Miss Rovel
Chapitre IX
Après un somme assez court, Raymond venait de se lever et s’apprêtait à se rendre chez lady Rovel à l’heure qu’elle lui avait marquée, quand on lui remit un billet qu’avait apporté Paméla. Il était ainsi conçu:
“J’ai beaucoup de choses à vous dire, mon cher tuteur, et je n’ai qu’un moment. Excusez l’écriture et le reste.
“1° Je tiens à vous tranquilliser l’esprit sur un incident dont vous avez eu le tort de vous trop émouvoir. J’imagine que notre fameux magicien à la barbe blanche, qui, lorsqu’on lui prête le collet, tombe en arrêt dans l’attitude d’un boxeur anglais, pourrait bien être tout simplement un Ecossais, nommé M. Gordon. Si ma conjecture est exacte, la scène qu’il nous a jouée serait une vengeance de sa façon, où il a mis tout l’esprit dont il peut disposer. N’y pensez plus, si vous y pensez encore.
“2° Ma belle et adorable maman est aujourd’hui d’une humeur!… Elle est furieuse contre vous (je ne sais toujours pas pourquoi), furieuse contre le beau Sylvio parce qu’il s’est permis de tirer l’épée chez elle, furieuse contre moi, qu’elle considère bien injustement comme la cause première de ce grand esclandre. Dieu soit loué! Elle n’est pas moins furieuse contre M. de Boisgenêt; elle lui en veut d’avoir été si ridicule et si maladroit hier au soir, et surtout de s’être avisé de passer pour mort quand il était encore en vie. Elle l’avait traité d’imbécile en votre présence; il n’a pu digérer ce mot. Après votre départ ils ont eu ensemble une vive altercation, suivie d’une rupture en forme; puisse-t-elle être définitive!
“3° Conclusion: maman m’a déclaré tout à l’heure que j’avais l’esprit de guingois et un atroce caractère, qu’elle renonçait à m’apprendre le monde et que je n’y rentrerais que mariée, qu’elle avait formé l’irrévocable résolution de me cloîtrer quelque part jusqu’à ce qu’elle m’ait trouvé un parti à sa guise. Puis elle m’a soumis une idée… Devinez où elle veut m’envoyer; je n’ose pas vous le dire. Quelle indiscrétion, monsieur, que de prétendre vous imposer une fois encore la garde de ma folle tête et de ma sotte personne! C’est déjà trop que vous ayez daigné faire le voyage de Florence pour me délivrer d’un Kalmouk. Aussi ai-je regimbé, protesté, représenté à maman que son idée était extravagante, que vous ne pouviez nous souffrir, mes défauts et moi, qu’il vous serait souverainement désagréable de me reprendre dans votre maison, et que je la défiais de vous y faire consentir. Elle m’a répondu froidement: “C’est ce que nous verrons,” et je me suis aperçue un peu tard que dans mon beau zèle je venais de faire une sottise, que toutes mes objections étaient allées à fin contraire. Fâchée comme elle l’est contre vous (je ne sais toujours pas pourquoi), elle sera charmée de faire quelque chose qui vous déplaise, et vous allez avoir à subir un formidable assaut. Réparez ma sottise aussi bien que vous pourrez, à moins que vous ne préfériez en prendre votre parti en vrai philosophe qui, du haut d’un pont, regarde couler son malheur comme l’eau d’une rivière. L’eau ne coulera pas longtemps et votre pont est si haut perché!
“4°, 5° et 6° Je vous respecte de tout mon coeur, monsieur, et je vous supplie de me pardonner en faveur de ce bon sentiment tous mes péchés passés et futurs.”
Raymond éprouva un saisissement en lisant cette lettre et en apprenant la résolution imprévue à laquelle s’était arrêtée lady Rovel. Sa surprise fut accompagnée d’une dilatation de coeur, d’un frisson de joie tel qu’en peut ressentir un homme à qui on annonce à l’improviste qu’il vient de gagner le quine à la loterie. Il aurait bien voulu se persuader que le tuteur de miss Rovel considérait uniquement l’intérêt de sa pupille, et que, s’il se réjouissait à la pensée de la remmener à l’Ermitage, c’est qu’il était heureux
………… De dérober cette rose naissante Au souffle empoisonné d’un monde dangereux.
Il n’essaya pas de se donner le change; depuis quelques heures, il ne pouvait plus se faire illusion sur ses véritables sentiments. Certaines paroles prononcées inopinément brillent comme un flambeau, elles éclairent les replis les plus obscurs d’une âme qui se cachait à elle-même. Un magicien, expert en son art, déchirant d’une main brutale tous les voiles, avait révélé Raymond à lui-même; il avait vu le fond de son âme, et il ne pouvait plus douter qu’il ne ressemblât beaucoup au chien du jardinier, lequel n’a jamais été réputé le plus heureux des chiens. Il sentait effectivement que son bonheur serait un supplice, mais les supplices ont leurs voluptés.
Midi sonnait, il s’arracha brusquement à ses réflexions et courut à son rendez-vous, déterminé à faire une belle défense, comptant d’avance sur sa défaite. Il trouva lady Rovel dans le même salon que la première fois, assise sur le même sofa; elle tenait dans son giron Mirette, qui n’était pas encore tout à fait remise de ses émotions de la veille.
Du plus loin qu’elle vit venir Raymond: “Monsieur, lui demanda-t-elle, c’est bien par le train de quatre heures que vous repartez aujourd’hui pour Genève?
—C’est possible, madame, mais je n’en savais rien.
—Les nuits sont encore froides, reprit-elle, et Meg est imprudente. Vous aurez l’oeil à ce que Paméla ait les plus grands soins d’elle et l’enveloppe convenablement dans ses fourrures.
—Miss Rovel part aussi pour Genève?
—Elle va passer quelques semaines à l’Ermitage, répondit-elle d’un ton de superbe nonchalance, juste le temps nécessaire pour que je lui trouve un mari. Je me plais à croire qu’en fait de pensionnats elle préfère aux maux inconnus un ennui connu.
—Vous me comblez, madame; mais, je vous prie, avez-vous consulté au préalable le propriétaire de l’Ermitage? Peut-être jugera-t-il que vous avez une façon un peu cavalière de disposer de lui et de sa maison.”
Elle présenta une gimblette au carlin. Pendant qu’il la croquait à belles dents: “Monsieur, reprit-elle, vous considérez-vous, oui ou non, comme le tuteur de Meg? Si vous ne l’êtes pas, de quel droit vous mêlez-vous de ses affaires et de me donner des conseils que personne ne vous demandait? Si vous l’êtes, auriez-vous bonne grâce à me refuser de l’héberger chez vous jusqu’à ce que j’aie pourvu à son avenir?… Ce raisonnement n’est-il pas juste, mon enfant? dit-elle à sa chienne en lui donnant une seconde gimblette.
—Soit, reprit Raymond, je suis tuteur, j’ai les charges, sinon l’office; mais vous vous plaignez que votre fille est de garde difficile. Je tiens à vous dire que je ne m’engage point à la garder mieux que vous.
—J’aime à croire que vous ferez votre possible. J’ai toujours préféré les coquins aux inutiles; un homme qui se respecte doit s’atteler à quelque chose, à une danseuse, à un devoir, il n’importe. Vous n’avez pas la danseuse, je me fais un plaisir de vous procurer le devoir.
—Je suis confus de vos bontés, madame, mais je vous répète qu’il adviendra ce qui pourra, que votre fille se surveillera elle-même, que je ne vous réponds point de sa conduite.
—Cela va sans dire, répondit-elle avec un accent de suprême dédain; c’est Mlle Ferray qui m’en répondra.
—Ma soeur est myope et boiteuse, et je vous déclare qu’elle est encore moins disposée que moi à reprendre miss Rovel en son gouvernement.
—Vous le croyez?
—J’en suis certain.
—Pauvre homme que vous êtes! j’ai passé la matinée à causer par le télégraphe avec Mlle Ferray. Première dépêche de Florence: Mademoiselle, consentez-vous à reprendre Meg?—Première réponse de Genève: Oui, madame, tout de suite, si mon frère est consentant.—Deuxième dépêche de Florence: Mademoiselle, votre frère est consentant; Meg part à quatre heures avec lui; venez à leur rencontre jusqu’à Suse. —Deuxième réponse de Genève: Madame, dans une heure, je partirai pour Suse.—Et voilà, je pense, une affaire en règle.”
Il se leva: “Puisque ma soeur est en route, dit-il, je me vois forcé de me soumettre; seulement je me réserve le bénéfice d’inventaire. Le jour où j’aurai à me plaindre de miss Rovel, je vous la renverrai, madame, sinon par le télégraphe, du moins par le chemin de fer.
—Vous voulez dire que vous aurez l’obligeance de la garder jusqu’à ce que je vous prie de me la renvoyer, répliqua-t-elle; cela ne tardera guère.” Puis, avec un sourire ironique: “Apprenez, monsieur, d’une femme qui a beaucoup pratiqué les hommes, que dans ce monde il faut être granit ou caoutchouc, et que rien n’est plus ridicule que le faux granit.”
Sur cette belle apostrophe, elle lui souhaita un heureux voyage, lui enjoignit de nouveau de préserver Meg des courants d’air, et tirant Mirette par le bout de l’oreille: “Petite, dit-elle, regardez bien monsieur, vous ne le reverrez plus.”
“Elle a raison, caoutchouc ou granit!” se disait Raymond en descendant le grand escalier de marbre du palazzo. Et redressant sa tête sur ses épaules, jetant à un invisible ennemi un regard de défi hautain, il forma le ferme propos de se prouver à lui-même que la nature l’avait fait en vrai granit et que sa volonté n’était point à la merci d’émotions passagères. Il jura qu’il se rendrait maître de ses pensées, qu’il sortirait vainqueur de l’épreuve, que Meg ne se douterait jamais des indignes faiblesses qu’elle lui inspirait, que jamais elle ne pourrait deviner qu’il se passait quelque chose en lui quand il la regardait. Il le jura par le Persée en bronze de Benvenuto Cellini, qu’il avisa dans la loggia de Lanzi en traversant la place du Grand-Duc, et s’étant rappelé les singulières paroles qui sont gravées sur le piédestal de cette noble statue: Te, fili, si quis laeserit, ultor ero, son orgueil interpellant son coeur lui répéta: “Oh! mon fils, si quelqu’un te blesse, je te vengerai!”
Avant trois heures et demie, Raymond était à la gare. Il attendit quelque temps ce que cherchaient ses yeux et son coeur; craignant que lady Rovel ne se fût ravisée, la fièvre le prit. Enfin Meg arriva, suivie de son bagage, de Paméla et d’un vieux maître d’hôtel que lady Rovel avait chargé de l’assister dans ses préparatifs de départ et de la mettre en wagon. Tant qu’il fut là, elle eut le regard sombre, la figure allongée. A peine eut-il pris congé d’elle et le train se fut-il ébranlé, ce brouillard se dissipa et la gaîté brilla dans ses yeux. De son côté, Raymond se sentait l’âme à l’aise. L’épreuve qu’il allait affronter lui semblait moins difficile, moins périlleuse qu’il ne l’avait d’abord pensé; on prend quelquefois pour la tranquillité d’une raison satisfaite l’épanouissement secret d’une grande joie. Meg avait l’esprit si serein, si allègre, elle paraissait si résignée à son sort, si disposée à prendre en bonne part tous les incidents du voyage, qu’il était impossible de supposer qu’elle laissât son coeur sur les bords de l’Arno, et Raymond, qui l’observait à la dérobée, fut bientôt délivré de tout ce qui lui restait d’inquiétude. Quelle apparence que le prince Natti eût mieux réussi que M. Gordon à inspirer un sentiment sérieux à cette joyeuse fille? Nulle ombre sur son visage, on y voyait une âme franche de tout chagrin comme de tout souvenir, qui n’avait pas même regret à ses amusements, certaine d’en trouver partout assez pour sa provision.
Quand le soir fut venu, Raymond fut moins content et la nuit lui parut longue. Meg, après s’être emmitonnée dans ses fourrures, dormit tout d’un somme jusqu’au matin. Paméla s’appliquait à en faire autant, mais le sommeil fuyait ses sombres paupières. Elle était travaillée par ses chagrins, elle maudissait sa destinée, qui la condamnait à enterrer de nouveau ses charmes d’ébène dans la solitude et le mortel ennui de l’Ermitage. Elle vivait depuis six mois dans l’attente d’une aventure. Lady Rovel lui donnait ses robes quand elle les prenait en déplaisance, et Paméla s’était toujours flattée que pareillement, un jour ou l’autre, Meg lui passerait de la main à la main le coeur de quelque sigisbée dont elle n’aurait plus que faire. Il lui souvenait qu’un brillant cavalier lui avait dit près d’une chartreuse: “Charmante brunette, si je perds mon procès avec ta maîtresse, c’est toi que je chargerai de me consoler!” Son âme charitable se désespérait à la pensée que, dans le triste clos de l’Ermitage, elle ne rencontrerait aucun jeune homme bien fait à qui elle pût offrir ses consolations. Si elle réussissait parfois à s’endormir, se prenant à rêver des fines moustaches du prince Natti, elle se réveillait en sursaut et poussait un bruyant soupir. Raymond ne soupirait pas; mais il ressentait un cruel malaise, un trouble pénible et fiévreux. Il songeait malgré lui au faux Merlin, à ses oracles, bizarre mélange de vérité et d’erreur. Ce magicien ou ce jaloux s’était bien mépris sur le compte de Meg. Qui pouvait la soupçonner d’avoir plus que de l’amitié pour son tuteur? Dans les entretiens qu’il avait eus avec elle depuis, leur départ de Florence, elle avait fait preuve d’une parfaite liberté d’esprit, et l’aisance de ses manières, le naturel et la franchise de son langage ne ressemblaient guère aux pudeurs et aux précautions d’un amour qui se cache. Si Meg n’aimait ni le prince Natti ni M. Gordon, c’est que son coeur n’était pas encore mûr et que le moment d’aimer n’était pas venu pour elle. Sans contredit, cela était fort heureux, si heureux que Raymond sentait l’air lui manquer, et que plus d’une fois il baissa la glace de la portière pour exposer à la fraîcheur de la nuit son front brûlant. Le wagon était trop étroit, Meg était trop près de lui; la guettant du coin de l’oeil, il se surprenait à maudire la profonde tranquillité de son sommeil, à regretter avec amertume que le faux Merlin ne fût qu’un somnambule à demi lucide, et qu’ayant vu si clair sur un point, il se fût si grossièrement abusé sur le reste.
Il fut charmé de voir paraître l’aube, qui fait chanter les coqs et fuir les cauchemars, plus charmé encore d’apercevoir sur le quai de la gare de Suse une petite femme clopinante et clignotante, laquelle attendait le train avec impatience. S’entendant appeler par son nom, elle se précipita sans pudeur dans les bras d’un gendarme, qu’elle s’avisa de prendre pour son frère. Au même instant, Meg, s’élançant derrière elle et la saisissant par les deux épaules, s’écria: “Ah! miss Agathe, qu’il y a d’esprit dans vos méprises!”
Mlle Ferray cherchait à se retourner pour la voir, et à tout hasard lui disait comme le comte de Rouci à Mlle d’Arpajon, sa fiancée: “Mademoiselle, encore que vous soyez laide, je ne laisserai pas de vous bien aimer.” Enfin, parvenant à l’entrevoir, elle lui dit par charité: “Qui prétendait que cette petite était enlaidie? Elle n’est pas si mal.” Puis, y regardant de plus près: “Oh! la vilaine menteuse! elle est plus belle qu’un ange.
—Fi donc! mademoiselle, lui répondit Meg, on ne parle plus de sa beauté à une sainte fille qui a renoncé au monde.” Cela dit, elle lui sauta au cou, et regardant Raymond de travers: “Vous plaît-il de savoir comment M. Ferray a passé son temps à Florence? Croiriez-vous qu’il est allé au bal déguisé en Bédouin, qu’il y a reçu des déclarations brûlantes, et qu’il a failli en découdre avec un matamore qui avait eu l’audace de me voler un ruban? Voilà de la galanterie, ou je ne m’y connais pas.”
Cette plaisanterie et le ton dégagé de Meg froissèrent Raymond, qui ne sut pas dissimuler son déplaisir. Il eut pendant quelques minutes un air froid et contraint, et répondit assez mal aux amitiés dont l’accablait sa soeur. Cela troubla la joie de Mlle Ferray; elle craignait qu’il ne lui en voulût d’avoir accueilli trop facilement les ouvertures de lady Rovel; elle tournait autour de lui comme un barbet qui a une peccadille sur la conscience et cherche par la tendresse de ses regards à fléchir la rancune de son maître. Il finit par se dérider, ses glaces fondirent, et le bonheur de Mlle Ferray resplendit comme un ciel de juillet. Dès qu’on fut remonté en wagon, elle entreprit Meg sur ses méfaits, la pria de lui en dresser la liste. Meg lui conta des énormités, Mlle Ferray se récriait d’indignation; mais s’apercevant qu’on lui en imposait: “Mauvaise pièce, lui dit-elle, vous vous amusez de moi. Le seul crime impardonnable est de se moquer des gens qui nous aiment, c’est le vrai péché contre le Saint-Esprit.
—Bah! mademoiselle, répondit Meg, si le bon Dieu vous ressemble, il n’y aura point de jugement dernier; après avoir bien réfléchi. Dieu dira: Embrassons-nous, tout s’explique.”
On arriva dans la soirée à l’Ermitage. Le lendemain matin, Raymond, s’étant mis à la fenêtre, aperçut miss Rovel qui, encapuchonnée d’un tartan, les pieds dans la rosée, faisait le tour de l’enclos, examinant tout, s’assurant que rien n’avait changé de place ni de visage. Elle battait les buissons comme un chasseur, et faisait lever des souvenirs. Quoique le printemps fût moins avancé qu’à Florence, elle trouva le long des haies quelques primevères dont elle fit un bouquet. Puis, revenant sur ses pas, elle visita le poulailler, jeta un coup d’oeil dans l’étable et le grenier à foin. Elle allait rentrer chez elle quand Raymond la héla: “Miss Rovel, lui cria-t-il, les historiens racontent que la première fois que Napoléon exilé fit une promenade dans son île, il s’écria: Diable! ma prison est petite.
—J’ai des yeux qui voient grand, répondit-elle, et si bon coeur que je veux fleurir Hudson Lowe.” Et elle lui lança son bouquet à la figure.
Pendant plus de trois semaines, les jours coulèrent doucement à l’Ermitage sans que la vie de ses hôtes comptât d’autres événements que leurs pensées. Celles de miss Rovel étaient aussi paisibles qu’agréables. Il semblait que par l’effet d’un charme son sang courût moins vite, qu’il fût entré quelques grains de plomb dans sa cervelle. Ses journées se passaient dans une alternative de gaîté sans étourderie et de longues tranquillités sans langueur. On craignait qu’elle ne s’ennuyât, on lui proposait des promenades et de la mener au concert ou au théâtre; elle répondait qu’elle avait besoin de se reposer, de se rasseoir, qu’un verger entouré de haies vives, borné par un ruisseau, lui suffisait pour promener ses jambes et son esprit. Raymond lui fit présent d’un cheval; elle fut sensible à cette attention, monta une ou deux fois par reconnaissance; mais ses plus grands plaisirs étaient de rester au logis, de travailler vaille que vaille à la tapisserie de Mlle Ferray, et le soir d’écouter quelque tragédie que son tuteur lui lisait d’une voix aussi grave, mais plus émue que jadis.
Elle se procura un surplus d’occupation en demandant à Mlle Ferray de lui résigner tous ses pouvoirs de maîtresse de maison; elle se piquait de lui prouver qu’elle s’entendait comme une autre à tenir un ménage. Son administration donna prise à la critique. Il lui arrivait souvent d’égarer ses clés, elle perdait son temps à les chercher, et, quelque distraction survenant à la traverse, elle ne se rappelait plus ce qu’elle cherchait et retournait s’en informer auprès de Mlle Ferray. Une cane ayant pondu, elle se vanta d’avoir des lumières particulières sur l’éducation des canards, et s’y prit si adroitement que vingt-quatre heures lui suffirent pour exterminer la couvée. Elle fit passer de vie à trépas tout un peuple de lapins en les nourrissant d’herbes mouillées. Sa présomption ne connaissant plus de bornes, elle se donna pour un cordon-bleu de premier ordre et prépara de ses mains un plat de son invention, que Raymond traita franchement d’exécrable. Mlle Ferray convint qu’il n’était pas exquis; mais, à force d’y réfléchir, elle réussit à se l’expliquer et le trouva mangeable.
Erreur ne fait pas compte, la maison ne périclita point dans les mains de miss Rovel; elle ne mit le feu ni à la cave, ni au grenier, et hormis les lapins et les canards, sa cuisine n’empoisonna personne. Et c’est ainsi que cette fille romanesque paraissait à jamais brouillée avec les romans et déterminée à chercher le bonheur dans la vie d’habitude. On eût dit un voyageur qui, détrompé des sentiers hasardeux où l’avait entraîné son caprice, des bois sombres et raboteux où l’on trébuche, des marais où dansent des feux follets, contemple d’un oeil réjoui la route droite et unie qu’il vient de regagner et que ses fantaisies avaient méprisée. Mlle Ferray s’affligeait en secret de cette grande sagesse, où elle trouvait de l’excès. Meg lui paraissait trop différente d’elle-même, elle regrettait ses fougues d’autrefois, son humeur orageuse, les saillies de sa fierté revêche; pour un peu, elle l’eût suppliée de lui faire une incartade, car elle se plaignait des gens qu’elle aimait quand ils la privaient du plaisir de leur pardonner quelque chose. Si Meg était trop parfaite au jugement de Mlle Ferray, dans l’opinion de Raymond elle était trop heureuse; son coeur malade lui reprochait de se porter si bien. Du reste il traitait brutalement son mal, évitait avec soin toute occasion de tête-à-tête avec miss Rovel, ne la voyait qu’à table ou le soir en compagnie de sa soeur, et remplissait son rôle de tuteur avec une irréprochable probité. Miss Rovel de son côté était une pupille exemplaire, et s’étudiait à concilier dans sa conduite les déférences et les familiarités permises.
Une après-midi, elle alla se promener dans le bois. Elle tenait à la main un volume de Mme de Sévigné; cette lecture lui plaisait. Elle avait acquis par un peu d’étude et par ses entretiens avec Raymond assez de littérature pour pouvoir sentir l’art consommé qui se dérobe sous les nonchalances de cette plume divine et pour goûter la forme la plus charmante qu’ait jamais revêtue la raison, quoique, à vrai dire, Mme de Sévigné lui parût un peu trop raisonnable, la folie d’aimer éperdument sa fille étant insuffisante pour remplir le vide du temps. Ce jour-là, elle avait rencontré dans une lettre du 9 mars 1692 un passage qui l’avait particulièrement frappée. Elle était en train de le relire pour la troisième fois, quand, levant le nez de dessus son livre, elle aperçut, à quelques pas devant elle, son tuteur assis sur un tronc d’arbre renversé. La tête basse, les bras ballants, il regardait l’eau couler; il avait le visage contracté, une expression douloureuse était répandue sur tous ses traits. Sa méditation était si profonde qu’il ne s’avisa point de l’approche de l’ennemi. Meg s’arrêta, puis elle brassa du pied un amas de feuilles mortes. Cette fois il tourna la tête, et il pâlit. Elle ne parut point remarquer son trouble; l’ayant abordé gentiment, elle s’assit à côté de lui et le pria de lui éclaircir quelques allusions de Mme de Sévigné, qu’elle entendait mal. Il lui expliqua qui était M. de Pomponne et ce que chantait la philosophie d’un certain Descartes, que la mère de la belle Madelonne voulait savoir comme le jeu de l’hombre, non pour jouer, mais pour voir jouer. Elle l’écoutait naïvement, attachant sur son visage de grands yeux attentifs, innocents, appliqués, comme une bonne petite fille qui veut profiter et s’instruire.
Quand il eut tout dit, elle l’emmena. En arrivant à un petit carrefour où s’embranchaient deux sentiers, Raymond voulut prendre celui qui remontait vers la maison; peut-être pressentait-il ce qui l’attendait. Miss Rovel l’obligea de continuer son chemin le long du ruisseau. Il remit Descartes sur le tapis, en discourut avec insistance. Elle lui prêtait ses deux oreilles; mais, comme ils venaient d’atteindre un endroit où le bois s’éclaircissait, portant ses yeux autour d’elle et quittant subitement le bras de Raymond:
“Ah! monsieur, s’écria-t-elle, quel souvenir! Cette eau profonde où je ne me suis pas noyée, ce frêne où je m’étais blottie… et vous ici, au pied de l’arbre, les poings fermés, les dents serrées… Ah! oui, grand Dieu, quel souvenir!”
Il n’eut pas l’air de l’entendre; levant les yeux vers deux pies qui jabotaient et jacassaient sur la cime d’un peuplier: “Quel odieux vacarme! dit-il; à qui en ont ces oiseaux?
—Qui peut le savoir? reprit-elle; mais convenez que vous étiez furieux.”
Le nez toujours en l’air: “Jamais, dit-il, je n’ai entendu des pies caqueter de la sorte.
—C’est leur métier, dit-elle, tous les gens qui ont de la voix aiment à en donner; mais vous êtes-vous jamais demandé pourquoi j’avais fait semblant de me noyer?
—Vous me demandez, miss Rovel… Eh! c’est bien simple, vous aviez trouvé plaisant de me faire prendre un bain froid.
—Vous n’y êtes pas. C’est de l’histoire si ancienne qu’aujourd’hui on en peut parler. Figurez-vous que dans ce temps-là j’étais romanesque, folle à lier, et que depuis votre rencontre avec M. de Boisgenêt vous étiez mon Amadis.
—Vous avez beau dire, interrompit-il, ces deux pies ont le diable au corps; il s’agit de quelque grosse querelle de ménage.
—Bien, dit-elle, nous grimperons tout à l’heure à l’arbre pour les réconcilier. Je vous disais qu’en ce temps-là… Croiriez-vous que le soir je m’amusais à découper des rubans de papier, où j’écrivais en détournant la tête: “miss Rovel est stupidement amoureuse de M. Raymond Ferray.” Puis, regardant ce que j’avais écrit, il me semblait que ce papier était un croquant qui avait découvert mon secret et me le répétait à haute voix, et, rouge de confusion, je le brûlais à ma bougie. Ah! monsieur, ce n’est pas tout d’aimer, on veut s’assurer qu’on est aimé. Alors on fait semblant de se noyer, et on se dit: “Quand il me retrouvera vivante, il se laissera tomber à mes pieds en s’écriant: Si vous étiez morte, aurais-je pu vous survivre?…” Hélas! vous savez ce qui est arrivé. Ce fut un moment bien cruel pour moi, car, je vous le répète, vous étiez mon Amadis.”
Raymond fit un violent effort sur lui-même et parvint à dire assez tranquillement: “Vous ne seriez plus tentée aujourd’hui de me soumettre à pareille épreuve.
—Non, certes, dit-elle d’un air bon enfant. Nous sommes devenue raisonnable, nous nous contentons qu’on ait beaucoup d’amitié pour nous, et je suis sûre de la vôtre comme vous êtes sûr de la mienne, le respect étant sauvegardé.
—N’en doutez pas,” répondit-il avec l’accablement d’un homme à qui l’on attache une meule au cou.
A son tour, elle leva les yeux vers les deux oiseaux, qui piaillaient de plus belle, et dit: “Que parlez-vous d’une querelle de ménage? C’est une scène de coquetterie, et là-haut comme ici-bas chacun joue son petit rôle… Mais, je vous prie, continua-t-elle, voyez, monsieur, comme il est facile de gloser sur le prochain, quand l’envie vous en prend, et de donner aux choses les plus innocentes les plus fausses couleurs. Qui empêcherait un malin ou un jaloux, le prince Natti par exemple ou M. Gordon, de prétendre que miss Rovel, après avoir maudit son tuteur, après l’avoir planté là, après avoir juré de l’oublier, n’ayant rencontré dans le vaste monde aucun homme qui le valût, s’est avisée un matin d’inventer un prétexte pour l’attirer à Florence, et qu’elle a tramé quelques jours plus tard tout un petit complot pour l’obliger de la ramener avec lui à l’Ermitage? Cela pourrait très-bien se soutenir, et voilà comme les apparences sont trompeuses et à quoi tiennent les réputations!”
A ces mots, prise d’un tressaillement soudain: “Dieu! la belle écrevisse!” s’écria-t-elle en allongeant le bras vers le ruisseau, et elle s’élança sur la berge par un mouvement si impétueux que Raymond, craignant sans doute qu’elle ne tombât, la retint de la main gauche par le noeud de sa ceinture, tandis que la droite, se posant sur son épaule, effleurait son cou et son menton. Si prodigieusement attentive qu’elle fût à son crustacé, que Raymond ne parvenait pas à entrevoir, miss Rovel ne laissa pas de constater que cette main était chaude, émue, palpitante, et que dans son trouble elle semblait se consulter pour savoir ce qui lui arrivait et ce qu’elle allait faire.
Au même instant, Raymond s’entendit appeler. Il lâcha prise, recula de quelques pas, et répondit d’une voix mal assurée: “Que me veut-on? Je suis ici.” Mlle Ferray parut; elle venait l’avertir que son jardinier avait des instructions à lui demander. Raymond remonta aussitôt vers la maison en courant, comme s’il s’était enfui, laissant sa soeur avec miss Rovel, qui la brusqua et sous le premier prétexte venu lui fit à peu près cette incartade que la bonne demoiselle attendait de jour en jour, et qui la charma comme un rappel du passé.
Après avoir donné ses ordres à son jardinier, Raymond sortit de l’Ermitage et fit une promenade. Il avait besoin de solitude pour calmer sa tête échauffée, pour remettre un peu d’ordre dans ses pensées et dans ses volontés. La marche lui fit du bien. Il ne rentra qu’à la brune. Pour regagner sa chambre, il devait traverser la bibliothèque; en y entrant, il aperçut dans l’embrasure d’une fenêtre miss Rovel, qui s’était endormie sur une chaise. Elle était venue rapporter le volume de Mme de Sévigné qu’elle avait achevé de lire; mais, avant de le remettre sur le rayon, elle avait voulu revoir le passage qui l’avait si vivement frappée dans le bois. En le relisant, le sommeil l’avait prise, et c’est assurément la première fois que Mme de Sévigné ait endormi quelqu’un.
Raymond pressentit un danger plus redoutable que celui qu’il avait couru au bord du ruisseau, et il voulut battre en retraite. On ne fait pas tout ce qu’on veut;—l’instant d’après, il n’était plus qu’à deux pas de la charmante dormeuse. Elle avait la tête un peu relevée, la bouche légèrement entr’ouverte par un demi-sourire; ses cheveux s’étaient défaits et déroulaient sur ses épaules et sur sa poitrine leurs belles ondes soyeuses. Le volume était demeuré ouvert sur ses genoux. S’approchant sur la pointe des pieds, Raymond s’en saisit et lut ce qui suit:
“Vous me demandez les symptômes de cet amour. C’est premièrement une négative vive et prévenante, c’est un air outré d’indifférence qui prouve le contraire… c’est une suspension de tout ce mouvement de la machine ronde, c’est un relâchement de tous les soins ordinaires pour vaquer à un seul, c’est une satire perpétuelle contre les gens amoureux. Vraiment il faudrait être bien fou, bien insensé! Quoi, une jeune femme l Voilà une bonne pratique pour moi, cela me conviendrait fort; j’aimerais mieux m’être rompu les deux bras. Et à cela on répond intérieurement: Et oui, tout cela est vrai; mais vous ne laissez pas d’être amoureux; vous dites vos réflexions, elles sont justes, sont vraies, elles font votre tourment, mais vous ne laissez pas d’être amoureux; vous êtes tout plein de raison, mais l’amour est plus fort que toutes les raisons, vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et vous êtes amoureux.”
Le livre échappa de ses mains, que l’émotion et le dépit faisaient trembler. Une fois encore il fit un mouvement pour se retirer, et comme par une force irrésistible, ses pieds le ramenèrent vers la chaise où miss Rovel continuait son paisible sommeil. Il contempla d’un oeil ardent le délicieux désordre de ses cheveux, et un frémissement courut dans toutes ses veines. Il saisit une de ces boucles dorées et la froissa entre ses doigts; miss Rovel ne s’éveilla point. Alors il se pencha lentement vers elle, comme pour boire son haleine et sa vie; elle ne bougea pas. Le démon qui le possédait fut le plus fort; sa tête se perdit, il déposa un baiser brûlant sur ces lèvres qui souriaient et qu’il crut sentir frissonner sous les siennes.
A l’instant, il recula jusqu’à la muraille, plein de confusion, épouvanté de ce qu’il venait de faire. Miss Rovel tressaillit, passa la main sur son front, rouvrit les yeux, et le considérant d’un air étonné: “Ah! c’est vous, monsieur! je crois en vérité que je dormais.”
Il fixait sur elle des yeux éperdus; il lui semblait que ses genoux, se dérobant sous lui, allaient le précipiter aux pieds de cette blonde décoiffée, que ses lèvres remuaient déjà pour publier sa défaite, que son âme lui échappait. Il se ressouvint de la devise que Benvenuto Cellini a inscrite sur le piédestal de son Persée et qu’il avait récitée à demi-voix en traversant la place du Grand-Duc; sa fierté, venant au secours de son coeur aux abois, lui cria: Mon fils, si quelqu’un te blesse, je te vengerai! Et il réussit à demeurer debout. Qui pourrait compter les pensées dont un homme est assailli dans certaines secondes de sa vie? Il se disait: “Qui es-tu? est-ce bien toi? As-tu oublié ton passé et jusqu’à ton nom? que sont devenus tes mépris et tes ressentiments, ton caractère et ta volonté? Est-i possible que l’homme que tu es soit à la merci d’une boucle de cheveux dorés et d’une bouche qui sourit? Si tu dis un mot, si tu fléchis le genou, c’en est fait, tu ne t’appartiens plus, tu te seras donné tout entier, et à qui? à une coquette précoce, qui ne sait pas, qui ne saura jamais aimer, et qui fera gloire de t’avoir arraché un aveu dont elle triomphera aujourd’hui, dont elle rira demain. Et quand par impossible elle t’aimerait comme tu l’aimes, que peux-tu espérer? que n’as-tu pas à craindre? combien de temps durera ton bonheur? Quelques jours, quelques semaines au plus, et tu expieras cette ivresse par des remords, des inquiétudes, des défiances, par tous ces tourments raffinés dont la femme a le secret et par l’insupportable honte d’une éternelle servitude.
Pendant qu’il se parlait ainsi, Meg lui dit: “Eh bien! monsieur, qu’avez-vous à me regarder? y a-t-il en moi quelque chose d’extraordinaire?”
Il n’eut pas encore la force de répondre; mais il se redressa et respira plus librement, il se sentait sauvé.
“Là, que se passe-t-il donc?” reprit-elle en rajustant ses cheveux.
Il recouvra enfin la parole et lui dit d’une voix douce, mais ferme: “Il ne se passe rien, rassurez-vous; j’attendais que vous fussiez tout à fait réveillée pour vous annoncer une nouvelle… Je me suis résolu à partir pour un long voyage.”
Elle se leva tout d’une pièce. “En effet, voilà une nouvelle… Et peut-on savoir quel motif…
—Un travail, dit-il, un important travail que j’ai repris depuis peu. Je dois aller faire des recherches dans les bibliothèques de Paris, de Londres et de Berlin.”
Elle était devenue rouge comme une braise, ses yeux étincelaient, elle mordillait ses lèvres: “Avez-vous fait part de votre résolution à Mlle Ferray?
—Non, je ne l’ai prise que tantôt et il m’en a coûté.” Il ajouta vivement: “Vous savez combien je suis casanier.”
Elle ramassa le volume qui gisait sur le parquet, le remit sur le rayon de la bibliothèque, prit le volume qui faisait suite. Ses mains tremblaient; mais elle avait le ton net et posé quand, s’étant retournée, elle lui demanda: “Quand partez-vous?”
Il voulait dire demain; ce mot lui parut impossible à prononcer, il s’accorda un délai de grâce et répondit: “Avant dix jours.”
Elle le regarda fixement, il soutint bravement le feu. “J’espère, monsieur, que vous m’écrirez quelquefois.
—Pouvez-vous en douter? s’écria-t-il; ne savez-vous pas que mes pensées, mes souvenirs…” Il demeura court; puis, se reprenant, il réussit à dire avec un sourire affectueux: “Miss Rovel, un tuteur tel que moi ne peut oublier une pupille telle que vous.”
Et l’ayant saluée il se réfugia dans sa chambre, pendant qu’elle regagnait la sienne. Une demi-heure plus tard, ils se retrouvèrent dans la salle à manger. Vers le milieu du dîner, Raymond communiqua son projet à sa soeur. Elle demeura bouche béante et l’obligea de se répéter; elle le regardait, puis elle jetait un coup d’oeil à Meg, comme pour chercher dans leurs yeux une réponse aux questions qu’elle s’adressait. Devait-elle prendre cette étonnante nouvelle en bonne ou mauvaise part? Ce voyage était-il un méchant caprice ou le symptôme d’une complète guérison? Raymond désirait-il quitter l’Ermitage parce que la présence de miss Rovel y gênait sa mélancolie, ou fallait-il croire que, renouant avec son passé, il se décidait à rentrer dans la vie active et à revoir le monde? Il la tira d’incertitude en lui disant presque gaîment: “Que veux-tu, ma chère? c’est ta faute. Mon voyage à Florence m’a dégourdi les jambes; elles demandent à cheminer, et peut-être me mèneront-elles au bout du monde.
—Tu nous promets pourtant d’en revenir?
—Assurément,” lui dit-il, et il parla d’autre chose.
Il resta quelque temps au salon après le dîner, devisant d’un air aisé et naturel. Quand il lui parut qu’il avait suffisamment porté sa croix, il serra la main de sa soeur, fit une inclination de tête à miss Rovel, et remonta dans son appartement.
Après qu’il se fut retiré, Meg arpenta le salon, l’oeil sombre, les joues enflammées, le front orageux; puis, venant s’asseoir en face de Mlle Ferray, qui tricotait des mitaines pour une vieille femme du voisinage, elle lui dit d’un ton sarcastique: “Savez-vous, mademoiselle, pourquoi M. Ferray partira dans dix jours pour un long voyage?
—Il s’en est expliqué lui-même, ma chère enfant, lui répondit Mlle Ferray. Mon souhait s’est accompli, il a repris goût à l’arabe, et les importantes recherches que demande son travail…
—L’arabe est le cadet de ses soucis, reprit Meg en secouant les épaules. Trêve de sornettes! vous êtes d’une crédulité! Peut-être ne suis-je pas polie; on apprend à ne pas l’être dans cette maison, car il s’y passe des choses… Encore un coup, mademoiselle, voulez-vous savoir pourquoi votre frère et mon tuteur se sont décidés au pied levé à s’en aller courir le monde? Vous le dirai-je? m’écoutez-vous? C’est que mon tuteur et votre frère sont éperdument amoureux de miss Rovel.”
A cet étrange discours, Mlle Ferray laissa couler trois mailles et tomber son tricot sur ses genoux. “Avez-vous perdu le sens, Meg! s’écria-t-elle. Que signifie cette monstrueuse invention? Où prenez-vous que mon frère, que votre tuteur…
—Il faut pourtant bien que cela soit, puisque cela est. La preuve, la voici. Il m’était venu des soupçons, j’ai voulu en avoir le coeur net. Tantôt j’étais dans la bibliothèque, quand j’ai entendu le pas de M. Ferray au bout du corridor. Je me jette sur une chaise dans une attitude assez heureuse, assez romantique, et je fais semblant de dormir à poings fermés. Il entre, se rapproche, tourne autour de moi comme un chat autour d’un fromage; puis, empoignant son courage à deux mains, for shame! miss Agathe, il me plante sur la bouche un grand baiser, qui était, ma foi! fort bien appliqué.
—Oui ou non, faut-il vous croire? dit Mlle Ferray. Et vous rouvrîtes les yeux?
—Vous conviendrez qu’on se réveillerait à moins. Dieu! qu’il avait l’air drôle! l’air d’un voleur qu’on vient de surprendre la main dans le sac. Si je ne me trompe, il se livrait à une grande délibération intérieure qui dura bien un siècle. J’ai découvert qu’il a adopté pour ses petites affaires de conscience le système des deux chambres. Sa chambre des communes opinait pour qu’il se jetât à mes genoux et me fît une déclaration en forme; mais la chambre des lords, vous voyez d’ici ces majestueuses perruques à marteaux, l’exhortait à ne pas compromettre sa chère dignité, et les lords ont eu le dernier mot. Par leur conseil, il a imaginé de me dire qu’il avait affaire à Paris et que dans huit jours il prendrait le large.”
Cette histoire paraissait à Mlle Ferray plus extraordinaire, plus incroyable, plus exorbitante que tous les contes de la bibliothèque bleue. On serait venu lui annoncer que l’empereur de la Chine était tombé amoureux d’elle et lui faisait demander sa main qu’elle eût été moins ébahie; toutefois Meg était si nette, si obstinée dans ses affirmations qu’elle dut bien finir par se rendre. Au surplus, depuis qu’elle avait appris que son frère était allé au bal masqué, Mlle Ferray avait décidé que tout est possible. Elle garda quelque temps le plus profond silence; puis, après beaucoup de préfaces, de prologues, de préambules, d’avant-propos, avec force périphrases et circonlocutions, changeant de couleur à chaque mot, rajustant sa coiffe, se grattant le front avec son aiguille à tricoter, elle en vint à poser à Meg une question qui tendait à savoir s’il était permis d’admettre qu’un jour ou l’autre on pût vraisemblablement supposer… Elle ne trouva pas la fin de son discours; à peine un faible jour s’était-il répandu sur sa pensée, elle se replongeait dans les ténèbres.
“Vos questions ne sont pas claires, reprit Meg avec un sourire qui n’était pas bon; mais je crois deviner que vous voudriez bien savoir s’il est permis d’admettre qu’on puisse supposer qu’un jour la passion de M. Ferray pour sa pupille soit payée de retour. A vous parler franchement, j’ai pour lui quelque amitié, mais d’amour, point; où le prendrais-je? Il y a entre nous une telle différence d’âge, de caractère, d’opinions, de goûts! Vous nous enfermeriez, lui et moi, dans une cage, après-demain l’un aurait mangé l’autre. Mon Dieu! je ne dis pas que si, après la petite privauté qu’il a prise avec moi, il s’était jeté à mes genoux pour implorer ma merci, pour me déclarer sa passion, et qu’il se fût écrié avec un beau feu et un bel accent: Miss Rovel, je vous aime, je vous adore!… peut-être mon coeur se fût ému, peut-être dans la suite des temps… Mais, je vous le dis, miss Agathe, votre frère et mon tuteur ont trop d’orgueil, et, quand on a de l’orgueil, on ne sait pas aimer, et je suis ainsi faite qu’il me serait impossible d’aimer un homme qui ne m’aimerait pas comme je veux être aimée. Chacun a ses fantaisies, voilà la mienne.”
Mlle Ferray entreprit de défendre son frère, et s’efforça de démontrer à Meg qu’elle prenait pour de l’orgueil les scrupules d’une délicatesse outrée et d’une fierté trop chatouilleuse. Meg, pour toute réponse, hochait la tête, tandis que de ses jolis ongles de chat, elle effilochait avec rage les franges de sa ceinture. Enfin elle interrompit Mlle Ferray en lui disant:
“Quand vous raisonneriez jusqu’à demain, vous n’empêcheriez pas M. Ferray d’être un orgueilleux, et les orgueilleux ne sont pas mon fait. Puisque sa superbe est son bien suprême et sa maîtresse adorée, et qu’il projette de lui faire voir le monde, qu’il l’emmène à Paris, à Londres, à Pékin, et que Dieu bénisse leur pèlerinage!”
Mlle Ferray retomba dans le silence; elle paraissait réfléchir profondément. Enfin elle dit avec un soupir: “Mon frère a raison, Meg; il fera bien de partir. Je regrette même qu’il ne parte pas dès demain; mais j’ai une prière à vous adresser: je vous demande en grâce de ne pas lui laisser soupçonner que vous avez surpris son secret.
—Rassurez-vous, répondit-elle sur un ton d’ironie emphatique. Nous sommes plus généreuse que vous ne pensez; nous aurons pitié de ce grand malheur et de ce désastreux naufrage d’une illustre sagesse qui se croyait à l’abri de tous les hasards. Il n’y a pas à dire, les deux yeux que voici en ont eu raison.”
Là-dessus elle se leva, embrassa froidement Mlle Ferray, alluma une bougie et monta en chantonnant l’escalier qui conduisait à sa chambre. Elle trouva dans le vestibule Paméla, qui, les yeux gros de sommeil et dodelinant de la tête, l’attendait pour l’aider dans sa toilette de nuit. Meg la secoua en lui disant: “Eternelle dormeuse, rêvais-tu d’un duc ou d’un prince?
—Ah! mademoiselle, repartit la négresse, que peut-on faire de mieux que de dormir ou de rêver dans cette lugubre maison qui sue l’ennui? Je suis une femme morte, si j’y reste un mois de plus.
—Triple niaise que tu es! reprit Meg, qui te prie d’y rester? Puisque tu aimes le changement et les aventures, je te jure que tu auras bientôt de quoi te satisfaire.” Et, lui pinçant le bras avec une telle véhémence qu’elle lui arracha un cri de douleur: “Apprends que je suis en colère, et que dans mes colères je suis capable de tout.”