Marta Miller T2 : Un meurtre à la pointe

Catherine Coles · Chapitre 8 sur 17

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Marta Miller T2 : Un meurtre à la pointe

Chapitre 6

 

— Qu’est-ce que vous souhaitez nous dire ? s’enquit poliment Luke.

— Est-ce que je peux parler franchement ?

— Oui, je pense que ça vaut mieux, répondit le pasteur.

— Je suis au courant de la liaison extraconjugale qu’a eue mon mari avec la victime pendant quelque temps, l’an dernier. Je l’ai découverte par moi-même, naturellement. Je ne suis pas idiote et j’ai bien vu que quelque chose clochait. Quand je l’ai mis au pied du mur, Robert s’est montré très contrit et m’a juré qu’il mettrait fin à leur relation immédiatement. Helen était une très jolie jeune fille, mais elle passait plus de temps à courir après les hommes mariés qu’à mener une vie pieuse.

— C’est une épreuve terrible que vous avez dû traverser, commenta Luke. Je suis navré. Votre mari a de la chance que vous ayez choisi de lui pardonner.

— Oh, mais je ne lui ai pas pardonné ! Il m’a couverte de honte. Peu m’importe si cette jeune fille l’a harcelé pendant des semaines pour obtenir ses faveurs. Il aurait dû résister à ses avances.

— Pensez-vous qu’il ait eu pitié d’elle ? interrogea Luke.

— Ne me prenez pas pour une imbécile, révérend. Aucun homme ne couche avec une jeune fille par pitié. Ils ne savent pas contrôler leurs pulsions animales quand une tentatrice cherche à capter leur attention, voilà tout.

Sidérée par ses paroles, je clignai des paupières. Même si Luke l’avait invitée à s’exprimer ouvertement, je ne m’étais pas attendue à une telle honnêteté et encore moins à ce qu’elle considère Helen comme l’unique responsable de cette liaison.

— Croyez-vous qu’ils aient repris leur relation quand Mlle Kennedy est revenue à Winteringham ?

Puisqu’elle se montrait franche, autant poser la question susceptible de nous fournir la réponse qui nous intéressait le plus. Winifred pinça les lèvres et fit la grimace, comme si elle venait de croquer dans un citron.

— En tout cas, elle a tout fait pour. Son oncle et sa tante souhaitaient peut-être un autre enfant.

J’ouvris la bouche pour répondre, mais je me ravisai. Comment pouvait-elle être au courant ? Finalement, le secret des Butler n’était peut-être pas aussi bien gardé qu’ils le pensaient !

— Je ne vois pas le rapport avec Helen, mentis-je.

Winifred arqua un sourcil.

— Je crois pourtant que vous savez parfaitement à quoi je fais allusion. Janet n’est pas plus la fille de Doris Butler que je ne suis la princesse Elizabeth !

— Pourquoi dites-vous ça ? questionna Luke, me voyant à court de mots.

— J’ai eu six enfants. La grossesse n’a plus de secrets pour moi. C’est cette jeune fille qui portait le bébé, ça ne fait aucun doute. Doris a bien essayé de faire semblant, mais elle n’est pas très bonne actrice. J’ai tout de suite vu clair dans son jeu.

— Quelqu’un d’autre au village est-il au courant ?

— Allez savoir ! Comme vous pouvez le deviner, c’est un sujet que je préfère éviter.

— Pardonnez ma question, commença Luke avec un sourire contrit. Est-ce parce que vous soupçonnez votre mari d’être le père de Janet ?

Des larmes montèrent aux yeux de Mme Williams. Elle s’empressa de les refouler.

— Je n’ai aucun moyen de le savoir. Helen a juré à Robert qu’il était le seul, mais comment en être certaine, avec une jeune fille pareille ?

— Pourquoi nous faire ces confidences ? intervins-je, effarée de l’entendre confirmer l’aventure de son mari. Vous devez pourtant vous douter que cette information fait de votre époux un suspect dans la mort d’Helen, non ?

— Certainement pas, rétorqua-t-elle sèchement. Si Robert avait eu la moindre intention de tuer cette fille, il s’en serait chargé avant qu’elle quitte Winteringham. Pourquoi attendre maintenant ?

À mes yeux, la réponse était évidente : à son retour, on l’avait aperçue en compagnie de Robert et quelqu’un lui avait remis un généreux pot-de-vin. Peut-être le patron l’avait-il payée en désespoir de cause, puis s’était résigné à la tuer pour récupérer l’argent lorsqu’il avait pris conscience qu’il ne pourrait pas expliquer sa disparition à sa femme.

— Et si elle avait menacé de révéler leur liaison ? suggéra Luke.

Winifred le scruta, l’air hostile.

— Je crois que vous ne m’avez pas bien écoutée. Mon mari n’a pas adressé la parole à cette jeune fille depuis qu’elle est rentrée au village.

— Comment pouvez-vous l’affirmer avec certitude ?

— Il n’avait pas le choix. Il savait très bien qu’autrement, c’est lui qui aurait pris un coup de poignard dans le ventre. J’ai appris à vivre avec ce qu’il a fait parce que nous avons six enfants à élever, mais jamais je ne lui aurais permis de m’humilier une seconde fois. Robert a de nombreux défauts, dont la lâcheté fait partie.

Peut-être était-elle convaincue que ses révélations n’incrimineraient pas son époux à nos yeux, mais elle semblait ne pas se rendre compte qu’elle se hissait elle-même au sommet de notre liste de suspects.

— Quelqu’un d’autre était-il au courant de leur relation ?

— J’espère bien que non, répondit-elle, la mâchoire serrée. J’ai déjà suffisamment de mal à supporter son infidélité sans que personne n’en sache rien.

— Pourtant, vous disiez tout à l’heure qu’elle courait après les hommes mariés. Si vous le saviez, ce n’est peut-être pas un secret.

— Il aurait fallu être aveugle pour ne pas s’apercevoir de son petit manège. Pour autant, personne n’aurait pu se douter qu’elle avait réussi à embobiner Robert.

J’aurais voulu souligner le fait qu’Helen était encore une enfant et que M. Williams, étant adulte, aurait dû la repousser, mais son épouse n’avait sans doute aucune envie d’entendre mon opinion. Se persuader qu’Helen lui avait forcé la main était peut-être le seul moyen qu’elle avait trouvé pour supporter cette bévue.

— Selon vous, qui d’autre fréquentait-elle ?

Tout à coup, elle se leva de sa chaise.

— Ce n’est pas à moi de vous le dire. Je ne colporte pas les ragots. Cela dit, le village ne manque pas de commères qui seront ravies de vous renseigner. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai beaucoup à faire.

Lorsqu’elle fut partie, Luke leva les mains, désemparé.

— Et maintenant, que fait-on ?

— Allons voir Annie. Je suis sûre qu’elle est au courant de tout ce qui se passe au village.

— Je parle de notre hébergement pour la nuit.

— On s’en souciera plus tard. Commençons par l’interroger.

Il pouffa de rire.

— La journée est déjà bien entamée, vous savez ! Il va bientôt être l’heure du dîner puis de nous trouver un endroit où dormir.

— Décidément, vous ne pensez vraiment qu’à votre estomac !

— Si vous deviez endurer la cuisine de Mme Felton régulièrement, vous seriez comme moi ! C’est merveilleux d’avoir hâte de se mettre à table parce qu’on sait que le repas sera comestible.

— Allez, Luke. Rendons visite à ma nouvelle amie.

Une douce chaleur se propagea dans mon ventre. L’appeler par son prénom me semblait délicieusement osé, tout en restant convenable. Après tout, je ne faisais que m’adresser à un ami. Le fait que mon cœur s’emballe et que mes mains deviennent moites en sa présence n’avait aucune importance.

*

— Bonsoir, vous deux ! Qu’est-ce qui vous amène ?

— Disons que nous sommes dans une impasse…

— Voilà qui est intrigant ! Entrez et dites-moi donc en quoi je peux vous être utile, nous pressa Annie avant de nous mener dans un petit salon douillet. Est-ce que je peux servir quelque chose ?

— Non, ne vous embêtez pas pour nous.

Elle interrogea Luke du regard.

— Et vous, révérend ?

— Non, merci, répondit-il, manifestement mal à l’aise à l’idée d’entamer cette conversation délicate. D’habitude, je ne tolère pas les commérages, mais je me vois contraint de vous demander de nous répéter tout ce que vous pourriez savoir à propos d’Helen Kennedy.

Une lueur fébrile illumina le regard sombre d’Annie.

— Là, vous m’intéressez.

— Le pasteur et sa femme nous ont priés d’enquêter sur le meurtre de leur nièce. On revient tout juste du Railway Inn où on s’est entretenus avec M. et Mme Williams.

— Je vois. Et vous venez me demander de confirmer la liaison de Robert et Helen, c’est bien ça ?

— Vous étiez donc au courant ?

Un gloussement à la fois nerveux et jubilant lui échappa.

— Je crois que personne au village n’était dupe. Il suffisait de voir la façon dont il regardait cette jeune fille.

— Mme Williams semble convaincue d’être la seule à le savoir.

— La pauvre femme… fit Annie, réprobatrice. On ne peut tout de même pas la détromper, il faudrait être cruel. Si elle a choisi de croire qu’elle a pris son mari sur le fait et que personne ne se doute de rien, mieux vaut lui laisser ce semblant de dignité.

Même si Winifred Williams ne m’avait pas paru très sympathique, elle m’inspirait désormais une profonde compassion. Ayant moi-même été le sujet des ragots du village, je comprenais ce qu’elle éprouvait. Au moins, elle avait la chance de ne pas savoir que tout le monde connaissait son secret.

— Elle soupçonnait aussi Helen de fréquenter d’autres hommes.

— Il faut dire que pour une jeune fille qui n’achetait jamais de viande, elle passait beaucoup de temps chez le boucher ! souligna Annie. Cela dit, je pense qu’elle y allait plutôt pour flirter avec Kenneth qu’avec M. Simpson.

— Y a-t-il eu quelqu’un d’autre ? demanda Luke.

— J’ai toujours trouvé qu’elle et son oncle avaient une drôle de relation.

— Freddie ? s’étonna-t-il, d’une voix plus forte que son habituel ton calme.

— Je ne saurais pas trop dire ce qui clochait. Avant la guerre, ils m’avaient toujours paru proches, mais, quand il est rentré, ils sont devenus comme chien et chat. C’est dommage. Enfin, c’est loin d’être la seule relation détruite par la guerre.

Annie avait-elle perdu un proche dans le conflit ? Elle ne semblait pas prête à en dire davantage.

— Doris nous a confié qu’Helen voulait continuer à s’asseoir sur les genoux de son oncle quand il est rentré, repris-je. Comme elle le faisait étant petite.

Notre interlocutrice fronça les sourcils.

— Elle était adolescente. Ça n’aurait pas été correct.

— Cela explique peut-être l’étrange relation que vous avez remarquée entre eux, suggéra Luke.

— Oui, c’est possible. J’espère que ça ne cache pas une affaire plus sinistre.

— Entre Helen et Freddie ? s’étrangla-t-il.

— Ce ne serait pas la première fois qu’un tuteur profite de sa pupille.

— Mais… Freddie ?

— Ça semble peu probable de sa part, je suis d’accord. Néanmoins, vous devez admettre qu’on ne peut pas l’exclure.

Luke se fit livide.

— Malheureusement, je dois vous donner raison, concéda-t-il, la voix sourde.

Je n’arrivais pas à croire qu’il n’ait jamais songé à cette éventualité. Pour ma part, je l’avais entrevue dès que Freddie nous avait révélé que son nom figurait sur l’acte de naissance de Janet. Cela étant, envisager une possibilité était une chose, entendre quelqu’un la formuler à voix haute en était une autre.

— On a donc Kenneth, le patron du pub… Personne d’autre ? questionnai-je.

— Eh bien, je n’ai rien vu de mes propres yeux, mais… D’ordinaire, je ne colporterais jamais une information qui m’a été rapportée, précisa-t-elle en jetant un coup d’œil au pasteur. Mais puisque vous m’avez demandé de vous répéter toutes les rumeurs que j’aie pu entendre…

— Si vous estimez qu’elles peuvent nous être utiles.

— À un moment, on racontait qu’elle prenait plus de rendez-vous que nécessaire chez le docteur Reynolds.

Voilà qui confirmait nos soupçons – même si la réaction du médecin face à la mort d’Helen était déjà accablante. Tous les hommes qui avaient fréquenté la victime devaient figurer sur notre liste de suspects. D’autant plus que la plupart d’entre eux semblaient avoir des secrets qu’ils n’aimeraient pas voir divulguer.

— Qui est la secrétaire du médecin ? Accepterait-elle de nous parler des rendez-vous d’Helen ?

— Non, elle ne vous aidera pas, répondit Annie avec une grimace, avant de se pencher en avant comme si elle s’apprêtait à nous faire une révélation majeure. C’est sa femme.

— Ah… Voilà qui rend la tâche délicate.

— Impossible, même. Harold est un homme séduisant et Vera est très protectrice envers lui. Même si elle était au courant de quelque chose, elle ne dirait rien.

Je claquai des doigts, frappée par une idée subite. J’aurais dû y penser plus tôt !

— Qu’y a-t-il ? s’enquit notre hôtesse, qui peinait à contenir sa fébrilité. Est-ce que vous avez élucidé le crime ? Allez, dites-nous tout, Martha !

— Non, je me suis simplement souvenu d’un élément qui pourrait s’avérer important.

Elle sembla déçue.

— Oh. Et vous ne pouvez pas me dire de quoi il s’agit parce que c’est confidentiel ?

— Plus ou moins. Diriez-vous que les rumeurs à propos des nombreux rendez-vous d’Helen ont commencé avant son départ de Winteringham ou depuis son retour ?

— Avant son départ, c’est certain. Il n’y a qu’une semaine qu’elle est rentrée.

— Pensez-vous qu’elle avait l’intention de rester ?

— J’ai bien peur de ne pas avoir eu le temps de me faire une idée, répondit-elle avant d’esquisser un sourire ironique. Même les commères du village ont dû être prises de court.

— Merci de votre honnêteté.

— J’espère que je vous aurai aidés, dit-elle, les mains jointes. Au village, Helen avait plutôt la réputation d’être une racoleuse, mais, pour moi, c’était une jeune fille charmante.

À l’évidence, elle se trouvait à mi-chemin entre ces deux opposés. Il était rare que les charmantes jeunes filles se fassent graisser la patte par des inconnus et fréquentent des hommes mariés, mais, au fond, qui étais-je pour juger les recours auxquels le désespoir avait pu pousser cette enfant ?

— Vous permettez que je vous pose une dernière question ? demanda Luke.

— Bien sûr, mon révérend.

— Selon vous, de tous les hommes du village, que nous avons mentionnés ou non, lequel pourrait se permettre de se séparer d’une importante somme d’argent sans éveiller les soupçons ?

— Les soupçons de qui ?

Il haussa une épaule.

— Peu importe. Une épouse, un associé ou même un ami. Qui a la capacité de cacher un retrait d’argent ou en possède assez pour qu’une somme considérable disparaisse sans manquer à personne ?

— Il y a le gros bonnet qui vit au manoir, bien sûr, mais je doute qu’il connaissait Helen. Et puis, il a l’âge d’être son grand-père. Robert Williams pourrait se servir dans les caisses du pub, j’imagine, mais Winifred s’en apercevrait forcément. Elle s’est toujours montrée très scrupuleuse en ce qui concerne leur affaire. Tout le monde dit que si elle avait consacré autant de temps à son mari qu’au Railway Inn, elle aurait découvert ce qui se passait plus tôt. Ou alors, il n’aurait peut-être pas succombé aux charmes d’Helen.

Je poussai un soupir.

— Pourquoi rejette-t-on toujours la faute sur les femmes dans ce genre de situation ? Personne ne blâme les hommes. Pourtant, M. Williams le mérite davantage. Il est marié et plus âgé.

— Je suis d’accord avec vous, approuva Annie, sincère. C’est terriblement injuste, mais il en a toujours été ainsi.

Le ventre de Luke émit un gargouillis sonore.

— Veuillez m’excuser. Je crois qu’on me prévient sans ménagement qu’il est l’heure de se mettre à table.

— Il va falloir qu’on retourne au pub, dis-je. Au moins pour manger. On ne peut tout de même pas s’imposer de nouveau chez les Butler, maintenant qu’on les a prévenus qu’on ne resterait pas.

— Winifred n’acceptera pas de vous accueillir avec votre chienne, signala Annie. Elle est très maniaque. Elle pense que les chiens véhiculent toutes sortes de microbes et de saletés.

— Robert a proposé de nous recevoir en échange d’un supplément, mais en effet, Mme Williams s’y est opposée catégoriquement.

— Dans ce cas, j’insiste pour que vous, votre charmante sœur et votre adorable chienne logiez ici chez moi, annonça-t-elle. Je l’aurais suggéré quand je vous ai invitée à inaugurer la foire, mais, naturellement, votre pasteur connaissait le nôtre et il a été plus rapide.

— Je ne voudrais surtout pas vous déranger.

— Et moi, je ne voudrais surtout pas que notre invitée d’honneur se retrouve à la rue ! Je ne suis pas une excellente cuisinière, mais je peux vous préparer une omelette tout à fait correcte. Qu’en dites-vous ?

— Ce serait parfait. Merci infiniment.

— Et vous, révérend, est-ce qu’il vous faut un toit aussi ?

— Je vais demander à l’inspecteur Robertson s’il peut me faire une place dans sa chambre à l’auberge. Il acceptera sans doute, compte tenu des circonstances.

Notre hôtesse frappa dans ses mains comme une enfant surexcitée.

— Parfait ! Alors, je vous attends tous les quatre dans une heure pour le dîner.

— Vous êtes bien aimable, mademoiselle Raynor.

— Ce n’est rien. Vous, vous subvenez aux besoins spirituels de vos ouailles et moi, j’accomplis mon devoir de chrétienne en vous nourrissant pour que vous puissiez poursuivre votre vocation sans craindre de tourner de l’œil. Il doit me rester des fruits au sirop que je gardais pour une occasion. Je n’en vois pas de meilleure qu’un dîner avec de nouveaux amis !

Luke consulta sa montre.

— Le temps de récupérer nos bagages au presbytère, on sera de retour dans une heure avec Lizzie et Ruby. Merci encore de nous accueillir.

Je réprimai un soupir de soulagement. Même si j’avais affirmé à Luke que nous avions encore tout le temps de trouver un endroit où dormir, j’avais commencé à craindre de devoir faire du porte-à-porte pour emprunter une tente. Annie Raynor nous offrait une base idéale pour notre enquête – elle allait pouvoir nous révéler tout ce qu’il y avait à savoir sur les habitants de Winteringham.

*

Sur le chemin du presbytère, je sentis la réticence de Luke à l’idée d’affronter son ami une fois de plus.

— Vous devriez monter directement à l’étage faire vos valises puis retourner au pub pour informer Ruby de nos arrangements. Au passage, voyez avec Ben s’il est d’accord pour cette nuit. On se rejoindra ensuite pour aller dîner chez Annie.

— Qu’est-ce que vous comptez faire pendant ce temps ?

— Je vais poser quelques questions supplémentaires à Mme Davies. Elle nous cache quelque chose et j’aimerais savoir quoi.

— Vous croyez qu’elle acceptera de vous le dire ?

— Il n’y a qu’un moyen de le découvrir. Elle est au courant que Janet est la fille d’Helen. Je sens qu’elle est le genre de domestique à savoir tout ce qui se passe chez son employeur.

Luke me retint doucement par le bras. Je priai pour qu’il ne me sente pas trembler à travers les mailles de mon gilet bleu.

— Vous allez lui demander s’il est arrivé quelque chose entre Freddie et Helen ?

— Non. Elle risque de se fermer complètement si je lui pose des questions aussi directes. Mais j’aimerais l’interroger sur le sac à main d’Helen. Je suis étonnée qu’elle n’en ait pas eu un deuxième dans sa chambre. La plupart des femmes en ont un pour le quotidien et un autre pour les grandes occasions.

— Vous êtes mieux placée que moi pour le savoir, souligna-t-il en observant le presbytère avec appréhension. Je sais que je n’ai pas le choix, mais je n’ai aucune envie d’entrer. Chaque fois que Freddie ouvre la bouche, je meurs de lui balancer mon poing sur le nez.

— Luke !

— Excusez-moi… Ce n’est pas digne d’un pasteur.

— L’entendre avouer ce qu’il a fait a dû être très difficile pour vous. Freddie est un ami de longue date.

— Vous êtes bien consciente que je ne suis qu’un homme, n’est-ce pas, Martha ? demanda-t-il, sérieux.

Comment l’ignorer quand sa main retenait toujours mon bras ? Bien que tout à fait innocent, ce contact déclenchait en moi toutes sortes de réactions.

— Oui, je suis pasteur, reprit-il, mais ça ne m’empêche pas de réagir comme n’importe quel homme quand je pense qu’on a fait subir des mauvais traitements à quelqu’un.

Je clignai des yeux le temps que ses paroles parviennent à mon cerveau embrumé de désir. Elles avaient beau être tout à fait pertinentes, j’avais l’impression que nous menions deux conversations à la fois.

— Est-ce que c’est votre rôle qui vous retient d’exprimer vos sentiments ou simplement votre vertu ?

— Ma profession et ma foi sont si étroitement liées que j’ai souvent du mal à savoir laquelle des deux prédomine. Par exemple, l’instinct me dicte de frapper Freddie pour le punir de ce qu’il a fait à sa nièce, mais je ne me le permettrais jamais. Non seulement parce que je ne suis pas ce genre d’homme, mais aussi parce que ce serait inacceptable de la part de quelqu’un dans mon rôle. Pour autant, la tentation est grande. Elle est constamment présente.

— Oui, soufflai-je. Je vois.

— Vraiment ?

Il était si proche que je distinguais les taches jaunes dans le bleu de ses yeux et les longs cils recourbés qui les cernaient. L’instant sembla s’étirer à l’infini, à tel point que je dus me souvenir de respirer.

— Oui, répétai-je.

C’était l’occasion rêvée de me livrer à mon tour, mais je me contentai de le scruter, muette. Si seulement nous nous étions rencontrés plus tôt, quand tout était encore possible ! Peut-être cette attirance entre nous aurait-elle donné lieu à une belle histoire.

Il laissa retomber sa main.

— Allez, ne nous attardons pas.

J’inspirai profondément avant de traverser la route à sa suite. Côte à côte, nous franchîmes le portail et parcourûmes l’allée qui menait au presbytère.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, Mme Davies nous considéra tour à tour d’un œil dédaigneux.

— Seigneur ! C’est encore vous. J’espère que vous n’êtes pas venus pour dîner. Sans vouloir être impolie, on m’a informée que vous ne passeriez finalement pas le reste de votre séjour ici, alors je n’ai rien préparé. M. et Mme Butler sont trop contrariés pour manger, naturellement.

Luke la gratifia de son sourire le plus courtois.

— Pas d’inquiétudes. On vient simplement récupérer nos affaires.

— Allez-y le premier, glissai-je à Luke avant de me tourner vers l’employée. Et si j’attendais dans la cuisine avec vous le temps que monsieur le pasteur fasse ses bagages ?

— Je ne comprends pas, marmonna-t-elle, perplexe.

— Je ne sais pas comment c’est, ici, mais, à Westleham, on est très à cheval sur la bienséance, expliqua Luke. Je ne trouverais pas convenable de monter seul à l’étage avec Mme Miller.

— Eh bien, en effet, présenté de cette façon, ça ne me paraît pas correct non plus.

— Formidable, soupirai-je. Je ne serais pas contre m’asseoir un instant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Mes chaussures sont neuves et elles me serrent atrocement les pieds.

Elle considéra mes souliers et pinça les lèvres.

— À votre âge, il est déconseillé de porter des chaussures à talons.

La bonne des Butler était du genre entêté. Inutile, donc, de lui signaler que je n’étais encore que trentenaire et que mes chaussures n’étaient peut-être pas plates, mais qu’on pouvait malgré tout difficilement les qualifier d’escarpins.

Pendant que Luke se rendait à l’étage, je la suivis dans la cuisine. Elle me tira une chaise sur laquelle je m’affalai comme si j’avais été debout depuis des heures et non quelques minutes.

— Depuis quand êtes-vous au service des Butler, madame Davies ?

— Ils m’ont engagée un peu avant la guerre.

— Il y a plusieurs années que vous connaissez Helen et Mme Butler, alors ? Est-ce que c’est ça qui vous a permis de deviner que Janet n’était pas l’enfant de Doris ?

Je souris, priant pour qu’elle voie dans mes questions un simple prétexte pour lui faire la conversation et non un interrogatoire.

— Ce n’était pas difficile à déduire.

Elle croisa les bras sur sa poitrine. Je compris alors que si elle avait découvert le pot aux roses en écoutant aux portes, il était peu probable qu’elle me l’avoue.

— Par exemple, c’était Helen qui ne pouvait pas supporter l’odeur des œufs au plat le matin, ajouta-t-elle. Plusieurs fois, je l’ai vue se couvrir la bouche et courir aux cabinets. En revanche, Doris n’a jamais sauté un repas.

— Je vois.

— Helen a pris des joues et ses cheveux sont devenus très soyeux. Il n’y a que mère nature pour donner un éclat pareil et on ne peut pas le dissimuler.

— Les Butler savent-ils que vous connaissez leur secret ?

— Grand Dieu, non ! répondit-elle, horrifiée. Et je ne le leur dirai jamais. Ce ne serait pas correct.

— Pensez-vous que quelqu’un d’autre à Winteringham soit au courant ?

— Beaucoup doivent s’en douter. C’est comme ça, dans les petits villages, vous le savez bien. Je ne dois pas être la seule à avoir remarqué qu’Helen accompagnait Doris à ses rendez-vous médicaux et qu’elle a quitté le village peu après la naissance du bébé. Pour quelle raison une jeune fille de son âge irait-elle consulter avec sa tante ?

— C’est assez évident, en effet.

Mon cerveau bouillonnait à plein régime pour assimiler les informations reçues et déterminer comment formuler ma prochaine question de manière naturelle.

— Quand Helen est revenue à Winteringham, vous a-t-elle donné l’impression d’être rentrée pour de bon ?

Une expression courroucée déforma les traits de Mme Davies.

— Elle avait l’intention de semer la pagaille, voilà l’impression qu’elle m’a donnée. Elle avait l’air sournois de celle qui se croit plus maligne que tout le monde.

Je me remémorai le sourire de la jeune fille lorsque Luke et moi l’avions vue recevoir son paiement.

— Je l’ai aperçue au village, ce matin. Elle portait un sac à main qu’elle n’avait plus sur elle plus tard. Est-ce normal de sa part ?

Mon interlocutrice fronça les sourcils.

— À quel moment l’avez-vous vue ?

— Avant le petit-déjeuner.

— Ça ne lui ressemble pas. Elle se levait rarement de si bonne heure. C’est la première chose qui m’a mis la puce à l’oreille, dit-elle, les rides sur son front subitement plus prononcées. Et je ne crois pas l’avoir vue quitter la maison sans son sac à main marron. Pas depuis son retour, du moins. Il était neuf. Elle a dû l’acheter avec l’argent que lui a donné monsieur le pasteur.

— Vous êtes au courant ?

La bonne s’empourpra.

— Elle est revenue avec un tas de nouvelles toilettes. Il m’a suffi de tirer mes propres conclusions.

— Quelqu’un est-il entré dans sa chambre entre le moment où nous sommes tous partis pour la foire, ce matin, et celui où le révérend Walker et moi y avons jeté un coup d’œil, cet après-midi ?

— Pas que je sache. Pourquoi ? voulut-elle savoir, soupçonneuse.

— Son sac à main a disparu.

Je me gardai d’évoquer l’argent.

— Vous ne croyez tout de même pas qu’on l’aurait assassinée pour le lui voler ? Elle n’y mettait rien à part son poudrier, un rouge à lèvres et une photo passée de sa mère.

Face à mon silence, elle prit conscience qu’elle en avait trop dit et s’empourpra une fois de plus. En entendant Luke redescendre l’escalier, nous nous tournâmes d’un même mouvement.

— Merci de m’avoir tenu compagnie, Mme Davies. Je vais rassembler mes affaires et vous laisser vaquer à vos occupations.

Quand je croisai le pasteur dans le vestibule, je lui glissai à mi-voix :

— Apparemment, Helen avait un sac marron qu’elle emportait partout.

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