Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 3 sur 7 · partie 1/5

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Mémoires de Mr. d'Artagnan

Cette Princesse s’étoit réfugiée en France pour…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

Cette Princesse s’étoit réfugiée en France pour éviter les tristes effets qu’elle apprehendoit de la haine des Anglois, qui lui vouloient du mal encore bien autrement qu’au Roi son mari. Ils l’accusoient d’être cause toute seule des nouveautez qu’il avoit voulu introduire dans son Royaume, & sur cette prévention, ils avoient osé lui demander, en lui faisant quelques propositions, de la chasser d’auprès de lui. Sa Majesté Britannique n’en avoit voulu rien faire, comme de raison: mais enfin se voyant dans la suite engagé dans une guerre civile dont il n’étoit pas trop assuré du succès, il avoit jugé à propos de lui faire passer la mer, plûtôt pour mettre sa personne en seureté que pour condescendre à une demande aussi insolente que celle-là. Cette Princesse me reçût fort bien, & me demandant si j’avois vû le Roi son mari, & les Princes ses enfans, elle m’interogea ensuite sur ce que je pensois de ce païs-là.

Après que j’eus satisfait à la demande. Je lui répondis sans hesiter, quoi qu’il y eut deux ou trois Anglois avec elle, & même quatre ou cinq Angloises dont la beauté meritoit que j’eusse plus de complaisance, que je trouvois l’Angleterre le plus beau païs du monde, mais habité par de si méchantes gens que je prefererois toûjours toute autre demeure à celle-là, quand même on ne m’en voudroit donner une que parmi les ours; qu’en effet il faloit que ces Peuples fussent encore plus feroces que les bêtes pour faire la guerre à leur Roi, & pour lui avoir demandé de chasser d’auprès de lui une Princesse qui devoit faire leurs delices, pour peu qu’ils eussent de connoissance & de jugement.

 

Si mon discours fut agréable à cette Princesse qui le prit pour une civilité qu’elle devoit attendre d’un galant homme, il ne le fut guéres à un de ces Anglois, & même peut-être à tous ceux de cette nation qui étoient-là; Quoi qu’il en soit celui-ci qui se nommoit Cox s’en trouvant tout scandalisé, m’envoya dès le lendemain matin un autre Anglois qui me dit de sa part que j’avois tenu des propos si insolents de sa nation, qu’il vouloit me voir l’épée à la main. Je lui eusse répondu volontiers, insolent vous même, puis qu’on ne s’étoit jamais servi d’un pareil mot, en parlant à personne, à moins que ce ne fut parmi les harangeres, ou parmi quelques personnes semblables à celles-là; mais comme il ne parloit pas trop bon François, & qu’il pouvoit l’avoir fait aussi-bien faute d’entendre la veritable signification de ce mot, que dans le dessein de m’offenser, je crûs que j’avois déja assez d’une querelle sur les bras sans m’en attirer encore une seconde. C’est ce qui ne me pouvoit manquer, si je lui faisois connoître qu’on ne me parloit pas de la sorte impunément. Le rendez-vous qu’il me donna fut derriere les Chartreux, où le Plessis Chivrai avoit été tué il n’y avoit que peu de jours, en se battant en duel contre le Marquis de Coeuvres fils aîné du Marêchal d’Estrées. Je lui demandai une heure de tems pour aller chercher un de mes amis pour se battre contre lui, parce qu’il lui devoit servir de second, & comme je sortois de chez moi je trouvai un autre Anglois qui me rendit un billet, où il y avoit un compliment bien different de celui que l’autre m’avoit fait. Voici ce que contenoit ce billet.

 

J’étois chez la Reine lors que vous avez dit des choses si desobligeantes de ma Nation que je ne doit jamais vous les pardonner: aussi après avoir bien revé comment j’en tirerai vengeance je n’ai point trouvé de meilleur moyen d’en venir à bout, que de vous prier de vous donner la peine de venir chez moi. Celui qui vous rendra la presente vous dira où vous me trouverez, nous verrons là si vous aimeriez mieux, comme vous dites, demeurer avec des ours que de vivre avec des personnes de mon pais.

 

Jamais homme ne fut si étonné que je le fus à la vûë de ce billet.

J’entendis bien ce qu’il vouloit dire, & comme il y avoit plusieurs Angloises lors que j’avois tenu le discours que celle-ci me reprochoit, je fus en peine de deviner de laquelle me pouvoit venir ce message.

Cependant comme elles m’avoient paru belles toutes tant qu’elles étoient, je crus que je ne pouvois toûjours tomber que de bout. J’eus donc grand soin de m’informer, où je trouverois celle qui me défioit ainsi au combat, & l’homme qu’elle m’avoit envoyé m’ayant répondu que ce seroit dans l’Hôtel même ou étoit logée la Reine d’Angleterre il ajouta que je n’aurois qu’à demander, Miledi….. & qu’on me feroit parler à elle.

 

Si j’eusse pû me dispenser honnêtement du combat que j’avois à faire avec l’Anglois je l’eusse fait de bon coeur, maintenant que j’avois une autre affaire sur les bras qui me touchoit de plus près, mais ne le pouvant faire sans y intéresser ma réputation, je m’en fus à l’Hôtel des Mousquetaires pour prendre avec moi celui des trois freres, que je trouverois le premier sous ma main. Je ne trouvai qu’Aramis qui avoit pris medecine, il n’y avoit qu’une heure ou deux, parce qu’il avoit eu quelques accès de fiévre quelques jours auparavant. Athos & Porthos étoient sortis, & lui demandant où ils pouvoient être, à cause que je ne le croyois pas en état de me pouvoir servir, il me répondit qu’il lui étoit impossible de m’en rien apprendre, parce qu’ils ne lui avoient point dit où ils alloient. Cela m’embarassa, dans la crainte que j’eus que tous ceux que j’irois chercher pareillement ne fussent pas aussi chez eux. Aramis s’en aperçût, & devinant tout aussi-tôt ce que je voulois à ses frères, il me dit en prenant son haut de-chausse & en se jettant hors du lit, que pour une medecine de plus ou de moins dans le ventre, il ne laisseroit pas de suppléer à leur défaut. Il ajouta à cela quelques paroles qu’on eut prises pour pure gasconnade, si ce n’est qu’il n’y en avoit jamais à son fait. Il me dit que le plaisir de me servir lui feroit plus de bien que la medecine qu’il avoit pris, & que je n’avois seulement qu’a lui dire où il faloit aller.

 

Il s’habilloit toûjours en me disant cela, & le trouvant de si bonne volonté, je crus que je ne devois point faire de finesse avec lui. Je lui avouai ingenuement ce qui m’avoit amené là, en même-tems que je m’excusai de recevoir ses offres par l’état où je le trouvois. Je lui dis que si je le prenois au mot, je ne doutois point que cela ne lui fit plaisir, parce que je le connoissois extrémement genereux, mais que sachant aussi le préjudice que cela feroit à sa santé, si je lui faisois prendre l’air, je ne pouvois souffrir qu’il s’exposât comme il vouloit à ce danger. Il ne fit nul cas de mon objection, & ayant achevé de s’habiller, quoi que je m’y opposasse toûjours, nous nous en fumes de compagnie où l’Anglois m’avoit donné rendez-vous. Il n’y étoit pas encore arrivé avec son ami, ce qui me fit de la peine, parce que tout le tems que je passois presentement, sans aller voir celle qui me provoquoit à un autre combat, me sembloit autant de tems perdu pour moi.

Les deux Anglois se firent bien encore attendre une demie heure, ce qui fut cause que nous ne savions presque que dire Aramis & moi, mais enfin ayant paru le long des Murs du Luxembourg qui sont hors de la Ville, nous nous en fumes à eux mon ami & moi, tant j’avois d’impatience de terminer nôtre querelle. Aramis sentit quelques tranchées en y allant, &

me dit qu’il eut bien voulu s’arrêter s’il eut pû le faire avec honneur, mais que se trouvant presentement en presence de ceux à qui nous devions avoir affaire, il avoit peur qu’ils n’interpretassent en mal une nécessité dont ils ne connoîtroient pas la cause. Je lui répondis qu’il se faisoit là un scrupule bien mal à propos, & qu’il avoit une pensée que nul autre que lui n’auroit jamais, que tous ceux qui le connoissoient savoient qu’il étoit un si brave homme qu’ils ne l’accuseroient jamais de foiblesse; que j’étois d’ailleurs pour rendre compte de l’état où je l’avois trouvé, quand il avoit voulu à toute force s’en venir avec moi, ce qui le justifieroit entierement, quand même on seroit capable de concevoir quelque chose à son desavantage, de ce que la necessité lui imposoit.

 

Il ne m’en voulut jamais croire, & m’ayant repliqué pour toute raison que ces Anglois ne le connoissoient pas, & que c’étoit à eux qu’il craignoit de ne pas donner bonne opinion de son courage, s’il faisoit ce que je lui conseillois, nous marchâmes toûjours, & arrivâmes ainsi en presence les uns des autres. Nous nous visitâmes tous quatre pour voir s’il n’y auroit point de supercherie à nôtre fait. Car il étoit arrivé, avant que l’on prit cette precaution, que quelques faux braves s’étoient armez des cottes de maille, & qu’ils s’étoient précepitez ensuite sur leurs ennemis, parce qu’ils savoient bien que leur épée ne leur pouvoit faire de mal; quoi qu’il en soit pas un de nous n’étant capable de faire une action comme celle-là, nous ne trouvâmes rien qui ne fut dans les formes. Cependant dans le tems que cela se faisoit, & que celui qui se devoit battre contre Aramis le tâtoit de tous côtez, ses tranchées le presserent tellement qu’il ne fut pas maître de faire tout ce qu’il eut bien voulu; l’effort qu’il faisoit pour se retenir le faisant changer de visage l’Anglois qui étoit fort vain, comme le sont presque tous ceux de sa Nation, soupçonna aussi-tôt qu’il avoit peur, mais il n’en douta plus du tout lors qu’à ce que ses yeux lui en disoient, il se répandit en même-tems une mauvaise odeur qui l’obligea de se boucher le nez.

Cependant comme il étoit fort insultant, ce que j’avois assez reconnu à la parole qu’il m’avoit dite, lors qu’il étoit venu chez moi, il dit en même-tems à Aramis qu’il trembloit de bonne heure, & que si pour le tâter seulement de la main, il lui arrivoit ce que l’on sentoit presentement, qu’est-ce que ce seroit lors qu’il le tâteroit avec son épée.

 

Aramis qui étoit toûjours de moment à autre pressé de plus en plus de ses tranchées, & qui avoit à souffrir d’avantage des peines qu’elles lui faisoient, qu’il n’aprehendoit son épée, prit le parti alors de lâcher la gourmette à son ventre, pour n’en être plus tant incommodé, l’Anglois qui avoit bon nez se recula bien vite de peur d’en être empoisonné, mais quoi que tout son soin fut alors de se le bien boucher avec la main, il fut obligé dans ce moment de quitter cette precaution pour en prendre une autre: Aramis s’en vint à lui l’épée à la main sans le marchander &

l’Anglois craignant qu’il n’en fut de lui, comme d’un Marêchal de France que l’on disoit n’aller jamais au combat qu’il ne lui prit la même incommodité, & qui cependant se faisoit craindre plus que nul autre de tous ceux qui avoient affaire à lui, il quitta le soin qui avoit pour en prendre un autre qu’il crût plus necessaire; il songea à se deffendre, mais il le fit si mal qu’à peine Aramis le peut-il joindre, tant il savoit bien lacher le pied. Aramis lui demanda alors par forme de ressentiment qui avoit plus de peur des deux, & si c’étoit-là ce qu’il lui avoit voulu faire accroire, quand il lui avoit dit qu’il le feroit bien trembler autrement qu’il ne faisoit, quand il viendroit à le tâter avec la pointe de son épée. Aramis en disant cela le suivoit toûjours de fort près, & lui donna enfin un bon coup d’épée sans que la precaution qu’il avoit de bien reculer l’en pût garentir. Pour ce qui est de son Camarade il faisoit mieux son devoir avec moi, & se battoit du moins de pied ferme, s’il ne se battoit pas plus heureusement. Je lui avois déja donné deux coups d’épée, un dans le bras l’autre dans la cuisse, & lui ayant fait en même-tems une passe au colet je lui mis la pointe dans le ventre, & l’obligeai de me demander la vie. Il ne s’en fit pas trop presser, tant il avoit de peur que je ne le tuasse. Il me rendit son épée, & le combat qui se faisoit entre nous deux ayant fini par-là, je m’en courus en même-tems à mon ami pour lui aider s’il avoit besoin de mon secours; mais il n’en n’étoit pas necessaire, & il eut bientôt fait la même chose que je venois de faire, si celui contre qui il se battoit eut voulu ne pas reculer si fort devant lui. Cependant quand celui-ci vit que je m’avancois encore pour le combattre, suivant l’usage ordinaire des duels, & qu’au lieu d’un homme à qui il avoit affaire presentement & qui n’étoit encore que trop pour lui, il alloit maintenant en avoir deux sur les bras, il n’attendit pas que je le joignisse pour faire ce que son camarade avoit fait. Il rendit son épée à Aramis & lui demanda pardon de ce qu’il lui avoit pû dire de desobligeant. Aramis le lui pardonna volontiers, & les deux Anglois s’en étant allez en même-tems sans nous redemander leurs armes que nous avions envie de leur rendre, Aramis entra dans une Maison au Fauxbourg St. Jaques, ou pendant qu’il se fit allumer du feu pour changer de linge, il me pria de lui aller acheter une chemise & un calleçon. Je pris l’un & l’autre chez la premiere lingere tels que je les pûs trouver, & l’ayant remené ensuite chez lui, je le quittai tout aussi-tôt pour aller voir ma Miledi.

 

Je demandai aux gardes qui étoient à la porte de la Reine d’Angleterre ou étoit son appartement. Il y en eut un qui m’enseigna par où je devois monter pour y aller, mais i me dit en même-tems qu’il ne croyoit pas que je lui pusse parler presentement, parce qu’elle alloit monter en Carosse pour aller voir son frere, qui venoit d’être blessé. Cette parole me fit soupçonner à l’heure même qu’il falloit que ce fut l’un des deux contre qui nous avions eu affaire, Aramis & moi. Comme ce garde étoit François & qu’il me paroissoit assez honnête par me dire tout ce qu’il en sauroit, je lui demandai comme feignant d’y prendre grande part, où ce malheur lui étoit arrivé. Il me répondit que ç’avoit été derriere les Chartreux ayant voulu servir de second à un de ses amis qui l’en avoit prié, qu’on en avoit déja parlé à la Reine d’Angleterre, afin qu’elle prit ses mesures à la Cour pour faire punir celui qui l’avoit mis en cet état.

 

Je n’en voulus pas savoir d’avantage pour me retirer. Je crûs que je ne devois pas me presenter devant ma Miledi, après être cause, comme je l’étois, du malheur de son frere, & que quelque bonté qu’elle eut pour moï, il faloit lui donner le tems du moins de voir ce qui arriveroit de sa blessure. Ainsi je dis au garde que puis qu’elle étoit maintenant si embarrassée j’attendrois un autre fois à la venir voir. Je m’en allai cependant bien chagrin de ce contre-tems, craignant qu’il ne me fit manquer une fortune dont je m’étois fait un grand plaisir, sans savoir néanmoins ce que c’étoit. Le garde me répondit que je ne faisois pas trop mal de prendre ce parti-là, parce que comme elle aimoit fort son frere, elle ne seroit guéres en état de me parler. Je m’en retournai chez moi plus fâché de ce que ce combat là touchoit de si près, que de l’intérêt que le garde m’avoit dit qu’y prenoit la Reine d’Angleterre.

Je savois qu’elle ne pouvoit parler contre moi ni contre Aramis, qu’elle ne parlât en même-tems contre les deux Anglois. Ainsi dormant en grand repos de ce côté-là, je n’eus point d’autre inquiétude que celle qui me venoit de l’autre côté.

 

Trois jours se passerent ainsi sans que j’entendisse parler de ma Miledi, qui avoit toûjours été occupée de son frere dont la blessure avoit paru d’abord beaucoup plus dangereuse qu’elle n’étoit. Mais enfin en étant desabusée heureusement au bout de ce tems-là, j’en reçûs au quatriéme jour une seconde Lettre qui étoit conçûë en ces termes.

 

_Je vois bien qu’au lieu de reconnoître la faute que vous avez faite &

de m’en venir demander pardon, vous voulez outrer la matiere en gardant encore une épée dont vous ou vôtre second ne vous seriez pas emparez, aussi facilement que vous avez fait; si au lieu d’avoir affaire à Cox &

à mon frere, vous eussiez eu affaire à moi. Renvoyez moi leurs armes, ou plutôt apportez-les moi vous même, sans craindre que je m’en veuille servir contre vous. J’en ai bien de plus dangereuses que celles-là, &

qui sont d’une telle nature qu’au lieu de m’en vouloir du mal, quand je daigne les employer à l’égard de quelqu’un, l’on m’en a obligation._

 

Ce billet me charma comme avoit fait l’autre, & m’estimant déja le plus heureux de tous les hommes, d’avoir fait cette Conquête, je fus trouver Aramis pour le prier de me donner l’épée dont il étoit en possession. Je lui dis que ceux contre qui nous nous étions battus me les avoient fait redemander, par une personne à qui je ne pouvois rien refuser. Il ne s’enquit point qui c’étoit, & je ne le lui eusse pas dit aussi-bien, parce que je me faisois une affaire très serieuse de celle-là. Il me rendit cette épée, & les ayant mises toutes deux sous un manteau dont je me munis tout exprès, je m’en fus de ce pas chez Miledi….. Je me jettai à ses pieds en arrivant, & les lui ayant remises entre les mains, je lui dis que quand elle m’en perceroit elle-même, elle ne feroit que son devoir, puis que j’avois été si malheureux que de lui deplaire; que cependant si elle reservoit à prendre sa vengeance par les autres armes dont elle m’avois menacé, j’avoüois que je ne pouvois mourir d’une plus belle mort. Je disois la verité, ou du moins je la croyois dire en lui parlant de la sorte. Il n’y avoit jamais eu de plus belle personne que celle-là, & quoi qu’il y ait bien du tems que ce que je dis ici m’arriva, j’avouë que je n’y saurois encore penser sans sentir rouvrir mes blessures. D’ailleurs elle n’avoit pas moins d’esprit que de beauté, ce qui fait que les engagemens où l’on entre avec de telles personnes, sont tout autrement de durée que ceux où l’on entre avec les autres.

 

Mon Angloise me répondit que j’en serois quitte à trop bon marché, si elle faisoit ce que je lui demandois; que ce n’étoit pas avec une épée qu’elle pretendoit m’attaquer; mais avec des armes qui me feroient connoître bientôt ce qu’elle savoit faire. Je lui répondis, voyant qu’elle en parloit si ouvertement, que je n’en étois point en doute, &

que sans attendre plus long-tems j’éprouvois déja assez bien le pouvoir que ses yeux avoient sur moi sans en vouloir d’autre experience que celle-là. Elle me repliqua que je n’avois que faire d’en rire, parce que si j’en riois presentement je n’en rierois peut-être pas toûjours. Son enjoüement me plut, & en étant devenu amoureux dès cette premiere visite, je le devins toûjours si fort de plus en plus, que je ne pouvois avoir de contentement que lors que je me trouvois auprès d’elle. Je fis plus d’un jaloux, parce qu’elle témoignoit avoir de la bonté pour moi.

Je me laissai encore enflammer d’avantage par-là, & comme c’étoit une fille de qualité & qui me paroissoit avoir tout le mérite qu’une personne sauroit jamais avoir, je ne pûs m’empêcher de lui dire dans l’excès de ma passion, que quoi que je me tinsse très-heureux de lui avoir donné mon coeur, comme je ne pouvois jamais esperer de l’être parfaitement que je ne possedasse le sien, j’allois faire plûtôt l’impossible que de n’en pas venir à bout. Elle me demanda, comme en se moquant de moi, comment je pretendois m’y prendre pour y réüssir. Je lui répondis que ce seroit en tâchant de faire fortune à la guerre, afin de me mettre dans un état à lui pouvoir offrir de l’épouser; que bien que je cherchasse à être heureux en la possedant, je ne pretendois pas acheter mon bonheur aux dépens du sien, que j’aimois mieux ne lui être rien jamais, que de parvenir à mes desseins sans la mettre à son aise, que j’avois l’honneur d’être Gentilhomme, & même d’assez bonne Maison; qu’ainsi comme il ne me manquoit que du bien pour être comme les autres, j’allois travailler de toutes mes forces à en acquerir.

 

Jusques-là cette fille m’avoit toûjours fait la meilleure mine du monde, & tout autre eut crû aussi-bien que moi, principalement après m’avoir prévenu par deux de ses lettres, qu’il n’eut pas pû être mal dans son esprit, mais je ne lui eus pas plûtôt tenu ce discours que je lui vis changer tout d’un coup de visage. Elle me demanda, avec un air aussi capable de me glacer qu’elle l’avoit été auparavant de me rendre tout de flamme, si je savois bien qui elle étoit pour lui oser parler de la sorte, que si je ne le savois pas elle étoit bien aise de me l’apprendre, qu’elle étoit fille d’un Païr d’Angleterre, & qu’une personne de sa qualité n’étoit pas pour un petit Gentilhomme de Bearn; d’ailleurs qu’elle ne feindroit point de me dire que j’étois d’une nation qui lui étoit si odieuse, que quand même je serois ce que je pretendois devenir, elle ne voudroit pas seulement me regarder, qu’ainsi si elle m’avoit témoigné le contraire, jusques-là, ce n’avoit été que pour me mieux marquer la haine qu’elle avoit pour les François, & pour se venger plus assurément du mépris que j’avois osé faire de sa nation devant la Reine d’Angleterre.

 

J’avouë que je fus si surpris quand je l’entendis parler de la sorte, que peu s’en fallut que je ne crusse réver. Je lui demandai si ce n’étoit point pour m’éprouver qu’elle disoit tout cela, & lui voulant témoigner qu’en l’état où elle m’avoit mis, il lui étoit inutile, puisqu’elle me possedoit si absolument, & que j’étois bien plus à elle qu’à moi même, elle me répondit avec une barbarie sans exemple, qu’elle s’en réjouïssoit, parce que j’en aurois d’autant plus à souffrir que je serois plus engagé. Je laisse à penser ce qu’une recidive comme celle-là fit d’effet sur moi. Je me jettai à ses pieds pour la prier de ne me pas desesperer, comme elle faisoit, mais joignant le mépris à des parolles aussi cruelles que celle dont elle s’étoit servie, elle me dit qu’un autre à sa place me deffendroit peut-être de la revenir voir, mais que pour elle, elle seroit bien aise que j’y revinsse, afin d’avoir plus d’occasion de se moquer de moi. S’il y eut eu quelque chose capable de me guerir, il ne m’eut fallu sans doute que ces parolles, qui devoient produire non seulement cet effet, mais encore me la faire haïr tout autant que je la pouvois aimer; cependant je l’aimois de bonne foi, &

comme l’on ne passe pas si aisément que l’on pense n’y de l’amour à la haine, ni de l’amour à l’indifference, je m’en allai dans un desespoir plus aisé à s’imaginer qu’à décrire. Je ne fus pas plûtôt au logis que je mis la main à la plume. J’écrivis mille choses que je rayai les unes après les autres, parceque je ne les trouvois pas à mon gré. Enfin après avoir fait ce manége je ne sais combien de fois, je me tins aux paroles que voici, par où il me sembloit que j’exprimois mieux ma pensée que par tout le reste.

 

Il y a plus d’inhumanité à ce que vous faites que si vous me donniez mille coups de poignard l’un après l’autre; vous aviez raison de me menacer que vous vous vengeriez plainement de ce que j’avois dit sans y penser. Vous ne pouviez mieux vous y prendre pour en venir à bout. C’est en cela seulement que je reconnois vôtre bonne foi. Ce qui me desespere c’est que je ne saurois encore vous haïr, bien que vôtre procedé vous dût rendre encore plus haissable à mes yeux que vous ne paroissez aimable aux yeux des autres.

 

J’envoyai cette lettre à Miledi par un valet que j’entretenois depuis quelque tems aux dépends de mon jeu. Il la trouva dans sa chambre qu’elle n’avoit avec elle qu’une femme de chambre qui avoit grande part à sa confidence. Elle dit à ce garçon qu’elle m’alloit faire réponse; mais voici toute la réponse qu’elle me fit. Elle envoya chercher les filles de la Reine sa maitresse, & leur ayant montré ma lettre, & s’en étant moquée avec elles, vous direz à vôtre maître, dit-elle à ce valet le cas que je fais de ce qu’il m’écrit, vous en avez été temoin vous même, & je ne doute point que sur un si bon témoignage il n’ait tout le lieu possible d’en être content.

 

Ce fut un surcroit desespoir pour moi que cette réponse. Je me fis conter par trois ou quatre fois par mon valet ce qu’il avoit vû; quoique je n’y dusse pas prendre grand plaisir. Je fis tout ce que je pus pour m’exciter non seulement à la quitter, mais encore à en prendre vengeance. Je trouvois qu’il y avoit de la justice, & que ce qu’elle me faisoit ne pouvant passer que pour un guet à pan, je ne pourois être blâmé de personne de tout ce que je pourois faire contr’elle; mais ces pensées qu’exite d’abord un grand ressentiment, ne pouvant pas subsister long-tems dans une ame touchée comme étoit la mienne elle firent bientôt place à d’autres qui avoient plus de rapport à l’amour dont je me sentois possedé. Je continuai malgré tous les mépris de lui faire ma cour, & elle eut encore la cruauté de le souffrir, parce qu’elle jugea bien que plus je la verrois plus je deviendrois miserable. Je le devins si fort effectivement que tout ce que je pourois dire ici pour l’exprimer n’en approcheroit en aucune façon. Elle prit grand plaisir à me voir en cet état, & me demandant de tems en tems si je croiois toûjours qu’il vallut mieux faire sa demeure avec les ours qu’avec des personnes de sa nation, elle me fit voir par-là que si sa figure étoit bien éloignée de celle de ces bêtes, elle avoit un coeur qui ne leur ressembloit pas trop mal.

 

Pendant que son procedé étoit ainsi si terrible envers moi, le hazard me procura une chose qui me fit croire que je la pourois faire revenir de son aversion. Son frere qui étoit gueri, il y avoit déja long-tems, de sa blessure, & qui étoit extrémement débauché, étant venu voir des filles de joye qui logeoient assez prés de ma maison, il lui arriva ce qui arrive assez souvent à des gens qui se mettent sur le pied de faire la vie qu’il faisoit. Il y fut insulté par des bretteurs, qui ayant envie de lui prendre ce qu’il avoit lui firent une querelle d’allemand.

Il y en eut un qui lui dit qu’il étoit bien hardi de venir voir sa femme & qui mit l’épée à la main contre lui, sans autre compliment. Les camarades de ce breteur dégainerent aussi en même tems en sa faveur, &

tout ce que put faire l’Anglois dans une surprise comme la sienne, fut de se jetter dans un cabinet dont il eut le tems de tirer la porte sur lui. Il y avoit par bonheur un anneau en dedans avec un crochet, & s’en étant servi pour se faire un rempart de cette porte, en attendant qu’il lui put venir du secours, il se mit à en implorer par une fenêtre de ce cabinet, qui repondoit sur la rûë.

 

Je passois heureusement pour lui avec trois ou quatre Gentilshommes Gascons, à qui j’avois donné à déjeuner devant la porte de ce logis.

Comme je savois que c’étoit un mauvais lieu, je leur dis en même tems que c’étoit peut-être quelqu’un de nos amis qui étoit dans l’embarras: que s’ils m’en vouloient croire nous y entrerions & tâcherions de l’en tirer. Ils toperent à cette proposition d’abord qu’ils m’eurent entendu parler, & étant tous montez en haut, nous commençames à faire à la porte de la chambre où étoient ces breteurs, ce qu’ils tâchoient de faire à celle du cabinet où étoit l’anglois. Ils s’efforçoient de l’enfoncer &

n’eussent guerres tardé à en venir à bout; mais la diversion que nous faisions en sa faveur, lui donnant du relâche, ces assassins, ou ces voleurs, ou peut-être l’un & l’autre, puisque de tels gens étoient capables de tout, accoururent de nôtre côté pour s’enfuir s’ils pouvoient devant que la justice mit la main sur eux. Ainsi ouvrant eux mêmes la porte contre laquelle nous avions déja donné plusieurs coups inutiles; ils ne virent pas plûtôt à nôtre mine que nous n’étions pas des archers, qu’ils nous dirent qu’ils ne pretendoient pas se deffendre contre nous, comme ils eussent pû faire contre un Commissaire, qu’ils nous croyoient assez raisonnables pour vouloir écouter leur raisons, &

qu’ils nous prioient de ne nous y pas rendre inexorables.

 

Nous le voulumes bien, nous ayant deduit ce que je viens de dire, savoir qu’il y en avoit un d’eux qui étoit mari d’une femme que nous voyons devant nos yeux, & qui ne pouvant souffrir qu’un anglois la vint voir, l’avoit poursuivi jusques dans le cabinet, ils conclurent qu’ils ne croioient pas que nous fussions personnes à approuver qu’un étranger vint faire une pareille insulte à un François, jusques dans sa maison.

J’avois tant de lieu de haïr les Anglois de la maniere que j’étois traité de Miledi… que j’avoué que je ne fus plus si en colere que je l’étois auparavant contre ces miserables. Nous leur fîmes graces en faveur de leur harangue. Cependant comme nous avions tous trop d’humanité pour permettre qu’ils maltraitassent cet étranger nous le tirâmes de son cabinet, dont il eut bien de la peine à nous ouvrir la porte, tant il étoit saisi de frayeur. Mais enfin s’étant laissé persuader aux assurances que nous lui donnions qu’après être venus à son secours, nous n’étions pas gens à laisser nôtre ouvrage imparfait, il sortit à la fin de sa niche. Il fut bien surpris & bien joyeux tout ensemble, quand il me reconnut, car comme il savoit que j’étois amoureux de sa soeur, & que même il étoit de moitié avec elle de toutes les cruautez qu’elle me faisoit, il jugea tout aussi-tôt qu’à moins que je n’eusse bien changé de sentiment à son égard, je prendrois son parti avec la même chaleur que je pourois faire le mien propre.

 

Je lui en donnai parolle effectivement, d’abord que j’eus jetté les yeux sur lui, & que je l’eus reconnu. Je lui dis aussi-tôt, en lui presentant la main en signe d’amitié, quoi Milord vous qui avez de si belle poullettes chez vous, venez vous donc faire l’amour à de vieilles bêtes épaulées pareilles à celles que je vois ici. Car j’en voiois deux devant moi qui n’étoient ni belles ni jeunes; & qui même quand elles eussent eu ces deux qualitez n’en eussent été guerres plus considerables dans mon esprit au villain metier qu’elles faisoient. J’avois raison de faire ce reproche au Milord, parce qu’effectivement la Reine d’Angleterre avoit auprès d’elle cinq ou six filles d’honneur, qui quoi qu’elles ne me parussent pas si belles que Miledi… l’eussent peut-être paru tout autant aux yeux d’un autre qui n’eut pas été si fort prévenu en sa faveur. Il me répondit que c’étoit une folie qui étoit pardonnable aux gens de son âge, & dans laquelle il ne retomberoit plus, après ce qui venoit de lui arriver. Il s’approcha en même tems de mon oreille & me dit tout bas, M. d’Artagnan, vous venez de me rendre presentement un service qui ne mourra jamais chez moi. Je veux que ma soeur change de conduite à vôtre égard, & si elle ne fait tout ce que je lui dirai je vous réponds que ce sera à moi qu’elle aura affaire.

 

Cette promesse me fut plus agréable mille fois que s’il m’eut donné cent mille écus; quoi que je me fusse bien accomodé d’un tel présent. Je l’embrassai à l’heure même, croyant que je lui témoignerois mieux ma réconnoissance par là que par tout ce que je lui pourois dire. Je lui demandai aussi en même tems à l’oreille s’il vouloit que nous jettassions les bretteurs par les fenêtres. Il me repondit qu’ils l’avoient assez insulté pour lui en faire naître le desir, mais que comme il avoit de secrettes raisons de cacher cette avanture, il renonçoit non seulement de tout son coeur à la démangeaison qu’il en pouvoit avoir; mais qu’il me prioit encore de n’en rien dire à personne.

Les raisons secrettes dont il vouloit parler c’est qu’il étoit amoureux d’une femme de qualité de son Païs, & que si elle eut appris par hasard qu’il eut été ainsi d’humeur de hanter ces sortes de lieu, il n’eut plus eu que faire jamais d’esperer qu’elle le laissât approcher d’elle.

 

La paix fut faite avec ces bréteurs d’abord que le Milord m’eut parlé de la sorte, & n’aiant plus donc que faire avec eux nous emmenâmes le Milord mes amis & moi, sans nous informer de ce qui leur arriva avec un Commissaire qui entra dans cette maison que nous n’en étions encore qu’à quatre pas. Ce Commissaire envoya après nous pour nous prier d’aller déposer contr’eux, sachant que nous emmenions celui à qui ils avoient voulu faire insulte: nous n’en voulumes rien faire, & nous trouvâmes à propos de lui mander de faire ses affaires comme il pourroit, & que pour nous nous ne servirions jamais de témoins pour faire faire le procés à personne.

 

J’étois alors si rempli des esperances que le Milord m’avoit données, que mon plus grand desir n’étoit que de me trouver plus vieux que je n’étois de quelques heures, afin de voir si Miledi… ne seroit point un peu plus traitable. Mais j’avois tort d’en avoir tant d’empressement, puis que le tems ne me devoit rien apprendre de bon. Ce ne fut pas neanmoins la faute du Milord. Je sus de bonne part qu’il avoit fait tout son possible auprès de sa soeur pour que j’en receusse un autre traitement. Il lui demandai même, voyant qu’elle ne pouvoit se resoudre à me rendre justice, de feindre du moins qu’elle n’avoit pas tant d’aversion pour moi; mais quoi qu’il lui put dire, & qu’il lui avouât même l’obligation qu’il m’avoit, afin de l’y engager plûtôt, il lui fut impossible de gaigner ni l’un ni l’autre auprès elle. J’allois toûjours chez cette belle & aimable personne, &je n’y allois que trop pour mon repos, parce qu’elle avoit toûjours la cruauté de permettre que je la visse, afin de me faire payer plus cherement le plaisir qu’elle m’accordoit de la voir. Son frere n’avoit osé me dire les sentimens où il l’avoit trouvée, & m’avoit laissé à les déméler dans les visites que je lui rendrois. Je m’en fus donc chez elle le lendemain partagé entre l’esperance & la crainte; mais je n’y demeurai pas long-tems, elle ne me vit pas plûtôt qu’elle me demanda comment je prétendois qu’elle me traittât presentement, que j’avois joint à l’aversion qu’elle avoit déja pour moi, un outrage qu’elle ne me pardonneroit de sa vie, quand elle vivroit encore mille ans.

 

Je ne sus d’abord ce qu’elle vouloit me dire par là, d’autant plus qu’elle me parloit d’un air enjoué, & comme une personne qui eut eu plûtôt sujet de rire que de se fâcher comme elle prétendoit. Au reste cela m’eut rassuré contre ses parolles, quelque menaçantes qu’elles pussent être, si ce n’est qu’elle ne m’avoit jamais fait de mal autrement: Tout celui qu’elle m’avoit fait avoit toujours été comme si elle eut eu plûtôt dessein de railler que d’autre chose, & ce caractere étoit un caractere si nouveau pour moi, & même si nouveau à ce je crois pour tout le monde, qu’il n’y avoit pas moien de s’y accoutumer. Quoi qu’il en soit étant bien aise de savoir quel étoit ce nouvel outrage dont elle pretendoit m’accuser, elle me repondit avec le même enjouëment qu’elle m’avoit fait ce reproche, qu’il falloit que j’eusse l’esprit bien bouché, se je ne le reconnoissois pas de moi même; que je croiois peut-être lui avoir fait un grand plaisir en sauvant la vie à son frere, & que cependant je devois savoir que je l’avois plus mortiffiée par là que par tout ce que j’eusse pû faire d’ailleurs; si je contois pour rien de lui ôter cent mille livres de rente qui lui fussent revenuës sans moi, que c’étoit une action qu’elle n’oublieroit de sa vie, & qui étoit capable toute seule de produire en elle l’avertion du monde la plus effroyable, quand même il n’y eut pas eu déja des semences capables de germer en tems & lieu.

 

J’attribuai tout ce discours à la continuation de son caractere, dont elle ne se dementoit non plus en cette occasion qu’elle avoit fait dans toutes les autres, où j’avois eu quelque chose à démêler avec elle.

Cependant j’en devois faire un autre jugement, si j’eusse eu connoissance, comme je l’eus depuis, de ce qui se passoit de secret dans son coeur. La verité est qu’elle étoit au desespoir de ce que je l’avois empêché de devenir heritiere; ainsi au lieu de prendre ses parolles en raillant, j’eusse bien mieux fait de les prendre au pied de la lettre, afin de me servir de tout pour me pouvoir guerir. Je ne sus presque que répondre à un discours comme le sien, parceque bien que je crusse le devoir faire sur le même ton qu’elle le prenoit, c’est à dire lui repondre en raillant tout de même comme elle me parloit, il eut fallu que j’eusse eu l’esprit plus libre que je ne l’avois pour prendre un parti comme celui là. Cependant si j’eus le malheur de ne pouvoir jamais addoucir son esprit, je fus regardé plus favorablement de sa femme de chambre, soit qu’elle eut pitié de m’en voir si maltraité, ou, comme il est plus vraisemblable, qu’elle eut plus de goût pour moi que n’en avoit sa maitresse. Comme cette femme de chambre étoit assez jolie, & qu’elle croyoit qu’à l’âge que j’étois je devois avoir assez bon appetit, elle me dit qu’elle mouroit d’envie que je voulusse me consoler avec elle des rigueurs de sa maitresse. Elle prit son tems un jour que celle-ci ni étoit pas & que j’étois allé pour la voir, pour me tenir ce discours.

Elle debuta d’abord par medire, qu’elle étoit plus sensible que je ne croyois peut-être à mon malheur, qu’une marque de cela c’est qu’elle vouloit faire tout ce qu’elle pourroit pour me guerir, jusques là même qu’elle ne feindroit point d’être infidelle pour l’amour de moi à celle qui me rendoit ainsi si malheureux.

 

J’entendis bien ce que cela vouloit dire, & commençant à lui conter des douceurs, parceque je me doutois bien qu’il n’y avoit rien de plus capable de la faire parler, après lui avoir dit tout ce que je pus d’obligeant par rapport à elle, je lui parlai sur un autre ton de sa maitresse. Je lui dis que si elle me voioit encore la revenir voir après tout ce qu’elle m’avoit fait, il ne falloit pas qu’elle crut que ce fut l’amour qui m’y obligeât, & que le dessein de trouver quelque occasion de m’en venger avoit plus de part à mes visites que tout le reste, que c’étoit elle que je voulois aimer doresenavant, & qu’il ne tiendroit pas à moi que je ne lui en donnasse toutes les marques qu’elle pouroit desirer. La jeunesse où j’étois qui me rendoit sensible à toutes les femmes, pour peu qu’elles en vallussent la peine, quoi que tout mon coeur fut reservé pour sa maîtresse, fit que je commençai dès ce moment à lui montrer que je disois vrai à son égard. Elle ne voulut pas m’en croire si-tôt, de peur d’avoir lieu de s’en repentir, elle fit la sage, quoi qu’elle ne le fut guéres. Cependant pour ne se pas montrer ingrate aux témoignages que je venois de lui donner de mon amour, elle me fit une confidence qui me surprit extrémement. J’étois bien éloigné aussi d’en avoir jamais rien deviné, quoi qu’elle ne me dit rien qui ne fut vrai, & que je n’experimentasse bientôt après d’une maniére à n’en pouvoir douter aucunement. Elle me dit que si sa maîtresse ne me rendoit pas justice, ce n’étoit pas pourtant tant par l’aversion qu’elle avoit pour les François, comme elle prenoit à tâche de me le persuader, que parce qu’elle avoit donné son coeur à un autre; qu’aussi bien loin de haïr nôtre Nation au point qu’elle en faisoit semblant, elle y avoit placé toutes ses affections, qu’elle étoit amoureuse éperduement du Marquis de Wardes, jeune Seigneur des mieux faits de la Cour, quelle étoit mêmes assez folle pour se mettre en tête, comme elle étoit d’aussi bonne Maison que lui, qu’il seroit encore trop heureux que de l’épouser; que cela auroit bien pû être à la verité, sans le secours que j’avois donné à son frere, parce que s’il eut été tué dans cette occasion, elle seroit devenuë une si grosse heritiere que c’eut été une grande fortune pour lui que d’en pouvoir faire sa femme.

 

Bien que ce discours eut dequoi m’affliger cruellement par la découverte que je faisois d’un rival, & encore d’un rival qui étoit extrêmement à craindre par son mérite; je ne laissai pas de lui faire une demande qui sentoit plus l’homme curieux que l’homme affligé. Je m’enquis d’elle si elle ne savoit point de quelle maniére elle avoit reçû la nouvelle du secours que j’avois donné à son frere, parce que quoi qu’elle m’en eut parlé, comme ce n’avoit été que par forme de raillerie, je ne pouvois croire que c’eut été de l’abondance du coeur qu’elle m’eut parlé. Elle me répondit que j’en croirois tout ce que bon me sembleroit, mais qu’à moins que de me vouloir tromper moi-même, je devois prendre au pied de la lettre tout ce que j’en avois entendu; qu’elle en avoit été touchée amerement, & que si elle eut pû me manger dans ce tems-là ou me dechirer avec les ongles, elle l’eut fait de tout son coeur; qu’elle le feroit bien encore presentement, si elle le pouvoit; qu’ainsi je devois être persuadée que quand bien même elle m’eut voulu autant de bien qu’elle me vouloit de mal lorsque cela étoit arrivé, cela étoit plus que suffisant pour ne me le pardonner de sa vie, que lorsqu’elle m’en avoit parlé comme elle avoit fait, je devois savoir qu’elle ne le faisoit que par adresse, & aun que je ne réconnusse pas ni moi ni personne ses veritables sentimens, qu’il n’y avoit qu’à elle seule à qui elle en eut parlé confidemment, & que si je savois en quels termes elle l’avoit fait, cela ne me donneroit pas grande estime pour elle.

 

Quand la femme de chambre m’eut instruit de toutes ces choses, je voulus savoir d’elle en quels termes en étoit le Marquis de Wardes avec elle, &

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