Mes Objectifs gays
1.✔ Te faire insulter par ta meilleure amie
1.
✔ TE FAIRE INSULTER
PAR TA MEILLEURE AMIE
Le gras du burger n’est pas une odeur particulièrement inspirante, mais il faudrait bien que ça fasse l’affaire. Le Riverton Diner était le seul endroit où se donner rendez-vous dans ma petite ville de campagne, et Lu venait juste de finir son service. Et puis, l’odeur de fast-food était le dernier de mes problèmes : je devais trouver quelqu’un avec qui sortir pour ne pas tenir éternellement la chandelle à Lu et à sa tumeur omniprésente – je veux dire, son copain –, Chip. Assis face à moi dans un box rouge et blanc, ils mangeaient un cheeseburger en essayant de deviner qui était gay dans notre entourage.
« Ian Rukowski ? suggéra Lu. D’après Clara, il a l’intention d’auditionner pour la prochaine pièce de théâtre. Il n’a jamais été dans aucun spectacle. Pourquoi ce subit intérêt ?
— Tu n’es pas sérieuse, protestai-je. Ce n’est pas parce qu’un garçon aime le théâtre qu’il est gay ! »
J’avais souvent eu cette conversation à Riverton. Oui, beaucoup d’hommes gays aiment le théâtre et Real Housewives. Ça ne signifie pas qu’ils en sont tous obligatoirement fans. Mais parce que j’avais commencé à m’intéresser à ces choses pour m’intégrer à la communauté gay en ligne, personne ne tenait jamais compte de mes objections.
« Ben… Lui, il aime le théâtre et il est gay, intervint Chip en braquant une frite sur moi pour ponctuer sa phrase.
— Lui, il est assis en face de toi », répliquai-je.
C’est le problème quand vous jouez la cinquième roue du carrosse. Celui-ci n’a pas réellement besoin de vous pour rouler. La cinquième roue, ce n’est jamais qu’une roue de rechange. Celle qu’on sort d’un compartiment oublié si une autre roue a décidé de la laisser voir la lumière du jour.
« Jay a tout à fait raison », dit Lu. Les étoiles argentées sur fond de vernis vert fluo étincelèrent comme elle agitait ses mains manucurées. « Je me raccroche à un vieux stéréotype rebattu.
— Pourquoi rebattu ? contra Chip. Parfois, il y a de la vérité dans les clichés. Ce n’est pas forcément négatif ; c’est juste un fait. »
Je me frappai le visage de la main, juste assez fort pour que ma frange balayée se balance d’une manière théâtrale mais esthétique. C’était mon geste-signature. Malheureusement, Chip n’y prêta aucune attention.
« D’accord, écoute. » Je pompai avec ma paille dans mon gobelet de Dr Pepper Zero. Elle aurait sans doute produit le même raclement si je l’avais enfoncée dans l’oreille de Chip et à l’intérieur de son crâne vide. « C’est vrai que parfois les clichés contiennent un fond de vérité. Est-ce que ma playlist spéciale Trajet en bus contient des tas de chansons de Miley Cyrus ? Oui. Est-ce que j’écoute Miley Cyrus beaucoup plus que les joueurs hétéros de notre équipe de foot américain ? D’après ce qu’ils passent le soir quand on fait un feu de camp : oui, aussi. Mais les gays ont des goûts aussi variés que les hétéros. Il y a des mecs hétéros qui adorent Miley Cyrus et des mecs gays qui kiffent… »
Zut. Réfléchis, Jay, réfléchis. Selena ? Non. Demi ? Non. Britney ? Et merde !
Chip pinça les lèvres en un rictus satisfait. « Toutes les chanteuses à qui tu penses sont des anciennes de Disney, pas vrai ? »
Je secouai la tête en le maudissant pendant qu’il agitait sa frite comme une baguette magique.
« Tout ce que je dis, c’est que tu devrais peut-être braquer ton gaydar sur Ryan et voir si ça bipe.
— Ian », lançâmes-nous en chœur, Lu et moi.
Lu prit la main de Chip et entrelaça ses doigts avec les siens. Sa peau d’ivoire faisait ressortir le hâle de son copain, me fournissant une raison supplémentaire de le détester. Tout mon corps souffrait d’un coup de soleil de la teinte d’un homard bouilli. Je m’étais fixé pour objectif estival de muer ma pâleur vampirique en bronzage doré, et j’avais échoué lamentablement.
« Hé, bébé », roucoula Lu. Je frémis. L’intérêt d’avoir un copain, c’était justement de faire avec lui des activités du genre interdit aux moins de 13 ans, non ? « Je sais que tu essaies de nous aider, mais on va s’en sortir tout seuls. »
Je ne comprenais toujours pas comment ma meilleure amie pouvait sortir avec quelqu’un d’aussi… disons, ignorant. Surtout alors qu’elle ne supportait pas les bavardages réacs de certaines des vieilles dames qui fréquentaient C’Est Le Pied !, le bar à ongles où travaillait sa tante. Elle parlait souvent d’Esther Anderson qui avait annoncé que sa petite-fille se mariait enfin avant de devenir « vieille fille » à l’âge canonique de 24 ans, ou de Ruth Mortimer qui trouvait les femmes en débardeur « vulgaires ». Par contraste, Lu avait écrit dans le journal du lycée un article sur les inégalités salariales entre hommes et femmes parmi les chauffeurs de bus scolaire de notre district. Et elle s’était portée volontaire pour aider à faire élire la première présidente du conseil d’administration de notre bahut. Pourtant, elle sortait avec Chip, qui disait des trucs du genre « braquer ton gaydar » et qui aurait sans doute été incapable d’épeler le mot féminisme.
J’essayais de ne pas lui en vouloir. Dans notre promo, tout le monde s’était mis en couple pour l’été, avec des résultats parfois inattendus. J’étais bien placé pour savoir qu’on ne choisit pas par qui on est attiré. J’aurais juste voulu trouver quelqu’un qui était attiré par moi, histoire de ne pas jouer les roues de secours jusqu’à la fin des temps.
« Bref, repris-je, même si j’apprécie un bon spectacle, je n’ai aucune envie de monter sur scène ni rien de ce genre. Je ne suis qu’un exemple d’un gay qui aime le théâtre, une donnée solitaire, et M. Frederickson dit toujours qu’on ne peut pas établir une tendance à partir d’une seule donnée. »
Lu leva les yeux au ciel.
« Ne commence pas avec tes statistiques.
— Mais c’est vrai ! Si tu connaissais l’orientation sexuelle de la majorité des acteurs dans toutes les pièces jamais montées par le club de théâtre d’un lycée, alors, on aurait un échantillon suffisant. Tu ne connais pas des dizaines de mecs qui font du théâtre, pas vrai, Chip ? Moi, je connais Bruce Miller, Dalton Preston, Johnny Hayes et Shawn Shapiro, et ils sont tous hétéros. Et surtout, je sais qui auditionne pour le premier rôle de Annie Get Your Gun.
— Qui ? » interrogea Lu en pianotant sur la table avec ses ongles. Elle fait toujours ça quand quelqu’un sait quelque chose qu’elle ignore, mais qu’elle a très envie de savoir. C’est le détail qui la trahit systématiquement, la façon dont je devine que ça l’intéresse même si elle fait parfois semblant de mépriser les ragots du lycée depuis que Chip étudie au centre universitaire de Spokane.
« Alicia Thomas, répondis-je. Tu sais que Ian en pince pour elle depuis la sixième. Je suis sûr qu’il tente de se rapprocher d’elle en auditionnant. »
Je pouvais lire en Lu comme dans un livre ouvert. Son visage ovale était ultraexpressif ; ses cheveux d’un roux flamboyant changeaient pratiquement de teinte au gré de ses émotions, et elle affichait toujours son humeur du moment à travers les motifs peints sur ses ongles. En temps normal, cette transparence, c’était ce que je préférais chez elle. Mais cette fois, quand je vis ses épaules s’affaisser, je sentis que quelque chose clochait. Elle n’aurait pas dû être aussi déçue que Ian ait des vues sur Alicia.
« Génial, grommela-t-elle. Du coup, comment on va te trouver un cavalier pour le bal country de Blue Bluff ?
— Pour quoi faire, un cavalier ? m’étonnai-je. On y va toujours ensemble.
— Je sais », marmonna Lu en se remettant à pianoter de plus belle. Clic clic clic clic clic. Clic clic clic clic clic. Elle faisait ça aussi quand elle était nerveuse.
Chip engouffra sa dernière bouchée de cheeseburger, son regard faisant la navette entre nous. D’habitude, il était toujours très cool et très sûr de lui. Mais là, il irradiait une nervosité si épaisse que j’aurais pu la mâcher comme il le faisait avec son Belly Buster.
« Je vais vous laisser voir ça entre vous, annonça-t-il. À plus, bébé. » La bouche encore pleine, il déposa un baiser sur la joue de Lu et détala plus vite que vous n’auriez pu articuler « Moment gênant ! ».
« Lu ? »
Ma meilleure amie fixait obstinément le panier de frites grasses entre nous.
« C’est juste que Chip veut m’emmener au bal country cette année, et je… » Malgré tous mes efforts, pas moyen de lui faire lever les yeux vers moi. « J’ai très envie d’y aller avec lui. » Clic clic clic clic clic.
Des images des costumes épiques qu’on avait portés au fil des ans pour aller à ce bal défilèrent devant mes yeux.
LE MEILLEUR DU BAL COUNTRY
1. Une prise électrique et un chargeur de téléphone l’année du
thème « Power Couples ». (On avait même fabriqué, avec des
pièces du jeu Lite-Brite, un éclair qui s’allumait chaque fois que
Lu se branchait à moi.)
2. « Netflix and Chill » pour le thème « Couples parfaits ». (Je
portais un écran d’ordinateur en carton qui affichait la page
d’accueil de Netflix, tandis que Lu s’était déguisée en princesse
Elsa de La Reine des neiges. De temps en temps, elle se
glissait dans mon carton et se mettait à chanter Libérée,
délivrée.)
3. Beurre de cacahouète et confiture pour le thème
« Inséparables ». (On avait des costumes de tartines géantes en
mousse sur lesquels les gens pouvaient étaler de la peinture
brune ou violette.)
À Riverton, le bal de Blue Bluff accompagné du concours de déguisements de couple était un événement plus important qu’Halloween, le premier match de l’année scolaire, le bal de promo et toutes les autres festivités combinées. Les gens se défonçaient pour créer leurs costumes, buvaient des litres du cidre Blue Bluff Orchard mondialement célèbre et dansaient toute la nuit sur de la musique country nasillarde mais entraînante. Lu et moi avions remporté le prix du meilleur déguisement – et les mille dollars en liquide qui allaient avec – trois années de suite. Le thème du bal de cette année serait annoncé juste après la rentrée, et on avait prévu de se surpasser pour conserver notre titre. J’avais déjà écrit « COSTUMES QUI DÉCHIRENT TOUT » en haut d’une page de mon carnet pour y dresser la liste de nos futures idées.
J’aurais dû le voir venir. Lu avait complètement craqué pour Chip, annulant la plupart de nos traditions estivales juste pour passer du temps seule avec lui. On n’était pas allés une seule fois au parc d’attractions de Silverwood, dans l’Idaho, pour faire des tours de grand huit comme les années précédentes. Elle s’était rendue avec Chip à la soirée du Cochon lâché dans le parc, me laissant errer seul parmi les centaines de stands de nourriture. Et elle avait séché le tournoi annuel de basket, durant lequel on bavait normalement sur les joueurs, pour aller voir Chip jouer de la guitare dans le café où il se produisait trois fois par semaine. Le bal country, c’était la seule tradition à laquelle je pensais qu’elle ne renoncerait pas pour un type qu’elle ne connaissait que depuis un mois et demi. C’était notre truc.
« C’est notre année de terminale, articulai-je avec difficulté. On est censés finir le lycée avec un dernier costume de couple. Celui qui les gouvernera tous.
— Ce n’est pas parce que je suis obsédée par les films du Seigneur des anneaux qu’une citation va me faire changer d’avis, répliqua Lu, qui me connaissait trop bien. Ne me prends pas la tête, s’il te plaît. » Clic clic clic clic clic. « J’ai décidé d’y aller avec Chip. Maintenant que les cours de la fac…
— Du centre universitaire, coupai-je.
— Ne sois pas un connard méprisant. » Lu agita une frite sous mon nez comme Chip l’avait fait quelques minutes plus tôt. Misère. Ils étaient devenus un de ces couples dont chaque membre adopte les tics de son partenaire. « Maintenant que les cours de la fac ont repris, je ne le vois presque plus. Il n’a plus le temps de venir aussi souvent à Riverton, et tu sais que je ne peux pas aller le voir parce que… » Elle baissa la voix et regarda par-dessus son épaule pour vérifier que personne ne nous écoutait. « Parce que Carol a vendu la voiture. »
Je pris une inspiration sifflante. Vous voulez une statistique triste ? La moitié des habitants de Riverton vivaient sous le seuil de pauvreté, et Lu en faisait partie. L’année précédente, un nouveau bar à ongles avait ouvert à Deer Park. Il était plus moderne ; on y trouvait toujours un siège libre et une esthéticienne disponible, et les clientes se voyaient offrir un espresso ou une flûte de champagne avec leur manucure. Toutes les filles du lycée allaient là-bas. Carol avait tenté de pousser la propriétaire à se mettre à la page, mais Leslie Lovett avait plus de 70 ans et aucune envie de se fouler. Donc, les vieilles dames qui habitaient le terrain de caravaning local composaient désormais l’essentiel de la clientèle du C’Est Le Pied ! Et aussi morbide que ça puisse paraître, elles allaient clamser les unes après les autres, risquant d’entraîner le salon six pieds sous terre avec elles. L’année passée avait été particulièrement difficile ; Leslie avait réduit de moitié les heures d’ouverture – et le salaire de Carol avec. Celle-ci avait dû vendre leur voiture la semaine précédente pour payer le loyer de leur mobile home. Chaque fois que Lu en parlait, l’inquiétude me tordait le ventre, mais elle refusait que je lui demande comment elle allait.
« C’est vraiment important pour moi d’aller au bal avec Chip, insista-t-elle. Je sais que sa présence perturbe nos habitudes, mais il me distrait de toute cette merde. Et franchement, l’argent du premier prix tomberait à pic. Ça ne veut pas dire que toi et moi, on ne peut pas créer un déguisement qui tabassera. Mais je le porterai avec Chip. Si les règles autorisaient les costumes pour trois personnes, je serais totalement pour, mais ça n’est pas le cas. Et puis, comme j’ai eu de la chance en amour cet été, peut-être que ça finira par déteindre sur toi et que j’arriverai à te trouver un cavalier. Comme ça, tu ne resteras pas sur la touche quand je voudrai danser avec Chip. »
Le nœud dans mon ventre vira de l’inquiétude à l’agacement en une fraction de seconde. Lu ne se contentait pas de me changer en roue de secours. Elle claquait le coffre sur moi, si fort que personne ne me trouverait jamais. Au passage, elle me rappelait qu’elle avait de l’expérience en matière amoureuse et moi non. Pour qui se prenait-elle, à vouloir me trouver un cavalier ?
« Oh, parce que tu crois qu’être en couple depuis six semaines fait de toi une experte ? » Pour être honnête, comparée à moi, elle avait effectivement des tonnes d’expériences. Chip était son premier copain sérieux, mais elle avait embrassé un garçon pour la première fois en sixième, et depuis, elle était sortie avec des tas d’autres. Pour autant, ça ne lui donnait pas le droit de sous-entendre que c’était ma faute si je n’étais jamais sorti avec personne. « Je peux me dégoter un cavalier tout seul, merci bien. »
Lu écarquilla les yeux si grand que les néons du restaurant s’y reflétèrent. « Non, Jay, ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Tu sais quoi ? » Je me levai si vite que la tête me tourna et que des taches dansèrent à la lisière de mon champ de vision. « Amuse-toi bien avec Chip. »
Je sortis en trombe. Soudain, je compris pourquoi les acteurs quittaient brusquement le plateau pendant les réunions de casting d’émissions de téléréalité.
C’était très satisfaisant.
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