Mes Objectifs gays
5.✔ Dévoiler tes secrets
5.
✔ DÉVOILER TES SECRETS
Je n’avais pas eu le trac de la rentrée depuis des années. D’habitude, mon retour à l’école après les grandes vacances se déroulait comme suit.
PROGRAMME
DE RENTRÉE DES CLASSES
1. Me réveiller le cœur battant à tout rompre d’un cauchemar dans
lequel je n’avais pas entendu le réveil et avais loupé tous mes
examens, même si c’était seulement le premier jour de classe.
2. Vérifier que tous mes stylos étaient dans la bonne poche de mon
sac à dos et classer mes cahiers par couleur.
3. Aller à l’école et récupérer mon emploi du temps pour pouvoir
étiqueter lesdits cahiers.
4. Vérifier quelle pièce le club de théâtre monterait pour le
premier trimestre, et me porter volontaire auprès du prof d’art
dramatique pour faire les costumes (grâce au bal country, mon
talent pour le maniement du Chatterton et des épingles à
nourrice est devenu légendaire).
5. Attendre qu’un des autres membres du club de journalisme de
Lu me demande si j’ai enfin emballé pendant l’été et marmonner
« Non » à contrecœur pendant que dans ma tête, un gros titre
clame PUCEAU ! PUCEAU ! PUCEAU !
C’était routinier et prévisible, mais au moins, j’appartenais à la communauté de Riverton. Et oui, beaucoup de gens ne savaient pas vraiment qui j’étais à l’intérieur, ou ne me voyaient que comme le cliché de l’ami gay – cette licorne magique. Mais je les connaissais depuis la maternelle. Là, je devais repartir à zéro, et je ne savais pas comment m’y prendre.
Je tentai de capter le regard de mon voisin de casier, mais une fille se jeta sur lui, et ils se mirent à se rouler des pelles comme si chacun tentait de se transvaser dans le corps de l’autre. C’était bien ma chance qu’ici aussi, tous les jeunes habitent SexeVille. Plus tard, quelqu’un me tapa sur l’épaule en cours d’algèbre, mais il voulait juste m’emprunter un stylo. Je n’eus pas le courage de me présenter à qui que ce soit, et encore moins de demander à mes camarades s’ils connaissaient l’AQH et l’endroit où je pourrais trouver d’autres gays.
Et puis, il y eut l’affreux moment du déjeuner. En tant que nouveau, je ne savais pas du tout où m’asseoir. Je n’étais pas suffisamment athlétique pour me mettre avec les sportifs ; je n’avais pas assez de talent musical pour me joindre aux membres de l’orchestre, et mon blouson en jean même pas délavé m’interdisait d’approcher les gothiques. Je réalisai que je pourrais bien passer toute mon année de terminale sans un seul ami, et Lu me manqua atrocement. Je finis par la skyper depuis un banc mouillé dans la cour, devant la cafétéria.
« Tout le monde me demande où tu es, dit Lu. C’est hyperdéprimant d’avoir à répéter sans cesse que tu as déménagé. Même si on est contents pour toi. Donne-moi les dernières nouvelles. Tu as déjà rencontré ton futur petit ami ? demanda-t-elle en susurrant les derniers mots sur un ton évocateur.
— Pour ça, il aurait fallu que je commence par adresser la parole à quelqu’un.
— Quoi ? s’écria Lu avant de faire tourner son téléphone pour que tous les occupants de sa table puissent me voir. Les gens, dites à Jay qu’on l’aime, qu’il est adorable et qu’il se dégotera un copain en un rien de temps.
— Lu ! » protestai-je.
Je savais que ça partait d’une bonne intention, mais je n’avais vraiment pas besoin que la moitié de l’équipe de rédaction du Reporter de Riverton discute de ma virginité.
Je fus bombardé par un chœur de « Vas-y, Jay ! » et de « Tu vas tous te les faire ! ».
« Tu vois ? lança Lu en ramenant la caméra vers elle. On croit tous en toi. Je comprends que ce soit dur d’être le nouveau, mais tu dois prendre l’initiative. Il doit bien y avoir un endroit où se rassemblent les élèves gays, non ? »
Une énorme rafale souffla, et dans la seconde qui suivit, quelque chose de mouillé et de gluant me gifla en pleine figure.
« Oh, purin !
— Jay ! s’écria Lu. C’était quoi ça ? »
Frémissant, je décollai le projectile de ma joue.
« OhmonDieu ! C’est un signe. »
Un signe sous forme d’affichette détrempée par la pluie de Seattle. Bien que délavés, les mots brillaient comme la lumière au bout d’un long tunnel.
ALLIANCE QUEER-HÉTÉRO
Première réunion de l’année
Mardi 7 septembre, salle 313 à 14 h 45
« Je les ai trouvés, chuchotai-je. J’ai trouvé les autres gays. »
Après la dernière sonnerie de la journée, je me dirigeai vers la salle 313 et m’arrêtai devant la porte. Mon cœur battait à 120 000 par seconde. Je m’apprêtai à franchir le seuil d’une pièce qui abritait peut-être le premier garçon avec qui je sortirais. Ou que j’embrasserais. Ou qui serait le propriétaire du numéro 7 de ma liste !
Je me jetai un rapide coup d’œil grâce à l’appareil photo de mon téléphone pour m’assurer que ma frange était bien mise. Quand je levai les yeux, j’aperçus un visage familier par l’entrebâillement de la porte. Découpé par la lumière du soleil tel un ange bandant descendu du ciel – ou venu de la station balnéaire de rêve qui nous attend dans l’au-delà –, Albert était assis sur le rebord de la fenêtre.
Mon esprit entra immédiatement en ébullition. Albert Huang pourrait être gay. Ou bi. Ou pansexuel. Merde alors ! Je veux dire, youpi, mais merde, quoi. Je m’étais ridiculisé devant lui le matin même. S’il s’intéressait aux garçons, le fiasco du chewing-gum avait dû bousiller toutes mes chances. D’un autre côté, peut-être qu’il représentait le H d’AQH, auquel cas je n’avais pas de raison de m’inquiéter. Mais franchement, j’espérais de toutes mes forces qu’il n’était pas hétéro et que je pouvais rectifier mon point numéro 6 sur-le-champ.
LA TO-DO LIST GAY DE JAY
1. Rencontrer un autre jeune gay. Quelque part, n’importe où.
Pitié. à Seattle, dans les jours qui viennent !
2. Aller à un rencard avec un garçon à l’Aiguille de l’Espace et
qu’on se prenne la main dans la première heure et demie.
3. Aller à une soirée Danser avec un garçon et échanger mon
premier baiser en dansant pendant un slow sur une chanson de
Shawn Mendes alors qu’on s’est fait surprendre par une averse.
4. Avoir un copain qui aime me prendre dans ses bras et me laisse
faire la cuillère de devant, et qui sent peut-être le café à force
de fréquenter des cafés.
5. Tomber amoureux d’un mec, mais attendre qu’il se déclare le
premier (peut-être au marché de Pike Place ou dans le tout
premier Starbucks) pour ne pas avoir l’air pathétique.
6. Lui rRouler des pelles à Albert avec la langue, assez
fougueusement pour que ses poils m’irritent le menton. et faire
courir mes doigts le long de cette mâchoire parfaite.
7. Voir un autre pénis que le mien, en vrai, et faire des trucs
chouettes avec.
8. Perdre. Mon. Pucelage !
9. Me créer une famille de cœur super queer et super soudée.
En statistiques, il existe un truc appelé le coefficient de Gini, qui permet de mesurer la répartition de la richesse dans un pays. C’est sur une échelle de zéro à un. Un pays où la richesse est partagée équitablement se situe à zéro ; à l’inverse, si une seule personne détient toute la richesse, son coefficient de Gini est de un. Au sein de l’AQH du lycée de Capitol Hill, la sexytude n’était pas partagée équitablement. Le coefficient de Gini était à un parce que Albert mobilisait tout.
« Je sais, chuchota une voix à mon oreille. Il est canon, pas vrai ? »
J’avais été surpris en train de baver sur le seuil par un autre garçon. Excellent moyen de faire une bonne première impression.
« Désolé. » Sans me tourner vers le nouveau venu, je fis un pas de côté pour le laisser passer.
« Ne t’en fais pas pour ça. C’est la première fois que je te vois à une de nos réunions. Je m’appelle Max Knudson. Non, le K n’est pas silencieux, et moi non plus. »
Je pivotai vers le garçon qui venait de se présenter avec tant de joyeuse assurance… et restai bouche bée à la vue de sa fabulosité. Max devait avoir le même âge que moi et faire à peu près la même taille. Mais il avait de longs cheveux blonds et des pommettes parsemées de taches de rousseur sous la poudre illuminatrice qui les soulignait. Et il portait quasiment la même tenue que ma mère avait choisie pour se rendre au travail ce matin-là : un pantalon cigarette bleu marine taille haute avec un chemisier blanc, plus des bottines noires et un sac en tissu bleu et blanc marqué Que ferait Dolly ?
Aucun garçon dans l’est rural de l’État de Washington n’aurait osé porter des fringues de fille. J’adorais la couleur et j’aurais voulu développer un style plus audacieux, mais je jouais toujours la sécurité avec un T-shirt Hanes blanc, un jean de chez Target et mon blouson Levi’s préféré, que mes parents m’avaient acheté quand j’étais en troisième. Il m’allait toujours parce que, malheureusement, j’avais cessé de grandir cette année-là. Je faisais donc un mètre soixante-quinze – la moyenne nationale pour un homme.
Max vit que je fixais son pantalon.
« Quoi ? Ma ceinture s’est défaite ?
— Non, c’est juste que… » Il haussa les sourcils en me toisant le long de son nez. Dis quelque chose, Jay ! Plus je mettais de temps à répondre, plus j’avais l’air d’un bouseux coincé. « J’adore ton look ! »
Max rayonna. « Merci ! La mode genrée, c’est tellement limitant, tu ne trouves pas ? » Il me prit par la main et, toute réserve envolée, m’entraîna vers le centre de la salle. « Raconte-moi l’histoire de ta vie. Commence par ta naissance. »
Je passai mentalement en revue la liste de mes caractéristiques tandis que Max se laissait tomber sur une chaise au premier rang.
QUI EST JAY COLLIER ?
1. Un garçon hyperorganisé qui fait tout le temps des listes (par
exemple, pour se définir).
2. Un mathématicien fan de statistiques (deux fois champion
régional du WAMbledon, la compétition annuelle organisée par
la Washington Association of Mathematics).
3. Un accro à la téléréalité (je peux réciter par cœur la grille de
programmes de MTV, VH1 et Bravo).
4. Un costumier (le seul mot de français que je connais) trois fois
vainqueur du concours annuel de Blue Bluff.
5. Un puceau gay sans aucune expérience, et qui commence à
désespérer (soupir).
Je ne pouvais rien dire de tout ça à voix haute. Personnalité de type A super organisée ? Ça fait névrosé. Fan de maths et de stats ? Le gros geek. Amateur de téléréalité ? Je voyais pratiquement Chip tendre un doigt vers moi et m’accuser d’être un cliché ambulant. Costumier de bal country ? Plus bouseux, tu meurs – malgré l’utilisation du mot français. Et hors de question d’aborder le sujet de ma virginité : j’aurais l’air pathétique. Pour commencer une nouvelle vie, je devais paraître intrigant, histoire de me faire des amis et de susciter l’intérêt des autres garçons.
Max attendait en me dévisageant.
« Tu ressembles à la version humaine de la petite roue qui n’en finit plus de tourner sur un écran d’ordinateur. » Son regard se fit vitreux. « Je réfléchis, je réfléchis, je réfléchis, dit-il d’une voix robotique.
— Ha, ha. » Mon rire mécanique ne servit qu’à lui donner raison. Je m’assis près de lui et décidai d’énumérer les faits généraux qui ne risquaient pas de constituer un terrain glissant pour un nouveau tel que moi. « Je m’appelle Jay, et je viens d’arriver à Seattle. Je suis en terminale. J’aurai 18 ans dans deux semaines – le 20.
— Oooh, un Vierge. Laisse-moi deviner. Tu es super organisé et tu adores faire des listes. »
Dans le mille. Je baissai les yeux vers mon carnet, craignant de l’avoir ouvert sans faire attention à la page de ma to-do list gay. Il était bien fermé, et mon coude fermement posé sur sa couverture. Mais si Max avait pu deviner mon trait de caractère numéro 1 en se basant sur mon signe zodiacal, peut-être l’astrologie et toutes ces histoires d’étoiles avaient-elles un fondement.
Mes névroses n’avaient pas l’air de déranger Max. Alors, je m’aventurai un peu plus loin dans le domaine de la vérité.
« Ouais, je suis plutôt organisé. J’aime aussi le théâtre et les drag-queens.
— Comme tout le monde.
— Et me déguiser.
— Tu prêches un convaincu.
— Le sudoku. L’algèbre. Les statistiques. » Je me frappai le visage. Là, j’étais allé trop loin. La première personne à qui je parlais sans avoir du chewing-gum sur le front allait me prendre pour un gros nerd.
Mais Max me saisit par le poignet pour écarter ma main, les yeux brillant d’adoration. « Ma Taylor, c’était le geste le plus craquant du monde ! J’adore les formules qui claquent, mais un geste-signature, c’est la classe. »
Enfin, quelqu’un qui appréciait. Lu avait toujours trouvé ça trop théâtral, mais Max avait tout de suite pigé mon intention : envoyer un message avec juste la bonne dose de mignonitude. D’après une étude, il faut deux cents heures pour devenir l’ami de quelqu’un, mais à ce rythme-là, Max deviendrait mon meilleur pote en un rien de temps.
J’étais tellement soulagé qu’il ait pris l’initiative alors que je n’avais le courage d’engager la conversation avec personne… Tandis qu’il continuait à me bombarder de questions, je résolus d’omettre le détail le plus embarrassant de ma vie, à savoir, que j’étais encore puceau alors que tous les gens de notre âge semblaient passer leur vie à poil avec quelqu’un d’autre. Mais Max était un vrai limier, apparemment capable de flairer mon manque d’expérience amoureuse.
« Donc, tu es gay, pas vrai ? demanda-t-il avant de se gifler immédiatement. Ma Taylor, la ferme, Max ! Pardon, je ne voulais pas faire de supposition, mais j’ai une sorte de sixième sens pour ces trucs-là.
— Pas de souci. Et ton super-pouvoir ne t’a pas trompé. Je suis bien gay.
— Et tu m’as dit que tu venais de la région de Spokane ? »
J’acquiesçai.
« D’où exactement ?
— Riverton. Tu ne dois pas connaî…
— OhmonDieu ! s’exclama Max, choqué, en se plaquant une main sur la bouche. Une cousine de ma mère habitait là-bas dans le temps. La seule fois où on est allés la voir, je n’avais qu’une envie, c’était de me tirer. Il n’y a rien à faire. Juste des fermes, des champs et… aucun gay », hoqueta-t-il.
Il se pencha si près que ses cheveux me tombèrent sur l’épaule. « Tu as déjà embrassé un garçon, quand même ? »
J’hésitai, voulant éviter le sujet. Mais mon silence ne fit que confirmer les soupçons de Max.
« Ne t’en fais pas. Ta vie est sur le point de changer, Jay, parce que ce lycée grouille de gays. » Il pointa un index sur sa poitrine. « Gay. » Puis il désigna quelques-uns des garçons déjà assis ou qui arrivaient. « Gay, gay, gay, gay, deux troisièmes que je ne connais pas encore, eeeet gay. Tous sortis du placard, évidemment, parce que ce n’est pas mon genre d’outer les gens. »
Trois pensées me traversèrent la tête. 1/ Le troisième de la liste était Albert, ce qui confirmait mes soupçons, alléluia ! 2/ Je pouvais officiellement barrer le premier truc de ma to-do list gay (et même le barrer deux fois, vu qu’après Albert, j’avais rencontré Max). 3/ Max savait quels garçons du lycée aimaient les garçons. Il pouvait m’épargner la peine de poser des questions embarrassantes. Avec lui à mes côtés, je pourrais flirter avec assurance et rejoindre illico nos camarades à SexeVille.
« D’accord, je passe aux aveux, lançai-je.
— C’est le moment que je préfère. » Je vous jure que Max salivait littéralement.
Je baissai la voix. « Tu avais raison à propos de Riverton. Je n’ai jamais embrassé de garçon. » Les yeux de Max s’éclairèrent, et il ouvrit la bouche pour parler. « Ne le dis à personne, me hâtai-je d’enchaîner avant qu’il puisse en informer toute l’AQH. Mais j’aurais bien besoin de… d’une sorte de guide. » Je repensai à ma rencontre avec Albert et à la façon dont je m’étais ridiculisé. « Quelqu’un pour m’aider à ne pas avoir l’air d’un amateur complet pendant que je barre tous les trucs de ma to-do list gay. »
Oh, purin. Oh, purin de merde de chiotte de merde ! Voilà ce qui arrive quand quelqu’un vous met tellement à l’aise après une journée entière de silence : vous lui balancez tous vos secrets sans le vouloir.
Quelle est la probabilité de mourir de honte ?
Parce que c’est ce qui était sur le point de m’arriver.
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