Mexico City Blues
Au-delà de nulle part
JACK KEROUAC
Mexico City Blues
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Pierre Joris
Préface d’Yves Buin
GALLIMARD
OceanofPDF.com
AU-DELÀ DE NULLE PART
On connaît la phrase bien galvaudée de Claudel qualifiant Rimbaud de
« mystique à l’état sauvage ». La formule a fait florès depuis que l’on sait qu’il existe un sacré profane partagé par nombre de poètes qui, au cours des siècles, se sont affirmés comme chercheurs de lumière. Ceux-là ont approché le buisson ardent où s’origine le verbe. Jack Kerouac né en 1922 était l’un d’entre eux.
Il écrit, confie-t-il, sous la tutelle et le regard de Dieu. Tel était son
statut et sa revendication tournés vers le Dieu des Évangiles, Kerouac s’imaginant avec humilité rejoindre la cohorte des saints sous l’égide de saint François d’Assise et sainte Thérèse d’Ávila dont il était dévot. D’ailleurs, un François d’Assise, il y en avait un à Lowell sa ville natale : Gérard son frère aîné, un inspiré, disparu à l’âge de dix ans. Le roman familial et le voisinage en feront une icône. Une odeur de sainteté régnait donc au foyer pénétré en même temps de la rumeur de la mort, celle de Gérard, parti trop tôt tutoyer les anges, laissant une trace indélébile dans l’enfance de son cadet qui nous livrera plus tard les Visions de Gérard. Kerouac sera un héritier à l’écoute d’une mère fidèle aux pratiques paroissiales de la communauté canuck des Canadiens francophones émigrés du Massachusetts. De leur fréquentation Kerouac retiendra une sorte de christianisme primitif éclectique qu’il affichera comme le fondement de sa soif d’être et de vie.
Il honorera la vie, ainsi que le révèle son épitaphe au cimetière d’Edson. Les grands vivants sont traversés par leur tourmente et la permanence de la finitude. Au destin mortel soumis à la détresse existentielle, ils opposent l’hyper-vie. Ainsi erra Kerouac de par le monde.
On le retrouve à New York en 1939, à dix-sept ans, pour une année préparatoire à la prestigieuse université Columbia alors qu’il est en même temps un espoir du football américain dans le championnat de l’Ivy League. New York, la trépidante, le fascine. Très vite il va inaugurer des déambulations nocturnes dont certaines le conduisent au fameux bar le Minton’s Playhouse. Et tout commence avec le jazz. Après minuit, libérés de leurs obligations quotidiennes, les musiciens des grands orchestres se livrent à d’interminables jam-sessions accompagnés par une rythmique légendaire où dialoguent Thelonious Monk au piano, Kenny Clarke à la batterie et le guitariste Charlie Christian, au parcours météorique, décédé
à vingt-cinq ans 1. Kerouac assistera très tôt à ces joutes historiques où apparaîtront quelquefois Charlie Parker, Dizzy Gillespie, les véritables créateurs du style bebop.
Kerouac, amateur du jazz traditionnel et de la période swing captés dans un autre temps sur la radio à Lowell, est décontenancé par cette émergence qui submerge les cadres convenus. Puis il comprend qu’une nouvelle ère de la musique afro-américaine s’instaure sous la conduite du saxo alto Charlie Parker qui à vingt-cinq ans, maître de son art, est, de son côté, à la recherche vaine de Stravinsky et est, en retour, admiré par Leonard Bernstein.
Charlie Parker (1920-1955) 2. Pour la plupart des critiques, il est le plus grand musicien de jazz, tout au moins son plus grand improvisateur, bien qu’il soit toujours discutable d’établir une telle hiérarchie. Surnommé Bird, il n’échappera pas à la figure baudelairienne de l’albatros planant souverainement. Ses prestations seront pour Kerouac l’occasion de chocs esthétiques fulgurants à l’instar des rencontres capitales, au cours de ces nuits des années 40, et au printemps 44, de Lucien Carr, Allen Ginsberg, William Burroughs, partagées au cours des fêtes bohèmes éclatées de Bill Cannastra. La fin de la guerre approche et l’effervescence gagne ces individus singuliers aimantés par la perspective d’une vision nouvelle exprimée, peu après, par la Beat Generation.
Le jazz participe à cette transition sociale. Un style de vie en découle,
celui des jazzmen noctambules. Le bop est une école de liberté : celle de l’expérience des drogues, de l’anticonformisme, de l’exaltation… Charlie Parker sera héroïnomane. S’il s’avéra dépendant, il éprouvera aussi l’utilisation expérimentale empirique des opiacés. Ne conseillera-t-il pas au trompettiste Chet Baker, un autre messager de la beauté à l’existence bien chaotique, qu’en fonction du calcul des doses, il était possible d’accéder à des musiques jamais entendues auparavant ? Kerouac, lui, consommera un psychostimulant amphétaminique : la benzédrine, d’excessives quantités de marijuana, et, dès l’âge de vingt ans, l’alcool qui le mènera à l’alcoolisme chronique.
Ce recours à des chimies complexes ne doit pas être réducteur. En
Kerouac coexistaient la nostalgie précoce de l’infini et la marginalité libertaire. De la proximité des jazzmen, il retiendra, outre la conception rythmique, le sens mélodique, le lyrisme émotionnel sensuel et l’improvisation exacerbée, transposant la phrase musicale dans le verbe, dans la prosodie, en pratiquant le flux continu, s’identifiant au souffle des saxophonistes tels Parker ou Lester Young envers lequel il cultivera une véritable vénération comme en témoigne Visions de Cody. Kerouac formalisera ces résonances dans son « manifeste » de la prose spontanée. Dès lors il sera un jazz-poet.
On ne saurait oublier le blues, cette racine du jazz, le blues dans sa
forme originelle de douze mesures, sa gamme altérée où s’entendent les blue notes ineffables, le blues matrice d’une musique perpétuelle où se lisent joie fugace, solitude et souffrance. Kerouac aimait chanter le blues (Blues et Haïkus,1959). Ses poèmes-blues seront en partie rassemblés dans l’imposant volume posthume : Book of Blues (1995).
Lors de son troisième séjour à Mexico en août 1955, il rejoint sa terre d’élection, sa terre sacrée aux herbes magiques, sa terre des fellaheen, les paysans mythiques, les pauvres et purs baignés par la religiosité diffuse qui imprègne le quotidien. Kerouac assistera à des marches de pénitents semblables à celles des hommes « ivres de Dieu » décrits par Jacques Lacarrière, qui le bouleverseront. Lors de son deuxième voyage (mai 1952) il a vécu une nuit mystique à Mazatlán dont nous savons peu. Du moins elle a existé. Pour l’heure, août 1955, il vit au 210 Orizaba Street dans une chambre donnant sur la terrasse d’un immeuble de deux étages. Bill Garver, toxicomane avéré croisé chez Burroughs en 1952, habite au rez-de-chaussée sans jamais sortir de sa chambre. Ex-escroc mondain, il subsiste d’une rente familiale. Son contact avec les dealers est une prostituée, elle-même toxicomane de vingt ans, Esperanza Villanueva, que Kerouac érigera en madone (Tristessa, 1960).
Il passe ses après-midi, armé de ses carnets, avec Bill Garver à écouter et noter les digressions, les dérives verbales de ce dernier sur l’histoire et la philosophie. Il fume compulsivement de la marijuana tandis que Garver s’abandonne à l’extase morphinique. Quel rôle joue Garver ? Quel est l’impact de sa logorrhée ? Il semble stimuler Jack qui, le soir, entreprend une suite poétique : Mexico City Blues achevé en trois semaines, une suite inspirée de la scansion jazziste par le découpage en chorus – 242 au total –, le chorus étant l’unité de variations du thème standard de trente-deux mesures répétées n fois dans l’improvisation.
Charlie Parker est mort en mars 1955, ce que n’ignore pas Kerouac qui aurait pu, comme le poète Ted Joans (Black Manifesto), écrire sur les murs de New York : « Bird lives ». L’ombre de Parker plane sur Mexico City Blues au gré des souvenirs musicaux de Kerouac lors de nuits mémorables comme cette séquence relatée dans Les Souterrains (1958). Il met en œuvre l’écriture spontanée qui exige la désinhibition, l’absence de censure, l’usage des processus de l’automatisme et de l’association libre, mais avec la visée encore plus radicale de la disparition du filtre de la pensée aboutissant à la disparition du moi pour accéder au Vide Profond du bouddhisme.
Dans ses notes préliminaires Kerouac nous avertit : « Je veux être
considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d’une jam-session un dimanche après-midi. »
Il promeut une forme ouverte à l’issue imprévisible, empruntant le
toboggan mental en son déferlement où les mots sont catapultés en flot d’images composites, où la métaphore est invisible. On pourrait conclure de prime abord à un monologue hermétique mimant un naufrage intérieur peu communicable alors qu’au contraire sont accueillis les brisures, les projections spéculaires, les néologismes, les concaténations, les allusions triviales, les rémanences, les remémorations, les mises en scène des îlots de mémoire, un authentique instantané, une espèce de sidération phénoménologique. Ce qui suppose la transe, un état non ordinaire de conscience, préalable, au travers de l’exil langagier, à l’abolition de l’ego, condition d’accès à la vacuité nirvanesque, terme de l’aventure. Tout premier lecteur, Ginsberg déclara : « Mexico City Blues de Kerouac est une collection éblouissante d’improvisations sur pensées premières de l’Esprit, un exposé excellent des nobles Vérités du Bouddhisme, un concerto-Bodhisattva de rythmes, de voyelles et d’images d’un Vide Profond […]. Voici, dans le langage de l’Ouest, une analyse Philosophique Commune de Samsara », tandis que le subtil et rigoureux traducteur Pierre Joris insistait : « L’heure est enfin venue de nous pencher sur cette poésie folle, joyeuse, triste, magnifique… »
Toute cette luxuriance est corrélée avec le fait, éminemment notable,
qu’en 1952-53 Ginsberg a initié Kerouac au bouddhisme. Bardé de ses références christiques, Kerouac se lance alors avec passion dans l’étude des grands maîtres de l’Orient. Il a l’enthousiasme du néophyte et le voici bikku (l’éveillé), bodhisattva (le disciple, l’accompli), collectionnant les livres sacrés – Mexico City Blues est truffé de citations –, le but étant d’atteindre l’état de non-moi, de non-né, en leur disponibilité contemplative infinie.
Cette posture poétique induite par l’invention verbale frénétique et par un chaos ordonné est paradoxale. Cette poésie pourrait être dite plutôt que lue. Quel est son véhicule ? Est-elle susceptible d’une incarnation ? En quoi la transe implique-t-elle le dépassement du corps ? Ginsberg proposa plus tard de répondre à ces problématiques en créant à Boulder (Colorado) l’« école Jack Kerouac de la poésie désincarnée ». L’auteur s’efface, les limites du moi sont abolies. Subsiste une voix impersonnelle libérée des contraintes des sens, devenue immatérielle, regard virginal inaltéré sur le
monde, musique éthérée, texte enfin sans entrave (Chorus 241).
Mexico City Blues est un moment unique dans le parcours de Jack Kerouac qu’il va conclure par une ode à Charlie Parker.
Charley Parker, pardonnez-moi –
Pardonnez-moi pour ne pas avoir répondu à vos yeux –
Pour ne pas avoir su indiquer
Ce dont vous êtes capable d’inventer –
Charley Parker, priez pour moi –
Dans les Nirvanas de votre cerveau
Où vous vous cachez, indulgent et immense,
Plus de Charley Parker
Mais le nom secret et indicible
Portant un mérite
Immensurable d’ici.
Vers le haut, le bas, l’est, ou l’ouest –
– Charley Parker, levez le fléau,
de moi, et de tout le monde.
Mai 1956, moins d’un an après les ébranlements psychiques et
stylistiques de Mexico City Blues, Kerouac est en Californie, en route pour le poste de garde forestier qu’il va assurer durant l’été dans le massif des monts Cascades, sur les pentes du Desolation Peak dans l’État de Washington, à vingt kilomètres de la frontière canadienne. Il fait escale à Mill Valley chez Gary Snyder dont il partage quelques jours l’unique pièce du bungalow. Gary Snyder, âgé de vingt-six ans, fervent montagnard, excelle dans les arts martiaux. Connaisseur érudit du zen, il possède également la sensibilité amérindienne. Il est une sorte de mentor pour Kerouac. Lui-même est en instance de départ pour le Japon en vue d’une longue retraite dans un monastère. Toujours dans la filiation des textes bouddhistes, dans la postérité de Mexico City Blues, Kerouac trouve l’occasion de débats animés avec Snyder qui estime que Jack est en mesure d’écrire un soutra (un texte sacré). Et ce sera : L’Écrit de l’Éternité d’Or, sommet de la quête spirituelle de Kerouac, conçu en 1956 et publié en 1960, comme accomplissement de l’ouverture initiée par Mexico City Blues.
YVES BUIN
1. Franck Médioni, Charlie Parker, Fayard, 2020.
2. Franck Médioni, Louis Joos, Une histoire du bebop, Le Layeur, 2020.
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