Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.
De Constant.
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SUITE DES MÉMOIRES
DE CONSTANT.
CHAPITRE XVIII.
Suite de succès.—Le général Beaumont.—Le colonel (aujourd'hui général)
Gérard.—Cent quarante drapeaux pris sur l'ennemi.—Le général Savary, le maréchal Mortier, le prince Murat.—Départ de Berlin.—Le grand-maréchal Duroc se casse une clavicule.—Séjour de l'empereur à Varsovie.— Empressement de la noblesse polonaise.—L'empereur voit pour la première fois madame V....—Portrait de cette dame.—Agitation de l'empereur.—Singulière mission confiée à un grand personnage.—Premières avances de l'empereur rejetées.—Confusion de l'ambassadeur.—Préoccupation de Sa Majesté.— Correspondance.—Consentement.—Premier rendez-vous.—Pleurs et sanglots. —L'entrevue sans résultat.—Second rendez-vous.—Madame V... au quartier-général de Finkenstein.—Tendresse de madame V... pour l'empereur.—Repas en tête à tête.—Constant chargé seul du service.—Conversation.—Occupations de madame V... hors de la présence de l'empereur.—Douceur et égalité d'humeur de madame V....—Madame V... à Schœnbrunn avec l'empereur.—Emploi mystérieux dont Constant est chargé.—La pluie et les ornières.—Inquiétude et recommandations de l'empereur.—La voiture versée.—Chute peu dangereuse.— Constant soutenant madame V....—Grossesse.—Soins prodigués par l'empereur à madame V....—Le petit hôtel de la Chaussée-d'Antin.—Solitude volontaire de madame V....—Naissance d'un fils.—Joie de Napoléon.—Le nouveau-né fait comte.—Madame V... conduit son fils à l'empereur.—Le jeune comte sauvé par le docteur Corvisart.—Les cheveux, la bague et le motto.—La Lavallière de l'empire et les favorites du vainqueur d'Austerlitz.
J' laissé l'empereur à Berlin, où chaque jour et chaque heure de la journée lui apportait la nouvelle de quelque victoire remportée, de quelque succès obtenu par ses généraux. Le général Beaumont lui présenta quatre-vingts drapeaux pris sur l'ennemi par sa division. Le colonel Gérard lui en présenta aussi soixante, enlevés à Blücher, au combat de Wismar. Magdebourg avait capitulé, et une garnison de seize mille hommes avait défilé devant le général Savary. Le maréchal Mortier occupait le Hanovre au nom de la France. Le prince Murat entrait dans Varsovie après en avoir chassé les Russes. C'était contre ceux-ci que la guerre allait recommencer, ou plutôt continuer; car les armées de la Prusse pouvaient bien être regardées comme anéanties. L'empereur quitta Berlin pour aller lui-même conduire ses opérations contre les Russes.
Nous voyagions dans de petites calèches du pays. Comme dans tous nos voyages, la voiture du grand-maréchal précédait celle de l'empereur. La saison et le passage de l'artillerie avaient rendu les chemins affreux, et cependant nous allions très-vite. Entre Kutow et Varsovie, la voiture du grand-maréchal versa, et il eut une clavicule cassée. L'empereur arriva peu de temps après ce malheureux accident. Il fit transporter sous ses yeux le maréchal dans la maison de poste la plus voisine. Nous avions toujours avec nous une petite pharmacie de voyage, de sorte que les premiers secours furent promptement donnés au blessé. Sa Majesté le remit entre les mains de son chirurgien, et ne le quitta qu'après avoir vu poser le premier appareil.
À Varsovie, où Sa Majesté passa tout le mois de janvier 1807, elle habitait le grand palais. La noblesse polonaise, empressée à lui faire la cour, lui donnait des fêtes magnifiques, des bals très-brillans, auxquels assistait tout ce que Varsovie renfermait à cette époque de riche et de distingué. Dans une de ces réunions, l'empereur remarqua une jeune Polonaise, madame V..., âgée de vingt-deux ans, et nouvellement mariée à un vieux noble, d'humeur sévère, de mœurs extrêmement rigides, plus amoureux de ses titres que de sa femme, qu'il aimait pourtant beaucoup, mais dont, en revanche, il était plus respecté qu'aimé. L'empereur vit cette dame avec plaisir, et se sentit entraîné vers elle au premier coup d'œil. Elle était blonde, elle avait les yeux bleus et la peau d'une blancheur éblouissante; elle n'était pas grande, mais parfaitement bien faite et d'une tournure charmante. L'empereur s'étant approché d'elle, entama aussitôt une conversation qu'elle soutint avec beaucoup de grâce et d'esprit, laissant voir qu'elle avait reçu une brillante éducation. Une teinte légère de mélancolie répandue sur toute sa personne la rendait plus séduisante encore. Sa Majesté crut voir en elle une femme sacrifiée, malheureuse en ménage, et l'intérêt que cette idée lui inspira le rendit plus amoureux, plus passionné que jamais il ne l'avait été pour aucune femme. Elle dut s'en apercevoir.
Le lendemain du bal, l'empereur me parut dans une agitation inaccoutumée. Il se levait, marchait, s'asseyait et se relevait de nouveau; je croyais ne pouvoir jamais venir à bout de sa toilette ce jour-là. Aussitôt après son déjeuner, il donna mission à un grand personnage que je ne nommerai pas, d'aller de sa part faire une visite à madame V..., et lui présenter ses hommages et ses vœux. Elle refusa fièrement des propositions trop brusques peut-être, ou que peut-être aussi la coquetterie naturelle à toutes les femmes lui recommandait de repousser. Le héros lui avait plu; l'idée d'un amant tout resplendissant de puissance et de gloire fermentait sans doute avec violence dans sa tête, mais jamais elle n'avait eu l'idée de se livrer ainsi sans combat. Le grand personnage revint tout confus et bien étonné de ne pas avoir réussi dans sa négociation. Le jour d'après, au lever de l'empereur, je le trouvai encore préoccupé. Il ne me dit pas un mot, quoiqu'il eût assez l'habitude de me parler. Il avait écrit plusieurs fois la veille à madame V..., qui ne lui avait pas répondu. Son amour-propre était vivement piqué d'une résistance à laquelle on ne l'avait pas habitué. Enfin il écrivit tant de lettres et si tendres, si touchantes, que madame V... céda. Elle consentit à venir voir l'empereur le soir entre dix et onze heures. Le grand personnage dont j'ai parlé reçut l'ordre d'aller la prendre en voiture dans un endroit désigné. L'empereur, en l'attendant, se promenait à grands pas, et témoignait autant d'émotion que d'impatience; à chaque instant il me demandait l'heure. Madame V... arriva enfin, mais dans quel état! pâle, muette et les yeux baignés de larmes. Aussitôt qu'elle parut, je l'introduisis dans la chambre de l'empereur; elle pouvait à peine se soutenir et s'appuyait en tremblant sur mon bras. Quand je l'eus fait entrer, je me retirai avec le personnage qui l'avait amenée. Pendant son tête-à-tête avec l'empereur, madame V... pleurait et sanglotait tellement, que, malgré la distance, je l'entendais gémir de manière à me fendre le cœur. Il est probable que dans ce premier entretien, l'empereur ne put rien obtenir d'elle. Vers deux heures du matin, Sa Majesté m'appela. J'accourus et je vis sortir madame V..., le mouchoir sur les yeux et pleurant encore à chaudes larmes. Elle fut reconduite chez elle par le même personnage. Je crus bien qu'elle ne reviendrait pas.
Deux ou trois jours après néanmoins, à peu près à la même heure que la première fois, madame V... revint au palais; elle paraissait plus tranquille. La plus vive émotion se peignait encore sur son charmant visage; mais ses yeux au moins étaient secs et ses joues moins pâles. Elle se retira le matin d'assez bonne heure, et continua ses visites jusqu'au moment du départ de l'empereur.
Deux mois après, l'empereur, de son quartier-général de Finkenstein, écrivit à madame V..., qui s'empressa d'accourir auprès de lui. Sa Majesté lui fit préparer un appartement qui communiquait avec le sien. Madame V... s'y établit et ne quitta plus le palais de Finkenstein, laissant à Varsovie son vieil époux qui, blessé dans son honneur et dans ses affections, ne voulut jamais revoir la femme qui l'avait abandonné. Madame V... demeura trois semaines avec l'empereur, jusqu'à son départ, et retourna ensuite dans sa famille. Pendant tout ce temps, elle ne cessa de témoigner à Sa Majesté la tendresse la plus vive, comme aussi la plus désintéressée. L'empereur, de son côté, paraissait parfaitement comprendre tout ce qu'avait d'intéressant cette femme angélique, dont le caractère plein de douceur et d'abnégation m'a laissé un souvenir qui ne s'effacera jamais. Ils prenaient tous leurs repas ensemble; je les servais seul; ainsi j'étais à même de jouir de leur conversation toujours aimable, vive, empressée de la part de l'empereur, toujours tendre, passionnée, mélancolique de la part de madame V... Lorsque Sa Majesté n'était point auprès d'elle, madame V... passait tout son temps à lire, ou bien à regarder, à travers les jalousies de la chambre de l'empereur, les parades et les évolutions qu'il faisait exécuter dans la cour d'honneur du château, et que souvent il commandait en personne. Voilà quelle était sa vie, comme son humeur, toujours égale, toujours uniforme. Son caractère charmait l'empereur, et la lui faisait chérir tous les jours davantage.
Après la bataille de Wagram, en 1809, l'empereur alla demeurer au palais de Schœnbrunn. Il fit venir aussitôt madame V..., pour laquelle on avait loué et meublé une maison charmante dans l'un des faubourgs de Vienne, à peu de distance de Schœnbrunn. J'allais mystérieusement la chercher tous les soirs dans une voiture fermée, sans armoiries, avec un seul domestique sans livrée. Je l'amenais ainsi au palais par une porte dérobée, et je l'introduisais chez l'empereur. Le chemin, quoique fort court, n'était pas sans danger, surtout dans les temps de pluie, à cause des ornières et des trous qu'on rencontrait à chaque pas. Aussi l'empereur me disait-il presque tous les jours: «Prenez bien garde ce soir, Constant, il a plu aujourd'hui, le chemin doit être mauvais. Êtes-vous sûr de votre cocher? La voiture est-elle en bon état?» et autres questions de même genre, qui toutes témoignaient l'attachement sincère et vrai qu'il portait à madame V... L'empereur n'avait pas tort, au reste, de m'engager à prendre garde, car un soir que nous étions partis de chez madame V... un peu plus tard que de coutume, le cocher nous versa. En voulant éviter une ornière, il avait jeté la voiture dans le débord du chemin. J'étais à droite de madame V...; la voiture tomba sur le côté droit, de sorte que seul j'eus à souffrir de la chute, et que madame V..., en tombant sur moi, ne se fit aucun mal. Je fus content de l'avoir garantie. Je le lui dis, et elle m'en témoigna sa reconnaissance avec une grâce qui n'appartenait qu'à elle. Le mal que j'avais ressenti fut bientôt dissipé. Je me mis à en rire le premier, et madame V... ensuite, qui raconta notre accident à Sa Majesté aussitôt que nous fûmes arrivés.
C'est à Schœnbrunn que madame V... devint grosse. Je n'essaierai pas de raconter tous les soins, tous les égards dont l'empereur l'entoura. Il la fit venir à Paris, accompagnée de son frère, officier fort distingué, et d'une femme de chambre. Il chargea le grand-maréchal de lui acheter un joli hôtel dans la Chaussée-d'Antin. Madame V... se trouvait heureuse; elle me le disait souvent: «Toutes mes pensées, toutes mes inspirations viennent de lui et retournent à lui: il est tout mon bien, mon avenir, ma vie!» Aussi ne sortait-elle de sa maison que pour venir aux Tuileries dans les petits appartemens. Quand ce bonheur ne lui était point permis, elle n'allait point chercher de distractions au spectacle, à la promenade ou dans le monde. Elle restait chez elle, ne voyant que fort peu de personnes, écrivant tous les jours à l'empereur. Elle accoucha d'un fils qui ressemblait d'une manière frappante à Sa Majesté. Ce fut une grande joie pour l'empereur. Il accourut auprès d'elle aussitôt qu'il lui fut possible de s'échapper du château; il prit l'enfant dans ses bras, et l'embrassa comme il venait d'embrasser la mère, il lui dit: «Je te fais comte.» Nous verrons plus tard ce fils recevoir à Fontainebleau de l'empereur une dernière marque d'attachement.