Marta Miller T2 : Un meurtre à la pointe

Catherine Coles · Chapitre 9 sur 17

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Marta Miller T2 : Un meurtre à la pointe

Chapitre 7

 

 

Le lendemain matin, je confiai Lizzie à ma sœur et à Annie, qui bavardaient dans le jardin comme deux vieilles amies, le temps d’aller retrouver Luke. Nous avions prévu d’interroger Arthur Simpson, le boucher, et Kenneth Chapman, son assistant.

Alors que j’approchais du pub, mon ami me fit signe de repartir aussi sec.

— Filons vite !

— Que se passe-t-il ?

— Ben m’a dit de ne pas nous mêler de son enquête, hier soir. S’il nous surprend ensemble ce matin, il saura qu’on ne l’a pas écouté.

— Il ne peut pas nous interdire de discuter avec nos nouveaux amis, arguai-je.

— Il n’est pas idiot, Martha. C’est pour ça qu’il m’a déjà mis en garde.

— Où est-il, à l’heure qu’il est ?

— Dans la chambre que nous partageons. J’ai inventé un prétexte pour sortir et je me suis dépêché de vous rejoindre.

Il jeta un regard nerveux à la porte du Railway Inn, comme s’il s’attendait à voir l’inspecteur surgir de l’auberge à tout moment pour nous accoster.

— Ne traînons pas, dans ce cas, dis-je, impatiente. Savez-vous par où il a l’intention de commencer ?

— Il a déjà vu Kenneth, le médecin et Freddie hier soir.

— Ma parole, il n’a pas perdu de temps ! On a du retard à rattraper.

Lorsque nous franchîmes la porte de la boucherie, une cloche annonça notre arrivée et le patron nous salua d’un signe de tête.

— Bonjour.

— Bonjour, répondis-je. Vous êtes bien monsieur Simpson ?

— Lui-même, confirma-t-il d’une voix morne. Et vous êtes madame Miller, de Westleham. J’espère que vous n’êtes pas là pour fourrer votre nez dans mes affaires.

— Quelle idée ! Je ne me le permettrais pas, assurai-je, joviale. Vous avez peut-être aperçu ma superbe chienne, hier. C’est un setter irlandais. Vous n’avez pas pu la manquer, j’en suis sûre. Bref, je me demandais si vous auriez un os à me vendre pour elle.

Le boucher me lança un regard réprobateur.

— La plupart de mes clients les mettent à bouillir pour faire de la soupe. Ils ne les donnent pas aux animaux.

— Vous n’êtes pas au courant ? demandai-je sur le même ton exagérément enjoué. C’est ma Lizzie qui a trouvé le corps de cette pauvre jeune fille, hier.

— Pauvre jeune fille, mon œil ! Ce n’était qu’une sale petite…

— Pas devant le pasteur, monsieur Simpson, le coupai-je, penchée sur le comptoir.

Il jeta un regard à Luke avant de le reporter sur moi.

— Vous avez raison. Elle était morte quand vous l’avez trouvée, vous dites ?

— Ah, oui, je vous le confirme. Je me demande qui a pu commettre un crime aussi atroce.

— Je pourrais vous suggérer deux ou trois noms, glissa-t-il.

— Vraiment ? Lesquels ?

Je lui adressai un sourire complice.

— N’importe lequel des hommes que cette fille menait en bateau.

J’opinai du chef, comme si je voyais parfaitement de quoi il parlait.

— Comme le patron du pub.

— Exactement. Le pauvre homme est fou de cette gamine. Vous m’avez entendu dire à Mme Butler hier que j’avais vu la traî… s’interrompit-il en me voyant arquer un sourcil et désigner Luke d’un signe de tête. Pardon, révérend. J’ai vu Mlle Kennedy chuchoter à l’oreille de Robert en tapinois, deux minutes à peine après que Mme Williams est sortie faire une course chez le primeur.

— Où étiez-vous quand vous avez surpris la scène ?

Il indiqua la porte vitrée de sa boutique.

— Juste ici.

— Devant la porte d’entrée ?

J’allai m’y poster, sous la cloche. M. Simpson sortit de derrière le comptoir pour me rejoindre.

— Oui, précisément. J’étais en train de balayer le pas de la porte et le trottoir. Comme vous pouvez le voir, j’avais une parfaite visibilité sur celui d’en face.

— Quelqu’un d’autre aurait-il pu voir Mlle Kennedy parler à M. Williams ?

— Oh, non, répondit-il avant de me contourner pour s’emparer de la poignée. Permettez.

Je m’effaçai et, lorsqu’il ouvrit la porte, la cloche tinta de nouveau. Il me fit signe de le suivre à l’extérieur.

— Où allons-nous ?

— Voyez, je balaie cette rue chaque matin, m’informa-t-il fièrement en désignant le seuil. D’ici à ce bout-là.

Je longeai la vitrine de la boucherie jusqu’à son extrémité.

— Votre établissement est impeccable.

— Merci, répondit-il avec un hochement de tête. Bon, maintenant, regardez de l’autre côté de la rue sans vous faire remarquer. Il y a à l’angle une ruelle qui mène à l’arrière de ma boutique. C’est là qu’on réceptionne les livraisons – c’est Kenneth qui s’en charge, d’ailleurs. Il y en a une similaire le long du pub. Quand j’ai vu la jeune Kennedy s’y glisser en douce, j’ai su qu’elle mijotait quelque chose, surtout après avoir vu Mme Williams quitter la taverne.

J’étudiai la venelle sombre adjacente à la boucherie, puis, discrètement, tout en rebroussant chemin vers la boutique, je portai le regard de l’autre côté de la rue pour observer celle du pub.

— En effet, c’est louche. Est-ce qu’ils se sont parlé longtemps ?

Il me tint poliment la porte.

— Non, à peine plus de deux minutes. Le temps que je rentre, elle filait déjà dans la rue.

— Dans quelle direction ?

D’une main, il frotta la barbe rousse qui ornait son menton.

— Eh bien, celle du presbytère. Si elle était partie dans l’autre sens, elle aurait sûrement croisé Mme Williams à son retour du primeur.

— Ç’aurait été gênant.

— Je ne vous le fais pas dire ! s’exclama-t-il avant de se tourner vers Luke. Je suis très pieux, c’est pour ça que j’étais si contrarié hier, quand je suis retourné à la boucherie et que j’ai vu comment se tenaient le jeune Kenneth et cette fille. Je n’aurais peut-être pas dû m’emporter avec Mme Butler.

— Il me semble que vous lui devez des excuses, suggéra Luke d’un ton mesuré. J’ai cru comprendre que vous vous étiez montré assez grossier devant sa fille.

Penaud, le boucher contempla le comptoir.

— Je ne suis pas comme ça, d’habitude. C’est le choc qui m’a mis hors de moi.

— Les deux jeunes se fréquentaient-ils depuis longtemps ? questionnai-je.

— Je ne savais même pas qu’ils se connaissaient avant de les prendre en flagrant délit, admit-il avant de secouer la tête, l’air triste. Ce genre d’histoires n’arrivait pas avant la guerre. Les gens savaient se tenir. Parfois, c’est à se demander pourquoi on s’est battus…

— Où avez-vous combattu ? l’interrogea Luke sur le ton de la conversation.

Le rouge monta aux joues du boucher.

— Eh bien… Vous savez… J’avais une boutique à tenir. On avait besoin de moi ici.

— Bien sûr, répondit mon ami avec douceur. Verriez-vous une objection à ce qu’on discute un instant avec le jeune Kenneth ?

— Il travaille, dit, l’air important. Et puis, il a déjà répondu aux questions de la police. Je ne vois pas quel intérêt il aurait à vous parler.

— Mme Miller a réussi à élucider un meurtre très complexe chez nous, à Westleham. Malheureusement, deux femmes ont trouvé la mort aux mains du criminel, expliqua Luke en déployant les mains. Je suis certain que tout le monde à Winteringham préférerait éviter un second décès.

Le boucher se mit à danser d’un pied sur l’autre, manifestement de plus en plus intimidé.

— Oui, bien sûr. Vous n’avez qu’à faire le tour et venir le voir dans l’arrière-boutique. Je vais le libérer cinq minutes pour qu’il puisse vous parler dans la cour.

— Merci, monsieur Simpson, c’est très aimable à vous.

Le pasteur ôta son chapeau pour le saluer tandis que nous nous dirigions vers la sortie.

— Au fait, madame Miller ! me héla le boucher.

Je pivotai sur mes talons.

— Oui ?

— Je vais emballer un os pour votre chienne et le porter à Kenneth pour qu’il vous le remette.

— C’est très généreux, merci.

Sitôt la porte refermée derrière nous, Luke me donna un petit coup de coude.

— Qu’est-ce qui s’est passé entre vous quand vous êtes sortis ?

— Il m’a montré la ruelle entre sa boutique et le bâtiment voisin et celle qui longe le pub, de l’autre côté de la route, expliquai-je, éludant délibérément sa question.

— Et alors ? Avant de sortir, il semblait aussi peu attendri par les chiens que Mme Williams et le voilà qui s’empresse de vous offrir un os pour Lizzie !

Je haussai une épaule.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Il faut croire que mon charme naturel l’a conquis.

Nous échangeâmes un sourire. Au fond, nous savions l’un comme l’autre que M. Simpson n’aurait jamais changé d’avis sans la présence de Luke. Vieux jeu comme il était, il craignait certainement pour son salut.

*

— Bien, nous y voilà, dis-je lorsque nous eûmes gagné la ruelle. M. Simpson m’a expliqué que Kenneth vient réceptionner les livraisons ici. On peut donc supposer que c’est aussi là qu’Helen venait le voir. Elle a sûrement donné rendez-vous à Robert Williams au même endroit, de l’autre côté de la rue.

— Sans que sa femme s’en aperçoive ? demanda Luke, dubitatif.

— D’après le boucher, elle s’était absentée pour faire une course lorsqu’il a surpris Helen avec le patron du bar.

— Le matin de sa mort, donc.

— Tout juste. C’est trop gros pour être une coïncidence, n’est-ce pas ?

— Tout dépend de s’il était l’homme qui lui a remis l’argent.

— Quel casse-tête… Allons voir ce que Kenneth a à nous dire.

J’emboîtai le pas à Luke et nous nous frayâmes un chemin jusqu’à un portail peint en vert. Il s’apprêtait à frapper lorsque le jeune homme qui prétendait être le petit ami d’Helen poussa le battant.

— Bonjour !

Pour un garçon qui venait de perdre la fille de ses rêves – selon les termes qu’il avait employés, me semble-t-il –, il avait le ton drôlement jovial.

— Rebonjour, glissai-je. Tu as bien meilleure mine que la dernière fois qu’on s’est vus.

— J’ai eu le temps de pleurer la disparition de ma chère et tendre, répondit-il de sa voix haut perchée, nasillarde.

Ses paroles paraissaient trop ampoulées dans la bouche d’un adolescent. Et ce n’était pas le seul élément curieux de cette situation. Même s’il était tout à fait charmant, il ne semblait pas le genre à attirer une vraie beauté comme Helen. Mais, après tout, si Kenneth et l’agent Peterson étaient les seuls jeunes hommes du village, je pouvais comprendre qu’elle ait jeté son dévolu sur le premier.

— Déjà ? s’étonna Luke, un sourcil arqué.

À la vue du col blanc autour du cou du pasteur, Kenneth déglutit.

— J’ai prié et réfléchi au destin funeste d’Helen et je suis parvenu à la conclusion qu’elle est dans un monde meilleur. Elle ne voudrait pas me voir triste.

Je n’étais pas de son avis, mais je m’abstins de le souligner. La jeune fille aurait sûrement attendu de son petit ami qu’il la pleure au moins une journée.

Luke se détourna brusquement pour cacher son sourire. Sitôt parvenu à recouvrer son sérieux, il donna au garçon une réconfortante tape dans le dos.

— Qu’elle repose en paix.

— Amen, répondit-il, solennel.

— Écoute, Kenneth, dis-je, une fois certaine que ma voix ne trahirait pas mon hilarité. Il faut que tu nous expliques comment tu as appris ce qui est arrivé à Helen. C’est très important.

La confusion gagna ses traits.

— Comment ça ?

Je pris une profonde inspiration.

— Nous sommes d’accord que, lorsque j’étais derrière le chapiteau avec le médecin et l’officier de police…

— Charlie ?

— C’est le prénom de l’agent Peterson ?

Était-ce cela, la vie avec un adolescent ? Une suite d’échanges décousus où les questions, qui semblaient pourtant tout à fait claires, restaient sans réponses ?

Kenneth eut un large sourire.

— Oui. C’est un bon gars, ce Charlie.

Je frappai dans mes mains dans l’espoir de capter de nouveau son attention.

— Formidable. Je disais donc : quand le médecin, Charlie et moi étions derrière la tente…

— Pendant qu’Helen était raide morte sur le sol avec un couteau planté dans les boyaux, c’est bien ça ?

Sa description imagée m’arracha une grimace. Pour quelle autre raison nous serions-nous rassemblés derrière la tente des rafraîchissements ?

— Tout à fait. Peux-tu me dire pourquoi tu nous y as rejoints ?

— Pour voir ce qui se passait, répondit-il en piétinant le sol.

Je dus me retenir de ne pas perdre patience. Au fond, malgré sa silhouette dégingandée, lui aussi n’était qu’un enfant.

— Oui, je comprends, mais comment as-tu su qu’il était arrivé quelque chose derrière le chapiteau ?

Il observa Luke avant de reporter le regard sur moi. Il affichait l’expression perplexe d’un écolier à qui on aurait demandé de résoudre dans sa tête une équation algébrique.

— Commençons par le début, suggéra le pasteur. Raconte-nous ce qui s’est passé ce matin-là, depuis ton arrivée au travail jusqu’à la mort de Mlle Kennedy.

— Vous voulez tout savoir ?

Le feu qui lui monta aux joues engloutit les taches de rousseur dont était décorée l’arête de son nez. Luke s’approcha d’un pas.

— Ne t’inquiète pas. Nous savons déjà que M. Simpson t’a surpris dans un moment intime avec Helen, inutile de…

— Ce n’était qu’un baiser, révérend ! protesta-t-il avec ardeur.

Lorsqu’il se rappela la présence de son employeur dans la boutique, il se pencha vers Luke et ajouta à mi-voix :

— À l’écouter, on croirait qu’il m’a trouvé le pantalon sur les chevilles.

— C’est ce que nous avons pensé, en effet.

Kenneth parut déconfit.

— Helen n’était pas ce genre de fille. Elle m’a peut-être laissé aller un peu plus loin que les autres, mais on n’a rien fait d’indécent. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

— Je crois, répondit Luke. Elle t’a permis de l’embrasser quand vous étiez seuls, ce que les autres jeunes filles refusaient, c’est bien ça ? Mais si tu as tenté d’approfondir les choses…

— Arrêtez, je vous en prie ! gémit-il, plus rouge que la boîte aux lettres à l’entrée de la ruelle, avant de me désigner d’un signe de tête. C’est déjà pénible de vous entendre dire ces choses, mais encore plus devant elle !

— Mme Miller et moi n’avons aucune intention de te causer du tort, mais il faut que tu répondes à nos questions pour nous permettre de résoudre le meurtre d’Helen. Tu nous affirmes qu’elle n’était pas du genre à aller trop loin. Pourtant, c’est exactement l’impression qu’on nous a donnée d’elle.

Il bomba le torse.

— Alors, personne ne la connaissait comme moi. Elle était adorable.

— C’est aussi ce que nous avons entendu, admis-je, perplexe. À croire qu’il existait deux versions distinctes de cette jeune fille…

— Tout ce que je peux vous dire, c’est comment elle était avec moi.

Malgré mon expérience très limitée en matière d’adolescents, il me semblait possible qu’elle se soit comportée différemment selon la personne qui se trouvait face à elle et la nature de leur relation.

— Je suppose donc qu’Helen est venue dans la ruelle et que tu l’y as retrouvée, c’est bien ça ? demanda Luke en renvoyant la conversation au matin de la mort d’Helen.

— J’ai laissé la porte de derrière entrouverte. Elle est entrée et elle m’a attendu là. Quand je n’ai plus eu de clients, j’ai fait un saut dans l’arrière-boutique et on s’est un peu bécotés… jusqu’à ce que M. Simpson nous surprenne. Je ne m’attendais pas à le voir revenir.

— Oui, j’imagine, murmura Luke. Et ensuite ?

— Il était furieux. Il a traité Helen de tous les noms et m’a dit que si je n’apprenais pas à me tenir et à garder la boutique quand il me le demandait, j’allais devoir me trouver un autre travail.

— Et toi, il ne t’a pas insulté ? interrogeai-je, incapable de m’en empêcher.

La perplexité s’empara de nouveau des traits de Kenneth.

— Moi ? Non. Pourquoi l’aurait-il fait ?

Je m’efforçai de ne pas montrer ma frustration. Pourquoi Helen était-elle toujours la seule à faire l’objet des reproches ?

— Quelle a été la réaction d’Helen ?

Le jeune homme esquissa un sourire.

— Oh, elle a éclaté de rire. Elle a cru que c’était une blague.

— M. Simpson a-t-il dit autre chose ?

— Il a dit que s’il la revoyait un jour dans sa boucherie, il irait dénoncer son comportement à son oncle, notre pasteur. À ça, Helen a répondu que… commença-t-il en se tenant le ventre, comme s’il avait du mal à retenir ses rires. Elle lui a répondu de ne pas s’inquiéter, parce qu’elle ne mettrait plus jamais les pieds dans sa boutique puante, même pour tout l’or du monde !

Peut-être la blague m’échappait-elle, mais je ne voyais pas ce que Kenneth trouvait de si drôle aux paroles de la jeune fille. D’un bref regard, je constatai que Luke était tout aussi dubitatif.

— Et qu’est-il arrivé après son départ ?

— M. Simpson m’a tiré les oreilles. Puis il a fini par retourner à la foire et m’a confié la boucherie.

— Bien. À présent, je vais te poser une question d’une importance capitale, expliqua Luke lentement et distinctement, en s’assurant qu’il avait toute l’attention du jeune homme avant de poursuivre. Pourquoi as-tu quitté la boutique ?

— Eh bien, M. Simpson me l’a permis. Il est revenu, m’a dit qu’il avait parlé d’Helen à sa tante et que je pouvais m’absenter une demi-heure pour faire un tour à la foire. Il fallait simplement que je rentre assez tôt pour l’aider à ranger avant la fermeture.

— Est-ce que tu as vu Helen là-bas ?

Kenneth considéra Luke comme s’il avait perdu l’esprit.

— Bien sûr. Je l’ai déjà dit, non ? Elle était allongée dans l’herbe avec…

Cette fois-ci, le pasteur l’interrompit.

— Oui, oui, inutile de le répéter. Ce que j’aimerais savoir, c’est si tu l’as croisée après son départ de la boucherie, mais avant de la trouver morte.

— Non.

— Alors qu’est-ce qui t’a attiré derrière le chapiteau ? poursuivit Luke. C’est ce qui m’échappe.

Kenneth contempla ses chaussures.

— C’est un peu gênant à dire, révérend.

— Plus gênant que le reste de cette conversation ?

— C’est à cause de la femme du médecin. Elle racontait à tout le monde qu’il était arrivé une sorte d’incident impliquant son mari derrière la tente.

Je dus me retenir de le secouer.

— Ça n’explique tout de même pas que tu aies accouru comme si tu avais un fou furieux aux trousses !

— Justement, c’est là que ça devient vraiment embarrassant…

Après avoir brièvement croisé mon regard, il vira à l’écarlate, frappa le sol de la pointe de sa chaussure puis leva les yeux vers Luke.

— Je croyais qu’il y avait quelque chose entre Helen et le médecin, reprit-il. Alors je me suis dépêché d’aller voir si j’avais raison et c’est là que je l’ai trouvée. Morte.

— Est-ce que tu savais qu’elle serait derrière le chapiteau ?

— Bien sûr que non ! Si M. Reynolds fricotait avec Helen, vous croyez que sa femme serait allée le rapporter à tout le monde ? rétorqua-t-il, ironique.

Luke secoua la tête.

— Je ne comprends toujours pas.

— Moi, je crois que si, dis-je lentement. Avant de partir voir ce qu’il se passait derrière la tente, tu as pensé qu’Helen y était peut-être mêlée. Ai-je raison d’en déduire que tu avais vu ou entendu quelque chose qui aurait pu te pousser à croire qu’il y avait anguille sous roche entre elle et le médecin ?

Il hocha vigoureusement la tête.

— Oui, madame, vous avez tout compris. M. Reynolds la harcelait constamment, ce que je trouvais bizarre pour un homme de son âge. Je voulais la protéger.

Le médecin semblait à peine plus âgé que moi. L’espace d’un instant, je me demandai comment Kenneth me décrirait derrière mon dos. Tout compte fait, je préférais ne pas le savoir.

— Est-ce que tu l’as vu l’importuner de tes propres yeux ?

— Eh bien, non, pas tout à fait, mais Helen m’en a parlé. C’est pour ça qu’elle voulait quitter Winteringham.

— Pourtant, elle y revenait tout juste.

— Elle économisait pour déménager loin d’ici.

— Où ça ? questionnai-je brusquement.

— À Hollywood pour devenir actrice, répondit-il, non sans une certaine fierté. Imaginez un peu ! Ma petite amie, vedette de cinéma…

— Mais elle n’avait pas d’emploi. Comment espérait-elle financer son voyage ?

— Elle savait se débrouiller, assura-t-il, mystérieux. Est-ce que je peux y aller ? M. Simpson va sûrement déduire le temps que je vous ai consacré de ma pause déjeuner.

— Oui, file, consentit Luke. À moins qu’il ne vous reste des questions, madame Miller ?

— Non, je crois qu’on a ce qu’il faut, répondis-je avant de sonder le visage de Kenneth. Pour le moment.

Lorsqu’il m’eut remis l’os pour Lizzie, nous regagnâmes la rue.

— Qu’est-ce que vous entendiez par là ? m’interrogea le pasteur. « Pour le moment » ?

— Vous n’avez pas vu sa réaction ?

— Il a eu l’air inquiet.

— Exactement. Parce qu’il ne nous a pas tout dit. Il a omis une information cruciale. Quand il a cru qu’on n’avait plus de questions à lui poser, il s’est détendu trop vite.

Luke secoua la tête.

— Je ne vous suis pas.

— Il était anxieux le temps de notre interrogatoire, mais, dès qu’il a su qu’on en avait terminé, la tension dans ses épaules s’est relâchée. Il est au courant de quelque chose concernant les projets d’Helen.

Quoi et comment allions-nous le découvrir ? Voilà la vraie question.

*

— Et maintenant ?

— Je crois qu’on devrait retourner voir Doris, suggérai-je. J’aimerais savoir si elle se doutait qu’Helen avait l’intention de partir à Hollywood.

Luke utilisa le heurtoir pour frapper quelques coups rapides à la porte du presbytère. Après une attente passablement longue, ce fut Doris qui, à ma grande surprise, vint nous ouvrir à la place de sa bonne.

— Bonjour. Entrez, suivez-moi dans le séjour.

Elle ne semblait pas particulièrement ravie de nous voir, mais son ton n’était pas hostile. Elle nous conduisit dans une pièce adjacente à la cuisine. Elle était inoccupée, mais je remarquai, par l’entrebâillement de la porte menant au jardin, qu’un panier de linge attendait dans l’allée.

— Pas de Mme Davies, aujourd’hui ?

— Je ne sais où elle est partie, admit Doris. Elle ne doit pas être bien loin. Au jardin, peut-être.

Assise sur des coussins dans un parc pour bébé, Janet entrechoquait joyeusement deux cubes de bois. Étant donné la sollicitude de Doris pour sa fille, j’étais surprise qu’elle l’ait abandonnée le temps d’aller ouvrir la porte. Je souris à l’enfant, qui me gratifia en retour d’un sourire édenté. Elle était décidément d’une nature heureuse. Se pouvait-il qu’elle la tienne de sa mère et que la jeune fille revêche que nous avions rencontrée n’ait pas été la vraie Helen ?

— Nous n’allons pas te retenir trop longtemps, lui assura Luke. Vous êtes sûrement très pris par les préparatifs.

— Freddie est allé à la poste envoyer un télégramme à ma sœur, expliqua-t-elle, les yeux rivés sur sa fille. La nouvelle va l’anéantir.

— Il paraît qu’Helen avait l’intention de quitter Winteringham pour s’installer à Hollywood. Est-ce que vous le saviez ?

D’un même mouvement, elle haussa les épaules et secoua la tête.

— Non. Vous m’avez déjà demandé si j’étais au courant de ses projets et je vous ai dit que non. Je ne vois pas par quel moyen elle aurait pu s’y rendre et il ne me semble pas qu’elle ait eu des connaissances aux États-Unis.

— Quand on a fouillé sa chambre, hier, j’ai remarqué que son sac à main n’y était pas, ajoutai-je. Et elle ne l’avait pas quand on l’a retrouvée.

Trop tard, je m’aperçus que nous aurions dû demander à Kenneth si elle l’avait lorsqu’elle était passée le voir le matin de son décès.

— Elle ne s’en séparait jamais. Comme toutes les jeunes filles de son âge.

— Je suis d’accord. C’est pour ça que je trouve d’autant plus étonnant qu’on ne l’ait pas encore retrouvé.

— L’inspecteur qui est passé nous voir hier soir nous a dit que ses hommes allaient fouiller le champ derrière le chapiteau, au cas où le meurtrier l’y aurait jeté.

— Je me demande ce qui aurait pu le pousser à faire une chose pareille, souligna Luke innocemment. Et vous, Martha, vous voyez une explication ?

En l’entendant m’appeler par mon prénom, Doris arqua un sourcil et l’observa, l’air curieux. Afin d’attirer son attention sur moi, je me raclai la gorge.

— Il devait contenir quelque chose qu’il convoitait. Ça, je peux le comprendre. Mais pourquoi l’abandonner ensuite dans la nature ? Je ne vois pas. Le plus sensé aurait été de le laisser au sol, près d’elle, après s’être servi.

Luke claqua des doigts.

— Il ne voulait peut-être pas s’attarder près du cadavre pour fouiller le sac, de peur d’être surpris ! Oui, ce doit être la raison. Il a dû l’emporter pour l’inspecter au calme.

Je me gardai de mentionner que, si le meurtrier souhaitait simplement récupérer l’argent, il lui aurait suffi de le prendre dans le portefeuille d’Helen. Luke pensait-il que le sac renfermait autre chose ? Hélas, le moment était mal choisi pour parler à Doris de l’inconnu qui avait remis la liasse à sa nièce.

— Elle n’avait rien de valeur, objecta-t-elle. Je ne vois pas ce qu’on aurait pu lui envier.

— Et Janet, avez-vous parlé d’elle à l’inspecteur ?

En prononçant son nom, Luke eut un sourire. De toute évidence, il adorait cette enfant.

— Naturellement. Freddie pensait que c’était préférable.

— Il vous a sans doute demandé si vous connaissiez l’identité du père, supposa le pasteur, l’air de ne pas y toucher.

Elle pinça les lèvres.

— On lui a donné la même réponse qu’à vous. Ni Freddie ni moi ne savons de qui il s’agit. On le regrette, évidemment.

— Mais, d’après toi, qui ça pourrait être ?

— Le docteur Reynolds, répondit-elle sans hésitation.

— Helen l’a consulté pendant sa grossesse ?

— Bien sûr. Il était le seul, à part Freddie et moi, à connaître son secret.

— Et sa femme ? Il me semble que c’est elle qui tient le secrétariat de son cabinet. Elle ne s’est rendu compte de rien ?

Doris fit non de la tête.

— M. Reynolds a inversé les notes dans nos dossiers, de façon que celles d’Helen figurent dans le mien.

— Est-ce qu’ils ont des enfants ? questionna Luke.

— Oui, deux.

Il fronça les sourcils.

— Dans ce cas, pourquoi le soupçonnes-tu de vouloir du bébé ? Tu disais craindre que quelqu’un vienne vous en retirer la garde.

Elle soupira.

— Je crois qu’il est le père, mais ce n’est que mon avis. Tu ne vois donc pas que c’est ce que s’imaginerait n’importe lequel des hommes qui… qui avaient une liaison avec Helen ?

Luke secoua la tête.

— Là, je ne te suis plus.

— Si je comprends bien, intervins-je, il est probable que le médecin soit le père du bébé. En revanche, Doris sous-entend qu’Helen a pu le faire croire à n’importe lequel de ses flirts.

Mon ami opina lentement du chef, le temps d’assimiler l’information pour de bon.

— Je vois… Admettons donc qu’elle ait annoncé à Kenneth que c’était lui le père. Il y croirait sans doute dur comme fer, que ce soit vrai ou non.

— Rien ne nous dit qu’Helen et lui aient été proches, cependant, m’empressai-je de préciser.

— Vous seriez bien les seuls à ne pas le penser, fit remarquer Doris, les mains jointes sur les genoux. Surtout après le scandale qu’a fait le boucher hier. À l’en croire, il les a surpris en plein ébat.

— Il est fort possible qu’il ait exagéré.

Elle haussa les épaules.

— Quelle importance ? Le mal est fait. Tout le monde l’a entendu. Et, de toute façon, Helen n’est plus là pour démentir les faits.

J’étais tentée de lui rappeler qu’elle pourrait s’en charger elle-même. Ou bien encourager Freddie à prononcer un sermon lors de l’office, ce que faisait Luke lorsqu’il arrivait au village quelque chose qui méritait d’être abordé, sans avoir à apostropher directement les personnes concernées.

Le jour où Ada, ma voisine, lui avait rapporté qu’elle avait vu le jeune Billy Morris voler les pommes de son jardin, il avait composé un sermon sur les périls du vol. Apparemment, au fil de son discours, le garçon s’était fait de plus en plus rouge et avait fini par présenter ses excuses à Mme Garrett – une démarche que « le Seigneur en personne » l’aurait incité à entreprendre, selon ses mots.

Je me demandais ce que penseraient les habitants de Winteringham d’un sermon intitulé : « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre. »

Doris s’essuya le front du revers de la main.

— Si vous n’avez pas d’autres questions, je vais aller mettre Janet au lit. Pour tout vous dire, je suis fatiguée, moi aussi. J’ai eu bien du mal à trouver le sommeil, la nuit dernière.

Luke et moi nous levâmes de concert.

— Bien sûr. Merci de nous avoir reçus, Doris. Une fois de plus, je suis sincèrement navrée pour votre nièce.

La plupart des gens fondraient en larmes en songeant au proche qu’ils venaient de perdre. J’en avais même vu certains éclater en sanglots à la simple évocation du nom du défunt, des années après sa mort. Pas une larme, cependant, ne vint embuer les yeux de Doris, dont l’expression demeura imperturbable.

Helen avait vécu plus de sept ans au village, élevée par les Butler. Comment se faisait-il que personne ne semble regretter la disparition de cette pauvre jeune fille ?

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