Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
La conversation dura longtemps sur ce ton.…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher madame d’André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission. Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous conçois pas.—À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat.
En effet, l’empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari le ton sec et glacé qu’il avait toujours quand il était mécontent. M. de Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s’en plaignit qu’au grand maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l’empereur lui semblait la plus extraordinaire chose du monde.
C’était un singulier homme que Duroc. Son esprit n’était point étendu; son âme, c’est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne manquait point d’habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu’on était placé auprès de lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu’il avait à faire dans le poste qu’il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu’il s’était comme habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu’il recevait. Il ne flattait point l’empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance naturelle. Tel qu’un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu’il les avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d’une commission qu’il eût reçue, il s’en acquittait avec une imperturbable exactitude. Je ne pense pas qu’il s’amusât à examiner si l’empereur était un grand homme ou non; c’était le maître, voilà tout. Sa soumission le rendait fort utile à l’empereur; l’intérieur du palais lui était confié, l’administration de la maison, toutes les dépenses; et tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie, accompagnés pourtant d’une grande magnificence.
Le grand maréchal Duroc avait épousé une petite espagnole fort riche, assez laide, qui ne manquait point d’esprit, fille d’un nommé Hervas, banquier espagnol, qui avait été employé dans quelque affaires diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d’Abruenara, et qui devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait été élevée chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans aucune de ces intimités qui procurent souvent un épanchement si doux à ceux qui ont à supporter la gêne des cours. Il ne lui eût pas permis d’avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de former une liaison. Quant à lui, il n’en avait aucune. Je n’ai jamais vu personne plus inaccessible au besoin de l’amitié, au plaisir de la conversation; il n’avait aucune idée de la vie du monde; il ne savait ce que c’était que le goût des lettres ou des arts, et cette indifférence sur tout, cette ponctualité dans l’obéissance, sans montrer jamais ni ennui de l’assujettissement, ni la moindre apparence d’enthousiasme, en faisaient un caractère tout à part qu’il était vraiment curieux d’observer. Il jouissait à la cour d’une grande considération, ou du moins d’une extrême importance. Tout aboutissait à lui; il recevait les confidences de chacun, ne donnait guère son avis sur rien, encore moins un conseil; mais il écoutait attentivement, rapportait ce dont on l’avait chargé, et jamais il n’a donné la moindre preuve de malveillance, de même que la plus petite marque d’intérêt[30].
[Note 30: «Ce portrait du duc de Frioul, a écrit mon
père, est parfaitement conforme à l’opinion de tous les
contemporains éclairés. Peu d’hommes ont été plus secs, plus
froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre
les autres. Sa justice, sa probité, sa sûreté étaient
incomparables. C’était un administrateur d’un grand mérite.
Mais une chose curieuse, que ma mère paraît avoir ignorée, et
qui semble avérée, c’est qu’il n’aimait pas l’empereur, ou
que du moins il le jugeait sévèrement. Dans les derniers
temps, il était excédé de son caractère et surtout de son
système, et, la veille ou le jour de sa mort, il l’avait
encore laissé entendre, même à l’empereur. Le maréchal
Marmont, qui l’a bien connu, a donné de lui une peinture qui
présente tous les caractères de la vérité.» L’empereur avait
toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel
homme, était presque de l’amitié, car voici ce qu’il
écrivait, de Haynau, le 7 juin 1813, à madame de Montesquiou:
«La mort du duc de Frioul m’a peiné. C’est depuis vingt ans
la seule fois qu’il n’ait pas deviné ce qui pouvait me
plaire.» (P. R.)]
Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui était utile, aimait fort le service d’un personnage si complètement isolé. Il pouvait le grandir sans inconvénient; aussi l’a-t-il comblé de dignités et de richesses. Mais ses dons à Savary, qui furent aussi considérables, eurent un motif différent. «C’est un homme, disait-il, qu’il faut continuellement corrompre.» Et, chose étrange! malgré cette opinion, il ne laissait pas d’avoir confiance en lui, ou du moins de croire à ce qu’il venait lui raconter. À la vérité, il savait qu’il ne se refuserait à rien et, en parlant de lui, il disait encore quelquefois: «Si j’ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de ses enfants, je suis sûr qu’il ne balancerait pas.»
Ce Savary, l’objet de la terreur générale, malgré sa conduite, ses actions connues et cachées, n’était point foncièrement un méchant homme. Le goût de l’argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer à faire sa fortune par d’autres moyens que ceux qu’employaient ses compagnons d’armes[31]. Il vit un chemin ouvert dans sa fidélité à suivre le système de ruse et de dénonciations que Bonaparte favorisait, et s’y étant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser à s’en retirer. Intrinsèquement, il était meilleur que sa réputation, c’est-à-dire qu’abandonné à son premier mouvement, il eût mieux valu que sa conduite. Il ne manquait point d’esprit naturel; il était accessible à quelque enthousiasme d’imagination, assez ignorant, mais avec le désir d’apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que faux, dur dans ses formes, mais très craintif au fond. Il avait des raisons pour connaître Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a été ministre, il a osé se permettre cependant quelque ombre de résistance, et alors il s’est montré accessible à un certain désir de se raccommoder avec l’opinion publique. Comme tant d’autres, il doit peut-être au temps où il a vécu le développement de ses défauts, qui ont étouffé la meilleure partie de son caractère. L’empereur cultivait soigneusement chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son règne, ont-elles plus particulièrement fructifié.
[Note 31: Pendant cette campagne on lui avait mis dans
les mains une assez grande caisse pleine d’or, pour payer la
police qu’il faisait autour de l’empereur, dans l’armée et
dans les villes conquises. Il s’acquittait de ce soin avec
une extrême habileté. Il ne se disait nulle part un mot, il
ne se faisait pas une action, dont il ne fût instruit.]
Revenons. Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu. Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à déterminer l’empereur à la paix, et le Tyrol, cette pierre d’achoppement au traité, fut abandonné par l’empereur François au roi de Bavière. Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la seconde campagne d’Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore trop puissant.
Avant de quitter Vienne, l’empereur eut encore le temps d’y recevoir une députation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le féliciter de ses victoires. Peu après, il partit pour Munich, ayant annoncé qu’il allait mettre la couronne royale sur la tête de l’électeur de Bavière, et conclure le mariage du prince Eugène.
L’impératrice, à Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrême joie une telle union qui allait donner à son fils de si grandes alliances avec les premières maisons de l’Europe. Elle eût fort désiré que madame Louis Bonaparte obtînt la permission de venir assister à cette cérémonie, mais son mari la refusa obstinément; et elle eut besoin de sa résignation ordinaire.
L’empereur, voulant peut-être montrer aussi aux étrangers quelqu’un de sa famille, manda à Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort mélangés. Le plaisir de se montrer, et d’être comptée pour quelque chose, était un peu gâté pour elle par l’élévation où elle voyait porter les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine à dissimuler son mécontentement.
M. de Talleyrand rejoignit la cour après avoir signé le traité, et, encore cette fois, la paix sembla être rendue à l’Europe, du moins pour quelque temps. Cette paix fut signée le 25 décembre 1805.
Par le traité, l’empereur d’Autriche reconnaissait l’empereur Napoléon comme roi d’Italie. Il abandonnait au royaume d’Italie les États vénitiens. Il reconnaissait pour rois les électeurs de Bavière et de Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principautés et le Tyrol; au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes; à l’électeur de Bade une partie du Brisgau.
L’empereur Napoléon s’engageait à obtenir du roi de Bavière la principauté de Wurtzbourg pour l’archiduc Ferdinand qui avait été grand-duc de Toscane. Les États vénitiens devaient être rendus sous le délai de quinze jours. Voilà quelles furent les conditions les plus importantes de ce traité.
CHAPITRE XVI.
(1805-1806.)
État de Paris pendant la guerre.—Cambacérès.—Le Brun.—Madame Louis Bonaparte.—Mariage d’Eugène de Beauharnais.—Bulletins et proclamations.—Goût de l’empereur pour la reine de Bavière.—Jalousie de l’impératrice.—M. de Nansouty.—Madame de ***.—Conquête de Naples.—La situation et le caractère de l’empereur.
J’ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient du renouvellement de la guerre. L’argent était devenu de plus en plus rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée d’en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion de répandre et d’accroître encore l’inquiétude. Épouvantée de l’imprudence de certains discours et avertie par l’expérience passée, je me tenais à l’écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.
Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient, j’allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu’à l’archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le Carrousel, dont on a fait aujourd’hui l’hôtel des Cent-Suisses[32]. À sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement d’une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre, contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de l’escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu’à la porte de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme; les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés, faisant d’un angle à l’autre de ce salon une sorte de corridor au milieu duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses ordres en diamants, coiffé d’une énorme perruque bien poudrée, se promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases polies. Quand on était sûr qu’il vous avait aperçu, et surtout quand il vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d’autres. Il fallait souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.
[Note 32: Cet hôtel a été démoli sous le règne du roi
Louis-Philippe. (P. R.)]
On ne se pressait pas autant chez l’architrésorier Le Brun, qui paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait avec assez de simplicité. Mais, s’il n’avait pas les ridicules de son collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait de l’obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter. Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable. C’était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n’a été utile à personne.
La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles. Dans le mois de décembre 1805, le bruit s’étant répandu que les Anglais pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande, Louis Bonaparte reçut l’ordre d’aller parcourir ce pays, et d’inspecter l’armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand’peur de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d’une manière assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances; elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort, peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité qu’exigeait le rang où on l’avait élevée. Toujours intimement liée avec ses compagnes d’éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit reste des usages de sa pension qu’on a quelquefois remarqué et blâmé[33].
[Note 33: Ces sentiments pour la reine Hortense et ces
impressions de ma grand’mère ont été très durables, car voici
ce qu’elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le
12 juillet 1812:
«En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme
je trouve à l’intimité de sa société. C’est vraiment un
caractère angélique, et une personne complètement différente
de ce qu’on croit. Elle est si vraie, si pure, si
parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme
une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l’avenir,
qu’il est impossible de ne pas emporter d’elle une impression
toute particulière. Sa santé n’est pas mauvaise, elle
s’ennuie de cette pluie, parce qu’elle aime à marcher; elle
lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son
éducation à certains égards. L’instituteur de ses enfants la
fait travailler sérieusement, puis elle s’amuse du mal
qu’elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que
quelqu’un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge
où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et
l’histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à
dix.» (P. R.)]
Après un assez long silence sur ce qui se passait à l’armée, ce qui causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l’aide de camp de l’empereur, Le Brun, fils de l’architrésorier, dépêché du champ de bataille d’Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l’armistice qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain, produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n’être pas frappé d’un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le récit d’une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu’elle terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour cette fois encore, on n’eut besoin de rien commander à l’allégresse publique. La nation s’identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je regarde cette époque comme l’apogée du bonheur de Bonaparte; car ses hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu ordonner l’enthousiasme, et quoiqu’il soit quelquefois parvenu à le forcer, les efforts qu’il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix des acclamations.
Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l’État et les fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de rédiger en paroles pompeuses l’admiration générale. Quand on relit aujourd’hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu’une tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l’excès de telles louanges. Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte; les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée rougirait désormais de tout ce qu’elle avait proclamé jusqu’à ce jour, etc., etc.
Le 31 décembre, le Tribunat s’assembla, et son président, Fabre de l’Aude, annonça le retour d’une députation qui avait été envoyée à l’empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin, et l’arrivée d’un grand nombre de drapeaux. L’empereur en donnait huit à la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat. C’était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers.
Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent vers la tribune pour émettre ce qu’on appelait des motions de voeux: l’un proposa qu’il fût frappé une médaille d’or; l’autre qu’on élevât un monument public, que l’empereur reçût comme au temps de l’ancienne Rome les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas d’expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour rendre les émotions qu’ils font éprouver.»
Carrion-Nisas proposa qu’à la paix générale, l’épée que l’empereur portait à la bataille d’Austerlitz fût déposée et consacrée avec solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l’autre, et cette séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le langage de la flatterie peut inspirer à l’imagination. Et cependant, c’était ce même Tribunat qui inquiéta l’empereur, parce que son institution lui conservait une ombre de liberté, et qu’il crut plus tard devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans les moindres apparences. Quand l’empereur élimina le Tribunat, ce fut alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.»
Le Tribunat devant, le 1er janvier de l’année 1806, porter au Sénat les drapeaux, décida qu’il proposerait en même temps le voeu de l’érection d’une colonne: Le Sénat s’empressa de convertir ce voeu en décret; il arrêta aussi que la lettre de l’empereur, qui avait accompagné l’envoi des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans cette circonstance.
On commença bientôt à s’occuper des préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu au retour de l’empereur. M. de Rémusat m’envoya des ordres pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit Gaston et Bayard; la police fit quelques légers changements aux vers qu’on ne pouvait prononcer[34], et l’Opéra s’occupa d’un divertissement nouveau.
[Note 34: On remplaça ce vers:
«Et suivre les Bourbons, c’est marcher à la gloire.»
Par:
«Et suivre les Français, c’est marcher à la gloire.»]
Cependant l’empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:
«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain orgueil, mais je n’ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments que vous deviez au prince avec qui j’étais dans l’intention de faire une prompte paix.»
On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l’empereur renfermé au château de Schönbrunn.
Quoique, en fait, l’armée française eût été contenue dans Vienne avec assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande joie le départ des hôtes qu’il leur avait fallu recevoir, loger et nourrir avec soin. Si on veut une idée des ménagements que les vaincus se trouvaient forcés d’avoir pour nous, il suffira de dire que les généraux Junot[35] et Bessières, logés chez le prince d’Esterhazy, recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer à rendre leur table délicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C’était le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les défrayait de tout.
[Note 35: Ce Junot, véritable officier de fortune, avait
beaucoup d’esprit naturel. Un jour qu’on parlait devant lui
des préventions de l’ancienne noblesse française. «Eh bien,
disait-il, pourquoi donc tous ces gens-là se montrent-ils si
jaloux de notre élévation? La seule différence entre eux et
moi, c’est qu’ils sont des descendants, et que, moi, je suis
un ancêtre.»]
Je me souviens d’avoir entendu conter à M. de Rémusat que, lorsque l’empereur arriva à Vienne, on se hâta de visiter les caves du palais impérial pour y chercher du même vin de Tokay; mais on fut fort surpris de n’en pas trouver une seule bouteille; l’empereur François avait tout fait emporter avec soin.
L’empereur arriva à Munich le 31 décembre, et, le lendemain, proclama roi l’électeur de Bavière. Il fit part de cet événement au Sénat par une lettre, ainsi que de l’adoption qu’il faisait du prince Eugène et du mariage qu’il allait terminer, avant de retourner à Paris.
Le prince Eugène ne tarda point à se rendre à Munich, après avoir pris possession des États vénitiens, et rassuré, autant qu’il était en lui, ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesurées.
L’empereur se crut obligé de donner aussi des éloges à l’armée d’Italie. On lit dans un bulletin: «Les peuples d’Italie ont montré beaucoup d’énergie. L’empereur a dit plusieurs fois: «Pourquoi mes peuples d’Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde? ils sont pleins d’esprit et de passion, dès lors il est facile de leur donner les qualités militaires.» Il fit encore quelques proclamations à ses soldats, toujours un peu boursouflées à sa manière; mais on dit qu’elles produisaient un grand effet sur l’armée. Il rendit un beau décret, surtout s’il a été exécuté:
«Nous adoptons, disait-il, les enfants des généraux, officiers et soldats, morts à la bataille d’Austerlitz. Ils seront élevés à Rambouillet et à Saint-Germain, placés et mariés par nous. Ils ajouteront à leurs noms celui de Napoléon…»
L’électeur, ou plutôt le roi de Bavière, est un prince cadet de la maison de Deux-Ponts, qui est arrivé à l’électorat par l’extinction de la branche de sa famille qui gouvernait la Bavière. Sous le règne de Louis XVI, il fut envoyé en France et mis au service de notre roi. Il obtint promptement un régiment, et demeura assez longtemps, soit à Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s’attacha à la France et y laissa des souvenirs de la bonté de son caractère et de la cordialité de ses manières. Il était connu sous le nom du prince Max. Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Condé lui ayant offert sa fille, son père et l’électeur de Deux-Ponts, son oncle, ne voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n’étant point riche, serait sans doute forcé de faire quelques-unes de ses filles chanoinesses, et que la mésalliance que le sang de Louis XIV avait reçue de madame de Montespan pourrait empêcher certains chapitres de les recevoir.
Le droit de succession ayant appelé plus tard ce prince à l’électorat, il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de l’attachement pour les Français. Devenu roi par la puissance de l’empereur, il eut grand soin de lui témoigner sa reconnaissance par la plus brillante réception, et il accueillit les Français avec une extrême bonté. On imagine bien qu’il ne songea pas un moment à refuser l’union qu’on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, âgée de dix-sept à dix-huit ans, joignait à tous les charmes d’une figure fort agréable, les qualités les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique avait conclu, est devenu pour Eugène la source d’un bonheur que rien n’a troublé. La princesse Auguste de Bavière s’est attachée vivement à l’époux qu’on lui a donné; elle n’a pas peu contribué à lui gagner des coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait qu’être tendrement aimée du prince Eugène, et encore aujourd’hui, établis tous deux en Bavière, ils y jouissent des douceurs de la plus parfaite union[36].
[Note 36: Le prince Eugène de Beauharnais est mort en
1824. Voici de quelle façon l’empereur lui annonçait son
mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV
(31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich.
J’ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a
été publié. Ce matin, cette princesse m’a fait une visite, et
je l’ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous
trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est
beaucoup mieux.» L’affection que l’empereur avait pour le
vice-roi d’Italie se porta tout entière sur cette princesse,
qu’il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa
correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et
son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17
janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m’avez écrite est
aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués
ne feront que s’augmenter tous les jours; je le sens au
plaisir que j’ai de me ressouvenir de toutes vos belles
qualités, et au besoin que j’éprouve d’être assuré
fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le
monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes
affaires, il n’y en aura jamais pour moi de plus chères que
celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants.
Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je
compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d’une
fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le
nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos
convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un
mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.»
Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène:
«Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone.
Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour
vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme,
qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour
passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société.
Que n’allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande
loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage
de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois
par semaine; j’affecterai volontiers dans le budget une somme
pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre
maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et
pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de
temps. Je mène la vie que vous menez, mais j’ai une vieille
femme qui n’a pas besoin de moi pour s’amuser; et j’ai aussi
plus d’affaires; et cependant, il est vrai de dire que je
prends plus de divertissement et de dissipation que vous n’en
prenez. Une jeune femme a besoin d’être amusée, surtout dans
la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le
plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez
pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la
princesse. Je viens de m’établir à Saint-Cloud. Stéphanie et
le prince de Bade s’aiment assez. J’ai passé ces deux
jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme
des enfants de quinze ans. Vous aviez l’habitude de vous
lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne
gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures
avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du
soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous
levant à sept ou huit heures.» (P. R.)]
Quand l’empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se délasser des travaux qu’il avait eu à supporter pendant quelques mois, par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l’égard de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui conservaient de la dignité. L’empereur feignit, je pense, d’être amoureux d’elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu’il était assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d’une princesse accoutumée à cette espèce d’étiquette dont on ne se départ guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut s’amuser de ses hommages. L’impératrice la trouva un peu plus coquette qu’elle n’eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui causer le mariage de son fils.
En même temps, madame Murat s’avisa de trouver mauvais que la nouvelle vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle dans les cérémonies. Elle feignit d’être malade, pour éviter ce qui lui semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour l’empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous n’avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines prétentions s’élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d’une date si nouvelle qu’ils auraient dû être peu accoutumés encore aux avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s’est si souvent reproduit sous nos yeux, qu’il a fallu reconnaître que rien ne s’éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité. Bonaparte, qui le savait d’avance, en a fait son plus sûr moyen de gouverner.
À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l’armée. Il donna un régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il récompensa beaucoup d’officiers à l’aide de grades et de la Légion d’honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand officier de cet ordre. C’était un homme de courage, estimé de l’armée, simple, d’une probité et d’une délicatesse assez peu ordinaires, malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays étranger une réputation fort honorable pour sa famille[37].
[Note 37: Le roi, lors de son premier retour, lui donna
le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il
tomba malade peu de temps après, et il mourut un mois avant
le 20 mars 1815.]
La cour militaire de l’empereur, encouragée par l’exemple de son maître, et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de rejoindre les dames qui avaient accompagné l’impératrice. Il sembla que l’amour voulait avoir enfin sa part d’importance dans un monde qui jusqu’alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu’on ne lui laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours un peu forcé d’y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque les sentiments qu’inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt. Elle avait été nommée dame du palais dans l’été de 1805. Mariée jeune à son cousin, qui était à cette époque écuyer de l’empereur, et qui la négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d’elle, et cet attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son mari, a fini par profiter du divorce[38]; et lorsque le retour du roi a condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l’a épousé.
[Note 38: Madame la duchesse de Vicence est morte très
âgée en 1876, laissant le souvenir d’une femme bonne et
distinguée. M. de Caulaincourt était mort quarante-huit ans
plus tôt, en 1828. (P. R.)]
J’ai dit que, durant cette campagne, l’empereur avait publié qu’il consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l’exécution du traité conclu avec lui et qu’il demeurât sous l’influence des Anglais qui menaçaient toujours ses ports, soit que l’empereur voulût accomplir son projet de mettre l’Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi, sans doute, qu’il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu’il en soit, selon la coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit, par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an XIV[39], que l’armée française marchait à la conquête du royaume de Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s’y rendit en effet.
[Note 39: 27 décembre 1805. (P. R.)]
«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos de l’Europe et l’honneur de ma couronne. Soldats, marchez… ne tardez pas à m’apprendre que l’Italie toute entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés[40].»
[Note 40: Voici cette proclamation qui a bien le sens
indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont
plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j’ai tout fait
pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre.
Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne
pouvait m’opposer qu’une faible résistance. Je me fiai aux
paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui.
»Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi
de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste
guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et
sans défense. Il m’implora; je lui pardonnai une seconde
fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples.
J’avais d’assez légitimes raisons de suspecter la trahison
qui se méditait, et de venger les outrages qui m’avaient été
faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de
Naples; je vous ordonnai d’évacuer ce royaume; et, pour la
troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée.
»Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une
quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans
raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner;
son existence est incompatible avec le repos de l’Europe et
l’honneur de ma couronne.
»Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est
qu’ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des
mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les
parjures. Ne tardez pas à m’apprendre que l’Italie tout
entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés;
que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des
hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est
vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans
les ports de Sicile à leur retour d’Égypte, après avoir
échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats,
sont enfin apaisés.» (P. R.)]
C’est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix, jetait les fondements d’une nouvelle guerre, offensait de nouveau les souverains de l’Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter de nouveaux ennemis.
Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et vainqueur, s’embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant l’empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l’Allemagne les honneurs que partout on n’eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la nuit du 26 au 27 janvier.
J’ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire; et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en prendre sa part.
Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer dans l’histoire au degré de puissance où l’empereur se trouvait élevé, après la paix de Tilsitt; mais alors, si l’Europe entière fléchissait devant lui, en France le prestige des victoires s’était singulièrement affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à nous devenir étrangères. L’empereur, qui souvent appréciait les choses avec une justesse mathématique, s’en aperçut bien; car, à son retour après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si longtemps dans l’histoire est celle qui s’efface le plus vite pour les contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la moitié de l’effet qu’a produit celle de Marengo.»
S’il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l’on gouverne a finalement besoin d’une gloire qui lui soit utile, et que l’admiration s’use pour ce qui n’a qu’un stérile éclat.
En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit, jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas impossible qu’elle s’efforçât de nous troubler, quand même nous aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les plus modérées. Nous ne pensions pas que l’empereur fût coupable de la dernière rupture qui avait détruit le traité d’Amiens, et comme il paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique d’avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l’Italie, c’est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le commerce procurait à nos ennemis.
Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois devaient nous frapper fortement. L’empire d’Autriche conquis, les armées réunies des deux premiers souverains de l’Europe fuyant devant la nôtre, la retraite du czar, la demande de la paix faite par l’empereur François en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération, ces rois créés par nos victoires, ce mariage d’un simple gentilhomme français avec la fille d’une tête couronnée, enfin ce prompt retour du vainqueur qui permettait de concevoir l’espoir d’un solide repos, et peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin inspiré par la vanité humaine qui n’aime point à rougir de celui auquel elle s’est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations nationales, et ne favorisa que trop l’ambition du vainqueur.
En effet, l’empereur s’aperçut du progrès qu’il avait fait, et il conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement acquises, contre les succès éblouissants qu’il parviendrait à nous procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était très habile, il n’en craignait pas les chances, et quand il put la faire avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n’y voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me trompe peut-être, mais je crois qu’après la campagne d’Austerlitz, la guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l’entraînement de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son autorité. Il y a dans l’esprit humain une tendance à perfectionner tout ce dont il s’occupe incessamment. L’empereur, toujours appliqué vers l’idée de grandir son pouvoir, l’a porté par tous les moyens possibles au plus haut degré, et, s’habituant à l’exercice continu de ses volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l’appelât à régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent. Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit, il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins, qu’il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient, en apparence, cette ardeur pour l’égalité qu’il croyait, avec assez de fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui n’aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s’est-il pas servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La Révolution française n’a rien à craindre, puisque c’est un soldat qui occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j’ai détruit les républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan, à demi féodal, dont l’exécution, toujours dangereuse puisqu’elle le forçait à la guerre, eut encore l’inconvénient de diminuer l’intérêt qu’il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt qu’une grande province de l’empire qu’il voulait soumettre à sa puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui dans le fond n’était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu’il exigeait des rois ou des princes qu’il créait. «Je veux, disait-il quelquefois, arriver au point que les rois de l’Europe soient forcés d’avoir tous un palais dans l’enceinte de Paris; et qu’à l’époque du couronnement de l’empereur des Français, ils viennent l’habiter, assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l’hommage qu’ils lui offriront.» Il me semble que c’était assez clairement annoncer l’intention de renouveler en 1806 l’empire de Charlemagne. Mais les temps étaient changés, et les lumières en s’étendant donnaient aux peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés. Aussi l’empereur s’aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à l’autorité de nos rois, et il conçut rapidement l’idée, que c’était aujourd’hui des empiétements populaires qu’il fallait se défendre, et que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours gêné l’autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au contraire, d’une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues nationales. De là, le rétablissement d’une noblesse, les majorats, le retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu’une volonté impériale anoblissait.
Tout démontre donc que l’empereur conçut ce projet d’une nouvelle féodalité façonnée d’après ses idées particulières. Mais, outre les obstacles que l’Angleterre ne cessa d’apporter à ses progrès, il se présenta encore une difficulté absolument inhérente à l’une des parties de son caractère. Il semble qu’il y ait eu deux hommes réunis en lui. L’un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt à concevoir, aussi prompt à exécuter, et jetant à divers intervalles les bases du plan qu’il avait formé. Celui-là, mû par une pensée unique, semblait dégagé de toutes les impressions secondaires qui pouvaient arrêter ses projets; celui-là, si son but eût été le bien de l’humanité, avec les facultés qu’il déployait, serait devenu le plus grand homme qui ait paru sur la terre, mais encore, par l’étendue de sa pénétration et la ténacité de sa volonté, il en est demeuré le plus extraordinaire.
Le second Bonaparte, intimement attaché à l’autre comme une sorte de mauvaise conscience, dévoré d’inquiétude, sans cesse agité de soupçons, esclave des passions intérieures qui le pressaient toujours, et défiant, craignant tous les pouvoirs, redoutait même ceux qu’il avait créés. Si la nécessité des institutions se démontrait à lui, il était en même temps frappé des droits qu’elles donnaient aux individus, et comme il arrivait à avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait résister à la tentation de le détruire brin à brin. On lui a entendu dire, lorsqu’il eut refait les titres et donné des majorats à ses maréchaux: «Voilà des gens que j’ai faits indépendants; mais je saurai bien les retrouver, et les empêcher d’être ingrats.» Ainsi, quand la défiance qu’il avait des hommes agissait sur lui, alors entièrement livré à elle, il ne songeait plus qu’à les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des familles; il s’appliquait à favoriser les intérêts individuels, au préjudice des intérêts généraux. Centre unique d’un cercle immense, il eût voulu que ce cercle contînt autant de rayons qu’il avait de sujets, afin qu’ils ne se touchassent qu’en lui. Ce soupçon jaloux dont il fut incessamment poursuivi, s’accola, comme un ver rongeur, à toutes ses entreprises, et l’empêcha de fonder d’une manière solide aucune des créations que son imagination naturellement improvisatrice inventait continuellement.
Quoi qu’il en soit, après la campagne d’Austerlitz, enflé de ses succès et du culte que les peuples moitié éblouis, moitié soumis, lui rendirent, son despotisme commença à se développer avec plus d’intensité encore que par le passé. On sentit quelque chose de plus pesant dans le joug qu’il plaçait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque forcément la tête devant sa gloire, mais on s’aperçut, après, qu’il avait pris ses précautions pour qu’il ne fût plus permis de la relever. Il s’environna d’une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands qu’il venait d’observer, toute l’étiquette des cours, qu’il considéra comme un esclavage journalier, et personne ne fut à l’abri de la dépendance minutieuse qu’il perfectionna avec soin. Il faut dire, à la vérité, que sitôt après une campagne, il était, en quelque sorte, obligé de prendre ses précautions pour imposer silence aux prétentions qu’élevaient autour de lui les compagnons de ses succès, et quand il était parvenu à les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec plus de ménagements les autres classes de citoyens, d’une bien moindre importance à ses yeux. Les militaires, encore tout animés par la victoire, se plaçaient eux-mêmes dans une région orgueilleuse dont il était difficile de les faire descendre. J’ai conservé une lettre de M. de Rémusat, datée de Schönbrunn, qui peint fort bien l’enflure des généraux et les précautions qu’il fallait prendre pour vivre en paix avec eux. «Le métier de la guerre, me disait-il, donne au caractère une certaine sincérité, un peu crue, qui met à découvert les passions les plus envieuses. Nos héros, accoutumés à combattre ouvertement leurs ennemis, prennent l’habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une bataille dans toutes les oppositions qu’ils rencontrent, de quelque genre qu’elles soient. C’est une chose curieuse que de les entendre parler de qui n’est pas militaire, et même ensuite les uns des autres; dépréciant les actions, faisant la part du hasard, énorme pour autrui, déchirant les réputations que nous autres spectateurs croyons le mieux établies, et à notre égard si boursouflés de leur gloire encore toute chaude, qu’il faut bien de l’adresse et beaucoup de sacrifices de vanité, et de vanité même un peu fondée, pour parvenir à être supporté par eux.»