Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Madame de (Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes) Rémusat · Chapitre 1 sur 3 · partie 2/3

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Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Paris Calmann Lévy, Éditeur Ancienne Maison Michel…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Pendant que l’empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3 septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes d’Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez belles, quoiqu’elles n’approchassent point encore de la magnificence de celles que nous avons vu donner plus tard. L’électeur archichancelier de l’empire germanique et l’électeur de Bade firent à nos souverains une cour assidue. L’empereur et l’impératrice visitèrent Cologne et remontèrent le Rhin jusqu’à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule de princes et d’étrangers distingués qui les attendaient.

Ce voyage dura jusqu’au mois d’octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis Bonaparte accoucha d’un second fils[4]; l’empereur arriva à Paris peu de jours après. Cet événement causait une grande joie à l’impératrice; elle en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir, et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau complot qu’elle ne parvint à déjouer qu’après beaucoup d’efforts et d’inquiétudes.

 

[Note 4: Ce second fils de la reine Hortense était

Napoléon-Louis, mort subitement pendant l’insurrection des

États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part,

en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né

le 20 avril 1808. (P. R.)]

Depuis que l’on avait appris que le pape viendrait à Paris pour le couronnement, la famille de l’empereur était fort empressée à empêcher que madame Bonaparte n’eût sa part d’une si grande cérémonie. La jalousie de nos princesses s’était fort échauffée sur cet article. Il leur semblait qu’un pareil honneur mettrait trop de différence entre elles et leur belle-soeur, et, d’ailleurs, la haine n’a pas besoin d’un motif d’intérêt qui lui soit personnel pour être blessée de ce qui satisfait l’objet haï. L’impératrice désirait vivement son couronnement; il devait à ses yeux consolider son rang, et elle s’inquiétait du silence de son époux. Il paraissait hésiter sur ce point. Joseph Bonaparte n’épargnait rien pour l’engager à ne faire de sa femme qu’un témoin de la cérémonie du sacre. Il allait même jusqu’à renouveler la question du divorce; il conseillait de profiter de l’événement qu’on préparait pour s’y déterminer. Il démontrait l’avantage de s’allier à quelque princesse étrangère, ou, au moins, à quelque héritière d’un grand nom en France; il présentait habilement l’espoir qu’un autre mariage donnerait d’une succession directe, et il se faisait d’autant mieux écouter sur ce point qu’en même temps il faisait valoir le désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait personnellement l’éloigner du trône.

L’empereur, harcelé sans cesse par sa famille, semblait prêter l’oreille à ces discours, et quelques paroles qui lui échappaient jetaient sa femme dans un trouble extrême. L’habitude qu’elle avait de me confier ses peines me rendit toutes ses confidences. J’étais assez embarrassée à lui donner un bon conseil, et je craignais d’être un peu compromise dans un si grand démêlé. Un incident inattendu pensa hâter le coup que nous redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s’apercevoir d’un redoublement d’intimité entre son époux et madame ***. En vain je la conjurais de ne point fournir à l’empereur le prétexte d’une querelle dont on tirerait parti contre elle; trop animée pour se montrer prudente, elle épiait, malgré mes avis, l’occasion de se convaincre de ce qu’elle soupçonnait. À Saint-Cloud, l’empereur occupait l’appartement qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui communiquait avec le sien par un escalier dérobé; l’impératrice avait quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystérieuse. Un matin qu’il se trouvait assez de monde dans son salon (madame *** étant établie depuis quelques jours à Saint-Cloud), l’impératrice, la voyant sortir tout à coup de l’appartement, se lève peu d’instants après son départ, et, me prenant dans l’embrasure d’une fenêtre: «Je vais, me dit-elle, éclaircir tout à l’heure mes soupçons; demeurez dans ce salon avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous direz que l’empereur m’a demandée.» J’essayai de la retenir, mais elle était hors d’elle-même, et ne m’écouta point; elle sortit au même moment, et je demeurai très inquiète de ce qui allait se passer. Au bout d’une demi-heure d’absence, elle rentra brusquement par la porte de son appartement opposée à celle par où elle était sortie; elle paraissait fort émue et pouvait à peine se contraindre; elle se rassit à un métier qui était dans le salon. Je me tenais loin d’elle, occupée de quelque ouvrage, et évitant de la regarder; mais je m’apercevais facilement de son trouble à la précipitation de tous ses mouvements, habituellement si doux.

Enfin, comme elle était incapable de garder en silence une forte émotion quelle qu’elle fût, elle ne put demeurer longtemps dans cette contrainte, et, m’appelant à haute voix, elle m’ordonna de la suivre, et, dès qu’elle fut dans sa chambre: «Tout est perdu! me dit-elle; ce que j’avais prévu n’est que trop avéré. J’ai été chercher l’empereur dans son cabinet, et il n’y était point; alors je suis montée par l’escalier dérobé dans le petit appartement; j’en ai trouvé la porte fermée, et, à travers la serrure, j’ai entendu la voix de Bonaparte et de madame ***. J’ai frappé fortement en me nommant. Vous concevez le trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à m’ouvrir, et, quand ils l’ont fait, l’état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre, ne m’a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j’aurais dû me contraindre; mais il ne m’a pas été possible, j’ai éclaté en reproches. Madame *** s’est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si violente, que j’ai eu à peine le temps de m’enfuir pour échapper à son ressentiment. En vérité, j’en suis encore tremblante, car je ne sais à quel excès il l’aurait porté. Sans doute, il va venir, et je m’attends à une terrible scène.»

L’émotion de l’impératrice excita la mienne, comme on peut bien le penser. «Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l’empereur ne vous pardonnerait pas d’avoir mis qui que ce soit dans votre confidence. Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l’attendre; qu’il vous trouve seule, et tâchez de l’adoucir et de réparer une si grande imprudence.» Après ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, où je trouvai madame *** qui lança sur moi des yeux inquiets. Elle était fort pâle, ne parlait que par mots entrecoupés, et cherchait à deviner si j’étais instruite. Je me remis à mon ouvrage le plus tranquillement que je pus; mais il était assez difficile que madame ***, en me voyant sortir de cet appartement, ne comprît pas que je venais d’y recevoir une confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait rien à ce qui se passait.

Peu de moments après, nous entendîmes un grand bruit dans l’appartement de l’impératrice, et je compris que l’empereur y était, et quelle scène violente se passait. Madame *** avait demandé ses chevaux et elle partit pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l’orage. J’y devais retourner dans la soirée. Avant mon départ, l’impératrice me fit appeler, et m’apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, après l’avoir outragée de toutes manières, et avoir brisé dans sa fureur quelques-uns des meubles qui s’étaient rencontrés sous sa main, lui avait signifié qu’il fallait qu’elle se préparât à quitter Saint-Cloud, et que, fatigué d’une surveillance jalouse, il était décidé à secouer un pareil joug et à écouter désormais les conseils de sa politique, qui voulait qu’il prît une femme capable de lui donner des enfants. Elle ajouta qu’il avait envoyé à Eugène de Beauharnais l’ordre de venir à Saint-Cloud, pour régler les circonstances du départ de sa mère, et qu’elle se voyait perdue sans ressources. Elle m’ordonna d’aller voir sa fille dès le lendemain à Paris, et de lui faire le récit de tout ce qui s’était passé.

En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir son frère, qui arrivait de Saint-Cloud. L’empereur lui avait signifié sa résolution de divorcer, qu’Eugène avait reçue avec sa soumission accoutumée, et en refusant tous les dédommagements personnels qui lui avaient été offerts comme consolation, déclarant qu’il n’accepterait rien, au moment où un tel malheur allait tomber sur sa mère, et qu’il la suivrait dans la retraite qu’on lui donnerait, fût-ce à la Martinique même, sacrifiant tout au besoin qu’elle aurait d’une pareille consolation. Bonaparte avait paru frappé de cette résolution généreuse, et l’avait écouté dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis moins émue de cet événement que je ne m’y étais attendue. «Je ne puis me mêler de rien, me dit-elle; car mon mari m’a positivement défendu la moindre démarche. Ma mère a été bien imprudente; elle va perdre une couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des femmes plus malheureuses.» Elle prononça ces mots avec une tristesse qui faisait deviner toute sa pensée; mais, comme elle ne permettait jamais un mot sur sa situation personnelle, je n’osai pas lui répondre de manière à lui prouver que je l’eusse comprise. «Au reste, me dit-elle, en finissant, s’il y a une chance de raccommodement dans cette affaire, cette chance se trouvera dans l’empire que la douceur et les larmes de ma mère exercent sur Bonaparte; il faut les laisser à eux-mêmes, éviter de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller à Saint-Cloud, d’autant que madame *** vous a nommée, et croit que vous donneriez des conseils violents.»

Et voilà, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible d’être mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances, puériles en apparence, nous mettent dans une évidence dont on n’est pas maître de se débarrasser.

Je demeurai deux jours sans me montrer à Saint-Cloud, pour suivre les avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisième, j’allai retrouver mon impératrice dont le sort m’inquiétait profondément.

Elle était hors d’une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa soumission avaient, en effet, désarmé Bonaparte; il n’était plus question de son courroux, ni de ce qui l’avait causé. Mais, après un tendre raccommodement, l’empereur venait de mettre sa femme dans une nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce était pour lui. «Je n’ai pas le courage, lui disait-il, d’en prendre la dernière résolution, et, si tu me montres trop d’affliction, si tu ne fais que m’obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour t’obliger à me quitter; mais j’avoue que je désire beaucoup que tu saches te résigner à l’intérêt de ma politique, et que, toi-même, tu m’évites tous les embarras de cette pénible séparation.» En parlant ainsi, l’impératrice ajoutait qu’il avait répandu beaucoup de larmes.

Tandis qu’elle me parlait, je me souviens encore que je concevais intérieurement pour elle le plan d’un grand et généreux sacrifice. Croyant alors le sort de la France irrévocablement attaché à celui de Napoléon, je pensais qu’il y aurait une véritable grandeur d’âme à se dévouer à tout ce qui devait l’affermir, et que, si j’avais été la femme à qui on eût adressé un pareil discours, j’aurais été fortement tentée d’abandonner ce poste si brillant où l’on ne me voyait qu’avec une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude où j’aurais vécu paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considérant le trouble dont les paroles impériales avaient laissé les traces sur le visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j’avais souvent entendu dire à ma mère, que, pour donner un conseil utile, il fallait toujours le mesurer au caractère de la personne à qui on l’adressait. Je jugeai en même temps de l’effroi que la retraite inspirerait à l’impératrice, à son goût pour le luxe et l’éclat, à l’ennui qui la dévorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du sentiment exalté qui s’était emparé de moi un moment, je lui dis que je ne voyais pour elle que deux partis à prendre: ou se dévouer avec dignité et résolution à ce qu’on exigeait d’elle, et dans ce cas, dès le lendemain matin, partir pour la Malmaison, d’où elle écrirait à l’empereur qu’elle lui rendait sa liberté; ou bien, si elle voulait demeurer, se montrer incapable de rien décider de son sort, toujours prête à obéir, mais déclarer bien positivement qu’elle attendrait des ordres directs pour descendre du trône où on l’avait fait monter.

Ce dernier conseil fut celui qu’elle adopta, et, avec une douceur adroite et tendre, prenant toute l’attitude d’une victime soumise, elle parvint à émousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie de sa famille avait lancés contre elle. Triste, complaisante, entièrement soumise, mais adroite à profiter de l’ascendant qu’elle exerçait sur son époux, elle le réduisit à un état d’agitation et d’incertitude dont il ne pouvait sortir.

Enfin, harcelé un peu trop vivement par ses frères, et s’apercevant de la joie que les Bonapartes laissèrent voir en se croyant arrivés au but de leurs voeux, touché de la comparaison intérieure qu’il fit de la conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m’en souvenir, blessé de l’air de triomphe des siens, qui eurent l’imprudence de se vanter de l’avoir amené à leurs fins, éprouvant un secret plaisir à déjouer le plan qu’il voyait ourdi autour de lui, après une longue hésitation pendant laquelle l’impératrice se livrait à de mortelles inquiétudes, tout à coup, il lui déclara un soir que le pape allait arriver, qu’il les couronnerait tous les deux, et qu’elle pouvait s’occuper sérieusement des préparatifs de cette cérémonie.

On peut se représenter la joie causée par un pareil dénouement et la mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulièrement; car l’empereur, fidèle à ses habitudes, ne manqua point de dire à sa femme toutes les tentatives qu’on avait faites pour le déterminer, et on conçoit que ces révélations ajoutèrent encore à la haine secrète entre les deux partis.

Ce fut à cette occasion que l’impératrice me confia que, depuis longtemps, elle désirait affermir encore son mariage par la cérémonie religieuse qui avait été négligée à l’époque où il fut conclu. Elle en parlait quelquefois à l’empereur, qui n’y montrait aucune répugnance, mais qui répondait qu’en faisant même venir un prêtre chez lui, ce ne pourrait jamais être avec assez de mystère pour qu’on n’apprît pas par là que, jusqu’alors, il n’avait point été marié devant l’Église; et, soit que ce fût sa vraie raison, soit qu’il voulût garder pour l’avenir cette facilité de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa femme à cet égard. Elle se détermina à attendre l’arrivée du pape, se flattant avec raison qu’en pareille occasion, il entrerait facilement dans ses intérêts.

À ce moment, toute la cour se livra sans relâche aux apprêts des cérémonies du couronnement, et l’impératrice s’entoura des meilleurs artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aidée de leurs conseils, elle détermina la forme du nouvel habit de cour et son costume particulier. On pense bien qu’il ne fut pas question de reprendre le panier, mais seulement d’ajouter à nos vêtements ordinaires ce long manteau qu’on a conservé lors du retour du roi, et une collerette de blonde, appelée chérusque, qui montait assez haut derrière la tête, était attachée sur les deux épaules, et rappelait le costume de Catherine de Médicis. On l’a supprimée depuis, quoique, à mon avis, elle donnât de la grâce et de la dignité à tout l’habit. L’impératrice avait déjà des diamants pour une somme considérable. L’empereur en ajouta encore à sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu’on possédait au trésor public, et voulut qu’elle les portât ce jour-là. On lui monta un diadème brillant qui devait être surmonté de la couronne fermée que l’empereur lui poserait sur la tête. On fit secrètement des répétitions de cette cérémonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau, dirigea les positions de chacun. Il y eut d’abord de grandes discussions sur le couronnement particulier de l’empereur. La première idée était que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais Bonaparte se refusait à l’idée de la tenir de qui que ce fût, et il dit à cette occasion ce mot que madame de Staël a rappelé dans son ouvrage: «J’ai trouvé la couronne de France par terre, je l’ai ramassée.» Il eût pu ajouter: «Avec la pointe de mon épée.»

Enfin, après de longues délibérations, on détermina que l’empereur se couronnerait lui-même, et que le pape donnerait seulement sa bénédiction. Rien ne fut négligé pour l’éclat des fêtes. L’affluence devint nombreuse à Paris; une partie des troupes y fut appelée; toutes les autorités principales des provinces, l’archichancelier de d’empire germanique et une foule d’étrangers y arrivèrent aussi. Quelles que fussent les opinions particulières, on se laissa aller, dans la ville, au plaisir et à la curiosité qu’inspirait un événement si nouveau et la vue d’un spectacle que tout annonçait devoir être magnifique. Les marchands fort occupés, les ouvriers de tout genre employés se réjouissaient d’une telle occasion de gain pour eux; la population de la ville semblait doublée; le commerce, les établissements publics, les théâtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content. On invita les poètes à célébrer ce grand événement; Chénier eut ordre de composer une tragédie qui en consacrât le souvenir, il prit Cyrus pour son héros. L’Opéra prépara ses ballets. Dans l’intérieur du palais nous reçûmes de l’argent pour les dépenses que nous avions à faire, et l’impératrice fit à ses dames du palais de beaux présents en diamants.

On régla aussi le costume des hommes autour de l’empereur; il était beau et allait très bien. L’habit français de couleurs différentes pour les services qui dépendaient du grand maréchal, du grand chambellan et du grand écuyer; une broderie d’argent pour tous; le manteau sur une épaule, en velours et doublé de satin; l’écharpe, le rabat de dentelle et le chapeau retroussé sur le devant garni d’un panache. Les princes devaient porter cet habit en blanc et or; l’empereur en habit long, ressemblant assez à celui de nos rois, un manteau de pourpre semé d’abeilles, et sa couronne formée d’une branche de laurier comme celle des Césars.

Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette époque, et quelle était en même temps l’agitation des préséances, des prétentions de rangs des réclamations de chacun. L’empereur voulut que les princesses portassent le manteau de l’impératrice; on eut bien de la peine à les déterminer à y consentir; et je me souviens même qu’elles s’y prêtèrent de si mauvaise grâce, qu’on vit le moment où l’impératrice, emportée par le poids de ce manteau, ne pourrait point avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles obtinrent que la queue de leur habit serait portée par leurs chambellans, et cette distinction les consola un peu de l’obligation qui leur était imposée[5].

 

[Note 5: Les mémoires du comte Miot de Mélito renferment

des renseignements précieux sur l’intérieur de la cour du

premier consul et de l’empereur, et sur les querelles de

celui-ci avec ses frères à propos de l’hérédité du trône et

de l’adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent

en détail la grande question du manteau de l’impératrice.

C’est après une orageuse discussion entre l’archichancelier,

l’architrésorier, le ministre de l’intérieur, le grand

chambellan, le grand écuyer et le grand maréchal de la cour,

les princes Louis et Joseph, présidés par l’empereur, que

l’on renonça à donner à ces derniers princes le grand manteau

d’hermine, «attribut, disait-on, de la souveraineté», et que

l’on se décida à employer dans le procès-verbal les mots

soutenir le manteau, au lieu de porter la queue.

(_Mémoires du comte Miot de Mélito_, t. II, p. 323 et suiv.).

(P. R.)]

Cependant, on avait appris que le pape avait quitté Rome le 2 novembre. La lenteur de son voyage et l’immensité des préparatifs firent reculer le couronnement jusqu’au 2 décembre, et, le 24 novembre, la cour se rendit à Fontainebleau pour y recevoir Sa Sainteté, qui y arriva le lendemain.

Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me paraît bonne encore à conserver. L’empereur, ayant renoncé pour ce moment au divorce, mais toujours pressé du désir d’avoir un héritier, demanda à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui n’appartiendrait qu’à lui, et à feindre une grossesse avec assez d’habileté pour que tout le monde y fût trompé. Elle était loin de se refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard. Alors Bonaparte, faisant venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance étendue et méritée, lui confia son projet: «Si je parviens, lui dit-il, à m’assurer de la naissance d’un garçon qui sera mon fils à moi, je voudrais que, témoin du feint accouchement de l’impératrice, vous fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes les apparences d’une réalité.» Corvisart trouva que la délicatesse de sa probité était compromise par cette proposition; il promit le secret le plus inviolable, mais il refusa de se prêter à ce qu’on voulait exiger de lui. Ce n’est que longtemps après, et depuis le second mariage de Bonaparte, qu’il m’a confié cette anecdote en m’attestant la naissance légitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essayé d’exciter des doutes parfaitement injustes.

 

CHAPITRE X.

(DÉCEMBRE 1804.)

 

Arrivée du pape à Paris.—Plébiscite.—Mariage de l’impératrice Joséphine.—Le couronnement.—Fêtes au Champ-de-Mars, à l’Opéra, etc.—Cercles de l’impératrice.

 

Il est vraisemblable qu’on ne détermina le pape à venir en France qu’en lui présentant les avantages et les concessions qu’il retirerait pour le rétablissement de la religion d’une pareille complaisance. Il arriva à Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu’on exigerait de lui et qu’il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir sur lui le vainqueur qui l’avait contraint à ce grand déplacement, et le peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour un souverain qui ne comptait point l’épée au nombre de ses ornements royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la gravité de son maintien.

L’empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté. Tous deux s’embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse, l’empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit le Moniteur de ce jour), et ils revinrent ensemble au château.

Le pape était arrivé un dimanche[6], à midi. Après avoir pris quelque repos dans son appartement, où l’avaient conduit le grand chambellan (c’est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître des cérémonies, il alla faire une visite à l’empereur, qui le reçut en dehors de son cabinet, et qui, au bout d’un entretien d’une demi-heure, le reconduisit jusqu’à la salle dite alors des grands officiers. L’impératrice avait reçu l’ordre de le faire asseoir à sa droite.

 

[Note 6: 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an XIII.

(P. R.)]

Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l’archichancelier et l’architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l’empereur, et se retira de bonne heure pour prendre du repos.

Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré d’un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d’imposer comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français. Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains, princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle, dans les différents salons où l’on se réunissait, à des heures indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l’honneur de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte émotion.

Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le pape fut venu pour la seconde fois chez l’impératrice, celle-ci exécuta le plan secret qu’elle avait formé, et lui confia qu’elle n’était point mariée à l’église. Sa Sainteté, après l’avoir félicitée des actes de bonté auxquels elle employait sa puissance, et l’appelant toujours du nom de sa fille, lui promit d’exiger de l’empereur qu’il fît précéder son couronnement d’une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union avec elle, et, en effet, l’empereur se trouva forcé de consentir à ce qu’il avait éludé jusqu’alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal Fesch le maria, comme je le dirai tout à l’heure.

Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour exécuter un concert dans les appartements de l’impératrice. Mais le pape refusa d’y assister, et se retira au moment où on allait commencer.

À cette époque, le goût de l’empereur pour madame de X… commença à se faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu’il éprouvait du succès des projets qu’il avait formés lui donnât une joie qui éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de Fontainebleau, serein et d’un abord plus facile que de coutume. Quand le pape était retiré, il demeurait chez l’impératrice, et causait de préférence avec les femmes qui s’y trouvaient. Sa femme, frappée de son changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause; mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation parce qu’il mit assez d’adresse à s’occuper de nous toutes, tour à tour; et madame de X…, montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que l’empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes eurent même l’idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages. Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables, quoiqu’un peu trop maigres. Elle avait peu d’usage du monde, une extrême timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de l’empereur, dont elle avait une extrême peur.

Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans le Moniteur le sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du Sénat des registres des votes émis sur la question de l’empire, reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France.

Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le oui, 3,572,329; pour le non, 2,569.

La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L’empereur et le pape revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de Flore, l’empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir.

Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas dans les habitants le respect auquel on devait s’attendre. Une vive curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les églises, et sous son balcon, aux heures où il s’y montrait pour donner sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui l’approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et touchantes qu’il prononça en diverses occasions et qui furent répétées, et l’aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit couverte, durant toutes les matinées, d’un monde immense qui l’appelait à grands cris, et qui s’agenouillait devant sa bénédiction. On avait permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s’y trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu’il accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme, connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie, et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à l’écart comme pour éviter d’être béni. Le pape, s’approchant de lui et devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d’un ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d’un vieillard a-t-elle quelque danger?»

Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi l’empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l’empressement trop vif des fidèles, et le pape, qui pénétra l’inquiétude dont il était l’objet, redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence du plus petit orgueil humain.

Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes impériaux, allant porter à l’impératrice son élégant diadème qui venait d’être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu’elle avait peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé dans le cabinet de l’empereur, et que le cardinal Fesch l’avait mariée en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l’empereur ait faits pour l’obtenir, elle n’a consenti à s’en dessaisir.

On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n’a point pour témoin le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une cause de nullité, et que c’est à dessein qu’on se réserva ce moyen de rupture pour l’avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu’il tint dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez vives auxquelles le divorce a donné lieu, l’impératrice alla quelquefois jusqu’à menacer son époux de publier l’attestation qu’elle avait entre les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours qu’elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait pas de nier que le mariage n’eût été consacré de manière qu’on ne pouvait le rompre que par un acte arbitraire d’autorité.

Après le divorce, l’empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je parle; le cardinal conseilla à l’impératrice de ne pas s’en dessaisir. Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les personnages de cette famille, c’est que l’impératrice, tout en profitant d’un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu’il lui arrivait quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert avec l’empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d’avoir une occasion de la renvoyer de France. Cependant l’oncle et le neveu étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape.

Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait assez difficile d’en décrire toute la pompe et d’entrer dans les détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu’empressé; la garde sous les armes et parfaitement belle.

Le pape précéda l’empereur de plusieurs heures, et montra une patience admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été préparé dans l’église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des heures qui se passèrent avant l’arrivée du cortège. L’église Notre-Dame était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l’église, on avait élevé un trône pompeux pour l’empereur, où il pouvait paraître entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes introduites dans l’appartement de l’impératrice. Nos toilettes étaient fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille impériale. L’impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n’avoir que vingt-cinq ans[7]. Elle était vêtue d’une robe et d’un manteau de cour de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un bandeau de diamants, un collier, des boucles d’oreilles et une ceinture du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire. Ses belles-soeurs brillaient aussi d’un nombre infini de pierres précieuses, et l’empereur, nous examinant toutes les unes après les autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création subite de sa volonté.

 

[Note 7: Elle avait quarante et un ans, étant née à la

Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)]

Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu’à l’église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé d’abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d’honneur en diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière était en manteau de velours brodé d’argent. Nous nous faisions un peu spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle était réellement beau.

L’empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas, jusqu’à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre passage. Elles n’avaient point cet élan d’enthousiasme qu’aurait pu désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d’amour de ses sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d’un maître orgueilleux et point sensible.

Arrivé à Notre-Dame, l’empereur demeura quelque temps à l’archevêché pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l’écraser un peu. Sa petite taille se fondait sous cet énorme manteau d’hermine. Une simple couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille antique. Mais il était d’une pâleur extrême, véritablement ému, et l’expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.

Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où l’impératrice fut couronnée excita un mouvement général d’admiration, non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle marcha si bien vers l’autel, elle s’agenouilla d’une manière si élégante et en même temps si simple, qu’elle satisfit tous les regards. Quand il fallut marcher de l’autel au trône, elle eut un moment d’altercation avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de répugnance, que je vis l’instant où la nouvelle impératrice ne pourrait point avancer. L’empereur, qui s’en aperçut, adressa à ses soeurs quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.

Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l’air d’une victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une grande utilité.

Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des Tuileries, et nous n’y rentrâmes qu’à la nuit, qui vient de bonne heure au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez le grand maréchal, et, après, l’empereur voulut recevoir un moment les personnes de la cour qui ne s’étaient point retirées. Il était gai et charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur l’agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant: «C’est à moi, mesdames, que vous devez d’être si charmantes.» Il n’avait point voulu que l’impératrice ôtât sa couronne, quoiqu’elle eût dîné en tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle portait le diadème; enfin il nous congédia.

Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes ces brillantes nouveautés, s’étaient rassemblés pour se donner l’amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme dans l’ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu’il faut convenir que la représentation fut magnifique.

Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances suivirent. Le 5 décembre, l’empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de régiments. L’enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n’en est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l’y faisait demeurer, et dans l’expression des voeux que ses acclamations manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret rendait compte de cette pluie dans le Moniteur.

Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu’elle soit la plus ridicule, c’est celle qui tend à faire croire que le besoin qu’un roi a du soleil arrive à avoir de l’influence sur sa présence. J’ai vu, au château des Tuileries, l’opinion comme établie que l’empereur n’avait qu’à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d’être serein. On remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que c’était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l’honneur des souverains, qu’ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s’avisât plus d’en essayer l’effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu’il n’avait pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne les avait pas mouillés!

On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu’on avait pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent promptement percées. L’impératrice fut forcée de se retirer avec sa fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l’exception de madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps, quoique légèrement vêtue. Elle s’accoutumait dès lors «à supporter, disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône».

Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le pape, l’empereur, l’impératrice et le prince archichancelier de l’empire germanique. L’impératrice avait l’empereur à sa droite et le pape à sa gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade; une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des Tuileries par les danseurs de l’Opéra. À l’instant où commença le ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l’empereur, en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde.

Le jeu à la cour de l’empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il ne voulut jamais qu’on jouât d’argent chez lui; on faisait des parties de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les regarder, et on causait. L’impératrice aimait à jouer, même sans argent, et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des princesses, était établie dans le salon qu’on appelait le cabinet de l’empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers, ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil. Tandis qu’elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties par leurs chambellans; de même sa mère, qu’on appela Madame Mère, qu’on fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour jouait dans les autres salons. L’empereur se promenait partout, parlait à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu’il allait leur adresser. Il ne se souvenait jamais d’un nom, et presque toujours la première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n’y avait pas une femme qui ne fût charmée de le voir s’éloigner de la place où elle était.

Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme membre de l’Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche, et il était arrivé déjà plus d’une fois à l’empereur, qui s’était accoutumé à reconnaître son visage, de s’approcher de lui presque machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n’avoir pas produit un souvenir plus durable, à l’instant où l’empereur lui disait avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d’impatience: «Sire, toujours Grétry.» Depuis ce temps, l’empereur le reconnut parfaitement.

L’impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms et les petites circonstances particulières de chacun.

Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu’on avait imaginés à l’occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées, l’empereur voulut qu’on donnât aux dames du palais des places particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le plus vite son métier.

À cette époque, l’empereur ne s’épargna aucune cérémonie; il les aimait, surtout parce qu’elles faisaient partie de ses créations; il les compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu’on éprouvait que tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône, environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges électoraux. Dans une seconde audience qu’il donna aux premiers, il leur recommanda fortement d’exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il (et ses paroles furent insérées dans le Moniteur), il ne peut y avoir ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès lors le projet de placer sur sa tête la couronne d’Italie, et sentait que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D’ailleurs l’impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu’on en continuât les préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut au milieu de cela une petite occasion d’humeur contre les Parisiens. Il avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l’occasion du couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre parisien, toujours indépendant, siffla l’ouvrage et se permit même de rire au moment de l’installation sur le trône. L’empereur fut mécontent; il bouda mon mari, chargé de l’administration de ce théâtre, comme s’il eût dû lui répondre de l’approbation du public, et, dès lors, ce même public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.

Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif l’imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d’artifice, bal, service de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l’empereur et à l’impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son règne; je suis sûre qu’en les réunissant tous ils ne feraient pas la dixième partie de ceux qu’a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans une autre fête donnée encore à l’empereur par la ville quelques années après, comme on était à bout d’inscriptions, on inventa de mettre en lettres d’or, au-dessus du trône où il devait s’asseoir, ces paroles de l’Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s’en montra scandalisé.

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