel Dragonard, cela m'étonnerait que je réussisse à persuader quelqu'un d'autre d'organiser une séance !
- Je n'oserais même pas le demander à quiconque, fit Jim. De plus, j'ai l'impression que lorsque nous essayons d'invoquer l'esprit de La Nageuse, tout ce que nous faisons, c'est lui donner l'opportunité de noyer d'autres personnes. Nous avons eu une sacrée veine, Laura, Washington et moi, qu'elle ne nous ait pas noyés, nous aussi.
- Nous devons chercher un autre moyen, reconnut Susan. Mais n'oubliez pas que nous avons un très grand avantage... vous pouvez la voir, Jim, même lorsqu'elle n'a pas de forme matérielle.
- Alors, il faut que je la trouve avant qu'elle ne me trouve !
Le lendemain matin, il fut réveillé par la sonnette de la porte d'entrée qui retentissait avec insistance. Il souleva sa tête de l'oreiller et lorgna le réveil à affichage digital sur sa table de chevet. Lorsqu'il parvint à
accommoder, il vit qu'il était 9:17. Merde, pensa-t-il, c'est certainement Mervyn qui effectue sa tournée quotidienne pour prendre les poubelles des locataires.
Il loucha vers le pied de son lit o˘ TD continuait de dormir tranquillement, et il lui lança une boîte de Kleenex.
- Et alors ? Je t'avais dit de me réveiller à
8 heures ! Si je ne peux plus compter sur toi !
La sonnette de l'entrée retentit à nouveau, et il cria :
- On se calme, Mervyn, j'arrive !
Il s'extirpa du lit et prit son T-shirt posé sur le dossier de sa chaise. Puis, tout en b‚illant et en se grattant, il se dirigea vers le vestibule. Il ouvrit la porte sans regarder par l'úilleton, et fit demi-tour vers la chambre.
- Mervyn... il y a un tas de cartons et de papier d'emballage dans la cuisine... vous pouvez les emporter également.
Mais une voix de fille dit : ´ Bonjour, monsieur Rook ! ª Et quantité de voix dirent en chúur ´ Joyeux jeudi matin, monsieur Rook ! ª
Il fit volte-face et aperçut tous les élèves de la Spéciale II dans le couloir devant son appartement, tous les vingt, y compris Laura, Washington, Christophe, Nestor, les jumelles Karakatsanis, Jack Hubbard, Katie Untermeyer et Stella Kopalski.
- Je n'en crois pas mes yeux, dit-il, complètement abasourdi. Je ne pensais pas vous revoir. Mais entrez, entrez... asseyez-vous o˘ vous pourrez. Je crois que je ferais mieux de me trouver un pantalon !
Ils s'engouffrèrent dans son appartement en se donnant des coups de coude, en gloussant et en faisant ćhut ! ª Jim retourna dans sa chambre et enfila son jean. Puis il s'aspergea le visage d'eau froide et se donna un coup de peigne. Son visage portait encore les marques laissées par son oreiller, mais il ne pouvait rien y faire.
Lorsqu'il revint dans le séjour, ils étaient tous assis sur des chaises, sur des caisses d'emballage, ou bien par terre.
- Tout le monde est à son aise ?
- On vous a vus aux informations hier soir, monsieur Rook, déclara Christophe. Vous, Washington et Laura. C'était irréel, ce vieux type qui se noie dans sa maison. Laura a dit que vous aviez bien failli vous noyer, vous aussi !
- Vous vous souvenez certainement que je vous avais demandé de rester à l'écart de l'eau, dit Jim. Nous tentions de débusquer l'esprit qui a noyé Dennis et qui a grièvement br˚lé Dottie. Eh bien, nous avons découvert hier soir à quel point cet esprit peut être dangereux.
Nous avons eu de la chance... mais nous ne l'avons pas encore battu, et vos vies sont peut-être toujours menacées.
- Vous faites pas de bile, monsieur Rook ! Après ce que Washington nous a raconté, on a pigé. Reçu cinq sur cinq !
- Au fait, enchaîna Jim, qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite aujourd'hui ?
Arlene Carollo se leva. Elle était très grande et très mince, avait des cheveux bruns, des taches de rousseur et un immense sourire rempli de dents d'un blanc éclatant.
- On ne pouvait pas vous laisser partir sans une petite fête d'adieu, monsieur Rook. Cette fête n'a pas eu lieu mardi, à cause de ce qui était arrivé à Dottie, mais lorsque nous avons appris que vous étiez toujours à Los Angeles... ma foi, les e-mails ont commencé à
fuser et nous avons décidé de l'organiser aujourd'hui.
David Baliga se leva à son tour. C'était un adolescent trapu, avec un visage aux traits fins, à la m‚choire énergique, mais il était affligé d'une élocution lente et monotone, étirée à n'en plus finir.
- Toute la classe a une dette envers vous, monsieur Rook. Ce que vous avez fait pour nous, personne d'autre n'aurait pu le faire et personne d'autre n'aurait pris cette peine. Nous sommes venus pour cette raison.
Et aussi pour vous remettre nos devoirs.
- Vos devoirs ?
- Bien s˚r, intervint Jewel Karakatsanis. Vous nous aviez demandé d'écrire un poème, vous avez oublié ?
Un quatrain, pour exprimer ce que nous ressentions.
- Et vous l'avez fait ? Rien ne vous y obligeait.
- Bien s˚r que si ! Nous connaissons les crises que vous piquez si nous ne remettons pas nos copies à
temps !
Washington sortit de derrière son dos deux sacs en papier marron qui tintèrent, et il annonça :
- Champagne pour tout le monde ! Enfin, du mousseux ! que la fête commence !
Roberta Szredinski s'avança en portant dans ses mains un gros carton rouge. Roberta était une adolescente grassouillette aux cheveux roux qui avait fait de très gros efforts cette année pour apprendre à lire, parce qu'elle désirait éperdument travailler dans la restauration. Lorsque Jim avait commencé à s'occuper d'elle, elle était tout juste capable de lire les ingrédients pour une recette de cuisine. ¿ présent elle était capable de rédiger des dissertations de dix pages sur les cuisines ethniques. Elle ouvrit le carton et montra à Jim un énorme g‚teau glacé, décoré de fleurs et d'oiseaux, et comportant les mots ´ Je vous remercie pour vos voix, je vous remercie... pour vos voix si douces. ¿ monsieur Rook de la part de la Spéciale II ª.
- Vous n'avez pas oublié votre Coriolan, hein ? fit Jim.
- Je pense que nous nous souvenons de presque tout, monsieur Rook, dit Marcelle Griffith, une jeune Noire ravissante aux tresses ornées de milliers de perles de couleur, portant un corsage ruche écarlate. Vous nous avez donné le pouvoir.
Jim alla dans la cuisine et réussit à trouver suffisamment de verres dépareillés, pendant que Washington débouchait les bouteilles de vin mousseux et que Roberta coupait le g‚teau.
- Comment allez-vous vaincre cette créature-eau, monsieur Rook ? demanda Nestor.
- Je n'en sais rien. Je ne suis pas très s˚r d'en être capable, mais je vais sacrement essayer, tu peux me croire !
- Est-ce que cela signifie que vous n'allez plus à
Washington ?
- Je ne sais pas. En principe, je dois être là-bas lundi matin au plus tard. Mais vous pouvez compter sur une chose... je ne vous laisserai pas si vous courez le moindre danger.
- Vous ne pouvez pas compromettre toute votre carrière à cause de nous, dit Joyce. Nous sommes capables de prendre soin de nous-mêmes.- J'aimerais en être certain ! Si tu avais vu cette eau surgir de cette piscine et s'abattre sur nous...
- «a foutait les boules, et merde ! surenchérit Washington.
Ils remplirent leurs verres et David porta un toast.
- ¿ monsieur Rook, qui nous a initiés à William Shakespeare, William Faulkner, Tennessee Williams et William Carlos Williams... ça fait une sacrée de flopée Bill ! Mais plus que cela, il nous a permis de nous connaître nous-mêmes. Avant de venir en Spéciale II, nous ne pensions pas que nous pouvions rien faire et nous ne pensions pas que nous valions rien.
- Double négation, abruti ! lança Jewel.
- Ouais, d'accord. Monsieur Rook nous a montré
que nous avions la capacité, et que nous avions les possibilités, et je veux que nous portions un toast à cela aujourd'hui.
Ils trinquèrent et burent. Si Jim n'avait pas été aussi inquiet à leur sujet, il aurait été heureux comme rarement dans sa vie. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser au visage liquide de Jane Tullett, et à sa voix chuchotant : ´ que s'est-il passé dans la piscine ce jour-là ? ª
Tour à tour, ils se levèrent et lurent leurs poèmes.
Celui de Shannon Karakatsanis était l'un des plus tendres.
´ Le soleil se déplace autour de la salle de classe Et mesure avec éclat nos heures
Aujourd'hui sera le passé de demain
Ces graines seront les fleurs de demain. ª
Nestor lut son poème en fronçant les sourcils.
´ Je ne suis pas très s˚r d'être vraiment prêt A franchir ces portes et à aller dans la rue J'entends des gens rire là-bas,
De plaisanteries, je l'espère, et non de moi. ª
Ils continuèrent de lire leurs poèmes, les uns après les autres, et lorsque chacun d'eux eut fini de lire, tous applaudirent... Ce n'était pas simplement un compliment, mais aussi un sentiment de fierté réciproque. A la fin des applaudissements, Jim se leva et dit :
- Je ne m'attendais pas à vous réciter un poème une fois encore. Mais j'aimerais vous quitter sur un poème de Conrad Aiken qui vous donnera matière à réflexion.
Il vous servira peut-être de guide également.
Il sortit un livre de l'un de ses cartons d'emballage et l'ouvrit.
´ ...Le mirage du printemps
se brise autour de nous en un prisme d'arcs-en-ciel et il ne sera jamais assemblé de nouveau, ou bien assemblé
seulement dans le désespoir ironique d'un rêve ; le faux coucher du soleil a disparu sous bien plus que la mer :
la scène est soudain plus vaste, il n'y a pas de coulisses
pour la voix en aparté du pseudo-dieu - c'est moi -
mais le silence et la solitude du soi
deviennent un nouveau monde, dont les rives sont à peine audibles, à peine visibles. ª
Jim marqua un temps, leva les yeux et regarda leurs visages, tour à tour.
- Ńous irons tous là-bas ª, dit-il, et il referma le livre.
Jim retourna au collège de West Grove en fin de matinée et gara sa Cadillac, comme d'habitude, sur l'emplacement réservé au Dr Friendly -geste tour-jours symbolique, car le Dr Friendly avait déjà emmené
son épouse et leurs deux enfants à Oahu pour les vacances d'été. Le campus était désert à l'exception d'une équipe de maintenance qui vidait la piscine et de femmes de ménage qui balayaient les couloirs et passaient de l'encaustique sur le linoléum.
Il se rendit dans la bibliothèque et aperçut Clarence, le concierge, juché sur un escabeau et occupé à changer des tubes au néon.
- Oh, bonjour, monsieur Rook ! Je croyais que vous vous étiez envolé pour Washington !
- Bonjour, Clarence. Une ou deux bricoles à terminer.
- question bricoles, ma cousine Hattie était imbat-table. Il lui en arrivait tous les jours ! Dites... je vous ai vu à la télé hier soir... ce type qui s'est noyé dans son séjour. Dès que j'ai vu que c'était vous, j'ai dit à
Charlene, ma bourgeoise : Ón peut être s˚r d'un truc... chaque fois qu'il se passe quelque chose de bizarre, M. Jim Rook n'est jamais très loin. ª
Il descendit de son escabeau et ajouta :
- C'était quoi au juste... cette mort par noyade dans un séjour ?
- Un genre de phénomène parapsychique,
Clarence. Difficile à expliquer.
- Difficile à prononcer, également !
Jim trouva les rangées des annuaires de West Grove, reliés en cuir vert et ornés de lettres dorées, et il en prit un sur le rayonnage.
- Dites-moi, Clarence, vous vous souvenez du premier été o˘ j'étais ici... de cette jeune fille qui s'est noyée ? Jane Tullett ?- Bien s˚r, monsieur Rook. Comment je pourrais oublier ? Une affaire tellement triste.
- Vous étiez présent ce jour-là. ¿ votre avis, est-ce que nous aurions pu faire plus que ce que nous avons fait ? Est-ce que vous pensez que nous aurions pu être plus vigilants ?
Clarence ôta un autre tube fluorescent.
- Personne n'a vu ce qui se passait, monsieur Rook. Elle a sauté du plongeoir, mais il y avait plus d'élèves dans cette piscine qu'un plein seau de crevettes grises, et lorsqu'elle n'est pas remontée... ma foi, personne ne s'est aperçu de rien.
- Alors vous pensez que nous n'avons rien à nous reprocher ?
- Monsieur Rook, cette pauvre fille a pris un foutu risque en plongeant au milieu de tous ces gens. Elle a voulu faire l'intéressante. Ce n'était pas de votre faute et ce n'était la faute de personne. Elle a heurté de la tête le fond de la piscine, personne ne l'a vue, et voilà tout.
- Je ne sais pas, soupira Jim. Pour quelque raison, je ne suis pas convaincu. quand on y réfléchit... elle a certainement heurté l'eau en provoquant un sacré
floc !... Comment se fait-il que personne ne l'ait vue flottant au fond de la piscine ? Comment se fait-il que personne n'ait réalisé ce qui lui était arrivé ?
- qu'essayez-vous de dire, monsieur Rook ?
- J'essaie de dire la chose suivante : peut-être que quelqu'un l'a vue... et que cette personne a été négli-gente, à tout le moins. Ou bien peut-être que cette personne voulait qu'elle meure.
- Oh, allons, monsieur Rook. Certains élèves ont parfois de violentes inimitiés entre eux, bien s˚r, et nous avons confisqué deux pistolets ce semestre, d'accord ? Mais je n'arrive pas à croire que quelqu'un aurait vu Jane Tullett se noyer, et ne se serait pas porté à
son secours !
Jim ouvrit l'annuaire du collège de West Grove pour l'année 1990 et le feuilleta jusqu'à ce qu'il trouve la Spéciale II. Et là, juste au milieu de la page, il y avait la photo de Jane Tullett. Elle souriait, ses yeux brillaient, et ses longs cheveux blonds étaient coiffés en arrière. ¿ sa gauche, il y avait George Opal, le capitaine de l'équipe de base-ball du collège - chevelure ondoyante, sourire modeste, et menton profondément fondu. Il ressemblait à Jack Kennedy jeune, mais il n'avait jamais eu l'intelligence de Jack Kennedy, tant s'en faut. Il n'était pas tout à fait suffisamment illettré pour mériter une place en Spéciale II, mais Jim lui avait donné deux ou trois leçons particulières. L'un de ses problèmes les plus épi-neux était la concordance des temps. Par exemple, il disait : Ńous pourrions avoir été au match de base-ball dimanche dernier. ª
- Approchez, Clarence, dit Jim. Regardez ces deux-là... Jane Tullett et George Opal. Ils étaient sortis ensemble pendant quelque temps, non ?
Clarence tira ses lunettes à monture métallique de la poche de son bleu de travail et scruta les photographies.
- Pour s˚r ! Je me souviens de George parce que son paternel était Carson Opal, lequel faisait partie de l'équipe des Bears. George était son père tout craché. Il se promenait toujours sur le campus bras dessus bras dessous avec Jane. C'était vraiment une fille splendide, non ? Ils parlaient de se fiancer, mais George avait un oeil plutôt baladeur, si vous voyez ce que je veux dire. Il était toujours en train de fol‚trer avec d'autres filles, particulièrement les élèves de seconde année, alors Jane et lui avaient une sacrée dispute, puis ils se rabibo-chaient, et la situation redevenait calme pendant un moment. Enfin, jusqu'à l'arrivée, l'année suivante, de nouveaux ennuis aux formes généreuses !
- George n'était pas dans la piscine lorsque Jane s'est noyée, hein ?- Non, en effet. Il était sur le terrain de basket. Je m'en souviens parce que le Dr Ehrlichman a demandé à
un élève d'aller le prévenir.
- Dans ce cas... cela l'innocente, non ?
- Je pige pas. qu'est-ce qui vous fait penser que quelqu'un a cherché à noyer Jane ?
- J'ai parlé à Jane.
- Vous lui avez parlé ? Allons, monsieur Rook, elle est morte voilà dix ans !
- Ce type qui s'est noyé dans son séjour était médium, voyant, vous savez, quelqu'un qui peut parler aux gens qui sont partis dans l'au-delà. Ou pas tout à
fait partis, dans ce cas particulier. Nous avons organisé
une séance de spiritisme... Jane est apparue et je lui ai parlé.
- Mince alors ! Et elle vous a dit que quelqu'un l'avait noyée ?
- Pas en ces termes propres. Mais elle m'a demandé plusieurs fois ce qui s'était passé dans la piscine ce jour-là... comme si je n'avais pas remarqué
quelque chose.
Clarence secoua lentement la tête.
- Je sais vraiment pas, monsieur Rook. J'étais là-bas, tout comme vous, et je n'ai absolument rien vu d'anormal.
Jim examina les photographies de l'annuaire. Tous ces visages impatients, dans l'expectative, au seuil de la vie adulte. Excepté Jane, qui n'avait jamais grandi pour devenir une adulte, et qui semblait passer sa rancúur sur ceux qu'elle avait quittés.
Il s'installa à l'une des tables de la bibliothèque et coucha par écrit les noms de tous les élèves de la Spéciale II pour l'année 1990.
- qu'est-ce que vous faites ? lui demanda Clarence en remontant sur son escabeau.
- Je fais la seule chose que je puisse faire... trouver des témoins oculaires. Si on a vraiment noyé Jane intentionnellement, quelqu'un a nécessairement vu quelque chose, même s'il n'a pas compris sur le moment ce qu'il regardait. Je vous donne un exemple.
Vous êtes un passant et vous voyez un type entrer dans un immeuble. Ce que vous avez vu n'est pas important, sauf si vous apprenez que quelqu'un a été tué dans cet immeuble, quelques minutes plus tard.
- Si vous le dites, monsieur Rook. J'espère simplement que vous ne vous retrouverez pas dans un cul-de-sac.
Il commença par Piper McConnell. Elle travaillait dans un bar, l'Alligator de Velours Noir, sur San Vicente. Il faisait nuit noire dans la salle après la lumière éblouissante au-dehors, et la climatisation était réglée sur ígloo ª. Une stéréo fatiguée passait des versions sirupeuses de vieux succès des Monkees.
Óuais, hé-hé-hé... je l'aime... je ne pourrais pas la quitter... même si j'essayais... ª
Piper était tellement différente de sa photographie dans l'annuaire du collège que Jim ne la reconnut pas tout de suite. Les cheveux bruns et soyeux avaient fait place à des masses de boucles blondes. Son nez avait manifestement subi une intervention chirurgicale : il était plus court et légèrement retroussé. Ses lèvres étaient tellement gonflées au collagène qu'elle donnait l'impression de les appuyer en permanence sur la devanture imaginaire d'un magasin de jouets. Elle portait un bustier en velours noir, assorti à l'alligator gran-deur nature et poussiéreux, qui était accroché au mur derrière le comptoir.