Menace sur les ondes

Nora Roberts · Chapitre 2 sur 3 · partie 3/3

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Menace sur les ondes

Peu importe. Boyd Fletcher n'était pas et…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Lorsqu'il se redressa, elle se leva d'un bond avec un air tellement effaré qu'il éclata de rire.

— On se calme, O'Roarke. Je m'apprête à faire la vaisselle. Pas à te sauter dessus comme une bête.

— La vaisselle est pour moi, protesta Cilla en redressant la tête. Tu as déjà fait à manger. Si l'un cuisine, l'autre lave. C'est une des règles de base chez les O'Roarke.

— Dans ce cas, Cendrillon, je te laisse vaquer à tes tâches. Tu as une émission en public à midi, c'est ça ?

— Comment le sais-tu ?

— J'ai vu les programmes de radio KHIP. Cela nous laissera juste assez de temps pour passer chez moi. Je voudrais prendre une douche et me changer.

Cilla secoua la tête.

— Tu crois vraiment que ta présence s'impose ? Je ne risque pas de me retrouver seule une seconde. L'émission va être diffusée à partir d'un centre commercial noir de monde.

— Justement. Raison de plus pour être prudent, rétorqua Boyd d'un ton sans réplique.

Boyd se prélassait sur le canapé avec le journal et une ultime tasse de café lorsqu'il entendit Cilla dévaler l'escalier. Il leva la tête pour la complimenter sur la rapidité avec laquelle elle s'était changée. Mais les mots lui restèrent coincés au fond de la gorge. «Une chance que je sois en position assise», se félicita-t-il en se renversant contre le dossier pour mieux profiter du spectacle.

Cilla était en rouge. Un rouge claquant, lumineux, qui à lui seul coupait déjà le souffle. Sa jupe de cuir moulait ses hanches minces et s'arrêtait à mi-cuisses. Et quelles cuisses... Les jeans larges qu'elle portait habituellement ne donnaient qu'une idée très approximative de la forme de ses jambes. Boyd les découvrait non seulement longues et fines mais d'un galbe parfait. La veste assortie était croisée sur sa poitrine et attachée par deux boucles au niveau de la taille. Boyd ne put s'empêcher de se demander si elle portait quelque chose dessous.

Complétant son examen, il nota que même sa coiffure avait changé. Mais par quelque mystérieux artifice, Cilla avait fait en sorte que le désordre de sa chevelure paraisse étudié. Et le résultat était d'une extraordinaire sensualité. Peut-être aussi parce qu'elle avait pris le temps de se maquiller, discrètement, mais avec art, soulignant ses pommettes d'un soupçon de blush, accentuant l'éclat de ses yeux par un trait de khôl et redessinant le contour de ses lèvres.

— C'est idiot, marmonna-t-elle en se tripotant l'oreille. Je n'ai jamais compris en quoi le fait d'avoir des trucs qui pendouillent de chaque côté de la tête était censé rendre une femme plus jolie.

Avec un léger soupir, elle contempla la boucle reposant au creux de sa paume.

— J'ai réussi à en mettre une, mais pas moyen d'enfiler l'autre. Je ne sais pas si tu es doué pour ce genre de choses ?

Elle s'approcha de lui, la main tendue. Les notes épicées de son parfum si particulier exercèrent aussitôt sur lui leur effet pernicieusement aphrodisiaque.

— Doué pour quoi ?

— Enfiler ce machin-là. Je n'en porte pas très souvent si bien que je n'ai jamais pris le coup de main. Aide-moi, tu veux bien ?

«L'épreuve de la tentation, acte 3». Boyd se concentra sur sa respiration.

— Tu veux que je te mette cette boucle d'oreille ?

Cilla leva les yeux au plafond.

— Tu comprends vite mais il faut t'expliquer longtemps, Fletcher.

Elle lui fourra le bijou dans la main, puis glissa ses cheveux derrière une oreille en se présentant à lui de profil.

— Ce n'est pas compliqué sur le principe. Il suffit de faire passer la tige puis de la bloquer avec le petit zinzin en métal. C'est à ce niveau-là que j'ai des problèmes.

Boyd tenta de se blinder en mettant sa libido en sourdine et passa à l'action. Mais, très vite, il sentit la tension s'accumuler jusqu'à atteindre des proportions difficilement soutenables. Une chose était désormais certaine, ce parfum subtil et voluptueux qui n'appartenait qu'à Cilla ne le lâcherait plus. Son cerveau l'avait enregistré et sa trace était inscrite en lui à jamais. Jurant à voix basse, il s'efforça de se concentrer sur le côté purement technique de l'opération.

— Il est nul, ce système, maugréa-t-il.

— À qui le dis-tu, murmura faiblement Cilla.

Elle avait toutes les peines du monde à aligner deux syllabes. Au moment précis où les doigts de Boyd s'étaient posés sur son oreille, elle avait mesuré l'énormité de son erreur. Comment avait-elle pu être assez inconsciente pour lui demander ce service ? Les jambes comme en coton, elle se figea dans une immobilité de statue et pria pour qu'il en finisse rapidement.

Mais il semblait se heurter à quantités de difficultés techniques. À chaque tentative infructueuse, le pouce de Boyd effleurait sa joue tandis que le bout de ses doigts glissait sur la zone sensible derrière l'oreille. Mais le pire était son souffle chaud qui allait et venait dans son cou. Assaillie par une nouvelle série d'images à teneur fortement érotique, Cilla ne réprima que de justesse le gémissement qui lui montait aux lèvres.

— Oh, et puis laisse tomber ! chuchota-t-elle d'une voix affreusement altérée. Rien ne m'oblige à m'affubler de ces trucs-là après tout.

— Du calme, O'Roarke. J'y suis.

Boyd recula d'un pas et put relâcher enfin la respiration contenue qui lui bloquait la poitrine. L'épreuve avait été passée avec succès mais le laissait à cran, avec une sourde envie de mordre.

La vue de Cilla, cependant, lui apporta un réconfort immédiat. À en juger par son regard embrumé, elle n'était pas restée de marbre non plus. Ils avaient été deux à endurer les affres du désir non assouvi. Avec un léger sourire, il effleura le petit cylindre en or qui ornait son oreille.

— Intéressant, comme expérience. Il faudra penser à la renouveler... lorsque nous aurons un peu plus de temps devant nous.

Se sentant rougir stupidement, Cilla lui jeta un regard noir et se dirigea vers la penderie sans répondre. Elle sortit leurs deux manteaux et le regarda un instant pendant qu'il ajustait son holster et s'assurait rapidement du bon fonctionnement de son arme. Ces gestes trop familiers réveillèrent des souvenirs qu'elle préférait garder enfouis. Laissant Boyd à ses préparatifs, elle sortit l'attendre dehors au soleil.

Il la rejoignit peu après sans faire de commentaires.

— Ça t'ennuie si je mets radio KHIP ? demanda-t-elle lorsqu'ils furent installés dans la voiture de Boyd.

— Pas du tout. Elle est enregistrée en mémoire. C'est la trois.

Ainsi, il avait l'habitude d'écouter cette station... Avec un léger sourire, Cilla effleura la touche indiquée. Le joyeux tandem qui sévissait sur les ondes le matin plaisantait et délirait bruyamment. «Fred le Fou» et son acolyte firent la publicité pour un concert qui se donnait dans les jours suivants, promirent de mettre deux places gratuites en jeu pendant l'heure suivante, puis invitèrent leurs auditeurs à se rendre au centre commercial où ils pourraient voir Cilla O'Roarke «en live».

— Courez, courez, les amis, et tentez votre chance ! il y aura distribution de CD, de T-shirts et de places de concert, annonça Fred.

— Arrête, Fred, l'interrompit l'autre animateur. Tu sais bien que ce ne sont pas les T-shirts qui intéressent les gars qui vont se déplacer jusque là-bas, ils veulent euh...

Il émit une suite de sons aussi suggestifs que haletants.

— ... voir Cilla, acheva-t-il sur une sorte de gloussement.

— C'est délicat, comme humour, commenta Boyd, les sourcils froncés.

Cilla, elle, ne s'offusquait jamais des facéties de ses collègues.

— C'est leur rôle de faire des plaisanteries outrancières, expliqua-t-elle. Apparemment, les gens apprécient ce genre d'absurdités de bon matin car leur taux d'écoute ne cesse de grimper.

— J'imagine que ça t'excite d'entendre un type haleter comme ça en prononçant ton nom ? maugréa Boyd.

— Qu'est-ce que tu crois ? C'est ma seule raison de vivre !

Trop amusée pour s'offenser de l'attitude morose de son compagnon, Cilla se renversa contre son dossier. Boyd avait une voiture plutôt sympa, pour un flic. Basse, effilée, avec des sièges de cuir qui sentaient bon le neuf. Elle n'y connaissait strictement rien en marques et en modèles mais, apparemment, il s'agissait d'un de ces petits bolides qui faisaient craquer les amateurs de carrosserie fine et autres tigres dans le moteur. Et dire qu'elle l'avait traitée de «poubelle» !

— Allez, Holmes, ne fais pas cette tête. Tout cela n'est qu'un jeu. «Fred le Fou» est un garçon adorable, très amoureux de sa femme. Ils attendent leur premier enfant en septembre. Quant à son partenaire, il est résolument homosexuel. Cela fait des années qu'ils sont à la radio KHIP, et ils n'ont strictement rien à voir avec X, je peux te le garantir.

Boyd haussa les épaules.

— Le problème avec toi, c'est que tu es trop confiante.

Mais Cilla n'avait pas envie de voir la vie en noir, ce matin. Tout en écoutant le tube que Fred venait d'envoyer sur les ondes, elle contemplait par la fenêtre le profil hautain des montagnes se découpant sur un ciel radieux. La journée promettait d'être chaude et ensoleillée. Qui sait si le printemps tant attendu n'arrivait pas, enfin ? Elle avait toujours eu un faible pour cette saison, surtout à son tout début, lorsque les bourgeons s'ouvraient lentement et que le vert délicat des feuilles faisait une timide apparition, signant enfin le grand réveil de la terre.

C'était toujours vers le mois de mars que les souvenirs de la Géorgie s'imposaient avec le plus d'acuité, empreints d'une douceur teintée de nostalgie. Elle se remémora une journée passée dans le jardin avec son père alors qu'elle devait avoir cinq ou six ans. Par la fenêtre ouverte de la maison, on entendait le top 50 à la radio. Tous les éléments de cette scène étaient restés gravés dans sa mémoire : le chant des oiseaux qu'elle percevait sans vraiment écouter, la sensation de la terre humide sous ses doigts tandis qu'elle aidait son père à planter les pivoines. Il lui avait dit que chaque année, quoi qu'il arrive, elles refleuriraient sous ses fenêtres, que ces fleurs merveilleuses à la beauté fugitive représenteraient son rendez-vous personnel avec le printemps.

Continuaient-elles à sortir chaque année de terre, ces pivoines crème, mauves, pourpres et rouges que son père aimait tant ? Et se trouvait-il encore quelqu'un dans la maison de son enfance pour honorer le rendez-vous ?

— Cilla ? Ça va ?

Elle sursauta et revint à la réalité.

— Oui, oui. Tout à fait.

Ils roulaient dans un des quartiers résidentiels les plus anciens et les plus huppés de Denver. Boyd s'engagea dans une allée privée bordée de grands arbres encore nus. Celle-ci s'élevait en pente douce jusqu'à une grande maison en pierre de deux étages. De hautes fenêtres étroites conféraient à la large façade un air d'orgueilleuse élégance.

Cilla fronça les sourcils.

— Que faisons-nous ici, au fait ?

— Redescends sur terre, O'Roarke. Il était convenu que nous passerions d'abord chez moi pour que je puisse me changer, au cas où tu l'aurais oublié.

— Chez toi ? Cette modeste chaumière ?

Cilla n'en croyait pas ses yeux.

— Non, sérieux... Ne me dis pas que tu habites ici, Boyd.

— Même un flic a besoin de se loger quelque part. J'ai beau avoir la vocation, je ne reste pas cloîtré vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un commissariat.

Cilla n'en doutait pas une seconde. Mais si elle avait connu nombre de policiers, elle n'en avait encore jamais rencontré qui puissent s'offrir une maison de quinze pièces, dans un quartier aussi élégant.

Déconcertée, elle emboîta le pas à Boyd jusqu'à une porte d'entrée cloutée, visiblement ancienne, qui à elle seule devait valoir une fortune. Ils pénétrèrent dans un vestibule aux proportions imposantes dont le plafond s'arrondissait pour former une voûte. Les parquets patinés en chêne étaient une pure merveille et des oeuvres de peintres célèbres du XXè siècle étaient accrochées aux murs.

— Eh bien..., commenta Cilla, impressionnée. Dire que je te prenais pour un flic rigoureusement honnête.

— Je le suis.

Il lui prit son manteau et le jeta sur la rampe du large escalier de bois ouvragé qui menait au premier étage. Que la probité de Boyd ne fût pas en cause apparaissait à Cilla comme une évidence. Mais cette maison ainsi que tout ce qu'elle représentait ne la mettait pas moins mal à l'aise pour autant.

— Dans ce cas, je suppose que tu as hérité cette splendeur d'un oncle aussi riche qu'inconnu ?

Boyd se mit à rire.

— Presque. En vérité, je la tiens d'une grand-mère - riche mais connue-, expliqua-t-il en lui prenant le bras pour la guider jusqu'à un salon aux proportions harmonieuses dominé par une immense cheminée en pierre.

Trois grandes fenêtres s'ouvraient de chaque côté.

Avec ses hauts plafonds, la pièce aurait fait une salle de bal parfaitement acceptable.

— J'imagine que tu devais avoir une grand-mère assez exceptionnelle ?

— C'était une personnalité, en effet. Elle a régné sur Fletcher Industries jusqu'à soixante-dix ans passés.

— Fletcher Industries ?

Boyd haussa les épaules.

— C'est l'entreprise familiale. Qui s'est pas mal diversifiée sous l'égide de l'énergique grand-mère en question. Leurs activités vont chercher à la fois du côté de l'immobilier, du bétail et de l'extraction minière.

Cilla siffla entre ses dents.

— Impressionnant.

Luttant contre la tentation de se ronger les ongles, elle joignit les deux mains et les maintint fermement pressées l'une contre l'autre.

— Comment se fait-il que tu ne restes pas chez toi à compter ton or au lieu de traquer le délinquant pour un salaire dérisoire ?

— J'aime mon boulot, Cilla.

Boyd lui prit la main et l'interrogea du regard.

— Quelque chose ne va pas ?

— Si, si, tout va bien. Tu devrais aller te changer. Il faut que j'arrive au centre commercial avec un peu d'avance pour les réglages.

— Je n'en ai pas pour longtemps.

Elle attendit que Boyd ait quitté la pièce pour prendre place sur l'un des canapés jumeaux. L'écho de ces deux mots tout bêtes, «Fletcher Industries», continuait à lui tournoyer dans la tête. Il s'agissait assurément d'un groupe industriel important. Tout cela avait un petit relent quasi aristocratique... Cilla fouilla fébrilement dans son sac, et sortit une cigarette de son paquet. Elle l'alluma, aspira profondément la fumée et examina les lieux.

Luxe discret et raffiné. Goût sûr. Rien de tapageur ni d'ostensiblement nouveau riche. Cilla soupira. Elle se trouvait là en territoire résolument étranger.

Sa relation avec Boyd lui avait déjà paru très compliquée lorsqu'elle croyait qu'ils étaient issus de milieux similaires. Mais maintenant ? Autant se l'avouer, l'idée qu'il puisse y avoir quelque chose entre eux avait joué dans un coin de son esprit depuis qu'il l'avait embrassée, la veille au soir. Peut-être pas une histoire d'amour vu sa profession. Mais au moins, une amitié.

Comme si cela ne lui suffisait pas d'être flic, cependant, il fallait en plus qu'il appartienne à une de ces grandes familles d'industriels qui avaient assis leur domination économique sur le pays. Un milieu où les garçons naissaient avec des chiffres romains accolés à leur nom.

Boyd Fletcher III.

Elle-même ne se situait pas dans une lignée aussi glorieuse. Elle était une O'Roarke tout court et aucun de ses ancêtres ne s'était jamais distingué par un haut fait quelconque. La ville où elle avait vu le jour en Géorgie n’était qu'un point insignifiant sur la carte. Sa propre personne, cela dit, n'était pas restée tout à fait obscure. Elle avait même réussi à se faire un nom à sa manière. Mais ses racines resteraient à jamais modestes.

Cilla se leva pour jeter son mégot dans la cheminée.

Elle avait hâte que Boyd revienne, hâte de quitter cette maison pour retrouver son univers professionnel familier.

Un univers où elle avait sa place, où elle était connue et respectée.

Son regard tomba sur le téléphone et elle frissonna en pensant à X. Il ne fallait pas perdre de vue qu'elle traversait une crise majeure. Et c'était à sa survie et à celle de Deborah qu'elle se devait de penser. Explorer ses sentiments pour Boyd était un luxe qu'elle ne pouvait en aucun cas se permettre. C'était le moment ou jamais de rester claire sur ses priorités.

Si encore des affinités profondes les avaient rapprochés ! Mais ils étaient aussi peu assortis que possible.

Pour trouver un homme et une femme ayant aussi peu de points communs que Boyd Fletcher et elle, il faudrait se lever de bonne heure. Cela dit, elle pouvait difficilement prétendre qu'il la laissait indifférente sur le plan physique. Mais ces attirances-là ne signifiaient pas grand chose. Elle pouvait simplement en conclure qu'elle était femme et vivante, et pas tout à fait aussi endormie sexuellement qu'elle l'avait cru pendant des années.

Mais ce serait une grave erreur de s'attacher à un homme sur la base d'une simple attirance sexuelle. Boyd n'aurait pas pris une telle place dans son affection si le hasard ne l'avait pas promu à ce rôle d'ange gardien, toujours rivé à son côté. Dès que la vie aurait repris son cours normal, leurs chemins s'écarteraient d'eux-mêmes.

Depuis quelques jours, il est vrai, elle se sentait extraordinairement proche de Boyd. Mais c'était une proximité factice, entièrement imputable aux circonstances. En bref, l'importance que Boyd avait prise à ses yeux n'était qu'un sous-produit de la terreur que lui inspirait X.

Mais ces fascinations-là étaient temporaires par essence. Son attirance mourrait d'elle-même le jour où elle n'aurait plus aucune raison de trembler en décrochant son téléphone. Et en attendant, elle avait tout intérêt à garder une distance prudente avec cet homme. Qu'on se le dise !

Regagnant le salon à grands pas, Boyd la découvrit debout, près d'une des hautes fenêtres, le visage et les cheveux baignés par la lumière du soleil. Pas une seule fois, dans un des innombrables fantasmes où Cilla figurait en vedette, il ne l'avait imaginée se tenant à cet endroit particulier. Et pourtant, en la voyant là, il sut que c'était précisément là qu'il avait espéré la trouver.

Ce constat l'ébranla si profondément qu'il demeura un instant immobile, à la regarder. Découvrir qu'elle s'insérait si parfaitement dans sa maison, dans sa vie, dans ses rêves lui fit presque l'effet d'un électrochoc. Cilla O'Roarke ne le savait pas encore, mais elle et lui avaient quelque chose à vivre ensemble.

L'intéressée ne l'entendrait pas de cette oreille et se hâterait de proclamer qu'ils n'avaient rien à faire ensemble, au contraire. Farouche, elle se cabrerait, le combattrait griffes et ongles, lui opposerait mille arguments plus ou moins pertinents et s'arrangerait pour fuir à toutes jambes dès qu'il lui en laisserait le loisir.

Boyd se surprit à sourire. Il ferait simplement en sorte de ne jamais la lâcher ! Élémentaire, non ? Sa décision prise, il se dirigea vers elle à grands pas.

— Cilla ?

Elle tressaillit et se retourna vers lui.

— Ah, je ne t'avais pas entendu. Je...

Sa phrase se perdit dans un murmure lorsqu'il l'attira contre lui. Il l'embrassa à pleine bouche, sans avertissements ni préliminaires.

Tremblements de terre, raz de marée, vents sauvages...

Bizarre, songea Cilla confusément. Comment quelque chose d'aussi merveilleux qu'un baiser pouvait-il évoquer ainsi les pires cataclysmes ? Elle venait de dresser mentalement une longue liste d'excellentes raisons pour ne plus tomber dans les bras de Boyd. Mais aucune, étrangement, ne lui revenait à l'esprit. Déterminée à le repousser, elle l'attira plus près. «Attention, tu es en train de te fourvoyer sur toute la ligne !» se dit-elle dans une ultime tentative de mise en garde.

Mais jamais erreur n'avait paru aussi juste, jamais égarement aussi lumineux. Échanger des baisers enflammés avec cet homme était délirant, mais leur folie même était magnifique. Tandis qu'elle se pressait contre lui et que leurs bouches s'accordaient passionnément, Cilla comprit que tout ce dont elle avait cherché à se persuader quelques minutes plus tôt n'avait été que mensonge. À quoi bon prétendre ne pas vouloir explorer ses sentiments pour Boyd alors que ceux-ci affluaient déjà à la surface de sa conscience, s'imposant avec la force de l'évidence ?

Elle voulait Boyd. Désirait Boyd. Revendiquait Boyd. Et même si cette certitude avait quelque chose de terrifiant, elle l'acceptait, comme elle acceptait de trembler d'émotion dans son étreinte. Et ce «oui» qui résonnait en elle était comme un puissant nectar de vie qui coulait dans ses veines. Elle comprit soudain qu'elle avait attendu toute son existence pour désirer comme elle désirait en cet instant. Pour s'éprouver, tremblante de faiblesse et néanmoins puissante, troublée, hagarde et cependant lucide, abandonnée et fondante et en même temps vibrante et sous tension.

Boyd serra son corps gainé de cuir contre le sien et constata qu'ils s'épousaient à la perfection. Cilla en avait-elle conscience ? Acceptait-elle d'ouvrir les yeux et de voir enfin ? Il voulait entendre le mot «désir» sur ses lèvres. Un aveu l'émouvrait plus encore que le gémissement de plaisir qu'elle laissa échapper lorsqu'il lui repoussa la tête en arrière pour tracer un sillon de baisers le long de son cou. Il sentit une petite veine brûlante battre sous ses lèvres. La fièvre qui montait en elle exacerbait encore les dangereuses potentialités de son parfum. Les fragrances enivrantes lui montèrent instantanément à la tête et il défit les attaches retenant sa veste. Dessous, il trouva Cilla et rien que Cilla.

Lorsque les mains de Boyd se refermèrent sur ses seins, Cilla rejeta la tête dans la nuque pour mieux s'offrir à ses caresses. À son contact, c'était comme s'ils se remplissaient d'un fluide épais et brûlant, ils se gonflaient, turgescents sous ses doigts. Ses genoux se dérobèrent sous elle et elle dut se raccrocher à ses épaules lorsque Boyd fit rouler les pointes entre pouce et index.

Aveuglée de désir, elle chercha ses lèvres et l'embrassa éperdument, les yeux clos, laissant ses mains et sa bouche parler le langage spontané de la passion. Impatiente de retrouver le contact de sa peau, elle tira sur son veston. Sa main glissa sur le cuir du holster et rencontra le métal de son revolver.

Ce fut comme une claque, une douche froide. Se rejetant en arrière, elle trouva l'appui d'une console sous sa paume soudain glacée et secoua la tête.

— Je suis désolée, murmura-t-elle. Mais je ne veux pas vivre une aventure avec toi.

— Trop tard, répliqua Boyd en lui saisissant les épaules. On ne peut plus faire machine arrière maintenant.

— Non, ce n'est pas trop tard.

Cilla se dégagea d'un mouvement brusque et rajusta ses vêtements.

— J'ai pas mal de soucis en tête en ce moment, vois-tu. Et tu as également tes occupations.

Boyd luttait pour conserver le calme dont il se départait pourtant rarement. Imprévisible, brutal, le rejet de Cilla le laissait sans voix. Pour la première fois depuis qu'il avait arrêté de fumer, il se sentait à deux doigts de craquer et d'allumer une cigarette.

— Bon, tu as pas mal de soucis en tête, raisonna-t-il patiemment. Et alors ?

— Et alors, rien. On y va.

Il leva la main pour l'arrêter.

— Avant que nous sortions d'ici, dis-moi au moins une chose : prétends-tu n'avoir rien ressenti ?

Elle haussa les épaules.

— Je ne vois pas pourquoi j'affirmerais une chose pareille. Tu sais pertinemment quel effet tu as sur moi. Rien ne sert de nier l'évidence.

— Justement. C'est pourquoi, ce soir, je veux te ramener ici avec moi.

Cilla ferma un instant les yeux et secoua la tête, comme pour chasser une image obsédante.

— Non. Je ne peux pas.

— Qu'est-ce qui t'en empêche ? Tu m'as dit que tu n'avais personne.

— Le problème n'est pas là.

— Alors qu'est-ce qui te fait donc si peur, Cilla ?

— J'ai peur de décrocher mon téléphone, dit-elle en détournant les yeux. J'ai peur de m'endormir le soir et j'ai peur de me réveiller le matin.

Tout doucement, juste de la pointe du doigt, Boyd lui effleura la joue.

— Je sais ce que tu traverses en ce moment et crois-moi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te délivrer de ce cauchemar. Mais ce n'est pas à cause de ces peurs-là que tu me repousses.

— C'est vrai. J'ai d'autres raisons.

— Cite-m'en au moins une.

Cilla se pencha pour prendre son sac sur le canapé.

— Tu es flic, au cas où tu l'aurais oublié, Boyd Fletcher.

— Et alors ?

— Et alors, c'était également le métier de ma mère.

Avant qu'il puisse ouvrir la bouche pour répondre, elle avait déjà quitté le salon à grands pas.

— Cilla...

— Arrête, Boyd. Immédiatement, intima-t-elle d'une voix presque sifflante en enfilant son manteau. Je ne peux pas me permettre de péter un câble alors que j'ai une émission en public dans moins d'une demi-heure. Alors, sois sympa et lâche-moi une fois pour toutes ! Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ma vie est déjà passablement chamboulée en ce moment et je n'ai pas besoin de complications supplémentaires. Si tu ne penses pas pouvoir garder tes distances, j'appellerai ton commissaire pour lui demander de désigner quelqu'un d'autre à ta place. Maintenant, tu peux me conduire au centre commercial ou m'appeler un taxi. C'est au choix.

Boyd réprima un soupir. S'il continuait à la bousculer en exigeant des explications, elle risquait de craquer complètement. Et le moment était mal choisi pour une manoeuvre de déstabilisation.

— Je t'emmène, dit-il. Et je m'engage à te laisser en paix... jusqu'à nouvel ordre.

Chapitre 6

Boyd tint parole. Il ne revint pas à la charge, ni ce jour-là ni le lendemain. Il était là sans être là, s'acquittant imperturbablement de ses fonctions, comme le plus zélé des gardes du corps. Il resta à son côté pendant toute la durée de son émission en public, filtrant discrètement les fans qui s'approchaient pour échanger quelques mots avec elle et demander des autographes, jaugeant d'un rapide coup d'oeil les gagnants qui venaient récupérer leurs disques ou leurs T-shirts.

Et le pire, c'est qu'il n'avait pas le moins du monde l'air malheureux ! Cilla le vit farfouiller dans les rayons du disquaire et profiter de l'occasion pour compléter sa discothèque aussi bien en musique pop qu'en jazz et en classique. Il parla base-ball avec l'ingénieur du son, commenta l'émission avec elle et l'approvisionna régulièrement de boissons fraîches.

On ne pouvait pas dire qu'il se murait dans un silence obstiné. Bien au contraire. Mais la qualité de leurs échanges avait chuté en flèche. Jamais Cilla n'aurait imaginé que ses vraies conversations avec Boyd lui manqueraient à ce point. Autre point sensible, il ne la touchait plus jamais. Même sur les petits gestes sans conséquence, comme effleurer une main ou une épaule, Boyd avait tracé un trait définitif.

Toujours avec la plus parfaite indifférence, il lui offrit un dîner rapide avant de l'accompagner à la station pour son émission du soir. Et plus il se montrait joyeux, détaché, serein, plus Cilla se renfrognait. Elle ne se souvenait pas d'avoir jamais passé un après-midi aussi détestable.

Comme par hasard, ce fut Althea qui, ce soir-là et le lendemain, lui tint compagnie dans le studio. Cilla ne comprenait pas pourquoi il lui était tellement difficile de se concentrer en l'absence de Boyd. Elle ressassait ses griefs, maniait ses platines en se répétant qu'il s'agissait vraisemblablement d'une vile stratégie de sa part. Boyd feignait l'indifférence dans le seul but de la faire craquer et de l'amener à faire le premier pas. Mais s'il croyait pouvoir la manoeuvrer ainsi, il se trompait sur toute la ligne. Il était hors de question qu'elle revienne sur ses positions.

Elle devait bien reconnaître, cependant, que c'était elle qui avait exigé qu'il la laisse tranquille. Boyd s'était contenté d'accéder à sa demande et elle ne pouvait décemment pas le lui reprocher. Mais quand même... il aurait pu au moins avoir la correction d'afficher une mine de chien battu et un regard affligé !

À en juger par sa réaction, ce qui s'était passé - ou plutôt ce qui avait failli se passer entre eux - n'avait été à ses yeux qu'un épisode parmi d'autres. Sans être le type même du tombeur en série, M. Boyd Fletcher III devait aimer accrocher quelques spécimens à son tableau de chasse. Ma foi, tant mieux. Elle finirait bien par se remettre de cette désillusion passagère. De toute façon, il n'y avait aucune place dans sa vie pour un flic au sourire nonchalant issu d'un milieu cossu.

Si seulement elle parvenait à travailler cinq minutes de suite sans penser au flic en question, ce serait parfait !

Pendant que Cilla jonglait avec ses commandes, Althea se concentrait sur ses mots croisés. Rester immobile des heures d'affilée ne lui avait jamais pesé, à condition qu'elle puisse s'occuper l'esprit intelligemment. Pour Cilla O'Roarke, c'était une tout autre histoire, en revanche. Il suffisait de la regarder procéder pendant cinq minutes pour se rendre compte que la jeune femme ne maîtrisait pas l'art subtil de la relaxation. De son écriture fine et régulière, Althea continua à aligner des lettres dans les cases tout en songeant que Boyd était exactement l'homme qu'il fallait à Cilla pour lui enseigner quelques sains principes de patience.

«Elle meurt d'envie de me demander où il est et ce qu'il fait, mais elle ne veut surtout pas me donner l'impression qu'elle s'intéresse à la réponse», se dit Althea et cette pensée la fit sourire. Elle songea que Boyd, de son côté, se montrait plus taciturne et réservé qu'à l'ordinaire. Rivé à son téléphone ou attelé à son ordinateur, il avait poussé ses recherches plus avant et pêché de nouvelles informations sur le passé de Cilla. Ses découvertes l'avaient laissé songeur et perturbé. Althea l'avait regardé faire de loin mais n'avait posé aucune question. Elle savait qu'en l'occurrence, c'était l'homme et non l'inspecteur de police qui traversait une phase de remise en question. Si les nouveaux éléments trouvés par Boyd avaient eu la moindre incidence sur leur enquête, il les lui aurait communiqués aussitôt.

Au fil des années, Boyd et elle avaient noué une relation d'amitié forte tout en respectant leurs vies privées mutuelles. Elle ne se serait pas permis de questionner Boyd sur ce qui se passait entre Cilla et lui. Mais s'il lui venait le besoin de parler, elle serait là. Et vice versa, d'ailleurs.

Sa relation avec Boyd avait toujours été merveilleusement simple, chaleureuse et dépourvue d'ambiguïté. Sans doute parce qu'il n'y avait jamais eu entre eux ni rivalité professionnelle ni attirance physique. Dès que la tension du désir naissait entre un homme et une femme, tout devenait, malheureusement, beaucoup plus compliqué.

Cilla repoussa sa chaise d'un mouvement brusque et abandonna ses platines.

— Je vais aller me chercher un café. Je peux vous en proposer un, Althea ?

Elle releva la tête.

— Nick ne devrait pas tarder à venir en apporter, non ?

— Je ne l'ai pas vu à la station, ce soir. Ça doit être son jour de congé.

— Dans ce cas, je vais m'en occuper.

Althea reposa son magazine et fit le geste de se lever. Mais Cilla la devança.

— Non, continuez donc à méditer sur vos définitions. Il me reste sept bonnes minutes avant la fin de la cassette. Et j'ai besoin de me détendre les jambes.

— Très bien, dans ce cas je me laisse servir, déclara Althea en se replongeant dans ses mots croisés.

Cilla fit quelques étirements puis se dirigea vers la salle de pause. Billy était déjà passé par là, apparemment. Le sol étincelait et les tasses avaient été lavées et essuyées. L'odeur du détergent à l'essence de pin dont il usait toujours en abondance flottait encore dans l'air.

Cilla versa le café et, une tasse dans chaque main, se retourna pour regagner le studio. La première chose qu'elle vit fut l'éclat de la lame. Puis la silhouette qui se découpait dans l'encadrement de la porte. Avec un hurlement de terreur, elle porta les mains à son visage, laissant échapper les deux tasses. Dans le fracas de vaisselle brisée, l'homme au couteau fit un pas hésitant dans sa direction.

— Mademoiselle O'Roarke ?

— Oh, mon Dieu, Billy, chuchota-t-elle en pressant une main contre sa poitrine pour essayer de libérer l'étau d'acier qui la comprimait. Je croyais que vous étiez déjà parti.

— Mais je...

Livide, le petit homme se rejeta contre le battant lorsque Althea arriva au pas de course, son revolver braqué sur lui. Par réflexe, il leva les deux mains lorsqu'elle s'immobilisa, tenant à deux mains son arme pointée sur lui.

— Tirez pas, madame. J'ai rien fait. Je vous jure.

— C'est ma faute, Althea.

Cilla s'avança pour poser une main rassurante sur le bras de Billy.

— Je croyais qu'il n'y avait plus personne à part nous, dans la station, expliqua-t-elle. Alors quand je me suis retournée et que j'ai vu...

— Saisie d'un effroi rétrospectif, elle enfouit son visage dans ses mains.

— Je regrette, vraiment, dit-elle en se redressant. J'ai eu une réaction complètement stupide et disproportionnée.

— M. Harrison avait organisé un déjeuner d'affaires dans son bureau, bredouilla Billy.

Son regard inquiet se portait alternativement sur Althea puis sur Cilla.

— Je venais juste de commencer à débarrasser. Et il restait pas mal de... de couteaux et de fourchettes.

Cilla contempla la poignée de couverts à bouts ronds qu'il tenait à la main et se sentit de plus en plus idiote.

— Je suis confuse, Billy. J'ai dû vous terrifier à hurler comme ça. Et en plus j'ai sali le sol que vous venez de nettoyer.

— Ça n'a pas d'importance, mademoiselle O'Roarke.

Billy se détendit lorsque Althea rengaina son arme.

— Je m'occupe de tout remettre en ordre. Et j'écouterai votre émission en travaillant, fit-il en tapotant les écouteurs qu'il avait autour du cou. Vous passerez du rock des années 50, dites ? C'est celui que je préfère.

Le coeur au bord des lèvres, Cilla se força à sourire.

— Comptez sur moi.

Billy rayonnait.

— Et vous prononcerez mon nom à l'antenne ?

— Bien sûr. Mais il faut que je me dépêche, maintenant. Encore toutes mes excuses, Billy.

Laissant Althea aux prises avec la cafetière, Cilla se hâta de regagner le studio. Elle bénissait la collègue de Boyd de lui accorder ainsi deux minutes de solitude pour se ressaisir. Son cas devenait vraiment désespéré si elle s'offrait une crise de nerfs chaque fois qu'elle croisait d'inoffensifs agents d'entretien équipés de couteaux de table !

Contre l'angoisse, une seule solution, le travail. Luttant contre la panique, Cilla sélectionna ses disques en s'appliquant à ne pas précipiter ses gestes.

Lorsque Althea revint avec le café, Cilla invitait ses auditeurs à rester à l'écoute :

— Voici cinq morceaux à déguster d'affilée, les amis. Et le premier est tout spécialement dédié à mon super pote Billy. Pour lui, nous effectuerons un grand, grand retour en arrière. Jusqu'en 1958, très exactement. Je vais vous faire entendre le vrai, l'authentique, l'inoubliable Jerry Lee Lewis avec Great Balls of Fire.

Retirant ses écouteurs, elle adressa un pâle sourire à Althea.

— Je suis vraiment désolée.

— À votre place, je crois que j'aurais hurlé tellement fort que j'aurais rameuté toute la ville de Denver sur dix kilomètres à la ronde, déclara Althea en lui tendant un café fumant. Vu ce que vous avez enduré ces derniers temps, il y a de quoi prendre des sueurs froides chaque fois que vous voyez une ombre se profiler quelque part.

— Je dois avouer que je ne serais pas fâchée que ça s'arrête, admit-elle d'une voix lasse.

— Nous allons finir par l'identifier, Cilla.

— C'est la seule chose qui m'aide à tenir, la pensée qu'un type comme ça ne peut pas sévir éternellement.

Elle frissonna, sortit un nouveau disque pour le placer sur la platine et changea délibérément de sujet :

— Qu'est-ce qui vous a fait choisir ce métier, Althea ?

— C'est bête à dire, mais je crois que je suis tout simplement douée pour ce boulot. Question de vocation, sans doute.

— Une vocation solitaire ? Vous n'êtes pas mariée ? ne put-elle s'empêcher de demander.

Althea sourit.

— Pas encore, non. C'est assez dissuasif pour la plupart des hommes, une femme qui se balade avec un revolver à la ceinture. Mais vous avez peut-être eu l'impression que Boyd et moi, nous étions un peu plus que de simples collègues ?

— C'est difficile de ne pas se poser la question, admit Cilla.

Elle s'interrompit, leva la main pour demander le silence et ouvrit son micro afin de présenter sa sélection.

— Vous avez l'air de tellement bien fonctionner ensemble, tous les deux, enchaîna-t-elle une minute et vingt-deux secondes plus tard en retirant son casque pour se tourner de nouveau vers Althea.

Celle-ci porta son café à ses lèvres et but lentement, comme pour se donner un temps de réflexion.

— J'avoue que cela m'étonne un peu de votre part, Cilla. Qu'une femme comme vous puisse tomber si facilement dans le cliché au fond très sexiste qui consiste à penser qu'un homme et une femme couchent ensemble par définition dès le moment où ils sont amenés à collaborer un peu étroitement...

— Attention, je n'ai jamais dit cela ! protesta Cilla, vexée. Enfin... c'est vrai que j'y ai pensé en vous voyant tous les deux, mais...

Elle eut un sourire contrit.

— Bon, O.K., un point pour vous. Désolée, Althea. J'imagine que ça ne doit pas être facile tous les jours pour vous de subir des réflexions et des insinuations en tous genres.

— On s'y fait... Vous devez avoir un peu le même problème, non ? J'ai l'impression que vous êtes plus ou moins la seule femme à part la secrétaire à travailler dans cette station. Une femme attirante qui évolue dans un milieu considéré comme masculin est parfois amenée à défendre ses positions... assez énergiquement.

Ce n'était qu'un minuscule point commun entre elles.

Et néanmoins, Cilla se sentit pour la première fois sur la même longueur d'ondes que cette femme d'apparence froide et réservée qui la fascinait par son insolente maîtrise d'elle-même.

— J'ai eu affaire à un disc-jockey, à Richmond, qui ne parvenait tout simplement pas à se mettre dans la tête que je puisse n'avoir aucune envie de me laisser renverser par lui sur sa table de mixage.

Une lueur amusée dansa dans le regard d'Althea.