Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 2 sur 7 · partie 1/4

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Mémoires de Mr. d'Artagnan

Je priai Athos de me vouloir prêter…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Je priai Athos de me vouloir prêter son nom, pour cette affaire, & m’en ayant passé une contre-lettre, nous vêcumes tout l’hiver dans un assez bon commerce le mari, la femme & moi. Je mangeai toûjours avec eux; au reste les trois mois que l’on avoit pris pour rendre cet argent, étant expirés le mari me pria de demander un nouveau delai à mon ami; parce qu’il n’étoit pas en état encore de payer, sa femme vouloit que je lui disse qu’Athos avoit besoin de son argent, afin de lui faire peur, & de le tenir par là dans une dependance plus étroite. Mais je crus qu’il ne falloit pas ainsi lui tenir le pied sur la gorge, & qu’il étoit déja assez maltraité sans le maltraiter encore davantage. La Campagne qui alloit commencer m’en donnoit un beau pretexte à ce que sa femme pretendoit. Cependant lui ayant fait entendre raison, nous fumes les meilleurs amis du monde le mari & moi, parce que je lui dis qu’à ma priere Athos attendroit volontiers jusques à ce que nous revinssions de l’armée.

 

Les Espagnols qui s’étoient veu enlever Arras à la barbe de leur General, avoient encore perdu dans la même Province quelques autres Villes de grande importance, qui leur faisoient craindre que celles qui leur y restoient ne tardassent guéres à avoir le même sort: ainsi comme ils jugeoient que la conquête que le Roi avoit faite d’Aire ne tendoit qu’à s’approcher de la Flandres maritime, ils tâcherent non seulement d’en donner de la jalousie aux Anglois & aux Hollandois, mais encore de se mettre en état de la reprendre. Il ne leur eut pas été difficile de réussir à l’égard des Anglois, parce que cette Nation a de tout tems été opposée à la nôtre, & qu’il semble que l’aversion qu’elle a toûjours euë pour elle, se soit encore augmentée depuis quelque tems; mais le Cardinal de Richelieu, qui n’attendoit pas que les choses arrivassent pour y pourvoir, avoit si bien pris ses mesures, que bien loin que cette Nation se pût ainsi mêler des affaires d’autrui, elle étoit assez embarrassée comment se demêler des siennes. Elle étoit devenuë jalouse de la protection secrête que son Roi accordoit aux Catholiques de son Royaume, & de l’étroite liaison qui paroissoit alors entre ce Prince Louis le Juste, & dont il avoit épousé la soeur. Cette Princesse étoit belle, & d’une humeur tout à fait charmante, ainsi comme elle attiroit beaucoup de monde à la Cour du Roi son mari, contre la coutume des Anglois, qui croyent d’ordinaire qu’il y a une espece d’esclavage & de bassesse dans les assiduités que l’on rend à son souverain, cela faisoit encore que tout devenoit suspect à ceux qui couservoient dans le coeur cette independance & cette liberté que leur Nation affecte par dessus toutes les autres Nations du monde.

 

L’obstacle que le Cardinal de Richelieu avoit mis de ce côté là aux desseins des Espagnols, consistoit en ce qu’il allumoit ce feu au lieu de l’éteindre. La Politique qui est la regle ordinaire de tous les mouvemens des Ministres, l’exigeoit de lui au préjudice de la charité, qui l’en devoit detourner. Cependant comme la charité est une vertu que l’on ne connoit guéres, non seulement dans toutes les Cours, mais que l’on traite encore souvent de chimere, parmi les Courtisans & les Politiques, bien loin qu’il en fut blâmé de personne, chacun au contraire prenoit sujet de là de l’élever jusques au troisiéme Ciel. Les Espagnols aussi n’ayant pas été long-tems à reconnoître qu’ils se tromperoient lourdement, s’ils esperoient quelque secours de ce côté-là, & ayant aussi reconnu la même chose, du côté de la Hollande, ou les interêts de Frederic Henri Prince d’Orange, Stadhouder & Admiral-General de leur Etat, s’opposoient à leur contentement, ils ne mirent plus leur confiance qu’en leur propres forces soutenuës de leur addresse. Le pouvoir, comme absolu, que le Cardinal de Richelieu s’étoit acquis à la Cour, y avoit fait de tout tems un grand nombre de jaloux; les Grands sur tout lui en vouloient, parce que pour s’élever par dessus eux, il avoit interessé adroitement le Roi, & l’Etat dans sa querelle. Ce Prince qui étoit aussi bon qu’il étoit peu pénétrant avoit veu avec plaisir, que sous pretexte d’établir la Souveraine puissance dans son Royaume, il avoit ruiné insensiblement tous ceux qui eussent pû s’y opposer, par leur credit & par leur prudence: je dis prudence, parce que quoi que ce soit une espece de paradoxe, que de dire qu’on peut être prudent, &

s’opposer aux volontés de son Prince; il est constant, néanmoins que quand la volonté suprême, ne va qu’à renverser les loix d’un Etat, il arrive souvent qu’on rend plus de service à son Souverain, de s’y opposer en conservant le respect qui lui est dû, que d’y consentir par un esprit de lâcheté & d’esclavage. C’est ainsi souvent que le Parlement de Paris a fait des remontrances à Sa Majesté dans des conjonctures delicates, aussi ont-elles été écoutées quelque fois avec succès; pendant qu’il y a eu des tems où elles ont été rejettées, parce qu’il est arrivé comme il se voit presque toûjours que ceux qui les faisoient, ou du moins une bonne partie, au lieu de les faire avec le respect convenable, se laissoient emporter ou à leurs passions ou à leur interêt.

 

Quoi qu’il en soit les Espagnols ne se fians pas tant à leurs propres forces, qu’ils ne fussent bien aises encore de fomenter la jalousie qui regnoit dans nôtre Etat, envoyerent alors à la Cour un homme de confiance nommé… sous pretexte d’y faire quelques propositions d’accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernoit avec un pouvoir presque aussi absolu que s’il eut été le Roi lui même, lui eut refusé volontiers le passeport qu’il lui falloit pour y entrer, si ce n’est qu’il eut peur que le peuple ne lui en voulut du mal. Il savoit qu’il se lasse bientôt de la guerre, parce que c’est dans ce tems là, qu’il est le plus accablé d’impots; qu’ainsi il ne manqueroit pas de dire, que s’il la vouloit continuer, c’étoit plûtôt pour ses interêts particuliers, que pour ceux de la Nation en general. Cependant ils n’eussent pas dit vrai, quand ils eussent parlé de la sorte; puis que pour en dire la verité, il y avoit long-tems que les affaires de la France n’avoient été en si bon état qu’elles étoient alors. Ses armes du côté de l’Allemagne s’étoient renduës formidables jusques au delà du Rhin par là prise de Brisac, & de toute l’Alsace. En Italie par celle de Pignerol, & en Flandres par celle d’Arras. Ses brigues n’avoient pas fait un moindre effet en Portugal & en Catalogne, si néanmoins on ne doit pas dire plûtôt que ce qui y étoit arrivé, étoit encore d’une autre consequence, que tout ce qui étoit arrivé ailleurs. Ce Royaume & cette Province s’étoient revoltés contre les Espagnols, l’un s’étoit rangé sous la domination des Ducs de Bragance, qui pretendoient en être les légitimes héritiers; l’autre sous celle de France, qui y avoit fait entrer des Garnisons.

 

Au reste comme le Cardinal, en faisant soulever ces Etats contre leurs anciens Maîtres, leur avoit montré le chemin qu’ils devoient suivre, quand même ils ne l’eussent pas sû déja d’eux-mêmes, celui dont je viens de parler, ne fut pas plûtôt arrivé à la Cour qu’il y vit secrêtement le Duc de Bouillon. Ce Prince avoit toûjours des liaisons secrêtes avec l’Espagne, quoi qu’il fut né François, & qu’il eut encore obligation à la Couronne de lui avoir mis sur la tête celle qu’il portoit. Il l’avoit heritée de son Pere que Henri IV en avoit revétu le premier, en lui faisant épouser l’Heritiere de la Mark, à qui appartenoit la Duché de Bouillon, & la principauté de Sedan. Il avoit encore bien fait plus pour lui. Cette Princesse étant morte quelque tems après sans lui laisser d’enfans, Sa Majesté l’avoit maintenu par sa protection dans la possession de cette Principauté, au préjudice de Mrs. de la Boullaye, à qui elle devoit appartenir légitimement, car il y en avoit un qui avoit épousé une Soeur de la deffunte, & à qui par consequent devoit venir cet heritage. Mais comme l’on est obligé, quand on change ainsi une condition privée en celle de Souverain, de changer aussi de conduite, toutes ces grandes obligations s’étoient evanouies à la veuë de la jalousie, que lui causoit la situation de son Etat. Il ne doutoit point qu’étant à la bienseance de la France comme il l’étoit, puis que c’étoit une clef de ce Royaume, il ne vint un tems qu’on ne lui demandât la restitution de ce qui ne lui appartenoit pas, qu’ainsi à proprement parler, il ne se devoit regarder que comme un homme à qui l’on avoit confié un fidei-commis, & dont on l’obligeroit bientôt malgré lui à rendre compte.

 

Voila quelle étoit la cause des engagemens secrêts que Mr de Bouillon avoit avec les Espagnols. Il pretendoit que par leur moyen il se pourroit maintenir dans son nouvel état, & recevoir garnison dans un besoin dans son Château de Bouillon, & dans celui de Sedan. Le premier passoit pour imprenable dans ce tems-là, où l’on ne savoit pas encore ce que c’étoit que d’assieger une place, & où l’on faisoit la Guerre tout autrement qu’on ne fait dans ce tems ci. Le second étoit très fort, & du moins il en avait la reputation, quoi qu’à dire le vrai, il y eut bien à dire qu’il le fut tant que l’on disoit. Le Roi se défioit bien que Mr.

de Bouillon ne lui étoit pas trop fidéle; mais comme il avoit des affaires de tous côtés, il étoit persuadé aussi qu’il devoit faire tout de même, que s’il n’y eut pas pris garde, d’autant plus qu’il ne doutoit pas qu’il ne fit tout cela par précaution; & en effet tous les traités qu’il avoit faits jusques-là, n’avoient été qu’en cas qu’il vint à être attaqué; & comme le Roi n’avoit nul dessein de le faire presentement, il croyoit qu’il devoit toujours aller son train, jusques ce que la conjoncture lui permit de faire éclater le ressentiment qu’il pouvoit avoir de sa conduite.

 

L’Espagnol qui étoit venu à Paris, & qui étoit bien instruit des interêts de ce Duc, ce qui n’étoit pas difficile, puis qu’ils sautoient aux yeux de tout le monde, ayant ordre du Roi son maître de le voir, en fut fort bien receu, comme il ne lui pouvoit arriver autrement. Il apprit à son arrivée à la Cour, que Louis de Bourbon Comte de Soissons, étoit mécontent du Cardinal, ce qui lui fit dire à l’autre que la qualité de Prince du Sang qu’il avoit, suffisant toute seule pour faire entrer quantité de personnes de condition dans son parti, l’on pouroit par son moyen, s’il vouloit se donner la peine de le gâgner, rendre à la France ce qu’elle venoit de prêter à l’Espagne, en lui faisant soulever ses Provinces; que le Cardinal de Richelieu avoit beaucoup d’ennemis, &

que s’ils voyoient entrer une Armée d’étrangers dans le Royaume, ils prendroient ce tems-là pour se revolter contre lui; que ce Ministre en entreprenoit tant qu’il ne falloit rien pour le faire succomber, qu’il envoyoit des Troupes en Portugal & en Catalogne, & que les Frontieres de Royaume demeurant dégarnies par ce moyen, il ne seroit pas difficile maintenant d’y percer, pour peu qu’on prit bien ses mesures.

 

Le Duc de Bouillon mouroit d’envie depuis long-tems de se faire une barriere du côté de la Champagne, en obligeant la Cour de lui donner Damvilliers de gré ou de force. Il avoit même osé témoigner un jour son ambition au Cardinal de Richelieu, qui plus Politique que tout ce que l’on en sauroit dire, lui en avoit laissé entrevoir quelque esperance, afin de l’embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fit perdre le sien, au lieu d’acquerir celui d’autrui. L’Espagnol, qui savoit quelle étoit sa demangeaison là dessus, lui en parla comme d’une chose tout à fait facile, & que la France seroit trop heureuse de lui ceder, pour appaiser la guerre qu’il allumeroit de ce côté-là. Il se laissa aller à ces flatteries, & ayant veu le Comte de Soissons secrêtement, il n’eut pas de peine à le gâgner. Ce Prince avoit sur le coeur que le Cardinal après lui avoir fait perdre un procès qu’il avoit intenté à l’encontre de Henri de Bourbon Prince de Condé pour le faire declarer illegitime, eut encore marié sa Niece au Duc d’Anguien son fils ainé. Il voyoit par là que tant que ce Ministre vivroit, il ne devoit pas attendre grand succès d’une requête civile, qu’il avoit prise contre l’arrêt qui étoit intervenu. Il avoit encore d’autres mécontentemens personnels.

 

Le Cardinal diminuoit tout autant qu’il pouvoit les prerogatives de sa charge de Grand Maître de la Maison du Roi, & lui avoit fait refuser d’ailleurs quantité de graces qu’il avoit demandées à Sa Majesté. Ce qui étoit cause que ce Ministre lui étoit ainsi opposé en toutes choses, c’est qu’il avoit été plus fier que le Prince de Condé. Il avoit refusé son alliance qu’il lui avoit fait proposer par Sennetere. Celui-ci qui étoit son Intendant d’épée, ne s’en étoit pas trop bien trouvé. Le Comte fâché de voir qu’un de ses Domestiques se fut chargé d’une commission comme celle là, parce que la vertu de la Dame qu’on lui offroit lui étoit un peu suspecte, l’avoit non seulement maltraité de paroles, mais encore chassé de sa maison.

 

Ce Prince qui depuis ce tems là, avoit toûjours été prevenu de pis en pis contre le Cardinal, écouta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon voulut lui proposer contre l’Etat. Il crut que plus les choses iroient mal en France, plus le Roi s’en dégouteroit. Il savoit qu’il ne l’aimoit déja pas trop, & qu’ainsi il ne faudroit presque rien pour le perdre.

Tous leurs desseins, quelque pernicieux qu’ils pussent être contre la fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, s’ils n’étoient soutenus des forces des Espagnols, Mr. de Bouillon envoya à Bruxelles un Gentilhomme qui étoit un ancien Domestique de sa maison, nommé Campagnac. Il crut que son voyage ne pouroit être suspect à la Cour, parce que ce Gentilhomme avoit un neveu qui avoit été pris auprès de Courtrai, par un parti Espagnol, qui l’avoit conduit dans la capitale de Brabant. Il avoit été blessé dans cette rencontre, & c’étoit là un pretexte qui paroissoit plausible de passer en ce Païs là, sans qu’on y put trouver à redire. Les Espagnols le receurent bien, & le Cardinal Infant lui eut volontiers rendu son neveu à l’heure même, s’il n’eut eu peur qu’on n’eut pris quelque soupçon. Ce Prince fut ravi que le Comte de Soissons, à la suscitation du Duc de Bouillon, fut d’humeur à vouloir troubler l’Etat. Il promit à ce Gentilhomme de faire donner à ce Prince cinquante mille écus de pension par le Roi d’Espagne, d’abord qu’il se seront retiré de la Cour, & cent mille francs au Duc de Bouillon, qu’il secourroit d’une Armée de douze mille hommes, qui agiroit sous ses ordres, sans pretendre rien des conquêtes qu’il pouroit faire avec elle.

Campagnac ayant fait ce traité par écrit avec le Cardinal Infant, s’en revint à Paris sans amener son neveu, qui crut qu’il n’avoit fait ce voyage, que pour l’amour de lui. Il rendit compte de sa negotiation à ces deux Princes, & en ayant été très satisfaits, le Duc de Bouillon, s’en fut à Sedan au bout de quelques jours, sous pretexte que la Duchesse sa femme y étoit incommodée. Il y donna ordre sans faire semblant de rien, à ce que les Officiers de la Garnison, dont les Compagnies n’étoient pas complettes, eussent à les mettre en état avant la fin du mois de Mars, qui n’étoit pas bien éloigné. Il leur fit ce commandement sous peine de son indignation, & ils eurent soin de s’en acquitter. Il remplit aussi en même tems ses Magasins de toutes les Munitions de guerre & de bouche, dont il pouvoit avoir besoin, & afin que le Cardinal de Richelieu ne s’imaginât pas qu’il songeât à se declarer contre le Roi, il lui fit accroire non seulement que l’Empereur envoyoit une Armée dans le Luxembourg; pour faire quelque entreprise sur la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu’il avoit avis qu’ils en vouloient à Luxembourg.

 

La marche de cette Armée n’étoit pas une fiction comme on se pouroit l’imaginer par ce que je viens de dire, s’il y en avoit une, comme le mot dont je me suis servi pour l’exprimer le témoigne assez, ce n’étoit que parce qu’il disoit, que cette Armée venoit contre lui, au lieu qu’elle ne venoit qu’en sa faveur. Il fit bien plus, il leura le Cardinal d’un Mariage du Vicomte de Turenne son frere, avec l’une de ses Parentes, & le Vicomte en fit l’amoureux, parce qu’il avoit encore plus d’envie que son frere de rentrer dans Sedan. En effet quoi qu’il ait passé sur la fin de ses jours pour un homme modeste, & exemt de toute ambition, ce n’a été que dans l’esprit de ceux qui ne l’ont jamais connu à fonds. Si jamais homme s’est enteté de la vaine gloire ç’a été lui, plûtôt qu’un autre, puis que tout ce qu’il y a de gens qui l’ont pratiqué particulierement savent que pour s’en faire haïr, il n’y avoit qu’à lui refuser le titre d’Altesse au lieu qu’en le lui donnant, il étoit content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien secondé son frere, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous pretexte de s’en aller à sa maison de Blandy; mais ayant pris sur la gauche avant que d’arriver à Melun, il fut passer la Marne à un gué qu’il avoit fait reconnoître en deçà de Château Thierri & se rendit à Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avoit envoyés à sa rencontre.

 

D’abord que le Cardinal sut le chemin que ce Prince avoit pris, il reconnut qu’il s’étoit laissé amuser comme une dupe. Il fit marcher en même tems des couriers pour l’aller trouver. Ils lui proposerent de la part du Roi de revenir, & lui offrirent de lui donner toute sorte de contentement. Mais comme, quelque belles promesses qu’on put faire à ce Prince, il ne s’y pouvoit fier, tant que ce Ministre resteroit au poste où il étoit, ces couriers eurent beau faire plusieurs allées & venuës en ce Païs-là, ils ne le purent jamais persuader. L’Armée que l’Empereur devoit envoyer dans le Luxembourg, y fila cependant sous le commandement de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soisson envoya un Gentilhomme pour savoir de lui quand il pouroit arriver sur la Meuse. La marche de ses Troupes allarma la Cour qui avoit peur que l’exemple du Comte de Soissons, ne fut suivi de la desobeïssance de quantité de Grands, qui n’avoient pas plus de lieu que lui, d’aimer le Cardinal de Richelieu.

Elle se défioit sur tout du Duc d’Orleans, dont le genie étoit extrémement variable, & qui avoit fait plus de mal lui seul à l’Etat par les diverses revoltes qu’il y avoit excitées de tems en tems, que tous ses ennemis ensemble n’eussent pû faire en plusieurs années Ainsi pour prevenir les mauvais desseins qu’il pouroit avoir, on mit des gardes à tous les passages, afin de l’arrêter, s’il venoit à s’y presenter.

Nonobstant toutes ces précautions, quantité d’autres mécontens se rendirent auprès du Comte de Soissons, afin qu’ayant part avec lui au hazard qu’il alloit tenter, ils l’eussent aussi à sa bonne fortune, supposé qu’il put triompher de son ennemi.

 

Ce contre-tems faut cause que l’Armée que le Roi destinoit pour la Flandres sous la conduite du Marêchal de Bresé, ne put être si forte que l’on croyoit. Il en fallut prendre une partie pour l’envoyer de ce côté-là, sous le commandement du Marêchal de Chatillon, pendant que le Marêchal de la Meilleraye eut un Camp volant pour couvrir les places sur lesquelles les ennemis voudroient entreprendre quelque chose. Le genie de ces trois Marêchaux étoit tout different; le premier n’avoit obligation de ce qu’il étoit qu’à l’alliance qu’il avoit avec le Cardinal de Richelieu. Il avoit épousé une de ses Soeurs, dont il avoit deux enfans, savoir le Duc de Bresé, & Madame la Duchesse d’Anguien.

Jamais homme ne fut plus fier sans merite. Il poussa même la fierté jusques à l’insolence & à la tirannie, faisant dans son Gouvernement d’Anjou, & dans celui du Saumurois, dont il étoit pourveu pareillement, tout ce que les tirans les plus horribles & les plus detestables ont jamais pû faire de plus cruel. En effet non content d’y maltraiter la Noblesse, à un point qu’elle fut obligée à la fin de se revolter contre lui; il enleva encore une femme non seulement à son mari, mais eut deplus la reputation de l’avoir fait tuer pour en joüir tout à son aise; mais c’étoit assez qu’il fût beaufrere de son Eminence, pour pouvoir tout faire impunément.

 

Le Marêchal de Chatillon étoit tout aussi civil que l’autre étoit peu traitable. Il avoit d’ailleurs en partage toute la valeur, qu’avoient jamais eu ses ancêtres, dont nôtre Histoire fait mention honnorablement.

Il avoit aussi beaucoup d’experience & de conduite, mais toutes ces bonnes qualitez étoient obscurcies en quelque façon, par l’amour qu’il avoit pour le repos & pour la vie tranquile; ainsi quand il se trouvoit bien dans un Camp, il avoit toutes les peines du monde à le quitter, parce qu’il craignoit de n’être pas aussi bien dans un autre qu’il étoit dans celui-là. Le Cardinal le connoissoit bien, ce qui étoit cause qu’on s’étonnoit qu’il lui eut donné ce commandement où il devoit avoir affaire à un Prince, qui étoit aussi vif & aussi vigilant qu’il étoit pesant & endormi.

 

Pour ce qui est du Marêchal de la Meilleraie, quoi qu’il eut obligation aussi bien que le Marêchal de Bresé, de son élevation à l’alliance du Cardinal, veu que sa femme étoit fille d’une soeur de son Pere, il ne laissoit pas d’avoir du merite personnellement. Il étoit brave & entendu dans son métier, ce qui étoit cause qu’il eut pû esperer de faire son chemin, quand même il n’eut pas été si proche parent du Ministre.

Cependant il avoit cela de commun avec le Marêchal de Bresé, qu’il abusoit souvent aussi bien que lui de sa faveur, au lieu de l’honnêteté qui sied si bien à tout le monde, & principalement à ceux qui se voyent élevés par dessus les autres, ou par leur naissance, ou par leur merite, ou par la fortune, il n’avoit que de la hauteur, & pour ainsi dire du mépris, pour ceux qui de peu de chose s’étoient élevés comme lui à des dignitez, où qui étoient prêts de s’y élever. Il craignoit que sa gloire n’en fut offusquée, ainsi pour en rechercher une fausse, il perdoit la veritable, & se faisoit un nombre infini d’ennemis, au lieu des amis qu’il eu pû se faire. Il s’étoit brouillé par là avec St. Preuil, sans qu’il y eut eu autre chose que sa jalousie, qui eut été cause de plusieurs incartades qu’il lui avoit faites. St. Preuil ne les avoit pas souffertes sans rien dire, & comme on fait d’ordinaire, quand ceux dont l’on est offensé appartiennent de si près au Ministre, qu’on peut craindre qu’en les offensant on ne l’offense pareillement. Pour lui il les avoit repoussées en brave homme, & qui ne voyoit rien tant à apprehender, que de souiller sa gloire par quelque lâcheté.

 

Ce Marêchal avoit encore bien fait pis à Mr. de Fabert, à qui le Roi avoit enfin donné une Compagnie aux Gardes, après lui avoir refusé l’agrément d’une Compagnie dans un vieux corps qu’il vouloit acheter. Il avoit cru qu’il pouroit lui marcher sur le ventre comme bon lui sembleroit; parce que cet Officier étoit d’une extraction très-mediocre, & qu’il ne croyoit pas que le baton de Marêchal de France dût jamais venir à son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s’étoit toûjours revolté contre lui, & avoit trouvé de la protection dans le Cardinal même, qui avoit été le premier à blâmer le procedé de son parent. Il est vrai que Fabert avoit eu l’addresse de parler toûjours très respectueusement au Marêchal afin que quand il viendroit à s’en plaindre à son Eminence, elle en sut plus disposée à écouter ses raisons.

 

Il eut été à souhaiter pour St. Preuil qu’il se fut conduit aussi sagement, non seulement avec lui, mais encore avec le Duc de Bresé, contre qui il venoit d’avoir tout nouvellement une espece de querelle.

Etant venu à la Cour par ordre du Roi pour conferer avec lui des affaires de la Frontiere, & de ce qu’on pouroit y entreprendre la Campagne suivante, il demeura près de quinze jours à Paris, devant que le Conseil de Sa Majesté eut pris aucune resolution là dessus. Mr.

Desnoiers Secretaire d’Etat de la Guerre, qui ne l’aimoit pas, parce qu’il ne s’étoit jamais pû resoudre à lui faire la Cour, vouloit qu’on fit le siege de Doüay, qui est à cinq lieuës au delà d’Arras, afin que cette Ville n’étant plus Frontiere, quand on auroit pris l’autre, St.

Preuil se vit privé de la gloire, qu’il y a à un Gouverneur de se trouver le plus près des ennemis. St. Preuil vouloit au contraire que devant que d’aller ainsi en avant, on nétoyât ce qui étoit derriere lui.

Il y avoit Bapaume qui lui ôtoit la communication des Places de la Somme, & qui n’étoit qu’à quatre lieuës de son Gouvernement. Il y avoit outre cela Cambrai, qui quoi que plus éloigné sembloit encore plus nécessaire à conquerir qu’une grande Villasse comme étoit Doüay, qu’on ne pouroit jamais conserver qu’avec une puissante garnison. Desnoyers répondoit à cela, qu’on en feroit une Place d’Armes, & qu’une partie de la Cavalerie y passant l’hiver, elle porteroit la terreur & l’effroi jusques au coeur de la Flandres Vallone, dont on pouroit aussi faire la conquête avec le tems.

 

Le Marêchal de la Meilleraie étoit du sentiment de Mr. Desnoyers, plûtôt pour avoir le plaisir de contredire à St. Preuil, que pour croire qu’il eut raison. Enfin le Conseil ayant peine à se determiner là dessus, parce que la force du raisonnement de St. Preuil combattoit, dans l’esprit de Sa Majesté, tout ce que les brigues des autres pouvoient faire ce Gouverneur passa ces quinze jours à aller se divertir dans le tems qu’il n’étoit point obligé d’être au Louvre. Il aimoit extrémement la paume, & comme tout ce qu’il y avoit de personnes de qualité alloient en ce tems là au tripot de la Sphére qui est situé dans le Marais, il y fut un jour dés le matin, afin de jouer contre quelque marqueur, pour avoir le plaisir de se faire frotter. Il y trouva en arrivant le Duc de Bresé, qui étoit sorti de l’Academie, il n’y avoit encore que trois ou quatre mois. Quoi que son Pere fut extrémement fier, & même jusques au point qu’il passoit pour brutal dans l’esprit de tout le monde, il l’étoit néammoins encore plus que lui. Cela lui étoit plus pardonnable qu’à ce barbon, parce qu’il étoit encore si jeune qu’il n’avoit pas le jugement de connoître, qu’il prenoit là un méchant pli. Il balottoit déja avec un marqueur, à qui il avoit dit de prendre une raquette, quand St. Preuil arriva sous la Gallerie. Il y avoit là un grand nombre de pages & de laquais qui avoient la tête nuë, & comme St. Preuil connoissoit la livrée de son Père, il jugea tout aussi-tôt que c’étoit lui, quoi qu’il ne l’eut jamais veu. Pour lui comme il n’étoit venu qu’avec un seul laquais, le Duc n’en fit pas beaucoup de cas. Il ne l’avoit jamais veu pareillement, tellement que ne sachant qui il étoit, il continua à pelotter avec le marqueur, sans prendre garde seulement qu’il fut arrivé. St. Preuil étant entré dans la Salle du logis, &

voyant que le maître n’y étoit pas revint dans le jeu de paume, &

demanda en attendant qu’il fût revenu sa raquette au marqueur. Il étoit à peu près de même force que le Duc, & le marqueur qui les regardoit balotter, leur ayant dit qu’ils feroient mieux de prendre des chaussons, & de jouer partie, que de s’amuser comme ils faisoient à se lasser, ils y consentirent tous deux en même tems. Le Duc fut deshabillé le premier, & s’en étant allé dans le jeu de paume, St. Preuil y vint un moment après, & ils commencerent leur partie. Au reste y ayant eu chasse bientôt comme c’est l’ordinaire à ce jeu là, le Duc à qui deux de ses laquais levoient la corde pour le faire passer, quand il devoit aller de l’autre côté, commença à vouloir faire le petit souverain, c’est à dire à ne pas vouloir que St. Preuil fit comme lui. Comme il ne le connoissoit pas, & que quand même il l’eut connu, il n’eut pas laissé de croire, tant il avoit de vanité, qu’il y avoit toûjours bien de la difference entr’eux, il trouva non seulement mauvais qu’à son exemple il se fit lever la corde, mais encore qu’il ne passât pas par la galerie comme on a coûtume de faire, quand on a l’honneur de jouer avec le Roi.

Ainsi il commença à quereller les marqueurs, de ce qu’au lieu de s’amuser à lever la corde, ils n’alloient pas chercher les balles, dont il feignoit de manquer.

 

St. Preuil reconnut bien son chagrin, & se rit en lui même de sa vanité, et de sa jeunesse. Le Marqueur qui étoit du côté du dedans, courut en même tems au Cordillon, croyant effectivement qu’il n’y avoit plus de balles, mais trouvant qu’il y en avoit encore plus de la moitié, il ne se put empêcher de le dire tout haut. Cela eut été plus que suffisant à St. Preuil, pour lui faire connoître, qu’il ne s’était pas trompé, quand même il en eut été en doute. Cependant comme il étoit fier tout aussi-bien que lui, mais d’une belle fierté, & qui avoit été precedée par un nombre infini de belles actions, il prit plaisir à le mortifier encore davantage en rabbaissant sa vanité. Il se hâta de palier le premier sous la corde, & un Gentilhomme qui étoit au Duc, le trouvant tout aussi mauvais que son Maître, lui dit alors en se montrant aussi fol que lui, qu’il ne savoit peut-être pas contre qui il jouoit: que c’étoit contre le Duc de Bresé. St. Preuil lui répondit en même tems, que c’étoit lui apparemment qui ne savoit pas contre qui son Maître jouoit, & qu’il jouoit contre St. Preuil. Le Duc qui avoit bonne envie de le quereller avant que de savoir son nom, rentra dans sa coquille d’abord qu’il l’eut oüi se nommer. Son Gentilhomme en fit tout autant de son côté. Ils avoient ouï parler tous deux de lui, & comme ils savoient qu’il ne faisoit pas trop seur de s’y jouer, le Duc ne songea plus qu’à achever sa partie, afin de n’être pas exposé d’avantage à la même mortification. Le Marêchal de la Meilleraie vint dîner ce jour là chez le Marêchal de Bresé, & lui ayant parlé de St. Preuil, en des termes qui faisoient connoître au Duc, qui étoit à table avec eux, qu’il n’en étoit pas content, celui-ci prit la parole & lui dit, qu’il n’en étoit pas fort étonné, parce que cet homme là étoit si fier, que quand même il seroit Connestable, il ne pouroit l’être davantage.

 

Le Marêchal qui ne pardonnoit guéres, quand il en vouloit une fois à quelqu’un, étant ravi de l’entendre parler de la sorte, voulut savoir de lui d’où il le connoissoit. Le Duc lui conta ce qui lui étoit arrivé le matin à la Sphere, & comme ces trois hommes n’avoient guéres moins de vanité l’un que l’autre, ils lui firent son procès en même tems. Ils en parlerent même au Cardinal qu’ils tâcherent de faire entrer dans leur ressentiment, comme si c’eut été l’insulter lui même que de ne pas vouloir plier sous eux. Ce Ministre avoit ses foiblesses comme les autres, & étoit sensible lui même à la vanité. Ainsi faisant la mine tout le premier St. Preuil, lorsqu’il vint pour lui faire sa cour sur le soir, celui-ci ne s’en mit pas beaucoup en peine, parce qu’il crut qu’en continuant de faire son devoir, comme il avoit toûjours fait, il trouveroit un bon Protecteur dans la personne de Sa Majesté.

 

Les affaires qui l’arretoient à Paris, s’étant terminées à la fin à sa satisfaction, il s’en retourna dans son Gouvernement, où il recommença à harceler les ennemis qui avoient eu quelque relâche, pendant son absence. La campagne commença cependant, & le Regiment des Gardes ayant eu ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hôte bien joyeux en m’en allant en ce Païs-là. En effet quelque bonne mine qu’il me fit, il se doutoit que je n’étois pas mal avec sa femme, mais comme il devoit à Athos, & qu’il me savoit de ses amis, il avoit cru être obligé de me ménager jusques au jour de mon départ. Quand je fus parti, il n’en usa plus avec sa femme comme il faisoit auparavant. Il lui reprocha quantité de choses dont il croyoit s’être aperçu, & elle me le manda en des termes qui me firent croire qu’elle en étoit encore bien plus maltraitée qu’elle n’avoit jamais été. Je ne pus que la plaindre, parce que c’étoit tout le secours que je lui pouvois donner. Je lui fis réponse à une addresse qu’elle m’avoit indiquée, & la part que je prenois à ses affaires fit qu’elle supporta son malheur plus patiemment.

 

Son mari qui vouloit se défaire de moi absolument, & que je ne la revisse plus quand je serois revenu, s’avisa alors de changer non seulement de maison, mais encore de changer aussi de condition; au lieu de loüer davantage des chambres garnies, il se fit marchand de vin, &

leva un gros cabaret; le voyage qu’il avoit fait à Dijon, lui avoit fait connoitre des gens qui lui avoient vanté ce commerce, & il pretendoit que quand même il ne lui réüssiroit pas mieux que celui qu’il faisoit auparavant, toûjours en retireroit-il cet avantage, qu’il se déferoit par là d’un homme qui lui étoit extrémement suspect.

 

Le cabaret qu’il leva fut dans la ruë Montmartre, tout auprès & du même côté qu’est aujourd’hui l’hôtel de Charôt. Il vendit tous ses meubles, &

ne garda que ceux qu’il lui falloit de toute necessité pour le métier qu’il embrassoit. Sa femme à qui il avoit trop témoigné sa jalousie, pour oser lui demander où il me mettroit, quand je serois revenu, me le manda & qu’elle étoit au desespoir de sa conduite. Il acheta cependant quantite de marchandises de l’argent qu’il avoit eu de ses meubles, esperant que devant que la campagne finît il en feroit beaucoup plus qu’il ne lui eu faudroit pour rendre à Athos ce qu’il croyoit lui devoir. Je fus fort affligé de cette nouvelle, parce que je trouvois sa femme fort aimable, & que d’ailleurs, elle me faisoit subsister fort honnêtement, sans que j’eusse l’embarras de mettre la main à la bourse.

Cela ne devoit pas être aussi fort indifferent à un Gascon, qui s’accommode d’ordinaire assez bien d’une bonne table. Je m’attendois même auparavant, que cela m’aideroit à faire mon chemin à la guerre, &

que comme les graces sont lentes à venir à la Cour, je pourois plus aisément me résoudre à prendre patience, que si je n’avois point ce secours.

 

Enfin comme il n’y a rien dont on ne se doive consoler, je ne songai plus qu’à chercher quelque occasion de me signaler, afin qu’après avoir été si heureux que d’acquerir quelque reputation dans le monde, je pusse pas à pas m’avancer vers les honneurs qu’on est en droit de pretendre, quand on tâche, comme je faisois, de s’aquitter de son devoir. Nous ne fumes pas les plus forts cette campagne. Les Troupes que l’on avoit été obligé de détâcher pour envoyer au Marêchal de Chatillon, nous firent demeurer sur la défensive en Flandres, où le Cardinal Infant avoit une grosse Armée. Il s’attâcha à reprendre Aire, pendant que le Marêchal de Chatillon fut se camper à….. pour observer de là, les mouvemens que feroit le Comte de Soissons. Ce qui se passoit de ce côté-là inquiétoit bien plus le Cardinal que ce qui se passoit ni en Flandres, ni ailleurs.

Il n’en devoit pas être moins puissant qu’il l’étoit quand les ennemis reprendroient Aire, & qu’ils feroient même d’autres conquêtes; mais comme il ne savoit pas s’il resteroit encore dans le Ministere, en cas que le Comte de Soissons eut quelque avantage sur le Marêchal, il manda au Marêchal de Bresé de lui envoyer encore trois bataillons des meilleures Troupes qu’il eut avec lui, afin de les lui envoyer. Nôtre Régiment demanda à en être, jugeant qu’il n’y avoit plus d’apparence de secourir Aire, puis que nôtre Armée, qui étoit déjà très foible, s’affoiblissoit encore par ce détâchement. Mais il ne voulut pas le lui accorder, parce qu’il trouvoit que tant qu’il l’auroit avec lui, c’étoit un honneur qui le rendroit superieur aux autres Marêchaux.

 

Nôtre Armée ne fut pas de plus de douze mille hommes après cela. Nous ne laissâmes pas néanmoins de prendre Lens, pendant que le Marêchal de Chatillon se laissa battre, faute d’avoir voulu de bonne heure aller occuper le poste de….. d’où il eut pû empêcher le Comte de Soissons d’étendre ses Troupes dans la plaine. Tous les Officiers Generaux le lui avoient conseillé, néanmoins sans qu’il les en eut voulu croire, soit qu’il n’aimât pas à rien faire qui ne vint de sa tête, soit que sa paresse le retint dans une belle maison, où il se trouvoit logé dans le camp de….. Le Cardinal à qui l’on en avoit écrit de l’Armée, voyant qu’il y avoit de sa faute, jura tout aussi-tôt en lui même qu’il s’en vengeroit, pourveu néanmoins que le Comte de Soissons lui donnât le tems de respirer: car il craignoit bien qu’il ne profitât de sa victoire, &

que toutes les Villes de Champagne ne lui ouvrissent les portes.

Cependant dans le tems qu’il méditoit de terribles choses contre lui, il lui vint un Courier, qui lui ôta non seulement tout le venin qu’il avoit dans le coeur, mais qui lui fit encore le regarder comme le meilleur de ses amis. Ce Courier lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de Soissons, sans que personne pût dire au vrai, de quelle maniere elle étoit arrivée. Aussi est-on encore à savoir aujourd’hui s’il est vrai, qu’il se tua lui même, comme quelques uns ont voulu dire, ou si ce coup lui fut donné de la main de quelque assassin, après avoir été corrompu par ses ennemis. Ceux qui croyent qu’il fut assassiné, disent qu’un de ses Gardes ayant couru après lui, pour lui dire qu’on faisoit ferme encore en un endroit, lui lâcha un coup de Mousqueton dans la tête, quand il vint à se retourner, pour regarder qui lui donnoit cet avis.

Les autres au contraire, qu’ayant voulu lever la visiere de son casque avec le bout de son Pistolet, qu’il avoit encore à la main, le Pistolet tira de lui même, & le jetta roide mort sur le careau. Cependant j’ai veu des gens qui m’ont dit que ses Pistolets étoient encore chargez, quand on le trouva mort; ce qui fait qu’il est bien difficile de savoir qui l’on doit croire des uns ou des autres.

 

Le Marêchal de Chatillon qui se rendoit assez de justice pour se condamner lui même, comme y ayant eu de sa faute à tout ce qui s’étoit passé, fit le malade en même tems, où le tomba effectivement de chagrin.

Cela fut cause que le Marêchal de Bresé eut ordre d’aller prendre sa place, & ce fut alors que ce General nous fit aller de ce côté-là avec lui. Il laissa le reste de son Armée au Marêchal de la Meilleraye, qui fut assieger Bapaume, pendant que nous reprimes Damvilliers, où le Duc de Bouillon n’avoit pas laissé de mettre le siege après la mort du Comte de Soissons. Le Roi vint nous trouver lui même, lors que nous étions devant cette Place, & le Duc ayant recours à la misericorde de Sa Majesté pour lui pardonner la faute qu’il avoit faite, il trouva grace auprès d’elle. Il lui eut été difficile d’y réüssir dans un autre tems, mais la mort du Comte du Soissons mettoit le Cardinal de si belle humeur, qu’il conseilla à ce Prince de faire paroître en cela, que sa bonté étoit encore au dessus de sa justice. Il est vrai que Mr. le Prince aida beaucoup à porter son Eminence à interceder pour lui, &

comme il etoit parent du Duc, & son bon ami, il n’eut garde de l’oublier dans une rencontre aussi importante que celle-là.

 

Mr. de Bouillon ayant fait sa paix, St. Preuil ne fut pas si heureux que de faire la sienne, quoi qu’il fut bien moins coupable que lui. C’étoit assez qu’il eut les parens du Cardinal à dos, pour avoir lieu de tout craindre. Cependant comme s’il eut oublié le peril où cela le jettoit, il se fit encore un ennemi de consequence, qui ne le lui pardonna pas.

Mr. Desnoyers qui n’etoit pas de la côte de St. Louis, avoit de pauvres parens, ce qui n’étoit pas fort extraordinaire à lui, qui n’étoit redevable qu’à la fortune du poste où il se trouvoit élevé, puis que de plus grands Seigneurs qu’il n’étoit encore, en ont bien qui ne sont pas de même fort accommodés. Au reste ce Secretaire d’Etat en ayant mis un dans les vivres, il fut envoyé à Arras en qualité de Commissaire. Les Gouverneurs alors se chargeoient de la fourniture du pain de munition pour leurs Garnisons, & celui-ci ayant remarqué que celui que St. Preuil faisoit faire, n’étoit pas du poix, ni de la qualité qu’il devoit être, en donna avis en Cour. St. Preuil qui savoit qu’il en avoit déjà parlé à quelqu’un de ses camarades, au lieu de songer à pourvoir à cet abus, qui ne venoit pas de lui, mais des boulangers, ne songea qu’à intercepter ses lettres. Il en vint à bout facilement, parce que tout lui obéïssoit dans Arras, aussi bien qu’on eut pû obéïr au Roi même. Ainsi il n’eut pas plûtôt veu ce que contenoit sa lettre, qu’il le fut trouver sur la place où il se promenoit avec quelques Officiers. Il lui donna la plusieurs coups de canne, & l’ayant encore fait mettre en prison, cela ne vint pas plûtôt aux oreilles de Desnoyers, qu’il voulut persuader au Cardinal que s’il souffroit que cet homme fit ainsi le petit tiran, il arriveroit avant qu’il fut peu, qu’il ne voudroit plus reconnoître les ordres de personne.

 

Le Cardinal qui aimoit les braves gens & ceux qui comme St. Preuil faisoient leur Capital de bien servir Sa Majesté, ne voulut pas le condamner sans l’entendre. Il lui manda de mettre le Commissaire des vivres en liberté, de l’envoyer en Cour & de se laver des accusations que celui-ci pretendoit intenter contre lui. Cela ne lui étoit pas bien difficile, s’il y avoit de l’abus dans le pain de munition, il n’y trempoit nullement. Il avoit fait marché avec des boulangers de le fournir de la qualité & du poids qu’il devoit être; mais le Ciel, dont les ressorts sont inconnus aux plus habiles, ayant resolu apparement de le punir du rapt qu’il avoit fait, il arriva qu’étant monté à cheval quelques jours après pour aller chercher les ennemis qu’on lui disoit être sortis de Douay, il rencontra la Garnison de Bapaume, qui venoit de se rendre à la Meilleraye, & qui n’étoit escortée que d’un trompette.

 

Ce n’étoit pas la coutume, & l’on avoit toûjours vû au contraire qu’à toutes les Capitulations qui s’étoient faites tant de nôtre côté que de celui des Espagnols, l’on avoit donné un Corps de Cavallerie pour escorte à ceux qui avoient capitulé. Mais le hazard ou la bizarrerie du Maréchal ayant voulu que cela se passât d’une autre maniere, les coureurs que l’on avoit détachez de part & d’autre pour se reconnoître se firent tirer l’oreille avant que de vouloir repondre au qui vive qui leur étoit demandé. Ils se fussent reconnus les uns les autres si c’eut été pendant le jour, mais comme on étoit au plus fort de la nuit, les François presserent tant des Espagnols de repondre qu’ils crierent à la fin vive Espagne. Une Réponse comme celle-là meritoit bien ce qui leur arriva. En même-tems St. Preuil les fit charger & les defit devant qu’ils se fissent reconnoître pour avoir une escorte. On ne sait pourquoi ils ne parlerent pas plûtôt, & si ce fut par obstination, ou que la confusion qui régnoit parmi les cris des mourans eut empéché de pouvoir écouter leur voix.

 

Ceux qui resterent du combat s’étant retirez à Douay en grand desordre n’eurent pas plûtôt conté leur avanture à celui qui y commandoit, qu’il en informa le Cardinal Infant. Ce Prince envoya en même tems un Courier à la Cour pour se plaindre de cette action qu’il qualifioit de terrible, parce qu’il étoit bien aise de cacher tout ce qui pouvoit servir à la justification de St. Preuil. Il savoit les ennemis qu’il s’étoit fait à la Cour, & comme Sa Majesté n’avoit point dans toutes les places de Gouverneur qui lui fut si incommode que celui-là, il n’eut pas été fâché en être defait. D’abord que ce Courier fut arrivé, Desnoiers qui avoit sur le coeur ce qui s’étoit passé à l’égard de son parent, mena le Courier au Cardinal de Richelieu, à qui il exagera lui-même les choses encore toute d’une autre maniere que ne faisoit le Cardinal Infant. Le Maréchal de la Meilleraye vint aussi à la charge, en mandant à ce Ministre de dessus les lieux où il étoit encore, que cette affaire étoit en mauvaise odeur aussi-bien parmi les François que parmi les ennemis; que ceux-ci avoient fait serment de ne plus donner de quartier à personne, à moins qu’on ne leur en rendit justice, qu’ainsi l’on alloit voir comme une boucherie de leur part, pendant que de la nôtre il étoit dangereux qu’on ne songeât à se cacher pour éviter un ressentiment qui paroissoit si juste à tout le monde, qu’il n’y avoit personne qui y trouvât à redire.

 

Le Maréchal de Bresé qui étoit aussi animé contre St. Preuil, parce que sa vanité le faisoit entrer dans les plaintes que son fils en faisoit, ne demeura pas non plus dans le silence. Il n’entendit pas plûtôt murmurer de cette affaire, qu’il parla contre lui comme faisoient les autres, tellement que le Cardinal se laissant aller à leurs Conseils consentit à le faire arrêter. L’on en envoya l’ordre au Marêchal de la Meilleraye, qui pour ôter tout sujet de défiance à ce Gouverneur qui eut pû, s’il en eut été averti, tenir bon dans sa place, & appeller les Espagnols à son secours, fit semblant de marcher du côté de Douai. Il vint ainsi camper aux portes d’Arras qui en étoit le chemin, & St.

Preuil n’ayant pû s’empêcher de lui aller rendre ses devoirs, quoi qu’il n’eut pas grande estime ni grande amitié pour lui, le Marêchal le prit lui-même par le baudrier, & lui commanda de lui rendre son épée. Un autre que St. Preuil eut été tout étonné, ou pour mieux dire tout abbattu d’un compliment aussi terrible que celui là; neanmoins conservant non-seulement son courage, mais encore une presence d’esprit qui n’est gueres ordinaire dans ces sortes de rencontres-là, la voila Mr. lui dit-il, elle n’a pourtant jamais été tirée que pour le service du Roi. Il disoit cela pour faire connoître non-seulement qu’il avoit toûjours été fidele à sa Majesté, mais encore pour faire honte à quelques personnes qui étoient alors auprès du Marêchal, & qu’il avoit vûs les armes à la main contr’elle à la journée de Castelnaudari. Au reste, comme il savoit que bien loin que ces gens fussent de ses amis, ils ne cessoient d’animer le Marêchal contre lui, il n’étoit pas faché de leur faire sentir la difference qu’il y avoit à faire entre leur procedé & le sien.

 

D’abord qu’il fut arrêté on parla au Meunier, afin qu’il rendit des plaintes du rapt qu’il avoit fait. Il n’y pensoit presque plus, & les mille écus qu’il en avoit reçûs de present & qui avoient encore été accompagnez de quelques autres bien-faits, lui en avoient ôté toute l’amertume. Mais comme il est bien difficile de faire changer de peau à ceux qui sont nez dans la Crasse, ce Meunier ne vit pas plûtôt ce Gouverneur dans l’infortune que toute sa jalousie & toute sa haine se reveillerent contre lui. Le Marêchal établit en même tems un autre Gouverneur dans la place, suivant le pouvoir qu’il en avoit de son Eminence. Il y mit un certain Mr. de la Tour qui étoit Pere du Marquis de Torcy d’aujourd’hui. Il dit aux Artesiens en lui conferant cette dignité, qu’il leur donnoit un agneau au lieu d’un loup qu’il leur ôtoit. On trouva qu’il ne faisoit pas trop bien de parler de la sorte, parce que chacun pouvoit inferer de la qu’il n’avoit pas peu contribué à sa disgrace comme son ennemi secret. Son discours étoit neanmoins veritable, pourvû qu’on l’entendit dans le sens qu’il falloit. Il faut savoir que de toutes les Villes que l’on avoit conquises jusques-là, il n’y en avoit point qui supportât avec plus d’impatience que celle-ci le changement de maître qui leur étoit arrivé, ainsi plus St. Preuil se montroit affectionné au Roi, plus il leur paroissoit un loup ravissant.

Quoi qu’il en soit, ayant été mené à Amiens pour lui être son procès fait & parfait, le Cardinal lui donna des Commissaires qui y travaillerent incessamment. C’étoit une coutume contre laquelle les Parlemens s’étoient recriez plusieurs fois, peut-être plûtôt pour leur interêt particulier que pour celui du public. Ce Ministre avoit été le premier à l’introduire, & le Conseil du Roi qui ne demandoit qu’à voir l’authorité souveraine au suprême degré, n’avoit eu garde de s’y opposer, parce que cela l’authorisoit à tout faire sans que personne y put mettre remede. C’étoit ainsi qu’avoient été jugez & condamnez le Marêchal de Marillac & plusieurs autres, quoi qu’on ne leur pût imputer d’autre crime que d’avoir osé déplaire au Cardinal. Le nommé Grandier avoit été entr’autres une de ces malheureuses victimes. On lui avoit fait accroire qu’il étoit sorcier & qu’il avoit envoyé une legion de demons dans le corps des Religieuses de Loudun. Sur cette accusation le Sr. de Lauberdamont qui étoit à la tête de ses Commissaires l’avoit condamné, contre le sentiment de quantité de ses Juges à être brûlé tout vif. Il leur avoit dit franchement, pour les obliger à souscrire à un jugement si rempli d’injustice, que s’ils s’y opposoient avec toute la vigueur que devoient avoir des gens de bien, on leur donneroit des Commissaires à eux mêmes qui les convaincroient bientôt d’avoir eu part à ses sortileges, parce qu’il n’étoit pas plus sorcier qu’ils le pouvoient être.

 

Il avoit bien moins de tort en leur parlant de la sorte qu’il n’en avoit de vouloir faire mourir un innocent. Tout le crime du pauvre Grandier étoit d’avoir debauché ces Religieuses, & s’il leur avoit fait entrer quelque demon dans le corps, ce ne pouvoit être que celui d’impunité. Or comme ces juges avoient été voir ces Religieuses tout aussi-bien qu’il avoit pû faire, & peut-être eu commerce avec elles tout aussi-bien que lui, car il y avoit bien à dire que ce fut des Vestales, ils hesiterent quelque tems sur ce qu’ils avoient à faire; mais s’étant laissé gagner à la fin à la faveur, ils aimerent mieux se montrer injustes en condamnant un innocent, que de se mettre eux-mêmes en sa place en voulant le sauver. Car on les eut pû accuser après tout aussi-bien que lui d’être sorciers, & je ne sais pas ce qui en fut arrivé, son Eminence étant toute puissante comme elle l’étoit. St. Preuil ressembla à ce malheureux Prêtre; on fit venir mille & mille témoins contre lui tant du Gouvernement de Dourlens qu’il avoit eu avant que d’avoir celui d’Arras, que de plusieurs autres endroits. Le Meunier lui fut confronté par plusieurs fois, mais quoi que tout son crime, aussi-bien que celui de Grandier, ne fut que d’avoir déplu aux Puissances, il ne laissa pas d’avoir le cou coupé.

 

Le Régiment des Gardes s’en étant revenu à Paris dans le même tems, je ne pus loger chez mon Hôtesse, parce que son Mari n’avoit eu garde de se fournir d’une Chambre pour moi. Il n’avoit pas pourtant encore tout ce qu’il lui falloit pour me payer, ce qui l’obligea de me faire bonne mine à mon arrivée. Je trouvai sa femme encore plus amoureuse que quand j’étois parti, ainsi étant au desespoir de ce qu’elle ne me voyoit pas à tous momens, comme quand j’étois chez-elle, elle fit tout ce qu’elle put pour m’obliger à faire des frais à son Mari, afin de le mettre hors d’état de pouvoir jamais satisfaire. Elle prétendoit qu’en mettant ainsi ses affaires en desordre, elle se separeroit de lui, & qu’après cela nous irions tenir ménage ensemble. Ce n’étoit pas là mon humeur, si je voulois bien avoir une maîtresse je ne voulois pas ainsi m’en charger à longues années. D’ailleurs j’eusse crû en faisant un coup comme celui là que Dieu m’eut puni en même tems, puis qu’il eut autant valu que je l’eusse égorgé que de lui faire ce qu’elle me conseilloit. Je la vis cependant le plus souvent qu’il me fut possible, parce que bien que je ne me pusse empêcher de l’accuser de cruauté pour lui, l’amour propre me la faisoit excuser aussi-tôt, parce que j’y trouvois mon contentement.

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