Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.

Chapitre XIV.

Ces calomnies affectaient vivement Joséphine, chaque fois qu'elles étaient répétées.

Je la quittai sans lui parler de ma démission, et sans prendre congé d'elle, comme j'en avais eu l'intention. Les bontés dont elle m'avait comblée, l'attachement dont j'avais reçu tant de preuves, m'imposaient le devoir de ne pas choisir le moment où je la voyais tristement affectée, pour l'occuper de moi. Mais en partant de Saint-Cloud, je pris la résolution formelle de n'y plus retourner, de prendre congé de Joséphine en lui écrivant, et de quitter Paris sous très-peu de jours.

 

CHAPITRE XIV.

Préparatifs de départ.—Devoirs pénibles.—Suppositions ridicules.—Calomnies.

—Souvenir redouté.—Faiblesse de caractère de Joséphine.—Contes absurdes.— Pensée accablante.—Désespoir.—Imprudence.—Horreur du monde.— Confiance trompée.—Les domestiques de madame de V*** la suivent dans sa retraite.—Goût de madame de V*** pour l'agriculture.—Les laquais valets de ferme.—Souvenirs de Paris effacés.—Tranquillité parfaite.—Un seul chagrin.— Bonté et empressement de Joséphine.—Place accordée à M. de V***, sur la recommandation de l'impératrice.—Rancune de l'amour-propre offensé.—Le créancier par vengeance.—Mémoire de M. Lacroix-Frainville.—Beaucoup de mots et peu de choses.—Réponse de l'auteur à ce mémoire.—Danger de l'éloquence.—Mot du cardinal Duperron à ce sujet.—L'éloquence pernicieuse à la tribune et au barreau.—Translation à Montmartre des restes du général D...., père de l'auteur.—Nouvel abus de confiance.—Retour de l'auteur dans sa terre. —Infidélité et ingratitude de ses domestiques.—L'auteur renonce à l'agriculture.

 

J m'occupai sans différer de toutes les mesures qui pouvaient hâter mon départ; mais il en était une pour laquelle je manquais de force, c'était la translation du corps de mon père. Décidée à vendre ma maison, je ne voulais pas y laisser ce dépôt précieux; je voulais qu'il fût transporté dans un cimetière, où je pourrais trouver un jour ma place près de lui. Cette translation m'était si pénible, que je l'ajournai jusqu'à l'époque encore incertaine où cette maison serait vendue.

La parfaite bonté de mon mari, qui ne me faisait pas un reproche, la satisfaction intérieure qui suit toujours un grand sacrifice fait à la raison, et mon caractère qui mêle toujours un peu d'exaltation à toutes mes actions, soutenaient mon courage dans tous les préparatifs de ce départ. En classant tous mes bijoux que je destinais à être vendus ainsi que ma maison, pour payer tous mes engagemens, j'éprouvais plus de plaisir que je n'en avais jamais trouvé à m'en parer, et leur vue ne fit pas naître un seul regret.

Mais cette force, ce courage s'évanouirent bientôt, quand j'appris toutes les suppositions auxquelles ma démission donnait lieu dans le monde.

Je n'en avais pas fait un mystère, le bruit s'en répandit bientôt, et dans ce moment on me fit payer bien cher toutes les bontés dont Joséphine m'avait comblée.

Si j'avais été l'objet de quelque préférence, si ces préférences avaient fait naître quelques sentimens de jalousie, avec quel plaisir on s'en dédommageait alors! il semblait que, même en mon absence, on redoutât le souvenir que je laissais dans le cœur de l'impératrice; on cherchait aie détruire; on connaissait la faiblesse de son caractère, qui ne lui permettait pas toujours de défendre ses amis absens.

Hélas! c'était sa bonté pour moi, qui avait donné naissance à tous les contes absurdes qui se débitaient; si elle eût accepté ma démission le jour où je la donnai, l'effet en eût été tout différent. Mais le temps qui s'était écoulé depuis, les instances qu'elle avait faites pour m'attirer souvent à Saint-Cloud, donnèrent carrière à mille propos plus ridicules les uns que les autres. Si on avait pour but de m'affliger, on y réussit bien complétement.

Je manquai tout-à-fait de courage pour supporter la pensée d'avoir excité tant de malveillances. Jusque là je croyais n'avoir pas un ennemi; il me fut affreux de m'en trouver un si grand nombre.

Mon désespoir pensa me coûter la vie....

Les soins de ma famille, de mes amis y m'arrachèrent à la mort que je désirais, et dont je me trouvai bien près.

Aussitôt que, mes forces furent rétablies, je m'occupai de nouveau de mon départ; mais j'étais si pressée de l'effectuer, que je négligeai les mesures que la prudence me commandait. L'exaltation dont mes actions sont si souvent empreintes, me faisait trouver trop de lenteur dans les apprêts de ce déplacement, malgré tout l'empressement que j'apportais pour les hâter. Ce monde, où j'avais paru entourée de quelque éclat, m'était devenu en horreur; j'étais pressée de mettre entre lui et moi une grande distance, et mon empressement ne me permit pas de prendre les précautions nécessaires pour conserver la valeur de ce que je laissais à Paris.

Je confiai le tout à un homme que je ne nommerai pas par respect pour le corps respectable auquel il appartenait alors. J'avais en lui une grande confiance; je lui laissai une procuration générale, non seulement pour vendre les propriétés, mais je lui laissai mes chevaux, mes voitures, tout mon mobilier qui était fort considérable, mes bijoux, tous les objets enfin qui pouvaient avoir quelque valeur, n'emportant avec moi que les choses les plus simples.

Si j'avais eu la force de rester à Paris, de faire moi-même la vente de tout ce que j'y laissais, j'en aurais recueilli bien plus qu'il n'était nécessaire pour l'acquittement de toutes mes dettes.

Je ne le voulus pas, et ma confiance avait été si mal placée, qu'on ne trouva pas la moitié de la valeur de ce que j'avais laissé.

En partant, j'allai me fixer dans une propriété que j'avais à douze lieues de Paris; les sacrifices que j'avais faits ne portaient que sur les objets de luxe qui m'étaient personnels. Je n'avais pas eu le courage de congédier des domestiques que je croyais m'être attachés. Lorsque j'avais parlé de les renvoyer, ils m'avaient paru si malheureux, qu'à l'exception d'un petit nombre je les emmenai avec moi.

Les terres du domaine où je m'étais retirée n'étaient pas affermées; je pris la fantaisie de les faire cultiver. Le génie de l'imagination, qui dans presque toutes les situations de ma vie fournissait toujours un aliment à mon activité, me fit adopter avec plaisir et empressement cette occupation. Je transformai donc tous ces grands laquais de Paris, habitués à l'oisiveté des antichambres, en valets de ferme. On peut juger, d'après cette métamorphose, du succès que devait présenter cette exploitation: la lecture des œuvres de l'abbé Rozier et de la Maison rustique remplissait mes soirées, et mes journées se passaient dans un exercice dont ma santé se trouva parfaitement, et dont le mouvement eut bientôt effacé les souvenirs de Paris.

Quelquefois j'étais disposée à croire que ces souvenirs appartenaient à un autre vie que la mienne, tant le présent différait du passé.

Cette transition subite d'un luxe extrême à la plus grande simplicité, d'une vie toujours agitée au milieu du monde, à une solitude complète, ne fit pas naître en moi un seul regret. J'étais heureuse du calme dont je jouissais; la belle propriété que j'avais laissée à Paris, ainsi qu'un mobilier très-considérable, me laissaient sans inquiétude sur l'entier acquittement de mes engagemens. Douter du zèle ou de la probité de la personne qui avait reçu ce dépôt m'eût semblé un tort dont j'étais bien loin d'être coupable, ma confiance était entière. J'avais encore cet abandon que donne la jeunesse; tout ce que je venais d'éprouver ne m'avait pas corrigée. Hélas! le temps et les nombreuses déceptions de ce genre dont j'ai eu souvent à gémir, n'ont pas eu encore le pouvoir de le faire. Ma volonté et toutes mes résolutions à cet égard n'ont jamais pu me sauver du danger de la confiance.

Le peu de goût que mon mari avait pour la campagne était la seule chose qui troublât le bonheur dont j'y jouissais. Il s'ennuyait de cette solitude. Je fis pour lui un sacrifice énorme; je soulevai ce linceul dont je m'étais entourée. J'aurais voulu qu'on me crût morte, qu'on m'oubliât complétement; il m'en coûtait beaucoup de me rappeler à ce monde que j'avais quitté. Je vins à Paris, j'écrivis à Joséphine, que sans me croire les mêmes droits que par le passé à solliciter ses bontés, j'osais lui rappeler la promesse qu'elle avait bien voulu me faire d'une place pour mon mari dans les haras, ses connaissances comme ancien officier de cavalerie le rendant parfaitement propre à la remplir. Le lendemain même je vis arriver chez moi M. Deschamps, son secrétaire des commandemens; il m'apportait une lettre de Joséphine: elle me disait que j'avais tort de croire qu'elle m'eût oubliée. M. Deschamps ajouta de sa part qu'à l'instant où elle avait reçu ma lettre, elle avait donné l'ordre qu'on lui rendît de suite compte des places dont on pouvait disposer dans les haras; que d'après la réponse qu'on était venu lui faire, que tout était donné, elle me faisait demander si une recette principale dans les droits-réunis pouvait convenir à mon mari.

Ce genre de place ne donnait aucun rapport désagréable; elle consistait à recevoir et garder en caisse les fonds que les receveurs particuliers venaient y verser. Elle demandait peu de travail; j'acceptai pour lui, et M. Deschamps m'assura que sa nomination serait très-prompte. En effet, trois jours après M. Français de Nantes l'envoya à Joséphine, tant la demande qu'elle lui avait faite était pressante. Mon voyage à Paris avait plus d'un motif: indépendamment de la demande d'une place pour mon mari, tous mes amis m'avaient écrit pour me prévenir des démarches actives que faisait contre moi M.***. J'ai dit plus haut comment j'avais blessé son amour-propre, en me justifiant au sujet de mon portrait qu'il avait fait faire aux Français. Il avait cherché à s'en venger en achetant une créance contre moi au moyen de laquelle il m'intentait alors un procès. Son avocat, M. Lacroix-Frainville, venait de publier un mémoire très-volumineux, dans lequel il avait masqué le défaut de raison par des phrases éloquentes. Mes amis, effrayés de l'effet de ces phrases, avaient désiré ma présence à Paris, craignant que je ne perdisse ma cause si elle n'était pas défendue.

J'écrivis moi-même ma réponse à M. Lacroix-Frainville; dans un précis de quatre pages, je réduisis tous les faits (qu'il avait noyés dans un déluge de mots) à un simple exposé, tout-à-fait dépouillé du secours de l'éloquence. J'ai toujours pensé que cet art dangereux n'est propre qu'à égarer le jugement: en portant tout l'effort de l'esprit sur un côté spécieux d'une question, on peut parvenir à faire disparaître sous le charme oratoire tout ce qu'il importe de cacher. Pour se convaincre du danger de l'éloquence, il ne faut que se rappeler le cardinal Duperron; après avoir, dans un discours à Henri III, prouvé l'existence de Dieu, il lui dit: Si votre majesté le désire, je lui en prouverai tout aussi évidemment la non-existence.

Si j'étais souverain, je défendrais l'éloquence dans mes états. À la tribune nous avons pu en reconnaître les dangers. L'introduction des spectateurs dans la chambre des représentans de la nation les a conduits souvent bien plus loin qu'ils ne voulaient aller; le désir d'obtenir des applaudissemens a fait commettre des erreurs et des crimes.

Au barreau, l'éloquence est encore plus dangereuse: une mauvaise cause ne doit pas être défendue, et une bonne n'en a pas besoin. On doit seulement donner un simple exposé des faits, dépouillé de toute cette coquetterie d'esprit dont messieurs les avocats abusent souvent, en détournant l'attention des juges du véritable état de la question. Je gagnai mon procès, malgré toutes les peines que s'était données mon adversaire pour que je le perdisse.

Le gain de mon procès, et la place accordée à à M. de V... ne me dédommagèrent que bien faiblement des peines que j'éprouvai pendant mon séjour à Paris. La première de toutes fut la translation du corps de mon père dans le cimetière de Montmartre; j'y préparai ma place près de la sienne. J'ignore dans quel lieu je finirai ma vie, mais la seule prière que je ferai aux amis qui me survivront sera celle de me réunir à lui. Désirant leur éviter toute espèce de peine à ce sujet, ils n'auront que mon nom à inscrire sur la pierre déjà préparée.

La certitude que je dus acquérir pendant ce voyage, de l'infidélité de la personne dépositaire de ma confiance, fut aussi un sujet de douleur très-vive. J'avais espéré, j'avais dû croire qu'en restant pauvre je serais au moins libérée envers tous mes créanciers; je pus me convaincre que mes espérances étaient bien loin d'être réalisées; ma confiance avait été si entière, j'avais pris si peu de précautions, que les réclamations judiciaires eussent été peut-être difficiles. À la vérité, une dénonciation au corps respectable dont cette personne faisait partie m'eût vengée.

J'en eus la pensée; je montai en voiture avec l'intention de me rendre au lieu où ses confrères se réunissaient, et près d'y arriver, je donnai l'ordre au cocher de retourner chez moi.

La faiblesse de mon caractère, toujours extrême quand il s'agit de sévir, même contre mes ennemis, me retint.

Je n'eus pas la force de perdre une personne alors entourée de considération.

Quelques-unes de ces paroles trompeuses qui m'avaient abusée vinrent encore me présenter des espérances qu'on ne voulait pas réaliser. Mon désir de retourner à la campagne se réunit à ma faiblesse, et je quittai Paris sans avoir fait aucune démarche contre cette personne, dont j'avais tant à me plaindre.

En arrivant chez moi, je n'avais pas annoncé mon retour, non assurément par aucune espèce de défiance, mais dans l'incertitude où j'étais, qui m'empêchait d'en fixer le jour.

On ne m'attendait pas, et je pus me convaincre en arrivant, que la plus grande partie de ces domestiques que je n'avais pas voulu renvoyer en quittant Paris, par excès de bonté ou de faiblesse, me volaient de la manière la plus impudente. On faisait disparaître des sacs de blé, et jusqu'à des voitures de foin. Malheureusement c'était un peu tard que j'acquérais cette connaissance. J'en fus tout-à-fait découragée. Parmi ces domestiques qui me dépouillaient à l'envi l'un de l'autre, il y avait un jardinier et sa famille dont un fils fou et imbécile faisait partie. Cet homme ne pouvait se placer nulle part à cause de l'infirmité de son fils, qui effrayait beaucoup de personnes; ce motif me l'avait fait garder.

Il était un de ceux dont j'avais le plus à me plaindre. Je fus obligée de reconnaître qu'une femme seule ne pouvait pas gouverner une telle exploitation sans s'exposer à être trompée par tous ceux qu'elle emploierait. Je me déterminai à vendre cette propriété, sur laquelle il restait dû encore une partie du prix d'acquisition, et je louai une petite maison dans l'Orléanais, sur les bords de la Loire.

Là, je regrettai quelquefois l'activité de la vie rurale dont je venais de jouir pendant plusieurs années. Si j'étais maîtresse de choisir tel genre de vie qui pourrait me plaire davantage, je voudrais vivre, avec quelques amis, dans une terre que je ferais cultiver. Jamais le monde et tous ses plaisirs ne m'ont offert la moitié des jouissances que j'ai trouvées dans ce genre de vie. Il me fut pénible d'y renoncer.