Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 5 sur 7 · partie 1/3

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Mémoires de Mr. d'Artagnan

amateurs du repos public ne s’en voulurent…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

amateurs du repos public ne s’en voulurent jamais charger. Un nommé Broussel qui étoit Conseiller aux Requêtes ne fit pas la même chose. Il couvroit une grande ambition sous un faux zéle du bien public. Comme il n’avoit pas lieu de se loüer de sa fortune qui étoit assez mauvaise, il songeoit à la reparer en se faisant craindre. Pour cet effet il affectoit en toutes rencontres d’être très affectionné au peuple. Il parloit aux uns & aux autres familierement; & il pretendoit que le Cardinal pour l’empécher de les prendre en sa protection, lui feroit bientôt dire un mot à l’oreille; ainsi il se chargea de cette réquête avec beaucoup de hardiesse. Comme ce Ministre ignoroit encore le pouvoir de cette Compagnie, & qu’il ne s’étoit jamais instruit ni par lui-même ni par personne du poids qu’elle avoit donné à un parti lorsqu’il s’étoit élevé quelque guerre civile, il méprisa d’abord ce Conseiller au lieu de le ménager comme il devoit: se servant donc d’une nouvelle Victoire que M. le Prince venoit de remporter en Flandres, & du raccommodement qui avoit été fait entr’eux, il fit arrêter Broussel avec quelques autres membres du Parlement au sortir du Te Deum que l’on avoit chanté à nôtre Dame pour remercier Dieu de cet avantage.

 

Le coup étoit hardi, puisque c’étoit choquer non seulement toute la populace de Paris qui le regardoit comme son protecteur, mais encore le Parlement qui ne devoit pas être d’humeur à souffrir inpunément qu’on attentât ainsi à sa liberté, aussi en arriva-t-il tout aussi-tôt un desordre épouvantable, & tel que la Cour n’eut jamais pensé. Ce peuple apprenant ce qui se passoit fit des baricades depuis nôtre Dame, jusques à une portée de pistollet du Palais Royal. Cela fut fait dans un moment, & pour ainsi dire en une clein d’oeil. On vint l’annoncer au Cardinal, &

comme le Roi demeuroit alors dans ce Palais, ce Ministre en fit renforcer la Garde, parce qu’il ne s’y croioit pas en seureté. Il tint conseil aussi en même tems pour savoir si le Roi ne devoit point sortir de la Ville. Pour lui il en étoit d’avis, parce que la crainte où il étoit ne lui laissoit pas la liberté de bien examiner les inconveniens qui en arriveroient; mais Mr. le Tellier qui étoit de ce conseil, & en qui il avoit une confiance toute particuliere, lui ayant remontré qu’outre qu’il n’étoit pas bien seur que le peuple lui permit de l’emmener, il valloit bien mieux tâcher de faire desarmer cette populace par la douceur. Il m’envoya vers la premiere baricade pour découvrir adroitement dans quel sentimemt étoient ceux qui la gardoient. J’y fus à l’heure même, quoi qu’il y eut assez de danger si l’on venoit par hasard à m’y reconnoître. D’abord que j’y arrivai il se presenta devant moy un artisan armé de pied en cap, comme s’il eut voulu effrayer les petits enfans. Il me cria qui vive d’une voix tonnante, afin que tout rèpondit à son habillement. Je lui repartis vive le Roi, & vive Broussel, ce qui étant extrémement de son goût il m’ouvrit une barriere, & me fit entrer au dedans de la baricade. J’y trouvai plusieurs bouteilles de vin sur un tonneau avec quelque viande froide, & celui qui y commandoit voulant que j’y busse avec lui afin apparement de me faire ratiffier ces parolles que je venois de dire en beuvant à la santé de ce Magistrat, il me la porta effectivement, puis me laissa aller.

 

Pendant que j’étois là, & que je faisois pair & compagnon avec cette canaille, pour mieux découvrir son secret, le Maréchal de Grammont vint au Palais Royal, après avoir donné ordre au Régiment des Gardes dont il étoit Colonel d’y faire filer quelques soldats un à un. Quelques Officiers de ce Regiment s’y rendirent aussi, & la Reine Mere qui regardoit ce qui se passoit comme un attentat effroyable à l’authorité de son fils, croyant que si elle faisoit marcher contre ces mutins ces soldats rassemblées ensemble, ils se dissiperoient bientôt, commanda au Marêchal de la Meilleraie de les y mener lui même. Le Marêchal crut qu’il ne devoit pas témoigner moins de courage que cette Princesse dans une occasion comme celle là, & que puis qu’elle avoit la hardiesse de former une telle resolution, il devoit bien avoir celle de l’executer.

Il s’y en fut donc de ce pas, mais au lieu d’effrayer cette canaille comme la Reine le pretendoit, elle fut assez insolente pour faire feu sur lui. La partie n’étoit pas égale; ainsi s’étant retiré tout aussi-tôt, & même fait sa retraite à la sourdine, de peur qu’il ne lui arrivât pis, il fut dire à la Reine qu’à moins que la nuit ne portât conseil à cette populace, il ne savoit pas comment on la feroit rentrer dans le devoir.

 

J’étois au dedans de la premiere baricade, lors que cela arriva, & ayant passé plus avant après y avoir bû trois ou quatre coups, en depit de moi, je vis des esprits si turbulens partout où j’addressai mes pas, que j’eus horreur de quantité de choses que j’entendis dire contre le Gouvernement present, & particulierement contre la personne du Cardinal.

Il y en eut un même qui dit de si grandes sottises, que je crus ne pas devoir les lui pardonner. Cependant comme il étoit dangereux de lui faire paroître la méchante volonté que j’avois contre lui, je feignis non seulement d’entrer dans son sentiment, mais encore de passer plus loin. Je lui dis qu’il ne pourroit mieux témoigner le zele qu’il avoit pour le bien public qu’en faisant paroître la haine qu’il avoit pour ce Ministre; que ce n’étoit rien pourtant à moins de joindre l’effet à la volonté, que je savois le secret de lui faire sentir le mal qu’il lui desiroit, & que s’il vouloit en partager le peril avec moy, il en partageroit aussi toute la gloire. Je disois cela non seulement pour le remettre entre les mains du Cardinal, mais encore pour voir s’il étoit capable, comme il s’en ventoit, de tuer un jour son Eminence. Je reconnus bientôt à sa réponse, qu’il étoit tout aussi dangereux qu’il vouloit qu’on le crut; car il me dit à l’heure même qu’il étoit pret non seulement de partager avec moy le péril, dont je lui parlois; mais encore de le courre tout seul; si je ne voulois pas être de la partie.

Je feignis plus que jamais de n’être pas moins animé que lui contre ce Ministre, & sur ce qu’il me pressoit entrémement de lui dire comment se pouvoit executer le coup que je lui proposois: je lui répondis que je savois un endroit par où le Cardinal passoit tout seul, lors qu’il alloit au Conseil, où on lui pourrait donner son fait. Il fut si simple que de me croire, & m’ayant demandé si c’étoit avec une épée ou un poignard, qu’il falloit marcher à cette expedition ou avec quelque arme à feu, je lui fis reponse que le poignard étoit plus seur que tout le reste; que la raison qu’il y en avoit c’est que le coup fait, on le pourroit laisser tomber, afin qu’en cas qu’on vint à être poursuivi &

fouillé le soupçon ne tombât pas sur lui.

 

Deux ou trois de ses camarades qui avoient fait la débauche toute la journée avec lui, & qui n’étoient capables d’aucun raisonnement m’entendant parler de la sorte, trouverent non seulement que j’avois raison, mais l’encouragerent encore dans son entreprise. Il ne paroissoit pas en avoir de besoin, du moins si l’on vouloit adjouter foi à ses paroles; quoi qu’il en soit voulant s’en venir à l’heure même avec moi, pour commettre au plûtôt cet homicide, je crus que je ne le devois pas souffrir, parce qu’il se pouvoir faire que ce projet ne fut que l’effet des fumées, que le vin lui envoioit au cerveau. Ainsi je voulois remettre la partie au lendemain, & je l’obligeai malgré lui de s’en contenter. Il me donna rendez-vous à un cabaret assez proche du Pallais Royal, où il me fit jurer que je me trouverois entre sept ou huit heures du matin. Je le lui promis, sans faire trop de reflexion que je n’aurois gueres d’honneur à le faire tomber dans le panneau que je lui preparois; ainsi y ayant pensé après l’avoir quitté j’étois resolu de lui manquer de parolle, quand un de mes amis à qui j’en parlai me dit qu’en conscience je devois poursuivre ma pointe, parce qu’il y alloit du salut de l’Etat; que j’empêcherois par là le desordre qui y arriveroit infailliblement s’il venoit tôt ou tard à en assassiner le Ministre; qu’enfin je ne devois pas m’en faire le moindre scrupule, parceque d’avoir cette malheureuse pensée, ou contre le Roi même ou contre celui à qui il laissoit le soin de ses affaires, étoit presque la même chose.

 

Je ne me contentai pas si bien de ce Casuiste que je ne fusse bien aise d’en consulter un autre. Je fus chercher un homme de bien à qui je m’étois addressé quelquefois pour resoudre des doutes qui n’étoient survenus au sujet de ma conscience. Je lui exposai le fait sans y rien diminuer ni augmenter, & ayant été tout du même sentiment que mon ami, je resolus de les en croire, de peur que l’attache que j’aurois, à mon opinion ne me rendit criminel envers l’Etat. Le lendemain matin, je fus donc à ce rendez-vous, & je me flattai en chemin que la nuit auroit porté conseil à mon homme, & lui aurait fait mettre de l’eau dans son vin. Mais c’étoit à quoi il pensoit le moins; de sorte que quoique je n’eusse pas passé l’heure dont nous étions convenus ensemble, il y avoit déja je ne sais combien de tems qu’il m’attendoit à ce cabaret, tant il était prévenu de J’avois averti Mr. le Cardinal du Dessein de cet homme, d’abord que l’on m’avoit dit que j’étois obligé en conscience de le faire attraper. Son Eminence qui étoit aisément susceptible de frayeur trembla quand elle m’entendit dire qu’il y avoit ainsi un homme qui avoit conspiré de le tuer. Il approuva fort les Casuistes qui m’avoient conseillé de le livrer entre ses mains. Car je ne feignis point de lui avouer la peine où j’avois été, afin qu’il ne crut pas que je fusse un flatteur ni un homme à me faire de fête auprès de lui, parce qu’il avoir tout le pouvoir de l’Etat entre les mains. Quoi qu’il en soit mon homme ayant déja de l’impatience de se trouver au lieu où il esperoit faire son coup, ne voulut boire qu’une rasade, avant que de s’y en aller. Il se posta dans l’endroit où je le mis, & je me mis à dix pas au dessous de lui, sous pretexte que s’il manquoit son coup par hasard, je ferois en sorte de ne le pas manquer moi même. Il étoit bien credule pour un homme aussi méchant qu’il l’étoit: du moins ce n’est gueres l’ordinaire que quand on est capable de se porter à une aussi mechante action que celle là, on prenne si mal ses precautions. Mais sa passion l’aveuglant à un point qu’il étoit disposé à croire tout ce qu’on vouloit, à peine fut-il dans son poste où regnoit une telle obscurité que nous ne pouvions nous discerner l’un l’autre, qu’il s’y trouva pris comme au trebuchet. Ses yeux s’ouvrirent au même tems, & comme il commençoit à reconnoître qu’il ne devoit accuser que moi de son malheur, il dit aussi-tôt ces paroles, ah le fourbe! ah le scelerat! Le Cardinal l’eut bien fait mourir sans aucune forme de procès, s’il eut osé, mais comme nous vivons dans une Monarchie où il n’est pas permis d’écouter si fort sa passion, il differa d’en venir là jusques à ce que le Parlement fut assez de ses amis pour lui en demander justice. Car quoi que la volonté ne soit pas punie en France comme le fait, comme ce malheureux s’étoit mis en devoir d’executer son dessein, il falloit considerer son action non comme une chose projettée seulement dans son esprit, mais encore comme exécutée, si on ne l’eut prevenu par ce que l’on avoit fait. Son Eminence n’osant donc en croire tout son ressentiment, l’on fit venir à deux heures de nuit dans la cour des cuisines un Carosse pour le mener à la Bastille. Quelque Gardes de la Prevôté eurent ordre de se mettre dedans, avec lui, afin de l’emmener plus surement. Car on n’osoit le faire entourer de peur que le peuple ne se jettât sur eux, s’il venoit à reconnoître qu’ils emmenassent un prisonnier d’Etat. Mais toutes ces precautions ne servirent de rien, le peuple qui avoit mis des mouchars à toutes les portes de ce Palais, de peur qu’on n’emmenât le Roi, sachant qu’il en sortoit un Carosse bien fermé, l’arrêta avant qu’il put gagner le haut de la rue des petits chams. Les Gardes de la Prevôté eussent bien voulu être hors de là, quand ils s’entendirent demander leurs noms, leurs qualitez & où ils alloient. Ils n’eurent pas neanmoins la peine d’y repondre, le prisonnier la leur épargna, eu leur apprenant qu’ils le menoient & la cause pour laquelle il avoit été livré entre leurs mains.

Ils le délivrerent en même tems, & ces Gardes eussent été bien aises qu’ils les eussent renvoyez pareillement, mais ils les emmenerent après leur avoir donné mille coups en chemin. Il en mourut même un quelques jours après à force d’avoir été battu. Le peuple croioit cependant que le Parlement épouseroit sa passion, & que s’il ne faisoit pendre ces prisonniers, il les envoieroit du moins aux Galeres; mais n’étant pas si mal habile que de faire une affaire mal à propos ni si injuste, que de punir des gens qui n’avoient fait autre chose que d’obéïr aui ordres de la Cour, comme ils ne s’en pouvoient dispenser, il les mit bientôt hors de prison au lieu de leur faire le mal que leurs ennemis pretendoient.

 

Mr. le Cardinal fut au desespoir quand les Officiers de la Prévôté lui rendirent compte de ce qui étoit arrivé à leurs Gardes. Il eut peur que cet homme lui étant ainsi échapé, il ne se portât tout de nouveau à exécuter son coup. Pour plus grande peine pour lui il n’avoit point été interrogé, ainsi il ne savoit où le prendre ni comment il devoit faire pour aller au devant de ce qu’il aprehendoit. Il m’envoya chercher en même tems pour me dire ce qui venoit d’arriver, & pour me demander si dans la conversation que j’avois euë avec lui il ne m’avoit point dit qui il étoit. Je lui repondis que je n’avois jamais osé le lui demander, de peur de lui donner du soupçon; que je m’étois contenté de l’atirer dans le piege, parce que je supposois qu’on sauroit toûjours bien qui il étoit, quand il seroit en lieu de seureté. Cependant s’il avoit lieu de craindre quelque chose d’un si méchant homme, je ne voyois pas que je ne dusse m’en défier pareillement. Comme il savoit que c’étoit moi qui lui avoit fait cette piece, il y avoit apparence, qu’il s’efforceroit d’en tirer vengeance d’abord qu’il croiroit y pouvoir réussir. J’avois lieu du moins de le croire de même, sur tout cet homme ayant sû qui j’étois après avoir été arrêté. Car Mr. le Cardinal avoit voulu que je lui reprochasse son crime, en presence de plusieurs personnes qui m’avoient même nommés devant lui, en m’en demandant quelques circonstances qu’ils ne trouvoient pas que je leur explicasse assez bien.

 

Ma crainte ne fut pas trop mal fondée, & je puis dire que ce fut un veritable miracle comment j’en rechapai. Cet homme après avoir ainsi recouvré sa liberté s’informa adroitement de mon humeur & de mes habitudes, & sachant que mon péché mignon avoit toûjours été celui des Dames, il crut d’autant plutôt qu’il m’y attraperoit qu’il ne savoit pas que je leur eusse fait banqueroute depuis quelques tems. Il avoit une soeur qui quoi qu’elle n’eut pas les habits ni les autres parures qui me servent pas peu à relever la beauté, ne laissoit pas d’être une des plus jolies filles de Paris. Il me l’apporta, & je ne fis plus un pas, pour ainsi dire, que je ne la trouvasse devant moi. Soit que j’allasse à l’Eglise on en quelque autre endroit, elle me suivoit par tout ni plus ni moins que si c’eut été mon ombre. Je ne fus guerres à m’en appercevoir, & comme on n’a toujours que trop bonne opinion de soi-même, je crus aussi tôt qu’elle me trouvoit à son gré. Cela me la fit observer soigneusement, & tout ce que j’en pus remarquer augmentant encore en moi cette pensée, je lui dis un jour comme elle me devança au bénitier où elle voioit que j’allois prendre de l’eau bénite, vous êtes bien jolie ma fille, & il y a long-tems que je remarque que pour être heureux, il ne faudroit qu’être aimé de vous. Elle me fit la révérence, d’un air gracieux, & comme on a coutume de faire quand ce qu’on entend me déplait pas. Je trouvai mon compliment bien employé, puis qu’elle l’avoit receu de la sorte, & ayant donné ordre à un laquais que j’avois avec moy de la suivre jusques à son logis, & de s’informer du voisinage qui elle étoit, il me rapporta que c’étoit une honnête fille, ou du moins qu’elle en avoit la réputation. Il me dit aussi en même tems qu’elle vivoit sous l’aîle de sa mere, & qu’elles travailloient toutes deux en couture. Mon laquais m’ayant rapporté tout cela, j’en devins amoureux, sur la réputation qu’il lui donnoit de se comporter sagement. Car ce n’est pas une petite chose pour donner son estime à une personne que de la croire vertueuse, sans cela tout ce que peut produire un beau visage, c’est d’allumer quelques feux qui ne durent gueres plus que celui de paille; la matière qui les peut entretenir est de croire qu’une personne ait de la vertu; si on me le croit pas c’est un plante qui meurt faute de racines, ou un ediffice qui se renverse de lui même faute de fondemens solides.

 

La première chose que je fis après cette découverte fut d’envoyer chercher cette fille, sous prétexte qu’une Dame vouloit s’en servir pour lui faire quelque linge. Je recommandai cependant à la personne que j’y envoyai de ne point entrer chez-elle, qu’il n’en eut vû sortir la mère, depeur qu’elle ne m’amenât l’une au lieu de l’autre. La fille refusa d’abord de venir, & vouloit qu’on attendit sa mere pour la mener avec elle, mais la personne qui lui parloit de ma part, & qui avoit la réponse toute prête lui ayant dit que la Dame pour qui elle la venoit chercher étoit à la veille d’aller à la Campagne, & que si elle ne venoit avec elle, elle en iroit chercher une autre qui ne feroit pas tant de façons, elle prit ses coëffes & ses gans depeur de perdre cette pratique. J’avois prié une femme de na connoissance de se trouver dans la Chambre d’un de mes amis, afin de la recevoir. Cette femme qui étoit bien éloignée d’être une Vestalle entendoit son métier, de sorte qu’après lui avoir donné quelques chemises d’hommes à faire, comme en ayant commission d’un de ses amis, elle lui dit que pour une aussi jolie fille qu’elle étoit elle avoit là un métier qui étoit au dessous de ce qu’elle méritoit. La fille ne fut pas surprise de ce compliment, qu’elle avoit ouï souvent dans la bouche des personnes qui l’avoient fait travailler. Elle le fut bien davantage de me voir entrer sur ces entrefaites, & en ayant rougi, je l’attribuai à la bonne volonté que je croyois qu’elle eut pour moi. La Dame passa dans une autre Chambre en même-tems, sous prétexte qu’elle avoit encore quelque morceau de toille à lui donner. Comme tout cela avoit été concerté entre cette femme &

moi, je ne laissai pas échaper cette occasion sans dire à cette fille, ce que je me sentois pour elle. Cependant pour l’y mieux préparer je ne manquai pas de lui témoigner que je n’aurois jamais porté chemises de si bon coeur que celles qui m’alloient venir de sa main; mais enfin tout cela n’étant que de là crème fouétée, & en voulant venir au fait, je lui fis san façon la proposition de la mettre en Chambre, & d’en faire ma maîtresse. J’ornai mon discours en même-tems de tout ce qui a coutume de flatter une fille. Je lui dis même qu’elle pouroit mener sa mère avec elle, si elle voulait, & que je fournirais à l’entretien de l’une & de l’autre.

 

Cette fille qui étoit du moins aussi trompeuse qu’elle étoit agréable, se prit à pleurer à cette proposition. Je la lui avois faite hardiment, parce que je supposois qu’après les pas qu’elle avoit faits, elle ne pouvoit lui être desagréable. Cependant après avoir déjà donné si-bien dans le panneau, j’y donnai encore tout aussi-bien que l’avois fait. En effet sans rien soupçonner de tout ce qui se passoit, je crus tout ce qu’elle me voulut dire de la cause des larmes que je lui voyois répandre; elle me dit d’un ton qui en eut bien trompé d’autres que moi, qu’elle étoit bien malheureuse d’avoir des sentimens tels qu’elle avoit, puis qu’au lieu de la reconnoissance qu’elle en attendoit, elle ne trouvoit en moi qu’une ingratitude sans pareille, qu’on voyoit bien quelquefois à la vérité que l’amour qu’on avoit l’un pour l’autre avoit des suites pareilles à celles que je lui proposois maintenant; mais enfin que de debuter par là avec une fille comme je faisois presentement avec elle, c’étoit lui marquer que je ne la considerois nullement, & que je ne me considerois que moi seul.

 

Je trouvai tant de justice dans ces reproches, que je ne crus pas seulement être en droit de m’excuser de ce que je lui avois dit, sur la grandeur de ma passion: il me sembla que cela vaudroit moins pour moi que de lui avouër ma faute ingenuement. Je le fis aussi de tout mon coeur, & lui dis qu’elle avoit raison de me dire tout ce qu’elle disoit; que j’avouois avec elle que ce n’étoit pas pour rien qu’il y avoit un Proverbe qui disoit qu’il falloit connoître avant que d’aimer; que pour moi je n’en avois pas besoin, neanmoins, parce qu’elle étoit si aimable, qu’il suffisoit de la voir pour lui donner son coeur sans reserve. Après que je lui eus tenu ce discours, je lui dis aussi que pour elle, elle avoit raison de vouloir me pratiquer avant que de me donner le sien; j’ajoutai encore quantité de choses à celles-là, toûjours sur le même ton, & m’ayant témoigné qu’elle s’en contentoit je ne me crus pas malheureux, parce qu’elle me permit de l’aller voir après qu’elle en auroit eu le consentement de sa mere. Elle me promit de le lui demander d’abord qu’elle en trouverait l’occasion, & afin que je ne me deffiasse de rien, elle me dit que cette femme avoit tant d’amitié pour elle, qu’elle ne lui refusoit gueres tout ce qu’elle lui pouvoit demander: qu’elle me prioit de l’aller voir le lendemain, sous pretexte de mes chemises, que sa mère y seroit, & qu’elle vouloit qu’elle me vit, parce que quand elle m’auroit vûë, elle lui accorderoit encore plûtôt la permission qu’elle avoit à lui demander.

 

Ce fut ainsi qu’elle me dora la pillule, & je l’avallai si bien que je ne manquai pas le lendemain au rendez-vous. Sa mere s’y trouva comme elle me l’avoit dit, & je ne saurois dire au juste, si elle l’avoit avertie ou non du tour qu’elle avoit envie de me jouër, & qu’elle me joua bientôt après, parce que le pretexte que j’avois d’aller chez-elle étoit si plausible que cette femme m’y pouvoit bien souffrir sans être de moitié de sa fourberie; mais si elle n’en étoit pas encore avertie en ce tems-là, elle le fut du moins bientôt après, puis qu’elle me permit non-seulement de retourner voir sa fille, mais encore de lui conter des fleurettes. Elle les reçût de la meilleure grace du monde, & comme si elle y eut été très-sensible. Cela me fit d’autant plus de plaisir, que j’en devenois de moment à autre amoureux de plus en plus. Cependant un jour que j’y allois, je rencontrai à cent pas de sa maison un garde de Mr. le Cardinal qui me dit que je ne mettois pas mal mes affections, que ma maîtresse en valloit bien la peine, & qu’il la connoissoit assez pour m’en répondre. Je fis semblant de ne pas entendre ce qu’il me vouloit dire par là. Je lui en demandai l’explication, & il me dit aussi-tôt que c’étoit inutilement que je voulois faire le fin avec lui; qu’il me voyoit entrer & sortir journellement de chez la couturière, & que même je n’y pouvois gueres mettre le pied sans qu’il ne s’en apperçût, qu’il demeuroit au dessous d’elle, & que j’étois bien Privilegié de la voir quand bon me sembloit, puis qu’il n’en avoit jamais pû venir à bout, quoi qu’il y eut fait tout son possible.

 

Comme je vis qu’il me parloit ainsi d’original, je ne voulus pas lui insister davantage. Je tombai d’accord du fait avec lui, & lui ayant demandé si cette fille étoit aussi vertueuse qu’on me l’avoit dit, il me répondit en riant que c’étoit à lui plûtôt qu’à moi à me faire cette demande, parce que depuis le tems que je la voyois j’en pouvois rendre compte mieux que personne. Je lui repartis que la connoissance que nous avions faite ensemble n’étoit pas si ancienne qu’il croyoit, que je ne l’avois vû encore que cinq ou six fois, tellement qu’il en devoit savoir plus de nouvelles que moi, lui qui demeuroit dans sa maison. Il m’en confirma tout le bien que j’en avois déja ouï dire, & nous étant separez de la sorte je ne songeai plus qu’à avancer mes affaires auprès d’elle, puis que j’apprenois de mille endroits que sa conduite étoit telle que je ne devois point rougir d’y avoir mis mon inclination. Cependant deux ou trois jours après cette rencontre m’y en étant allé à mon ordinaire, sur les cinq ou six heures du soir, son frere y vint une heure après accompagné de trois de ses amis, qui avoient l’air de vrais satellites.

Je fus surpris de le voir, & même jusques au dernier point. Car je devinai tout aussi-tôt qu’il ne venoit-là que pour me faire pieces. Je n’avois pas trop mauvaise raison, de le croire ainsi, & quand même je ne l’eusse pas cru son compliment me l’apprit assez. Il me demanda ce que je venois faire chez sa soeur, & si je croyois qu’il le souffrit impunément: en même, tems il se jetta sur moi avec ses trois amis, &

n’ayant pû m’en deffendre, parce que je me trouvai surpris, il me dit de me preparer à la mort, parce qu’il ne me donnoit qu’un moment à vivre.

 

Si j’avois été surpris de sa venuë, je le fus encore davantage de son compliment. Neanmoins, ayant l’esprit assez present pour m’aviser d’une chose à laquelle je fus redevable de ma vie, je lui dis que si je ne pouvois obtenir grace auprès de lui, je le priois du moins de me donner le tems de me preparer à mourir en bon Chrétien, qu’il souffrit que je passasse dans un cabinet qui étoit à côté d’où nous étions, afin de me recueuillir. Il me le permit, & en ayant fermé la porte sur moi avec un crochet, qui s’y trouva fortuitement, je commençai à fraper du pied sur le plancher, afin d’appeller le garde de Mr. le Cardinal à mon secours.

Il étoit par bonheur pour moi dans sa Chambre avec trois ou quatre de ses amis qui devoient souper avec lui. Ils avoient entendu le bruit que mes assassins avoient fait en entrant, & principalement en se jettant sur moi. Ils n’avoient sçû ce que cela vouloit dire, parce qu’ils n’avoient pas coutume d’en entendre tant: mais l’appel que je leur faisois leur faisant juger qu’il y avoit quelque chose d’extraordinaire, ils monterent en haut pour voir ce que c’étoit. Mes assassins commençoient déja à vouloir enfoncer la porte du cabinet où j’étois; mais les entendant sur le degré ils convertirent leur fureur en crainte; voyant bien qu’on les obligeroit avant qu’il fut peu de rendre compte de leurs actions. Le garde étant arrivé à la porte avec ses amis, ils ne voulurent pas la lui ouvrir. Je lui criai au travers de la mienne d’envoyer chercher un Commissaire pour leur faire faire de force, ce qu’ils ne vouloient pas faire de bon gré. Il entendit ma voix au travers du murmure que faisoient ces assassins, pour consulter ensemble ce qu’ils avoient à faire dans une occasion si pressante pour eux. Ils prirent le parti que la prudence leur conseilloit, & ce fut de leur ouvrir la porte avant que le Commissaire arrivât. Comme il s’en étoit détaché un de la Compagnie du Garde pour aller chercher cet Officier, ils étoient alors quatre contre quatre, de sorte qu’il ne pouvoit manquer qu’il n’y eut bien du sang répandu, parce que le desespoir ou étoient ces assassins leur tenoit lieu de courage.

 

D’abord que j’entendis que la porte étoit ouverte, j’ouvris celle du cabinet où j’étois, quoi que ces assassins m’eussent desarmé, en se jettant sur moi. Ce n’étoit pas le moyen de donner grand secours au garde ni à ses amis, mais le bonheur ayant voulu que ceux à qui j’en voulois me tournassent le dos, j’en surpris un par derrière & lui arrachai son épée, lors qu’il s’y attendoit le moins. Il se jetta dans le cabinet de peur que je ne le tuasse, ou qu’il ne fut percé par quelqu’un de ceux à qui il avoit affaire auparavant. Je le trouvai bien là, me flattant qu’il n’auroit pas la hardiesse d’en sortir comme j’avois fait. Nous fumes ainsi cinq contre trois, ce qui ne rendoit plus la partie égale. Mais le desespoir où ils étoient suppleant pour eux à l’inegalité ils se battirent avec tant de hardiesse, & de fureur qu’ils nous avoient déja blessé deux hommes, quand le Commissaire arriva. Pour ce qui est d’eux, ils l’étoient tous trois, & le secours que cet Officier nous amena nous en ayant rendu les maîtres, sans qu’ils pussent nous resister davantage, ils furent pris tous quatre, & emmenez au Chatelet. L’on y mena aussi la mere & la fille, & quoi que j’eusse pitié de celle-ci, & que je fusse porté d’inclination à lui pardonner, je crus neanmoins que je ne le devois pas faire, après une aussi grande tromperie que la sienne. Je pris soin dès le soir même d’informer Mr. le Cardinal de cette avanture, & comme je ne manquai pas en même tems de lui dire que j’avois l’obligation à son garde de m’avoir tiré de ce mauvais pas, il fut si aise de voir que celui qui l’avoit voulu tuer étoit entre les mains de la justice, qu’il lui donna une Lieutenance de Cavallerie dans son Régiment. Il y devînt en suitte Capitaine, & étoit encore en passe de devenir quelque chose de plus, quand il fut tué au combat du Faubourg St. Anthoine qui se donna quatre ans après.

 

Les baricades de Paris après avoir eu le commencement que je viens de dire avoient eu une fin qui avoit beaucoup chagriné la Cour. Mathieu Molé premier President du Parlement, homme fin & rusé, & qui sous une simplicité apparente & un desinteressement simulé cachoit un coeur tout rempli d’artifice & d’interest, avoit été obligé par sa compagnie d’aller redemander à la Reine Broussel avec les autres magistrats qui avoient été arrêtez avec lui. Cette necessité lui avoit beaucoup déplu, parce qu’il étoit pensionnaire de la Cour, & qu’il apprehendoit de perdre ses bien-faits, en faisant quelque chose qui lui fut desagreable.

Comme il n’avoit pas été tout seul au Pallais Roial, & qu’il y avoit avec lui des Députés de sa Compagnie, il lui avoit fallu parler à Sa Majesté sur le ton qui lui avoit été prescrit. La Reine avoit assez mal receu ce qu’il lui avoit dit, non pas tant toutesfois par rapport à sa personne que par rapport à ceux de la part de qui il venoit. Il avoit donc été obligé de s’en retourner sans rien obtenir; mais le peuple qui restoit toûjours en armes pour garder ses baricades, l’avoit contraint de retourner sur ses pas, lors qu’il s’étoit presenté. Ce n’avoit pas été même sans lui faire des menaces, que s’il ne réussissoit mieux cette fois là qu’il l’avoit fait l’autre, il lui en feroit porter la folle enchere. Ce Magistrat s’étoit donc presenté pour la seconde fois devant Sa Majesté, & ne lui avoit point caché la contrainte qui lui avoit été faite: cela avoit jetté la Reine dans un grand embarras, parce qu’elle apprehendoit de mettre l’authorité du Roi son fils en compromis. Mais le premier President lui ayant dit tout de nouveau, de quelle maniere les choses s’étoient passées à la baricade, & adjouté que si Sa Majesté s’obstinoit à ne pas accorder la liberté des prisonniers, il ne lui pouvoit repondre des suites qu’auroit la desobeïssance de ces seditieux, elle se resolut de le croire, de peur de porter les choses à l’extremité par une trop grande obstination. Le Conseil du Roi approuva sa resolution, & l’ordre ayant été expédié pour les tirer de prison, la sedition s’appaisa tout en aussi peu de tems qu’elle avoit été excitée.

 

Ces choses étoient en cet état quand on mena mes assassins au Châtelet, Mr. le Cardinal qui y avoit des créatures les fit agir afin qu’on les jugeât à la derniere rigueur. Ils ne voulurent pas le desobliger pour si peu de chose. Car ils contoient pour rien la vie de ces miserables par rapport à la bassesse de leur naissance, plûtôt que par rapport à leurs actions. Ainsi ils les condamnerent à être pendus, dont ayant appellé au Parlement tout ce que le Cardinal put faire fut de les faire condamner au bannissement. Ce jugement ne lui plus pas tant qu’avoit fait l’autre, si bien qu’apprehendant qu’au lieu de sortir du Royaume, ils ne se cachassent à Paris, & qu’ils ne prissent leur tems pour l’assassiner, il fit donner une Lettre de cachet pour les envoyer à Salses. S’il eut pû les envoyer plus loin, & qu’il eut sû qu’ils y eussent voulu demeurer, il n’eut pas manqué à le faire. Il envoya Besmaux pour les y conduire, avec des Archers, commission qui ne lui plut gueres & dont je ne me ferois jamais chargé si j’eusse été à sa place, aussi le lui dis-je sans rien deguiser avant que de le laisser partir. Je m’y crus obligé plus particulierement qu’un autre, parce qu’étant lui & moy sur le même pied, auprès de son Eminence, j’apprehendois que la complaisance qu’il avoit pour elle ne me fit tort. Il me repondit que quand on avoit un Maître ce n’étoit que pour executer ses ordres, & non pas pour les controller, que c’étoit là son humeur, & que pour moi je pouvois faire tout ce que bon me sembleroit, sans qu’il y trouvât à redire. Je connus à cette réponse qu’il ne tiendroit à rien qu’il ne me fit une querelle d’allemand, pour peu qu’il y entrevit le moindre jour. Cela me surprit, parce qu’il avoit temoigné d’abord que cette commission ne lui étoit pas agreable, comme en effet elle ne le devoit pas être, pour peu qu’il y fit de reflexion; quoiqu’il en soit étant bien aise de ne me point faire d’affaire avec lui & moins encore avec Mr. le Cardinal à qui je craignois qu’il ne voulut faire sa cour à mes dépens, je lui dis que bien loin d’improuver ce qu’il faisoit j’étois prêt de lui donner ma bénédiction, afin qu’il put partir sans scrupule. Je ne sais si je lui dis cela d’un air de mépris, ou s’il le prit de cette façon, mais enfin m’étant presenté le soir devant Mr. le Cardinal il me tourna le dos sans me regarder. Il fit cela d’une manière si sensible que je ne pus douter qu’il n’eut quelque chose sur le coeur contre moy. Je l’attribuai aussi-tôt à Besmaux, & ne doutant point qu’il ne lui eut empoisonné ce que je lui avois dit, je resolus de m’en éclaircir avec son Eminence à la premiere occasion que j’en trouverois. Je ne me trompois pas, Besmaux qui étoit homme à sacrifier le meilleur de ses amis, des qu’il y alloit seulement pour lui de quelque apparence de fortune, n’avoit pas manqué à faire le flatteur auprès d’elle. Il lui avoit dit, lors qu’il en avoit pris congé, qu’il n’avoit pas tenu à un de ses amis de le dissuader de son voyage, sous pretexte que sa commission étoit plûtôt celle d’un Archer que celle d’un Gentilhomme; que pour lui, cependant il feroit non seulement ce personnage de tout son coeur, quand il iroit de son service, mais encore celui de Boureau.

 

Mr. le Cardinal n’étoit pas extrémement jaloux qu’on se donnât à lui préferablement à tout autre, comme l’avoit été autrefois le Cardinal de Richelieu. Il disoit même quelquefois, pour avoir lieu de condamner sa memoire, & d’élever sa réputation à son prejudice, que bien loin de lui ressembler, il n’auroit point plus de joye que de voir passer ses Domestiques au service du Roi. Cependant quoi qu’il voulut paroître ainsi desinteressé, il ne laissoit pas de ressembler à beaucoup d’autres qui n’aiment pas qu’on trouve rien au dessous de soi, quand il y va de leur satisfaction; se lassant donc aller à croire que j’étois fort criminel, parce que Besmaux m’avoit fait passer pour tel dans son esprit, il continua non seulement de detourner les yeux de dessus moi, mais encore à me faire mauvaise mine. Je n’étois pas ni assez content de lui ni assez coupable pour recevoir ce traitement avec patience. Si j’eusse été coupable j’eusse été moi-même le premier à baisser les yeux, pour me dire que je l’avois bien merité, & si je lui eusse eu quelque obligation je me fusse dit peut être que l’on devoit tout souffrir d’un homme à qui on étoit si redevable, mais ce Ministre étant encore à faire la moindre chose pour moi, & d’ailleurs ne trouvant nullement qu’il se dût tenir offensé de ce que j’avois dit à Besmaux, je l’attendis un jour dans l’allée sombre où l’homme dont je viens de parler l’avoit voulu assassiner. Je savois qu’il n’y avoir point de jour qu’il n’y passoit, &

même j’en savois l’heure, & pour ainsi dire jusques au moment; ainsi n’ayant pas eu le tems de m’y morfondre, je ne l’y vis pas plûtôt ou pour mieux dire, je ne l’y entendis pas plûtôt marcher, que je lui dis Monseigneur ne craignez rien, c’est Artagnan qui ayant reconnu que vôtre Eminence ne le veut pas regarder a cherché l’obscurité pour lui demander en quoi il est coupable, sans l’obliger à baisser les yeux devant lui.

Mr. le Cardinal fut bien surpris à ma voix, & l’eut été encore bien d’avantage s’il ne l’eut pas reconnuë, & que je ne me fusse pas nommé; mais enfin s’étant rassuré par l’un & par l’autre, & sur tout parce que je lui témoignois par mes parolles que rien ne m’amenoit là que le desir de recouvrer ses bonnes graces, il me dit que s’il ne me regardoit pas ce n’étoit pas sans raison; que si j’en doutois, je n’avois qu’à me ressouvenir de ce que j’avois dit à Besmaux avant son départ. Je lui répondis que je n’avois que faire de rappeller ma memoire pour m’en ressouvenir, que je lui avoit dit telle & telle chose, & que non seulement j’en demeurois d’accord, mais encore que si la chose étoit à refaire, je n’en ferois pas moins que ce que j’avois fait; que je ne voulois que lui même pour juge, s’il convenoit bien à un gentilhomme de se mettre à la tête d’une troupe d’archers, quelque service qu’il y eut à lui rendre: que genereux comme je le connoissois, j’étois sûr qu’il ne l’approuveroit pas, quoi qu’un peu de préoccupation lui eut fait témoigner d’abord tout le contraire; que s’il avoit à m’éprouver ce pouvoit être par quelque autre endroit que celui là; & que quelque peril qu’il y eut il ne me verroit jamais reculer, pour veu que cela se pût faire sans deshonneur, mais que quand il y en auroit pour moi, ou que je le croirois, il me verroit rentrer tout aussi-tôt dans ma coquille.

 

Il témoigna être content de ma justification, & Besmaux étant revenu quelque tems après de son Voyage, je lui battis froid comme à un homme dont je n’avois pas lieu d’être content. Champfleuri Capitaine des Gardes du Cardinal qui étoit nôtre ami commun, & qui vouloit nous raccommoder nous ayant conviez tous deux à venir manger la souppe chez lui, sans que nous fussions ni lui ni moi que nous nous y devions trouver, & encore moins boire ensemble, il se servit de cette occasion pour nous prier d’oublier le passé. Besmaux ne demandoit pas mieux, & ne jugeant pas que je me dusse faire tenir à quatre, parce qu’il y alloit plus du sien que du mien, à tout ce qui s’étoit passé, je fis tout ce que mon ami vouloit. Il nous fit choquer le verre ensemble, & les choses s’étant passées de la sorte, sans que dans le fonds j’eusse grande estime pour un camarade qui m’avoit fait une telle piece, je ne trouvai point d’occasion de lui donner sur les doigts, que je ne le fisse de bon coeur. Mr. du Tremblai Gouverneur de la Bastille frere du fameux Pere Joseph, qui avoit joué un rolle de grande consequence sous le Ministere du Cardinal de Richelieu, étant devenu malade en ce tems-là, je dis à nôtre ami que s’il me vouloit donner seulement mille Pistoles pour mon droit d’avis, je lui indiquerois une chose qui feroit sa fortune s’il étoit si heureux que de la pouvoir obtenir. Il étoit fin, mais non pas de cette finesse qui fait discerner aisément à quelle intention l’on parle. Toute celle qu’il avoit ne rouloit que sur son interest, & hors de là il n’étoit capable de rien. Il vouloit néanmoins qu’on le crut fort habile, & j’avois la complaisance de feindre que je le croyois tel, afin de me pouvoir moquer de lui plus aisément quand l’occasion s’en presentoit. Rien donc ne l’empêcha de donner d’abord dans le paneau, que la reflexion qu’il fit que si je savois une si bonne affaire, je la demanderois bien plûtôt pour moi, que de la donner à un autre. Il me témoigna sa pensée, & lui ayant répondu que si je n’y songeois pas, c’est qu’il y avoit des choses qui convenoient à l’inclination des uns, qui ne convenoient pas à l’inclination des autres: il m’interogea sur quoi je me fondois, que ce que j’avois à lui proposer lui plairoit plûtôt qu’à moi; je lui répondis qu’il étoit sur l’expérience, & me répondant qu’il n’avoit rien à me dire après cela, il me conjura de lui ouvrir mon coeur. Il me dit en même tems que je pouvois faire fonds sur les mille Pistoles que je demandois, & qu’il m’en feroit son billet, pour peu que je me defiasse de sa parole, je fus ravi de le voir de si bonne foi, & comme je l’avois fait mordre à l’hameçon d’une maniere qu’il ne s’en pouvoit plus dédire, je lui dis alors la maladie de du Tremblai, & que s’il m’en vouloit croire il demanderoit son gouvernement. Il fut si simple que de ne pas reconnoître encore que je me moquois de lui. En effet il me demanda d’un grand serieux à quoi j’avois reconnu qu’il y étoit plus propre que moi, & je fus obligé de lui dire devant qu’il le pû comprendre, que cela ne m’avoit pas été difficile, puis que devant que d’être bon concierge il avoit témoigné qu’il étoit bon archer, qu’au reste il avoit si bien réussi à l’un qu’il étoit impossible qu’il ne réussit encore bien à l’autre, que je lui souhaittois toute sorte de prosperité dans cette nouvelle charge principalement s’il avoit soin de me donner les mille Pistoles qu’il me promettoit. Il ne fut pas bien aise que je le raillasse de la sorte, il s’en plaignit à Champfleuri, qu’il tâcha d’interesser dans sa querelle, sous pretexte qu’après avoir été employé dans nôtre raccommodement il trouveroit que j’avois mauvaise grace de mépriser la peine qu’il y avoit prise. Mais comme il étoit plus de mes amis que des siens, il n’en eut pas toute la satisfaction qu’il esperoit.

 

Le Cardinal qui avoit pris plaisir jusques là à entretenir la guerre, &

qui pour en venir à bout plus facilement n’avoit pas fait tous les efforts qu’il eut pû faire, s’il l’eut voulu terminer, changea alors de politique. Il n’eut pas plûtôt veu les baricades de Paris, que jugeant de là, combien il étoit haï, & le danger qu’il y avoit pour lui qu’il ne s’élevât une nouvelle sedition, qu’il m’envoya en Allemagne vers les Plenipotentiaires que nous avions en ce païs là. Il les y avoit envoyez tout aussi-tôt après qu’il avoit été élevé au ministere, afin de faire accroire aux Peuples qu’il vouloit signaler les commencemens de son pouvoir par une chose aussi avantageuse à l’Etat que l’étoit la paix.

Comme on ne le connoissoit pas encore, & que la Reine mere y avoit été trompée toute la premiere, croyant d’abord qu’elle l’avoit mise au poste où il étoit, qu’il s’en acquitteroit mieux qu’un autre, parce que l’intérêt, qui est un poison qui a coûtume de corrompre la plûpart des Ministres, ne feroit pas le même effet sur lui que sur une infinité d’autres, lui à qui elle ne voyoit ni enfans ni suivans, il n’étoit pas difficile néanmoins de savoir qu’il avoit des neveux & des nièces & même en grande quantité; mais il avoit toujours paru si indiffèrent pour eux, qu’il sembloit que c’étoit à quoi il songeroit le moins qu’à les enrichir, quand il se trouverait en place. Cependant l’appetit lui étant venu à mesure qu’il se voyoit maître d’un grand Royaume, il n’avoit plus songé qu’a pêcher en eau trouble afin de s’élever non seulement au dessus de leur condition, mais encore de leur esperance. Pour cet effet pendant qu’il fesoit sonner bien haut ses bonnes intentions pour la paix, & que pour les justifier il alleguoit le depart des Plenipotentiaires, il avoit envoyé des ordres secrets à l’un d’entr’eux d’y faire naître des obstacles insurmontables. Il s’étoit donc écoulé déja plusieurs années, sans qu’une assemblée si celebre eut rien produit. Les habiles gens mêmes avoient reconnu, il y avoit plus de deux ans, que tout cela n’étoit qu’une véritable mommerie; mais enfin le peril dont il étoit menacé lui faisant voir la nécessité qu’il y avoit pour lui de faire la paix avec les étrangers, pour se pouvoir deffendre des ennemis Domestiques, j’en portai les ordres à Mr. Servient. C’étoit un des plus fins hommes qu’il y eut jamais eu. Il jouoit ses collegues comme s’ils n’eussent pas eu le sens commun; aussi y en avoit t-il un qui n’étoit pas trop habile homme, & quoi que l’autre le fut d’avantage, cela n’empêchoit pas qu’il ne le fit donner souvent dans le panneau.

 

Servient ayant receu ces ordres applanit bientôt toutes les difficultez qu’il avoit fait naître lui même. Il fit consentir les Suedois, qui avoient intêret à ce traité, à quantité de choses contre lesquelles il les avoit fait roidir lui-même auparavant: la Religion Catholique y fut un peu sacriffiée; on abandonna à ces Peuples quantité de païs où elle avoit toûjours régné jusques-là, & où ils commencerent à l’abolir insensiblement. On rendit aussi, pour plaire aux Princes Protestans, l’Evêché d’Osnabruk alternatif entre les Lutheriens & les Catholiques.

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