Menace sur les ondes

Nora Roberts · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/3

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Menace sur les ondes

Peu importe. Boyd Fletcher n'était pas et…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Peu importe. Boyd Fletcher n'était pas et ne serait jamais son problème. Un, elle ne voulait pas d'homme dans sa vie. Deux, elle n’aimait pas le métier qu'il exerçait. Trois, il la croyait voluptueuse et sensuelle. Quant au quatrième point, il n'était pas des moindres : Fletcher et sa superbe équipière rousse entretenaient manifestement des relations privilégiées. Et elle n'avait jamais été de celles qui braconnent sur des territoires déjà occupés.

Autrement dit, le sieur Fletcher ne présentait aucun intérêt. Mieux valait tracer un trait sur lui tout de suite.

Les yeux clos, Cilla se laissa envahir par la musique. Et la magie habituelle opéra. Il suffisait qu'elle s'abandonne ainsi pour recouvrer son calme. Et pour mesurer sa chance, surtout. Elle n'avait jamais partagé le caractère studieux de Deborah et n'avait pas hérité non plus de l'esprit militant de ses parents ni de leur dévouement aux grandes causes. Et pourtant, avec le minimum absolu en matière de diplôme, elle n'en était pas moins là où elle voulait être, à exercer la profession dont elle avait toujours rêvé.

Sa vie n'avait pas toujours été facile mais ses tribulations passées lui avaient au moins appris une chose : rien ne dure éternellement. Tout finissait par passer, les périodes fastes comme les traversées du désert. Le cauchemar qu'elle vivait actuellement se terminerait tôt ou tard. Il s'agissait simplement de serrer les dents, de ne pas regarder plus loin que l'instant présent et de ne surtout pas s'effondrer.

— Et voilà, mes amis de la nuit, c'était Joan Jett, en pleine forme, pour vous tenir en éveil. Dans quelques secondes, il sera 11h30. Après le bulletin d’informations, c'est promis, je vous ferai écouter Steve Winwood et Phil Collins.

Cilla mit la cassette pré-enregistrée en marche, puis parcourut rapidement les promos qu'elle aurait à lire à l'antenne par la suite. En attendant d'enchaîner sur deux nouveaux titres, elle mit ce temps de pause à profit pour faire ses étirements.

Boyd s'immobilisa net à l'entrée du studio. Cilla avait les bras levés et bougeait rythmiquement les hanches. En suivant le tempo de la musique, sans le moindre doute. Elle se pencha pour attraper ses chevilles et fit quelques pliés de genoux. Ce n'était pas la première fois qu'il assistait à l'une de ces séances. Mais Cilla se croyait seule en l'occurrence et ses gestes y gagnaient en rythme et en liberté. Boyd l'observa quelques secondes et conclut que sa pause de dix minutes n'avait pas suffi à résoudre son problème. Un éloignement d'au moins dix heures aurait été plus indiqué.

Cilla se rassit, susurra quelques mots sur les ondes. Puis elle fit glisser les écouteurs autour de son cou et monta le son, emplissant le studio de musique pour son propre plaisir. Elle était en train de bouger la tête en rythme et fredonnait plutôt gaiement lorsqu'il lui posa une main sur l'épaule. Elle se leva d'un bond.

— Hé là, pas de panique, O'Roarke. Je vous apporte de la tisane.

Elle se rassit lentement.

— De la quoi ?

— Une infusion, précisa-t-il en lui tendant une tasse.

— De la camomille, je crois. Vous buvez trop de café.

Elle considéra le breuvage d'un oeil sombre.

— Les fleurs, ça sert à faire des bouquets. Je ne bois jamais ce genre de truc.

— Vous devriez essayer. Cela vous éviterait de sauter au plafond la prochaine fois que quelqu'un vous effleurera l'épaule.

Du menton, elle désigna le soda qu'il venait de porter à ses lèvres.

— Si je dois me passer de café, je préfère encore ça.

Il but une gorgée avant de lui tendre la cannette.

— Vous en êtes pratiquement à la moitié de voire émission.

Suivant la direction de son regard, Cilla tourna la tête vers l'horloge. Minuit approchait. Elle sentit ses paumes devenir moites.

— Peut-être qu'il n'appellera pas ici ce soir puisqu'il a déjà appelé à la maison.

— Peut-être, acquiesça Boyd en reprenant sa place à côté d'elle.

— Vous n'avez pas l'air convaincu.

Il leva la main dans un geste rassurant.

— Rien ne sert de faire des pronostics, Cilla. Mais s'il se manifeste, j'aimerais que vous restiez calme pour essayer de le garder en ligne le plus longtemps possible. Posez des questions et ne vous inquiétez pas trop de ses réponses. Continuez à l'interroger, quitte à redemander plusieurs fois la même chose. Si vous parvenez à le faire parler, il se trahira peut-être.

Cilla hocha la tête. Au cours des dix minutes qui suivirent, son émission exigea son attention exclusive. Mais elle ne continuait pas moins à réfléchir fébrilement.

— Il y a une question que j'aimerais vous poser, déclara-t-elle à la pause suivante.

— Je vous écoute.

Sans le regarder, elle porta la cannette à ses lèvres pour humecter sa gorge sèche.

— Combien de temps vais-je avoir droit à un baby-sitter ?

— Ne vous inquiétez pas pour ça.

Elle fronça les sourcils.

— Je sais comment la police fonctionne, Fletcher. Et vous ne me ferez pas croire que votre commissaire va mobiliser indéfiniment deux de ses inspecteurs à cause d'une banale histoire d'appels anonymes. Vous avez sûrement des affaires plus urgentes à traiter.

— C'est quand même une menace de mort qui pèse sur vous, en l'occurrence. Et le fait que vous soyez devenue une figure connue à Denver pèse aussi dans la balance. Avec cela, la presse s'est emparée de l'affaire. Vous allez m'avoir sur le dos pendant encore un bon moment.

— Mmm... et je suis censée me réjouir de cette aubaine, j'imagine ? marmonna-t-elle alors que le premier voyant lumineux s'allumait sur le standard.

Monsieur X se manifesta tôt, ce soir-là. Au cinquième appel, elle reconnut sa voix, lutta contre la tentation de hurler et bascula aussitôt sur la sélection musicale qu'elle avait préparée. Sans même s'en rendre compte, elle se cramponna à la main de Boyd.

— Encore vous, X ? Vous êtes tenace, dans votre genre.

— Je veux que tu crèves. Je suis presque prêt maintenant. Si tu as des adieux à faire, c'est le moment d'y penser, catin. Tu n'en as plus pour longtemps à vivre.

Cilla sentit monter la nausée familière. Par un suprême effort de volonté, elle réussit à prendre un ton enjoué.

— Dites-moi, X, est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés, vous et moi ? J'aime à penser que mes meurtriers potentiels ne sont pas tous de parfaits inconnus.

Le flot d'injures qui suivit fut aussi véhément que haineux. Cilla s'efforça de laisser glisser les mots sur elle, tout en se concentrant sur le contact de la main de Boyd posée sur sa nuque.

— Eh bien... Vous avez l'air très remonté contre moi. Vous savez, l'ami, si mon émission vous déplait à ce point, il suffit de tourner le bouton et de passer sur une autre fréquence.

À l'autre bout du fil, il y eut comme un sanglot de rage.

— Tu n'es qu’une chienne perverse, une bouffeuse d’hommes. Tu l’as saisi entre tes griffes et quand tu t'es lassée de jouer avec lui comme un chat avec une souris, tu l’as tué sans une hésitation.

— Tué ?

Cilla demeura un instant sous le choc. Cette dernière accusation la perturbait plus que les mots orduriers que X avait l'habitude de lui cracher à la figure.

— Tué qui, d'abord ? Je ne comprends rien à vos histoires. S'il vous plaît, donnez-moi au moins une indication...

Seul le bruit de la tonalité lui répondit.

Anéantie, elle attendit, le regard perdu dans le vague, pendant que Boyd composait le numéro habituel.

— Alors ? La communication a duré plus longtemps, cette fois. Vous avez pu déterminer l'origine de l'appel ? Et merde !

Il se leva, les poings enfoncés dans les poches et se mit à arpenter le studio minuscule.

— Dix secondes, bon sang ! S'il était resté en ligne dix secondes de plus on l'avait ! Le type n'est pas idiot.

Il doit savoir que le téléphone est sur écoute.

Il tourna vivement la tête en direction de la porte lorsque Nick Peters entra. Le jeune stagiaire apportait du café mais il tremblait tellement qu'il avait renversé presque la moitié de la tasse.

— Que faites-vous là, vous ? demanda Boyd sèchement.

Nick déglutit.

— Je... euh... Mark m'a dit que je pouvais rester pendant toute la durée de l'émission. Et j'ai pensé que Cilla aurait peut-être besoin d'un petit remontant.

Du pouce, Boyd désigna la table de mixage.

— Posez ça ici. Pourriez-vous éventuellement l'aider à terminer son émission ?

Cilla sortit lentement de son état de torpeur en entendant le bref échange entre les deux hommes. Elle ouvrit la bouche pour parler et fut sidérée d'entendre que sa voix rendait un son neutre, calme et froid.

— Je n'ai pas besoin, d'aide. Tout va bien, Nick. Ne t'inquiète pas pour moi.

Sa main ne tremblait pas lorsqu'elle la posa sur le micro.

— Vous avez tous reconnu ce petit bijou : c'était Just like a woman de Bob Dylan pour Chuck, de la part de Laurie, avec toute sa tendresse.

Elle posa sur Boyd un regard parfaitement paisible avant d'appuyer sur une seconde touche.

— Ici radio KHTP. Bienvenue sur les ondes.

Cilla tenait bon. Pour le moment, c'était tout ce qu'elle demandait. Elle avait réussi à animer son émission jusqu'au bout et elle se sentait calme comme les eaux d'un lac immobile. Et tant pis si elle avait l'impression d'être un robot fonctionnant en marche automatique. Si elle parvenait à garder la tête froide, elle réussirait peut-être à sortir indemne de ce cauchemar.

Lorsque Boyd avait pris le volant d'autorité, elle l'avait laissé faire sans protester. Revendiquer le droit à la conduite était bien le dernier de ses soucis.

— Inutile d'essayer de me mettre à la porte, cette fois, O'Roarke. Ce soir, je m'invite chez toi, décréta-t-il en se garant dans l'allée.

— O.K., répondit-elle distraitement.

Ni sa manie de donner des ordres ni même le tutoiement inattendu qu'il venait d'employer ne parvenaient à l'affecter. Elle se dirigea vers la maison d'une démarche d'automate, sans vérifier s'il la suivait ou non. Avec des gestes mécaniques, elle ôta son manteau et ses chaussures et les rangea dans la penderie. Puis elle alla s'installer sur le canapé et alluma une cigarette. La voiture de patrouille garée le long du trottoir l'avait rassurée : Deborah dormait en sécurité dans son lit.

— Je crois que je commence enfin à comprendre, déclara-t-elle en envoyant un rond de fumée vers le plafond.

— À comprendre quoi ?

Boyd, lui, était trop nerveux pour s'asseoir. Il aurait préféré des larmes, des cris ou même une crise de nerfs. Cette placidité qui ne lui ressemblait pas ne lui disait rien qui vaille.

— Il est clair que cet homme me prend pour quelqu'un d'autre, poursuivit Cilla. Il faut que j'arrive à le convaincre qu'il se trompe, c'est tout.

— Le convaincre ? répéta Boyd lentement. Et comment comptes-tu procéder ?

— La prochaine fois qu'il appellera, je ferai en sorte qu'il m'écoute.

Elle se croisa les bras sur la poitrine, en se frottant les coudes, comme pour chasser un froid insidieux.

— Je n'ai jamais tué personne, c'est clair ?

— Très clair. Alors tu vas clamer ton innocence au prochain appel. Et lui se montrera très compréhensif et s'excusera poliment de t'avoir dérangée pour rien.

Cilla se mordilla la lèvre, sans répondre.

— Cilla... Tu parles comme si tu avais affaire à une personne équilibrée. Mais cet individu ne peut pas raisonner selon les mêmes critères que toi. Nous avons affaire à un psychopathe ou à un paranoïaque. Autrement dit, à quelqu'un d'imperméable à ta logique. Tu pourras lui démontrer tout ce que tu voudras par a+b, il n'en restera pas moins sur son idée fixe.

Cilla cassa sa cigarette en deux en l'écrasant dans le cendrier et jura tout bas.

— Qu'il soit rationnel ou non, il peut quand même comprendre qu'il me confond avec quelqu'un d'autre, non ? Je n'ai jamais tué personne, je suis certaine de ça au moins.

Elle eut un petit rire nerveux et retira l'élastique qui retenait ses cheveux avant de conclure :

— Et je n'ai jamais séduit qui que ce soit non plus.

— À d'autres, Cilla.

À bout de nerfs, elle se leva et traversa, la pièce avant de se retourner brusquement.

— Tu me prends pour qui, au juste ? Pour une espèce de mante religieuse qui s'amuse à attirer les mâles pour mieux les décapiter ensuite ? Désolée de te décevoir, mais ce n'est pas mon truc. Alors mets-toi bien ça dans le crâne : je suis une voix et rien qu'une voix. Une voix qui donne plutôt bien le change, ça, je te l'accorde. Mais ça s'arrête là.

— Ne sois pas stupide, Cilla. Tu es bien plus qu'une voix. Je le sais, tu le sais...

Il marqua une pause et attendit qu'elle tourne de nouveau les yeux vers lui pour ajouter :

— ... et il le sait.

Elle sentit quelque chose trembler en elle comme un mélange de peur et de désir.

— Même en admettant que je ne sois pas qu'une voix, je n'ai jamais joué les femmes fatales ailleurs que sur les ondes. C'est un personnage que je joue et il n'a rien à voir avec la fille que je suis réellement. Si tu ne me crois pas, tu peux poser la question à mon ex-mari. Il te confirmera que mes pulsions libidinales sont au point mort.

Boyd réagit au quart de tour.

— Quoi ? Tu ne m'as jamais dit que tu avais été mariée !

Cilla haussa les épaules avec impatience.

— Ma brève expérience de la vie conjugale remonte à une éternité. Et elle n'a aucun rapport avec les événements actuels.

— Le moindre détail peut avoir son importance dans ce genre d'affaire. Je veux son nom et son adresse.

— Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il est devenu. Nous ne sommes même pas restés ensemble un an. J'avais vingt ans, Fletcher, bon sang !

— Dis-moi au moins son nom.

Elle se frotta les tempes avec lassitude.

— Paul. Paul Lomax. Et je ne l'ai pas revu depuis qu'il m'a quittée, il y a de cela huit ans.

Elle se tourna vers la fenêtre puis, incapable de tenir en place, pivota de nouveau vers lui.

— De toute façon, Paul n'a rien à voir dans cette histoire. Le type qui me harcèle est un parfait inconnu qui me prend pour une grande séductrice. Et il se trompe sur toute la ligne.

— Il ne démordra pas de son idée, Cilla.

— Mais c'est absurde qu'il pense des choses pareilles ! Je n'ai même pas réussi à satisfaire un homme. Je ne vois pas comment je pourrais faire tomber des victimes par dizaines.

Boyd secoua la tête.

— Ton raisonnement est d'un illogisme total, Cilla.

— C'est ça ! Parce que tu crois que ça m'amuse d'avoir à admettre que mon personnage public, c'est de l'esbroufe, et que je suis nulle au lit ? explosa-t-elle en arpentant la pièce. Le dernier homme avec qui je suis sortie m'a dit que ce n'était pas du sang mais de l'eau glacée qui coulait dans mes veines. Mais je ne l'ai pas tué pour autant !

Amusée malgré elle, Cilla s'immobilisa net.

— Quoique, maintenant que j'y repense, je l'aurais volontiers étranglé, cet imbécile.

Boyd croisa les bras sur la poitrine.

— Tu sais quoi, Cilla ? Je crois qu'il serait grand temps que tu commences à te prendre toi-même au sérieux.

— Je me prends au sérieux, Fletcher. Très au sérieux, même.

— Professionnellement, oui. Tu es une future grande figure de la radio et tu le sais. Mais je n'ai encore jamais vu une femme qui doutait à ce point de ses capacités à plaire.

— Je suis réaliste.

— Laisse-moi rire. Tu es lâche, plutôt.

Elle se redressa et le regarda de haut.

— Tu peux garder tes réflexions pour toi, Fletcher.

Boyd se leva à son tour pour lui faire face.

— Je pense que tu fuis les hommes parce que tu as peur de ce qu'ils pourraient te révéler sur toi-même.

— Tu n'es pas payé pour m'analyser mais pour me débarrasser de ce malade mental, vociféra-t-elle. Alors fais ton boulot, Fletcher. C'est tout ce qu'on te demande.

Elle voulut quitter la pièce au pas de charge mais il la retint par le bras.

— Et si nous faisions une petite expérience ? murmura-t-il.

Les yeux de Cilla lancèrent des éclairs.

— Une petite expérience ?

— Je veux bien jouer le rôle du cobaye, O'Roarke. Et comme tu ne peux pas me voir en peinture, tu ne cours aucun danger, sentimentalement parlant.

Il lui saisit l'autre bras et la fit pivoter vers lui. Il sentait monter en lui une colère équivalente à celle qui vibrait en elle.

— Je te parie que je ne ressentirai rien lorsque tu m'embrasseras, Cilla.

Il l'attira contre lui et ajouta dans un souffle :

— Et maintenant, essaie de me prouver le contraire.

Chapitre 4

Ils étaient très proches l'un de l'autre. Cilla avait levé la main pour le maintenir à distance et sa paume ouverte reposait contre le torse de Boyd. Dans le silence oppressant qui s'était abattu entre eux, elle percevait distinctement les battements lents et réguliers de son coeur. Ce rythme cardiaque paisible ne fit qu'attiser sa rage. Comment pouvait-il rester aussi calme alors que son propre pouls s'emballait et qu'elle avait l'impression d'avoir quarante degrés de fièvre ?

— Je n'ai strictement rien à te prouver, Fletcher. Alors, bas les pattes, c'est clair ?

Il hocha la tête sans lâcher prise pour autant. Comme s'il prenait plaisir à la narguer.

— À moi non. Mais il y aurait peut-être deux ou trois petites choses qu'il serait bon que tu te prouves à toi-même, O'Roarke.

— Arrête ton cirque, O.K. ? Tu me fatigues.

Il eut un sourire tentateur.

— Je crois que tu as peur de moi, en fait.

Cette fois, il avait touché un point sensible. Cilla était consciente de tomber dans un piège et pourtant, ce fut plus fort qu'elle. Rejetant ses cheveux en arrière, elle fit remonter sa main jusqu'à l'épaule de Boyd. Avec une lenteur délibérée et provocante.

Le traître avait réussi sa manoeuvre car elle se sentait soudain déterminée à le faire réagir. Comme il restait imperturbable, avec toujours ce même petit sourire railleur au coin des lèvres, elle fit un pas en avant. C'était clairement la dernière chose à faire, mais tant pis : elle prit une profonde inspiration et pressa sa bouche contre la sienne.

Les lèvres de Boyd étaient fermes, fraîches... et indifférentes. Elle sonda son regard et n'y trouva que neutralité et scepticisme, avec une lueur d'amusement qui lui donna envie de mordre.

Résistant à la tentation de le gifler, Cilla rejeta la tête en arrière.

— Voilà. Tu as gagné ton pari, lança-t-elle, luttant contre une stupide envie de pleurer. Tu es convaincu, maintenant ? Satisfait de la démonstration ?

— Non. Tu n'as même pas fait l'effort d'essayer, O'Roarke.

Les mains de Boyd glissèrent plus bas pour venir se poser sur ses hanches. Il la fit basculer vers lui et elle se retrouva dans ses bras.

— Ne me dis pas que tu n'es pas capable de faire un peu mieux que ça ? Un peu de conviction, bon sang !

Humiliée et furieuse, elle le maudit avec force et attira son visage contre le sien. Il voulait plus de conviction ? Parfait, il aurait de la conviction. Elle allait lui montrer ce qu'un baiser de femme voulait dire.

Les lèvres de Boyd étaient toujours aussi fermes contre les siennes mais la froideur et l'indifférence n'étaient déjà plus au rendez-vous. Lorsqu'il la serra plus fort contre lui et qu'il prit l'initiative d'un second baiser, Cilla songea obscurément que la démonstration était faite, le pari remporté et qu'elle n'avait aucune raison de jouer les prolongations. Mais déjà quelque chose avait lâché en elle, comme si les vannes d'une écluse s'étaient ouvertes, libérant un torrent puissant de vie, d'énergie, de sensualité. Un sang neuf, turbulent coulait désormais dans ses veines. Submergée par un flux inattendu de sensations, Cilla se pressa contre Boyd, laissant des courants brûlants circuler en elle, conjuguant de nouveau l'alphabet plaisir.

Elle oublia que Boyd était Boyd et que tout les opposait. Son esprit cessa de raisonner. Elle ne pensa plus qu'en termes de sensations : caresse des mains de Boyd dans son dos, pression de ce long corps musclé épousant le sien, chaleur née de leur étreinte qui les enveloppait comme un cocon. Seule existait encore cette bouche qui avait cessé d'être patiente et qui pillait la sienne, faisant battre furieusement le sang à ses tempes.

Les yeux clos, Boyd tentait de composer avec des sensations cataclysmiques. Le défi jeté à Cilla l'entraînait bien au-delà de ce qu'il avait projeté. Physiquement, la rencontre avait été explosive et il ne se rappelait pas qu'un baiser eût jamais généré pareille électricité. Il avait cru s’être préparé au choc, pourtant. Depuis le premier soir où il l'avait rencontrée dans son studio, il avait fantasmé inlassablement sur cette scène. Mille fois déjà en imagination, il avait pressé son beau corps contre le sien, humé les émanations de sa peau, entendu ses soupirs se muer en gémissements sur ses lèvres.

Mais, à côté de la réalité, son imagination se révélait plutôt pâle.

Les baisers de Cilla étaient comme un enchaînement d'éclairs zébrant un ciel d'orage. À fouiller cette bouche ardente, il se sentait traversé par une force explosive, une puissance potentiellement destructrice. D'elle à lui, le courant à haut voltage circulait, le laissant sans souffle et étourdi comme après une nuit d'ivresse. Avec une conscience exacerbée par la tension du désir, il sentit Cilla vaciller entre ses bras, ébranlée par la violence de la décharge.

Un long spasme la parcourut de la tête aux pieds et elle émit un son presque plaintif en détachant ses lèvres des siennes. Il la sentit si faible contre lui qu'il la soutint en la maintenant par la taille. Il avait enfoui sa main libre dans ses cheveux et son premier réflexe fut de plonger son regard dans le sien.

Dans ses yeux, il voulait retrouver, intactes, les émotions qui faisaient rage en lui. Sous les paupières alourdies, les pupilles étaient immenses, dilatées jusqu'à l'extrême. Le désir était là, charnel, élémentaire, irrépressible.

Il sourit lorsque les lèvres de Cilla s'écartèrent. Sa respiration était rapide, irrégulière, presque haletante.

— Encore ? murmura-t-il en resserrant la pression de ses bras autour de ce corps qui ployait déjà pour s'ouvrir au sien.

Lorsque leurs bouches se retrouvèrent pour se mêler de nouveau, Cilla ferma les yeux avec un léger frisson. Elle songea vaguement que la situation aurait exigé un certain recul critique. Mais ses capacités de concentration furent balayées presque aussitôt par un déploiement de sensations sans précédent. Leur gamme était si variée et si étendue qu'elles formaient dans sa conscience comme des bancs de brume, soyeuse et légère, couvrant toute chose, obscurcissant ses pensées et réduisant sa volonté à néant. Avant que ses réflexes défensifs aient eu le temps de prendre le dessus, elle se sentit partir de nouveau, aspirée vers le haut, emportée par la spirale irrépressible du plaisir.

Boyd comprit qu'il pourrait la tenir ainsi dix fois, cent fois, mille fois et ne jamais se lasser de boire à ses lèvres. Le désir qu'elle éveillait en lui était aussi absolu qu'inextinguible. Jamais une bouche ne s'était ouverte avec autant de volupté sous ses lèvres, jamais une langue ne s'était fondue à la sienne aussi intimement. Toutes les promesses qu'il avait pressenties dans la voix de Cilla se concrétisaient. Elle était sensualité à l'état pur.

Il ne put résister à la tentation de glisser les mains sous son sweat-shirt pour trouver le satin de sa peau sous la tiédeur du coton. Elle s'arqua contre lui, offerte à ses caresses, se livrant sans retenue à ses explorations.

«Doucement, songea-t-il. C’est trop tôt. Et trop vite.» Ça l'était pour lui, comme pour elle, d'ailleurs. Il releva la tête et, continuant à la maintenir fermement contre lui, il s'efforça de calmer sa respiration, en attendant qu'elle refasse surface à son tour.

Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'elle ne soulève lentement les paupières. Cilla ne semblait revenir à la réalité qu'à contrecoeur. Elle porta une main à sa tempe.

— J'aurais besoin de m'asseoir, murmura-t-elle.

— Ça tombe bien. Moi aussi.

Boyd la guida jusqu'au canapé. Elle avait l'impression de se mouvoir comme une somnambule. Elle replia les jambes sous elle, renversa la tête contre le dossier et prit une profonde inspiration. Avec un peu de chance, elle finirait par se convaincre qu'il n'y avait eu là qu'un banal baiser sans signification particulière.

— Je propose que nous oubliions immédiatement cet intermède stupide, suggéra-t-elle, irritée de se sentir bouleversée et sans défense.

— Il y a pas mal d'adjectifs qui peuvent qualifier cet «intermède», comme tu dis. Mais stupide est bien le dernier qui me vienne à l'esprit.

Cilla soupira avec impatience.

— Tu sais très bien pourquoi ça s'est produit. Tu m'as provoquée, j'ai réagi bêtement...

— ... et au quart de tour, surtout !

— Écoute, Boyd...

— Oh, oh, une première ! Ainsi tu es bel et bien capable de prononcer mon prénom ?

Avant qu'elle ne puisse l'en empêcher, il lui caressa les cheveux d'un geste à la fois tendre et sensuel qui provoqua un nouvel afflux de sensations déstabilisantes.

— Dois-je comprendre que tu n'appelles un homme par son prénom qu'une fois que tu l'as embrassé ?

— Arrête, Boyd, s'il te plaît... Il n'y a rien à comprendre du tout.

Abandonnant prudemment sa place à côté de lui sur le canapé, Cilla se leva d'un bond pour arpenter la pièce.

— Refermons cette parenthèse absurde, décréta-t-elle. Nous nous sommes écartés de notre sujet.

— Il n'y a pas qu'un seul sujet possible, dans une conversation civilisée, observa Boyd en croisant nonchalamment les jambes.

— Ce n'était pas une conversation et ce n'était pas très civilisé non plus. Alors tentons de ne plus dévier.

Boyd haussa les épaules.

— À ta guise. Mais pour moi, nous étions dans le vif du sujet, au contraire. Tu avais bien dit que la seule chose qui attirait les hommes chez toi, c'était ta voix, n'est-ce pas ? Eh bien, je crois que nous venons de prouver de façon relativement éclatante que ce point de vue est erroné.

— Ce qui vient de se passer ne prouve strictement rien !

Cilla serra les poings. Contrairement à ce que semblait penser X, elle n'avait encore jamais tué personne. Mais si Boyd continuait à l'observer avec ce petit sourire comblé aux lèvres, elle pourrait basculer pour de bon dans le camp des assassins !

Les bras croisés sur la poitrine, elle le toisa froidement :

— De toute façon, ça n'a aucun rapport avec l'homme qui me harcèle au téléphone.

Pour le coup, Boyd reprit son sérieux.

— Justement, si, Cilla. X fait une fixation sur toi mais pas pour lui-même. Il veut te faire payer les souffrances que tu es censée avoir infligées à un autre homme en le séduisant. Quelqu'un que tu connais certainement. Et avec qui tu as nécessairement été en contact.

Cilla poussa un bref soupir exaspéré, alluma une énième cigarette et recommença à faire les cent pas dans le living.

— Je t'ai déjà expliqué que je ne voyais personne.

— Pour le moment.

— Pour le moment et depuis des années !

Boyd parut sceptique.

— Peut-être que tu n'attachais tout simplement pas la même importance à la relation que l'individu en question. Tu ne crois pas que ça pourrait être une explication ?

— Bon sang, Fletcher, puisque je te dis qu'il y a une éternité que j'ai pris le parti de ne plus sortir avec personne. Je n'en ai ni le temps ni l'envie. Ça ne me paraît tout de même pas si compliqué à comprendre !

— Nous causerons de tes envies plus tard, d'accord ? J'avoue que le sujet me passionne.

Exaspérée, Cilla se tourna vers la fenêtre.

— Par pitié, Boyd, laisse-moi vivre, O.K. ?

— C'est justement pour te laisser vivre que je suis ici.

Une telle gravité transparaissait dans la voix de Boyd qu'elle ravala un commentaire cinglant.

— Si tu es certaine - absolument certaine - qu'il n'y a eu personne ici, à Denver, nous étendrons notre champ d'investigation à Dallas, puis Chicago, Richmond et Saint Louis, en remontant peu à peu dans le temps. Mais je veux d'abord que tu te creuses la tête et que tu fasses un décompte très précis : quels sont les hommes qui ont paru s'intéresser à toi ? Y a-t-il quelqu'un qui t'a appelée à la station plus souvent que la normale ? Un homme qui t'a posé des questions personnelles et qui a exprimé l'envie de te rencontrer ? Qui t'a fait des avances, t'a proposé de sortir avec lui ?

Cilla laissa éclater un bref rire sans joie.

— Il y a toi.

— Voilà qui nous fait un suspect intéressant. Il faudra que je pense à mener une enquête poussée sur ma personne.

Si l'attitude de Boyd restait trompeusement calme, elle n'en perçut pas moins un fond d'irritation dans sa voix.

— Et qui d'autre, à part moi, Cilla ? reprit-il en décroisant les jambes pour les allonger devant lui.

— Personne. Personne qui ait vraiment insisté.

Elle pressa la base de ses paumes contre ses paupières. Si seulement elle pouvait recouvrer sa tranquillité d'esprit et oublier, ne serait-ce que quelques minutes...

— Les gens m'appellent, bien sûr. C'est le principe de l'émission. Il arrive que l'on me lance une invitation. Certains m'envoient même des fleurs ou des chocolats. Mais je ne vois rien de bien sinistre dans un bouquet de roses.

— Dans un bouquet de roses, non. Dans des menaces de mort, si.

Cilla soupira.

— O.K., O.K.... Mais comment veux-tu que je te fasse la liste de tous ceux qui m'ont appelée pour flirter avec moi sur les ondes ? De toute façon, je maîtrise très bien le truc. Lorsque je dis non, mes interlocuteurs comprennent vite. Et ils n'insistent pas.

Boyd leva les yeux au plafond.

— Ce raisonnement me paraît être d'une naïveté extrême. Mais bon... Voyons un peu du côté de ton environnement professionnel. Les gens avec qui tu travailles sont majoritairement des hommes, je crois ?

— Des hommes ou des femmes, c'est pareil. Nous sommes collègues avant tout, riposta Cilla en se rongeant les ongles. Mark est très heureux dans son couple, idem pour Bob. Quant à Jim, c'est un ami. Un vrai.

— Tu oublies Nick Peters.

— Nick Peters ? Ah oui, c'est vrai. Je n'y pensais plus.

— Il est pourtant fou amoureux de toi.

— Quoi ?

Sidérée, Cilla s'immobilisa pour faire face à Boyd.

— Mais qu'est-ce que tu racontes ? Il a sept ans de moins que moi !

Boyd examina ses traits un instant puis poussa un profond soupir.

— Tu n'avais rien remarqué ?

— Il n'y a rien à remarquer.

Plus perturbée qu'elle ne voulait d'admettre, Cilla se tourna vers la fenêtre.

— Écoute, Holmes, tout ceci ne nous mène nulle part et je...

Sa phrase se perdit dans un murmure. Elle porta la main à sa gorge.

— Et tu quoi ?

Cette silhouette noire et immobile sur le trottoir d'en face... Était-ce un cauchemar ? Une vision ?

— Il y a un homme de l'autre côté de la rue, chuchota-t-elle. Il nous observe.

— Éloigne-toi de la fenêtre ! Tout de suite !

Déjà Boyd avait bondi sur ses pieds.

— Tire les rideaux et ferme la porte à clé derrière moi. Ne la rouvre pas avant que je sois de retour.

Muette de terreur, elle hocha la tête et le suivit dans l'entrée. Un frisson la parcourut lorsque Boyd sortit son revolver. Ce simple geste la paralysa. Le mouvement avait été rapide, discret, quasi instinctif. Depuis dix ans qu'il faisait partie de la police judiciaire, combien de fois avait-il dégainé son arme ainsi avant de s'enfoncer dans la nuit pour affronter un ennemi invisible qui, un jour peut-être, tirerait plus vite que lui ?

Cilla serra les lèvres. L'exhorter à la prudence ? À quoi bon ? L'expérience lui avait appris que ces recommandations étaient inutiles.

— Je vais jeter un coup d'oeil, annonça-t-il, le regard rivé sur la porte. Toi, tu ne bouges pas d'ici, promis ?

De l'homme calme et joueur qui l'avait asticotée gentiment jusqu'à ce qu'elle lui tombe dans les bras, il ne restait plus trace. Ce nouveau Boyd tendu, sur le qui-vive n'était pas fait pour la surprendre. Il avait l'air de ce qu'il était : un flic en civil sur le point d'entrer en action. Cilla songea que c'était surtout le regard qui se modifiait chez ces gens-là. Comme s'il se vidait d'un coup de toute émotion.

— Si je ne suis pas de retour dans dix minutes, appelle la police et demande des renforts. Tu as compris ?

Cilla céda à la tentation de lui effleurer le bras.

— Oui, j'ai compris, murmura-t-elle d'une voix blanche.

Boyd l'entendit tirer le verrou derrière lui et hocha la tête. Assuré qu'elle était en sécurité, il s'élança, le manteau déboutonné, saisi par le vent froid de la nuit. L'arme dans sa main était tiède, encore imprégnée de la chaleur de son corps. Du regard, il balaya la rue et la trouva déserte. La nuit était sombre, cependant, et des plages d'ombre subsistaient entre les oasis de lumière au pied des lampadaires. L'atmosphère était trompeusement paisible dans le quartier résidentiel endormi. Seule la plainte du vent soufflant entre les branches dénudées des arbres rendait un son désolé, presque lugubre.

Cilla n'avait pas eu d'hallucinations, pourtant. Il avait lui-même entrevu la silhouette solitaire plantée sur le trottoir opposé. Boyd fouilla du regard l'alignement des jardinets avec leurs coquettes barrières de bois.

Mais l'inconnu avait filé, de toute évidence. Il avait dû prendre la fuite dès l'instant où Cilla l'avait repéré. Comme pour ponctuer les pensées de Boyd, le claquement nerveux d'une portière se fit entendre à quelques pâtés de maisons de là. Boyd poussa un juron et cessa de courir. Rien ne servait d'aller plus loin, il ne disposait d'aucun élément qui aurait pu lui permettre de prendre le voyeur en chasse.

Il se contenta de faire le tour de la maison de Cilla en essayant de trouver la trace quelconque d'une présence. Mais X - si c'était lui - n'avait apparemment pas poussé ses explorations jusqu'au jardin.

Lorsqu'il frappa, Cilla avait la main sur le téléphone.

— C'est moi, Boyd.

Elle courut lui ouvrir.

— Tu l'as vu ? demanda-t-elle, en écarquillant les yeux.

— Non.

— Et pourtant, il était là. Je te le jure.

— Je sais.

Il entra et tira soigneusement le verrou.

— Essaye de te détendre maintenant. Il est reparti. J'ai entendu sa voiture démarrer.

Cilla secoua nerveusement la tête. Depuis dix minutes qu'elle était seule à l'attendre, elle avait eu amplement le temps d'élaborer les scénarios les plus terrifiants.

— Me détendre, tu dis ? Je ne sais pas si tu te rends compte, Boyd, mais il sait où je travaille et il sait où j'habite. Et tu voudrais que je me calme ? Si tu n'avais pas été là, il aurait peut-être essayé d'entrer pour... pour...

Laissant sa phrase en suspens, Cilla se passa nerveusement une main dans les cheveux. Prononcer les mots à voix haute était au-dessus de ses forces.

Boyd se tut quelques instants, lui laissant le temps de se ressaisir.

— Pourquoi ne t'accordes-tu pas quelques jours de congé ? proposa-t-il enfin. Tu pourrais rester chez toi, te reposer. Je veillerais à ce qu'une voiture de patrouille sillonne le quartier en permanence.

Cilla se laissa tomber sur une chaise.

— Je ne vois pas en quoi je serais plus en sécurité ici qu'à la station. Et quand je travaille, au moins, ça m'occupe l'esprit. Si je dois rester ici à attendre que le téléphone sonne, je vais devenir folle.

Boyd hocha la tête.

— Nous reparlerons de tout cela demain, à tête reposée. Tu devrais aller te coucher maintenant, Cilla. Tu es épuisée. Si tu veux bien me prêter ton canapé pour la nuit, je reste dormir ici.

Si seulement elle avait eu la force de lui répondre que ce n'était pas nécessaire, qu'elle était assez grande pour se protéger elle-même. Mais l'élan de reconnaissance qui l'envahit lui coupa littéralement les jambes.

— Le canapé est à toi. Je vais te chercher une couverture.

*

**

L'aube pointait lorsqu'il se traîna enfin chez lui. Il avait conduit des heures durant, sillonnant des quartiers tous identiques, enfilant une succession de rues monotones où s'alignaient les maisons endormies. Il ignorait s'il avait été suivi ou non, mais une chose était certaine : si c'était le cas, il avait réussi à brouiller les pistes.

Au début, lorsque la fille l'avait vu et qu'il s'était mis à courir sur le trottoir, il avait connu un moment de peur panique. Mais, une fois assis à son volant, il s'était appliqué à respirer lentement. Et le calme s'était installé peu à peu en lui. Il avait même réussi à contrôler sa conduite et à rouler à une allure paisible, sans accélérations brusques. Se faire arrêter par une voiture de patrouille à ce stade eût été catastrophique. Tout son plan serait tombé à l'eau.

Il transpirait abondamment sous son épais cache-nez. Alors que ses pieds étaient glacés dans ses tennis en toile légère. Mais il était trop habitué à l'inconfort physique pour s'en rendre compte. Ivre de fatigue, il progressa à tâtons dans l'appartement. Par principe, il se passait d'éclairage, évitant les pièges qu'il avait tendus un peu partout afin de donner l'alerte. Un fil de Nylon presque invisible reliait le pied d'une chaise au bras d'un canapé fané. Et une énorme pile de boîtes de conserve empilées en équilibre précaire à l'entrée de sa chambre menaçait de s'effondrer au moindre geste un peu brusque. Il avait une excellente vision nocturne, qu'il ne cessait d'améliorer par de patientes pratiques. Et il était fier des résultats obtenus.

Longtemps, il s'attarda sous la douche, laissant l'eau tiède couler sur ses muscles contractés. Lorsque la détente vint peu à peu, il prit sa brosse dure par le manche et frotta violemment chaque centimètre carré de sa peau. Le jour se levait, peu à peu, et une pale lumière tombait à présent sur sa poitrine.

Son regard s'attarda sur son tatouage préféré : deux couteaux aux manches ouvragés dont les lames croisées formaient un X. Il caressa le dessin d'un doigt hésitant en songeant à la réaction fascinée de John lorsqu'il le lui avait montré pour la première fois.

Le souvenir de ces instants resterait à jamais gravé dans sa mémoire. Comme si c'était hier, il revoyait les yeux de John, sombres et luisant d'excitation. Même sa voix continuait à résonner en lui, avec ce débit nerveux, précipité, ces mots qui finissaient toujours par se brouiller. Que de nuits ils avaient passées côte à côte à discuter à bâtons rompus dans le noir ! Ensemble, ils s'étaient inventé un avenir fait de découvertes et de voyages. À eux deux, ils auraient pu s'en sortir, tenir tête à la fatalité.

Continuer : partie 2 sur 3