Menace sur les ondes
— Et comment as-tu résolu le problème...…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Et comment as-tu résolu le problème... si tu permets que je te tutoie ?
Cilla hocha la tête et sourit.
— Au cours d'une de mes émissions, j'ai lancé un appel aux auditrices pour signaler que le beau gosse en question était furieusement en manque de femmes et qu'il suffisait de l'appeler aux heures où il passait à l'antenne pour lui demander un rendez-vous. Je dois dire que ça a rapidement calmé ses ardeurs !
Cilla se tourna vers son micro et ouvrit le standard. Minuit approchait. Après un bref flash météo et la présentation de la séquence suivante, elle ôta de nouveau son casque.
— Je suppose que Boyd, lui, ne se laisserait pas décourager aussi facilement, observa-t-elle, à demi perdue dans ses pensées.
— Je ne te le fais pas dire. Il est têtu comme une mule. Lui, il appelle ça de la patience mais, en vérité, c'est de l'opiniâtreté pure et simple. Quand il s'est fixé un but quelconque, il n'en démord plus.
— J'ai remarqué, oui, acquiesça-t-elle avec un profond soupir.
Althea l'observa quelques instants en silence.
— Tu sais, Cilla, Boyd, c'est tout le contraire d'une brute épaisse. Et je vais même te confier quelque chose : c'est un des rares types vraiment bien que je connaisse. Si il ne te plaît pas, il suffit de le lui dire calmement en face. Je peux te garantir que s'il sent qu'il ne t'intéresse pas, tu n'auras plus jamais de problèmes. Il est obstiné, mais pas obtus.
— Disons que j'aimerais ne pas être intéressée par Boyd, murmura Cilla. Il y a une nuance.
— En effet, oui. Et elle est de taille. Écoute, si tu trouves que la question est indiscrète, n'hésite pas à m'envoyer paître...
Cilla se mit à rire.
— Entendu. C'est le genre de recommandation que l'on n'a pas besoin de me faire deux fois.
— O.K. Alors pourquoi refuses-tu cette attirance ?
Se tournant vers l'étagère du fond, Cilla attrapa deux albums.
— La profession de Boyd me pose problème.
— Donc s'il était agent d'assurances, ça résoudrait toutes les difficultés entre vous ?
— Oui. Non... Enfin, je ne sais pas.
Cilla se sentit rougir :
— Disons que cela ferait un obstacle en moins... Mais dans la série «je collectionne les blocages», il y a aussi le fait que j'ai fichu en l'air la seule relation amoureuse vraiment sérieuse que j'aie jamais vécue.
— Il faut être deux, généralement, pour commettre ce genre de gâchis.
Elle haussa les épaules.
— C'est ce qu'on dit, oui. Mais ce n'est pas toujours facile d'établir la part des responsabilités des uns et des autres. Et dans le doute, je ne suis pas pressée de renouveler l'expérience. M'occuper de mon quotidien avec Deborah suffit largement à mon confort.
— À ton confort, peut-être. Mais pourras-tu te contenter toute ta vie d'une existence simplement «confortable» ?
— Peut-être pas, non, murmura Cilla, les yeux rivés sur le standard où les voyants clignotaient avec insistance. Mais je te jure qu'en ce moment, une petite vie banale, tranquille et même franchement «pépère», comme on dit, m'irait comme un gant.
— Je comprends.
Cilla retomba dans un silence tendu et commença à prendre les appels. Althea se tut pour ne pas troubler sa concentration. «Elle est terrifiée», songea-t-elle. Et qui ne le serait pas à sa place ? Être menacée de mort par un inconnu dont la voix, soir après soir, s'étranglait de haine au téléphone... La plupart des gens, dans des conditions similaires, auraient choisi la fuite. Mais Cilla, non. Cilla tenait tête. Refusant de modifier ses habitudes d'un iota, elle continuait insolemment à s'exposer toutes les nuits, dans la station de radio déserte.
Elle avait une peur bleue du téléphone, c'était clair. Mais elle ne se forçait pas moins à répondre, à écouter, à lancer quelques reparties drôles, cinglantes et parfois même provocantes de cette voix à la fois rauque et suave qui faisait rêver les hommes. Et tout cela dans la plus grande décontraction apparente. Si Althea n'avait pas été présente dans le studio, elle s'y serait elle-même laissé prendre.
Avec un courage qui commandait le respect, Cilla défiait un tueur. Mais lorsqu'il s'agissait de regarder ses sentiments pour Boyd en face, elle se défilait, incapable de faire front et d'aller à la rencontre de l'homme qui l'attirait.
Plus Althea méditait sur la question, plus elle s'étonnait du phénomène. Cilla se crispait chaque fois qu'un voyant s'allumait sur le standard mais, même si sa main tremblait, elle prenait l'appel et jouait le jeu. Boyd, lui, était entré dans sa vie pour la protéger. Et c'était pourtant lui qu'elle fuyait à toutes jambes ! Althea poussa un discret soupir. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait ce constat effarant : les femmes même les plus lucides et les plus intelligentes pouvaient sombrer dans des comportements aberrants lorsque l'homme avec un grand H se profilait à l'horizon de leurs vies. Althea se jura que si, un jour, elle devait tomber amoureuse à son tour - ce qu'elle avait eu le bon sens d'éviter jusque-là - elle trouverait le moyen de rester maîtresse de la situation.
Le brusque changement dans la voix de Cilla la ramena brutalement à sa mission présente. Elle se leva sans bruit et massa les épaules crispées de la jeune femme.
— Fais-le parler, chuchota-t-elle. Garde-le en ligne aussi longtemps que possible.
En se concentrant de toutes ses forces, Cilla réussit à garder ses distances, à ne pas entrer dans la folie de X. Elle s'était aperçue qu'elle parvenait à conserver un calme relatif lorsqu'elle faisait abstraction des insultes, des mots grossiers, des promesses macabres. Le regard rivé sur le chrono, elle ne songeait qu'à gagner de précieuses secondes, à remporter au moins cette bataille. Elle avait remarqué que le plus grand plaisir de X était de la faire craquer. Il continuait inlassablement à la menacer jusqu'au moment où elle se mettait à le supplier. Là seulement, il coupait la communication, satisfait de l'avoir brisée une fois de plus.
— Je ne vous ai jamais fait de mal, répéta-t-elle mécaniquement. Et vous le savez.
— Oui, mais lui... tu y penses, à lui ? Sans toi, il serait encore vivant aujourd'hui.
— Vous prétendez que j'ai fait souffrir cet homme, n'est-ce pas ? reprit-elle, patiemment. Dites-moi au moins son prénom et nous pourrons peut-être enfin nous expliquer.
— Oh non, ce serait trop facile. Je veux que tu lui rendes au moins cet ultime hommage, espèce de garce : te souvenir de ta victime. Lorsque je te tuerai, son nom sera sur tes lèvres.
Cilla ferma les yeux et se concentra de toutes ses forces sur la musique pendant que X laissait libre cours à son inépuisable imagination sadique. Elle attendit qu'il marque une pause pour le relancer :
— Cet homme... Il a dû avoir une grande importance dans votre vie. Vous aviez beaucoup d'affection pour lui ?
— Il était tout pour moi. Tout. Il était si jeune encore. Sa vie aurait dû être devant lui, aujourd'hui. Et pas derrière. Si tu ne l'avais pas trahi, je ne serais pas seul au monde aujourd'hui. Alors oeil pour oeil, dent pour dent, salope. Ta vie contre la sienne. Bientôt... très bientôt...
Lorsqu'il raccrocha, Cilla tremblait tellement qu'elle envoya le morceau suivant sur les ondes sans l'intervention micro habituelle. Elle fournirait les détails à la fin, lorsqu'elle aurait recouvré une voix à peu près normale. Laissant les voyants clignoter sur le standard, elle alluma une cigarette et renversa la tête dans la nuque.
— Ça y est ! Ils ont réussi à détecter l'origine de l'appel ! annonça Althea, les yeux brillants en venant lui poser la main sur l'épaule. Et c'est grâce à toi. Tu as vraiment été magistrale, ce soir.
— Tu m'en diras tant.
Cilla ferma les yeux et songea qu'il lui restait encore une heure et dix minutes à tenir. Elle ne se souvenait pas de s'être jamais sentie vidée à ce point.
— Tu crois que ça y est ? Qu'ils vont mettre la main sur lui, maintenant ? demanda-t-elle faiblement.
— Nous allons bientôt le savoir. Mais, en tout cas, c'est une grande première, Cilla. Ça commence enfin à bouger. Et c'est toujours bon signe.
Cilla se renversa contre le dossier en laissant Althea prendre le volant. Elle aurait dû être soulagée, excitée même. Mais elle n'éprouvait rien qu'une pénible sensation de vacuité. Ils avaient repéré d'où venait l'appel. Autrement dit, ils savaient désormais où il habitait... Avec l'adresse, viendrait un nom, et avec le nom une personne. Et ils n'auraient plus alors qu'à le cueillir chez lui.
Une fois X arrêté, elle se forcerait à aller le voir. Pour mettre enfin un visage sur la voix qui la hantait depuis des semaines. Pour découvrir l'être humain avec son histoire, ses blessures. Un être humain qui en était venu à canaliser sur elle toute sa haine. En quoi et comment avait-elle, même indirectement, fait du tort à cet homme ? C'est ce que X finirait sans doute par lui apprendre. Sa main se crispa sur l'accoudoir. Elle allait bientôt avoir la réponse à la question qui la torturait depuis que les appels avaient commencé.
Lui faudrait-il composer, par la suite, avec le poids des remords ?
Du bout de la rue, Cilla repéra la voiture de Boyd garée juste devant chez elle. Il faisait les cent pas sur le trottoir, son trench-coat déboutonné malgré la bise. Il faisait si froid qu'elle voyait la buée blanche que formait son souffle. Ses yeux, en revanche, n'étaient pas visibles, à cette distance.
Cilla se força à ouvrir calmement sa portière et à marcher vers lui. Boyd attendit sans faire un pas dans sa direction.
— Entrons nous mettre au chaud, proposa-t-il d'une voix neutre.
Elle secoua la tête.
— Je veux savoir, Boyd. Maintenant.
Mais la réponse, elle la lisait déjà dans ses yeux.
— Vous ne l'avez pas eu, n'est-ce pas ? murmura-t-elle en regardant fixement les pavés du trottoir.
— Non, nous ne l'avons pas eu.
— Que s'est-il passé ? demanda Althea en les rejoignant.
— L'appel venait d'une cabine située à quelques kilomètres de la station. Il n'y avait aucune empreinte. Notre homme avait soigneusement effacé toute trace de son passage.
Cilla releva la tête. Nerveusement, elle était à bout de ressources. Et elle n'avait plus le courage de lutter pour donner le change.
— Autrement dit, nous n'avons pas avancé d'un pas ?
— Bien sûr que si, protesta Boyd en prenant sa main glacée dans la sienne. Il a commis sa première erreur. Il en fera d'autres.
Épuisée, elle jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule. Était-ce son imagination qui lui jouait des tours ? Elle avait l'impression de sentir sa présence, là, quelque part dans l'ombre.
— Viens, insista Boyd. Ne restons pas là. Tu es glacée.
Elle secoua la tête.
— Ça va, je n'ai besoin de rien.
Elle voulait juste un peu de calme et de silence, rien de plus. Laisser entrer Boyd aurait été au-dessus de ses forces. Elle avait atteint un stade où elle avait juste besoin d'être seule.
Évitant soigneusement le regard de Boyd, Cilla les salua d'un bref signe de tête.
— Si ça ne vous dérange pas, je préfère laisser le sujet de côté pour ce soir. Je suis crevée et je vais me coucher directement. Althea, merci de m'avoir raccompagnée. Bonne nuit.
Les yeux rivés sur les dalles de l'allée, elle se hâta jusqu'à la porte. Elle entra sans un regard en arrière.
— Et merde, lâcha Boyd entre ses dents.
Althea vint poser la main sur son épaule.
— Il faut la laisser tranquille pour le moment. Elle a besoin de digérer le choc.
Casser quelque chose lui aurait fait du bien. Mais Boyd se contenta de fixer la porte close en serrant les poings dans les poches de son imperméable.
— Elle ne veut pas de mon aide.
— Pas pour le moment, non.
Dans la maison de Cilla, la lumière se fit à l'étage.
Althea frissonna et serra les pans de son manteau autour d'elle.
— Je vais peut-être faire venir quelqu'un pour monter la garde ici, qu'est-ce que tu en penses ?
Boyd secoua la tête.
— Non, ce n'est pas la peine. Je préfère m'en charger moi-même.
— Tu n'es pas de service cette nuit, Boyd.
Althea vit ses mâchoires se durcir.
— Exact. Appelle ça une opération privée si ça te chante.
— Ça te dirait d'avoir un brin de compagnie ?
Il secoua la tête.
— Non, ce serait absurde. Rentre chez toi. Tu vas être en manque de sommeil.
Althea hésita puis laissa échapper un bref soupir.
— Allez... C'est toi qui prends le premier quart. Je ne dors jamais aussi bien que recroquevillée à l'arrière d'une voiture, de toute façon.
Au matin, une fine couche de givre étincelait sur la pelouse. Cilla soupira en contemplant ce spectacle hivernal de la fenêtre de sa chambre. En Géorgie, les azalées devaient fleurir dans une débauche de rose, de mauve et d'orange. Il y avait des années qu'elle n'avait pas été tenaillée ainsi par la nostalgie de son Sud natal. Peut-être était-ce à cause de la menace de mort qui pesait sur elle. Mais en cette matinée si peu printanière, elle se demanda si elle n'avait pas commis une erreur en s'exilant si loin des paysages de son enfance. Si loin du cimetière où ses parents reposaient.
Cilla laissa retomber le rideau et recula d'un pas. Qu'il gèle encore en avril dans ce fichu Colorado était une chose. Mais un problème autrement plus urgent risquait de se présenter sous peu à sa porte : elle venait d'entrevoir la voiture de Boyd toujours garée à la même place, le long du trottoir.
Sans cesser un instant de penser à lui, elle s'habilla avec plus de soin et d'attention qu'à l'ordinaire. Elle n'avait pas changé d'avis, cela dit, s'attacher à Boyd Fletcher lui paraissait toujours aussi peu judicieux. Mais si erreur il y avait, elle était déjà commise. Et il y avait un principe qu'elle avait appris très jeune, une fois la bêtise faite, il fallait en assumer les conséquences jusqu'au bout...
Cilla tira sur le pull en cashmere couleur prune que Deborah lui avait offert pour Noël et le lissa nerveusement sur ses hanches. Avec ses manches amples et son grand col, il lui donnait un certain air d'élégance. Contrairement à la plupart des chandails informes qu'elle s'achetait d'ordinaire. Sur une impulsion, elle poussa même le souci de son apparence jusqu'à enfiler une paire de lourdes boucles d'oreilles en argent.
Elle trouva Boyd, non pas frigorifié à sa porte, mais en position semi-allongée sur le canapé, plongé dans le journal du matin avec une tasse de café à la main. Sa chemise largement déboutonnée sur son torse était froissée, confirmant à Cilla ce qu'elle soupçonnait déjà, il avait bel et bien monté la garde devant chez elle toute la nuit.
L'art qu'avait Boyd de s'adapter à son environnement la fascinait depuis le début. À le voir ainsi, on avait l'impression qu'il avait vécu toute sa vie dans cette maison. Rien ne semblait plus naturel que sa présence, là, sur son canapé, avec les pages sport du journal ouvertes devant lui, son veston jeté sur une chaise, et le café qu'il sirotait distraitement.
À son entrée, il leva les yeux et se redressa.
— Bonjour.
Même s'il ne souriait pas, il paraissait détendu. Les jambes sciées par un mélange de trouble, de timidité et d'appréhension, Cilla le salua à son tour et s'avança jusqu'à lui. Serait-il préférable de commencer par des excuses ou par des explications ?
— Deborah m'a laissé entrer.
— Elle a bien fait.
De plus en plus tendue, elle chercha un endroit où mettre les mains et regretta amèrement d'avoir enfilé un pantalon dépourvu de poches.
— Tu as passé la nuit devant chez moi, Boyd.
— Ça fait partie de mes fonctions.
— Et tu as dormi dans ta voiture.
Boyd se demanda s'il s'agissait d'une accusation. Cherchant son regard, il se risqua à lui sourire.
— Les nuits dehors, c'est un peu une spécialité, chez nous, dans la police. Il faut croire qu'on aime ça.
— Je suis vraiment désolée, Boyd.
Avec un profond soupir, Cilla se laissa choir juste en face de lui, sur la table basse. Ses genoux vinrent buter contre les siens. Il trouva ce geste singulièrement amical.
— J'aurais dû te demander d'entrer hier soir. C'est vraiment moche de ma part de t'avoir laissé à la porte. J'aurais pu me douter que tu resterais. Mais cette nuit, en arrivant, j'étais un peu...
— Secouée ? Déçue ? Découragée ?
Il lui tendit le café qu'il avait commencé à boire et elle y trempa les lèvres. Le breuvage était si sucré qu'elle fit la grimace.
— Tu avais de bonnes raisons d'être perturbée, Cilla.
Elle haussa les épaules.
— Je crois que j'étais sous le choc, en effet. Je m'étais mis en tête que c'était fini, que tu avais réussi à identifier X et à le coffrer. Et cette idée m'avait plongée dans un état assez bizarre, en fait. Je commençais à appréhender le moment où je l'aurais en face de moi et où il me jetterait enfin les motifs de sa haine à la figure. Et quand nous sommes arrivées ici, Althea et moi, et que tu nous as annoncé que ce n'était qu'une fausse piste... je me sentais incapable de discuter calmement de la situation. C'était plus fort que moi.
— Mais je comprends très bien, Cilla. T'ai-je fait le moindre reproche ?
Elle rit nerveusement.
— Tu es vraiment obligé d'être aussi gentil avec moi ?
— Obligé, non, répliqua Boyd en lui touchant la joue. Tu te sentirais plus à l'aise si je te lançais des insultes ?
Cilla ne put résister à la tentation de poser sa main sur la sienne.
— Peut-être. Je suis douée pour me battre plus que pour déposer les armes.
— J'ai remarqué ça. Tu n'as jamais envisagé de prendre ne serait-ce qu'une journée pour te détendre vraiment ?
— Pas vraiment.
— Et si tu commençais aujourd'hui ? Il faut un début à tout, non ?
Cilla fronça les sourcils.
— En fait, j'avais prévu de remettre mes comptes à jour. Et il faut que je me débrouille pour dégotter un plombier rapidement. Nous avons une fuite sous l'évier. C'est aussi mon tour de faire la lessive. Et ce soir, je suis embauchée comme DJ pour une soirée privée. C'est une ancienne promo de lycée qui se retrouve de temps en temps pour faire la fête. Jim et Bill me remplacent ce soir à radio KHIP.
— J'ai entendu ça, oui.
Cilla se mordilla la lèvre. Boyd avait pris ses deux mains dans les siennes et elle se sentait soudain timide comme une débutante.
— L'ambiance de ces fêtes de promo est généralement plutôt sympa. Alors si ça te dit de venir et de traîner un peu à cette soirée...
Boyd plongea son regard dans le sien.
— C'est une invitation ?
— Attention. Il faudra quand même que je travaille et...
Sa protestation se perdit dans un murmure. Elle baissa les yeux.
— Enfin... oui. On peut appeler ça une invitation, si tu veux. Plus ou moins.
Boyd hocha gravement la tête.
— Bon... Et est-ce que je pourrais plus ou moins venir te chercher pour te conduire sur place ?
— Vers 8 heures, alors. Il faut que j'y sois assez tôt pour la mise en place.
— Dans ce cas, je passerai à 7 heures. Ça nous laissera le temps de dîner quelque part.
— Eh bien... euh... pourquoi pas ?
Cilla soupira. Et songea que, mine de rien, elle était en train de s'enfoncer dangereusement.
— Note quand même que je n'ai pas changé d'avis, Boyd. Je ne veux toujours pas m'engager dans une relation un tant soit peu sérieuse avec toi.
Il haussa un sourcil dubitatif.
— Mmm...
— Tu es tout sauf l'homme qu'il me faut.
— C'est un point de vue. Il se trouve que je pense exactement le contraire, mais rien ne nous force à partager une même opinion sur tout.
Gagnée par un nouvel accès de nervosité, Cilla voulut se lever. Mais il la retint en appuyant fermement les mains sur ses genoux.
— Tu es vraiment montée sur ressorts, tu sais ? Reste là et essaye de respirer calmement.
Elle soupira.
— Ce que je veux dire, Boyd, c'est qu'il me paraît important de poser des règles claires et de bien fixer les limites dès le départ.
— S'agit-il d'un contrat d'affaires ou du début d'une histoire ?
Elle fronça les sourcils.
— Je ne crois pas que nous devrions parler «d'histoire».
— Parce que ?
— Parce que dans «histoire», il y a comme une notion de durée, Boyd Fletcher !
Boyd réussit tant bien que mal à contenir un sourire.
En aucun cas, Cilla n'apprécierait qu'il manifeste un amusement quelconque.
— Et alors ? demanda-t-il, les yeux rivés aux siens, en portant lentement sa main à ses lèvres.
— Eh bien...
Sa bouche glissa sur les jointures de ses doigts, puis il retourna sa main pour déposer un baiser brûlant au creux de sa paume.
— Eh bien ?
— Eh bien, ça m'inquiète Boyd...
Elle frissonna lorsqu'il lui mordilla doucement l'intérieur du poignet.
— Tu avais encore d'autres conditions à poser ou était-ce tout ce que tu souhaitais me dire ?
— Non, ce n'est pas tout. Tu peux arrêter ça, s'il te plaît ?
— Je pourrais... si vraiment je me faisais violence.
Cilla ne put s'empêcher de sourire à son tour.
— Alors fais-toi violence. Je n'arrive pas à penser clairement quand tu me touches.
— Mmm... Voilà une bien dangereuse confession.
Il n'en cessa pas moins docilement de mordiller, d'embrasser, de caresser avec ses lèvres.
— J'ai besoin de te parler sérieusement, Boyd. C'est important.
— Et je t'écoute sérieusement... Non, ne te lève pas. Essaye le coup de la respiration, plutôt.
— D'accord.
Cilla prit une longue inspiration avant de se jeter à l'eau :
— Cette nuit, j'étais allongée dans le noir sans dormir et je crevais de peur. J'avais l'impression d'entendre X se déplacer dans la maison pour venir jusqu'à moi. Les ténèbres étaient pleines de bruissements, de murmures, de glissements terrifiants. Et j'avais sa voix qui me résonnait dans la tête, répétant inlassablement ses projets de meurtre et de torture. C'était comme une bande enregistrée qui repassait, s'accélérait, avec des stridences atroces... J'ai compris que si je continuais comme ça, c'était la folie qui m'attendait, la vraie. Alors j'ai pensé à toi.
Elle se tut quelques secondes avant de trouver le courage de poursuivre.
— Il a suffi que j'évoque ton image pour que toutes les hallucinations auditives disparaissent. Et je n'ai plus eu peur...
Boyd ne dit rien, il aurait été incapable de prononcer une syllabe, d'ailleurs. Il vit Cilla serrer les lèvres pour les empêcher de trembler. Elle attendait une réaction, une réponse de sa part. Sans se douter qu'il était en train de tomber en chute libre, alors qu'il oscillait depuis deux jours sur la corde raide, il venait de basculer définitivement en amour. Amour pour elle, Cilla O'Roarke. Et ce grand plongeon lui donnait le vertige.
L'onde de choc de cette découverte vibrait en lui à la manière d'un gong. Il en était comme abasourdi. Mais s'il lui faisait part de ses sentiments maintenant, elle prendrait peur pour commencer. Et pour finir, elle ne le croirait pas. C'était des preuves, pas des mots qu'il fallait à des femmes comme Cilla.
Il lui prit les deux mains et se leva en l'entraînant avec lui. Puis il l'entoura de ses bras en attirant sa tête sur son épaule. Au début, elle se raidit mais, peu à peu, elle se détendit dans son étreinte.
«J'ai besoin qu'il me tienne comme ça», songea Cilla. Comment Boyd se débrouillait-il pour toujours savoir ce qu'il lui fallait, sans même qu'elle ait à formuler ses besoins ? Être tenue, seulement tenue. Sentir la solidité, la chaleur rassurante de son corps contre le sien, la pression ferme de ses bras, les battements calmes et réguliers de son coeur... Et pouvoir fermer les yeux. Enfin.
— Boyd ?
— Mmm... ?
Il tourna très légèrement la tête de manière à poser un baiser dans ses cheveux.
— Tout compte fait, je crois que ça ne me dérange pas tant que ça que tu sois gentil avec moi.
— Bon... on fait un petit bout d'essai pour tester la formule pacifique, alors ?
Cilla hésita à poursuivre ses confidences. Mais au point où elle en était, autant lâcher tout le paquet :
— Tu sais que, dans un sens, ça m'a presque manqué de ne pas t'avoir dans les pattes, ces deux derniers jours ?
Ce fut au tour de Boyd d'inspirer à fond pour recouvrer un semblant de calme. La tentation de la soulever dans ses bras et de la porter jusqu'au premier étage devenait presque irrépressible.
— Et maintenant, si on passait aux choses sérieuses ? proposa-t-il d'un ton léger en lui posant les mains sur les épaules. Une fois que j'aurai pris quelques arrangements par téléphone, je pourrai peut-être jeter un coup d'oeil sous ton évier pour voir ce que dit cette fuite ?
Elle sourit.
— Jeter un coup d'oeil, je sais faire aussi, Holmes. C'est une réparation qu'il me faut.
Il se pencha pour lui mordre la lèvre inférieure et marmonna :
— Va me chercher une pince, femme.
Deux heures plus tard, Cilla était assise à son secrétaire dans le petit salon qui lui servait accessoirement de bureau. Elle avait les comptes du mois étalés devant elle et pestait tout bas en pointant ses chèques. Deux dollars et cinquante-trois cents s'étaient égarés quelque part en route et elle était déterminée à les retrouver avant de commencer à payer les factures qui s'amoncelaient à sa droite.
Son sens de l'ordre, elle se l'était inculqué elle-même. Et elle s'y était raccrochée pendant les années de vaches maigres, les années douloureuses, les années mouvementées. Réussir à maintenir ce petit îlot de normalité en temps de crise lui avait toujours permis de tenir bon.
— Ah voilà !
Triomphante, elle pointa son erreur, fit les corrections qui s'imposaient et entreprit de remplir ses chèques, en commençant par la mensualité qu'elle devait à la banque.
Un geste qui, chaque mois, lui procurait comme une légère ivresse. Elle ne payait pas un loyer mais remboursait un emprunt immobilier. Pour la première fois, elle était propriétaire d'autre chose que de quelques valises de vêtements et d'une voiture d'occasion.
Sans avoir jamais connu la vraie pauvreté, Cilla avait grandi dans une famille où on regardait à la dépense. Sa mère travaillait dans la police et son père, avocat aux convictions profondément humanistes, avait choisi de ne défendre que les plus démunis. Leurs deux salaires combinés leur avaient tout juste suffi pour vivre. Lorsqu'elle avait obtenu son bac, ses parents lui avaient proposé de lui payer des études. Mais un tel sacrifice aurait sérieusement grevé leur budget. Cilla n'avait pas voulu leur infliger cette contrainte supplémentaire alors que ses parents se débattaient déjà avec de graves problèmes conjugaux. Dès l'âge de dix-huit ans, elle avait pris son indépendance. Une décision qu'elle n'avait jamais regrettée même s'il lui arrivait parfois de ressentir son absence de formation universitaire comme un manque. Mais à présent qu'elle se voyait en mesure de financer les études de Deborah, Cilla ne pouvait que se féliciter du parcours qu'elle avait choisi.
— Cilla ?
— Oui ?
Elle aperçut Boyd dans l'encadrement de la porte. Brandissant la pince-crocodile qu'elle lui avait confiée, il arborait une expression féroce. Son jean était maculé de taches, ses cheveux hirsutes, sa chemise à tordre.
— Eh bien..., commenta-t-elle, toussotant pour dissimuler l'éclat de rire qui menaçait.
— Ton évier est réparé. Il n'y a plus de fuite.
Boyd plissa les yeux d'un air menaçant en la voyant lutter stoïquement contre le fou rire.
— Il y a un problème ?
Cilla s'éclaircit la voix.
— Aucun. Tu as réussi à colmater la fuite, donc ?
— C'est ce que je viens de te dire, non ? Mission accomplie.
À l'issue de deux heures de combat acharné, de toute évidence ! Cilla jugea opportun de ménager une dignité masculine qui venait d'être très sérieusement mise à mal. Elle se mordit la lèvre et réussit à répondre avec la gravité requise :
— Merci, Boyd. Tu m'as permis de réaliser une économie conséquente. Le moins que je puisse faire en retour, c'est te préparer à déjeuner. Que dirais-tu d'un sandwich au beurre de cacahuètes ?
Boyd haussa un sourcil sceptique.
— Je dirais qu'il serait plus à sa place dans un cartable d'enfant.
— C'est encore une confession que j'ai oublié de te faire, Holmes. De toutes mes prestations culinaires, le sandwich au beurre de cacahuètes est de loin ce que je fais de plus performant.
Laissant résolument ses factures de côté, Cilla se leva pour tâter sa chemise.
— Tu sais que tu es mouillé ?
Boyd leva une main noire de crasse, se ravisa à mi-course, puis obéit à son impulsion première et lui barbouilla copieusement la figure.
— Ouais. Je sais.
Le rire de Cilla le surprit. C'était ce même rire, rauque, profond et séducteur qu'il avait déjà entendu sur les ondes mais jamais depuis qu'il l'avait rencontrée. Il en eut des frissons jusque dans les reins.
— Viens, Fletcher, nous allons jeter cette chemise dans le lave-linge pendant que tu mangeras ton sandwich.
— Une seconde.
Il lui tenait toujours le menton et l'attira à lui par la seule magie de cette subtile pression. Lorsque sa bouche se posa sur celle de Cilla, il la sentit sourire. Cette fois-ci, elle ne se raidit pas, n'émit aucune protestation. Avec un léger soupir, elle entrouvrit les lèvres et se laissa porter par le baiser, goûtant le plaisir de sentir sa langue danser avec la sienne.
Dans l'étreinte de Boyd, elle trouvait une tendresse, un réconfort dont elle avait même cessé de penser qu'ils puissent exister. Il y avait une douceur extraordinaire à s'abandonner dans les bras d'un homme qui comprenait. Un homme dont la sollicitude était sincère et désintéressée. Un homme qui n'était rebuté ni par ses failles ni par ses faiblesses.
— Je crois que tu avais raison, l'autre fois chez toi, finalement, murmura-t-elle.
— J'ai toujours raison... À quel sujet ?
Elle prit un risque. Un risque énorme pour elle.
— Pour toi et moi... C'est effectivement trop tard pour faire machine arrière, admit-elle dans un souffle.
Le regard de Boyd brûlait de fièvre. Il lui saisit les épaules.
— Cilla... Emmène-moi dans ta chambre. J'ai envie de toi. J'ai besoin de toi.
Une montée de désir l'envahit en écho, répondant au sien, comme deux instruments dialoguant en parfait accord. Mais elle ferma les yeux et secoua la tête.
— Accorde moi encore un tout petit peu plus de temps, tu veux bien ? Je ne joue pas avec toi, Boyd, mais tu sais que, pour moi, tout cela est relativement compliqué et j'ai besoin d'y aller... pas à pas.
Elle prit une inspiration pour se calmer, souleva les paupières et réussit presque à sourire.
— Tu es tout ce que je me suis toujours juré d'éviter coûte que coûte, Boyd Fletcher.
Il lui prit les deux mains et les serra très fort.
— En ce qui concerne ta mère... Tôt ou tard, il faudra qu'on en parle, Cilla.
— Oui, mais pas maintenant, fit-elle en entrelaçant ses doigts aux siens. Je suis encore trop secouée pour remuer des souvenirs sombres. En revanche, j'aimerais passer ces quelques heures avec toi comme si nous étions des gens normaux. Si le téléphone sonne, je ne répondrai pas, si quelqu'un frappe à la porte, nous attendrons qu'il s'en aille. Tout ce que je veux, c'est te préparer ton sandwich, te laver ta chemise et ronronner dans tes bras en parlant de tout et n'importe quoi. Ça te va ?
Avec un léger sourire, Boyd déposa un baiser sur son front.
— Il y a des années qu'on ne m'avait pas fait une offre aussi tentante.
Chapitre 7
Ce soir-là, le rock régnait en maître. Le contre-rythme, la basse, le gémissement d'un tiff de guitare formaient comme une voûte sonore dans la salle gagnée par une fièvre collective. Les lumières clignaient, les corps ondulaient, les pieds battaient le rythme. Et c'était elle, Cilla, qui donnait le ton. Officiant à sa table de mixage, elle tenait son public suspendu à sa musique, au son de sa voix. Même si elle ne connaissait pas un seul visage, elle était aux commandes. C'était sa fête.
Boyd l'observait en buvant de l'eau de Selz à petites gorgées. Une grande blonde serrée dans une robe bleue, minuscule, vint l'inviter à danser. Il l'éconduit poliment. La fête battait son plein, il vibrait au rythme de la musique et il n'aurait pas été fâché de faire un tour sur la piste. Mais il préférait garder un oeil sur Cilla. Se cantonner dans un rôle de spectateur n'avait jamais été une corvée pour lui. Sans compter qu'il avait largement de quoi s'occuper en regardant la disc-jockey.
Cilla se tenait à l'extrémité d'une grande table, avec ses disques soigneusement classés devant elle. Dans sa tenue du soir, une sorte de smoking féminisé avec un veston cousu de paillettes sur un pantalon noir très large, Cilla scintillait d'un éclat mystérieux et nocturne. Ses cheveux défaits formaient comme un halo autour d'elle. «Ma déesse de la nuit...», songea Boyd qui savait qu'il ne se lasserait jamais de regarder cette femme. Elle était positivement magnifique.
Sa voix de velours avait déjà attiré plusieurs douzaines de couples sur la piste et les danseurs évoluaient coude à coude. D'autres petits groupes étaient restés près du buffet ou bavardaient, assis à des tables rondes. Selon toute apparence, la promo 75 «s'éclatait». Et Cilla tout autant qu'eux, d'ailleurs. Elle était régulièrement entourée par une cour masculine. Certains de ses admirateurs assidus avaient sensiblement forcé sur la boisson. Mais Boyd dut admettre qu'elle savait les tenir à distance. Il fronça les sourcils lorsqu'un type bâti comme une armoire à glace passa un bras poilu autour de ses épaules. Mais Cilla lui glissa deux mots à l'oreille et le gros velu s'éloigna docilement. Avec le sourire aux lèvres, qui plus est. Dieu sait comment elle se débrouillait, mais elle avait une technique imparable !
— Et maintenant, la promo 75, laissez-vous aller à un brin de nostalgie, susurra-t-elle dans le micro. Nous allons revenir à la nuit de votre premier bal...
Elle mit un disque des Eagles, puis tourna la tête à gauche et à droite, scrutant la salle bondée. Boyd sentit comme une décharge électrique lui traverser le coeur. C'était lui qu'elle cherchait des yeux dans la foule. Elle lui fit un sourire - un vrai -, tellement éclatant qu'il vit luire son regard à l'autre bout de la salle. Peut-être, un jour, se risquerait-elle à sourire ainsi sans qu'une masse de cinq cents personnes ne les sépare ? Cilla porta la main à sa gorge et lui indiqua par une mimique désespérée qu'elle mourait de soif. Amusé, il lui fit signe qu'il arrivait et se tourna vers le bar.
Cilla l'observait avec de drôles de palpitations au niveau de la poitrine. Flic ou pas flic, Boyd était de loin l'homme le plus attirant de la soirée. Elle le couva du regard tandis qu'il se frayait un chemin vers elle dans la foule. Étonnant. En règle générale, elle ne se serait jamais intéressée à un homme en veston gris, tenue qu'elle jugeait beaucoup trop classique à son goût. Mais, pour Boyd, elle voulait bien faire une exception. Les femmes de la promo 75 ne s'y étaient pas trompées, d'ailleurs. Cilla les voyait de son poste d'observation. Elles lui tournaient autour depuis le début.
«Désolée, les filles, mais c'est chasse gardée. Ce soir, je ne le lâche pas.» Un peu surprise par cette pensée possessive, Cilla se secoua et choisit un papier sur la pile de requêtes que danseurs ou amateurs de musique venaient déposer sur sa table.
— Mais c'est que vous êtes tous des nostalgiques, dans cette promo ! commenta-t-elle en sélectionnant un autre titre des années 70 parmi ses disques.
Elle avait toujours aimé animer ce genre de fête. Et les organisateurs avaient fait du bon travail, que ce soit au niveau de la déco ou des éclairages, ils avaient même prévu un stroboscope qui lui permettait, au gré de ses humeurs, de recréer l'univers psychédélique de l'époque de leurs vingt ans.
— Voici pour Rick et Sue, tombés amoureux au lycée et mariés depuis quinze ans. «Juste une amourette d'adolescents !» c'est ce qu'ils disaient, tous. Et les voici maintenant parents de deux enfants, avec un troisième en route.
— Sympathique, comme message, commenta Boyd.
Elle tourna la tête et sourit.
— Merci.
Il lui tendit un verre d'eau gazeuse agrémenté d'une rondelle de citron.
— J'ai une réunion de promo dans quelques mois. Tu seras libre, j'espère ?
— Je consulterai mon agent... Eh, tu as vu ça ?
Cilla regarda un couple se détacher des autres pour danser un rock endiablé.
— Ils sont vraiment très bons, commenta-t-elle, admirative.
— Tu danses, toi, Cilla ?
— Pas comme eux, hélas.
Boyd la retint alors qu'elle choisissait un nouveau papier sur la pile.
— Tu accepterais de passer un titre pour moi ?
— Pourquoi pas ? Dis-moi ce qui te ferait plaisir.
Lorsqu'il se mit à farfouiller dans sa collection, Cilla se surprit à le regarder faire avec bonne humeur. Pour une fois, elle pouvait tolérer qu'on touche à son ordre sacrosaint. Elle réorganiserait tout ça plus tard. Lorsqu'il lui tendit le disque de son choix, elle rougit légèrement.
— When a man loves a woman ? C'est de la soul, ça, Holmes. Pas du tout mon style... Bon. C'est bien parce que c'est toi...
Elle ouvrit son micro.
— J'ai l'impression que nos danseurs ont besoin de souffler un peu ! Alors, un petit slow rêveur pour vous, juste avant de redémarrer du bon pied...
De nouveaux danseurs affluèrent sur la piste et les couples s'enlacèrent, hommes et femmes se mouvant lentement l'un contre l'autre. Cilla se tourna pour adresser la parole à Boyd et se retrouva dans ses bras.
— Tu veux danser ? murmura-t-il.
En fait, la question était superflue, il l'entraînait déjà au rythme lent de la musique. Boyd la tenait si serrée qu'elle en avait le vertige.
— Tu sais que je suis ici pour travailler, Fletcher ?
— Tu peux bien prendre deux minutes de pause, chuchota-t-il en lui déposant un baiser sur le front. À défaut de faire l'amour avec toi, ceci constitue un avant-goût tellement sublime...
Ce n'était pas sérieux. Pas sérieux du tout, même. Elle allait d'ailleurs se dégager de ses bras. C'était juste l'affaire de quelques secondes... Mais si la voix de la raison parlait ainsi en Cilla, son corps, lui, semblait avoir pris de tout autres dispositions. Ajusté à celui de Boyd, il suivait le moindre de ses mouvements. En signe de capitulation silencieuse, elle lui noua les bras autour du cou.
Boyd appuya son front contre le sien et sourit. Avec des gestes lents et fermes, il laissa glisser les mains sur ses hanches. Puis elles remontèrent avec nonchalance, suivant la ligne de ses flancs, insistant imperceptiblement à hauteur de ses seins, avant de redescendre par le même parcours.
Cilla se sentit tanguer sous l'impact érotique de cette simple caresse.
— Mmm... Joli sens du rythme, Holmes, commenta-t-elle d'une voix étranglée.
— Merci.
Leurs bouches n'étaient qu'à un murmure l'une de l'autre, lorsque Boyd baissa la tête et, la laissant sur sa faim, lui mordilla doucement le cou.
— Je ne sais pas si c'est toi, ton parfum on les deux ensemble, Cilla... Mais ton odeur me rend fou. Je suis véritablement obsédé depuis quelques jours.
Un baiser... voilà ce à quoi elle aspirait. Un de ces baisers «à la Boyd» qui lui faisaient tourner la tête et oublier le reste du monde. Elle gémit lorsqu'elle sentit ses doigts courir dans ses cheveux et ferma les yeux en renversant la nuque. Mais il la faisait languir, lui refusant ses lèvres, se contentant d'effleurer ses tempes et ses joues.
Le souffle coupé, elle se raccrocha comme une noyée à son cou. Lénifiant, le plaisir devenait brouillard, anesthésiant ses pensées. Autour d'eux, des centaines de personnes tournoyaient, glissant au même rythme, prises elles aussi dans un lent tourbillon érotique. «Cilla, tu travailles», se rappela-t-elle à l'ordre in extremis alors qu'elle se sentait partir complètement.
— Continue comme ça, Boyd, et je décroche, murmura-t-elle. Si tu ne te sens pas d'attaque pour manier les platines à ma place, il vaudrait mieux qu'on s'arrête là !
Boyd lui effleura les lèvres et mit docilement quelques centimètres de distance entre eux.
— Bon, je te lâche... mais sous la menace !
Lorsqu'il la laissa aller, le coeur de Cilla battait si fort qu'elle prit un titre au hasard et le plaça sur la platine. La salle ne lui en tint pas rigueur, car il y eut une clameur approbatrice lorsque le rythme s'accéléra de nouveau. Cilla souleva ses cheveux pour dégager sa nuque brûlante. La pression des corps - ou peut-être d'un corps ? - avait fait monter la température en flèche. Elle n'avait jamais réalisé à quel point la danse pouvait être une activité dangereuse.
— Tu veux que j'aille te chercher une autre boisson ? proposa Boyd lorsqu'elle vida son verre d'un trait.
— Ça ira, merci.
Elle prit un nouveau papier sur la pile et s'essuya le front.
— Parle-moi un peu de ton passé musical, Fletcher. Te souviens-tu de la chanson qui passait à la radio la première fois que tu as embrassé une jeune fille à l'arrière d'une voiture ?
Il sourit.
— Le titre m'échappe mais je sais que c'était un air de banjo endiablé.
— Non, quelle horreur ! Tu oses m'avouer que tu as découvert l'amour sur fond de musique folklorique ?
— Tu prenais le risque en me posant la question, rétorqua Boyd, les bras croisés sur la poitrine.
Le rire de Cilla s'étrangla dans sa gorge lorsqu'elle baissa les yeux pour parcourir le bout de papier qu'elle tenait à la main. L'espace d'une seconde, ce fut comme si un silence écrasant se creusait autour d'eux. Elle ferma les yeux. Mais lorsqu'elle les rouvrit, le message était toujours là.
«Je veux t'entendre crier lorsque je te tuerai.»
— Cilla ?
Luttant contre une panique paralysante, elle tendit le papier à Boyd et promena un regard terrifié sur la salle. X était là. Quelque part dans cette foule joyeuse où elle ne distinguait que des visages souriants, il la guettait, tenace, anonyme, attendant son heure...
Quand s'était-il approché pour poser ce papier d'allure innocente sur sa table ? X était venu jusqu'à elle. Peut-être même l'avait-il regardée dans les yeux. Il se pouvait aussi qu'il lui ait souri et qu'ils aient échangé quelques mots. Et elle ne s'était aperçue de rien ! Il n'y avait pas eu de choc, de sursaut. Même pas une impression trouble ou désagréable. Rien.
Elle tressaillit si violemment lorsque Boyd lui posa la main sur l'épaule qu'elle serait tombée en arrière s'il ne l'avait pas retenue.
— Je pensais que ce soir au moins, il me laisserait tranquille, murmura-t-elle en luttant pour ne pas claquer des dents. Rien qu'un soir, Boyd... C'était vraiment trop demander, tu crois ?
— Prends une pause, Cilla. Tu as besoin de souffler un moment.
— Je ne peux pas.
Boyd saisit une de ses mains inertes dans les siennes.
— Au moins une minute ou deux, le temps que je passe un coup de fil. Je préfère t'avoir sous les yeux en permanence.
X se trouvait peut-être encore là, dans la foule. Si près qu'il n'aurait qu'à étendre le bras pour la toucher. Avait-il apporté son couteau ? Celui avec la lame effilée qu'il lui avait décrit presque amoureusement ? Attendait-il un moment d'inattention de la part de Boyd pour se jeter sur elle et le plonger dans sa poitrine ?
— Viens, Cilla.
— Attends... Attends, une minute.
Enfonçant les ongles dans sa paume, elle se pencha sur le micro :
— Je vous accorde une petite pause pour souffler mais jurez-moi de ne pas vous endormir, hein ? Promis ? Dans dix minutes, je serai là et ça va swinguer dur. Alors préparez-vous.
D'un geste mécanique, elle plaça deux disques sur ses platines.
— Surtout, ne me lâche pas, chuchota-t-elle à Boyd. Pas une seconde.
Un bras solidement ancré autour de sa taille, il l'arrima contre lui et leur fraya un chemin à travers la foule. Chaque fois qu'ils heurtaient quelqu'un, elle tressaillait et se recroquevillait un peu plus contre lui. Brusquement, un homme de haute taille se détacha d'entre les danseurs et s'avança pour lui prendre les deux mains. Elle faillit hurler de terreur.
— Cilla O'Roarke !
Cilla se figea, raide comme une statue. Boyd, à son côté, semblait tendu et prêt à bondir.
— Je me présente : Tom Collins. Ça ne vous dit rien ? C'est moi qui préside le comité d'organisation des fêtes. J'ai pris contact avec vous par téléphone, vous ne vous souvenez pas ?
Cilla se força à esquisser un semblant de sourire.
— Mais si, bien sûr.
— Je voulais juste vous dire à quel point nous sommes enchantés de vous avoir là, ce soir. Vous avez de nombreux fans dans cette salle, Cilla. Et je suis sans doute le plus enthousiaste d'entre tous. J'ai perdu ma femme l'an dernier, voyez-vous.
Cilla s'éclaircit la voix.
— Je suis désolée pour vous, Tom.
— Oui, enfin, perdue... Disons plutôt qu'elle a disparu corps et biens. Ça m'a fait un choc quand je suis rentré un soir et que j'ai trouvé l'appartement vidé de fond en comble.
Cherchant désespérément des paroles adéquates pour commenter ce drame, Cilla se trouva en panne d'inspiration totale. Par chance, le dénommé Tom Collins éclata d'un rire bon enfant.
— Tout ça pour vous dire que votre émission m'a aidé à traverser quelques nuits tristement solitaires, Cilla. Et je vous en serai éternellement reconnaissant.
Avec un large sourire, il lui glissa une carte de visite dans la main.
— Tenez, je travaille dans l'électroménager. Lorsque vous aurez besoin d'un nouveau réfrigérateur, comptez sur moi pour vous faire un prix d'ami, ajouta-t-il en lui décochant un clin d'oeil.
Cilla le remercia d'une voix faible. «Normalement, cette scène aurait dû prêter à sourire», songea-t-elle. Plus tard, peut-être, lorsque le cauchemar serait passé, elle pourrait apprécier l'humour de la situation.
— Attends-moi ici, dit Boyd en se dirigeant vers une cabine téléphonique.
Elle hocha la tête. Et réussit même à sourire à deux jeunes femmes qui sortaient des toilettes.
— Je me sens déjà mieux. Je vais m'asseoir là un moment, déclara-t-elle en désignant quelques fauteuils groupés autour d'un palmier en pot dans un coin du hall d'entrée.
Laissant Boyd fouiller dans ses poches pour trouver une pièce de monnaie, elle alla s'effondrer dans le premier siège qui lui tendait les bras. «Cauchemar» n'était pas le mot pour décrire ce qu'elle vivait. Les cauchemars s'évanouissaient comme neige au soleil dès qu'on ouvrait les yeux. Alors que cette histoire avec X, elle, n'en finissait plus.
Cilla tira une cigarette de son paquet et l'alluma d'une main tremblante. Croire qu'il la laisserait tranquille ce soir avait peut-être été exagérément optimiste. Mais de là à penser qu'il irait jusqu'à s'introduire dans cette fête privée... Cilla frissonna violemment. Le dos collé au mur, elle suivit des yeux les gens qui entraient et sortaient de la salle et songea que X pourrait être n'importe lequel d'entre eux.
De lui, elle ne savait strictement rien, il pouvait être gros ou maigre, grand ou petit, jeune ou vieux, laid ou beau. Il se manifesterait peut-être sous les traits d'un passant qui se tiendrait derrière elle, au marché. D'un client anonyme dans une file d'attente à la banque. D'un employé de pressing ou de station-service.
N'importe qui. Il pouvait être n'importe qui parmi les hommes innombrables qui vivaient dans cette ville.
Alors que lui connaissait son nom, son adresse, son visage. Il avait son numéro de téléphone et se trouvait mystérieusement informé de son emploi du temps. Il la suivait partout, pas à pas, lui volant sa liberté, sa paix intérieure, son droit à l'existence.
Et il n'aurait de cesse que lorsqu'il lui aurait ôté la vie.
Se mordant la lèvre, Cilla vit Boyd reposer le combiné.
Il la rejoignit en quelques pas.
— J'ai réussi à joindre Thea. Elle vient chercher le bout de papier pour l'envoyer au labo... Mais je crains qu'il n'ait pas laissé d'empreintes, vu ses habitudes de prudence, précisa-t-il en lui massant doucement les muscles tendus à la base du cou. Et il s'est bien gardé d'écrire ces quelques mots à la main.
Cilla hocha la tête. Elle appréciait que Boyd ne cherchât pas à lui donner de faux espoirs.
— Tu crois qu'il est encore dans la salle ?
— Je n'en sais rien. Dans un endroit comme celui-ci, il y a pas mal d'allées et venues. Je ne pense pas que ça nous mènerait bien loin de boucler la salle et d'interroger tout le monde. Si tu préfères rentrer, je peux aller leur annoncer que tu as eu un malaise.
— Jamais. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction.
Elle tira une ultime bouffée sur sa cigarette et l'écrasa dans le cendrier.
— S'il est encore dans le secteur, il verra que je ne plie pas l'échine facilement, déclara-t-elle en relevant la tête.
— O.K. Mais je te préviens que je vais rester collé à ta chaise.
— Pas de problème. Étrangement, il m'arrive d'apprécier ton côté pot de colle, Holmes.
Cilla se leva et glissa spontanément sa main dans la sienne.
— Boyd, il a changé de tactique en écrivant un petit mot. Comment faut-il interpréter son geste ?
— Cela peut signifier différentes choses, répondit-il en lui entourant les épaules pour regagner la salle de bal.
— Comme quoi, par exemple ?
— Peut-être était-ce tout simplement la façon la plus commode pour lui de se rappeler à ton bon souvenir, ce soir. Ou alors, il commence à prendre des risques, à devenir plus négligent.
Frappée par une pensée angoissante, elle s'immobilisa pour se tourner vers lui.
— Ou alors, il s'impatiente, tu ne penses pas ? Sois franc avec moi, Boyd.
— Ou alors, il s'impatiente, en effet, admit-il en prenant son visage entre ses deux mains. Mais il faudrait qu'il déjoue d'abord ma surveillance. Et je te promets que je lui donnerai du fil à retordre.
Elle se força à sourire.
— Ah, vous, les flics... Vous vous prenez tous un peu pour Rambo, avoue-le.
— Non, rétorqua-t-il en posant un instant ses lèvres sur les siennes. Mais nous sommes formés pour ce métier et nous sommes armés. Ce qui n'est déjà pas si mal. Et maintenant, allons voir si tu n'as pas un petit air de banjo pour moi, dans ta collection. Ça me rappellera mes premières amours.
— Un air de banjo ? Alors ça, jamais, c'est hors de question, Fletcher !
Cilla anima sa soirée jusqu'au bout, ce dont Boyd n'avait jamais douté. Mais même s'il commençait à mieux cerner son caractère, sa façon de tenir tête à la peur ne cessait de l'impressionner. Penchée sur son micro, elle s'exprimait sans hésitations, sans balbutiements et sans fausse note. Il fallait un oeil exercé pour remarquer la façon dont elle scrutait sans cesse la foule, détaillant chaque visage alors que la musique faisait rage autour d'elle. Ses mains étaient constamment en mouvement, marquant le rythme sur la table, glissant sur les rangées de disques, jouant avec les paillettes de sa veste.
Cela dit, même dans des conditions normales, Cilla ne serait jamais une personne sereine. Inutile d'attendre le moindre apaisement de sa compagnie. Une fois X arrêté, Cilla O'Roarke continuerait à mener son existence au pas de course, au gré de ses nerfs et portée par son ambition. Vivre à son côté serait déstabilisant, compliqué et parfois même totalement infernal.
En clair, Cilla ne correspondait en rien au portrait de la femme idéale tel que Boyd l'aurait tracé s'il avait pris le temps de réfléchir à la question. Et pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, elle était exactement telle qu'il souhaitait qu'elle soit.
Sa présence auprès d'elle ce soir était dictée par le devoir aussi bien que l'amour. Ce qui compliquait passablement la situation. Mais si le projet qu'il avait mis en place fonctionnait, Cilla finirait par s'apercevoir qu'elle ne faisait pas vibrer que la corde professionnelle en lui.
Pas un instant, alors qu'il méditait sur ces questions, Boyd n'avait quitté les danseurs des yeux. Il guettait le moindre signe, le moindre mouvement suspect. Mais il ne voyait que des corps en nage et des visages souriants.
Il repéra Althea dès qu'elle pénétra dans la salle. Et il ne fut assurément pas le seul. Sa coéquipière portait une robe de cocktail noire qui dégageait ses épaules rondes et lisses. La plupart des hommes dans la pièce suivirent des yeux la progression de cette magnifique fille rousse au corps insolemment sensuel.
— Comme d'habitude, tu fais une entrée remarquée, Thea, commenta-t-il en souriant.
Sa coéquipière leva les yeux au plafond.
— En tout cas merci de m'avoir appelée, tu m'as sauvée d'une soirée désastreuse. À priori, il devait s'agir d'une innocente invitation à dîner, mais le monsieur en question avait glissé sa brosse à dents dans une poche et établi son programme pour la nuit entre mes draps.
— Ah, l'animal !
— Tous les mêmes, non ?
Le sourire amusé d'Althea s'évanouit lorsque son regard glissa sur Cilla.
— Elle tient le coup ?
— Comme tu vois. Elle est incroyable. Positivement incroyable.
Thea haussa les sourcils.
— Mon cher collègue, au terme d'une enquête approfondie où se sont exercées toutes mes redoutables compétences professionnelles, je suis parvenue à la conclusion que vous avez un penchant marqué pour la jeune personne que nous avons mission de protéger.
— Si je n'en étais encore qu'aux penchants... Je suis amoureux, Thea. C'est difficile à croire, non ?
— Mmm... L'amour avec un «A» majuscule ou minuscule ? demanda Althea, avec l'ombre d'un sourire.
— Le mot entier en capitales. Si j'arrive à la convaincre de m'épouser, tu accepterais d'être mon témoin ?
— Tiens donc. Mais bien sûr ! Nous avons toujours fait équipe, je ne vais pas te lâcher au moment crucial.
L'enthousiasme initial d'Althea céda cependant la place à une expression soucieuse. Elle posa la main sur son bras.
— Méfie-toi quand même, d'accord ? Les amoureux n'ont pas la réputation d'être des gens très lucides. Or il s'agit de garder les idées claires. Elle est en réel danger, Boyd.