Miss Rovel

Victor Cherbuliez · Chapitre 8 sur 12

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Miss Rovel

Quatrieme Partie

VIII

Remuer ses jambes est quelquefois une manière de fatiguer ses pensées. Le jour suivant, Raymond sortit de bon matin, et il passa son temps à courir dans Florence, cette ville merveilleuse à laquelle il semble qu’on ne puisse rien changer sans la gâter, et que pourtant le plus intelligent des maires a trouvé moyen d’embellir. Il revit avec soin ce qui l’avait le plus frappé dans son premier séjour, quelques-uns de ces palais qu’on a comparés à des forteresses embellies par l’art, Sainte-Marie-Nouvelle et les chefs-d’oeuvre du Ghirlandajo, les poèmes en marbre de Michel-Ange, les grisailles que peignit André del Sarto dans le cloître d’un couvent de carmes déchaussés, le saint George de Donatello et son petit David, à la rustique coiffure, pastoureau de l’Apennin, tenant d’une main l’épée du géant terrassé, et de l’autre le caillou victorieux. Il contempla longtemps dans la Badia ce beau saint Bernard de Filippino Lippi, qui, occupé d’écrire, voit la Madone lui apparaître et laisse échapper sa plume, et dans la chapelle des Brancacci, les fresques de Masaccio, la résurrection d’Eutychus, saint Pierre baptisant, sa dispute avec Simon le magicien, compositions d’une incomparable réalité, dont les personnages sont d’honnêtes bourgeois florentins qui ne laissent pas de se mouvoir à l’aise au milieu des plus grands événements et semblent nés pour les plus grandes situations. Raymond visita aussi l’antique quartier de Florence, le marché, et ce vénérable verrat de pierre, à la face paterne, bon génie de l’endroit qu’honorent à l’envi les mères et les enfants. Le soir, en se promenant sur les quais, il admira l’un des couchers de soleil couleur citron, que Meg lui avait vantés. L’horizon était du jaune le plus tendre, qu’enveloppaient le gris et le vert le plus doux; les cyprès de la villa Strozzi détachaient sur ce fond leurs sombres silhouettes. L’Arno, répétant toutes ces teintes dans ses eaux tranquilles, se faisait de fête et prenait sa part des joies du ciel.

Raymond se souvint qu’il devait assister, quelques heures plus tard, à une autre fête, où il était attendu en costume arabe; il constata du même coup que, si ses jambes étaient lasses, ni Michel-Ange ni Masaccio n’avaient pu conjurer les inquiétudes de son esprit. Il s’achemina vers son hôtel et trouva que le costumier avait été de parole. Il se résolut vers onze heures à commencer sa toilette. Il fourra ses pieds dans d’épaisses chaussures en peau de mouton, endossa une robe de soie et un manteau en poil de chameau brodé d’or. Il ajusta sur sa tête une perruque noire aux longues tresses, autour de laquelle il enroula le keffié ou mouchoir blanc, dont il laissa pendre un bout sur son dos, les deux autres retombant par devant ses épaules. Autour du keffié, il tordit une corde, puis il se regarda dans la glace. L’homme qu’il y aperçut, et qui lui fit l’effet d’une apparition, avait passé deux années en Arabie, occupé à des rêves d’amour que la fortune avait trompés, et cette trahison l’avait rendu misanthrope. Il descendit en lui-même, et s’avisa que Mme de P… n’était plus rien pour lui, qu’il s’étonnait de l’avoir tant aimée, tant regrettée et tant maudite, que cette jolie femme était laide en comparaison d’une fille de dix-sept ans et demi qu’il avait vue l’avant-veille entrer dans un salon, vêtue de rose, et attirer sur elle tous les regards. Il se rappela fort à propos que cette beauté était sa pupille, qu’il s’était chargé de la marier, et qu’au préalable il s’appliquait depuis trois jours à la dégoûter de tous les partis dont elle aurait pu se passer la fantaisie. Le cas était étrange; comment s’en tirerait-il? Il ne le savait pas, et pour l’heure il ne se souciait pas de le savoir.

Quand Raymond entra chez lady Rovel, minuit venait de sonner; le bal était dans tout son éclat, dans toute son animation. Il eut peine à se faire jour au travers des groupes bariolés de masques qui fourmillaient de tous côtés. On ne voyait que Turcs, Andalous, Kirghiz, Lapons, Palicares, Chinois ou Birmans. Trois salons magnifiquement éclairés, superbement décorés, formaient une vaste enfilade, sur laquelle s’ouvraient des cabinets dont les portes avaient été enlevées de leurs gonds, et que tapissaient parmi les guirlandes de lumière toutes les plantes des tropiques. On dansait dans l’un des salons; le second était consacré aux joyeux devis, aux amoureux pourchas, à l’intrigue; dans le troisième, on soupait à la carte. Les petites pièces latérales étaient à l’usage des timides, des mélancoliques, des philosophes et aussi des couples heureux qui n’avaient plus rien à chercher parce qu’ils avaient déjà trouvé ce qu’ils cherchaient.

C’était la première fois que Raymond assistait à un bal masqué, et l’impression qu’il ressentit d’abord fut une sorte de terreur superstitieuse. Rien de plus redoutable pour l’imagination que le masque. L’invisible visage que vous tâchez de deviner vous ménage-t-il une tentation, un danger ou un cruel mécompte? Ce regard mystérieux qui cherche le vôtre renferme-t-il une promesse ou une menace? La bouche inconnue qui tout à l’heure a chuchoté deux mots à votre oreille possédait peut-être le secret de votre destinée; peut-être le doigt levé qui de loin vous a fait signe est votre malheur qui vous a reconnu et vous appelle. “Fidèle image de la vie! pensait Raymond, à cela près que la vie nous trompe et que nous prenons son masque pour un vrai visage. Le jour où elle nous tire de notre erreur en se montrant à nous telle qu’elle est, nous jetons un cri d’épouvante et nous n’échappons au désespoir que par l’acquiescement d’une morne résignation.”

Il s’aperçut au milieu de son raisonnement qu’on le regardait beaucoup, non que son costume fort simple parût digne d’être remarqué; mais il le portait à merveille. Dans cette cohue bigarrée, il était le seul masque qui n’eut pas l’air déguisé. Il était Arabe des pieds à la tête, Arabe par sa démarche, par son maintien, par la souplesse féline de ses mouvements, par sa fierté sauvage, qui avait fait jadis amitié avec les solitudes du Nedjed et qui portait en tout lieu le désert avec elle. Un Chinois s’approcha de lui pour s’informer de son état civil; il lui répondit dans la langue du Coran qu’il n’aimait pas les questions, et le questionneur demeura convaincu que lady Rovel s’était donné le plaisir d’inviter à son bal un vrai Bédouin.

A la faveur de cette opinion, il tint les indiscrets à distance, et, se frayant un chemin à travers la foule, il pénétra dans le salon où l’on dansait. Appuyé contre une colonne, il chercha d’abord des yeux lady Rovel. Il la reconnut facilement dans une impératrice japonaise, dont les cheveux dénoués, retombant sur son dos, y étaient retenus par un noeud de brillants. Son impérial vêtement, jeté, drapé avec un art infini, l’enveloppait d’un ondoyant réseau de gaz et de crêpe; son magnifique manteau de brocart traînait à terre. Elle tenait à la main un éventail de cèdre blanc, et sur sa tête se dressait un diadème surmonté de trois lames d’or. Sa couronne la révélait moins que sa contenance et son grand air. Dans une mascarade, lady Rovel jouissait de tous ses avantages et n’avait point de rivalités à craindre; sa tournure, sa taille sans pareille, son port de tête, les ondoiements de son cou de cygne, lui assuraient un triomphe incontesté.

Raymond s’occupa ensuite de découvrir miss Rovel. Il allait y renoncer quand le joyeux éclat de rire poussé à quelques pas de lui par une jeune princesse arménienne lui causa une secousse; il reconnut ce rire de cristal que le prince Natti tenait pour adorable et pour désespérant. Meg avait bien rencontré dans le choix de son costume. Un ample pantalon blanc descendait jusqu’à la cheville de ses pieds, chaussés à cru de babouches en maroquin jaune. Sa robe de soie était serrée autour de ses hanches par une écharpe aux franges pendantes; par-dessus sa robe, elle portait une veste à manches larges, brodées d’argent. Son abondante chevelure, semée de fleurs, de sequins et de perles, formait de longues nattes, qui s’enroulaient autour de son cou et ses épaules. Sa petite calotte d’or ciselé, légèrement penchée sur son oreille droite, semblait provoquer les hommes et les dieux. Meg dansait un quadrille avec un noble cavalier vénitien, au pourpoint tailladé, au manteau de velours noir, à la grande fraise godronnée, coiffé d’une toque à plume, et dont la poitrine était ornée d’une riche chaîne d’or. Ce cavalier et sa danseuse échangeaient beaucoup de regards par les trous de leurs masques, ils se parlaient quelquefois à l’oreille, et Meg riait. Pour la seconde fois, Raymond sentit un serpent le mordre au coeur. “Elle m’a joué, se dit-il, et ce n’est pas à la chartreuse d’Ema que loge l’ennemi.”

Il se détacha de sa colonne, passa dans le salon voisin, se mêla dans un groupe où, suant à grosses gouttes sous ses fourrures, un Kalmouk microscopique pérorait d’une voix de fausset: “Messieurs, disait-il, l’impératrice du Japon est une noble impératrice que je vénère; mais elle a des fantaisies ruineuses qui mettront avant peu son coffre-fort à sec. Quand elle donne une fête, on y soupe à la carte, elle épuise pour garnir ses salons toute la flore des tropiques, et ses cabinets sont tapissés de treilles où l’on vendange du raisin. Voici une petite réjouissance qui lui coûtera bien soixante mille francs. Je crains qu’elle ne laisse à la princesse sa fille que son glorieux souvenir, une paillasse et des dettes.

—Oh! le vilain Kalmouk! s’écria un grand jeune homme qui avait à peu près la tournure du duc Lisca. Pourquoi prends-tu la peine de contrefaire ta voix? Le cacatois a beau changer son registre, on le reconnaît toujours à son aigre chanson.”

Peu s’en fallut que cette vive interpellation n’amenât une rixe, la prudence la plus circonspecte étant quelquefois à la merci d’une piqûre d’amour-propre. Par bonheur, le quadrille ayant fini, il se fit un grand mouvement de passage d’un salon dans l’autre; la houle emporta le Kalmouk, sa riposte et sa colère. Pour mettre sa gravité orientale à l’abri des bousculades, Raymond se retira dans une encoignure où il ne fut pas longtemps sans qu’une gracieuse Arménienne, apportée par une vague, lui dit en penchant coquettement la tête:

“Mon coeur s’émeut. Que voici un bel Abdallah! Si sa première parole est pour me chapitrer, je déclarerai à tout l’univers que c’est l’homme que je cherchais.

—Princesse, repartit Raymond, laissez, je vous prie, l’Arabe en paix dans son désert.

—Le désert est son bien, reprit-elle, ses délices, ses chères amours; mais j’aurai l’audace de l’y relancer, car je veux qu’il me gronde. O douces gronderies qui, comme une rosée du ciel, tombez indistinctement sur les têtes innocentes ou coupables! Voyons, monsieur l’Arabe, combien d’inconvenances ai-je déjà commises ce soir? Point, car nous avons promis à notre chère maman d’être sage comme une image, et nous tiendrons religieusement notre parole.

—Il en est une pourtant qu’un chartreux aurait le droit de vous reprocher; vous êtes singulièrement prompte à vous consoler.

—Ce qui est fait est fait, répondit-elle, et ce qui est fait par vous est bien fait. Vous m’avez dit: “Tu n’aimeras plus,” et je tâche de ne plus aimer, je travaille à m’étourdir. Il me semble en vérité que j’y réussis. Ces masques, ces fleurs, ces lumières, la musique, les douceurs qu’on murmure à mon oreille, et, pour brocher sur le tout, un tuteur atrabilaire et hypocondre qui daigne veiller sur ma vertu et qui me la rapporterait si je venais à la perdre, vraiment que manque-t-il à mon bonheur? Ah! seigneur Abdallah, que c’est amusant de vivre!

—Très-amusant, en effet, répliqua-t-il d’un ton amer, surtout pour qui n’a pas de coeur.

—Êtes-vous bien sûr que je n’en aie point? Il me semble à moi que j’en ai quatre, tout battant neufs, qui tous demandent de l’emploi,—quatre, vous dis-je. En voulez-vous un? Je vous le donne.”

Il tourna deux fois la tête de droite à gauche et de gauche à droite. “Merci, dit-il, je me ferais scrupule de décompléter votre collection.

—Oh! le charmant caractère d’Arabe! s’écria-t-elle. Qu’il a d’aménité dans l’esprit!… Ne me faites pas de gros yeux, nous sommes ce soir deux masques qui causent, demain je rentrerai dans le respect très-humble, et je baiserai la terre devant vous.”

L’orchestre entamait une ritournelle. “Pour vous prouver le cas immense que je fais de vous, reprit-elle, si vous voulez danser avec moi cette polka, je ferai faux bond au cavalier qui me l’a demandée.

—Serviteur! dit-il en l’écartant du geste, vous ne me pardonneriez pas de troubler vos plaisirs.”

Il s’éloigna de quelques pas; ayant tourné la tête, il revit miss Rovel comme elle rentrait dans le premier salon au bras du même Vénitien à la fraise godronnée qui avait le secret de la faire rire. Il se sentit envahir par une sombre mélancolie, mêlée d’une sourde colère. Ne sachant à qui s’en prendre, il s’en prit à tout le monde, et pour échapper au bruit, à la joie, aux gaîtés dont ses oreilles étaient chagrinées, il se réfugia dans une petite galerie qui avait servi de fumoir et qui se trouvait déserte, les fumeurs étant allés souper. Il se jeta sur un divan, posa son coude sur un coussin, son front dans sa main, et s’enfonça dans une rêverie dont la conclusion fut que, si la salle où une Arménienne dansait avec un Vénitien venait à prendre feu et si tout ce qu’elle contenait venait à périr dans l’incendie, il en éprouverait du chagrin peut-être, mais à coup sûr un immense soulagement. Il était en train de se tourmenter autour de ce cas de conscience, comme un chien qui ronge un os, quand il entendit derrière lui une voix impérieuse qui disait: “Enfin je trouve un homme, et cet homme est un Bédouin qui s’ennuie.”

Il se retourna, se leva. L’impératrice du Japon l’examinait, les bras croisés sur sa poitrine. S’étant approchée, elle lui fit signe de se rasseoir et prit place à ses côtés. “Soyez franc, lui dit-elle, vous vous ennuyez beaucoup.

—Votre majesté me fait injure, lui répondit-il; ne voit-elle pas que j’ai voulu dérober quelque temps mes faibles yeux à l’éblouissement de la fête qu’elle donne à ses sujets?

—Je n’ai jamais aimé, dit-elle, les ours qui se donnent des grâces; leur métier est de grogner, et il ne faut pas forcer sa nature. Convenez que vous vous déplaisez beaucoup ici, convenez aussi que vous êtes un orgueilleux.

—Ah! madame, je le suis assurément toutes les fois que vous daignez vous occuper de moi.”

Elle frappa un coup sec de son éventail sur le divan. “Je vous dis, moi, que votre orgueil est insupportable, et par là vous me ressemblez un peu. Nous sommes, vous et moi, deux orgueils solitaires qui s’ennuient, et c’est de cette épée que nous mourrons.

—Soit! que faire à cela?

—Ou mourir tout de suite, ou marier ensemble nos orgueils, nos solitudes et nos ennuis. Il y a de méchants mets qui adroitement mélangés font quelquefois d’assez bons plats.

—Cela suppose un habile cuisinier, et je suis le plus triste des gâte-sauces.

—Qui vous demande de vous en mêler? Vous vous en rapporterez à moi. Je veux tâcher une fois encore de me désennuyer, et j’ai envie de faire avec vous quelque chose d’extraordinaire.

—Fort bien. Irons-nous, madame, nous asseoir de compagnie sur la pointe du plus haut clocher de Florence?

—La plaisante affaire qu’un clocher! J’ai gravi le Bernina. Vous ne devinez pas où je veux vous emmener?

—Non, madame, j’ai beau chercher…

—Que vous avez l’esprit court! J’ai résolu d’aller avec vous à La Mecque.

—Voilà, s’écria-t-il, une entreprise qui souffrira bien des difficultés.

—Si elle était facile, elle ne me tenterait pas. Ecoutez-moi. Nous allons nous dépêcher de caser Meg; j’accepte d’avance pour elle l’imbécile que vous patronnerez. Quittes de ce soin, nous partons pour Le Caire; vous m’y enseignez l’arabe. Aussitôt que je le saurai, vous me déguiserez comme il vous plaira, et le reste me regarde. J’ai décidé que je ne quitterais pas ce monde sans avoir vu La Mecque et que je la verrais avec vous.”

Raymond pensa qu’elle s’amusait, il affecta d’entrer dans la plaisanterie. Elle se gendarma, se hérissa, et il fut obligé de prendre son projet au sérieux. Son embarras fut extrême; il multiplia les objections, elle eut réponse à tout.

“Que deviendrai-je, lui dit-il, si, en dépit de toutes mes précautions, quelque fanatique musulman s’avisait de vous faire un mauvais parti?

—Vous me défendriez contre lui. Cette tâche est-elle au-dessus de votre courage?

—Non, mais peut-être au-dessus de mes forces, sans compter qu’il est d’autres risques que je redoute davantage.” Et pensant s’acquitter envers elle par un peu de flatterie, il ajouta: “Qui me défendrait moi-même contre vous?

—Expliquez-vous, je hais les amphigouris et les tortillages.

—J’entends, madame, que vous feriez courir à ma philosophie des périls trop certains.

—Vous voulez dire que vous craindriez de tomber amoureux de moi. Où serait le mal, si je le permets? Cela me divertira. Vos gaucheries, vos maussaderies, vos empressements bourrus, vos colères rentrées, me plairont infiniment. Vous souvient-il de cette bergère dont parle Shakspeare, qui n’avait jamais déclaré son amour et laissait sa passion, cachée comme le ver dans le bouton, dévorer les roses de ses joues? Pâle et mélancolique, elle était aussi tranquille que la patience sur un monument, souriant à la douleur. J’aimerais à vous voir dans cette posture.

—Vous n’auriez pas votre compte; je suis le moins patient des hommes, et je n’ai jamais souri à la douleur.

—Au surplus, reprit-elle, j’ai l’humeur quinteuse. Peut-être me feriez-vous pitié, peut-être si votre orgueil pensait se déshonorer en demandant, le mien plus complaisant consentirait à vous épargner cette peine.

—Oh! souveraine du Japon, s’écria-t-il, que vos bontés sont précieuses! mais que hautains sont vos caprices! qu’imprévus sont vos retours! et que vous êtes prompte à vous raviser! Chétifs mortels, nous faisons nos expériences à nos propres dépens, votre majesté fait les siennes aux dépens des autres.”

Elle répliqua sèchement: “Je me suis trompée quelquefois; qui vous prouve que je me trompe aujourd’hui?

—Le sentiment que j’ai de mon néant et le souvenir d’un aveu que vous me fîtes naguère. Si j’avais la fatuité de croire à mon bonheur, vous auriez bientôt fait justice de mon illusion en me répétant: N’avez-vous pas encore découvert que je n’aime que moi?… Il ne me resterait plus qu’à me tuer.

—Et quand cela serait! dit-elle d’une voix haletante. Un beau songe suivi d’une belle mort, que peut-on souhaiter de mieux ici-bas?”

A ces mots, elle enleva son diadème de dessus sa tête et le posa sur ses genoux; puis, se penchant vers Raymond et le regardant avec des yeux enflammés, elle murmura: “Perhaps I will give you all that I can give,” et Raymond comprit que ces dix mots anglais voulaient dire: “Peut-être vous donnerai-je tout ce que je puis donner.” Il était au bout de son rôle et demeura bouche close, ne sachant que faire pour sortir de ce mauvais pas ni comment se dépêtrer de son bonheur, que lui auraient envié tant de mortels et de demi-dieux. Son silence se prolongeant, lady Rovel impatientée détacha brusquement son masque de satin et lui montra son beau visage, qu’embrasait un éclair de passion et où se jouait un sourire ensorcelant, qui lui promettait toutes les ivresses, les félicités, les béatitudes du paradis de Mahomet.

Il recouvra subitement son sang-froid, s’inclina gravement à la façon des Orientaux, et répliqua d’un ton ferme, presque rude: “Votre beauté m’épouvante, madame, et vous me proposez de terribles hasards; or le prophète a dit: “Les jeux de hasard sont maudits de Dieu; abstiens-toi, c’est le secret du bonheur.”

Comment dire ce qui se passa dans l’âme de lady Rovel? Jamais rien de pareil ne lui était advenu. Cette altière divinité, qui se mettait à si haut prix, qui avait vu un peuple d’adorateurs prosternés devant ses autels, qui leur avait fait acheter ses moindres faveurs par un pénible noviciat, par de longs abaissements, pour la première fois la fantaisie lui était venue de s’offrir, et elle avait essuyé l’insupportable outrage d’un refus. Était-ce possible? rêvait-elle? L’homme qui venait de dire non était-il de chair et d’os, ou une ombre, ou une statue, un marbre froid et insensible? L’étonnement, la confusion, la honte, le dépit, la rage, agitaient tout son être, son sang bouillonnait dans ses veines. Elle aurait voulu sentir croître au bout de ses doigts les griffes d’une vraie lionne du Sahara pour les enfoncer dans le visage de l’insolent, ou, mieux encore, elle souhaitait que ses regards se changeassent en éclairs pour le réduire en cendres. Elle balança un moment si elle lui plongerait dans le coeur le poignard qu’elle portait à sa ceinture, ou si elle se contenterait de lui briser son éventail sur la tête, ou si elle s’armerait d’une de ses impériales babouches pour l’en souffleter sur les deux joues, ou si elle commanderait à ses gens de le jeter par la fenêtre, ou si elle mettrait en morceaux les girandoles de cristal qui avaient été témoins de son affront, ou si elle prendrait simplement le parti de crier, de se trouver mal et de s’évanouir.

Dès qu’elle put se reconnaître dans le tumulte de ses pensées, le soin de sa dignité l’emporta sur sa fureur. Elle remit sa couronne sur son front, rajusta son masque, se leva, écrasa Raymond d’un regard d’inexprimable mépris, qui à la lettre le balayait de la surface de la terre, et, s’éloignant, elle dit à demi-voix: “Quel sot animal que l’orgueil d’un Bédouin, et qu’il est facile de le mystifier!”

Raymond avait senti la foudre tomber sur lui, il avait été consumé, anéanti, ou peu s’en faut. Il rassembla péniblement ses morceaux. Il achevait de les recoudre, de se reconstituer dans son intégrité, et, craignant un retour offensif de l’ennemi, il se disposait à sortir de la galerie pour s’aller perdre dans la foule, quand le passage lui fut barré par miss Rovel qui, lui prenant la main, l’obligea de retourner sur ses pas.

“Que s’est-il passé entre vous et maman?” lui demanda-t-elle d’un ton vif.

Il lui répondit en haussant les épaules: “Où prenez vous qu’il se soit passé quelque chose?

—Elle m’a dit deux mots tout à l’heure, et sa voix tremblait de colère. Traitez-moi, je vous prie, comme une personne raisonnable qui peut tout comprendre sans s’offusquer de rien. Vous avez ma confiance, je veux avoir la vôtre.

—Elles sont égales de part et d’autre, répondit-il, et j’imagine que nous sommes quittes.

—Encore un coup, pourquoi maman est-elle furieuse?

—Puisque vous voulez le savoir, elle a remarqué avec déplaisir l’intimité qui paraît exister entre vous et un cavalier dont la toque est ombragée d’une plume blanche.

—Si je vous croyais, reprit-elle, je vous prierais d’aller lui dire de ma part que ce cavalier m’est fort indifférent.

—C’est ce que j’ai pris sur moi de lui déclarer, et je l’ai assurée que vous n’aviez pas dansé ce soir une seule fois avec lui.

—Que vos ironies sont déplaisantes! Je danse avec lui parce qu’il danse bien, mais vous m’avez persuadé que la bassette lui était plus chère que moi, et je n’aimerai jamais un homme qui serait capable d’avoir des distractions en me parlant.

—Ce qui ne vous empêche pas de goûter fort sa société.

—Oh! vous en voulez bien à cette plume blanche! Ne vous ai-je pas dit que j’ai l’habitude de hurler avec les loups? C’est un joli talent de société… Mon Dieu! ajouta-t-elle, je serais ravie d’avoir un secret pour me donner le plaisir de vous le confesser; je vous jure que je n’en ai point.

—Ne la croyez pas, elle ment; c’est Merlin qui vous le dit!” s’écria une voix creuse, rauque, qui semblait sortir du fond d’une caverne, et ils virent s’avancer vers eux, le dos voûté, la tête basse, un vieillard mis à peu près comme le seigneur Montesinos, avec lequel don Quichotte eut cette étrange conversation qu’au risque de recevoir mille coups de bâton Sancho s’obstinait à traiter d’apocryphe. Le survenant était affublé d’une longue robe violette qui traînait sur ses talons; un chaperon en satin vert entourait sa poitrine et ses épaules. Un bonnet à côtes en velours noir couvrait son vénérable chef, et sa barbe blanche descendait plus bas que sa ceinture. A l’exemple de Montesinos, il portait un rosaire enroulé autour de son bras gauche; je ne sais toutefois “si les grains en étaient plus gros que des noix et si les dizains égalaient des oeufs d’autruche.” De sa main droite, il brandissait une baguette d’ébène.

Meg le contempla un instant en silence; puis s’étant mise à rire: “Il me paraît, seigneur Merlin, dit-elle en déguisant sa voix, que, sauf votre respect, la politesse n’est pas la vertu des enchanteurs. Il est probable que vous êtes aussi subtil que courtois. Tâchez de me dire qui je suis, et nous saurons ce qu’il faut penser de votre pénétration.

—Quand vous voudrez qu’on ne vous reconnaisse pas, répondit-il en toussant pour se nettoyer le gosier, gardez-vous de rire, belle Arménienne. Ce rire étincelant comme une fusée, plus frais qu’un ruisseau qui court sur son lit de cailloux, plus joyeux que le chant d’une fauvette au fond des bois, et qui pourtant égratigne le coeur comme une goutte d’eau forte mord sur une planche de cuivre, ce rire, jeune fille, ne peut appartenir qu’à une blonde dont les yeux sont noirs, et il n’est pas besoin de magie pour le deviner.

—Vous êtes moins sot que je ne pensais, reprit-elle. Vous affirmez donc que j’ai un secret? faites-moi la grâce de m’en instruire.”

Il secoua la tête: “Voilà, dit-il, le plus inconsidéré des souhaits. Ma belle enfant, conservez précieusement votre ignorance, le repos de votre vie en dépend.

—Je ne me paie pas de défaites, seigneur Merlin, et je vois que vous êtes magicien comme moi.

—Puisque vous avez l’imprudence de me mettre au défi, lui répliqua-t-il, apprenez, ange doublé d’un démon, qu’à votre insu vous adorez un homme que pendant quelque temps vous aviez cru détester, un homme qui vous inspirait une insurmontable antipathie, et qu’à tort ou à raison vous traitiez de pédant. Cet homme est l’Arabe que voici!” poursuivit-il en allongeant vers Raymond sa baguette d’ébène.

Raymond rougit jusqu’au blanc des yeux, et il bénit en cet instant l’utile invention des masques. Il adressa au magicien un geste menaçant pour lui fermer la bouche. Meg réprima son emportement en lui disant avec le plus grand sang-froid: “Oui-da, monsieur, on ne se fâche pas pour une plaisanterie de carnaval.” Puis se tournant vers le vieillard: “Bonhomme, votre simplicité n’a d’égale que votre suffisance. La baguette enchantée que vous tenez à la main ne vous a-t-elle pas révélé que cet Arabe est mon tuteur? Depuis quand les jeunes filles sont-elles amoureuses de leur tuteur?

—Depuis que Rosine, répondit-il gravement, a essuyé de grandes contrariétés pour n’avoir pas épousé le sien, depuis que cette joyeuse créature a fini par devenir la Mère coupable, qui est en vérité la pièce la plus larmoyante, la plus insipide qui ait jamais affronté les feux de la rampe.

—Oh! ne parlons pas littérature, dit-elle, ce n’est pas mon fort. Puisque vous êtes si habile à déchiffrer les âmes, occupez-vous un peu de celle de mon tuteur. A-t-il un secret, lui aussi?

—Ah! miss Rovel, s’écria Raymond, ne me mêlez pas dans cette inepte plaisanterie.

—On ne sait ni qui vit ni qui meurt, repartit-elle. Demain, si vous le voulez, nous serons graves comme la grille de l’Ermitage; cette nuit, j’entends déraisonner à coeur joie… Parlez donc, homme à la voix sépulcrale! mon tuteur a-t-il un secret?

—Votre tuteur, mademoiselle, lui répliqua-t-il, me paraît être un méchant homme, qui a la tête près du bonnet. Avant de répondre aux questions d’Achille, Calchas qui n’aimait pas à risquer sa peau, lui fit promettre qu’il le défendrait de son épée contre les ressentiments d’Agamemnon.

—N’ayez aucune crainte, Calchas! je vous prends sous ma sauvegarde.”

Il se gratta l’oreille, puis il s’écria: “Dieux inspirateurs, guidez ma langue dans cette conjoncture délicate, enseignez-moi l’art de faire tout entendre sans rien dire et de dépouiller la vérité de son dard et de son venin!” Et passant la main sur sa barbe, après s’être recueilli: “Il y a des hommes, ma belle enfant, reprit-il, qui unissent un coeur tendre à la plus intraitable fierté; ils ont décidé que l’amour était une indigne faiblesse, la plus humiliante des sujétions, ils ont pris le ciel et la terre à témoin qu’ils n’aimeraient plus, et ils se pendraient plutôt que de s’en dédire… Ces gens-là sont semblables au chien du jardinier, qui a juré de ne pas manger et ne mangera pas, mais qui n’entend pas non plus que les autres mangent… Belle blonde aux yeux noirs, si vous voulez vous marier, rompez avec votre tuteur, car vous n’épouserez jamais l’homme que vous aimez, et il vous empêchera d’épouser celui que vous n’aimez pas.

—Cet insolent badinage a trop duré, s’écria Raymond hors de lui; je veux savoir quel baladin se cache sous cette robe violette.”

Parlant ainsi, il s’élança vers le magicien avec un air de tête si farouche que celui-ci, inquiet pour sa sûreté, oubliant sa vieillesse et la blancheur de sa barbe, redressa soudain son dos voûté, se campa sur ses deux jambes dans l’attitude d’un boxeur qui s’apprête à jouer des poings. Sur ces entrefaites, plusieurs masques entrèrent, suivis d’un domestique qui portait un plateau chargé de sorbets. Il y eut un moment de confusion, dont Merlin profita pour s’esquiver. Raymond le poursuivit, mais perdit sa piste. Après bien des tours et des détours, il crut l’apercevoir au milieu d’un groupe; il reconnut en s’approchant qu’il s’était mépris, et parcourut vainement tout le palais. La baguette d’ébène et la robe violette s’étaient évanouies comme une apparition.

Pendant qu’il se livrait à cette recherche, miss Rovel était rentrée dans le second salon. Elle y fut bientôt accostée par le cavalier à la plume blanche, qui déplaisait à Raymond. Il l’attira dans l’embrasure d’une fenêtre, et pour dérouter certaines curiosités qui rôdaient autour d’eux ils menèrent de front deux conversations, l’une à haute et intelligible voix, l’autre d’un ton rapide, pressé, aussi indistinct que le bourdonnement d’une mouche.

“La journée a été superbe! s’écria le prince comme s’il eût parlé à la cantonade.

—Superbe, en effet, répondit-elle.

—Je ne vous ai pas vue aux Cascine.

—C’est une promenade qui ne me plaît pas tous les jours.

—La princesse de B… y était. Avec sa robe bariolée, son nez crochu et ses lèvres incarnates, elle ressemble, comme on dit, à une perruche qui mange une cerise.” Puis il chuchota tout bas: “J’attends votre réponse, elle décidera si je suis le plus heureux des hommes, ou si en rentrant chez moi je me brûlerai la cervelle.

—Je serais désolée, murmura-t-elle du bout des lèvres, qu’il arrivât malheur au plus beau gentilhomme de l’Italie, et je n’aime pas les romans qui tournent au tragique.

—Il en sera ce qui pourra, vous m’avez rendu fou, et je n’ai plus ma tête à moi.

—Ne vous tuez pas, je préfère encore que vous m’enleviez; mais ne pourriez-vous pas trouver autre chose?

—Quoi donc? Ne sommes-nous pas tombés d’accord que j’en suis réduit pour vous épouser à employer les grands moyens?

—C’est bientôt dit, soupira-t-elle; mais un enlèvement, un enlèvement! c’est impossible ici.”

Il éleva de nouveau la voix pour lui dire: “A propos, avez-vous assisté l’autre soir au concert de ce fameux pianiste polonais?

—On assure, répondit-elle, qu’il a beaucoup de talent.

—Sans doute, mais il lui manque à ce Polonais… comment dirai-je? cette divine scélératesse qui fait le génie.

—A ce compte, il faut être un homme à pendre pour être un grand pianiste?

—Pour exceller en quoi que ce soit, il faut s’être donné au diable, répliqua-t-il.” Et il poursuivit pianissimo: “Pourquoi un enlèvement est-il impossible ici? N’avez-vous pas la bride sur le cou?”

Elle lui répondit sur le même ton: “Ne comprenez-vous pas que si vous m’enleviez de chez elle, maman se tiendrait pour bravée et que de sa vie elle ne vous pardonnerait cet affront? Que deviendrait notre mariage?

—Alors, de grâce, que ferons-nous?

—C’est bien simple, dit-elle en mettant son éventail devant sa bouche, il faut que je m’en aille à l’Ermitage près de Genève, chez mon tuteur. C’est une maison où l’on meurt d’ennui, mais j’y suis libre comme l’air.

—Ah! permettez, votre tuteur ne me paraît pas un homme commode.

—Il traduit Lucrèce et passe sa vie le nez dans ses livres. Je vous défie bien de lui enlever un des volumes de sa bibliothèque sans qu’il le sache; mais, si on lui soufflait sa pupille, il lui faudrait vingt-quatre heures pour s’en apercevoir.”

Il leur parut qu’un écouteur s’était rapproché et qu’il dressait l’oreille. Passant du pianissimo au forte, Meg s’écria: “Est-il vrai, seigneur, que vous avez perdu hier une grosse somme au jeu?

—Hélas! oui, belle Arménienne; nous avons fait ce qui s’appelle en langage de joueur une lessive! Bah! nous nous rattraperons demain.

—Eh bien! je vous admire, car malgré cette grosse perte vous avez été cette nuit d’une humeur charmante.

—Oh! reprit-il en riant, je ne permets jamais à mes ennuis de me troubler dans mes plaisirs. Ce sont deux parts de ma vie qui n’ont rien à démêler ensemble. J’en use comme cet Anglais qui, dînant au cabaret, trouva un cheveu dans son potage et dit au garçon: “Mettez-le à part, j’en prendrai, si j’en veux.”

Il s’avisa que l’écouteur, frustré de son attente, venait de tourner ailleurs ses regards et ses oreilles. Mettant la sourdine à sa voix, l’oeil errant, il dit à Meg: “Et comment ferez-vous pour vous en aller à l’Ermitage?”

Elle s’abrita de nouveau derrière son éventail. “Ecoutez-moi bien, maman m’a déclaré que, si j’étais la cause volontaire ou involontaire du moindre scandale, elle prierait mon tuteur de me chercher une pension. Je saurai bien le forcer à m’offrir l’hospitalité.

—Dieu! que vous avez d’esprit! Ainsi nous allons faire un peu de scandale?

—Voyez-vous cette cocarde sur mon oreille droite? répondit-elle d’une voix qui n’était qu’un souffle. Je la laisserai tomber, vous la ramasserez, vous vous vanterez que je vous l’ai donnée. Tout à l’heure je vous dépêcherai un Kalmouk avec l’ordre de vous la reprendre, et je vous permets de mettre flamberge au vent.

—Divine invention! dit-il. Et ce Kalmouk sera le marquis de Boisgenêt? M’autorisez-vous à le larder?

—Miséricorde! vous ne lui ferez pas le moindre mal; il doit nous servir à faire du bruit; mais les enfants bien élevés ne crèvent par leur tambour.” Puis, saluant de la main son interlocuteur: “Vous m’avez donné ce soir, lui dit-elle tout haut, une leçon de sagesse dont je profiterai. Qui ne trouve pas un cheveu dans son potage ou dans sa vie? A votre exemple, je le mettrai à part, et je n’en mangerai que s’il me plaît.”

Elle s’éloigna, et deux secondes après sa jolie cocarde gisait sur le parquet. Sylvio se baissa rapidement et la ramassa. L’ayant fixée sur sa poitrine avec une épingle, il alla se poster dans l’endroit le plus en vue du salon, et demeura là, les bras croisés, contemplant d’un oeil glorieux son trophée.

Cependant Meg s’était lancée à la poursuite du marquis de Boisgenêt. Elle finit par le découvrir au buffet, où, seul dans un coin, il vidait à petits coups un flacon de vin de Pomard. Il était en veine de mélancolie; rompu de fatigue, jamais ses fonctions de factotum n’avaient pesé si lourdement sur ses petites épaules, et, pour le récompenser de ses peines, lady Rovel venait de s’en prendre à lui de ce que Mirette, s’étant faufilée dans un quadrille, y avait reçu un coup de pied et poussé le plus douloureux glapissement. Ajoutez que pendant toute la soirée il avait essuyé un feu roulant de brocards, d’épigrammes, de persiflages, et qu’ayant tâché à plusieurs reprises de se procurer un tête-à-tête avec Meg, la perfide lui avait toujours glissé entre les doigts comme une anguille. Il ne pouvait digérer tant de traverse, et le meilleur vin de Bourgogne lui semblait amer.

Tout à coup il sentit une main souple se poser sur son épaule et une charmante Arménienne lui dit: “Enfin, je vous trouve, ô le plus aimable des Kalmouks!

—Qu’est-ce à dire? répondit-il d’un ton fort maussade; on sait toujours me trouver quand on a besoin de moi. Quelque lustre s’est-il éteint? Le trombone manque-t-il de souffle, et dois-je emboucher à sa place? A-t-on écrasé une seconde fois Mirette, et faut-il l’arroser d’arnica? S’agit-il de grimper à une échelle ou de prendre la lune avec les dents?

—Jacob, lui dit-elle de sa voix la plus douce, ne servit-il pas sept ans pour mériter Rachel?

—Rachel ne bernait pas Jacob, répliqua-t-il en colère; Rachel n’était pas une fieffée coquette, Rachel ne disait pas dix fois le jour oui avec les yeux et non avec les lèvres, Rachel ne s’en laissait pas conter pas des godelureaux, surtout Rachel n’avait pas de tuteur, vous m’entendez, miss Rovel? pas de tuteur. Qu’on me laisse noyer mes chagrins dans mon verre.

—Tout beau! dit-elle, vous seriez capable d’y noyer aussi vos espérances.”

Et, s’asseyant auprès de lui, à force de gentillesses, de chatteries, elle parvint, non sans peine, à l’amadouer un peu. Puis elle s’écria brusquement: “Il n’y a qu’un mot qui serve; oui ou non, êtes-vous mon chevalier?

—Que voulez-vous dire, miss Rovel?

—Qu’un fat est en train de me compromettre et que vous prenez la chose d’une étrange façon.

—De quelle façon voulez-vous que je la prenne, puisque je n’en sais pas le premier mot?

—Un chevalier devine tout, tant il est jaloux de l’honneur de sa dame.”

Ce dernier mot inonda de joie le coeur du marquis. “Comment vous a-t-on compromise? demanda-t-il.

—Cette cocarde que je portais dans mes cheveux, que je trouvais charmante, que j’avais promis, de vous donner…

—D’honneur je ne m’en doutais pas, interrompit-il.

—Quand Rachel promet, c’est avec les yeux, dit-elle. Enfin je vous la destinais; mais l’impertinent dont je vous parle s’en est emparé, et il la promène partout en se vantant que je la lui ai donnée et qu’il est du dernier mieux avec l’Arménie.”

M. de Boisgenêt se leva incontinent. “Qui est ce faquin? s’écria-t-il.

—Vous le voyez d’ici, ce grand jeune homme à la fraise godronnée.

—Ne serait-ce point le prince Natti?” dit-il, et il regarda d’un oeil rêveur la chaise qu’il venait de quitter.

“Ah! j’y pense, dit-elle, je ne veux pas vous commettre avec ce fier-à-bras, et je vais à l’instant trouver mon tuteur…

—Ne me parlez plus de votre abominable tuteur! s’écria M. de Boisgenêt en bondissant comme si elle lui avait cinglé la figure d’un coup de cravache. Cette affaire ne concerne que moi, je cours réclamer mon bien et sauver votre honneur.”

Il se versa un rouge bord, l’avala d’un seul trait pour s’assurer de sa résolution; puis, l’oeil émoustillé et guerroyant, il se coula de groupe en groupe et atteignit enfin l’homme à la fraise, lequel haranguait une douzaine de masques rangés en cercle autour de lui et les mettait au défi de deviner d’où lui venait sa cocarde.

M. de Boisgenêt l’aborda fièrement et lui cria: “Monsieur, ayez l’obligeance de me remettre au plus vite le noeud de rubans que vous portez à votre épaule droite; la personne à qui vous l’avez pris me charge de vous le réclamer.

—La plaisanterie est un peu forte, répliqua-t-il en traînant sa voix. Si la fantasque princesse qui m’a octroyé ce précieux don a regret à sa libéralité je ne saurais qu’y faire, et je le défendrai jusqu’à mon dernier soupir contre tous les Kalmouks, les Lapons et les Samoyèdes de l’univers.”

A ces mots, il dégaina sans crier gare, et se mit à faire avec son épée un moulinet si terrible que M. de Boisgenêt, surpris par cette vive riposte, recula de cinq ou six pas. Sa retraite précipitée mit en gaîté les assistants. Il devint furieux d’avoir eu peur, et dans ses furies il ne craignait plus rien. Il jeta les yeux çà et là pour découvrir une arme; faute de mieux, il se saisit de la houssine que portait un Magyar dans une de ses bottes à l’écuyère, et commença de s’en escrimer; d’un coup de revers, l’ennemi la fit sauter au plafond. Sa rage ne connut plus de bornes; il bondit en tournoyant autour du redoutable acier, espérant toujours le trouver en défaut. Il s’exposait tant que le prince craignit de l’embrocher et rompit d’une semelle. Ce jeu aurait eu peut-être un sinistre dénoûment, si par bonheur M. de Boisgenêt n’eût posé le pied sur une tranche de limon glacé tombée d’un plateau; il s’étendit tout de son long, donnant de la tête contre un socle de marbre que surmontait un buste. Au même instant, un Bédouin qui assistait silencieusement à cette passe d’armes et qui à l’insu de Sylvio était venu prendre position derrière lui allongea rapidement le bras et enleva la cocarde. Ce fut au tour du prince d’être furieux. Il se rua sur l’audacieux larron; mais il poussa un cri d’effroi en trouvant au bout de son épée miss Rovel, qui lui cria vivement: “Prince, à quoi pensez-vous? C’est mon tuteur.” Il se confondit en excuses et remit l’épée au fourreau, tandis que Raymond, qui avait gardé tout son sang-froid, replaçait tranquillement la cocarde dans les cheveux de Meg, et que le marquis, fort étourdi de sa chute, se relevait à grand’peine et réclamait d’une voix lamentable un mouchoir pour se bander le front.

Bien que cette scène n’eût duré que peu de minutes, elle avait causé une vive émotion. En voyant le prince Natti mettre flamberge au vent, une femme s’était évanouie, d’autres avaient poussé des cris perçants. De toutes parts on était accouru; l’orchestre avait fait silence, et M. de Boisgenêt étant tombé face contre terre, le bruit s’était répandu de proche en proche qu’un homme à grande collerette venait d’occire un Kalmouk. Ce bruit arriva jusqu’aux oreilles de lady Rovel; l’instant d’après, elle était sur les lieux en proie à la plus vive irritation, aussi indignée que surprise qu’on se permît de faire du scandale chez elle. Arrachant son masque, elle porta autour d’elle des yeux farouches. Elle s’avisa que le mort était sur pied, elle le regarda durement, comme pour lui demander compte de sa fausse alerte ou pour lui reprocher d’avoir perdu en ne mourant pas l’occasion unique qui s’offrait à lui de se rendre intéressant. “Marquis, lui dit-elle sans prendre le temps de choisir ses mots, vous êtes un sot; allez vous faire panser par mes femmes.” Puis avec un geste à la Roxane elle dit au prince: “Sortez!” et à sa fille, en se penchant à son oreille: “Retirez-vous dans votre chambre.” Enfin, se tournant vers Raymond et lui lançant un regard qui tombait sur lui du plus haut des airs comme le faucon sur la grue: “Monsieur, murmura-t-elle d’une voix saccadée, venez me trouver demain vers midi, j’aurai deux mots à vous dire.”

Là-dessus, elle donna l’ordre à la musique de reprendre ses flonflons; le bal recommença, le calme se rétablit par degrés, non toutefois dans l’esprit de Raymond, qui, une demi-heure plus tard, regagnait son hôtel, rapportant dans sa tête deux ou trois orchestres, une cohue de masques, tous les costumes et tous les peuples de la terre, des colères japonaises, des manéges et des mensonges arméniens, des collerettes godronnées, des barbes à la Montesinos, des coups d’épée et des cocardes. Il employa le reste de la nuit à converser avec ses pensées; il lui semblait qu’elles aussi portaient un masque et qu’il s’efforçait en vain de démêler leur visage, d’autant qu’elles gambadaient, pirouettaient autour de lui aux sons d’une musique endiablée. Quand le premier rayon du jour pénétra dans sa chambre, il constata qu’elle ne renfermait qu’un philosophe en déconfiture, pour lequel la physique et la métaphysique se réduisaient à deviner le secret d’une petite fille et à savoir exactement ce qui se passait dans son coeur, supposé qu’elle en eût un.