Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Madame de (Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes) Rémusat · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/3

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Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Livre II · (1805-1808.)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

 

CHAPITRE XII.

 

(1805.)

 

Ouverture de la session du Sénat.—Rapport de M. de Talleyrand.—Lettre de l’empereur au roi d’Angleterre.—Réunion de la couronne d’Italie à l’Empire.—Madame Bacciochi devient princesse de Piombino.—Représentation d’Athalie.—Voyage de l’empereur en Italie.—Mécontentement de l’empereur.—M. de Talleyrand.—Projets de guerre avec l’Autriche.

 

Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par le Moniteur, que le discours du roi au parlement d’Angleterre, lors de son ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l’empereur avait fait de nouvelles propositions d’accommodement, et que la réponse du ministère avait été qu’on ne pourrait convenir de rien, avant d’en avoir conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement avec l’empereur Alexandre.

Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du moins apparente, avec les souverains de l’Europe, ces notes avouaient cependant quelque refroidissement entre l’empereur de Russie et celui de France, et l’attribuaient à l’intrigue de MM. de Marcoff et de Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi d’Angleterre annonçait aussi la guerre entre l’Angleterre et l’Espagne.

Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le système de conduite qu’avait suivi Bonaparte à l’égard des Anglais. Il le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports, une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se défendre que l’ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu’il ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné de grands éloges à la conduite de l’empereur, il lut au Sénat assemblé cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi d’Angleterre:

«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par les suffrages du Sénat, du peuple et de l’armée, notre premier sentiment est un voeu de paix.

«La France et l’Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la perspective d’aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre conscience? Je n’attache point de déshonneur à faire le premier pas. J’ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des chances de la guerre. Elle ne m’offre d’ailleurs rien que je doive redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n’a jamais été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu’elle ne laisse pas cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n’y eut jamais de plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l’humanité et de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre que tous mes efforts n’auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné depuis dix ans en territoires et en richesses que l’Europe n’a d’étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu’accroître la prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n’en possède-t-elle pas déjà plus qu’elle n’en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des peuples pour qu’ils se battent!

«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et la raison a assez de puissance pour qu’on trouve le moyen de tout concilier, si de part et d’autre on en a la volonté. J’ai toutefois rempli un devoir saint et précieux à mon coeur. Que Votre Majesté croie à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer, et à mon désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc….

Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805).

NAPOLÉON.»

Après avoir présenté cette lettre, au fond assez remarquable, comme une preuve éclatante de l’amour de Bonaparte pour les Français, de son désir de la paix, et de sa modération généreuse, M. de Talleyrande donna communication de la réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre des affaires étrangères. La voici:

«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du gouvernement français, datée du deuxième jour de ce mois.»

«Il n’y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à coeur que de saisir la première occasion de procurer de nouveaux à ses sujets les avantages d’une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses États. Sa Majesté est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements qui puissent, en même temps, pourvoir à la sûreté et à la tranquillité à venir de l’Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des malheurs dans lesquels elle s’est trouvée enveloppée. Conformément à ce sentiment, Sa Majesté sent qu’il lui est impossible de répondre plus particulièrement à l’ouverture qui lui a été faite, jusqu’à ce qu’elle ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports confidentiels, et particulièrement avec l’empereur de Russie, qui a donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l’élévation des sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu’il prend à la sûreté et à l’indépendance de l’Europe.

»14 janvier 1805.»

Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique, donnait un grand avantage à la lettre de l’empereur plus ferme, et, en apparence, portant toutes les marques d’une magnanime sincérité. Elle fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui furent chargés de la porter aux trois grands corps de l’État, la présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être le plus favorable.

Le rapport de Régnault de Saint-Jean d’Angely, envoyé comme conseiller d’État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant aujourd’hui. Les louanges données à l’empereur, quoique poussées à l’extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l’Europe est habilement tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l’Angleterre est au moins spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est imposant, et peu ou point exagéré.

«La France, dit-il, n’a rien à demander au ciel, sinon que le soleil continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la terre à rendre les semences fécondes.»

Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France, eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées constitutionnelles n’entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère français et la position continentale de la France fussent en opposition avec les lenteurs d’un gouvernement représentatif; soit que, se sentant fort et habile, il ne pût consentir à faire à l’avenir de la France le sacrifice des avantages qu’il croyait nous donner par la puissance seule de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.

«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple, disait-il dans les notes du Moniteur, en s’adressant aux ministres anglais, ne peut s’expliquer que par le malheur d’un État dont la politique intérieure est mal assise, et d’un gouvernement jouet misérable des factions parlementaires, et des mouvements d’une puissante oligarchie.»

Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu’il résistait aux tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je vivrai, je régnerai comme je l’entends; mais mon fils sera forcé d’être libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur une si grande échelle, qu’elles intéressaient notre orgueil, et imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois, comme l’histoire des siècles en avait déjà présenté l’exemple, soumettre le monde à la puissance d’un peuple-roi, puissance à la vérité toute représentée dans sa personne. Un mélange d’institutions orientales, romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l’Europe de grands feudataires de celui de l’Empire français, et peut-être que, si la mer n’eût pas irrévocablement préservé l’Angleterre de notre invasion, ce gigantesque projet eût été exécuté.

Peu de temps après, on eut l’occasion de voir jeter par l’empereur les fondements d’un plan qu’il roulait dans le secret de ses pensées. Je veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.

Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne, accompagné des principaux membres de la Consulte d’État, et d’une nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à l’empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait qu’il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce qu’il nous arrière de l’époque où nous vivons. La monarchie constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que sur sa tête, et qu’il se nommera lui-même un successeur pris dans sa descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»

À ce discours, l’empereur répondit qu’il avait toujours travaillé pour l’intégrité de l’Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne, parce qu’il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard, avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.

Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d’approuver et d’applaudir comme de coutume. L’empereur termina son discours en déclarant «qu’en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre le continent, que ce qui avait été réuni à l’Empire demeurerait réuni.»

Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause d’une guerre prochaine, au moins avec l’empereur d’Autriche; mais il était loin de la redouter. L’armée se fatiguait de son inaction; trop de périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu’un temps favorable en faciliterait, à toute force, l’exécution; mais comment se maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès? On peut observer dans l’histoire de Bonaparte qu’il a toujours évité, du moins autant qu’il l’a pu, et surtout pour sa personne, les situations désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il renonçait à le tenter.

Dans cette même séance, l’État de Piombino fut donné à la princesse Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années, qu’elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu’elle offrait pour communiquer avec l’île d’Elbe et la Corse, que ce don n’était donc point l’effet d’une tendresse particulière, mais une chose conforme à la saine politique, à l’éclat de la couronne et à l’intérêt des peuples.

Et ce qui prouve à quel point les donations de l’empereur avaient cette forme de fiefs dont je parlais tout à l’heure, c’est que le décret impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à leur mère, recevraient l’investiture de l’empereur des Français, qu’ils ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino, prononcerait le serment suivant:

«Je jure fidélité à l’empereur; je promets de secourir de tout mon pouvoir la garnison de l’île d’Elbe; et je déclare que je ne cesserai de remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d’un bon et fidèle sujet envers Sa Majesté l’empereur des Français.»

Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle nombreux et une première représentation d’Athalie au théâtre de Saint-Cloud.

Cette tragédie n’avait point été donnée depuis la Révolution. L’empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l’avait jamais bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore à cette occasion qu’il désirait fort qu’une pareille tragédie fût faite pendant son règne. Il consentit à ce qu’elle fût représentée à Paris; et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre théâtre la plupart de nos chefs-d’oeuvre, que la prudence révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de Lancival, l’auteur d’Hector et d’Achille à Scyros, et, peu après, Esménard, auteur du poème de la Navigation, furent chargés de corriger Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n’en déplaise à cette précaution d’une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de Brutus et de Cassius, étaient d’autant plus marquants qu’on les avait fait disparaître.

À la suite de ces grandes déterminations prises à l’égard de l’Italie, l’empereur annonça qu’il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de décrets et d’arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu’il établissait dans ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy, une des plus belles femmes de cette époque.

Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l’hôtel Thélusson, situé au bout de la rue d’Artois. On vit, à cette occasion, combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant, et cependant il n’était point encore arrivé au point où il est parvenu depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu de franges.

Bientôt on ne s’occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de Rémusat partit pour Milan, chargé d’y porter les insignes, ornements royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement. Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire pendant quelques années. Jamais encore je ne m’étais séparée de mon mari, et j’avais pris l’habitude de jouir si vivement et si intimement des douceurs de mon intérieur, que j’eus beaucoup de peine à supporter cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de le laisser deviner. Je l’ai déjà dit, la vie d’un courtisan est manquée lorsqu’il veut conserver l’habitude de sentiments qui sont toujours une dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est composée.

Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination s’exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu’il emmenât avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni, pauvre, et vivant d’une petite place obscure, et de quelque argent que M. de Rémusat lui donnait, en l’employant comme secrétaire. Je lui confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l’esprit; mais il était un peu difficile, assez malin, d’une humeur chagrine. Il nous causa plus d’une peine, et c’est pour cela que j’en fais mention ici[10].

Ma santé devenait trop mauvaise pour qu’on songeât à me mettre du voyage. L’impératrice parut me regretter; quant à moi, j’étais au fond contente de me reposer de cette vie orageuse que j’avais menée, et de demeurer avec ma mère et mes enfants[11].

 

[Note 10: M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit

assez librement d’Italie plutôt sur la chronique scandaleuse

de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes

et montrées à l’empereur qui lui ordonna de partir dans les

vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette

disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans

la correspondance de l’auteur de ces mémoires avec son mari

on sente quelque gêne, et que bien des phrases s’y trouvent

destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que

les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées

comme trop libres. (P. R.)]

 

[Note 11: Ma grand’mère, toujours faible de santé,

commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute

activité. Son caractère s’en ressentit. Elle ne perdit rien

de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de

la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à

sa vivacité naturelle d’imagination, la rendirent plus

accessible à l’inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de

son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses

des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de

plaisirs, la troubla plus qu’on ne le peut croire

aujourd’hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus

romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du

monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en

plus difficile. (P. R.)]

Mesdames de la Rochefoucauld, d’Arberg, de Serrant et Savary accompagnèrent l’impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du voyage. L’empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois. Celui-ci reçut partout, jusqu’à son arrivée à Rome, de grandes marques de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour jamais.

Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d’une surveillance exacte qu’il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire nécessaire, dirigeait les choses d’un peu haut, ménageant toujours tous les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.

L’archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil d’État, dont il s’acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris. Il recevait beaucoup de personnes, qu’il accueillait avec une politesse mêlée d’une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de ridicule.

Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos; tout semblait s’entendre pour marcher vers l’ordre, et demeurer dans la soumission. L’empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d’un extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l’adoration, il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d’amusant à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir les lettres animées qu’elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant, comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet dans ce qu’on appelle chez nous la bonne compagnie. Le succès est chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu’ils soient ou bien malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous plaire.

Peu de jours après ces grands départs, l’article suivant parut dans le Moniteur:

«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid. Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en Amérique.»[12]

 

[Note 12: Voici comment l’empereur annonçait le retour de

son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès:

 

«Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).

 

»Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle

Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur

et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire

des miracles. En attendant, je l’ai envoyé à Gênes pour

quelque temps.» (P. R.)]

Je crois qu’ils passèrent alors en Angleterre.

Ce M. Patterson n’était autre chose que le beau-père de Jérôme. Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d’un négociant américain, l’avait épousée, se flattant d’obtenir, après quelque mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès lors d’autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux, cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut l’ordre de se rendre sur l’une de nos flottes qui croisait dans la Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne rentra en grâce que plusieurs mois après.

L’empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel. Il séjourna à Lyon, où il s’attacha les commerçants par des ordonnances qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura quelques jours à Turin.

Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s’était passé à Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des particularités relatives à madame de X… qui blessèrent ses anciens sentiments. M. de Rémusat me mandait qu’il menait une vie assez paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu d’empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux, sous prétexte qu’ils n’étaient point assez riches pour faire convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s’efforçait de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les Italiens, encore en suspens, ne savaient s’ils devaient se réjouir de la destinée nouvelle qu’on leur imposait.

M. de Rémusat m’a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les maris étrangers à leurs femmes laissant un cavaliere servante les soigner; la tristesse des spectacles; l’obscurité des salles, qui permet à chacun de s’y rendre sans toilette et de s’occuper souvent à toute autre chose, dans les loges presque closes, qu’à écouter l’opéra; le peu de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière à des observations toutes à l’avantage de notre aimable patrie, et ajoutait à son désir de s’y retrouver près de moi.

Pendant ce temps, l’empereur parcourait les lieux de ses premières victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de Marengo même, et y distribua des croix.

Les troupes qu’on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu’on tint ensuite dans le voisinage de l’Adige, furent une des raisons, ou des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière ce fleuve; et, par suite, la politique française s’effaroucha de ces précautions.

Le 9 mai, l’empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les avantages qui y étaient attachés; on parlait d’indépendance et d’unité de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu’il leur fut permis de concevoir.

Dès l’arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu’il avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement ouvertes; cet officier[13] dont j’ai parlé, spectateur caustique de ce qui se faisait à Milan, s’imagina d’écrire à Paris des récits assez gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de Rémusat reçut l’ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu’on lui expliquât d’abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu’il apprit la cause d’une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne s’arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui l’avait amené.

 

[Note 13: M. Salembeni (P. R.)]

En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des particularités qu’il avait obtenues de la confiance de mon mari, et, enfin, on vit dans nos lettres, comme je l’ai déjà dit, des sentiments qui prouvaient que toutes nos pensées n’étaient pas entièrement concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis suffisaient pour donner de l’humeur à un maître naturellement irascible, et il arriva que, selon sa coutume, qui était d’employer toujours les hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d’une exactitude rigoureuse, parce que l’ancienneté de M. de Rémusat dans le palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l’empereur mettait de plus en plus de l’importance. Mais, en même temps, il le traitait avec sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela peut être, mais il n’est pas à moi comme je voudrais qu’il fût.» Ce reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à n’avoir pas cessé de le mériter.

Cette vie animée, et pourtant oisive, d’une cour, donnèrent à M. de Talleyrand et à M. de Rémusat l’occasion de se connaître un peu davantage, et jetèrent les premiers fondements d’une liaison qui, plus tard, m’a causé bien des émotions diverses.

Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l’esprit juste et observateur de mon mari; ils s’entendirent sur une multitude de choses, et ces deux caractères si opposés n’empêchèrent point qu’ils ne trouvassent du charme à l’échange de leurs idées. Un jour, M. de Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n’êtes pas, je le vois, sans quelque défiance de moi. Je sais d’où elle vous vient. Nous servons un maître qui n’aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme d’esprit, et c’est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l’un de l’autre. C’est une de ses faiblesses qu’il faut reconnaître, ménager et excuser, sans s’y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler, accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison, d’ailleurs, un dédommagement à l’ennui de son métier[14].

 

[Note 14: Cette défiance préparée et entretenue par

l’empereur entre son grand chambellan et son premier

chambellan, a été lente à s’effacer, et, malgré la bonne

volonté et le bon esprit de tous deux, l’intimité n’est venue

que plus tard, l’année suivante, pendant le voyage

d’Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand,

mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre

datée de Milan, le 17 floréal an XIII (7 mai 1805): «M. de

Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu’à moi de

le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais

assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve,

cause avec moi à l’oreille pendant deux ou trois heures de

suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de

confidences, s’occupe de ma fortune, m’en entretient, veut

que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites

donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien,

plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps

après, le langage devient tout différent, et la liaison fut

très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)]

M. de Rémusat s’aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles, éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu’il n’aimait point, et qu’il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret, mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile d’échapper. Sans aucune illusion sur l’empereur, il le servait bien cependant, mais en s’efforçant de lier ses passions par les situations dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l’égard des étrangers, soit en France, en l’engageant à créer certaines institutions qui devaient, en effet, le contraindre. L’empereur, qui, comme je l’ai dit, aimait à créer, et qui d’ailleurs comprenait vite et saisissait promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de domination, sa défiance, sa crainte d’être enchaîné lui faisaient redouter la puissance de ce qu’il avait créé, et, par un caprice inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand s’en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d’indiquer ce que M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu’un peu confusément.

Cependant, la guerre s’allumait entre l’Angleterre et l’Espagne; nous faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de joindre l’escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit de ce succès[15].

Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d’Italie.

 

[Note 15: Il s’agit ici de l’heureuse sortie de l’amiral

Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu

quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise.

(P. R.)]

La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris. L’impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le frémissement avait été général dans l’église, au moment où Bonaparte, saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d’une voix menaçante la formule antique: Il cielo me la diede, guai a chi la toccherà! Le reste du temps qu’on demeura à Milan fut employé en fêtes d’une part, et, de l’autre, en décrets qui réglèrent la situation et l’administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec l’Autriche en deviendrait la suite.

Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander la réunion de sa république à l’Empire. Cette démarche, concertée ou commandée d’avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et, aussitôt, cette portion de l’Italie fut partagée en nouveaux départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume. On créa l’ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant faites, l’empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence, semblait une course d’agrément, et qui n’était qu’une reconnaissance des forces autrichiennes sur la ligne de l’Adige.

Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l’empereur d’Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin redoutable du royaume d’Italie. Arrivé à Vérone, que l’Adige partage en deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son souverain. Le baron parut chargé de s’informer de l’état des forces que nous avions en Italie; l’empereur, de son côté, observa celles de l’étranger. En parcourant les rives de l’Adige, il comprit qu’il faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais, calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire qu’il serait plus court et mieux entendu d’éloigner la puissance autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire qu’intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après. D’ailleurs, l’empereur d’Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de son côté, la puissance que la France venait d’acquérir en Italie; et le gouvernement anglais, qui s’efforçait de nous susciter une guerre continentale, profita habilement des inquiétudes de l’empereur d’Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier que l’empereur n’avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour les mettre sur le pied d’une armée redoutable; on commença aussi à faire marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent encore observées jusqu’à la rupture ne servirent qu’aux préparatifs des deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés.

 

CHAPITRE XIII.

 

(1805.)

 

Fêtes de Vérone et de Gênes.—Le cardinal Maury.—Ma vie retirée à la campagne.—Madame Louis Bonaparte.—Les Templiers.—Retour de l’empereur.—Ses amusements.—Mariage de M. de Talleyrand.—La guerre est déclarée.

 

L’empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne, Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l’architrésorier Le Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration qu’il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui l’avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite république de Lucques, qu’il joignit aux États de Piombino. On commença à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à l’empereur pour qu’il les distribuât à son gré. Il les partagea entre ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de ses maréchaux.

À Vérone, on donna à l’empereur le spectacle d’un combat de chiens et de taureaux, dans l’ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille spectateurs. À son arrivée, un cri général d’applaudissement s’étant élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s’étant approché du rivage, reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles s’étant éloignées dans le port, l’empereur se trouva au milieu d’une île charmante d’où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin et comme embrasée par des feux d’artifice tirés de plusieurs endroits en même temps.

Tandis qu’on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se trouva complètement dans son goût, car il s’amusait partout où il pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury, retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que l’ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à l’empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en répétant à haute voix qu’il venait voir le grand homme. Il obtint une audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l’estimant ce qu’il valait, se complut dans l’idée de lui faire donner un démenti à sa conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu, l’attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l’Assemblée constituante ne s’étaient point effacés, trouva bien des occasions d’exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la sottise de ses flatteries l’évidence la plus maligne.

À Gênes, M. l’abbé de Broglie fut nommé évêque d’Acqui.

Tandis que l’empereur allait ainsi, parcourant l’Italie et y consolidant sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la représentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que l’impératrice, heureuse de l’élévation de son fils, et pourtant affligée de s’en voir séparée, s’amusait de toutes ces fêtes dont elle était l’objet, et des exhibitions magnifiques qu’elle faisait de toutes ses pierreries et de ses plus élégantes toilettes, je menais une vie paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez madame d’Houdetot dont j’ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me reportaient vers le temps qu’elle se plaisait à conter; je m’amusais à l’entendre parler de ces fameux philosophes qu’elle avait tant connus, et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout animée par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m’étonnais quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en passant que l’opinion de madame d’Houdetot, qui semblerait avoir dû conserver plus d’indulgence qu’une autre pour Rousseau, n’a pas peu contribué à me mettre en défiance sur le caractère de cet homme qui, je crois, n’a eu d’élévation que dans le talent[16].

 

[Note 16: Ma grand’mère était, comme on le voit et comme

je l’ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec

madame d’Houdetot, malgré la différence des âges, des

sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans

intérêt ce qu’elle écrivait à son mari, durant le séjour

qu’elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre,

par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de

madame d’Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805).

Ce matin, après les leçons de Charles, j’ai été voir madame

d’Houdetot dans son petit cabinet. Elle m’a trouvée digne

d’être admise à de petites confidences sentimentales, que

j’ai d’autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée

vers toi, et devenue un peu mélancolique par l’absence, me

rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de

coeur. Elle m’a montré des vers qu’elle avait faits pour son

ancien ami (M. de Saint-Lambert), m’a fait voir trois

portraits qu’elle avait de lui, et m’a parlé de ses

jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec

une sorte de naïveté et d’ignorance du mal, si je puis parler

ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon

ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait

dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son

choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la

vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement

encore qu’elle ne s’éloignerait d’une personne corrompue.

Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort

futur! Il semble enfin qu’elle se repose sur cette parole de

l’Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés

lui seront remis, parce qu’elle a beaucoup aimé!»

 

»N’allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d’une

vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange

mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu’une autre, mon

cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce

qu’elle est appuyée sur le bonheur et sur l’amour Je réponds

de moi, parce que je t’aime et que je te suis chère. Douze

années d’expérience m’ont assez prouvé que mon coeur t’était

uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s’en alarmer,

je n’aurais pas été si sûre si tu n’avais pas été mon mari.»

Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier

1813, madame d’Houdetot mourait à l’âge de quatre-vingt-trois

ans, et ma grand’mère traçait d’elle ce portrait que je

retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d’Houdetot vient de

mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des

orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce

et calme. Est-ce donc la puissance d’une raison exercée,

est-ce le courage d’une âme forte, est-ce enfin le concours

des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à

ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute.

Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui

heurtent la vie, mais il a dû l’empêcher de les rencontrer.

Semblable à ces enfants aimables qu’un heureux instinct fait

passer à côté de l’écueil sans l’avoir prévu ni en être

froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui

n’accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu’on est

accoutumé de respecter, parce qu’on sait qu’en essayant de

l’avertir, on serait bien plus sûr d’attrister que d’éclairer

sa touchante ignorance.

 

»Madame d’Houdetot était née dans une époque heureuse et

brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui

avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV,

laissaient après eux en s’éteignant une trace de lumière

prolongée qui suffisait encore pour échauffer l’esprit de

leurs successeurs. La longue et pacifique administration du

cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps

de se développer. Madame d’Houdetot put rencontrer

facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les

goûts qu’elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait

alors, elle tint d’abord dans la société la place qu’on y

voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis

quinze ans jusqu’à vingt les femmes se ressemblent à peu

près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même

éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins

d’agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des

qualités absolument nécessaires à l’éloge qu’on doit pouvoir

faire d’une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se

marient-elles qu’on ignore encore, même leurs parents, même

elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur

conduite.

 

»Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont

moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde

éducation qu’elles reçoivent du monde et de l’époux qui les a

choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu’après

avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs

faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d’événements qui

eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d’entre

les femmes qui apporte d’avance des principes établis, qui

les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les

retrouver après, celle-là est sans doute d’une trempe forte

et particulière. Madame d’Houdetot, dont cette digression ne

nous a pas autant écartés qu’on pourrait d’abord le supposer,

ne peut pas être assurément comprise dans cette classe.

Cependant la couleur d’affection qu’elle a su donner à

chacune des actions de sa vie, lui mérite une place

particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame

d’Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des

incidents particuliers la placèrent dans une société qui

professait des opinions qui la séduisirent, sans l’égarer.

Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia

leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions.

Liée surtout avec ceux qu’on appelait alors les philosophes

ou les académiciens, sa jeune et riante imagination

s’amusait de la forme piquante qu’ils savaient donner à la

censure. Leur philanthropie générale, qu’on a vue s’alimenter

souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à

son coeur. Elle s’attachait aux principes d’une secte qui

prêchait l’amour de l’humanité, et qui n’avait pas prévu, ou

peut-être n’avait pas voulu prévoir, que les nouvelles

institutions qu’ils voulaient fonder, ne pouvant s’élever que

sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment

d’anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été

exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d’Houdetot une

doctrine nouvelle, embellie du prestige de l’esprit et

quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu

de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de

la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments

d’interrègne, qui auraient attristé madame d’Houdetot. Si la

nature de ses liaisons l’a quelquefois entraînée, si quelque

ami sincère en a gémi, je doute qu’il ait jamais tenté de la

détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de

détruire une semblable illusion?

 

»On ne peut guère porter plus loin que madame d’Houdetot, je

ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté

demande un certain discernement du mal; elle le voit et le

pardonne. Madame d’Houdetot ne l’a jamais observé dans qui

que ce soit. Nous l’avons vue souffrir à cet égard, souffrir

réellement, lorsqu’on exprimait le moindre blâme devant elle,

et dans ces occasions elle imposait silence d’une manière qui

n’était jamais désobligeante, car elle montrait tout

simplement la peine qu’on lui faisait éprouver. Cette

bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de

ses goûts. L’habitude du blâme aiguise peut-être l’esprit,

beaucoup plus qu’elle ne l’étend, mais, à coup sûr, elle

dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui

décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé!

Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux,

donnera à tout ce qui l’environne une fraîcheur et un charme

que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d’Houdetot

disait-elle souvent: «Les plaisirs m’ont quittée, mais je

n’ai pas à me reprocher de m’être dégoûtée d’aucun.» Cette

disposition la rendait indulgente dans l’habitude de la vie,

et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des

biens qu’elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait

le souvenir, car son âme conservait une sorte de

reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.

 

»Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne

heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de

tout ce qui s’offrait à ses impressions, elle s’était bien

gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue

d’un beau site et d’une riante verdure. Elle demeurait en

extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait

avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à

contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les

dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer,

et ceux de ses goûts qu’elle avait pu garder sur le soir

de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils

avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet

d’attacher un plaisir à chacune de nos sensations.

 

»Madame d’Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en

faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût

acquis facilement une célébrité qu’elle était loin de

souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son

caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent

fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses

plaisirs.

 

»Sur l’automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre,

aux tristes impressions produites par les mouvements

politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir

à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle

vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents

s’y pressaient autour d’elle. Il se pourrait bien qu’elle

n’eût conservé de ce temps que le souvenir de l’obligation,

imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour

vivre dans cette intimité de famille et d’affection à

laquelle le danger et l’inquiétude donnaient un prix dont on

ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.

 

»Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y

rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir

encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin

d’aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la

conduisit à faire succéder à des amis qu’elle avait perdus,

d’autres amis plus jeunes qu’elle choisit avec goût, et dont

la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle

croyait honorer encore ceux qu’elle avait aimés, et dont elle

se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les

facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa

vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu’il

fallût cesser d’aimer avant de cesser de vivre. Une

providence indulgente la servit encore en préservant ses

dernières années de l’isolement qui les accompagne

ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses

vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé

son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre

avec elle la forme qu’elle était accoutumée de donner à ses

sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait

quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur,

mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa

vie, madame d’Houdetot trouva encore dans le monde cette

indulgence affectueuse que l’enfance aimable paraît avoir

seule le droit de réclamer.

 

»D’ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme

qu’elle a montrés dans ses derniers moments, que l’exercice

prolongé des facultés du coeur n’en affaiblit point

l’énergie. Elle a senti qu’elle mourait, et cependant, en

quittant une vie si heureuse, elle n’a laissé échapper que

l’expression d’un regret aussi tendre que touchant, «Ne

m’oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en

pleurs autour de son lit de mort, «j’aurais plus de courage

s’il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive

dans votre souvenir!» C’est ainsi qu’elle ranimait encore par

le sentiment une vie prête à s’éteindre, et ces seuls mots:

J’aime! ont été le dernier accent que son âme en s’exhalant

ait porté vers la Divinité.» (P. R.)]

Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui lui déplût. Elle n’avait osé ni se réjouir de l’élévation du prince Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté.

Continuer : partie 2 sur 3