Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.
Chapitre IX.
Cette lettre n'empêcha point l'archiduc de persister dans son projet de défense. Cette opiniâtreté lassa l'empereur, qui donna l'ordre enfin d'établir deux batteries. Une heure après, les bombes et les boulets pleuvaient dans la ville. Les habitans, avec un vrai sang-froid d'Allemands, venaient sur les glacis observer l'effet des feux d'attaque et de défense; ils paraissaient beaucoup plus intéressés qu'effrayés de ce spectacle. Quelques boulets étaient déjà tombés dans la cour du palais impérial, lorsqu'un trompette sortit de la ville pour annoncer que l'archiduchesse Marie-Louise n'avait pu suivre son père, qu'elle était malade au palais et exposée à tous les dangers de l'artillerie. L'empereur donna l'ordre aussitôt de faire changer la direction des pièces, de manière à ce que les bombes et les boulets passassent par-dessus le palais. L'archiduc ne tint pas long-temps contre cette vive et énergique attaque; il prit la fuite, et abandonna Vienne aux vainqueurs.
Le 12 mai, l'empereur fit son entrée dans Vienne un mois après l'occupation de Munich par les Autrichiens. Cette circonstance frappa vivement les esprits, et contribua beaucoup à propager les idées superstitieuses qu'un grand nombre de soldats s'étaient faites sur la personne de leur chef: «Voyez! disait-on; il ne lui a fallu que le temps du voyage! c'est donc un dieu que cet homme-là.—C'est un diable plutôt,» disaient les Autrichiens, dont la stupeur serait impossible à décrire. C'était au point que beaucoup se laissaient prendre les armes à la main sans faire la moindre résistance, sans même essayer de fuir; tant ils avaient la conviction que l'empereur et les grenadiers de la garde n'étaient pas des hommes, et que tôt ou tard il leur faudrait tomber au pouvoir de ces ennemis surnaturels.
CHAPITRE IX.
L'empereur à Schœnbrunn.—Description de cette résidence.—Appartemens de
l'empereur.—Inconvéniens des poêles.—La chaise volante de Marie-Thérèse.— Le parc de Versailles, la Malmaison et Schœnbrunn.—La Gloriette.—Les
ruines.—La ménagerie et le kiosque de Marie-Thérèse.—Revues passées par l'empereur.—Manière dont l'empereur faisait des promotions.—Gratifications accordées par l'empereur.—Trait d'héroïsme.—Bienveillance de l'empereur.— Visite des sacs, des livrets, des armes.—Commandemens inattendus.—Bonne grâce d'un jeune officier.—Le caisson visité par l'empereur.
L' ne séjourna point à Vienne; il établit son quartier-général au
château de Schœnbrunn, résidence impériale située à une demi-lieue environ de la ville. On arrangea le terrain en avant du château pour le campement de la garde. Le château de Schœnbrunn, construit par l'impératrice Marie-Thérèse en 1754, dans une position admirable, est d'une architecture irrégulière, très-défectueuse, mais pleine de majesté. On traverse pour y arriver un pont jeté sur la petite rivière la Vienne: quatre sphynx en pierre ornent ce pont, qui est fort large et d'une construction agréable. En face du pont est une très-belle grille, par laquelle on pénètre dans une grande cour, assez vaste pour que sept à huit mille hommes puissent y manœuvrer. Cette cour est carrée, entourée de galeries couvertes, et décorées de deux grands bassins avec des statues de marbre. Aux deux côtés de la grille sont deux grands obélisques en pierre rose, surmontés d'aigles en plomb doré.
Schœnbrunn en allemand signifie belle fontaine; ce nom vient d'une source fraîche et limpide qui se trouve dans un bosquet du parc; elle jaillit d'une petite éminence autour de laquelle on a construit un petit pavillon fort joliment sculpté à l'intérieur de manière à imiter les stalactites. Dans ce pavillon est une naïade couchée qui tient une corne de laquelle cette eau sort et tombe dans un bassin de marbre. C'est un petit coin délicieux en été.
Il n'y a que des éloges à donner à l'intérieur du palais: l'ameublement en est riche et d'un goût original et distingué. La chambre à coucher de l'empereur, seule pièce de l'édifice où il y eût une cheminée, était garnie de boiseries en laque de la Chine, très-vieux, mais dont les peintures et dorures étaient encore très-fraîches; le cabinet de travail était décoré comme la chambre à coucher; toutes les pièces, à l'exception de celle-ci, étaient chauffées en hiver par des poêles immenses qui nuisaient singulièrement à l'effet de l'architecture intérieure. Entre le salon d'étude et la chambre de l'empereur était une machine fort curieuse appelée la chaise volante, sorte de cabine mécanique qui avait été construite pour l'impératrice Marie-Thérèse, et qui servait à la transporter d'un étage à l'autre, pour qu'elle ne fût pas obligée de monter et descendre les escaliers comme tout le monde; cette machine était mise en jeu par les mêmes procédés que les machines de théâtre, au moyen de cordages, de poulies et de contrepoids.
La belle plantation qui sert de parc et de jardin au palais de Schœnbrunn est beaucoup moins grande qu'il ne convient à une résidence impériale; mais, en revanche, il était impossible de trouver rien de plus joli, de mieux distribué. Le parc de Versailles est plus majestueux, plus grandiose; mais il n'a pas le pittoresque, l'irrégularité, les effets fantasques et imprévus du parc de Schœnbrunn; la Malmaison pourrait mieux lui être comparée. Devant la façade intérieure du palais était un magnifique parterre, à l'extrémité duquel on voyait un grand bassin décoré par un groupe de statues représentant le triomphe de Neptune. Ce groupe est fort beau; les amateurs français (et tous, comme on sait, veulent qu'on les croie connaisseurs) prétendaient que les femmes étaient plus autrichiennes que grecques; ils ne retrouvaient point le svelte et la suavité des formes antiques; quant à moi, j'avouerai que ces statues m'ont paru fort remarquables.
Au bout de la grande avenue, et pour borner l'horizon, s'élève une colline qui domine le parc. Un fort joli bâtiment couronnait cette colline; il porte le nom de la Gloriette; c'est une galerie circulaire, vitrée, soutenue par une colonnade charmante, avec des trophées dans les intervalles. Lorsqu'on venait de la route de Vienne, on voyait en entrant dans l'avenue la Gloriette, au dessus et comme confondue avec le palais; cette vue était d'un très-bon effet.
Ce qui fait l'admiration des Autrichiens dans le palais de Schœnbrunn, c'est un bosquet dans lequel on trouve ce qu'on appelle les ruines. Un bassin, coupé avec une fontaine jaillissante, et qui alimente plusieurs petites cascades, les débris d'un aqueduc et d'un temple, des vases tombés, des tombeaux, des bas-reliefs brisés, des statues sans tête, sans jambes, sans bras, et les bras, les jambes et les têtes épars à l'entour, des colonnes tronquées et à demi enterrées, d'autres debout et supportant des restes de fronton ou d'entablement, tout cela compose un beau désordre et joue la véritable ruine antique, quand on le regarde d'un peu loin. Mais, vu de près, c'est tout autre chose; la main du sculpteur contemporain se montre; on reconnaît que tous ces fragmens sont faits de la même espèce de pierre; et les herbes qui poussent dans les creux de ces colonnes paraissent ce qu'elles sont, c'est-à-dire en pierre et peintes pour imiter la verdure.
Mais si les productions de l'art répandues dans le parc de Schœnbrunn n'étaient pas toutes irréprochables, combien n'était-on pas dédommagé par celles de la nature! Quels beaux arbres! quelles épaisses charmilles! quels ombrages frais et touffus! Les allées, prodigieusement hautes et larges, étaient plantées d'arbres qui formaient berceau et étaient impénétrables au soleil; l'œil se perdait dans les sinuosités; d'autres petites allées tournantes, où l'on rencontrait à chaque pas quelque agréable surprise. Au bout de la plus grande était la ménagerie, l'une des plus nombreuses et des plus variées qu'il y eût en Europe. La construction en est très-ingénieuse, et pourrait servir de modèle: sa forme figure une étoile, dans le rond-point de laquelle on voyait un petit kiosque très-élégant que l'impératrice Marie-Thérèse avait fait mettre là pour s'y reposer. De ce kiosque on voyait toute la ménagerie.
Les rayons de cette étoile formaient chacun un jardin particulier où se promenaient les éléphans, les buffles, les chameaux, les dromadaires, les cerfs, les kangurooss; où étaient renfermés, dans de belles et solides loges, les tigres, les ours, les léopards, les lions, les hyènes, etc. Des cygnes, des oiseaux aquatiques rares, des amphibies nageaient dans des bassins entourés de grilles. Je remarquai surtout dans cette ménagerie un animal fort extraordinaire que Sa Majesté voulait envoyer en France, mais qui mourut la veille du jour fixé pour son départ. Cet animal vient de Pologne; il s'appelle curus: c'est une espèce de bœuf beaucoup plus grande que le bœuf ordinaire, avec une crinière comme celle d'un lion, des cornes assez courtes et peu courbées, mais d'une énorme largeur à la base.
Tous les matins, à six heures, les tambours battaient; deux ou trois heures après, les troupes commandées pour la parade étaient rassemblées dans la cour d'honneur. À dix heures précises, l'empereur descendait les degrés du perron et venait se placer au milieu de ses généraux.
Il est impossible de se faire une idée de ces parades, qui ne ressemblaient point du tout aux parades d'honneur de Paris. L'empereur, en passant ces revues, descendait aux plus petits détails; il examinait les soldats un à un, pour ainsi dire; il interrogeait les yeux de chacun pour voir s'il y avait du plaisir ou de la peine dans sa tête; il questionnait les officiers, souvent même les soldats: c'était ordinairement là que Sa Majesté faisait ses promotions. Il lui arrivait de demander à un colonel quel était le plus brave officier de son régiment: la réponse ne se faisait jamais attendre; elle était toujours franche: l'empereur le savait bien. Quand le colonel avait parlé, Sa Majesté s'adressait à tous les officiers en général: «Quel est le plus brave d'entre vous?»—«Sire, c'est un tel.» Les deux réponses étaient presque toujours semblables. «Alors, disait l'empereur, je le fais baron, et je récompense en lui non-seulement sa valeur personnelle, mais celle du corps dont il fait partie. Il ne doit pas cette faveur à moi seulement, mais encore à l'estime de ses camarades.» Il en était de même pour les soldats. Les plus distingués par leur courage et leur bonne conduite montaient en grade ou recevaient des gratifications, des pensions mêmes. L'empereur en fit une de 1200 francs à un soldat qui faisait sa première campagne, et qui avait traversé un escadron ennemi, emportant sur ses épaules son général blessé, et le défendant comme il eût défendu son père.
On voyait à ces revues l'empereur visiter lui-même les sacs des soldats, examiner leurs livrets, prendre un fusil des mains d'un jeune homme frêle, pâle et souffrant, et lui dire d'un ton plein de bienveillance: «C'est bien lourd!» Il commandait souvent l'exercice; quand il ne le faisait pas, c'était le général Dorsenne, ou le général Curial, ou le général Mouton. Quelquefois il lui prenait des fantaisies. Un matin, par exemple, qu'on avait à passer en revue un régiment de la confédération, Sa Majesté se tourna vers les officiers d'ordonnance, et s'adressant au prince de Salm, l'un d'entr'eux: «M. de Salm, ceux-ci doivent vous connaître; approchez, commandez-leur une charge en douze temps.» Le jeune prince rougit beaucoup, mais sans se déconcerter; il s'inclina, tira son épée le plus gracieusement du monde, et fit ce que désirait l'empereur avec une aisance, une précision qui le charmèrent.